D'UN JOUEUR
"^^ ERCKMANN-CHATRIAN
U Sulif-t-"" Wali;U»> \P*|C 13 )
Lorsque mon oncle Stavolo acheta son quintième arpent de vigne, à la succession du vieux Hans Âden Fischer, en l'an de gr&ce 1840, et qu'il le paya comptant mille écus entre les mains du notaiie Bischof, tout le village â'Eckerswir en fut émerveillé. Plu*
sieurs proposèrent de le mettre dans les bon* neurs, de le nommer bourgmestre ou conseiller municipal; d'autres, plus judicieux, dirent que la place de dégustateur-juré serait plutôt son affaire, attendu qu*il a'y avait pat de plus fin connaisseur en vins que l'oncle
Stavolo; mais il ne tenait pas à ces choses, et répondit modestement :
c Laisser-moi tranquille avec votre place de bourgmestre et de conseiller Municipal.. Dieu merci, je suis délivré de toute espèce d*eniiuis pour mon propre compte; est-ce qviè fîrai maintenant, à cinquante -trois 'ans, m*en donner pour la commune? Non, non , étezvous cela de l'esprit. La plàèe de dSgustatetirjuré me conviendrait mieux , car il est ton» jours agréable de boire un bon Vérré flè^vïn qui ne vous Coûte rien ; mais , gî^âce au ciel, mes caves sont asôet Men foui'nies eu fftevtf , en kutterléy en drahtnftiz de toutes qualités, pour n'avoir pas besoin d'àllér marauder à droite et à gaucTiè, et mettre le nei dans le crû de mes voisirts. Savez-vous ce que je vais faire mainténantMe n*âï pas l'idée de me croiser les bras sur le dos, vous pouvez le croire. Je vais cultiver mes vignes avec prudence et sagesse ; je vais faire remplacer les vieux plants, qui ne donnent plus rien, par des jeunes, et ceux de qualité médiocre, par de meilleurs, autant que possible. Je me promènerai tous les matins le long de la côte avec ma serpe dans ma poche, et si je vols de mauvaises herbes, j'irai les enlever; je rattacherai les sarments défaits à leurs piquets... Les occupations ne me manqueront pas. Ensuite je retournerai tranquillement dans ma maison, me mettre à table avec ma Slle Margrédel et mou neveu Kasper ; nous boirons un bon coup aprèfï le souper, et Kasper nous réjouira d'un air de clarinette. Au temps des vendanges, je soufrerai mes tonneaux, je surveillerai ma cuvée; enfin, au lieu de me mêler de ce qui ne me regarde pas, j'aumi soin de veiller à ce qui me regarde. Il ne sufBt pas, mes* chers amis, de savoir acquérir, il feut encoi'e' savoir conserver; combien de gens, à f 6rce de Vou^ loir des honneurs et de la gloire, fltlikàerit ^ar se ruiner de fond en comble \ AHoftfe, alitas, vous êtes de bons enfants ; vous avez vbtiltt me faire plaisir, je le sais, mais vous avez jM^is un mauvais moyen. Ma placé n'est pas au conseil municipal, elle est dans mes vignes : je ne veux rien être que Conrad Stavolo. . . et je le suis, par la grâce de Dieu. • ^
Ainsi parla mon oncle, et tout le Qionde comprit qu'il avait raison. ,
Or, tout ce qu'il avait dit, il le fit exactement, et non-seulement il soigna ses propres vignes, mais il mit encore les miennes en bon état.
Depuis la mort de ma mère, je vivais chez l'oncle flon?ad en famille, et, pour vous dire franchement les choses comme elles sont, j'étais amoureux de ma cousine Margi*édel : je trouvais ses cheveux blonds, ses joues roses à
petites fossettes et ses grands yeux bleu» les plus beaux qu'il soit possible de voir. Sa petite toque de taffetas noir, son corset à paillettes d*or et d'argent, sa robe rougé bordée de velours, tout ce qu'elle mettait, me semblait avoir une grâce surprenante, et Je me disais : ■ Dans tout le payé, depuis Miiii^er Jusqu'à Saint-Hîppolyte, il n'y a pas xme jeune fille aussi belle, aussi bien faite, auésî riante, aussi gentille que Margrédel. •
De son cfltê , Margrédel me regardait d'un œil tendre; à toutes les fêtes de village elle ne dansait qu'avec moi. Nous partions le matin dans là charrette, sur deux bottes de paille, fox et Kappel en avant ; l'onble Conrad conduisait, et tout le long de la route nous ne fai* sions que rire et causer. Encore aujourd'hui, quand je songe à ces petits voyages, à notre arrivée au Cruchéri d'dr, nsur la jplace dé Hfitievir, à nos danses, il me semble revivi'e dans un temps meilleur. L'oîlcle Conrad savait bien que j'aimais Margrédel, mais il nous troiivait encore trop jeunes pour nous marier.
« Kasper, disait-il quelquefois, tââie d'àmasiser de l'argent avec ta muslqfoe, coiirs lès villages, n'oublie aucune Mte; on in'a dit que tu es la première clarinette de l'Alsace; que Waldhorn, avec ^oû coi*, et toi, vous valez tout un ojfchestre; c'ekt le père Niklausse qui m'a raconté ça, et je pense comme lui. Eh bien! quand tu auras amassé de quoi acheter deux arpents de vigne, garçon, je te dirai quelque chose qui te fbra pldsir. »
Et, parlant dé la sorte, il regardait Margré- ^ del, qui baissait lesr yeux en rougissant; md, je sentais mon cœur sàti ter dans ma poitrine.
Vous né sauriez" croire combien j'aimais Margrédel ; souvent,' quand je suis seul et que je l^ve les yeui tout graiîds ouverts, il me semblé remonter la rue du village dans ce tëmps^lâ ) Je vois la maison de Toncle Conrad à mi-cdte, avec son pignon pointu taiUé en dents de scie, qui se détache sur le Fréland couvert de vignes; je vois la petite lucarne à la pointe du toit où voltigeaient les pigeons blancs et bleuà, qui faisaient la gi*osse gotîge et tournaient sur' la petite fourche en roucoalant ; je vois les deux petites fenêtres^de la chambre de Margrédel au^^essous, avec ses pots de fleurs en terre vernissée, ses orïllets et ses résédas. Je vois Margrédel, q[uî me regarde venir de loin sans bouger. Elle croyait que je ne la voyais pas; mais je la voyais, et j^étais heureux comme un roi; je serrais ma clarinette, je me redressais^ je boutonnais mon habit-veste, j'écartais mes cheveux et je marchais d'un bon pas pour qu'elle pense : « Kasper est le plus beau garçon du village! >
D'DN JOUEim DE CLARINETTE.
Et quand je montais Tescalier, jetant u^ regard de côté dans, la salle-, je la voyais déjà déplpye;i: la nappe, ai-ranger les verres el les ass jettes ^T If tçible ;; [elle/ était, descendue coràiiie .up oiseau, et ne ynxiftiit pas avoir Tair dç, sa voir que i'ûrrivàîs ; mais moi j'étais beureux, car.çUexn ay.ait attendu,. et je. me ^sais : « Elle m'âim^i j» . . . ...
« Hél tiens, te voilà, .lUspier? Jtai5a,U-dle; je te croyais encore ei}. route, ce n^atinf ,, .
—Oui, Margr.édel,^ me voilà,, disais-j^ ei^ accrochant mon sac au dos du fauteuil, et déposant ma. clarinette sur Je bo^d de 1^ fenétfe; j'arrive d'Prl)ay,.de Kirschberg onde t^l autre village des enviroais.
—Tu t'es bien dépêché?
—Oui, je m^ suis dépêché* »
AJlor8T]no]Li?,)ipU8 regardions; elle me souriait. ejQ me ;nonlrant ses petites dents blancb^es; j'aurais voulu Tembrasser, mais elle pn'échaj^pait toujours, criant :
« Kasper^ Kasper, voici mon pèrel »
Elle.se sauvait dans la cuisine; et presque Umjpuiis, qu4Q4 je regardais dans la rue, ronclq. Conrad, avec ses larges épaules^ son feutre Apir.et sa veste grise, était là qui revend de 1:^^ yigf^G' Ah ! toutes ces choses, je les voi$ , j'y ,8pi}^: Pourquoi faut-il que ce bon tempp de; la jpnnesse passe si vite, et qu'on y songe t^iypurs 1
J'ayais le plus grand respect pour Toncle Conrad, et je Taimais comme mon propre père, malgré sa voix r^ide quand il ét£^it de mauvais^ humeur et surtout quand il se fichait; cela n'arrivait pas souvent, mais quand. cela arrivait^ c'était t^rrible : son grand nez crctdiu se recombait qn bec d'aigle sur ses lèvres, ses yeux; gris lançaient des éclairs, et sa voix éclatât comme la trompette du jugement dernier» ,11. ne levait jamais la main, connaissant lui-mi^me sa fprce extraordinaire et craignant dj^^Çairô! mal aux gens.
Vne fois cependant je le vis à l'auberge des TroU'Bose^^ où nous étions allés le soir, selon notre habitude, prendre une bouteille de vin Q^ société des vignerons d'Eckerswir, qui se rouissaient en cet endroit, je le vis s'emporter et devçnir tout pâjte, à propos d'une -façon particulière de planter la vigne, Le yi^u^ M^âne , prétendait qu^ les plants ^e /o/^yer doivent se traîner un peu daas le sillon ppui^ bien venir, et Toncie Conrad qu'illaliait ïe^ mettre tout droit. Mériâne finit par dire que Toncle Stavolo ne connaissait rien à la vigne, et qu'il ne distinguerait pas un plan de^ tokayer d'un autre de Drahenfeltz, L'on,cle se, fâcha, et frappant do. Ib main sur la table, les verres, les chopes et les bouteilles sautèrent au plafond II I
s^était levé, criant d'une voix de tonnerre :
f Voyons^ vous autre», voyons, qui soutient les propos de Mériâpe? Je ne veux pas lui répondre iJl^i; mais.vQus autres..» mettez-vous trois, quatre^ six contre. moi I »
U regardait autour de la salle ; personne ne bougeait. Je sus alors que l'oncle Conrad était Thomme le plusiort du pays ; je ie vis de mes propres yeux. Il m'était bien arrivé d'entendre ^raconter que U. Stavolo avait terrassé dans son te.mpsl^us les, hercules qui se présentaient aux luttes de villages, et que même, peu d*années avant, il était allé provoquer im certain bûcheron Diemer, qu'on appelait le Chêne des Vosges^ à cause de sa force extraordinaire, et qu'il l'avait renversé sur les deux épaules, oui ; mais avec nous il se montrait si raisonnable, il avait tellement l'habitude de dire que la force ne signifie rien, que l'on ne doit pas se vanter d'éti-e fort^ et, disant cela, il se caressait le menton d'un air de saint homme tellement convaincu de ces choses, que j'avais fini par le croire sur parole et le considérer comme un être très-pacifique. Sans cesse il me répétait:
« Kasper, s'il t'arrive jamais de te trouver dans une dispute, sàis-tu ce qu'il faudra faire?
— ^Non, mon oncle.
—Eh bien I comme le Seigneur t'a pourvu de grandes jambes, tu prendras tout de suite la porte et tu gagneras les champs. Toi qui n'es guère plus fort qu'un lièvre, au premier coup tu roulerais à terre, et l'on se battrait sur ton corps. De la prudence, garçon, de la prudence; c'est la première vertu d'un joueur de clarinette qui veut se marier, »
Allez donc croire, après ces paroles judicieuses, que l'oncle Conrad n'était pas prudent, et qu'il aimait autre chose queJa vigne, le bon vin et la musique! Mais ce jour-là, je vis qu'il était glorieux de sa force, et cola^me surprit.
Toutefois, s'étant calmé presque .aussitôt, il fit des excuses au vieux Mériâne, et dit qu'il avait parlé de la sorte pour voir si, parmi ces jeunes gens, quelques-uns auraient le courage de soutenir les cheveux gris. Après quoi le père Méridne avoua que l'oncle Conrad était un bon yigneron, qu'il se connaissait en plants de toute sorte, en culture, en vendanges, en cuvées, en fermentation, en tout. Il en dit même tant et^ fit de l'oncle Stavolo de tels éloges, que belui-ci, tout à fait apaisé, lui répondit en souriant qu'il allait trop loin, qu'on ne connaissait jamais à fond la culture de la vigne, que plus on apprenait de choses, plus il en restait à savoir, et que l'expérience étant toujoui-s ce qu'il y a de plus sûr, les jeunes ne pourraient se mettre sur les rangs pour le
CONFIDENCES
savoir, que quand les vieux, comme le père Mériâae, ne seraient plus là.
De sorte que, finalement, tous les deux étaient attendris, et que vers onze heures, au moment où le walchmann vint nous prévenir qu'il fallait s'en aller, ils s'embrassèrent, en s'appelant l'un l'autre les meilleurs vignerons et les plus honnêtes gens de toute la côte jus« qu'à Thann et encore plus loin. Les assistants s'attendrissaient avec eux.
Et voilà comment j'appris que l'oncle Conrad ne méprisait pas la force autant qu'il voulait bien le dire pour se donner des airs raisonnables.
Or, cette année-là, vers la fin de l'été, l'oncle Stavolo eut une vache prête à vêler. C'était la plus belle vache d'Eckerswir, de l'espèce suisse, grande, couleur café au lait, très-bonne laitière, et qui s'appelait Rœsel Depuis huit jours, le vétérinaire Hirsch venait la voir et disait chaque fois : « Ce sera pour demain, v
Dans l'intervalle arriva la fête de Kirschberg, où nous allions tous les ans danser et goûter du kii'sch-wasser. L'année étant trèsabondante en toute espèce de fruits, — cerises noires, prunes, prunelles, mûres, myrtilles, — tous ceux qui revenaient de Kirschberg disaient que la montagne autour du village et jusqu'à la lisière du bois, était couverte d'arbres tellement chargés de prunes, qu'il fallait les étayer pour les empêcher de se rompre. Ils disaient aussi qu'on distillait niiit et jour à la ferme du père Téri-Hans, qu'on avait trouvé le moyen de ne plus employer d'alambics, en faisant passer la fumée dans de grosses tonnes cerclées de fer, -et autres choses semblables. On pensait donc que la fête serait magnifique, ce qui nous ennuyait beaucoup, car nous voyions bien, Margrédel et moi, que l'oncle Conrad aurait de la peine à quitter la maison. Enfin lui-môme nous prit à part dans la salle et nous dit :
« Cette année, nous n'irons pas à la fête de Kirschberg. Ce vétérinaire dit tous les jours : « Ce sera pour demain I » et je ne puis pas abandonner Rodsel dans un pareil moment; non, je ne pui*» pas laisser entre les mains de Hirsdi et de la servante une bête qui me coûte ceni écus et qui me rapporte six pots de lait mati» et soir; je n'aurais pas une minute de tranquillité là-bas. Ecoutez, mes enfants, nous irons à la fête de Wintzenheim, dans quinze
jours, cela nous fera autant de plaisir, et nous pourrons boire alors du kirschwasser à l'auberge du Bosuf rouge j aussi bien qu'au Cruchon d'or; il sera même meilleur étant plus vieiu.
