‹ Contes et romans alsaciensChapitre 17 sur 42 · IV · texte numérisé non relu

IV

Je vous ai raconté ma première année de collège. Les quatre années suivantes ressemblèren t à celle-là d'une façon déplorable ; après M. Gradus, vint M. Laurent; après M. Lauivnt, M. Laperche; après M, Laperche, M. Damiens ; après M. Damiens, M. Fischer. Après le de 1 iris illustrihus Roiiue, le Cornélius Nepos, le Se/ectx è p)-ofanis,\e Virgilii Eclogse, le de Senectute, les Géorgiques, les Odes d'Horac.e, Mxcenas aiavis, etc.; sans parler de la ChrestOMùthie grecque, des Fai/es d'Esope, de la Cyropédie de Xénophon, du premier livre de Vlliade; du rudiment, du rudiment, du rudiment; des temps primitifs et des temps primitifs; de la grammaire et de la grammaire; des règles et des règles; le tout sans explications! — Et puis de la physique sans instruments, de la chimie sans laboratoire, de rhistoire naturelle sans collections, de l'histoire sans critique; enfin des mots, d^smots, toujours des mots!

Faut-il s'étonner que tant de gens n'aient que des mots dans la tête '. On ne nous apprend que cela dix ans de suite. C'est la mémoire mise à la place du raisonnement; c'est la formule, la règle sacro-sainte, posée sur l'intelligence, comme une cage sur un oiseau.

Bienheureux quand, dans un de nos pauvres collèges municipaux, se rencontre un professeur qui ramène les esprits au sens du vrai, et s'etiorce de faire comprendre à ses élèves que la beauté d'une œuvre littéraire ne résulte pas de l'arrangement des mots, mais de la justesse des pensées, de la profondeur des sentiments et de la vérité des observations; cet homme , avec des sujets médiocres, fait des élèves remarquables, en vertu du proverbe que dans le royaume des aveugles les borgnes sont rois.

J'avais commencé mes études jeune, plein d'ardeur et d'illusions, et, cinq ans après, le rudiment m'avait abruti ; l'er.combrement des mots de chimie, de géographie, de physique, de latin, de grec, de mythologie, de nous propres, de dates, de règles, et même d'allemand, que nous enseignait aussi M. Laperche, d'apiès la même méthode que sou grec, ce'.

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entassement était devenu tel que je n'y comprenais plus rien moi-même.

Je prenais les mots pour des choses. Après avoir récité la lisie des corps simples , je croyais les connaître; après avoir répété n;ot à mol un chapitre de physique, je me figurais t"tre aussi savant qu'Ampère, Arago, Gay- Lussac, elc, sans avoir jamais rien vu, rien expérimenté.

Pour le grec et le latin, c'était différent; quand on me parlait de la beauté d'une ode d'Horace, d'un chant d'Homère, d'un discours de Démoslhènes, je me figurais qu'on voulait se moquer de moi ; que rien n'était plus ennuyeux ; que tous ces gens-là radotaient , qu'ils cousaient des mots les uns au bout des autres , d'après les règles de la syntaxe, comme M. Gradus ; €t Bossuet, Corni ille. Racine, Boileau me produisaient le même effet; leurs chefs-d'œuvre me faisaient suer à grosses gouttes! Tous mes camarades avaient la même façon de voir; mais nous voulions êtie leçus bacheliers, et nous prenions la mine de gens convaincus. L'ennui, le découragement nous avaient saisis ; et vuilà ce qu'on appelle développer dans la jeunesse le sentiment du beau, le goût de la littérature, le culte des anciens.

Bref, on nous avait rendus slupides; et, puis(]Ue nous en sommes sur ce chapitre, je soutiens que bien des jeunes gens sortent de leur collège dans le même état; qu'ils ont perdu le sens commun, et qu'il leur faut deux ou trois ans pour se remettre, quand ils se remettent, car beaucoup n'en reviennent jamais, et ceux-là restent des machines toute k'ur vie; après avoir eu l'opinion de leur professeur, ils ont l'opinion de leur gazette; ils s'appellent entre eux gens sérieux, rai-onnables; ils condamnent tout mouvement vers le progrès, et ne connaissent absolument que leurs formules; tout ce qui dérange leurs formules est détestable; ils ne veulent pas en entendre parler, ils le repoussent et le proscrivent.

Le pire, c'est qu'un grand nombre, outie le sens commun, ont aussi perdu le sentiment de la dignité naturelle à l'homme. Je ne parle pas des vices que l'ennui profond engendre dans les établissements fermés, je parle du sentiment de ia justice et de la liberté; je parle du courage nécessaire pour soutenir L-on droit envers et contre tous ; je parle de la biissesse de caractère qui succède à la fierté native de tout être bien conformé ; oui, l'affaissement des caractères résulte aussi de ce svsteme d'instruction.

La quatrième année de mes études, étant en seconde, il arriva pendant l'hiver quelque chose de bien singulier.

J'avais alors quinze ans ; j'étais malade depuis quelques mois, malade d'ennui, pâle, les yeux creux, maigre comme un clou ; de grands cheveux bruns me retombaient sur le front, quelque léger duvet commençait à paraître sur mes joues et mes lèvres; je m'affaissais. Il me fallait toute la vitalité que j'avais puisée autrefois dans l'existence heureuse de la famille, en pleins champs, pour me soutenir encore un peu; et, pendant lesréciéalions, je restais toujours à moitié ccuché sur le banc, derrière mon pupitre, regardant avec indifférence les jeux des autres élèves.

Je voyais tout en noir.

Mon ami Goberlot, l'année d'avant, était parti pour Fribourg, d'où le pauvre garçon devait revenir bien changé par les Jésuites. Mais cela ne regarde pas mon histoire, et je ne veux pas dire de n.al d'un vieux camarade.

Cl Quel malheur d'être venu dans ce monde! Quel tas de Canard, de Gradus et de Laperche nous environnent 1 Quelle quantité de mensonges on vous fait avaler pour des vériies! Dieu du ciel ! faut-il que, sans savoir ni comment ni pourquoi, nous soyons condamnés a ces galères? »

C'est à ce genre d'idées peu consolantes que je me livrais depuis quelque temps. Je tremblais, je pleurais pour rien; j'étais devenu comme ime femme, et pourtant je ne connaissais aucun vice. C'est à force d'avoir avalé du rudiment, de la nonieni;lature et des injustices, que je me trouvais dans cet état.

Or, vous saurez que, en ce temps de crise, trois ou quatre grands gaillards de dix-huit k vingt ans avaient pris l'habitude de molester les petits et même de les battre, lorsqu'ils n'acceptaient pas leurs vexations d'un air de bonne humeur; c'étaient des fils de famille qui se livraient à ces distractions, au lieu de préparer leur baccalauréat ; mais les prolesseurs leur donnant des leçons particulières, ils étaient sûrs d'arriver tout de même.

Le maître d'étude Bastien fermait les yeux sur ces choses, les tyrans de nos récréations avaient donc beau jeu.

Le pins acharné de ces mauvais drôles était M. Charles Balet, le fils de l'avocat Balet, de Sarrebourg, un fainéant, un ivrogne, une nullité dont les vices n'ont fait que s'accioî're de jour en jour, jusqu'à l'époque où, s'étant ruiné de lond en comble, il devint chaudronnier ambulant, menant son âne pelé par la bride. Tout le pays a vu cela.

Mais alors c'était un riche; il faisait des farces et ne se refusait rien, en fait d'insolences et de brutalités, sur les petits qui ne pouvaient pas lui résister.

Un soir donc, pendant les grands froids de janvier, tous les élèves étaient réunis dans la salle d'étude ; les unS jouaient à la main chaude, aux billes, etc.; d'autres causaient autour du poêle, quand tout à coup un immense éclat de rire retentit.

W. Charles Balct venait de faire une farce à l'un des petits, Lucien Marchai, un bon petit garçon de onze à douze ans, bien doux, bien tranquille, et même un peu rêveur, comme il arrive aux enfants éloignés pour la première fois de leurs parents.

M. Balet venait do lai tirer brusquement la

chemise, par un trou du pantalon ; c'est de là que venait la joie des autres.

Le petit Marchai, tout rouge de honte, se dt'pêchait de rentrer sa chemise ; mais Charles Balet, encouragé par son triomphe, la retirait aussitôt à grandes secousses, de sorte que l'ouverture du pantalon s'élargissait toujours, et que Marchai, au milieu du cercle des rieurs, et trop faible pour se défendre , se mit à pleurer.

Moi, derrière mon pupitre, j'avais regardé cela; je sentais mes joues trembler.

Depuis longtemps j'en voulais à ce tyran, qui n'avait pourtant jamais osé m'attaquer, devinant sans doute, quoique beaucoup plus grand et plus fort que moi, qu'il pourrait bien risquer quelque chose et recevoir des égrati-

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Au secoursl... on m'étrangle I... (p. 58).

gnures, ce qui n'entrait pas dans son caractère.

De mon côté, me sentant beaucoup plus faible, j'hésitais; mais, aux sanglots de Marchai, l'indigaation l'emporta.

« Dis donc, Balet, m'écriai-je en élevant la voix, lâche de cesser tes mauvaises plaisanteries ; je te défends de tourmenter les pelit-;. »

I,e gueux se retourna stupéfait de mon audace ; il me regarda de haut en bas, surpris de voir qu'un nabot ^ comme il m'appelait , osât porter atteinte à son autorité.

Tous les autres, non moins étonnés, s'étaient tus, regardant. . écoutant.

Je sortis lentement de ma place derrière la table, devinant qu'il allait falloir livrer ba-

taille, et résolu de faire payer cher sa victoire au grand lâche que je détestais.

11 était devenu d'abord tout rouge, et puis pâle.

« Tu me défends, toi ! dit-il en ricanant; tu me défends?

— Oui, lui répondis-je froidement et les dents serrées, je te défends de battre les petits ! 1)

Alors il leva la main ; mais aussitôt la colère amassée dans mon cœur eut sa satisfaction, et d'un bond je lui sautai au cou comme un chat, les ongles plantés derrière ses oreilles.

Il fit entendre un cri terrible.

En même temps, tous les camarades, surtout les petits, transportés d'enthousiasme en voyant le tyran attaqué, me crièrent :

LES ANNEES DE COLLÈGE

« Courage, Nablot.... courage! »

Je n'avais pas l)esoin d'encouragements!

Le grand Balet me fi'appait des deux poings à la figure, et le sang me jaillissait du nez, mais je ne lâcliais pas prise; je me cramponnais, mesongles entraient dans sa chair de plus en plus, et je riais comme joyeux, en lançant au bandit des coups de pied dans les jambes, avec une rage qui le fit bientôt crier:

0 Au secours!... On m'étrangle!... »

Personne ne bougeait.

« Ali ! grand lâche, lai dis-je en redoublant, tu as peur! »

Et le frémissement d'enthousiasme, les cris de «Courage, Nablot!» furent tels que le maître d'étude entendit du corridor, et M. le Principal de sa chanibre au fond.

Tout à coup la porte s'ouvrit; M. Rufin, M. Bastien, Canard et Miston parurent à l'entrée de la salle.

Balet, se voyant secouru , redoublait ses coups de poing; mais il chancelait, il suifoquait, il pleurait, quand de tous les côtés à la fois je fus saisi et arraché de son cou sanglant.

