‹ Contes et romans alsaciensChapitre 22 sur 42 · L'EXILE · texte numérisé non relu

L'EXILE

Et tout un long hiver se passa dans ce rôve ! Tous les jours oublii's se réveillaient en moi : Le foyer, les epfants, cette nouvelle sève Qui rajeunit le cœur quand notre temps s'achève, Tout médisait: • Reviens!. ..reviens.. -dépêche-toi!»

Au retour du printemps, quand déjà dans la plaine Reverdissent les champs, les vergers et les bois. Quand du fond des hangars on tire les charrois, Et qu'on suspend au clou le vieux savon de laine, Au temps où tout s'éveille et bourdonne à la fois...

Une nuit, arrivant de la plaine d'Alsace, Le vieux juif Samuel et son frère Éliace Frappèrent attardés au seuil de la maison. Chaque année ils venaient, comme l'oiseau qui passe, Visiter le pays dans la même saison.

Le village dormait. Moi, seul dans ma chaumière, Je rêvais tristement, regardant tournoyer Quelque reste de feu dans le sombre foyer. Le sommeil descendait sur ma lourde paupière. Et mon front lentement commençait à ployer,

Quand le bruit m'éveilla. J'allai voir à la porte. « Nous arrivons de loin! s'écria Samuel; Voyez, père Laurent, quelle boue on apporte En allant à Saint-Uié, par ce temps de dégel. — Sovez les bienvenus ! u dis-je aux fils d'Israël.

C'étaient de bonnes gens, et j'aimais ces figures

Où l'âge et la fatigue avaient gravé les plis

Des bons, des mauvais jours, des devoirs accomplis

A travers le mépris et souvent les injures

Des peuples ignorants, par leurs chefs avilis.

Ils avaient déposé le fardeau du voyage; Devant le feu dormaient leurs pieds appesantis. La brindille du hêtre, une feuille, un branchage, Se rallumant parfois, éclairait le visage Des vieux juifs fatigués près de l'âtre blottis.

c. Les temps sont durs I leur dis-je. Autrefois, sur ma

Les voyageurs trouvaient un bon verre de vin ; [table,

Je pouvais leur offrir et le sel et le pain.

J'avais quelque bétail au fond de mon étable.

De l'herbe dans mon pré, des fruits dans mon jardin,

Et ma vieille Lisbeth, toujours vaillante et forte. Qui dans tous nos malheurs avait suivi mes pas; Elle veillait à tout, préparait mes repas, Faucillail le malin, le soir fermait ma porte. Aujourd'hui je suis seul, la pauvre femme est morte,

Et l'attends à mon tour l'heure du grand sommeil. Dieu veuille que pour nous il n'ait point de réveil ! Que nous ne voyions point la misère nous suivre .Au delà du tombeau, dans un monrie pareil! — C est vrai! dit Samuel, on est bien las de vivre...

Après ce qu'on a vu, si l'on pouvait dormir Et perdre du passé le triste souvenir.

Loin des gens, loin du bruit et des cris de la foule, A l'ombre des sapins, près d'une eau qui s'écoule. Ce serait pour nous tous le meilleur avenir !

Que faisons-nous ici, nous, pauvres vers de terre ! Les peuples ne sont bons qu'à payer les impôts, A donner à des rois leurs enfants pour la guerre... Lne fois étendu dans un coin solitaire. On jouirait au moins d'un instant de repos ! »

Comme il parlait, j'allais, je venais en silence. Songeant qu'ils avaient vu le beau pays Messin, Où ma mère, en chantant, m'a bercé sur son sein. Où mes fils sont tombés en défendant la France!... De les interroger je conçus le dessein.

» Le printemps reparaît dans la haute montagne. Leur dis-je en soupirant; l'alouette a chanté. Cette année au Donon le dége! s'est hâté. Vous avez dû revoir... là-bas... en .Vllemagne, La Moselle et la Sarre inonder la campagne; Le départ des corbeaux annonce un bel été...

On prépare la grange, on vide l'écurie;

Après les jours brumeux, la maison s'approprie.

Les enfants vont dehors respirer le grand air;

Ils chantent au soleil, c'est la fin de l'hiver!...

Ont-ils un souvenir de la vieille patrie.

Et notre vieux drapeau leur est-il toujours cher?

Et savent-ils que nous, enfants de la Lorraine, Leurs aînés, nous allons où le vent nous entraine, Chassés de notre ciel par nos durs ennemis. Sans foyers, sans parents, dévoués à la haine. Et reprochant à Dieu tout ce qu'il a permis?

Oui ! je voudrais savoir, avant ma dernière heure. Si le règne du crime, à jamais établi. Nous condamne à la honte, à l'exil, à l'oubli, Ou si dans nos maisons quelque vertu demeure, Qui puisse ranimer, avant que je ne meure, Le sentiment du droit, dans les cœurs affaibli ! »

Je me tus, et longtemps, à la pâle lumière Du sapin (lamboyant dans le sombre réduit. Nous restâmes pensifs, en écoutant le bruit De la bise du soir pleurant sur la chaumière. Et le grillon chanter son refrain dans la nuit.

a Là-bas, père Laurent, dit enfin Éliace,

Le merle siffle encore à l'ombre des grands bois.

Et les échos joyeux répondent à sa voix.

Tout pousse comme avant dans la plaine d'A'sace,

Mais on ne chante plus chez nous comme autrefois.

Nos fermes, nos hameaux, nos villes, nos fabriques. Que le rude vainqueur tient sous un joug d'airain, Qu'on y parle allemand ou bien patois lorrain. Qu'on y soit protestants, ou juifs, ou catholiques. Des bords de la Moselle à la rive du Uliin,

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