MYRTILLE
derniers rayons du feuillage, n'en pouvant plus, i elle s^affaissa dans les bruyères et s^endormit profondément.
Elle était alors à quatre lieues de Dosenheim, près des sources de la Zinsel ; les recherches de Brémer ne pouvaient s'étendre jusque-là.
Il faisait grand jour quand Myrtille s'éveilla dans la solitude du Schlossberg, sous un vieux sapin rongé par la mousse. Une grive chantait au-dessus d^elIe, une autre lui répondait au loin, bien loin dans la vallée. La brise mati*» nale agitait le feuillage comme un frisson, mais l'air, déjà chaud, se chargeait des mille parfums du lierre, de la verveine, des mousses et du chèvrefeuille sauvage.
La jeune bohémienne ouvrit les yeux tout émerveillée ; elle regarda , puis se rappelant qu'elle n'entendrait plus Catherine crier : • Myrtille!... Myrtille!... où donc es-tu, malheureuse? » elle sourit, et prêta Toreille au chant de la grive.
Près de là murmurait une source ; Tenfant n'eut qu'à tourner un peu la tête, pour voir l'eau vive jaillir le long du rocher et se répandre dans l'herbe. Au-dessus de la roche pendait un arbousier tout chargé de grappes rouges.
Myrtille avait soif, mais elle se sentait si paresseuse, si contente d'entendre Teau bruire et la grive chanter, qu'elle n'eut pas le courage de déranger cette harmonie, et laissa retomber sa jolie tête brune, souriant et regardant le jour à travers ses paupières :
« Voilà comme je serai toujours, se disaitelle. Que voulez-vous?... je suis paresseuse... C'est le bon Dieu qui Ta voulu I »
En rêvant ainsi, elle se représentait la ferme avec son grand coq, les poules, et puis les œufs cachés au fond de la grange, sous quelques brins de paille.
• Si j'avais deux œufs, se disait-elle, deux œufs cuits durs comme Fritz en avait hier dans son sac, avec une croûte de pain et du sel, cela me ferait plaisir. Mais bahl... quand on n'a pas d'œufs, les mûres et les myrtilles sont aussi très-bonnes... »
Une odeur de myrtilles lui fit alors ouvrir ses jolies narines :
• Il y en a, murmura-t-elle, je les sens! » Elle ne se trompait pas, les bruyères en
étaient encore pleines.
Au bout d'un instant, n'entendant plus la grive chanter, elle se leva sur le coude et vit
l'oiseau qui becquetait ime des grappes de l'arbousier.
Elle alla puisef quelques gouttes d'eau dans le creux de sa main, et remarqua que le cresson ne manquait pas aux alentours.
Alors, chose qui ne lui était jamais arrivée, certaines paroles du curé Niclausselui revinrent en mémoire :
t Considérez les oiseaux : ils ne sèment ni ne « moissonnent; ils n'ont ni cellier ni grenier, ■ cependant Dieu les nourrit!
« Considérez les lis et voyez comme ils croissent; ils ne travaillent ni ne filent; cependant je vous déclare que Salomon, dans toute sa gloire, n'a jamais été vêtu comme l'un d'eux.
« Si Dieu a soin de nourrir l'oiseau et de vêtir rherbe des champs, combien n'aurat-il pas soin de vous nourrir et de vous vêtir ! « 0 hommes de peu de foi!... Ne vous inquiétez donc point de ces choses; ce sont les païens et les gens du monde qui les recherchent : votre père ne sait-il pas que vous en avez besoin? »
• Hé! pensa Myrtille, quand la mère Calherine m'appelait païenne, j'aurais bien pu lui répondre : • C'est vous qui êtes des païens, car vous semez, vous récoHez ; et nous sommes de bons chrétiens, puisque nous vivons comme les oiseaux du ciel. •
Elle termmait à peine ces réflexions, qu un bruit de pas dans les feuilles sèches lui fit lever la tête.
Elle allait fuir, quand im bohémien de dixhuit à vingt ans, grand, svelte, le teint brun, la tête crépue, les yeux brillants, les grosses lèvres épanouies, se laissa glisser le long du roc, et la regardant d'un œil ravi, s'écria :
a Âlmâni?
— Almdnil répondit Myrtille tout émue.
— Hé hé ! fit le garçon, de quelle troupe î
—Je ne sais pas... je la cherche... »
Et sans détour, elle lui raconta comment Brêmer l'avait élevée, et comment elle s'était échappée la veille de sa maison.
Le jeune bohémien souriait et montrait ses dents blanches.
• Moi, dit-il en étendant le bras, je vais à Hazlach; c'est demain la fête, toute noire bande y sera : Ppifer-Karl, Melchior, la Mésange-bleue, Fritz le clarinette, Coucou- Péler et la Pie-Noire. Les femmes disent la bonne aventure. Nous autresj nous faisons de la musiqiie. Si tu veux... viens avec moi!
— Je veux bien, • dit Myrtille en baissant les yeux.
Alors il Tembrassa, lui mit son sac sur le dos, et preuant son bâton des deux mains, il s'écria :