« Monsieur Nablot, je vous chasse ! me criait le Principal, je vous chasse!... Dans votre position.... maltraiter M. Balet.... c'est abominable!... »

Je n'écoutais rien. Ei pendant que les autres me tiraient par les bras et le colet de l'uniforme pour m'entraîner, regardant le tyran d'un œil sauvage, je lui dis en riant :

« Ça t'apprendra, grand lâche, à battre les petits.... Attention à toi !... »

Et comme il me menaçait encore , me voyant retenu, d'un mouvement terrible je me dégageai de toutes les mains, et, boadissant, je lui crachai a la figure.

Alors le Principal indigné me fit saisir et porter au cachot.

Les vitres de la prison étaient cassées, il ne restait que les barreaux. Le vent, le fioid, la pluie et la neige entraient tour à tour dans celte petite pièce, étroite et sombre, où i-e glissait rarement un rayon de soleil. On me mit là sur des dalles, et je ne bougeai pas pendant quatre heures; le sangà la fin s'était gelé sur ma figure. J'entendis sonner la cloche pour aller au réfectoire, puis pour la récréation, puis pour le coucher.

Tout le monde était aulit depuis une heure, il gelait à pierres fendre, quand un pas lointain ghssa dans le corridor, une clef entra dans la serrure; M. le Principal hii-Uiême s'était souvenu de moi. Canard, Miston, le père Dominique, le père Van den Berg m'avaient ou-

blié, ou peut-être pensaient-ils que j'étais indigne de vivre, ayant osé battre M. Balet, le fils du premier avocat de Sarreboiirg.

M. Rufin tenait sa bougie, qu'il abritait d'une m lin; il me dit : a Levez-vous.... allez vous coucher.... J'ai fait prévenir votre père, il viendra vous prendre demain. »

Je me levai fans répondre, et, montant le grand escalier sombre, je me lavai la figure en passant à l'aiguière, et puis j'allai me mettre aulit, moitié content, moitié inquiet.

Les paroles du Principal me revenaient à l'esprit : a Dans votre position, battre M. Balet!... » Je me demandais ce que cela voulait dire.

Il était di.x heures, et la cloche sonnait pour la dernière étude avant midi, lorsque je m'éveillai dans le grand dortoir désert, les fenêtres toutes blanches de givre. Les camarades me vuyant dormir comme un bienheureux, la figure toute bleue de coups, ne m'avaient jtas réveillé, et le maître d'étude, M. Bastien, pensant que j'étais chassé du collège, ne s'était pas non plus occupé de moi.

Je me levai; et tout en m'habillant, assis sur le lit, égayé par le jour clair et blanc de l'hiver, par la satisfaction d'avoir bat'u celui qu.' je détestais, je me mis à :~iffler conmieun merle. J'étais las du collège, et, quoi qu'il pût m'arriver, rien ne pouvait être pire que cette existence de prisonnier; c'est du moins ce que je pensais.

« Tu seras clerc de Ion père, me disais-je, tu travailleras dans l'étude, en attendant l'âge de l'engager. »

Mes idées s'éclaircissaient, et je prenais g.iement mon parti de tout, quand, au fond delà grande salle, parut M. Canard, en cravate de couleur et petite calotl-; sur l'oieille, qui me cria d'un air narquois :

« Eh bien, monsieur Nablot, vous ne voulez doue pas nous quitter?... Votre papa est en bas, qui vous attend. »

Comme je croyais tout terminé avec ce collège, je lui répondis, en imitant son accent nasillard :

a Tout de suite... monsieur Canard... tout de suite !... »

Ce qui l'offensa gravement.

a Monsieur Nablot, dit-il, qui vous apermi» de me contrefaire? Vous êtes un u:albonnête...

— Et vous, monsieur Canard, vous êtes un homme injuste : vous m'avez donné de la mie pendant quatre ans, parce que mou père ne vou.^ giaissait pas assez la patte. «

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hy

Alois il devint tout rouge, et comme il restait là, ne sachant que répondre, je passai devant lui lentement et je descendis l'escalier.

En bas, dans Fanlichambre de M, le Principal, j'entendis la voix de mon [;èie,et je frappai.

« Entrez ! »

Mon père était là, debout.

En me voyant entrer la figure toute machurée, l'excellent homme, fort triste, comme on pense, ne put s'empêcher, malgré le chagrin cjue je venais de lui donner, de m'enibrasser avec attendrissement.

« Mon pauvre enfant, dit-il, commentas-tu pu maltraiter un de les camarades? Ce n'est pourtant pas ton caractère.

— Monsieur Nablot, dit le principal, vous vous faites illusion sur Jean-Paul; c'est un caractère intraitable, un mauvais cœur.

— Le grand Balet a trois ans de plus que moi, dis-je alors; il bat tous les pelils depuis longleinps ; je lui ai défendu de continuer, et c'est lui qui a commencé ; qu'on demande à tout le monde : il a commencé.

— M. Bâlec est à l'infirmerie ; vous l'avez battu d'une façon indigne., il a les jambes toutes noires. Vous avez voulu l'étrangler... Vous êtes un caractère violent.

— Je n'ai jamais fait de peine à personne, répondis-je ; mais je ne me laisserai pas battre. Le grand Balet me croyait plus faible, il s'est trompé. Tous les camarades ni'ontdonnè raison; qu'on leur demande ce qui s'est passé; ce sont eux qu'il faut interroger, et non pas le grand Balet, ni M. Bastien, qui n'était pas là. Qu'on fasse venir ies pelils... qu'on les interroge... on verra I... »

11 y eut un instant de silence, et mon père, profondément ému, me dit :

a Ecoute, Jean-Paul, je viens d'intercéder pour toi. C'est une honte... une grande honte d'être chassé du collège ; cela vous suit touie la vie !... Je viens de supplier M. le Piincipal de l'excuser ; il s'est laissé fléchir, mais à une condition, c'est que tu feras des excuses à M. Balet, un de tes anciens... un...

— Jamais! iépondis-jebrnsquement,noD!...

Quand j'ai raison, je ne fais pas d'excuses... ce serait une bassesse... Tu m'as toujours dit qu'il valait mieux tout supporter que de faire des bassesses !

— Vous l'entendez ? n dit le Principal.

Mon père était devenu tout pâle. Il me regarda quelques secondes, les yeux pleins de larmes.

0 Oh ! Jean-Paul !... » fit-il tout bas.

Puis, se tournant vers .M. Hulin.il dit d'une voi.'i un peu enrouée :

« Je les ferai pour lui, monsieur le Principal, si vous voulez bien le permettre... »

.4lors, entendant cela, je pris ma casquette sur la chaise, et je sortis le cœur déchiré. Le Pi'incipal me cria de la chamVtre :

« Reiournez à votre place à la salle d'étude; en considération de l'honnête homme dont vous êtes le fils, je veux bien vous recevoir encore. »

Je m'arrêtai deux secondes dans l'anlichambre, me demandant si j'accepterais. Jamais je n'ai réfléchi plus vite; les idées me passaient par la tête comme des éclairs ; l'affection que je portais à mon père me décida.

«J'irai jusqu'à la fin de l'année, mo dis-je, et puis ce sera fini; j'en ai bien assez ! »

Et d'un pas plus lent, traversant la cour, j'entrai dans la salle d'étude.

Tous les yeux se levèrent.

Je passai près du poêle, j'enjambai mon pupitre et je m'assis à ma place.

M. Bastien s'approcha doucement; comme il allait me parler, je lui dis à voix basse :

«Je suis revenu par ordre de M. le Principal. »

Au même instant, mon père et M. Rufin passaient dans la cour, devant les fenêti'ts, sans s'arrêter. Le maître d'étude relourna s'asseoir dans sa chaire, et je me mis tranqui Ilement à faire mon devoir, jusqu'à l'heure oà la cloche annonça le diner.

Tout alla comme à l'ordinaii-e, personne ne me parla de ce (jui s'était passé.

Huit jours après, le grand Balrt revint aussi s'asseoira sa place. Quelquefois, en levant les yeux par hasard, je le voyais qui m'observait; aussitôt il regardait ailleurs. Il vexait encore les petits, mais le prestige de sa force était tombé, quelques autres grands prenaient la défense des faibles.

Quant à moi, j'étais devenu encore plus sombre qu'avant; une chose m'humiliait, c'est que mon père eût fait des excuses ; en pensant à cela, tout mon sang se retournait, cela me paiaissait contre nati re, et, [luisqu'il faut dire toute ma pensée, je lui en voulais...

Les choses allèrent ainsi jusqu'à la fin de l'année. Les camaradtsse tenaient en quelque sorte éloignés de moi ; je me souciais aussi fort peu de leur amitié ; depuis le départ di; Goberlot,je n'avais plus d'affection particulière au collège. L'étude m'ennuyait de plus en plus. Enfin, les vacances luvinrent comme

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d'habitude. Je n'obtins pas un seul prix ; cette fois, le dégoût était complet, et j'étais bien décidé à ne plus revenir.

Cette année-là, les vacances furent tiistes.

Je ne voulais plus retourner au collège, et je n'osais le dire à mes parents, sachant combien cela leur ferait de peine.

Au lieu de me promener comme autrefois dans les vallons et les bois, si beaux en automne ; au lieu de me baigner à l'ombre des hêtres et de péchera la main sous les roches, ce qui me rafraîchissait le sang et ranimait toujours mes forces, je restais tout rêveur à la maison .

Notre jardin en pente; ses petits murs tapissés d'espaliers; sa gloriette couverte de vigne vierge, de pois d'Espagne et de chèvrefeuille ; ses grands massifs de groseilliers et de framboisiers, cii ma mère et Babelô faisaient la cueillette ; L^s grosses poires dorées et les magnifiques pommes rouges courbant sous leur poids les branches des vieux arbres, tout cela ne me disait plus rien.

J'entendais les cris de joie de mes frères et sœurs dans la rue, au passage des hautes voitures de regain, sans même regarder à la fenêtre; et durant de longues journées je me tenais assis à l'étude auprès de M. Pienon, un bon vieux clerc, grave, sérieux, un peu maniaque, comme tous les gens de bureau, aimant à tout mettre en ordre ; sa plume à droite, près de l'écritoire, sa grosse tabatière d'écorce de bouleau à gauche, sous la main, pour n'avoir jamais à chercher et penser le moins possible.

Je voyais des files de cinq et six paysans, hommes et femmes, en robes crasseuses, jupons de laine, sarraux bleus, l'air soucieux, l'œil louche, se regardant en dessous, venir se disputer chez nous sur leurs contrats de vente ou de fermage, cherchant à s^ tromper les uns les autres par des détours ridicules, se grattant la tignasse, ou mettant la main sur l'estomac pour attester leur bonne foi; et mon père, forcé de leur expliquer longuement, de point en point, d'abord ce qu'ils voulaient, car ils ne le savaient pas toujours, et puis ce qu'ils pouvaient faire d'après la loi, car ils n'en savaient rien du tout el se croyaient tout permis, même de convenir entre eux de choses contraires à l'ordre public.

Ces mauvaises intentions se voyaient "omme peintes sur leurs figures, dans leurs paroles et leur> gestes. Je m'en indignais. Le ;ière aussi quelquefois avait peine à se contenir; mais il devenait vieux, il avaitde grandes charges à supporter pour linsiruction d.' .ses ■îufants, et bien souvent, quand tous ces êtres Je mauvaise foi n'avaient pu s'entendre et que tout semblait rompu, il reprenait l'affaire depuis le commencement avec une patience admirable, et finissait, à force de bon sens, de lustice et de droiture, par les accorder et rédiger son acte.