— Vous avez raison, mon père, » répondit Margrédel d'un air assez triste.
Et les choses étant réglées de la sorte, nous restâmes à la maison , tandis que la moitié d'Eckerswir allait à Kirschberg. On ne voyait que des voitures partir à la file avec quatre, cinq et six bottes de paille couvertes de gens en habits de fête, rubans aux chapeaux et verroteries dans les cheveux. Nous les regardions tristement de la fenêtre, et les jeunes filles criaient à Margrédel :
« Hé! Margrédel, tu ne viens donc pas? Allons, mets ta belle jupe ; nous avons encore de la place.
—Merci, répondait Margrédel, ce sera pour une autre fois. >
Et les garçons me criaient •
« Kasper, prendjs donc ta clarinette; arrive! Tu te mettras à cheval sur Schwartz. Hop, hop, en avant I »
Et je hochais la tête.
L'oncle Conrad , dans son petit verger derrière la maison, étayait les arbres pour ne pas voir ces choses. Cela dura jusque vers dix heures; alors le silence se rétablit, le village était abandonné^ on ne voyait que les vieux, assis devant leur porte au soleil; les chiens même avaient suivi les voitures, et l'on n'entendait plus aboyer comme à l'ordinaire.
Pendant le dîner, I'oucIb Stavolo dit qu'il y aurait sans doute trop de monde à la fête, qu'on ne pourrait pas se retourner, et que les aubergistes profiteraient de l'occasion pour se débarrasser de leur plus mauvaise piquette et de leurs fromages moisis. Il dit encore que nous serions nûeux à Wintzenheim, chez le père Michel Bloum, un de ses anciens camarades, qui l'invitait depuis longtemps à venir manger du kougelhof et à goûter son brimbellewasser. Puis nous descendîmes emsemble à l'écurie voir Rœsel, et il m'avoua qu'elle ne pouvait pas tarder à faire veau , et que , si c'était pour la nuit , nous partirions le lendemain de bonne heure à la fête; mais la chose traîna jusqu'au mardi, alors il était • trop tard.
Cependant, le soir du même jour, après souper, l'oncle Conrad, qui fumait rarement, et jamais que du tabac qu'il avait planté luimême dans son jardin, derrière la maison, l'oncle prit une petite pipe de buis en forme de tulipe, et, l'ayant mise dans la poche de sa veste, il me dit :
c Kasper, arrive; nous allons voir ce qui se
passe aux Trois -Roses; je suis sûr que plusieurs sont déjà revenus de Kirschberg : le vieux Brémer, Mériâne, Zaphéri; c'est leur habitude de coucher chez eux depuis trente ans; ils ne restent jamais jusqu'au lendemain. Margrédel , s'il se passe quelque chose à l'écurie, envoie Orchel me chercher tout de suite. »
Nous sortîmes ensemble.
En descendant l'escalier, Toncle ajouta :
« Je suis pourtant curieux de savoir si l'on s'amuse à la fête ; nous allons tout apprendre. »
Et nous traversâmes la rue silencieuse:
quelques instants après, nous entrions dans la grande salle des Trois-Roses.
L'oncle Conrad ne s'était pas trompé ; déjà bon nombre de vieux étaient de retour et fumaient là, les deux coudes sur la table, en se racontant ce qu'ils avaient vu de remarquable en ce jour, et se rappelant l'un à l'autre qu'en telle année , en telle autre année, il y avait de cela dix, vingt ou trente ans, la fête de Kirschberg avait été plus belle, soit au passage du roi Charles X, soit à l'arrivée de Marie-Louise en France, soit du temps de Saint-Just, lorsqu'on avait planté le grand peuplier au milieu du village. Ils se plaignaient que tout dépérissait de jour en jour, que la jeunesse n'avait phis la même ardeur qu'autrefois, que les impositions augmentaient , que le kirsch-v^asser, le vin, la bière, la farine, la viande enfin, tout coûtait plus cher; qu*on ne savait pas quand cela finirait, et que c'était l'abomination de la désolation prédite par les saintes Ecritures.
Le vieux greffier de la mairie surtout, le père Brêmer, avec sa perruque roussâtre bien peignée , en forme de bonnet à poil , et sa grosse pipe d'Ulm toute noire, dont il tirait * une bouflïe de demi heure en demi-heure, le vieux Brêmer semblait mélancolique se}on son habitude, et, les deux oreilles entre ses mains, il regardait dans son verre en parlant des temps écoulés.
L'oncle Conrad et moi, nous nous assîmes parmi les autres; Zaphéri Mutz, le cabaretier, nous apporta deux verres et une bouteille, en aous demandant si Rœsel avait mis bas; l'oncle répondit que non; puis nous écoutâmes ce qu'on racontait.
Jusqu'à dix heures, on ne fit que parler des anciennes fêtes, et surtout de la dernière. Malgré l'avis du greffier, plusieurs soutinrent qu'il n'y avait jamais eu plus de monde à Kirschberg, plus de danseurs et de danseuses; que la Madame Hutte en était pleine comme une ruche; que le vieux Yéri-Hans, ayant affermé les jeux deux cents écus, avait re-
construit la baraque en planches neuves, qu'il avait renouvelé les drapeaux et mis des bancs à l'intérieur tout autour, ce que chacun devait approuver, puisqu'il est bon que la grand'mère et le grand-père puissent s'asseoir, et regarder leurs petites -filles ou leurs petits -fils qui dansent. Ils dirent aussi que le kirsch-w^asser avait un goût très-fin, que la vigne se présentait bien, que les jeux de rampô^ de quilles, du coq et du mouton avaient déjà couvert les frais de Yéri-Hans.
Enfin on causiait de ceci, de cela : des jeimes gens, de la nouvelle mode des bonnets de tulle, que Soffayel Kartiser avait apportée de Strasbourg , avec les manches à gigot et les cheveux arrangés en croix , sur des peignes hauts d'un demi -pied. Le vieux greffier trou • vait les vieilles modes du Kirschberg bien autrement belles : les toques de velours à grands rubans, les manches plates, les corsets de satin brodés d'or, les jupes de soie à grands ramages, les longues tresses tombant derrière les oreilles, jusqu'au talon; bref, toutes les anciennes modes, depuis le tricorne, le gilet écarlate, les souliers ronds à boucles d'argent, jusqu'à la veste grise du meunier et au tablier blanc du marchand de fromage , tout lui pa< raissait plus beau que la blouse et le bonnet de coton.
Mais ces choses n'intéressaient pas l'oncle Conrad, qui bâillait dans sa main, et semblait pouvoir à peine ouvrii- les yeux.
c Ecoutez, monsieur Brêmer, s'écria tout à COUT) le vieux Mériâne , vous avez raison en bien des choses. Oui, les anciennes robes et les anciennes toques étaient plus belles que les cheveux en croix et les sarraux gris ; je dirai même plus, la choucroute et le petit-salé étaient meilleurs autrefois, parce qu'on fumait mieux la viande, et qu'au lieu d'avoir une vis en bois, pour serrer la choucroute, on mettait une grosse pierre dessus, de sorte que la pierre descendait toujours, au lieu que maintenant, quand on oublie de tourner la vis, la choucroute se gâte à la cave. Je suis de votre avis pour tout cela; mais il y a pourtant des articles sur lesquels les jeunes gens nous valent. »
Le greffier hocha la tête.
« Vous avez beau hocher la tête, dit Mériâne, c'est certain. Ainsi, par exemple, pour la lutte, pour la force et l'adresse, là, franchement, avez-vous jamais vu un homme mieux bâti, plus solide que le fils de Yéri-Hans, un gaillard qui revient d'Afrique, et qui assommerait un bœuf d'un coup de poing? Avez-vous jamais vu de notre temps im hercule pareil , je vous le demande?
Le grefïïer sembla réfléchir. L'oncle Conrad se remuait sur son banc; il toussa comme pour répondre, mais il se tut, et le vieux Mériâne ajouta :
c Ce grand canonnier, voyez- vous, Brfmer, ne craindrait pas six hommes , des hommes ordinaires, bien entendu, pas comme maître Stavolo ici présent, non, ce serait aller trop loin; mais je soutiens qu'il n'y a jamais eu, de notre temps, un homme qui puisse se com-' parer à celui-là pour la véritable force. •
Alors le vieux Mériâne vida son verre, et Toncle Conrad, d'un air d'indifférence, demanda :
« Do quel canonnier est-ce qu'on parle donc? Des hommes forts, il y en a eu dans tous les temps , mais ça m'étonne tout de mtfme d'entendre parler pour la première fois de ce canonnier.
—Hé I c'est le ûls de Yéri-Hans, le fermier de la côte de Kirschberg, ût Mériâne.
— Ah I ah I bon... bon... je me rappelle... un grand maigre de six pieds, blond, les joues roses, long comme un ûl; oui... oui... le fils de Yéri, dit Tonde en faisant tourner ses pouces ; tiens, tiens, il est si fort I Eh bien ! je ne m'en serais jamais douté; non, ça me parait étonnant.
—Il était long et blond avant de partir pour Alger, dit Mériâne, mais à cette heure il est roux, maître Stavolo, il a la peau brune et des épaules, des épaules, — tenez, larges comme cela, fit-il en écartant ses mains d'Un air d'admiration.
—La longueur ne fait pas la force, dit l'oncle Conrad en vidant son verre bnisqueraent. Hans , une chopine I Non , la longueur d'un homme ne prouve pas sa force ; j*en ai vu de très-longs qui n'étaient pas forts» Quand on me parle d'un homme fort, je demande, moi, qu'est-ce qu'il a fait?
— On voit bien que vous ne revenez pas de la fête, maître Conrad î répondit Mériâne, sans cela vous sauriez qu'on ne parle dans tout le pays que du fils de Yéri-Hans ; vous sauriez qu'il a renversé tqus ceux qui se permettaient d'avoir l'audace de lutter contre lui,
— Qui? demanda l'oncle.
— Mon Dieul je ne me rappelle pas leurs noms ; des hommes très-forts, tout ce qu'U y avait de plus solide en vignerons, en bûcherons, en charbonniers, en hercules de toute espèce. Ça ne durait pas une minute ; on les voyait sur le dos, les jambes en l'air; jcela faisait frémir... Qnel homme.*, quel homme que ce Yéri-Hans! »
L'oncle Conrad ne dit rien d'abord; il toussa, puis tirant sa pipe de sa poche :
j • Il y a vigneron et yîgneroh, fit-il avec lui sourire étrange. Je veux bien croire que votre grand canonnier est fort ; il aura sans doute appris au régiment quelques-uns dç ces^ bonà tours dont parle le barbier Mûnch; et qui consistent à vous accrocher la jambe, ou'même à vous donner des coups de pied sur la tête ; oui, oui, j'ai souvent entendu parler de choses pareilles ; les soldats s'apprennent ces tours entre eux, et puis ils rentrent dans leiirs villages renverser des gens fiâibles, des boiteux, des bossus, de pauvres créatures qui n'ont que le souffle, et par ce moyen on les craint, on répète à droite et à gauche : «Toilà l'homme terrible , l'homme fort t • Seigneur Dieu I il faudrait pourtant , quand on a des cheveux gris , réfléchir avant de parler. Moi, ce que je dis là, vous pensez bien, père Mériâne, que je m'en moque ; si votre canonnier est fort, tant mieux pour lui. La force ne prouve pas qu'on ait raison ; les bœufs sont aussi très-forts, et cela ne leur donne pas deux liards de bon sens; mais d'entendre répéter des choses semblables, cela vous agace les nerfs. Je souhaite de tout mon cœur que Yéri-Hans soit l'homme le plus fort du monde; son père est un de mes vieux camarades. Enfin , je dis qu'il faut réfléchir, guand on parle devant des gens sérieux. » '
Ayant dit cela, l'oncle Conrad alluma sa pipe à la chandelle, et le greffier Brêmer s'écria :
« Tenez, Mériâne, si j'avais à parier pour quelqu'un , entre votre canonnier et maître Stavolo, ce ne serait pas long; tout vieux qu'U est, maître Conrad... •
Mais Toncle Tioterrompit :
« A quoi pensez- vous donc, monsieur Brëmer ? Moi. . . moi. . . aller lutter contre un jeune homme T 11 y a dix, quinze ans, je ne dis pas, oui', ça m'aurait peut-être fait quelque chose, d'entendre répéter sans cesse qu'im autre se vante d'être le plus fort du pays; j'aurais voulu voir; mais à cette heure, non, non, qu'il aille se battre ailleurs , qu'il se setrousse les manches jusqu'aux coudes, je lui prédis qu'il trouvera son maître, mais ce ne sera pas Conrad Stavolo.
— Ohl je pense bien, maître Conrad, que vous êtes incapable d'aller, à votre âge , vous empoigner avec un jeune homme, fit Brêmer; mais, franchement, si vous en veniez là je parierais pour vous. •
L'oncle sourit, et dans ce moment le watehmann, frappant le plancher de sa grande canne, nous dit :
• Messieurs, il est onze heures I v
Tout le monde se leva et .chacun prit la chemin de sa maison.
D'UN JOUEUR DE CLARINETTE
Tandis que nous étions en route , l'oncle Conrad, tout pensif, reprit :
€ Ce vieux Mériâne perd. la létc, il est toujours le même depuis trenteans ; quand il voit quelque chose , c'est toujours la jplus belle chosp; un honime en bat un autre j c'est l'homme le plus fort de Tunivers ; sHl en bat deux, on n'a jamais vu,3on pareil depuis Adam et Eve. Je ne peuipâs souffrir qu'on voie tout en gros- Mais nous sommes à la maison ; bonsoîrj Kasper. Pourvu que Rœsel se décide cette nuit.
\ T-0ui, mon oncle; Margrédel ne serait pas fâchée tout de même d'aller faire quelques tours de valse à Kirçchberg, elle a l'air un peu triste! »
Je njontai dans ma chambre, et l'oncle Stavolo entra dans la sienne.
