‹ Contes et romans alsaciensChapitre 8 sur 42 · SENTINELLE PERDUE · texte numérisé non relu

SENTINELLE PERDUE

Us étaient trente mille entre Nice et Savone, Au milieu des rochers que Mont-Albo couronne ; Vainqueurs il Loano, décimés par la faim, La poudre leur manquait, les souliers et le pain.

Une nuit, à cette heure où le silence arrive,

Quand des gardes du camp retentit le qui-vivo,

(Juand le chant du clairon pour la dernière fois

Éveille les échos endormis dans les bois,

Et que tout bruit s'éteint dans l'immense étendue;

A cette heure, un soldat, sentinelle perdue.

L'arme au bras, l'œil rêveur, embrassant du regaid

Les feux de l'ennemi dispersés au hasard,

Songeait à la patrie !... Et par delà les cimes

Que la lune argentait au revers des abimes,

Il lui semblait gravir, sur les flancs d'un coteau,

Le sentier qui jadis le menait au hameau ;

Puis, arrivant soudain au seuil d'une chaumière,

Il voyait deux vieillards, assis à la lumière

D'un foyer tremblotant dans le sombre réduit;

Et tous deux s'oubliaient au milieu de la nuit.

Tous deux, le front penché, poursuivaient ce long r

Qu'on appelle la vie, et que la mort achève !

Et la femme disait : u Voici bientôt un an Qu'il n'est plus arrivé de nouvelles de Jean. Nous a-t-il oubliés? Que fait-il à cette heure? Dois-je encore espérer, ou faut-il que je meure Sans revoir mon enfant? Les riches sont heureux. Ils gardent des enfants qui leur ferment les yeux ! Les pauvres, délaissés, meurent dans la soulfrance.

Et l'homme répondait après un long silence :

« Femme, pour être juste, il faut se souvenir!

Tu gémis de ton sort, tu devrais le bénir.

Quand je suivais mes bœufs, en sillonnant la plaine.

Par la pluie et les vents, respirant avec peine,

Et que je me disais : « Arrive la moisson ;

« Pour l'avoir, il faudra payer une rançon.

« Le moine et le seigneur sont maîtres de nos terres;

i. Le vin, l'huile, le blé, la gerbe que tu serres,

u Le sillon que ta main féconde avec amour,

« L'herbe qui sur ta faux se penche tout le Jour,

« L'arbre, le fruit, la fleur, et toi-même et ta femme,

« Le seigneur y prétend, le moine les réclame!

« Toi, tu n'es rien! Tu n'es qu'un manant, un vilain;

« Ton lot, c'est le travail, et le mépris ton gain.

<i Dieu lui-même le veut! Dès avant leur naissance,

« Il donne aux uns la charge, aux autres la puissance. »

« Alors, les reins courbés, je sentais la sueur Descendre lentement de mon front sur mon cœur. Et le soir, en rentrant dans ma pauvre chaumière, Quand l'enfant accourait et me criait : « Mon père! » Quand il me souriait et me tendait les bras. Tout mon corps frissonnait, je me disais tout bas : « Pauvre enfant, tu seras une bête de somme; « Ton père est un manant, il n'a pu faire un homme! » Ces temps sont loin de nous. A force de souffrir, Le peuple s'est levé ])our vaincre ou'pour mourir, Il a brisé ses fers. Une Erance nouvelle, La France des manants, a chassé devant elle Les maîtres, les valets, les moines et les rois; Elle a fondé pour tous l'égalité des droits. Et tu gémis!... Ton sort te paraît misérable! Femme, écoute... Avant tout, il faut être équitable : C'est nous, ce sont nos droits que le peuple défend.

LA SF.XTINELLE PEUDUK.

CiiMi (i'aiilres, comino non;;, ont là-bas leuronfanl.

(^oliii qui ne sail pas faire de sacrifice,

(Ju'il reprenne son joug, et que Dieu le maudisse !

Car c'est la folle avoine, avide de terrain,

nui profile de tout et ne rend pas un grain. »

— Oui, dit la femme, un an!... Depuis toute une année.

Jcsuisl.'i. misérable, infirme, abandonnée...

Lui, pcut-Olre il est mort, sans amis, sans secours,

Mon pauvre enfant, mon fils !... ma vie et mes amour.-;

C'ue je portais aux champs en remuant la terre,

four le voir et lui rire, et qui me disait : «Mère,

» Lorsque je serai grand, je piocherai pour deux ;

T Tu ne feras plus rien, nous serons bien heureux!

n -Mère, reposc-toi. Laisse, que je l'embrasse! »

il m'essuyait le front, et je n'étais plus lasse.

El le soir il voulait porter seul les boyaux.

Cl Je suis fort! » disait-il, courbant son petit dos.

Ali! c'était le bon temps! Que me faisaient la peine.

Les chagrins, les soucis que la misère amène,

Le moine et le seigneur qui nous prenaient le pain,

La souffrance du jour, la peur du lendemain"?...

Le mépris des valets, notre cœur le surmonte;

C'est pour mon pauvre enfant que je buvais la honte !

La honte et les chagrins sont bientôt effacés.

Je le voyais grandir, n'était-ce pas assez?

Il prenait de la force, et les gens du village

.\ux luttes de Saint-Jean admiraient son courage.

l's disaient en riant ; « Jeanne, réjouis-toi,

0 La fille du bailli va couronner le roi... »

Comme tout me revient! Mon Dieu, quelle souffrance!

— Nous devons, dit le vieux, noire sang à la France.

C'est notre mère à tous; elle a bâti sur nous

Sa force et sa grandeur, dont le monde est jaloux.

Les nobles autrefois allaient seuls à la guerre ;

Aujourd'hui je suis noble, et je défends ma terre.

Aurais-je moins do cœur qu'un prince ou qu'un baron'?

Ne serais-je Français et libre qne de nom"?

Faudra- t-il envoyer un duc pour me défendre?

La servitude alors ne peut se faire attendre;

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