Voilà l'existence du notaire de village ! On se figure qu'il n'a pas besoin d'en savoir autant que ceux des villes, c'est une grande erreur. Dans les villes, on trouve des avocats, des avoués, des géomètres, des architectes, des experts de toute soite, capables de vous éclairer et de vous aider au besoin ; à la campagne, le notaire fait tout lui seul, il tire tout de son propre fonds; et puis dars les villes chacun sait ce qu'il veut, comment il le veut, à quelles conditions il se soumet; et le plus souvent les paysans n'en savent rien du tout; ils se croient plus malins que les autres tt marchent hardiment d'après cette bonne opinion qu'ils ont d'eux-mêmes, sans prévoir les conséquences dangereuses de leurs finesses.

Dans les villes aussi, les contractants savent parler, s'expliquer, dire clairement leurs intentions, qu'il suffit d'écrire dans les formes prescrites par la loi : au village, le notaire est forcé de tout débrouiller, dans l'esprit de ses clients d'abord, ensuite sur le papier. Il est eu quelque sorte le tuteur ou le fléau du pays; il conserve l'avoir des familles ou il les ruine; c'est quelque chose de terrible, surtout avec ce principe « que nul n'est censé ignorer la loi », lorsque pas un paysan sur mille n'en connaît le premier mot.

El je me permets de dire à cette occasion que, du moment qu'on écrit un tel principe dans la loi, parce qu'il est indispensable au gouvernement des peuples, on devr.^it au moins trouver autre chose que des affiches pour faire connaître les nouvelles lois ; les aftiches sont bonnes pour ceux qui savent lire ! Si l'on tient à ces affiches, on devrait apprendre à liie aux enfants, sans cela ce principe n'est pas seulement uue fiction, c'est un mensonge, une imposture, un moyen détourné de livrer la masse à la rapacité d'iuie foule d'égoïstes. Et si l'on ne veut pas que les gens sachent lire, — caril y a des richards, des nobles et des prêtres qui ont celte idée

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dans notre pays, — eh bien alors, qu'on fasse publier les lois au piône, par les curés ; cela sei'ait au moins aussi utile que les mandements des évèques sur le gras et le maigre, et cela ne nuirait pas à la religion : l'ignorance amène la misère, et la misère amène tous les vices.

Le spectacle de tout le travail que faisait mon père pour nous élever, en restant honnête homme, me donnait beaucoup à réfléchir, et la carrière du notarial me paraissait de plus en plus difficile.

K C'est bien la peine, me disais-je souvent, de tant étudier pour en arriver là ! »

Vers la G a des vacances, l'idée de retourner au collège m'accablait, et j'étais d'autant plus à plaindre que le courage de refuser franchement me manquait. Non, je n'osais faire un tel chagrina ceux qui m'aimaient et mettaient en moi leurs plus chères espérances.

Cela se présenta pourtant la veille du départ; l'aveu m'échappa sans y penser.

C'était le matin, avant l'arrivée de notre vieux clerc; j'occupaisdéjà ma place ordinaire à l'étude, le coude au bord de la fenêtre, et je rêvais tristement.

Le père, en train d'écrire un acte qu'il avait étudié la veille jusqu'à minuit, ne faisait pas attention à moi ; il était absorbé, quand tout à coup je m'écriai :

« Plutôt que de retourner au collège, j'aimerais mieux me jeter à la rivière ! »

Le pauvrehommese relournabrusquement; il me regarda quelques secondes, et puis, élevant la voix, une voix frémissante de douleur, il dit :

« Voilà donc la récompense de mon travail depuis tant d'années !... Voilà mon espérance qui s'en va!... Voilà ce qu'il me faut entendre de l'enfant en qui j'avais mis toute ma confiance!... Je l'ai trop aimé!... »

Il jeta sa plume comme désespéré.

M Oui, je l'ai trop aimé !... J'ai peut-être fait tort à ses frères... C'est ma punition. »

Il se mit à marcher avec agitation ; chacune de ses paroles me perçait le cœur : il avait raison, je ne répondais pas à son attèction, j'en étais indigne.

« Que veux-tu faire? dit-il en se rasseyant désolé. Dans ce monde, il faut faire quelque chose pour vivre.

— Tout ce que tu voudras, lui répondis-je ; fais-moi cordonnier, boulanger, tailleur, tout, j'accepte tout, plutôt que de me remettre au latin. »

La mère entrait dans ce moment, et le père lui dit d'un accent étrange :

« Tiens, voilà Jean-Paul qui ne veut plus ■ontinuer ses classes.

— Non, m'écriai-je, c'est assez ! Je ne peux lus supporter toutes ces injustices. Je ne veux ilus être forcé de demander pardon à des '.liarlesBalet ! »

Mon pauvre père était devenu tout pâle.

« Mais ce n'est pas loi, Jean-Paul, fit-il au iiout d'un iiislant, qui as demandé pardon.... d'est moi!...

— Et pourquoi l'as-tu fait? lui dis-je, car cette grande humiliation m'était restée sur le •œur, et l'idée de retourner où je l'avais subie m'ôtait toute retenue.

— Tu veux le savoir? dit le père d'une voix tremblante, eh bien, je vais te le dire.... J'ai fait cela pour toi....pour te permettre de continuer tes études et ne pas briser ta carrière.... Si l'on t'avait renvoyé, je n'aurais pu, faute d'argent, te placer dans un autre collège.... A Saarstadt, M. le Principal me fait crédit.... B

Il voulut continuer, mais les larmes lui coupèrent la voix.

« Il fallait bien aussi penser à tes frères et sceurs, dit-il en se reprenant.... Je ne pouvais pas tout faire pour toi, et rien pour les autres. Je ne suis pas riche, et vous êtes cinq !... »

Il allait de long en large, sanglotant dans son mouchoir. Moi, je baissais la tête.

« C'est convenu depuis longtemps avec le Principal, reprit-il. A la fia de la deuxième année, comme je demandais un délai pour le payement du second semestre, que je n'avais pu réaliser, ayant placé ta sœur Marie-Reine à Molsheim et ton frère Jean-Jacques à Saverne, M. Rufln me dit: — Je connais votre position vous êtes chargé d'une nombreuse famille.... Votre fils est un peu turbulent, mais il a de l'intelligence et travaille bien.... Ce serait dommage de l'arrêter au milieu de ses études. Ne vous tourmentez pas.... J'attendrai ! »

Il se remit à pleurer, en disant :

« Eh bien, les choses ont toujours marché

depuis sur le même pied Je n'ai jamais

donné que des à-compte. Cela m'a permis de placer aussi ton frère Jean-Philippe et ta sœur Marie-Louise.... Je suis en retard de plusieurs semestres mais M. le Principal

attend.... Je lui paye les intérêts.... il ne me presse pas trop. — Je ne voulais pas te le dire.... Je voulais porter l'humiliation tout seul... Voilà pourquoi j'ai demandé pardon à ce grand vaurien qui t'avait battu ! »

.\lors, entendant cela, je me levai en lui criant :

LES ANNEES DE COLLEGE

« Mou père, pardonne-moi !.. . Je ferai toujours ce que tu voudras.... Je ce te demanderai jamais plus rien ! »

11 ni3 reçut dans ses bras et me dit, en me regardant avec un attendrissement inexprimable :

« Courage, mon enfant, courage!... Tu pourras être hieu plus malheuieux que tu ne l'es maintenant ; mais souviens-toi que le seul malheur qu'il faille redouter, le seul irréparable, c'est de ne pas remplir son devoir. Je te pardonne de bon cœur. Va demander aussi pardon à ta mère, car elle ne savait rien non plus, et tu m'as forcé de raconter devant elle que nous devons à un étranger le bienfait de ton éducation. »

Je me mis à genoux devant ma mère, qui pleurait la tèle pen:iiée dans sa main ; elle m'embrassa, et comme nous ne pouvions arrê er nos larmes, le père dit :

« Pierron va venir !... Entrons dans la salle à manger. »

Nous sorlînies.

« A quelle heure parlons-nous, mon père? dis-je en m'essuyaut les yeux.

— .Aussitôt après déjeuuer, Jean-Paul. J'ai prévenu Nicolas d'atteler le cheval ; a quatre heures, il faut que je sois de retour, car les Didier viendront ce soir signer leur acte ; c'est convenu, Pierron va le mettre au net.

— Et tes effets sont prêts, dit la bonne mère, j'ai tout arrangé dans la malle.»

Alors, quoiqu'il piit arriver, et quand même mon dégoût aurait été encore dix fois |)lus grand, je me seiais regardé comme un gueux de faire la moindre objection.

Au contraire, j'avais hâte de me remettre au travail et d'en finir avec mes deux dernières années de collège, mais bravement, sans compter sur les prix, et ilécide stulement à les mériter.

YI

Celte année-là, j'obtins une petite chambre pour moi tout seul, donnant comnie presque toutes les autres sur la cour intérieure, une ancienne cellule de capucin, blanchie à la chaux, avec un petit lit, une chaise, une table en bois de sapin.

J'avais seize ans, j'entrais dans la classe des grands. Enfin j'étais mieux ; je pouvais travailler un peu le soir et rêver à mes leçons, cela me fit plaisir.

Et puis, j'appris à connaître un professeur

digne de ce nom, car tous les autres, dans notre collège, n'étaient, à proprement parler, que des routinier.-, faisant leur métier d'instruire la jeune^se, comme on f;ibrique des chaussures, toujours sur les n'.èm.s formes, ce qui ne demande pas beaucoup de réflexion.

Depuis mon arrivée à Saarsiadt, j'avais vu M. Perrot traverser la cour matin et soir, clopin-clopant, le chapeau .'■ur la nuque, pour se rendre à sa classe. Il n'avait pas l'élégance de M. Gradus, ni la majesté de M. Laperche; il boitait des deux jambes, s'appuyant sur un bâton et galopant quelquefois d'une façon assez risible ; ses épaules étaient inégales, ses lèvres grosses, son front haut et chauve. Des lunettes en cuivre ballottaient sur son nez un peu mou et aplati ; ses habits, tiiujours mal fagotés, dansaient sur son dos; en somme, on ne pouvait voir d'être plus indifférent à la mode .

Mais M. Perrot avait d'abord quelque chose qui manquait à ses confrères; il savait le grec, le latin et le français à fond ; c'était un lettré dans toute la force du terme; et, de plus, il avait le rare talent de communiquer son savoir à ses élèves.

Je n'oublierai jamais la première classe de rhétorique qu'il nous fit, et l'étonnemeiit que j'éprouvai lorsque, au lieu de commencer par la correction grammaticale de nos devoiis de vacances, il mil ti anquillement ce tas de paperasses dans sa poche de derrière, en nous disant :

Q C'est bon I... c'est de l'histoire ancienne... Passons à de nouveaux exercices. »

Nous étions assis à quinze, daus la grande salle d'étude alors déserte, tournant le dos aux fenêtres du fond, et lui s'assit en face de nous, sur une chaise, près du poêle ; il relira une de ses bottines, qui le gênait ; il l'eg.u-da, se gratta, remit la bottine d'un air rêveur et puis uous dit :

i( Messieurs, vous prendrez des notes. '\'ous rédigerez mon cours, c'est la seule manière le bien fixer les choses dans la mémoiie. Vous réserverez de grandes marges dans vos cahiers de rédaction, et sur ces marges vous écrirez l'entête des chapitres, avec les indications principales de la matière qui s'y trouve traitée.