L'oncle Conrad, qui ne pouvait quitter la maison à cause àeRcesel, monta le lendemain de bonne heure au pigeonnier. Il ouvrit ma porte en passant et me 4it de venir avec lui. Le pigeonnier était tout à la pointe du toit, au-dessus du grenier à foin ; il fallait grimper une échelle pour l'ouvrir. L'oncle Stavolo avait eu soin d'en garnir l'intérieur de planches clouées contre les lattes, et de mettre de longues pointes autour de la lucarne , pour empêcher les fouines et les martres d'y entrer, car ces animaux carnassiers sont très-avides de sang. Nous entrâmes donc l'un après l'autre, et lespigeonsnous connaissaient 8ibien,qu'ils volaient sur nos épaules. J avais même l'habitude de mettre du grain dans ma bouche, où ils venaient le prendre en se battant.
L'oncle visita les nids, et tout à coup se pencha dans la lucarne , regardant les troié côtes de Fréland, de Mittelvveiser et de Kiensheim couvertes de vignes, aussi loin que pouvait s'étendre la vue. Longtemps il resta penché dans cette ouverture; les pigeons, ne voyant plus le jour , se mettaient les ailes étendues sur leurs petits; moi, je me demandais: • Qu'est-ce que l'oncle regarde donc? »
11 regardait ses vignes, ne pouvant aller les visiter depuis trois jours.
A la fin, il se retira de la lucarne et me dit d'un ton joyeux :
« Kasper, si nous conservons ce temps encore sû^ semaines, nous aurons ce qui s'appelle une année riche en tous les biens de la terre. La vigne n'a plus rien à craindre, le grain est
formé, et maintenant il ne lui faut plus que la force du soleil, qui renferme dans ses rayons une douceur singulière ; c'est* à proprement parler, la vie et l'âme des hommes , et cette grande douceur vient des comètes. Oui, nous aurons une fameuse année, et je suis bien content de. n'avoir pas vendu mes futailles, malgré le bon prix que m'en offrait Mériâne. Les gens de la haute montagne n'auront pas à se plaindre non plus , car il est tombé de la pluie en abondance au printemps; les pommes de terre se sont fortifiées et les blés ont pris du corps. Regarde tout là-haut, sur la côte, ces plaques jaunes comme de l'or entre les sapiûs^ ce sont les avoines de l'anabaptiste Pelsly; il en a six arpents d'une pièce. Et làbas,,dans l'ombre de Réethal, ces grands carrés bruns, ce sont les pommes de terre de Turckheim ; les tiges commencent à se flétrir à cause de la grande chaleur, mais elle ne peut plus leur nuire; elles sont toutes formées. Enfin, enfin, tout le monde peut être content, car le Seigneur comble de ses bénédictions toute la terre. Descendons, Kasper; ferme bien la porte, que les fouines n'entrent pas. »
n descendait alors l'échelle à reculons. Je le suivis dans l'obscurité, après avoir bien refermé la porte et tiré le verrou. Arrivés dans le grenier au-dessous, l'oncle, me posant la main sur l'épaule, me dit en riant :
« C'est pour le coup, Kasper, qu'il va falloir te mettre en route et souffler dans ta clarinette ; plus l'année est bonne, plus les gens sont généreux : ils ne regardent pas à deux grosclken^ ni à trois non plus. Tâche de gagner de l'argent, tâche d'avoir tes deux arpents de vigne cet hiver ; avec les trois que tu as déjà et les miens, cela fera du bien au ménage. Hé I hé ! garçon, pense qu'il faut profiter de ta jeunesse. » .
Alors je me sentis* vraiment heureux, car, en parlant de la sorte, l'oncle Conrad songeait à mon mariage avec Margrédel. II descendit ensuite dans la cour, et de ma fenêtre, qui donnait de ce côté, je le vis entrer sous la grande échoppe, visiter ses tonnes et ses foudres, examiner les cercles l'un après l'autre, puis s'arrêter quelques instants après les bras croisés devant le pressoir. Enfin il ouvrit la porte du cellier à droite, et je l'entendis frapper sur les tonnes vides, qui retentissaient au fond des voûtes sonores. ,
Le soleU était magnifique.
Midi ayant sonné , je descendis dans la grande salle, où je trouvai Margrédel en train de mettre la nappe. Alors je lui racontai les paroles de son père en lui prenant la main; elle baissait les yeux et ne disait rien.
CONFIDENCES
Kuper, lu H un bon (ircuo. \?i^e 11. i
■ Ahl Mai^ôdel, m'écriai-ja, je crois bien rpie eu m'aimes... mais si tu me le disais, vois-tu, je serais le plus heureux des garçons du villajge. >
Mais elle alors d'une voix douce répondit:
< Pourquoi donc, Kasper, ne t'aimerais-je pas? N'es-tu pas le plus honnête homme, le plus...
—Non, non, ce n'est pas comme cela, Hargrédel, qu'il f^ut me répondre. Dis seulement ; ■ Kasper, (i'est toi que j'aime 1 ■
— Hél fit-elle en ouvrant la porte de la cuisine, tu n'es jamais content. »
Comme l'oncle traversait alors l'allée, je n'eus pas te temps d'en dire davantage. 11 entra d'un air grave, et, s'asseyant, il déploya
sa serviette sur ses genoux, qusique Hai^rédei n|eât encore rien servi.
« C'est drfile, ât-il en regardant des fenuues qui passaient sous nos fenêtres avec de grandi paniers sur la tête, c'est drôle, quelle masse de gens reviennent- de KirschbergI Depuis ce matin, on ne voit que des paniers de prunes et des tonnelets de kirsch>wasser. >
Margrédel entrait au même instant et déposait la soupifere fumante sur la table. Je m'assis à cêté d'elle, et l'onde nous servit; puis Orcbel apporta le plat de choucroute avec ua morceau de petit salé. L'oncle Conrad serrait et mangeait en silence; personne ne songeait à rien, quand vers la an du dîner, se redressant sur sa chaise, il s'écria :
« On ne parle plus que de ce caoonuieri
D'UN JCUEUK Dt; CLARINETTE.
Qu'il pttaae garde!... (PacelS.)
tout & l'heure encore, deux vieilles, qui trarersaieut l'allée des houx derrière le hangar, disaient . ■ Le canonnier a fait ceci 1 le canonnier a fût celai » C'est étonnant, étonnant! »
Jâ vis alors qu'il pensait encore à ce que le père Mèriàne nous avait dit la veille aus Trou' RoseSy et cela me surprit beaucoup, car l'oncle Conrad ne songeait d'habitude qu'à ses propres aO'aires, et non à celles des autres.
Margrédel aussi parut étonnée.
« Du quel canonnier est-ce que tout le inonde parle? ât-elle.
— De ce grand Yéri-flans, qui vient de finir son congé, dit-il, et qui se donne l'air d'être l'homme le plus fort du pays.
— Le fils du vieux Yëri du Kirscbberg? ab I je lu connais bien, dit Margrédel toute réjouie.
C'est un beau garçon, grand et tout blond, n'est-ce pas, mon père? Il me semble encore le voir, comme il y a aujourd'hui sep. ar.s, la première fois que vous m'avez conduite à la fête. Il dansait dans la Madame-Hûtte, et tout le monde disait : « Quel beau garçon I comme a il danse bieni II n'y en a pas un au village ■ pour danser comme le fils du vieux Yéri. > Moi, j'étais encore bien jeune dans ce temps-là, je me tenais derrière les autres avec la tante Christine, mais j'aurais bien voulu danser tout de même; mes jambes fourmillaient. Je regardais tout le monde qui s'amusait, et personne ne pensait à moi. Voilà que tout à coup Yéri, qui se promenait autour de lt> sallb, me voit, et aussitôt il s'arrête en disant : « Faites « place I faites place I ■ Je ne savais pas ce
CONFIDENCES
qu'il voulait, et, comme les voisins tournaient la tête : a Tiens , tiens , mademoiselle Mar- « grédel, c'est vous? fit-il; maître Conrad est « donc ici? Je ne vous avais pas vue. Mon « Dieu I mon Dieu I pourquoi donc ne dansez- « vous pas? — A quoi pensez-vous? s'écria la « tante Christine ; elle est encore trop jeune, « monsieur Yérî! — Trop jeune I C'est mairi- « tenant nné grande demoiselle... et la plus a jolie de la fête encore : jô veux être son ca- « valier !» Et il me prend par la main, il mé tire dehors, et aussitôt la musique reccraimence. Seigneur Dieul que nous avons danisé^ cette nuit-là jusqu'à deux heures du matin! Toutes les autres étalent jalonses. Je m'en rappellerai toute ma vie f »
Ainsi parla Margrédel, les yeux brillants, les joues toutes rouges, en songeant à ces choses. Moi, pendant qu'elle parlait, je sentais mon cœur se serrer, fêtais triste, mais je ne pouvais rien dire. L'oncle Conrad aussi se taisait, tout rêveur.
tt Comment I Yêrl est. revenu maintenant! fit Maigrédel. H ne penâe plus à cela, bien sûr; mais c'est égal, il m'a bien fait plaisir tout de même ce jour-là : c'est la première fols que j'ai dansé f
—Eh bien! oui, justement, c'est ce grand blond dont tout le monde ï^arle, répondit Tôncle. Je ne dis pas qu'il ne soit pas fort; je dis seulement qu'on a tort de le mettre audessus de tout l'univers. Si j'étais garçon, cela ne pourrait pas aller. Heureusement Kasper est raisonnable, lui; il ifira jamais chercher dispute à des gens de cette espèce; mais chacun voit les choses à sa manière, et je ne m'étotirierais pas qu'à la fin, un homme solide comme le charbonnier Polack, du Hartzberg, par exemple, ou le bûcheron Diemer, de la Schnéethâl, ennuyé d'entendre toutes ses vanteriès, n'aille tranquillement lé prendre au collet et le jeter sous, la table. Oui, cela pourrait bien arriver à Yéri, et ce serait bien fait, cat c'est trop fort aussi ce que disait hier le Vieul Mériâne, c'est trop tort. •
Alors Toncle Conrad se leva, prit son feutre et fit trois ou quatre tours dans la chambre, les lèvres serrées. J'étais content de ce qu'il venait de dire; Margrédel était les couverts et • repliait la nappe en silence. Et comme nous étions ainsi depuis quelques minutes, Orchel entra en criant que Rœsel allait vêler.
Alors toutes ces choses furent oubliées; Toncle Conrad se débarrassa de éa veste et nous dit. à Margrédel ei À moi :
« Restez dans la chambre, vous ne Ttrex que nous gêner ; arrive, Orchel. Quand ce sera fini, vous viendrez. «
Us sortirent, et Margrédel aussitôt me demanda pourquoi son père était si fâché contre Yéri-Hans. Je lui dis que c'était à cause de ses vanteriès extraordinaires; que ce grand canonnier se glorifiait tonjours, depuis son retour d'AfHque, d'être ITiomme le plus fort et le plus beau garçon du pays, et qiie toutes les. filles devaient tomber àmonreuses de itiî.
Margrédel m'écouta sans répondre, et quand j^eus fini, baissant les yeux, elle rentra dans la cuisine et se mit à laver les assiettes.
Une demî-henrë après, Orchel étant venue nous annoncer que Rtesd avait mis bas, nous descendîmes tous ensemble à l'écurie, où nous vîmes la bonne bête qui léchait son veau d'un air tendre, et l'oncle Conrad tout joyeux qui s'écriait : >
c Maintenant, je ne regrette pi us mes peines. Dans cinq ou six ans, nous n'aurons pins qoe de l'espèce suisse, c'est la meilleure. A mesure qu'il me viendra des veaux, je me déferai iùè vieilles bêtes. » *
Margrédel et moi, nous étions tout émerveillés de voir que le petit cherchait déjà le pis de sa mère; c'était vraiment curieux à cet âge, et l'oncle lui-même disait :
« Qu'on vienne encore nous chanter après cela que les animaux n'ont pas d'esprit ! Quel enfant pourrait se tenir debout en venant au monde? Lequel aurait assez de bon sens pour prendre le sein lui-înêifae, et regarder les gens comme ce petit animal f »
n célébrait aussi la bé&uté du veau, sa grosseur, la forme de ses genoux bien carrés et solides. Orchel, la corbeille sous le bras, répandait du sel dessus, pour engager fte^e/ à le lécher.
Enfin , toute celte journée àe passât de la sorte ; la joie était dan» la maison, et, jusqu'au soir, la porte de l'écurie resta ouverte;*]^ que les voisins et les voisines pusseni^ *SBir. admirer la belle petite bête. Il y en avait toujours trois ou quatre devant la crèche; râfecle Conrad, au milieu d'eux, ne tarissait pas en éloges sur Tespècé suisse, et leur expliquait que, pour le travail, la qualité du lait et la viande, il n'y en avait pas de meilleure.
Tout le monde nous enviait, et le soir étant venu, nous bûmes un bon coup de kûttërlé à la santé de Rœsd. Après quoi chacun alla se coucher, ronde Conrad en Ayant assez, dî«aiUl, ' d'entendre tous les bavardages des Troh-Bosa et les propos inconsidéréi*du père Mdriflne
D'UN JOUEUR DE CLARINETTE
Le lendemain^ qui se trouvait être le mercredi de la fête de Kirschberg, l'oncle Conrad sortit de çrand matin pour aller voir ses vignes. Il faisait un temps superbe, et lorsque je descendis vers sept heures, les trois fenêtres de la salle étaient ouvertes. Margrédel, le balai à la m lin, causait dehors sur l'escalier avec la petite Anna Ourlach^ la grande Berbel Finck et trois ou quatre autres de ses camarades revenues, de la fête. ^ : ,
« Ah 1 qu'on s'est amusé! Ahl qu'on a dansél Aht qu'on s'est fait du bon temps! Quel dommage, Margrédel, que tu ne sois pas venue ! n y avait des garçons de tous les vil^ lages, d'Orbay, de Turckheim, des Trois-Épis, de Ribau ville,, de Saint-Hippolyte, de partout. Nickel s'est fâché parce que j*ai fait une valse avec Fritz, mais cela m'est bien égal. »
St ceci... et cela. . comme de véritables pies.
Tout le long de la rue, on ne voyait, devant les portes, que des charrettes en train de décharger leurs kougclfwf^ leurs pâtés, leurs sacs de prunes, leurs tonnelets de kirsch -wasser; des enfants soufflant dans leurs trompettes de bois^ des garçons dételant et conduisant les cheva\ix à l'écurie.
Moi^ tranquillement assis devant la table, je déjeunais seul et j'entendais tout ce qui se di^l sur l'escalier^ sans y faire grande attention > mais tout à coup on parla de Yéri-Hans, el comme ^'écoutais, voilà que If argrédel, qui me tournait le, dos depuis un quart d'heure, regarda de mon côté par la porte entr'ouverte en S49 pochant un peu, et dans le même instant tout se tut. Cela ne i;ne parut pas naturel ; je me dis :
c Pourquoi donc Margrédel a- 1- elle peur qi^'on parle de Yéri-Hans devant moi ? »
Toute la matinée, cette idée me poursuivit. Je ne pouvais tenir en place ; j'aurais donné la moitié de mon bien pour apprendre qu'on avait cassé trois dents sur le devant de la bouche de œ canonnier, ou qu'il avait eu le nez aplati d'un coup de poing terrible. J'allais d'une maison à l'autre^ causant de la féte^ et partout on me disait que Yéri-Hans était le plus fort de TAlsace et des Vosges. Quel malheur d'être ennuyé de la sorte, sans qu'il y ait de votre faute^
£nûn, vers onze heures, étant rentré chez uous, je vis Toncle Conrad qui remontait la ne presque aussi triste que moi. U s arrêtait
de temps en temps pour causer çivec les voisins, chose contraire â ses habitudes. Moi, le coude au bord de la fenêtre^ je regardais. Et comme il arrivait devant la maison, voilà que le grand Bastian, notre maître d'école, avec son feutre râpé, son large habit vert-pomme à boutons de cuivre larges comme des cymbales, ses culottes courtes, ses grands souliers plats garnis de boucles de cuivre, se met à descendre la rue majestueusement. ,
M. Bastian revenait de la fête, son parapluie de toile bleue sous le bras, le nez eu l'air ; il avait été jeter au coq à trois pierres pour deux sous, sur le Thirmark, et comme il ne s'était encore trouvé personne de comparable à lui pour lancer les. pierres, l'oncle Conrad pensait naturellement qu'il avait remporté le prix du coq, ainsi que les années précédentes.
M. Bastian était aussi fort grave et fo;:t triste; ses jambes d'une denû-Ueue s'allongeaient en cadence; il se tenait raide et sévère, et quand les enfants lui criaient en passant: « Bonjour, monsieur Bastian! bonjour, monsieur Bastian! i» il ne répondait pas et regardait les nuages. ,
« Hé! bonjour, maître Bastian, lui d^t l'oncle Conrad, comment ça va-t-:il? »
Le maître d'école, reconnaissant cette voix, abaissa les yeux, et levant aussitôt son grand feutre, l'échiiie inclinée, il répondit humblement:
« Mais ça va bien, monsieur Stavolo» ça va bien; pour vous rendre mes devoirs. »
Alors , l'oncle Conrad l'attirant à part devant l'escaUer, sous la fenêtre, commença par lui dire :
t Venez donc un peu par ici, maître Bastian, hors du chemin des voitures; j'ai toujours du plaisir à causer avec vous.
—Vous êtes bien honnête, monsieur Stavolo, bien honnête, • fit le maître d'école, trèsflatté de ces paroles.
Us s'avancèrent près du banc de pierre en souriant.
« Eh bien I flt l'oncle, comment la fête s'estelle passée au Kirschberg? Vous revenez de la fête, maître Bastian?
— Mais oui,* monsieur Stavolo, comme vous voyez; eUe s'est passée assez bien... assez bien. .. il y a eu beaucoup de monde.
—Oui, oui, le temps a été favorable, c'est
CONFIDENCES
tout simple, tout naturel. — A combien les prunes?
— A trente-deux sous le boisseau, monsieur Stavolo.
— ^Ah! bon... c*estbonl Et le kirsch-wasserî
— A vingt-quatre sous le litre, bonne qualité.
—Ah ! ce n'est pas cher ; non , ce n'est pas cher. »
L'oncle Conrad se tut un instant; je voyais bien qu'il ruminait quelque chose, mais je ne savais pas quoi, quand il demanda :
« Et vous avez remporté le prix du coq, maître Bastian, comme toujours? Cela va sans dire, cela ne se demande pas. »
A ces mots , le maître d'école rougit jusqu'aux oreilles, son nez s'effila, il leva les yeux, allongea les lèvres en toussant, et finit par répondre :
« Pardon, monsieur Stavolo, je dois reconnaître... la conscience me force de reconnaître... que cette année... je n'ai pas gagné le prix du coq.
— Comment! comment! vous n'avez pas gagné le prix du coq! fit l'oncle vraiment étonné; mais qui donc l'a gagné? »
Maître Bastian reprit un peu de calme , ses joues se décolorèrent, et il dit :
« C'est un militaire... un canonnier. •
Aloi*s l'oncle se redressant, ses grosses épaules effacées, le nez haut, s'écria :
tt Quel canonnier ?
— On l'appelle, je crois, monsieur Yéri-Hans fils ; c'est un jeune homme du pays. Oui, il a gagné le prix du coq, et plusieurs autres prix considérables, monsieur Stavolo. Il faut rendre hommage à la supériorité de ses émules, et je crois remplir un devoir en publiant ma propre défaite'. »
L'oncle Conrad se tut quelques secondes, puis élevant la voix :
• Ah! il a gagné le coq! Il jette donc bien, ce garçon-là!
— Très-bien, très-bien, je dois l'avouer. » Puis , après une pause, comme pour se recueillir, maître Bastian, les deux mains appuyées sur son parapluie , derrière son long dos plat, le feutre sur la nuque et les yeux levés, reprit d'un accent mélancolique :
• Oui, ce jeune homme a remporté le prix du coq I Je pourrais diminuer l'éclat de ma propre défaite en rabaissant mon adversaire, mais je ne le ferai pas; je n'imiterai pas l'exemple déplorable de ceux qui croient s'élever en abaissant les autres. Seulement , monsieur Stavolo, je ne suis pas le premier qui ait souffert les injustices du sort; je pourrais citer, dans les temps anciens , l'exemple
de Cyrus, vaincu par une simple femme, après tarit d'éclatantes victoires; d'Annibal...
— Bon, bon, interrompit l'oncle, je sais tout cela; mais voyons, comment cela s'est-i) passé? Est-ce honorablement, loyalement?
— Très-loyalement. »
Alors maître Bastian, tirant de sa podie de derrière un grand mouchoir de toile bleue à raies rouges, s'essuya le front, où coulait la sueur, et dit :
« Vers neuf heures et demie, lorsque j'arrivai, le coq était sur sa perche. Je vis d'aîwrd qu'on avait reculé la distance d'une toise et demie, que je mesurai moi-même, ce qui ne laisse pas que d'être considérable, avec les douze autres toises. N'importe, la condition étant égale pour tous, je me décide à concourir. On avait déjà touché ^e coq plusieurs fois, mais si faiblement, que toutes ses plumes lui restaient. J'assistai jusque vers onze heures au concours, sans y prendre part.
c A cette heure, monsieur Stavolo, je choisis trois pierres et je touche le coq deux fois. Cela m'encourage, et, jusqu'à trois heures, je dépense douze sous , ce qui fait dix-huit pier^ res, dont plus d'un cinquième avaient touché; mais ce coq, étant de la race sauvage des hautes Vosges , avait la vie si dure , que la moindre goutte d'eau-de-vie le remettait sur ses pattes. Enfin, entre trois et quatre heures, je commençais à désespérer; la somme dépensée était tellement en dehors de mes habitudes et de la valeur du prix, que je restai là fort indécis. Je me décidai pourtant à jeter encore trois pierres, et, de la troisième, j'abasourdis tellement le coq, qu'il resta plus d'une minute à fermer et à rouvrir les yeux. Toute l'assistance proclamait ma victoire, lorsque le jeune homme dont je vous ai parlé tout à l'heure arrive ; il ouvre le bec du coq et lui souffle dedans, de sorte que l'animal se réveille comme d'un rêve , se redresse sur la planche et secoue sa crête, comme pour se moquer du monde. J'étais vraiment désespéré, monsieur Stavolo ; pareille chose ne s'était jamais vue en Alsace , de mémoire d'homme. Cependant la confiance me restait encore que personne ne ferait mieux que moi; et c'était aussi l'opinion générale. Personne ne voulait plus jeter sur un animal si rebelle au sort qui nous est réservé à tous tôt ou tard.
« Mais cette opinion n'effraya point le fils Yéri-Hans : sans y prendre garde , il choisit , trois pierres tranchantes , le fond d'un vieui pot, déclarant qu'il ne dépassera pas ce nombre, et que s'il ne tue pas le coq do ces trois pierres, il l'abandonnera, sans nouvelle tentative, à sa destinée.
D'UN JOUEUR DR CLARINETTE
c Tout le monde considérait cela comme une vaine fanfaronnade, et moi-même, monsieur Stavolo, je me disais en riant : « Voilà bien la folle présomption d'une jeunesse mconsidérée, nourrie d'elle-même I » Enfin monsieur Yéri-Hans ôte sa veste de canonnier et lance sa première pierre , qui frappe à deux lignes an-dessous de la planchette , avec une force telle, que tous les assistants purent en voir la marque. De la seconde^ il toucha le coq et lui fit sauter tant de plumes, qu'il était véritablement plimié de tout le côté droit. On croyait la chose finie ; mais alors, à mon tour, et par ime juste réciprocité, je soufflai dans le bec du coq, qui se redressa sur la planche, les narines pleines de sang. Tout restait donc encore indécis ; mais de sa troisième pierre , le canonnier frappa si juste, qu'il coupa la tête du coq à la naissance du cou, et, par cet accident , U devint impossible de le ranimer, soit en lui versant de l'eau-de-vie, soit en lui soufflant dans le bec, puisque la tête était à terre. Cela décida de la victoire t »
Pendant ce récit, Toncle Conrad écoutait tout émerveillé ; enfin il dit :
a Oui, c'est adroit. J'ai toujours pensé que ce garçon était plus adroit que les autres ; mais la force est toujours la force, et l'adresse ne peut pas faire qu'un sapin soit plus fort qu'un chêne; voilà ce que je soutiens, moi.
— Monsieur Stavolo, faites excuse, dit le maître d'école, ce jeune homme est aussi fort qu'il est adroit. De même qu'il m'a vaincu pour le prix du coq, de même il a vaincu les plus forts de la fête à la lutte.
— Qui? s'écria l'oncle.
— ^Le nombre en est incalculable, répondit maître Bastian en gonflant ses joues et levant les yeux au ciel; mais, pour ne vous en citer qu'un seul, vous connaissez le bûcheron Diemer, de la Schnéethâ?
— Sans doute je le connais, fit l'oncle Conrad.
— Eh bien! monsieur Stavolo, il a terrassé Dicmer comme une mouche.
— Il a mis Diemer à terre sur les deux épaules ?
— ^Précisément siu- les deux épaules,
— Ça, monsieur Bastian, si vous me dites que vou's l'avez vu, j'en serai plus étonné q^ic de tout le reste.
— Je Tai vu, monsieur Stavolo.
— Vous l'avez vu ! Mais connaissez- vous les règles de la lutte? Avez- vous observé s'il n*y a pas eu de tours de crochets dans les jambes; si Ton s'est pris au-dessous des bras à la taille, ou si l'on s'est fait de mauvaises feintes î
— Je n'ai vu qu'une chose, c'est que Yérilians fils a pris le bilcheron aux épaules , et
qu'il l'a renyersé sur le dos; après quoi, comme l'autre voulait recommencer, il l'a enlevé brusquement et jeté par-dessus la paUssade de la Madame-Hutte^ comme un sac.
— Tout cela, ce sont des tours, dit l'oncle devenu tout pâle. Mais voici midi. Merci, monsieur Bastian, il faut que je monte dîner.
— ^J'ai bien l'honneur, monsieur Stavolo , • dit le maître d'école en levant son feutre.
Puis il ajouta :
« Telle je vous ai raconté cette chose, telle elle est.
— Oui, oui, fit l'oncle, vous n'avez rien vu de ce qu'il fallait voir. Mais, c'est égal, il est adroit tout de même, ce Yéri-Hans. »
Et sur ce , l'oncle Conrad gravit l'escalier tout rêveur; M. Bastian s'éloigna.
Dans l'après-midi du même jour, Waldhorn vint me dire que nous étions engagés à faire de la musique aux noces de Lotchen Omacht, la fille du meunier de Bergheim; qu'il y avait le trombone Zaphéri de Guebwiller, Coucou- Peter et son neveu Mathis, pour la contre-basse et le violon , et moi pour la clarinette ; qu'il tâcherait d'avoir un tambour à Zellemberg, et que s'il n'en trouvait point, lewatchmanBrùgéi consentirait volontiers à remplir cette partie, moyennant trois francs la soirée.
Nous partîmes ensemble à la nuit. Et comme les noces durèrent deux jours, je ne revins à Eckerswir que le samedi suivant, vers dix heures du matin. J'avais gagné mes six écus, ce qui naturellement me mettait de bonne humeur.
En remontant la grande rue, je savais déjà que Margrédel était seule à la maison. Elle avait l'habitude, quand son père allait aux vignes le matin , d'ouvrir les fenêtres de la grande salle pour donner de l'air, et justement les fenêtres étaient ouvertes.
Je courais donc, ma clarinette sous le bras et le cœur joyeux, pensant la surprendre; mais au moment de monter TescaUer, qu'estce que je vois? La bohémienne Waldine, — avec sa longue figure de chèvre , son bout de pipe entre ses lèvres bleues, son petit Kalep, noir comme un pruneau, dans un sac sur l'épaule, — - qui sortait en traînant ses savates et qui riait en se grattant le bas du dos.
L'oncle Conrad ne pouvait pas souffrir cette espèce de-gens; il disait que les bohémiens ne I sont bons qu'à voler, à piller, à porter les
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commissions des filles et dos g^irçons d'une maison à Tautre, en cachette, pour attraper deux liards. .Quand par hasard quelques-uns d'ent^:^ eux se trompaient de porte et venaient chez nous, il leur criait d'une voix de tonnerre : .
. « Voulez- vous bien sortir, tas de gueux l... Voulez -vous bien vous en alIeiM... Prenez garde!,.. On n'attrape ici que des coups de bâton I »
Aussi ne yianaient-ils presque jamais.
Vous pensez donc bien que la vue de cette femme m'étonpa; je me dis en moi-même : « Bien , sûr qu'elle vient de prendre Quelque diose, du chanvre, du lard, des œufs, dans Tarmoire de la cuisme, n'importe quoi... d'autant plus qu elle rit. » Gela me paraissait très-clair^ et j'allais crier, quand elle se dépêcha de' descendre de l'autre côté de Tescalier> et, presque en même temps, je vis Margrédel qui se penchait à la fenêtre, pour la, regarder d'un air de bonne humeur. Alors je me tus, maisje ne sais combien d'idées me passèrent par la. tête. Margrédel, m'ayant vu, se retira comme pour balayer la salle, et moi j'entrai, disant :
« Hél bonjour, Margrédel; me voilà de re* tour. »
Elle semblait un peu fâchée , et répondit :
« Tiens, c'est toi, Kasper ; tu n'as pas éiL longtemps dehors.