« Ainsi, d'un coup d'œi!, en parcourant ces entêtes, il vous sera facile de vous rappeler l'ensemble du chapilie, et si les détails ne vous reviennent pas tout de suite, vous n'aurez qu'à relire le développement en regard.

« I^a rhétorique n'est qu'une collection ù'observatious faites par des philosophes et

DE MAITRE NABLOT

des critiques, sur les œuvres oratoires ou littéraires qui de lîur temps avaient obtenu le plus de succès.

« Ces pliilosophes et ces critiques, au nombre desquels se trouvent Aristole, Longin, Denys d'Halicarnasse, Onintilien,, etc., ont tiré des règles de ces observations, concluant de ce qu'un tel moyen avait réussi souvent, qu'il devait toujours réussir dans les mêmes circonstances.

a C'est le recueil de ces règles qu'on appelle ihélorique.

a Mais remarquez bien, messieurs, que les œuvres avaient précédé les règles. Ce ne sont pas les règles qui ont produit les chefs-d'œuvre, ce sont au contraire- les chefs-d'œuvre qui ont diclé les règles.

« Donc, pour savoir si les règles sont bonnes, fondées sur des observations exactes, et déduites avec rigueur de ces observations, nous recommencerons le travail que les critiques ont du faire.

« D'abord, pour les différents genres oratoires : démonstratif, délibératif et judiciaire, nous lirons les discours de Démosthènes, de Cicéron, de Pline le Jeune, quelques harangues tirées de Tite Live, de Salluste, de Tacite, etc.

« Pour les productions du genre dramatique, nous lirons Eschyle, Sophocle, Euripide, Aristophane chez les Grecs, Térence et Plante chez les Latins, avec une ou deux tragédies de Sénèque.

a Nous verrons si la règle des trois unités: de temfs, de lieu, d'action, a toujours été bien observée.

« Enfin pour tous les genres nous ferons la même étude ; alors notre rhétorique sera solide.

a iMais vous comprenez que ce travail ne peut se faire par écrit, car ce serait beaucoup trop lent, nous n'aurions pas vu le quart de nos auteurs à la fm de l'année. Nous traduirons donc verbalement tous les jours quelques pages d'un ouvrage ; chacun de vous à son tour lira, les autres suivront ; si quelque difficulté se présente, je vous éclaircirai la question, et vous en prendrez note.

« Nous embrasserons ainsi, dans un an, non-seulement les auteurs exigés pour l'examen du baccalauréat es lettres, ce qui serait peu de chose, mais la littérature de deux grands peuples, représentée par leurs œuvres monumentales.

« Si nous voyons que le temps nous manque vers la liu de l'année, eh bien ! tous les jours, après neuf heures, lorsque les en-

fants iront dormir, nous autres nous poursuivrons nos études jusqu'à minuit s'il le faut.

« Profitez bien du temps, messieurs. Quant à moi, je n'épargnerai rien pour vous faire une bonne classe de rhétorique, qui vous servira toujours, quelle que soit la carrière que vous embrassiez par la suite, car, quoique bien peu d'entre vous soient destinés à devenir des auteurs, des poêles ou des écrivains en titre, vous aurez toujours besoin de savoir juger d'une production littéraire c[uelconque; cela contribuera d'abord au développementde votre intelligence, ensuite aux jouissances sérieuses et durables de votre vie. »

Ainsi parla cet honnête homme, avec une simplicité qui me surprit; jusqu'alors je n'avais vu que des faiseui-s d'embarras, de pauvres sires, très-fiers de leur science grammaticale, tandis que M. Perrot parlait de lire tous les principaux auteurs gi'ecs et latins, comme d'une chose toute simple. Cela me paraissait impossible, étant encroûté dans les difficultés de trois ou qualité rudiments, qui, bien loin de nous aider en quoi que ce soit, embrouillaient tout dans notre esprit; mais je reconnus bientôt qu'avec un vrai professeur tout devient facile.

Cette année de réthorique et celle de philosophie qui suivit, fut le seul bon temps de ma jeunesse, le temps du réveil, après un long cauchemar, le temps où tout un monde d'idées parut éclore dans mon esprit, où la santé me revint, où le dégoût disparut.

M. l*errot aimait ses élèves! En hiver, pendant les récréations, quand le vent soufflait dans le vieux cloître, que la neige s'amassait aux vitres et que tout le monde grelottait dans les corridors, il arrivaitle soir sur ses pauvres jambes infirmes; lise pendait aux épaules de deux grands et lanimait le courage de tous, en chantant comme un vérital)le enfant:

0 Frère Jacques, dormez -vous ? » ou bien: «Malbrouck s'en va-t-en guerre ! » Bientôt la vieille capucinière était ressuscitée, et l'on finissait par rire comme des bienlieureux, jusqu'à l'heure où la cloche du père Van dea Berg nous en.voyiàt au lit.

En classe, nous parlions de harangues, de discours, d'Athènes, de Rome. Nous comparions Démosthènes, le dialeciicien terrible, à Cicéron, le pathétique; l'oraison funèbre des guerriers morts dans la guerre du Péloponèse, de Périclès, par Thucydide, à l'oraison funèbre du grand Coudé, parDossuet. On bataillait, on se disputait. Tantôt Masse, tantôt Scheffler ou Noblet en chaire soutenaient l'attaque dus

LES ANNEES DE COLLEGE

Je restais toujours rèyeur à la maison (p. 60;.

camarades, sur la supériorité de tel ou tel chef-d'œuvre. M. Perret, assis au milieu de la salle, ses grosses lunettes sur le front et le nez en l'air, excitait les uns et les autres; et quand par hasard l'un de nous trouvait un argument nouveau, une réplique décisive, il se levait comme transporté d'enthousiasme et galopait clopin-clopant devant les pupitres, en poussant des ex'clamations de joie.

A la lin, quand la cloche sonnait la sortie, l'excellent homme fermait la discussion, et toute la classe tombait d'accord que ces anciens-là savaient écrire et parler. Les réfutations de Démosthènes et les péroraisons de Cicéron avaient surtout notre estime ; et nous aurions été bien heureux de pouvoir assister à quelques-unes de ces fameuses discussions.

où tous les citoyens écoutaient d'un. bout de la place à l'autre, et jusque sur les toits eu terrasse, les terribles lutteurs aux prises pour ou contre la guerre à Philippe, les lois agraires, l'arrestation des Gracques et d'autres grandes mesures semblables.

La seconde partie de notre rhélorique, après Pâques, fut encore plus intéressante, car alors commencèrent nos lectures dramatiques; alors M. Perrot nous fit connaître le théâtre grec, bien autrement imposant que le nôtre, puisque c'était sous le ciel, en pleine nature, pendant les fêtes d'Eleusis ou les Panathénées, et devant tous les peuples accourus des îles Ioniennes, de la Crète et des colonies asiatiques, que se donnaient ces représentations des Euménides, des Suppliantes, d'OEdipe

DE MAITRE NABLOT

Je me mis à genoux devant ma mère (p. 62}.

roi, d'Hécube, etc., aux applaudissements de la foule immense. La voix des acteurs était portée au loin par des bouches de bronze; les chœurs, composés de jeunes filles vêtues de lin, chantaient dans les intermèdes l'espérance, l'enthousiasme, la terreur, quelquefois des invocations aux dieux infernaux, à la fatalité ; enfin tout était en scène, et l'émotion de la foule y jouait le premier rôle.

Quant aux comédies, elles se représentaient plus modestement sur l'Agora, la place dr. marché, où chacun pouvait aller rire à son aise.

C'est aussi là que se promenait Socrate, parmi les échoppes de tous métiers, apostroplinnt tantôt un savetier, tantôt un marchand lie marée, tantôt un surveillant de la halle, et

faisant rire le peuple à leurs dépens. II élevait une concurrence dangereuse aux comédiens, nous dit M. Perrot, et c'est pourquoi tous les comédiens se liguèrent contre lui : le sophiste Anitus, l'oraleur politique Lycan, le misérable poète Mélitus, avec lesquels un écrivain de génie comme Aristophane n'aurait jamais dû se mêler.

Nous apprîmes en même temps l'accentuation grecque, la mélopée de Thexamètre et celle de l'ïambe, les dialectes ionien et dorien ; et tout cela sans difficultés, parce que le professeur ne nous enseignait que ce qu'il savait lui-même.

Nous eûmes encore le temps de lire quelques passages de la Guerr.3 du Péloponèse par Thucydide, de celle de Massmissa par PolyLe,

et le commencement des Annales de Tacite. Pour nous familiariser avec le dialecte dorien, M. PeiTOt nous fit traduire deux ou trois idylles de Théocrite, mais dans une édition de Leipzig soigneusement expurgée. Nous aurions bien voulu connaître les vers restés en blanc ; nous étions à l'âge où tout ce qu'on nous cachait prenait à nos yeux une importance extraordinaire.

Enfin, nos études avançaient; et, chose singulière, au lieu d'être dans les derniers, comme en seconde, j'étais devenu le premier de notre classe. M. Perrot me reprochait bien quelques barbarismes et quelques soiécismes dans mes rédactions latines ; il trouvait bien des fautes de quantité dans les vers que je fabriquais à grands coups de dictionnaire, avfvc des bribes du Gradus ad Parnassum, mais il soutenait quej'avais plus le sentiment delà langue qvi'aucun autre de mes camarades; et quant au. discours français, je suis obligé de n'en rien dire, les autres me considéraient comme un petit Gicéron. Grâce à Dieu, j'avais assez de bon sens pour voir qu'ils se tiompaient.

Or, en ce temps-l;i, M. Perrot, qui lisait beaucoup les modernes, ayant oublié par hasard en classe un petit livre relié en maroquin rouge, je crus pour le coup tenir les idylles de Théocrite, sans aucune rature, et le soir, dans ma petite chambre, à la chandelle, je tirai le volume de ma poche.

C'était une contrefaçon belge des Orientales et des Odes et Ballades de Victor Hugo, qui me rendii'ent fou d'enthousiasme. Je n'avais rien vu de pareil : ce si y le coloré, pour nous peindre les scènes de la vie d'Oi'ient, puis l'originalité, le pittoresque des tableaux du moyen âge, me tiraient les yeux de la tête.

Tout ce que j'avais lu jusqu'alors me paraissait fade auprès de cela, et le lendemain je m'en allais courant dans les corridors, et criant que Racine, Corneille et La Fontaine étaient de pauvres poètes; qu'ils n'avaient jamais eu d'inspiration, et qu'il fallait les mettre tous au rebut.

Le petit livre se promenait de mains en mains, et tous les camarades adoptaient mon avis par acclamation.

Deux jours après, M. Perrot ayant longtemps cherché ses Orientales, se souvint de les avoir oubliées en classe, et s'adres^ant à moi :

« Monsieur Nablot, me dit-il, n'auriez-vous pas trouvé, par hasard, un petit volume relié en maroquin ? »

Je devins tout ronge, car il était entre les

mains de quelqu'un ; je ne savais pas de qui.

a Le voici ! dit SchefQer, Nablot me Ta prêté.