— Ah I Margrédel, ce n'est pas bien ce que tu dis là, m'écriai-je en riant, mais tout de même triste à l'intérieur; non ce n'est pas bien, il paraît que tu n'as pas trouvé le temps long après moi. •
Elle parut alors tout embarrassée, et, répondit au bout d'un instant :
c Tu vois du mal à ^out, Kasper. Chaque fois que nous nous trouvons seuls, la première chose que tu as à me dire , ce sont des reproches.
—Eh bien ! est-ce que je n'ai pas raison? v m'écriai-je.
Mais voyant qu'au lieu de s^excuser, elle allait entrer dans la cuisine et me planter là.
« Tiens, Margrédel, lui dis-je, quoique tu ne penses pas à moi, je ne t'oublie jamais. Regarde, je viens encore d'acheter cela pour toi.v
Et je lui remis un magnifique ruban de soie bleue que j'avais dans mon sac.
Elle ouvrit le papier d'un air moitié fâché, moitié content , et quand elle eut regardé le ruban et qu'elle l'eut trouvé beau, tout à coup, me souriant les larmes aux yeux, elle me dit :
« Kasper, in es un bon garçon tout de mêmet... Oui... oui... je t'aime bien f »
Eu même temps elle m'embrassa, ce qu'elle
n'avait jamais fait. Je me senus.tout triste; j'aurais bien voulu lui demp.nder pourquoi la bohémienne était venue à la m^ii^on, maisje n'osais pas. Je lui dis seulement :
« Cela me réjouit de voir que ce ruban te plait, Margrédel; j'avais peui* tout le long de la route qu'il ne fût pas de ton goût.
—Oui, il me plaît, dit-elle en s'approphant du miroir, et le pliant en flot sou^ son joli menton rose; il est très-beau; tu m'as fait plaisir, Kasper. »
En entendant cela, tout le reste: fut oublié, et je demandai :
* Qu'est-ce que la bohémienne est venue faire ici? »
Margrédel rougit, et dans ses yeux je vis un grand trouble.
« Waldine?... fit-elle.
-^ui, Waldine; qu'est-ce qu'elle est venue faire ?/
— C*est une pauvre femme... avec son petit enfant... Je lui ai donné des noix... Mais il est temps que j'aille voir si le dîner avance ; voici onze heures, mon père ya bientôt revenir. ■
Elle entra dans la cuisine. Moi , je montai dans ma chambre , déposer mon sac et ma clarinette, rêvant à ce qui venait d'arriver, au trounle de Margrédel, et pensant en moi-même qu'elle s'était fait dire la bonne aventure; car des amoureux, elle n'en a pas d'autre que moi dans le village. Chacun savait que le père Stavolo ne plaisantait pas sur ce chapitre.
Ces idées mé parurent naturelles, et je finis par trouver que j'avais tort d'être inquiet; que Margrédel faisait comme toutes les jeunes filles, et qu'elle avait bien raison de me reprocher ma méfiance. Cela me rendit tout joyeux. Enfin , au bout d'un quart d'heure, comtme je rêvais encore à ces choses, j'entendis la voix forte de l'oncle Conrad, qui me criait d'en bas^ au pied de l'escalier :
« Hél Kasper, descends donc te mettre à table. Te voUà de retour I Hé I quel beau ruban tu as apporté à Margrédel I Tu vas te ruiner, garçon I »
Je descendis, et l'oncle riait de si bon cœur, que moi-même j'en fus content. Une grosse omelette au lard était déjà sur la table. Tout en -mangeant, je racontai comment s'était passée la noce de Bergheim, ce que Margrédel , aimait toujours à entendre.
Mais vers la fin du dîner , et comme nous allions nous lever, voilà qu'vme hotte et un panier grimpent l'escalier devant les fenêtres; on frappe à la porte.
c Entrez I Hé, c'est la mèreBobichon et son filsl crie l'oncle Conrad. Bonjour donc, Ixvijour, U y a longtemps qu'on ne vous a vus. >
D'UN JOUEUR DÉ CLAÏÏTNETTK
C'était Ja mère Robichon et son garçon Nicolas, les colporteurs de la verrerie dé Wildenstein. La vieille avait son grand panier rempli de verres, des maênnelrjlaèsÊtt, qtii se vendent par centaines en Alsace, et Nicolas, sa grande hotte , qui lui remontait en forme de casque jusque par-dessus la tête, pleine de bouteilles. Ces gens n'étaient pas fâchés de s'asseoir, car il faisait ch^ud dehore, et la route de Wildenstein à Eckerswir est longue, « Moù Dieu, oui, c'est nous, maître Conrad, fit la vieille ; nous venons voir s'il ne vous faut pas de gobelets.
—Bon, bon, asseyez-vous, mère Robichon ; nous causerons de cela tout à l'heure. •
Il aida la vieille à descendre son panier, pendant que je soutenais la hotte de Nicolas au bord de la table , pour qu'il pût retirer ses bretelles. On appuya la hotte au mur, et l'oncle Conrad, qui aimait les gens laborieux, s'écria:
« ifargrédel , va chercher deu^ verres ; la mère Robichon et Nicolas prendront un verre de vin avec nous. Asseyez-vouâ ; avance^ des chaises par ici, près de la table.
—Vous êtes bien bon , dit la mère en s'asseyant ; ce n'est pas de refus un verre de vin, par la chalelir qu'il fait dehors. »
Nicolas, avec son bonnet de coton bleu rayé de rouge , sa blouise , ses pantalons de toile grise et ses souliers à gros clous, tout blancâ de poussière, se tenait debout au milieu de la salle, satis oser s'asseoir.
t Allons donc, assieds-toi, Nicolas, ■ lui dit l'oncle en lui montrant une chaise.
Alors il s'assit.
Margrédel apporta des verres et l'oncle versa jusqu'aux bords.
« A votre santé, mère Robichon.
— A la vôtre, et que Dieu vous le rende f » On but, et l'oncle, plus joyeux, se mita causer de ceci, de cela : des peines du métier de colporteur, des mauvaises payes, du chemin qu'il fallait faire pour gagner sa vie, etc. n s'informa tiu prix des verres; de ce que contenaient les auberges, de ce que rapportait chacfue tournée, enfin de tout ce qui se passait en Alsace depuis Belfort jusqu'à Strasbourg, car c'était son habitude d'interroger ainsi les étrangers : il aimait à tout connaître.
La mère Robichon soupirait; elle disait que les temps devenaient plus durs. Nicolas, les deux mains sur ses genoux et le dos tout rond, ne disait rien ; seulement il regardait la bouteille, et l'oncle Conrad remplit encore une fois lea verres, ce qui lui fit plaisir, car il rit de ses grosses lèvres et s'essuya le nez du revers de $a manche, comme pour s'apprêter
à boire; mais la vieille n'était pas pressé ;, et il attendait qu'elle avançAt la main.
Margrédel et moi nous écoutions, plaignant ces pauvres gens, qui font un bien rude métier, été comme hiver, tant qu'ils peuvent aller, et qui finissent par rester misérables malgré leurs peines. Je bénissais le ciel de m*avoir donné le goût de la clarinette plutôt que la hotte de Nicolas.
Finalement, après avoir fait un grand détour, l'oncle Conrad s'écria :
• A propos, mère Robichon, vous avez été bien sûr à là fête de Kirschberg?
—Oui, monsieur Stavolo, oui, nous y avons été. A la fête de Kîrschberg , voyez-vous, le kïtsch-vc'asser et l'eau- de-vie de myrtilles font casser plus de verres et de bouteilles qu'à toutes les autres fêtes de l'Alsace. Nous arrivons toujours avec nos paniers pleins, et nous retournons à Wildenstein les paniers vides. Quelquefois Nicolas emporte sur sa hotte une petite tonne de kirsch* wasser , pour les messieurs de Wildenstein, mais pas tous les ans.
— Ah I vous avez été à Kirschberg, fit l'oncle. Et dites donc, est-ce que vous avez entendu parler du fils Yérl-Hans, le canonnier?
— Si nous en avons entendu parler, Seigneur Dieul dit là mère enjoignant ses mains sèches ; je crois bien que oui, monsieur Stavolo, et beaucoup.
—Ah! boni Est-ce que tout ce qu'on dit sur son compte est vrai ?
-*Si c'est vrai^ Dieu du ciel I je crois bien, on ne peut pas en dire assez. Ça, monsieur Stavolo, c'est tm homme des vieux temps, un homme beau, uii homme...
—Voyons , mère Robichon , voyons , mterrompit l'oncle, vous avez couché dans la grange du père Yéri-Hans, n'est-ce pas, comme toujouïs, et... » '
La vieille devina tout de suite ce que l'oncle voulait dire et répondit :
« Pour ça, oui, monsieur Stavolo, nous avons logé dans la grange de M. Yéri-Hans ; mais ce n'est pas ce qui nous fait parler, non, c'est la vérité ; le canonnier est tout ce qu'il y a de plus beau, de plus dansant, déplus -riant et de plus honnête.
—Je ne dis pas le contraire, s'écria l'oncle, mais...
—Et d'abord, fil la vieille, vous saurez qu'en arrivant il m'a reconnue tout de suite et qu'il a crié : a Hé I voici la mère Robichon ! bon- « jour, la mère Robichon 1 ça va-t'il toujours « bient » Et il m'a fait asseoir, il m'ô versé un verre de vin. Après cela, vous le croirez si vous le voulez, il m'a même acheté sur la foire un pain d'épice d'une demi-livre en disant :
CÛNFIUEiNCES
Hué, FoxI hue, Rùpptll (Page 19.)
s Hère Bobichon, tous tous rappelei que dans • le temps, il y a dix-huit ans, quand vous arri-' « Tiei ^ la ferme, tous m'apportiez toujours « des petits painB d'épice anisésl ■ Et c'est la pure vérité, monsieur Stavolo, ce pauvre enfant était tout p&le, tout pÂle ; la mère ïéri ne pensait pas le conserver; je lui apportais des pains d'épice contre les vers, de chez le pharmacien Hospea. Et à cette heure, quel homme, Seigneur Dieu, guet hommel Ahl quand on voit des enfants, on ne peut pas savoir ce qu'ils deviendront, »
Ainsi parla la vieille d'une seule haleine, t^'cncle Conrad semblait impatient; Margrédel écoutait, la bouche entr'ouverte, et moi je regardais Hargrédel, pensant : f Comme ses yeu* biUleotl ■
L'idée de la bohémienne me revenait malgré moi,
■ Bon, bon, cria l'oncle, il vims a donné du pain d'épice, c'est beau de sa part, ça proave qu'il est reconnaissant; mais pourquoi donc est-ce qu'on dit qu'il est l'homme le plus Ibrt du monde?
— Du monde, monsieur Stavolo, pour ça, je ne sais pas ; non, dans le monde, il doit y en avoir d'aussi forts, mais le plus fort du pays, ça, c'est sûr.
— Du pays I dit l'oncle. Et le charbonnier Polak, le bûcheron Diemer...
— Il les a mis par terre, interrompit la vieille,
—Comment... qui?
— Le charbonnier, monsieur Stavolo
— Le charbonnier était làî
D'UN JOUEUR DE CLARINETTE
U janiiis TU d'entorse. tP^Ec 30.)
— Oui, c'est le dernier qu'il a renversé; même qu'après la lutte, il a fallu faire prendre k Polak trois grands verres de kirsch-wasser, i cauae des efforts qu'il s'était doriDës; ses genoux tremblaieut, ses mains et ses épaules aussi ; on aurait cru qu'il allait mourir.
— Voua avea vu çaï
— Je l'ai vu, monsieur Stavolo. N'est-ce pas, Nicolast
—Oui, ma mère, > répondit le garçon  voix basse.
Alors l'oncle Conrad, regardant la table et sifilant entre ses dents Je ne sais quoi, ne dit plus rien. De sorte qu'au bout d'une minute, la mère Robichon reprit :
* Et même, monsieur Stavolo, tenez, à cette heure ça me revient : il m'a parlé de vous.
— De moi, Qt l'oncJe en lelevant la tête. -HDui, il m'a dît en se frottant les mains :
■ Mère Robicbon, je les ai tous mis sous la « table, mais il eu reste encore un plus fort « que les autres : le père Courad Stavolo^ il
■ faut que nous nous regardions le blanc des
■ yeux, et quand je l'aurai couché sur le doa, « celui-là, sans lui faire du mal, bien entendu, a car c'est un homme que je respecte, je
■ pourrai me croiser les bras, en attendant « qu'il arrive des hercules du Nord. >
Pendant que la mère Robicbon parUit, les joues de l'oncle Conrad se tiraient lentement; son nez crochu se courbait, ses yeux lançaient des éclairs en dessous.
■ Il aditçaîlll-il.
— Oui, monsieur Stavolo.
1 ,i;;, ■ COîiFmEÎ!r€BSi.
lU JUB
-rrPoliespu.l l^gaya Wonùem ^ eooteaaut ; parlei^^insi 4;Uh hommp eommo çooi., d*ui>) homme de mon i»ge, d'iui UKHpn^.-î^.:. - (! ii:^
--Pui.mftl, 4i.t l'Oncle- d'ijnfttvoiïi! éiajat^UGie, (itt mal!; ûuHl pi^emie «aa*^, Jfiii, ^if^/OWï'aA SJèava]0:ii*aiUft lo trouveiv Ito ,p?^U ?> .■- , . '>
Et levant le doigt:
«Ou'UiipreAftergaiîdel.. ,Dé<ler:un homme pai6a)Ie*.,. un homn^e qui a livré plus de çinr. quante bata^iUqÇi»* » ... ; ^ ' , -
Al0¥8îil;3^îdï^a9a* ■ . ^ ,i <
c.Uïi homme qui. a housoujjé Staumiiz^ le ftfmeuxStaumitz, d0lahaute.nKtfifta«fleyGora;me una mouche..-, oui, je T^i bousculé 1^ Jfl Ron chart, le , tetrihl^ RacàaiA» qui porlaiti douze oeùt»;) et le grand ségfi»^ Ourand^tqm^reftyier-, sait un tatireaui .par les/ooynes ^ et Mùtz,; eli Nickel Loos, et le contrebandier Toubac, et 1q boucher He^rtfcheçg j : de Stïa»b(>urgv . , tous, tous nt'opt pasftS .feous.ies] jh^mJwsl»,. sJôcria^l^il dlijne ivoSxquiî toisàjt iiiftimWeîPle^ vitres, ; - - ^
.Piiis4out àcoup ilfie-<:alaia, aa J'i^sit* yid^ ôon V!$iirB d'un trait. ot.dit: . ;<;
.Ml Bece 'gi*«»d icaaomiiarv jô memoquâ coHjme! Cùnei pipe ;de tabac, ûup lô Sôigiiems lui fasse seulement la jgrûcQ de ûe pas me xeur-r eontrci^.voîlà- tout ce que je* loi ;$ouhaite. Maia c'est bon, je n'ai paisle. tempst die: bavai-der comme :tme ; Jîiô-borgnev Que Yéri^H^iw soit fort* : ou» -. faible , 'CiSla mîest égal . . Margrédel y dèime-moi mA ve«te; jetais au fieefkhal poser, comme arbitrev'tmo pielt-e. outre Hans Aden el»le vieux Richtep* Voici biesnlôt deujc beuçes; le juge de paix m'attend à la mairie. »
MîU'grédel, toute timmbîante, ;aUa chercher la vésie. La mùrejBieibietKW'eif ^n fUs rec^iargèrent leur hotte etJettrpaniar saus rien dire» et 1 ouele sofiit comme /sipôi'soûo^ n'avait
été là. . '.'.!-•: /.' -. : :■' A '"•.', .
Moi, je ne revenais pA.^ d^toutQS les bataille;» dont Tonole Conrad s'était gipriflâ^pouiii' 1^ jxr^i mièr^ fois, Il paraît qua, dibuaut sa, jeunesse,' l'ardeur de la guerre le faisait a^ei- jupqu'ù douze, ou quinze lieues, dans, les Vosg^, pro* voquer les liommes forts pouy &an plaisir: mais l'âge ùvait. pajmô son enthousiasme* Voilà ce que je me dis.
La mèro et le ûls llobichon nous souhaitèrent le bonjour^ et Vjen. allèrent comme ils Citaient venus.
tl
L'oncle •iC^W^d, eft rentrant le soir,. ne diî plus ri€m4e. ce? choses; il soupa tranquillement; et> se coucha de bonne heure, étant
fatigua* !' -• , . ; ' '. <>*■':.' i; I ';;;
Je n'ôUis Baflrfâché non plus, après avoir passé deux nuits à faire de la musique, de m'étendre dans un bon Jit, Mais le lendemain vers sept heures, comme je dormais encore, ' Toncle m'éveilla :
. « Lèv^oi, Kasper, dit-il, nous allons acheter des petits cochons à Kirschberg, che^ la mère Kobus ;. ça .truie a fait la s^maiif^ dernière ; il me faut six petits cochons pour envoyer à la glandée, on ne. trouve pas de bonnes opoasions d'acheter tous les jours. <
^Des cochons de l^t.pour aller à la glandée, vous n'y pensez pa^, mon oncle,, lui di^-je. Dans six semaines, à la bonne heure, ils auroi^t des dents; mais... ^ ,
^Je te dis qu'il me faut des petits cochons, reprit-il d'un ton sec; quand on a deux vaches fraîches à lait et des eaux grasses,, on peut nourriiv six et même huit petits cochons, je pense. D aiUeurs je vais seulement les choisir; la mère Kobus me le? enverra daas une quinzaine de jours par le hariitr Stenger. Allons, babille-toi et descends.
—Tout de suite, mon oncle ; seulement vous avez tort de vous fâcher; je u*ai pas voulu vous contrarier..
—Bon, bon, je n'étais pas fâché, mais arrivai •. . , „ .
- Alors il descendit, et moi en m'habillant je pensai : « C'est tout de môme un peu drôle que l'oncle, au lieu de faire du beurre avec le lait de ses vaches et d'envoyer la grosse Orchel Je vendre au marché de Ribauvaié, copime toujours, veuille maintenant nourrir des petits coçbi)n8 avec ; ce sera de la .viande bien
délicate. *
Et songeant à ces choses, je descendis dans la grande salle* La voiture était d^à sous les fenêtres, tout attelée. L'oncle Conrad avait déjeuné.
« Bois un coup, Kasper, me dit-il; prends un morceau de viande et du pain dans ton sac, tu mangeras en route. »
On aurait cru que la foire était sur le ponU
Je vis aussi qiie Tonde avait mis sa belle camisole grise, son grand feuti-e, ses culottes brunes et ses baâ de laine, qui lui donnaient un air respectable. Il avait relevé le col dt sa
D'UN JOUEUn DÈl OLARINETTE.
chemise par-dessus ses oreilles, et je pensais en moi-même : « Est-ce qu'il a besoin de s*habiller en dimanche jpoiir acheter des cochons? »
Comme nous descendions Tescalier, Margrédel se pencha par la petite fenêtre de la citîsiiVe pbur iiotoé crier de sa vùîx douce : « Vous sereÉ dô retour avant la nirit? —Sois tï^atiqiiille, répondit l'oncle en m'aidant à monter sur la botte de paille, et s'asà^yant* atiprès de moi. — Hue, Foxl hue, Aappèt! • ta voiture piartit comme le vent.
L'oiiclé Conrad paraissait grave. Lorsque nous fûmes.hors du village, galopant entre les deux longue^ files de peupliers qui Inènent à Klrschberg, iHit :
« )e vais achétet' des cochons. C'est la bonne saison; voici le temps delà glandêe. Je vais au village de Kii*schberg, parce, que la mère Kobus m'a dit, il y a cinq jours, qu'elle a des petits cochouô i vendre. Nous arriverons pour cela; tu comjireûds, Kasper?
— Hé ! c'est facile à comprendre.
—Justement, c'est facile à comprendre; voîlâ ce que je voulais dire.— Hue, Fox^ hue ! » n ta^it^ur lés chevaux.
Moi, je pensais ; * L'oncle Conrad niô croit donc bien bête, puisqu'il m'explique les choses comme à un petit enfant : c Nous allons acheter c de^ cbchoné:.., c'est la bonne saison... Nous « arriverons pour cela chez la mère KobuBi « et non pour autre chose... Tu comprends, *. Kasper. »
Au bout d*un instant, il dit encore : • c Moi, je suis un homme de la paix, de la tranquillité , un bon bourgeois d'Eckerswir, qui s*en,va tranquillement acheter des petits cochons dans un village voisin ,• ïnais si quelqu'un lui cherche dispute, il se défendra, naturellement. »
. Alors je regardai l'oncle, et je me dis en moi-même : t Ah I ah I voilà dènc pourquoi nous allons à Kirschberg !»
Et rien qu'à voir sa figure paiSMe, j'en avais la chair de poule ; il arrondissait son dôs, it 8*éfait fait raser le inatin, il avait mis une chemise blanche : il avait la figure dHin bon bourgeois, c'est vrai; mais en regardant son nez crochu et ms yeux gris, je pensai tout de suite : « Celui qui voudrait nous attaquer se tromperait joliment; ce serait une drôle de surprise pour lui. d Et toutes les histoires de bataille de mon oncle me revenaient à l'esprit. Je ne pouvais m'cmpêcher de l'admirer en moi-même, avec son air de bon vigneron, amateur de la paix. Et comme nous galopions tovgours, je lui dis :
• Oui estw (pai {iôuvraifvoirioîi: nous attaquer, oiioîè CôiiHad?!! n'y à plus de IwrigaïKi^ i sur les grandete'rioutes^. • — i >'^ >.: ::.u
—Je dis seulement, • si oniwAïSàt triait; • Kasper, tu comprends, ce serait biete toÈÎl d'însulter un homme paisible cômine ftioij qui a des cheveux gris, un père ûé fabille- qui; Éfô demande qu'à passer son dieminj n'est-ce pas? ' • : ;
.—Oh! oui, ce serait bien mal ; lui dîs-g'e. Celui qui ferait cela pourrait s'en l^penfcïr;-
—Ça, oui! car on se défendrait? il faiidmit faire son possible. On ne peut pourtattt<pas se laisser bousculer sans répondit < fil i'onele d'un air bonhortime; ce serait trôp^<^mmode pour les gueux, si les gens de hiin se lais** saient battre, cela les engagerait ^dans le mal; et finalement ils se croiraient les Ifbrts des forte, parce qu'on n'aurait xiea ait -** Hue, Rappel! » ' < • . ...
Je vis bien alors que l'onde €on!radi:allait exprès au Kirschberg pour ^e faire 'afttaqu'er par Yéri-Hans, et d'abord j'eus peprde cequi pouvait arriver. Je songea^ au moyen de prévenir cette terrible renconU^e, car le: grand canonnier ne pouvait manqtier 4e venir au Cruchon dfor^ en apprenant que Fonole s'y trouvait; c'était sûr, d'^rès ce quenoos avait dit la mère Robichon. Que faire? Gomment engager l'oncle à revenir?, • ■'- ' ^' '^
Je Je regâi-dais du coin de' l'œil en rêvant à ces choses; la voiture galopait;* il semblait si calme^ il aVait mis tellemmit lebeau Jeu de son côté, il paraissait si ferme» leLveo son ait^ de bonhomme, que je ne savais la imaniôre de m'y prendre. -
Comme jé-rétàis àin9i,^l^ée me vint que Poncle Coilrad j^urnait Kén renverser Yéri- Hans, et qu'sdors ^ la guerre serait entre ecvx ; que le grand casËonnier ne pourrait jamais se montrer à Eckerswir sans honte, qu'il ne ferait plus danser Margrédel, et cette Idée me réjouit Intérieurement. Sâfisuite je me dis que si l'oncle Ooiirad était lé plus faible, ce serait bien piréenéore : qu'il ne pourrait phis revoir Yéri-Haùs, qu^l le maudirait, qu'il défendrait à Margrédel d*en parler devant lui, qu'il le traiterait de bandit, de va-nu-pieds, etc. C'était une mauvaise pensée , je* le sais bien; mais que voulez- vous? J'aimais Margrédel, et l'idée que la bohémienne pouvait être venue de Kirschberg m'inquiétait ; je songeais à Yen- Hans comme à la peste, depuis que Margrédel s'était rappelée qu'il l'avait fait danser sept ans auparavant. Enfin les choses sont commo cela; je ne cache rien, ni le bien ni le mal Voilà donc ce que je me dis ; et je pensais même que si le grand canonnier ne venait pas au
CONFIDENCES
Oruchcn d'or^ Toncle le mépriserait ; de sorte que, de toutes les façons, Margrédel ne reverraît plus Yéri.
Bien loin de détourner Fonde Conrad d'aller à Kirschber^, ma seule crainte était alors qu'il n'eût lui-même le bon sens de retourner à Eckei swir, soit par crainte ou tout autre motif.
Je me figurais d'avance ce grand canon nier roulant à terre, et je riais en moi-même. Voilà pourtant comme les idées des hommes changent d'une minute à l'autre, quand ils voient leur intérêt quelque part.
Enfin, vers onze heures, le village de Kirschberg se montra sur la côte, au milieu des arbres fruitiers; la grande ferme du père Yéri- Hans en haut contre le bois, et les petites maisons, avec leurs hangars, le long de la route.
Nous approchions vite ; le bouchon de V Arbre vert et les premières maisons, séparées les unes des autres par des tas de fumier, furent bientôt dépassés.
L'oncle Conrad, à la vue du Cruchon cCor^ au détour de la rue, sur notre gauche, fouetta les chevaux, et dans le même instant, la diligence, toute couverte de conscrits en blouse bleue et calotte rouge , passa comme le tonnerre. Elle sortait de l'auberge, la porte cochère était encore ouverte, et beaucoup d'autres conscrits, des marchands d'hommes, des vieillards, des femmes et quelques jeunes filles se tenaient sur le chemin, saluant ceux qui partaient, et qui secouaient leur bonnet par toutes les fenêtres de la diligence. Quelques-uns, debout en haut, levaient le bras et chantaientlabouche ouverte jusqu'aux oreilles, mais le roulement de la voiture empêchait de les entendre.
C'est au milieu de ce bruit que nous entrâmes dans la cour de l'auberge. Le garçon d'écurie vint prendre les chevaux; nous descendîmes de voiture, et l'oncle, secouant la paille de ses habits, me dit :
t Arrive, Kasper, arrive, nous allons boire une bouteille de rangen avant de dîner; ensuite nousirons chez la mère Kobus. »
Je le suivis sous la voûte, et nous entrâmes dans la grande salle, où fourmillait le monde. Quelques femmes pleuraient, le tablier sur les yeux, d'autres se consolaient en buvant du vin blanc et mangeant des bredstcUes. Les marchands d'hommes fumaient gravement dans leurs grandes pipes de porcelaine, et madame Diederich, avec son grand bonnet de tulle et sa figure ronde toute réjouie, tenait l'ardoise derrière son comptoir.
On ne fit d'abord pas attention à nous; mais quand nous fûmes assis près des fenêtres,
dans un coin à droite, madame Diederîcli, nous voyant, vint dii'e bonjour à Tonde Conrad d'un air agréable. Elle lui demanda pourquoi nous n'étions pas venus à la fête, comment se portait mademoiselle Mfitrgrédel, si tout le monde jouissait d'une bonne santé chez nous, etc. A quoi l'oncle répondit aussi d'un air joyeux. Alors madame Diederich se retira et j'entendis plusieurs personnes murmurer autoux de nous :
• Monsieur Stavolo, d'Eckerswir... monsieur Stavolo. »
Et tout le long des tables , les têtes se tournaient pour nous voir. Le tonnelier Gross, près de la porte, dit d'une Voix enrouée :
« Celui-là... c'est le plus fort d'Eckerswir : M. Conrad Stavolo, je le connais, il n'aurait pas peur de Yéri-Hans. »
L'oncle entendit ces mots, et je vis à sa figure que cela lui. faisait plaisir.
Ensuite la servante nous ayant apporté une 'bouteille de rangen et deux verres sur un plateau, l'oncle versa gravement.
• A ta santé, Easper, dit-il.
— A la vôtre, mon oncle, » lui répondis-je.
Quelques instants après , la servante nous apporta des biscuits sur une assiette, car à des personnes distinguées comme Toncle Stavolo, on n'apporte pas des knapwurst avec des petits pains blancs , mais des biscuits ou des macarons , pour leur faire honneur.
Voyant ces choses, je conmiençais à penser en moi-même que Yéri-Hans n'oserait pas défier l'oncle, et que, s'il venait, nous aurions raison tle le méprisée, puisque des gens considérés comme nous ne pouvaient pas aller s'empoigner avec le premier venu. Et je me disais que tout le monde donnerait tort ± ce garçon, de sorte que nous aurions remporté la victoire sans nous être battus.
Enfin, pour la seconde fois, je changeais d'idée depuis le matin, quand tout à coup un grand canonnier, avec son petit habit-veste bien rembourré et serré comme le casaquîn d'une fille à la taille, sa casquette pointue, à visière relevée, sur l'oreille, le pantalon de toile grise très-large, un homme brun, les yeux bleus, le nez carré, les moustaches blondes tirant sur le roux, les oreilles écartées de la tête, enfin un gaillard de huit pouces, solide comme un chêne, passa devant la fenêtre, tenant une petite baguette de noisetier, avec quelques feuilles au bout, qu'il balançait agréablement, et suivi du tonnelier Gross, les mains dans les poches sous son tablier.