— C'est bon, dit M. Perrot en le recevant. Il est bien heureux que vous ayez vu presque tons vos auteurs, car vous ne ferez plus rien de naturel; vous allez voir jusqu'à la fin de l'année des giaours brillants de pierreries, des tètes plantées sur les aiguilles des minarets et causant entreelles comme des philosophes.... Je connais cela, s'écria-t-il ; je suis désolé de ma négligence. Vous avez lu le livre, monsieur Nablot.... et vous autres?

— Oui, monsieur.

— Ah ! j'en étais sûr ! »

Et clopin-clopant à travers la salle^ il poursuivit d'une voix criarde :

« A quoi tout celarime-t-il ? Est-ce que cela tient des Grecs?... Est-ce que cela tient des Latins?... De quelle école est-ce? Je vous le demande. Voyons !. . . »

Comme nous ne répondions pas, il s'écria :

«Gela tient des barbares! C'est un dévergondage d'imagination... quelque chose dans le genre des prophètes juifs : d'Isaïe, d'Ezéchiel, de Jérémie. Mais ceux-là, du moins, étaient pouilleux, ils mangeaient des sauterelles, ils logeaient dans des baleines, ils n'avaient ni feu ni lieu, ils attrapaient tous les jours quelque bon coup de soleil sur leur crâne chauve ; leur exaspération et leurs fantaisies étranges s'expliquaient. Oui, à la rigueur, on comprend qu'avec leur manteau en poil de chèvre rempli de vermine, jeûnant des quarante jours de suite et ne trouvant pas un verre d'eau à boire, ces personnages aient poussé des cris d'aigle, et qu'ils aient eu des visions dans le genre de l'Apocalypse!... Mais celui-ci n'a pas la moindre excuse; il est jeune, il se porte bien, il vit dans la meilleure société, il a fait toutes ses classes... Je n'y comprends rien !... »

Et s'arrètant :

0 Monsieur Nablot, vous trouvez cela beau ?

— Oui, monsieur.

— Et vous, Masse, Schefller... vous tous?

— Très-beau ! »

Alors M. Perrot s'indignant nous dit :

a Vous êtes tous des ânes ! C'es-t bien la peine de vous avoir enseigné les régies d'Aristote et de Quintilien * Vous aimez cela, monsieur Nablot ? B

Il me regardait, ouvrant de grands yeux.

« Oui, monsieur, lui répondis-je, non sans émotion.

DE MAlTilE NABLOT.

— Pourquoi ?

— C'est nouveau... ça m'éblouil !..,

— Ce n'est pas une raison, s'écria-t-il. Estce que si l'inspecteur venait, il se contenterait de cela? Que lui diriez-vous ?

— .le lui dirais que si l'on *vait toujours fait comme Homère , on n'aurait jamais vu Virgile.

— Asseyez-vous, ditM. Perrol,vous êtes un sophiste ! Nous allons relire l'Art poétique d'Horace, pour nous remettre tous dans le bon sens; car ceci, messieurs, fit-il en élevant son petit livre, c'est l'invasion des barbares; nous sommes envahis dans le Midi par les Numides et dans le Nord par les Scandinaves. Ces genslà n'ont pas les mêmes règles que nous ; ils n'ont pas même d'histoire. Nous, nous venons des Latins et, par les Latins, des Grecs, peuples pleins de bon sens et de simplicité. Tous ces romantiques bouleversent les traditions françaises. Je ne conteste ni leur taleut, ni même leur génie ; ils nous ont emprunté la langue du seizième siècle, pour nous battre avec nos propres armes; mais les classiques auront leur Marins !... Espérons-le... Espérons-le... Si cela n'arrivait pas, le génie national serait perdu ! »

CebonM.Perrotsedésolait! Telle était alors l'influence de l'éducation classique sur les esprits les plus libéraux : ils ne comprenaient rien à la grande révolution littéraire, qui devait faire pour l'art ce que 89 avait fait pour la politique.

Pendant la saison d'été, notre professeur nous accompagnait souvent à la promenade ; appuyé sur mon épaule et sur son bâton, il galopait comme un cabri ; la joie d'être au milieu de ses élèves le transformait, il devenait presque beau.

Le but ordinaire de la promenade était la BC'erie, et lorsque nous arrivions sous bois, à l'ombre des hêtres et des sapins, la vallée audessous de nous, avec ses grandes prairies à perte de vue, toute jaune de pissenlits et la petite rivière au milieu, comme enfouie sous les hautes herbes, tout en galopant pour gagner la maison forestière, M. Perrot prononçait des harangues et lançait des apostrophes à la nature. Nous lui répondions de notre mieux ; les petits, autour de nous, écoutaient dans l'admiration, et le nouveau maître d'étude, Bastien, un ancien élève de M. Perrot, se mettait aussi de la partie.

Le chant d'une grive, le roucoulement d'une troupe de ramiers sous la haute futaie, le cri d'un épervier à la cime des airs nous faisaient arrêter; et, le cou replié, nous regardions un

instant l'oiseau de proie tiacer dans le ciel ses grands cercles en spirale. Ensuite, nous repartions dans le chemin sablonneux ; et lentement, après avoir passé le petit pont en dos d'àne, où les femmes avec leurs charges de feuilles sèches, et leurs enfants avec leurs fagots, s'arrêtent pour respirer, rm peu plus loin, au détour de la vallée, nous découvrions enfin l'auberge de la Scierie.

C'est dans cet endroit que notre professeur avait ses abeilles en pension, car c'était un amoureux d'abeilles, de culture, de jardinage et de tout ce qui se rapporte à la vie rustique.

Là, nous cassions une croûte de pain sous la tonnelle, nous buvions un verre de bière. M. Perrot faisait apporter du beurre, une assiette de miel, et nous nous regardions comme des philosophes, des gens au-dessus du vulgaire, des sages :

Lisant au front de ceux qu'un vain luse environne, Que la fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne I

Ainsi se passaientles dimanches et les jeudis dans ce bon temps.

Quelle différence d'un professeur à un autre ! Et que de reconnaissance on devrait avoir pour l'homme instruit et sympathique qui vous a donné son âme entière, le fruit de son expérience et de sou travail, pour développer en vous quelques germes heureux, espérant pour toute récompense obtenir un souvenir... et peut-être un regret après sa mort. Oui, de pareils hommes existent dans nos petits collèges, et savez-vous ce qu'ils reçoivent pour vivre, eux etleur famille? Dix-huit cents francs par an ! Je le demande à tous les gens de co3ur, n'est-ce pas une injustice révoltante ? Ou voudrait chasser les capacités des collèges communaux, si nécessaires à l'instruclion de la petite bourgeoisie, qu'on ne s'y prendrait pas autrement.

Au bout d'une heure ou deux de halte à la petite auberge, lorsque le soleil commençait à s'incliner derrière les montagnes, nous rentrions à Sâarstadt.

Pour en finir avec ma rhétorique, je vous dirai qu'à la fin de l'année j'obtins tous les premiers prix de notre classe.

Cette année-là,je m'en souviens,M. le maire, dansson discours, parla dumaréchaldeViliars, disant que tous ses triomphes ne lui avaient jamais fait autant de plaisir que les premiers prix remportés au collège. Il cila le mot de Vauvenargues : « Que les premiers f ux de 1 aurore ne sont pas aussi doux que les pre-

LES ANNEES DE COLLEGE

miers sourires de la gloire. » Et je reconnus qu'il avait raison, quand ma mère, mes sœurs, mes frères, jM. le curé Hugues, notre bonne vieille Babelô, enfin tous ceux que j'aimais, réunis devant notre porte, vinrent m'embrasser avec des cris d'enthousiasme, en voyant le char à bancs couvert de couronnes. Ah ! le beau jour !...

Toutes ces vacances-là,je ne fis que galoper dans la monlagne, tendre des régingleltes aux oiseaux, et pêcher à la main dans la rivière. Je n'élais plus malade ; je ne pensais plus à me faire cordonnier... Il n'y a rien de tel que le succès pour se bien porter et voir l'avenir en beau.

Bien des années se sont écoulées depuis celte histoire, et presque toutes les bonnes gensdont je parle dorment en paix dans la terre ; leur âme, comme disait M. Perrot, recueillele fruit de leurs vertus.

Je le souhaite bien sincèrement pour M. Perrot, car c'était im excellent homme ; mais d'après mon humble façon de voir, aujourd'hui que j'ai vingt-quatre ans de pratique notariale, et que je connais un peu les atfyires de ce monde, au lieu de s'en tenir à des généralités, notre professeur aurait bien fait d'introduire dans son cours de philosophie l'étude de quelques lois positives tirées du code civil, du code pénal et du code de procédure, utiles à connaître pour défendre ses droits contre les intrigants qui trop souvent exploitent l'ignorance de la jeunesse.

Enfin, cela n'entrait pas dans le programme du baccalauréat es lettres, et malheureusement, après sept ans de collège, on sait une foule de choses qui ne vous serviront jamais à rien, et Ton ignore les plus nécessaires : M. Perrot suivait le programme.

La première fois que nous entrâmes dans sa classe de philosophie, il nous annonça joyeusement que, après nous avoir appris à parler, il allait nous apprendre à penser, chose qui distingue riiomme de l'animal.

« Les animaux ne pensent pas ! s"écriait-il. Ces êtres bornés ne se demandent jamais : — Que suis-je? D'où viens-je ? Que serai-je après la vie ? — Ils ne savent pas même ce que c'est de vivre et de mourir ; et tous les jours, en piochant la terre, le plus pauvre paysan lève son regard mélancolique vers le ciel et se demande : — ôu'est-ce que je deviendrai plus

tard, au cimetière du village, quand mes os vermoulus seront avec ceux de beaucoup d'autres, dans la baraque du fossoyeur ? Qu'est-ce qui m'arrivera' Qu'est-ce que deviendra mon âme? — Car nous avons une âme, le dernier malheureux sait qu'il a fonàme, et qu'elle est immortelle! »

En parlant, M. Perrot se frappait la poitrine et criait :

« Elle est là... nous la sentons... Elle nous fait vivre... elle nous fait penser!... Est-ce qu'il existe un être humain assez abandonné du ciel pour ignorer l'existence de son âme et pour ne pas s'inquiéter de ce qu'elle deviendra? Notre âme est impérissable; on ne voit que des ossements dans la terre, l'âme s'est envolée, elle est dans les sphères célestes!... C'est une chose reconnue, prouvée par le consentement universel de tous les peuples, un bienfait de la philosophie et du christianisme.

a Les anciens Eizyptiens, ne sachant pas qu'ils avaient une âme, faisaient embaumer leurs corps pour les conserver ; ils élevaient des pyramides pour les défendre de la destruction, ce qui montre bien que l'homme éprouve un grand besoin naturel de durer après sa mort. Et cela continua de la sorte, pendant une longue suite de siècles, jusqu'à ce qu'enfin Platon, un véritable philosophe, découvrit l'âme. Tous les autres avant lui n'avaient vu que la matière; ce génie sublime vit l'esprit, l'idée, l'âme immortelle !

« C'est la plus grande découverte que l'on ait faite depuis l'origine des temps historiques; elle a créé toutes les religions et toutes les sociétés modernes. Saint Augustin lui-même a reconnu que Platon était un des précurseurs du Christ, et c'estavec justice, car Piatou est le créateur de l'idéalisme, l'inventeur de l'immortalité de l'âme, dont Wo'ise et les plus grands génies de la Bible ne diseut pas un mot. Poureux, un homme mort est bienmori; et tout au plus les prophètes sont-ils enlevés au ciel sur un char de feu, pour les empêcher de mourir.

« Depuis cette découverte, on n'embaume plus les corps ; on les méprise, ils sont voués à la pourriture.

a Autrefois, les monarques d'Orient seuls avaient l'espérance, moyennant leurs paifums et leurs pyramides, de subsister longtemps après la mort ; aujourd'hui. Je dernier pay?an a cette consolation de savoir qu'il vivra par son âme immortelle; c'est ce qui le fait suer, travailler, souifrir sans se plaindre ; et s'il faut recounaiire que la leligion seule lui con-

DE MAITRE NABLOT

fère cet avantage, il est juste de reconnaître aussi que la philosophie en a eu la première idée, une espèce de révélation surnaturelle, dout Platon lui-même n'a peut-être pas vu toutes les conséquences.

« Pas un journalier ne voudrait travailler la terre pour les autres, s'il n'avait pas une âme qui sera récompensée de ses peines ; pas un soldat ne voudrait se faire tuer pour défendre le bien des riches, s'il n'était pas sûr de revenir dans un monde meilleur.

« Et moi-même, mes chers élèves, croyezvous que je renoncerais à mes goûts naturels, et que je n'aimerais pas mieux mille fois aller voir mes abeilles, courir les bois, me livrer à la poésie, écrire dans un peti'. journal les fantaisies de mon imagination, que de venir m'enfermer ici, dans une salle obscure, froide en hiver, chaude en été... Croyez-vous que j'aurais sacrifié ma jeunesse pour une faible rétribution annuelle, si je n'étais pas sûr de jouir un jour du fruit de mon travail? .. Non! non! j'aurais fait toute autre chose.

« La conviction de l'immortalité de mon âme me soutient : toutes les injustices, toutes les abominations, toutes les hypocrisies et les mensonges qui blessent souvent notre vue, ne peuvent nous révolter contre les autorités légitimes ; on se dit que c'est un mérite de plus de les supporter avec courage et de se soumettre à la volonté de Dieu, qui nous en récompensera largement.

« Ou', toute la civilisation repose sur ce principe : «que l'âme survità la destruction du « corps! »

M Cette conception admirable assure le Ijon ordre dans ce monde et la justice dans l'autre.

« Les philosophes matérialistes seuls nient l'existence de l'âme ; mais les matérialistes sont des êtres charnels, attachés aux faux biens de la terre ; des ambitieux rongés d'un esprit d'envie et de convoitise, qui voudraient retirer aux peuples malheureux leur unique consolation, pour les soulever contre la société.

« Ils n'ont pas une seule preuve contre l'existence de l'âme, qui nous est attestée par le consentement universel et par le témoignage de notre propre conscience.

« Cela nous suffit! L'âme est un fait que chacun peut observer à son aise, en y pensant.

« Nous allons commencer notre philosophie par l'étude de l'âme, qui jouit de trois facultés : la sensibilité, l'intelligence et l'aciivité. »

Voilà, mot à mot, notre première leçon de philosophie, que je viens de copier dans un

vieux cahier resté au fond d'une armoire, avec ceux de mes études de droit.

Notre professeurn'apportait jamais la moindre preuve de ce qu'il avançait touchant l'exiftence et l'immortalité de l'âme, excepté « le consentement universel » et « le témoignage de la conscience ». Il y en a pourtant beaucoup d'autres, et de très-fortes, mais ce n'est pas dans la philosophie de M. Cousin qu'on les trouve.

Pour M. Perrot, la philosophie n'était qu'un exercice de rhétorique; celui qui parlait le mieux avait toujours raison ; et, comme il nous faisait discuter les uns contre les autres, nous nous poussions des arguments terribles. M. Perrot, lui-même, étonné de notre force, galopait dans la salle, en criant :

« C'est ça!... A la bonne heure, Nablot! Répondez, Masse, si vous pouvez!... Bon!... bon! Fameux ! C'est admirable ! — Et vous, Bloum, qu'avez-vous à dire? Ah! c'est étonnant! Je n'ai jamais eu de classe pareille Vous méritez tous de concourir à Paris; vous tiouvez des choses qu'on n'a jamais écrites nulle part. C'est tout neuf! »

La bonne opinion qu'il avait de nous nous exaltait; nous croyions tous être des Platon, des Sùcrate.

Après ça, je pense qu'il n'avait pas tort d'envisager la philosophie à ce point de vue ; discuter sur des idées, sans présenter aucun fait positif à l'appui, c'est perdre son temps.

Eniiu, cet exercice nous déliait la langue, et plusieurs de nos camarades sont devenus d'excellents avocats.

Je pourrais maintenant vous raconter la visite de M. Ozana, inspecteur venu de Paris, tout étonné de notre loquacité singulière, de noire ardeur à la discussion et de nos arguments nouveaux.

Il me semble le voir aller et venir tout rêveur, en se demandant sans doute s'il devait en croire ses oreilles. Je me souviens qu'il interrogea l'un de nous, dont la voix était plus timide et moins forte que les nôtres, et quïl lui dit d'un ton de bonne humeur:

« Allons.... allons.... ce n'est pas mal. Vous allez terminer vos études ; quelle carrière voulez-vous suivre?

— Je voudrais devenir avocat, monsieur l'inspecteur.

— .Avocat! fît-il. Alors, mon ami, il faut faire comme vos camarades, il faut crier ; quand on crie, on ne s'entend pas, et c'est un grand avantage qu'on se donne sur les autres. >;

M. l'inspecteur comprenait quelle espèce de

LES ANNEES DE COLLÈGE

philosophet; nous ùlions ; il avait sans doule la même opinion que M. Perret en matière philosophique, et finit par lui faire compliment sur sa méthode.

J'aurais bien encore à vous parler de mes examens du baccalauréat h Nancy, et rien ni' me serait plus facile que de vous démontrer combien ce système d'examens est absurde, puisqu'il laisse au hasard le choix des questions sur lesquelles chaque élève doit être interrogé, de sorte que si vous avez la main heureuse, si vous tombez par exemple sur l'explication de Virgile, de la Cyropédw, et puis en histoire sur le règne de Louis XIV, en géographie sur les détroits de l'Europe, en rhétorique sur quelque chose d'aussi difficile, votre examen est une ânerie dont un élève de quatrième se tirerait très-bien ; et, dans le cas contraire, si vous avez par exemple à expliquer les chœurs de Sophocle et lesprincipesde l'entendement du docteur Kant, de Kœnigsberg, vous êtes certainement refusé d'avance.

J'eus cet horrible malheur; tous mes camarades passèrent comme une lettre à la poste, et moi je fus renvoyé pour six semaines, à la fin des vacances.

Ah! si vous aviez vu ma désolation, et comme je pleurais eu rentrant à la maison, après onze heures. J 'avais fait la routeà pied de Sâarstadt à Richepierre. C'est mon père qui m'ouvrit. Il s'était levé bien vite, m'entendant frapper au volet et croyant apprendre la bonne nouvelle.

« Eh bien, fit-il, tu es reçu? »

Je ne pus lui répondre que par les plus amers sanglots.

Et puis, il fallut se remettre à travailler pendant les vacances. M. Perrollevait les mains au ciel, en apprenant la funeste nouvelle; il me proclamait son meilleur élève et ne pouvait rien comprendre à celte catastrophe.

La seconde fois, je fus reçu avec la mention très bien, le seul de tous les candidats. Ce n'était pourtant pas en six semaines que j'étais devenu, d'incapable, plus capable que les autres. Que voulez-vous, je n'avais pas eu de chance.

Pour des jeunes gens riches, ce'a ne signifie rien d'avoir delà chance ou de ne pas en avoir ; pour des pauvres, cela peut entraîner la perte de leur carrière.

On ne doit jamais laisser au hasard seul la responsabilité de faits pareils, lorsqu'il est possible de les éviter par une série de mesures plus sérieuses et mieux entendues. Les épreuves écrites et le concours me paraissent les meilleurs moyens, quoique moins expèditifs.

Plus j'avance, plus il me reste de ciiuses à dire ; mais il faut se borner, dit la rhétoriqui , et se garder contre les entraînements de la passion.

En conséquence, je me résume.

Ce n'est pas pour mon plaisir que je viens de vous raconter mes années de collège, c'est a\i contraire avec un grand sentiment d'amerlume; mais je crois que, dans la triste position où nous sommes, tout bon citoyen a le devoir d'éclairer les représentants du pays de son expérience et des observations qu'il a pu recueillir sur une question aussi grave que l'instruction publirjue.

Les habitudes de l'esprit et du corps que l'on contracte dans sa jeunesse se conservent loute la vie; mettez un enfant dans la même altitude pendant sept ans, il n'en changera jamais. Or, l'instruction du collège nous donne à tous une attitude que je trouve mauvaise ; en développant outre mesure notre mémoire, aux dépens de l'intelligence et de la volonté, elle tend à produire des fonctionnaires et non des hommes indépendants ; elle ôte toute initiative à l'individu, pour le soumettre à la règle, en un mot elle fait des machines.

C'est la méthode des anciens collèges royaux, perfectionnée autrefois par les jésuites pour s'emparer de notre pays : perdre beaucoup de temps en choses inutiles, laisser ignorer celles qui pourraient émanciper Thomme, en lui fournissant par l'instruction des moyens d'existence assurés.

D'après ce système, les caractères disparaissent; chacun ayant sa case marquée d'avance et rie sachant comment vivre au dehors, y reste et se soumet à tous les gouvernements qui se présentent. J ai vu tomber depuis quarante ans Charles X, Louis-Philippe, la République de 48, Napoléon III, et le lendemain de ces calastrophes la machine allait son train comme avant ; les ruines, les fusillades, les déportations, les injustices de toute sorte n'y faisaient rien ; chaque fonctionnaire restait tranquillement à son bureau, prenant note des nouvelles autorités, des nouveaux décrets, des nouvelles mesures, et se gardant bien de plaindre ceux qu'on enlevait !

Mais ce fameux système d'instruction ne produit pas seulement des fontionnaires qui acceptent tous les gouvernements, dans la crainte de perdre leurs places, il produit aussi les faiseurs de révolutions. L'Etat ne peut pas employer tous les bacheliers que l'Université fabrique chaque année, un grand nombre restent sur le pavé. Ou«i peuvent faire ces malheureux avec leur grec, leur latin et leur phi-

UE MAITRE NABLOT

M. Perrot prononçait des harangues (p. 67).

losophie ? Rien du tout ! On n'en veut pour commis ni dans l'industrie ni dans le commerce ; ils sont déclassés, irrités, et naturellement trouvent tout mal.

Au lieu du grec et du latin, si on leur avait appris les langues vivantes, la comitabilité, la chimie, la mécanique, l'économie politique, la gêogra[iliie et le droit commercial, ces mêmes hommes iraient, comme les Allemands et les Anglais, chercher fortune dans tous les pays du monde, portant avec eux le nom français, et ne lesteraient pas ici en masse pour tout critiquer et renverser !