Deux secondes après, la porte s'ouvritj et cet homme, sans entrer, se pencha du dehors dans la salle, en rcgai dant à droite et à gauche;
puis il monta les trois marches, la main ou- Ter te près de son oreille droite, et dit : c Pour vous rendre mes devoirs ! »
Tous les jeunes gens criaient :
« Yéri! Hé! Yéril par icil... un verre I » Lui riait d'un air de bonne humeur, suivant les tables, donnant des poignées de main et fira^pant doucement sur Tépaule des vieux qui pleuraient, en leur disant :
« Hé! père Frantz... père Jacob... allons donc... du courage, que diable I II reviendra; je suis bien revenu, moi I »
A quoi les vieux- hochaient la tête sans répondre, ou, se cachant la figure dans leurs mains crevassées, murmuraient d'une voix sangldtante :
c Laisse-moi tranquille, Téri; laisse-moi tranquille.»
On voyait tout de même que ce Yéri-Hans était un bon garçon, je ne peux pas dire le contraire; mais voilà justement ce qui m'ennuyait le plus; j'aurais voulu pouvoir penser que c'était un gueux, et que Margrédel, en le voyant, le trouverait abominable.
L*oncle Conrad faisait semblant de rêver. Il sortit sa pipe et la bourra tranquillement, puis, au lieu de l'allumer, il la remit dans sa poche et me dit :
c Kasper, il fait beau temps aujourd'hui. — Oui, mon oncle, très-beau temps.
— ^Le raisin va profiter jusqu'à la fin du mois.
— Ça, c'est sûr; tous les jours il profite. —Nous ferons au moins cent mesures cette année.
—C'est bien possible, oncle Conrad; et du bon.
—Oui, Kasper; il vaudra celui de 1822:
c'était un bon petit vin tendre, et qui s'est vendu jusqu'à trente-cinq francs la mesure trois ans après. »
Pendant que l'oncle disait ces choses, il avait l'air de regarder le forgeron Martine; en face de l'auberge, qui ferrait un cheval, le sabot sur son tablier. Moi, j'aurais voulu faire comme lui, mais je regardais toujours Yéri- Hans, qui, de son côté, ne paraissait pas nous voir. Finalement Gross lui toucha l'épaule, ce que je remarquai très-bien, mais il ne se retourna pas tout de suite; il dit encore quelques paroles en riant à une jeune fille qui le regardait de bon cœur, puis, se balançant d'un air content de liii-même, il tourna doucemeat sur ses talons et regarda de notre côté.
L'onde Conrad, l'oreille dans la main et le coude sur la table, lui montrait le dos ; mais, au bout d'une minute, ayant lepris son verre pour le boire, il se retourna vers la salle, et
Ïéri-Hans fit semblant de le reconnaître :
c Ehl je ne me trompe pas, s'écria-t-U, c'est monsieur Stavolo, d'Eckerswir. » *
Il s'approcha la main à sa casquette; et l'oncle, toujours assis, le nez en Tair, lui répondit, faisant l'étonné :
oL C'est vrai que je suis Stavolo, d'Eckerswir, mais votre figure ne me revient pas*.
—Comment! vous ne reconnaissez pas le petit Yéri-Hans, le fils du père Yéri? dit l'autre,
— Ah I c'est toi, Yéri? dit l'oncle en liant un peu; tiens, tiens, te voilà donc revenu du régiment I eh bien ! ça me fait plaisir.
— Oui, monsieur Stavolo, il y aura demain douze jours que je suis de retour au pays, dit le canonnier. Vous avez peut-être entendu parler de moi?
—Mon Dieu, non, fit l'oncle, à trois lieues les uns des autres, on ne reçoit pas de nouvelles du jour au lendemain; je te croyais encore en Afrique. »
Alors Yéri-Hans ne sut plus que dire ; un instant il regarda de mon côté du coin de l'œil, et d'un ton de bonne humeur :
« C'est que, fit-il, voyez-vous, père Stavolo, on s'est un peu travaillé les côtes à la fête, et, ma foi, je pensais... hél hé! hé!... que le bûcheron Diemer, le charbonnier Polak et trois ou quatre autres de vos anciennes connaissances auraient pu vous donner de mes nouvelles.
— Quelles nouvelles?
— Hé ! je les ai mis sous la table.
— ^Ah ! ah ! fit l'oncle, tu es donc le fort des forts, Yéri? Tu as rapporté des tours de la guerre?... Diable... diable,., oh! ohl... c'est que maintenant on n'osera plus te regarder de travers, te voilà comme qui dirait à la cime de la gloire ! v
n disait ces choses d'un air tellement drôle, qu'on ne savait pas trop si c'était sérieux. Plusieurs même, le long des tables, tournaient la tête pour cacher leur envie de rire.
Le canonnier, malgré sa peau brune, devint tout rouge , et seulement au bout d'une minute, il répondit :
« Oui... c'est comme cela^ monsieur Stavolo ; je les ai mis sur le dos , et s'il plait à Dieu, ce ne seront pas les derniers. »
Alors les joues de Toncle tremblèrent, et, comme il allait répondre, Yéri-Hans lui dit:
c Faites excuse, mon verre est là.
—Ne te gêne pas, » répondit l'oncle d'un ton sec.
Yéri-Hans alla s'asseoir en face de nous à l'autre table, parmi trois ou quatre de ras camarades qui lui gaidaient un verre.
ki
CONFIDENCES
n A TOtre santé, monsieur Stavmo. s'écriat-il eu cbgnâiii les yeux.
*— A la tienne, Yéri^Hans, * réj^oudit roftde.
Ils continuèrent à se parler ainsi d'une table à l'autre, an élevant la voix. Toute la salle écoutait; moi^ j'aurais bien voulu m*en aller; je me repentais d*êlre venu là. L'oncle, lui, semblait être plus jeune de vingt ans, tant il relevait la tête, tant ses yeux gris étincelaient, mais il conservait son calme; seulement son grand ne« en bec d^aigle se recourbait plus fièrement, et ses cheveux gris semblaient se dresser autour^e ses oreilles,
« Ainsi, monsieur Stavolo, s'écria le canonnier en riant, vous n'avez pas entendu parler de la fête ? C'est étonnant 1
— Pourquoi?
— Mais vous, un ancien, qu'on disait si terrible dans la bataille, il me semble que Tâge n'a pu refpoidir tout à fait votre sang, et que ces choses-là devraient vous toucher; cela devrait vous réveiller, comme on voit les 'Vieux chevaux de cavalerie hennir et dresser rpreille quand on sonne la charge. Après ça... ia vieillesse... la vieillesse I »
' L'oncle était devenu tout pâle, mais il voulut encore se contenir et répondit :
- « Les chevaux sont des bêtes, Yéri-Han3; l'homme avec l'âge apprend la raison. Tu ne sais pas encore cela, mon garçon, tu l'apprendras plus tard. C'est bon pour la jeunesse de se battre à tort et à travers. Les hommes d'âge, comme moi, se montrent rarement, mais quand ils se montrent, les autres voient que le vieux sang est comme le vieux vin : il ne pétille plus, mais il réchauffe. •
En parlant, l'oncle Conrad avait quelque chose de beau, et j'entendis dans toute la salle les vieux se dire entre eux : >
c Voilà ce qui s'appelle parler. »
Le grand canonnier lui-même, un iixstant, regarda l'on* .e d'un air de reépcct, puis il dit:
c C'est égal, j'aurais voulu vous voir à la fête, monsieur Stavolo. Puisque vous ne luttez plus, vous auriez jugé des coups.
—Tout cela, dit l'oncle, c'est pour faire entendre que je «uis vieux, n'est-ce pas? que je ne suis plus Jbon qu'à me tenir dans le cercle 'et à crier comme les femmes : « Ah I Seigneiu: 'Dieu... ils vont se faire du maL.. séparez-les I » Eh bien, tu te trompes; regarde-moi bien en face, Yéri, quand j'arriverai, ce sera pour \^ montrer ton maître.
— OhlohI
—Oui, garçon, ton maître; car c'est aussi trop tort d'entendre un homme se glorifier hautement; mais aujourd'hui je suis venu
pour acheter des petits ooohong chez la mèx^^ Kobus. . . . . .. : ^ . .
—Des petits -pochons! » s'écria ï^ri-fl^ en poussant un éclat djQ rire. , \ r , .•:,,!
Alors l'oncle se leva tout pâle en.ç;^!^!^ d'une voix terrible :
c Oui, des petits cochons^. braiUar^l Mi^je ne me laisserai pas marche^ sur le pie4^tout vieux que je suis, I^ève-toi dppç^, lèyer^loi, puisque tu n'es venu que povir ça,.puisqiie ta me défies I »
Et d'un ton plua grave, regardant toat^la salle: . ;,, ;..
« Est-ce qu'un homipe dçmpn âge,^ par VArnité, par amour de la bataille, pu autre chose sotte pareille, serait arrivé tout ,^9rè9. Jl Kirschberg ? Non» ce n'est pas possible ; il n'y a qu'un fou capable de pareille obiDse; ^^éfôi^ venu pour mes affaires ; mpn jaeVjeU;feut'le dire. Mais, vous l'avez vu, ce jeune hoouQ^â0 moque de mes cheveux gi'is. ^ feiaaî. qu'il vienne, qu'il essaye de mejeu^rser!*
—Ceci vaut mieux que d^ paroles ^ s'écria Yéri-Hans; moi je suis pour ceux qui fl'avan? cent hardiment, et je laisse )^s femmes pai4^ ensuite. » , ; ;.
Il sortit de sa place, et di^à tout le taotoadt) rangeait les bancs et les tables aux muFtiOP disant ; ' »f
« Ce sera cette fois une vérita^ bataillai une terrible bataille ; le père Stavolo e^t eocoir^ fort; Yéri-Hans aura de la peine. » . ; :;
L'oncle Conrad et Yéri^ seaUs an.piilieu. de la salle, attendaient que tout fût en prdftf* Madame Diederich et les servantes .s'étaient sauvées dans la cuisine ; on les voy^ti daas l'ombi-e, regardiorles^ unes par^dessus les; autres.- . ' •■'•.,;, . ') . ,
Moi y je ne savais plus qi^ penser; je at^ tenais debout, dans un^coia deJa feuôlre» xe* gardant le canonnier, qui me paraissait al^rs plus grand et plus fort qa'auparayant. Et je me disais en moi-même qu'il avait une figure de lion, avec ses moustaches hlopâesi d'ua Jion joyeux, qui est sûr d'avance de toutrenvei*ser, de tout avaler : cela me faisait frémir. Ensuite, regardan t l'oncle Com*ad, large, trapu, carré, le dos rond^ les i)ras gros connue. d^ jambes, le nez en forme de crampon, et s^ lîheveux plats descendant sur le front jusqu'aux sourcils, cela me rendait un peu de confiance, et je croyais qu'il finirait tout de même par être le plus fort. Mais, en même temps, je sentais froid le long du dos; et tout lé bruit de ces tables qu'on i*eculait, de ces bancs qu'on traînait, me tombait en quelque sorte dans les jambes. Je regai*dais à droite et à gauche, pour m'asseoir, il n'y avait plus de
D'UN JOUEUR DE CLARINETTE
chaises; toute la grande salle était débarrassée, et les gens, debout sur les tables, la tête près du plafond, attendaient. Yéri-Uans ouvrit ^on habit et remit sa casquette à quelqu'un pour la tenir.
t Attrape, Kasperl » me oWarbndeenme jetant son feutre, qui tomba à tel*re.
Cela rae parut de mauvais auguré, mais, lui, n'y prit pas garde ; et Tetroussant les niaiïdiesf de sa veste, comme lorsqull travaillait à la vigne :
« Qu'on n'aille pas me soutenir plus tard, dit -il encore, que jai provoqué ce jeune homme ; c'est Yéri qui m'a défié.
—Oui, oui, je pi^ends tout sur moi, s'écria le canonnier en riant.
— ^Vous Tentendez, dit Toncle. Eh bien donc, à la grâce de Dieu 1»
En même temps , il ari'bndit soïi dos , la jambe gauche en avant et demanda :
« Y es-tu, Yéri?
— Oui, monsieur Stavolo. •
Et ils se prirent aussitôt au collet de la veste, à la mode des Alsaciens, sans se toucher le corps. Il faut que les collets de leurs habits aient été d'un bon drap, car d'abord l'oncle Conrad enleva Yéri-Hans de terre à la force des poignets , et le tint amsi un instant comme pour le lancer au mur; puis ce fut son tour d'être soulevé de la même manière. Tous deux retombèrent d'aplomb. On ne respirait plus dans la salle.
« Tu as de solides poignets, dit l'oncle, je dois le reconnaître, hé î hé! hé!
— ^Et vous aussi, monsieur Stavolo, » dit le canonnier.
Presfque aussitôt, Toncle le pousàa de toutes ses forces, les bras en avant et la tête en bas, ocMM me Un taureau qui veut enfoncer quelque chose avec ses cornés; il essayait de le lever en même temps, ruais Yéri-Hans, penché contre lui, glissa sur ses pieds tout le long de la salle avec un bruit de rabot ; et à peine roncle eut-il fini de le pousser que, jetant un cri sauvage : i A mon tour! • il repoussa l'oncle de la même manière, sans parvenir à le renverser. Et quand il fut au bout, tous deux se levèrent en se regardant le blanc des yeux, et l'on entendit toute la salle reprendi'e haleine. On voyait les traces de leurs clous sur le plancher. L'oncle Conrad était pâle, le canonnier rouge comme une brique. Ils se lâchèrent un instant, et Yéri-Hans dit d'un ton de colère :
• C'est bon I
—Tu es déjà las? fit l'onele.
— Ahl las... las... »
Et, dans le même instant, il reprit l'oncle
Conrad au collet, en le secouant, comme pour essayer quelque chose; l'oncle l'avait aussi repris. Ils s'observèrent ainsi plus d'une minute, en riant d'un rire étrange. Puis, tout à coiPîp, Yéri attira l'oncle avec tant de force, qu'il eut besoin de se pencher en arrièi^e pour résister, et comme il se penchait, Tautre, poussant un cri sourd du fond de sa poitrine, se jeta sur lui* brusquement, de sorte que l'oncle Conrad, qui ne s'attendait pas à cela, fut culbuté les deux jambes en l'air et les épaules sur le plancher.