Beaucoup d'autres, les voyant réussir, suivraient leur exemple; la grande, la terrible question du riche et du pauvre, qui semble grandir après chaque exécution sociale.

perdrait ses chefs les plus redoutables; et, l'exemple une fois donné, qui sait si tout ne pourrait pas se calmer et se régulariser avec du temps et de la justice? Les Anglais, qui émigreut et colonisent, n'ont jamais de révolutious; cela mérite qu'on y refléchisse.

Je crois aussi que, pour avoir de bons maîtres dans nos collèges municipaux, il faudrait leur faire des positions sérieuses. C'est une honte pour notre nation de payer des professeurs comme des garçons de bureau, une grande honte!

En outre, il semble que nous avons tort de mettre une si grande distinction entre l'instruction primaire et Tinstruclion secondaire, et qu'on devrait an contraire développer l'instruction primaire le plus possible, pour rap-

DE MAITRE NABLOT

piocher le peuple de la bourgeoisie, effacer cette mauvaise idée de défiance el d'envie qui les sépare, et les décider à marcher ensemble. Napoléon III, pendant ses vingt années de règne, n'a eu qu'un but toujours fixe : diviser le peuple et la bourgeoisie! Il prenait toutes ses mesures en conséquence, et qu'on le sache bien, puisqu'on ferme les yeux là-dessus, il a

parfaitement réussi : c'est dans la division des deux grandes classes de la nation qu'a poussé et vécu le bonapartisme ! Il fourrait y repousser, pour notre honte et notre démenbrement définilifs, si les bourgeois ne se dépêchent pas d'effacer cette division, en instruisant le peuple, en l'élevant, en lui accordant tout ce qui est juste.

UNE VEILLÉE AU VILLAGE

Le défilé de la Zinzell, dans les Vosges, s'étend de Dôsenheim, en Alsace, à ^^"echem. en Lorraine

Je ne connais pas d'endroit plus verdoyant au monde : chênes, hêtres, sapins; lierres el chèvrefeuilles pendus aux rochers ; sorbiers aux grappes rouges et grands bouleaux blancs élancés sur les précipices, tout moutonne à perte de vue, tout s'épanouit dans ce long couloir de six lieues. .

Matin et soirlesmerles, les geais, les hautesgrives, les mésanges s'appellent et s'ébattent à travers ces colonnades feuillues, comme dans une immense volière. Au milieu de cette solitule coule la Zinzell.

Rien de plus cahiie en apparence. Ou croirait que les petites maisons forestières reculées dans les anses de la montagne n'ont jamais été visitées que par leurs hôtes paisibles : le vieux garde el ses chiens, la ménagère qui suspend son linge aux buissons du jardinet, les enfants qui gardent les chèvres au milieu des rochers ; le pêcheur qui se pro-

mène lentement derrière les saules vermoulus, son filet sur l'épaule.

Oui, lout paraît devoir être ainsi depuis l'origine des siècles, et pourtant c'est par cette porte ouverte au milieu des Vosges qu'ont passé tous les barbares du Nord, depuis les Tribocks jusqu'aux Prussiens de Bismarck, pour envahir et piller notre malheureux pays.

Or, pendant l'automne de 1848, la digue du moulin de la Krilzmiihle, qui se trouve au milieu du défilé, s"étant rompue par l'effet des grandes pluies, on vint m'appeler, comme entrepreneur de travaux, pour la reconstruire. L'eau, tombant dans un ravin profond, avait tout entraiûé, la terre et les poutres. Il fallut s'entendre avec les riverains au-dessus et audessous du vieux moulin, creuser les prés, dé;errerles roches, trouver de nouveaux matériaux.

Bref, je restai là six semaines, à chercher mes ouvriers au loin, puis à me meltie à l'œuvre.

UNE VEILLEE AU VILLAGE

Et puis, il m aida (p. 75).

Le soir, j'allais me reposer à l'auberge du père Ykel.

Représentez- vous, parmi les chaumières qui longent l'antique couvent en ruim^, une vieille masure décrépite, avec grange, écurie et hangar. Au fond du hangar des filets sèchent, pendus aux poutres, des poules dorment la tête sous l'aile, des lapins courent dans l'omljre.

On entre dans la maison par la cuisine; l'escalier de bois monte à droite ; et la vieille salle d'auberge, à gauche, toute basse, est tellement encombrée de sa longue table, de ses bancs, de son armoire, de son fourneau et de son fauteuil à crémailleie, qu'on ne sait pas où se mettre.

Tuus les soirs, ea revenant à la nuit close,

après avoir congédié mes ouvriers, je trouvais au bout de la table mon assiette de faïence et mon petit couvert d'étain, eu face d'un énorme plat de fricassée de poulet, de civet d'écureuil ou de truites au bleu ; la bouteille de vin blanc et la grosse miche de pain bis à côlé.

J'étais le seigneur de la maison. Les autres, père, mère, enfants, y compris la jolie cuisinière Charlotte, mangeaient des pommes de terre en robe de chambre et du lait caillé.

Les enfants auraient bien aimé du civet ou de la truite ; chaque fois, ils se retournaient sur leur banc et lorgnaient du coin de l'œil mon éiiuelle, en se passant le revers de la manche sous le petit nez humide. Je leur faisais signe de venir: mais le père Ykel criait:

UNE VEILLÉE AU VILLAGE

•I Halte I » disant qu'ils mangeraient di^ l'écureuil et de la truite quand ils sauraient en prendre eux-mêmes.

Cela me saignait le cœur; mais le vieux ne riait pas, il resiait inlle.vible.

Nous mangions donc en silence ; le feu pétillail, les fourchettes allaient et venaient; la lampe fumeuse éclairait les figures jeunes et vieilles, graves ou riantes, les yeux éteints par l'âge ou brillants de jeunesse. Elle éclairait aussi vaguement les écheveaux de chanvre en train de sécher au plafond, et le grand chien de chas-se maigre, assis sur son derrière, le nez allongé vers mon écuelle, attendant un os, qu'il happait toujours au vol et croquait en deux coups de mâchoire.

Dehor.-i, pas un bruit autre que le bourdonnement de la rivière; la nuit était si sombre sous les roches, qu'on n'y voyait pas même miroiter les flaques d'eau en temps de pluie.

Pas un passant I

Personne ne sortait pour son plaisir; et notre repas fini, la nappe levée, le sommeil commençait à nous gagner, lorsque, dans le lointain, se faisait entendre un bruit de sabots le long des murs. C'était le vieux contrebandier Jean Hnrel, surnommé le Manchot, qui venait avec sa casaque en peau de chèvre et son bâton ferré. Le pauvre homme avait perdu son bras gauche dans une rencontre avec les douaniers ; c'était une vieille histoire. Il s'asseyait dans un coin et bourrait sa pipe, pendant que Charlotte lui servait un verre d'eau-de-vie.

Quelques instants après, venait le grand Fix, en vesle et pantalon de toile bleue, la barbe rousse, son large feutre aplaii sur la nuque. On le disait mal noté par la gendarmerie, parce qu'il vendait du gibier à tous les hôtels de Saverne, de Haguenau et de Sarrebourg ; depuis treute ans la brigade le guettait, sans avoir jamais pu le prendre. Toute sa nichée d'enfants, sous les roches, roux, adroits et hardis comme lui, faisaient le même trafic ; la mère les aidait ; c'élait pire que des renards. Fix s'asseyait tranquillement, et prenait un, deux, trois verres d'eau-de-vie, eu rêvant à je ne sais quoi.

Quelquefois d'autres aussi venaient : le maître d'école Jérôme, un grand vieillard osseux et voûté, l'air triste ; et puis des bûcherons : Jean-Claude Machette, Nicolas Uochart, Laurent Bastien, de véritables têtes d'apôtres, graves, pensives et sé\ères, mais qui ne jouissaient pas non plus de la meilleure réputation, ayant l'habitude de vendre des pttiis sapins aux houLlonnières d'Alsace et des

fagots de bois vert à tous ceux qui voulaient en acheter.

Ces gens souienaienl que le bois, le gibier et le poii-son sont a tous ceux qui mettjut la main dessus. Ils ne causaient pas beaucoup, étant rêveurs de leur nature, et durant de longs quarts d'heure on n'entendait que le rouet de la mère Catherine.

Mais un soir qu'il pleuvait averse et «jue le vent se démenait sous les roches, tout a coup le père l'iiel, se réveillant de sa méditation, s'écria :

« Voilà le même temps que la nuit où les alliés ont passé.... Les gueux allaient à Wécheni, avec leurs chevaux, leurs voitures et leurs canons ; les officiers criaient sur la route: «Par ici!.... par ici!....» car on ne voyait pas le bout de son nez; les flambeaux de sapin s'éleignaient l'un après l'antre; ils se seraient tous perdus dans le bois. Quel vent et quelle puie il faisait !

— Oui, dit le Manchot au bout d'un instant, en altirant la lampe pour allumer sa pipe; seulement il avait neigé depuis quinze joui's, et la neige fondante grossissait les rivières. »

Après cette réflexion, il se tut. le nez en l'air, lançant de grosses bouffées au plafond ; et comme la conversation allait en rester là, je lui demandai .

« Vous vous souvenez de cela, père Hurel? Il s'est pourtant passé pas mal de temps depuis 1814 !

— Si je me souviens des alliés, dit-il en clignant de l'œil, je crois bien ; ils m'ont coûté assez cher! J'étais justement à Sarrebiùck, avec ma charrette pleine de contrebande : du café, du sucre, du tabac ; j'attendais une bonne occasion pour traverser la dernière ligne. Dans ce temps-là, c'était encore la peine de faire le commerce, le sucre se vendait trois livres dix sous et le Saint- Domingue n'avait pas de prix.

a Nos derniers régiments arrivaient de Coblenlz. Ils avaient gardé le Rhin jusqu'au 1" janvier: un peloton par-ci, un pelotoa par-là, dans les îles, au milieu du brouillard.

a Les autres : Saxons, Bavarois, Russes, Prussiens, se réunissaient en masse à Francfort. Et voilà qu'on apprend du jour au lendemain que les .autrichiens ont passé par la Suisse et qu'ils tournent déjà les Vosges. Et ce même jour nous entendons à Sairebiiick le canon de Mayence ; les alliés se mettaient en marche de notre côté tous à lafois; les nôtres se repliaient sur la Sarre.

« Il fallait voir ces liles d'hommes, à pied,

UNE VEILLÉE AU VILLAGE

à cheval, presque tous malades ou ble-sés, arriver dans la boue jusqu'au ventre, criant, jurant, demandant du pain, de l'eau-de-vie, de tout!... Et la Sarre débordée, pleine de glaçons; et les coups de canon qui se rapprochaient, il fallait les entendre !

(1 Nos soldats, en se retirant, avaient fait sauter le pont entre Saint-Jean et Sarreliiiick ; ils avaient détruit tous les bateaux, pour empêcher les Kaiserlicks de traverser la rivière.

« C'étail une fameuse idée !...

« Mais voilà qu'au moment où les tirailleurs ennemis commençaient à se montrer de l'autre côté, tout à coup le général se met à jurer comme un diable : il venait d'apercevoir avec sa îunelte un bateau qu'on avait oublié dans un petit renfoncement, sous une touffe de saules. Nous n'avions pas de canon pour le détruire.... Si les Kaiserlicks le découvraient, rien ne pourrait les empêcher de traverser la Sarre pendant la nuit et de tomber comme des loups au milieu de nos bivacs !

« Comment faire pour le ravoir?

0 Un lieutenant du 6° léger, nommé Bretonvilie, et trois vieux soldats se sacrifient; ils se jettent à la nage.

« Moi, je regardais les bras croisés. Un des

soldats passe sous les glaçons Bon.... i!

descend du côté de Trêves!.... Un autre battait de l'aile ; il tourne, et puis bonsoir ! ... L" dernier revenait, on lui tendait des perches. Le lieutenant seul traversait le courant.

« Alors je me dis : « Hurel, si ces gueux pas- « sent, ils pilleront ta charrette... Montre que « tu es Français! «J'avais encore mes deux bras J'ôte mes souliers, ma blouse, ma veste, et me voilà parli ! Quel froid il faisait dans cette eau de neige !... vous ne pourrez jamais le croire. En levant le nez, je ne voyais que glaçons sur glaçons, comme des tuiles sur un toit ; et le vent soufflait, il vous aveuglait ; le courant aussi était terriblement fort.

« La nuit venait, je ne voyais plus clair, quandj'entends, àcinqou six brassées devant moi, quelqu'un me dire: «Courage, camarade !» et je vois le lieutenant, la main sur le bateau, pâle et bleu comme un mort; il n'avait plus la force de grimper dessus ; c'est moi qui lui donnai le coup d'épaule, et puis il m'aida, et nous n'eûmes rien de plus pressé que d'empoigner les rames et de revenir.

«c Les soldats du 6" criaient : « Vive le lieuten int Bretonville ! » Naturellement les Kaiserlick'î, qui nous voyaient emmener le bateau, tiraient sur nous de toutes les fenêtres. Pif!... paf!... les balles sifflaient, l'eau sautait de tous les côtés ; mais les nôtres, embusqués le

long de la rivière, répondaient ferme et empêchaient les Allemands de sortirdes maisons.

« En arrivant de l'auti'e côté, j'étais i-aide comme un glaçon. Je pris mes souliers, ma blouse, ma veste, et, sauf votre respect, j'entrai presque nu à l'auberge du Mouton d'or, où le vieux Wériâne me prêta des habits. Il f<illut un bon verre d'eau-de-vie pour me remettre. Dehors, la bataille continuait au milieu delà nuit.

« Vers dix heures, après m'être bien séché et réchauffé, comme j'allais sortir atteler mon cheval et me mettre en route, le père Mériàne accourut me dire que les douaniers entouraient ma charrette : on m'avait dénoncé !

« Tout ce que j'avais de mieux à faire, c'é«tail de filer par les chemins de traverse, abandonnant tout : le cheval, la voiture elle reste, car les gueux m'auraient encore empoigné par-dessus le marché et condamné à des amendes terribles ! Je partis donc, bien tiiste, comme vous pensez. J'étais ruiné; il ne me restait que ma maison, une vache, un cochon, ma femme et cinq enfants.

« Lorsque j'arrivai au Graufthâl, les Cosaques, les ^^'urtembergeois, toute la mauvaise race remplissait la vallée. Us étaient enti'és par Dôsenheim, et si le commandant Meunier, à Phalsbourg, avait eu seulement quinze cents hommes, il aurait pu les arrêter tous ici et les balayer à coups de canon, comme delà paille, mais il n'avait personne. I^e vieux Paradis, quelques canonniers de marine, Desmaretz l'Egyptien, Desplanches le barbier et quinze ou vingt autres bons garçons faisaient seuls le service des pièces. Us sortaient ramasser le bétail aux environs et rentraient bien vite. Par bonheur, le vieux Rochart avait emm.ené ma vache avec les autres, sous la roche de la Bande-Noire, sans ça j'aurais tout perdu. N'est-ce pas, Rochart?

— Oui, dit le bûcheron, mon père a sauvé le bétail de la commune ; mais ça n'a pas empêché les gens, en février et mars, de mourir comme des mouches, à cause du froid, de la faim, et de la grande maladie qui suivait les Kaiserlicks, avec des bandes de loups, pour manger les morts qu'on n'enterrait pas assez profond. Ça n'a pas empêché non plus les enfants venus les années suivantes de rester minables jusqu'à la fin de leurs jours.

« Et pendant la clière année, il a fallu changer la place du cimetière derrière l'église, parce que, à force d'avoir souffert, tous les vieux s'en allaient. Nous n'avions plus rien, les Allemands avaient tout pris; ils avaient démonté jusqu'aux serrures, jusqu'aux gonds

UNE VEILLEE AU VILLAGE

des fenêtres. Les bêtes périssaient aussi faute de fourrage. On cuisait les orties et même les chardons pour légumes ; sans bétail, on n'a pas d'engrais, la mauvaise herbe prend le dessus, il faut bien en vivre.

u Et plus on souffrait, plus les impôts augmentaient, pour rendre leurs biens aux émigrés ; plus la partie forestière devenait dure envers les pauvres. On n'osait plus ramasser les feuilles mortes, ni les glands, ni les faînes; on aurait dit que nos rois légitimes voulaient notre extermination et qu'ils s'entendaient avec les alhés pour nous détruire. Les processions, les expiations, les pèlerinages devaient tout remplacer, avec les miracles. Tous les curés faisaient des miracles : tous les saints de pierre et toutes les saintes de plâtre et de bois des environs versaient des larmes sur nos péchés et la grande rébellion de vingt-cinq ans. Les femmes, qui n'ont pas de bon sens, couraient voir ; la mienne voulut aussi faire comme les autres, mais elle se souvient encore de la raclée terrible qu'elle reçut en rentrant dans la baraque.

a Naturellement, les missionnaires nou.> prêchaient l'abstinence, à nous autres pauvres diables qui n'avions q>ie la peau et les os ; ils nous reprochaient notre gourmandise, avec des figures luisantes de graisse.... Ah ! oui. nous en avons vu de dures tous les Bourbons !... »

Alors, tout le monde se tut, rêvant à ces grands malheurs.

Dehors, la pluie redoublait, fouettant les petites vitres avec un grelottement bizarre ; et le vent s'engouffrant dans le défilé, entre les rochers et les bois, poussait des clameurs immenses.

« Ils étaient donc beaucoup, ces Kaiserlicks, pour nous avoir repousses si loin ? » dis-je en regardant Hurel.

Et lui, levant la main au plafond, s'écria: « Beaucoup!... Ils étaient par milliers de milliasses ; avec des lances, des sabres, de longs pistolets pendus à la selle, des bonnets en peau d'ours ; et puis d'autres à pied, avee des fusils sans baguette, où la cartouche descendait toute seule, en toquant I4 crosse par terre, des bleus, des blancs, des gris, des verts, en schako, en casquette plate, est-ce que je sais, moi? Tenez, fit-il en montrant la vallée, il en passait tellement, qu'à la fin ils s'encombraient eux-mêmes, et que leurs officiers les faisaient coucher là, dans le grand pré, les uns contre les autres, depuis Dôsenheim jusqu'à Wéchem, et que vous n'auriez pas fait un pas sans marcher dessus, sur

une longueur de trois lieues.

a Et ces gens ne s'entendaient pas plus entre eux, en parlant, que les animaux de toute espèce, qui miaulent, qui gloussent, qui brament, qui hennissent, sans se comprendie. Mais leurs rois s'entendaient pour les mener contre nous; eux, ils n'en savaient rien, les pauvres misérables; ils allaient en avant à coups débotté et de cravache. Jamais je n'aurais cru qu'il existait tant de monde sur la terre... D'où venaient-ils?... d'où venaientils?... Voilà ce que je me demande.

— Oui, dit le Grand Fix, mais il en est resté pas mal à Brienne, <à la Rothière, àChampaubert, à Montmirail !.. Si vous aviez été au 34« de ligne, vous en auriez vu des tas d'hattits de toutes les couleurs, sur la neige et dans la boue, le long des chemins. Par exemple, il fallait marcher! Nous tombions tantôt sur les uns, tantôt sur les autres, en faisant douze à quinze lieues par jour. Si le roi Joseph ne s'était pas sauvé, avec l'impératrice et le roi de Rome, et si Paris ne s'était pas rendu, nous aurions fini par les tourner tous et les prendre comme dans un filet.

— Bah! fitle vieux maître d'école en hochant la tète, toutes ces batailles ne signifiaient plus rien ; nous étions perdus d'avance, les traîtres nous avaient vendus... »

Ces paroles m'étonnèrent.

a De quels traîtres parlez-vous donc, maître Jérôme? lui dis-je.

— Hé ! fit-il , des royalistes ... Il n'y en a pas eu d'autres dans notre pays, depuis 89. »

Et comme je le regardais tout surpris:

<i Est-ce que Dumouriez, qui voulait entraîner l'armée du Nord contre la Convention, et proclamer Louis-Philippe d'Orléans roi de France, n'était pas un royaliste? repril-il en fixant sur moi ses gros yeux un peu troubles. Et les émigrés qui marchaient à l'avantgarde de Brunswick, en Champagne, et de ■\Vurmser, en Alsace, est-ce que ce n'étaient pas des royalistes? Et Pichegru, est-ce qu'il n'était pas royaliste, quand il traitait avix le prince de Condé, pour rétablir le roi légitime, moyennant le titre de connétable, des majorais et des millions pour lui et les siens? Et Moreau, le grand Moreau ! est-ce qu'il n'avait pas été converti au royalisme par sa femme, avant d'aller prendre le commandement de l'armée russe devant Dresde? Et Boni mont, cet abominable scélérat, qui a fait manquer la campagne de Belgique, en prévenant Blucher de l'approche de l'armée française, est-ce que ce n'était pas aussi un royaliste, un blanc, comme on disait dans ce temps-

UNE Vf:iLLKE AU VILLAGE.

Les traîtres nous avaient vendus (p. 77).

là? Est-ce que les Bourbons ne l'ont pas j

récompensé plus tard de sa belle conduite?... | a Tous les Français qui ont porté les armes \ contre la France, tous ceux qui ont appelé l'ennemi chez nous depuis 89 et qui lui ont ouvert nos portes étaient des royalistes! Ces choses sont connues de tout le monde. Les royalistes mettent le roi au-dessus de la patrie, parce qu'avec un roi ils sont les maîtres ; ils ont les places, les honneurs, l'argent, les privilèges, enfin tout! Ils sont rois chacun d.ms leur ville, ou dans leur village. — S'il arrivait par hasard un roi patriote, qui mît l'intérêt de la nation avant celui des nobles et des prêtres, les royalistes seraient les premiers à le combattre; ils le traiteraient de Jarf'bin!. . Vous devriez savoir cela mieux oue

:noi, monsieur l'entrepreneur, puisque vous avez fait vos études. »

Ainsi parla le vieux maître d'école; et tous les autres lui donnaient raison.

Moi, je ne savais quoi répondre.

A la fin, comme j'allais entamer le chapitre de 1815, le passage des deux empereurs etdu roi de Prusse, le père Jérôme, m'interrompant, dit en vidant les cendres de sa pipe au bord de la table :

« Vous êtes bien à votre aise, monsieurl'en- Irepreneur, pour causer jusqu'à demain; mais nous, c'est autre chose, il faut rentrer à la maison... Ecoutez cette pluie, comme elle lombe! Hé ! Fix, Rochart, venez-vous?»

Il s'était levé, sa grosse tète chauve louchait les poutres de la baraque.

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