Mille cris de triomphe s'élevèrent alors de toutes les tables, et Yéri-Hans se frotta les mains en se gonilant les joues jusqu'aux oreilles; il avait eu de la peine, car ses yeux étaient rouges comme du sang.
L'oncle, les lèvres pâles et tremblantes, se releva; mais il était à peine debout, pour recommencer la bataille avec acharnement^ que sa jambe plia, et qu^l dut s'appuyer contre une table pour se soutenir. 11 se fit aussitôt un grand silence dans la salle, et Yéri demanda:
* Qu'est-ce que vous avez donc, monsieur Stavolo? Est-ce que vous avez mal?
— Va-t'en au diable, mauvais gueux! cria l'oncle, tu m'as cassé la jambe. Ahl le bandit, il m'a pris en traître, et voilà que j'ai la jambe •cassée! •
En entendant cela, je m'écriai :
« Seigneur Bleu! mon oncle est estropié; vite un médecin f »
Et Yéri-Hans, remettant sa casquette dit :
ft J'en suiâ bien fâché, monsieur Stavolo, oui, bien fâché; vous avez tort de vous mettre en colère; je ne l'ai pas fait exprès.
-*A.h! le gueux! il me casse la jambe avec ses tours, et i^ ose me soutenir qu'il ne l'a pas fait exprès î dit l'oncle, qu'on avait fait asseoir, et qui grinçait des dents pendant qu!on lui ôtait le soulier. Tu me répondras de cela, Yéri, tu m'en répondras f
—Oui, monsieur Stavolo, quand vous voudrez, dit Yéri-Hans; mais vous avez tort de tant crier; pai'ole d^honneur, cela me fait de -la peine. »
On voyait qu'il disait la vérité; mais l'onde^ qui croyait remporter la victoire, ne pouvait comprendie cela. . ;
«Va-t'en! va-t'en! disait-il; de te voir, ça me retourne le sang ! Ah!. le bandit, estropier un homme de mon âge! »
Alors Yéri-Hans sortit tout triste, et, coxnjne on avait ôté le soulier et le bas à l'oncle Conrad, Summer, le charcutier de la petite place, s'agenouilla devant la chaise, et se mit à tâter la jambe du haut en bas. Tout le
GONPIDENCËS
D piuvrc pire '.... iPagv ÏC.)
monde ea cercle regardait. La colère de l'oncle passait vite; il bégayait :
• Être boiteiu maintenant pour le restant de mes jours, et par la faute de ce banditi Ah I quelle mauvaise idée j'ai eue de venir acheter des petits tochons à Kirschbergl... Ahl le brigandl... Moi qui buvais là tranquillement sans penser à rien ! Encore si ce n'était pas un tourde régiment qu'il a rapporté d'Afrique, le gueux, pour estropier les gens de bien I •
Le vieux Suibmer, avec son bonnet de coton et son tablier blanc, titait toujours, et finalement il dit :
« Des 08 caBté8,je n'en trouve pas, mais une grosse entorse.
— ^Une entorseî Qt l'oûcle.
—Oui, c'est encore pire qu'un os cassé,
monsieur Stavolo. Il faut bien vito mettre le pied dans un baquet d'eau froide ; car, voyei- TOUS, si l'on tardait longtemps , on pourrait être forcé de couper la jambe. >
L'oocle alors me regarda, tellement pAIe, que je sentis les larmes me remplir les yeni; il voulut parler, mais il ne put dire que deux mots:
• De l'eau, Kasperl de l'eau, bien vjtel •
le courus dans la cuisine, où la servante ZetTen était en train de pomper un baquet d'eau ; c'est moi-même qui l'apportai dans la salle, et l'oucle y mit le pied ea grelottant; c'était de l'eau de roche, froide comme la glace.
Madame Diederich dit alors :
■ Vous ne sauriez croire, monsieur Stavolo,
D'UN JOUEUR DS fiLAHINETTE.
Je n'assis lur mon vi
combien je suis désolée gu'uD pareil malheur se soit passé daas mon auberge 1
— Ktmoi encore plus! cria l'oncle viaimenl fâché.
— ^Vou8 coucherez ici î
— Moi, coucher à Kirschberg? Jamais I Je ne resterai pas ici plus d'un quart d'heure. On ne me reverra plus dans ce gueux de pays. Dieu me préserve de venir jamais acheter de petits cochons dans un pays pareil. >
Tous les gens de l'auberge s'en allaient l'un après l'autre répandre la grande nouvelle; au bout d'un quart d'heure, il n'y ava^t plus dans la salle que l'onde Conrad, Summer, les serrantes et moi, car madame Diederich était aussi^sortie pour dire an domestique d'at* teler.
« Monsieur Stavolo , vous feriez bien do rester, dit âummer; il serait dangereux de vous mettre en route.
— Gela m'est égal, dit l'oncle ; j'ai ce pays en horreur.
— Vous êtes décidé I
—Oui.
—Eh bien I nous pouvons sortir la jambe du baquet et mettre du linge mouillé autour, cela fera le mémeeffet jusqu'à votre arnivée là-bas. •
Il regarda la jambe et dit encore :
• C'est une grosse entorse. >
Puis il l'entoura de linges, que nuarjame
Diederich venait d'apporter. H ^'ersa de l'e'
dessus, et l'on transporta l'oncle, dans u^- -"J
tfiuil, jusqu'à la voiture. On le mit de •* ^^" ■
-*nère, la
CONFIDENCES
jambe-fiBr-uDe ^oU« de paiUe, £t c'est moi qui
Ppi.SltfJ'O^eï. j-,.. ■,,,,,,„,,„■. „^ ,;,,,
, ,7out,lp .vi.U(^e.ët3U aux Iei)étré9i poi'ir nbiis/
voir passer. Madame Die^éricti' ïie ppla: )pa'8
ile.^ flO,te,^t,|^Are.Summei' cri'i':' "'''', ,'■ ' , . • J'j^ai. vpjj^i Voir un jie .'ces Wiiatre matins,
çïoiisiBttrÊÇav(jl95.sàyou|,âe vos iiouvéne's.- ■ .,^,--T:P;t(^v)»p^/ç'ep,V, Son'!''Ot TônH^
quWï'- ,des,,d9ntç,'/Car,il aViit ft'Oîd. pèpécHé-
toi,,K3flP.er. '• :îyi 'ï^Ti-'X. ' ' '"'
Nous partîmes à (ravera'lé village ad grand
galop; l'oncle était honteux de voir tant de
monde sur les portes et criait :
I Comme les gens sont bétes k Rirschberg;
on dirait qu'ils n'ont jamais vud'entorse I...
Cela peut arriver au premier venu de glisser. • )rs. sur, la ip' et hé dit lé rendait î^'chévâiix, Ihéurâ^il-y lii, 'puisque 'àa, ëi que «j terribles fét hdmmé^ i qufe nous Ijeures du i a 'gaucTie ticontre" du it autre' ije ' b'beygè dis '
■réiér p'oiir t en voyant '
turé ét'moi tû'âd'tbut i^réB'dè'Ia ieVàl^llifes'
i nous' Voir i Cdni-ad la
-ce que tu as, mpp pète?
, T-Rien, Margrédel, répondit l'oncle; èe n'est rien, j'ai glissé.
,• — Glissé I ou donc, mon Dieu? ' , — Dans J'auberge du Cruchon d'of, et ça m'a fait, une petite entorse, voîîâ tout. ■• ,Wai!8rédel voyait bien à Dolre nîihs que c'étî^il, plus grave qu'il ne disait; aussi, sans ■^couler dâvantaga, se mit-elle à c-riei- i »., Orchel'/ Orcliall vite, vite, cours.' chefther
■ , "tnann,! • M. î*''- 'cendit de l'escalier et grimpa sur la Elle ae^ 'isant d'une Toix bÎ tendre : « Mon voiiui-e, en *»-
pauvre père ! mon pauvre père I ■ et en l'embrassant tellement, qûëj" aurais souKailé'3'étie âW pïaèeavôc soi'fe'hWrStf' ■ ■'■" .■■ ■
■ Lti jiâràissalt attéo^rî :
« Ce if«st rien... ce n'ebt pasdasgereoi, ' Margrédel, lâl^iMl'; seulsrâeiitjè'Dtfpeoxpu descendre 'tout seul; ilfiutohérchâr leviaui Riiêmér'etlô gr&ad Hirecb poarni'aiden'f 'D^jâ plusieurs VotelHM' êlAient eortiet de IéUi% bai'aques AuX' critf âe Uat^iédâJ. On ^ l'oncle sous les bras et soin les jambes, eVen té ports dé ta sorte;'Ià téta m bas, josq&'au hàutde j'escalier; ;
Margrédel pleurait àcIiaQddB bi^es. Ordid était partie, et l'oncle se trou'TKit: étendit soi lo'lit depuiB" quelques tniflutes, jesfeaétres ouvertes, «t la moiCJé deâ oomra{wea«utoiu de lui, pai-lant tobtesà la Tcrïs, disanLqueteldaDC d'œuf, les oignons hachés avec du persiljde l'hulIe^ de tiûix Avec du potvre étaieut tout ce qu'il yavaitds m'iëux poilrJBS Botonss; et l'an ne savait qudl choisir parmi toutei ces choséa, lorsque le dOôtsar liehmsnn entra, 'disaiit : ■ >
t. Qu'on cohimaace d'abord pax évacuer U 'chambre ; je n'aime pas à entendre tôntès ces pies bavarder autour de moi; > -
Puis 's'approchant de l'oncle Coorâd, qprile Ye'Êafdtiit les yeux écapqoillés : -i ;■
' 'Eh'bien! monsieur StavoJo, fit-ôl :eD ii(i serrant ta maiu, que diable avons-nousî
—J''ai glissé, dit l'oncle, j'ai g^sôdaiK la ■Éalle de l'auberge du CfueAÔti Sor, à KJrsdi* "bei'g, et cela m'a dérangé le pied.
—Voyons. Venez ici, Ka^ter, et que madfl> moisenê Margrédialnous fasse leplaisir d'allâr voir ce qui be passe daae la chambre yoisiae,< dit Letimàtin. ;
' Après quOl'il se ïnit à défaire - lea tinge» de ta jambe , regarda: et dit :
c C'est bel et bien une bonne entorse. Ccminent'di&Uâ, pdre Stavolo, vous, -iiie Homme si solide, avez-voiispu, dads une saHèj.sur on plancher, attraper uoe entorse pareille, d'avant eu arriére, car -vous avez glissé lïrutquement d'avant en airiére, «el» se Toit;il n'y avait donc rienjwur vous retenij'î .
—Cela s'est flût; dit- l'oncle- âpeèe. avoir ruminé quelques secondes, par uQ-«oupde traître.»
Le docteur Lefamann se redressa àe toutsù hauteur eu disant :
■ Obtbment l un coup de tralteef
— Oui', monsieur Lebmann /-c'est fat- pure vérité ; Ea^er est là pour le dire. • ' ' i ' .. .
Alors il raconta comment nous étioms parte le matin, avec lidée d'acheter des petit* cochons & Kirscht)erg, chez la mère Kobus;
D'UN JOUEUR DB CLARINETTB
comment Yôri-Hans Tay*!^ atUquâ par surr prise dans la salle du Cruehmd'or, et comment Uav«t gUssé.eurun noyau de prune; ce qui uj^»dout« lâtait cause dfi son entorse.
. '•:AtiJ )3on,:ban, maintenant je comprends, dit le<dt)QtQnri«a riant un peu; nous avons TDulu' essa;eiriDtOs Ëprcea, père Slavolo, cela ner^uBaitpas^toiijours, vous avez eu le dessus asseï longtemps, et...
-rtiKoo».n*Q, cria l'oncla tout honteuj, Kasper est là pour dire que Téri-Hans ma pris en tiaUra,.âtque sans le noyau... N'estce-pas, Kasper? p
JâaavaiB rien TU de cea choses; maisl'oucie Coirtd me paraissait bien assez malheui-euz areb actn entorse, sans aller le contredire encore. ■ .
• C'est clair comme le jour, lui dis-je ; le eaasmiier vous a d'abord attiré pour vous tendre la jambe, ensuite il vous a poussé en arrière, et tous avez glissé sur le noyau.
— Oui, il m'a tendu la jamb»,.. c'est un banditl Mais si lejioyau n'avait pas été làl... --rSnfia, a'importel L'entorse est forte, dit 'Lehmann, elle pourra vous tenir six semaines sur le ilsnc, si vous commettez la moindre imprudence. Vous avez bien fait de mettre le pi^ dans l'eau ùtude, seulement le bandage ne vanbvieR. ■
Alors il lia le pied de l'oncle Conrad tellement.bien, qu'il aurait pu marcher; mais il lui recommanda de ne pas bouger et de mouiller le linge le plus souvent possible. Cela lait, le docteur sortit comme il était venu, disant qu'il reviendrait le lendemain.
L'onde Stavolo était consterné de voir q^e Lehmann avait découvert la vérité d'abord. C'est pourquoi, quaadDoua.fâaiesseul8,ilms dili ■
I Ces médecins ne valent pas la carde, po|ir les pendre; on a beau leux dire la vérité.cept. &M8,ils ne croieat à rieiL Puisque c'est çom^^e cela, je ne dirai iduB rien du louUquatid.on me demandera comment la oho^e s'est passée, je répondrai : ■ Demande» à ^qpçr,. il »^H lùen qae c'est par ua coup de traître cpi'ou m'a renversé;' il a tout vu, le exochet daps me» jambes et le noyau! Mais il ne convieptpas que je le dise moi-même, car j'aurais l'air de vouloir m'escuser, de me défendre avec '^ langue; celaoepeutpas aller. Kasper, tu diras la pure vérité, comme bi l'as dite k Lehmann, Toûàl Et maintenant laisse-moi^ tranquille , tontes rat' choses m'ont chagriné, j'oi.spmmelL >
Jetortis de la chamlsra, et trouvant Uargrédel qui pleurait près de la fenêtre, sa jolie figure dans les maina; je lui dis que Ïéri-Uans
était cau^ede.tout;^ qu'il avait, ^tk^hS' s6n> père, qu'il l'avait' dèÛ^, et flnalffâie'^ti^nfetsô par un coup de traître. '-■■•"-'■ r -^i-; :■ Elle ne répondait pas et sa'iiglolItàH^^'cnirs;' Au souper, elle prit son' asjsièttQet^ àlta se mettre près do son père . pour 'lè'îvèillër;' et moi je soupai seul, pensant ime 'M'avgrëdél ne se fâchait pas assez contre Yerf-Iïans.'et'i^fd'à sa place je l'aurais iqaaâit mille et tdioie-t'ofà.
Le bruit de ces événemeiiisVMfll -rféfeilndu dans le pays, la réputation'de l'oln'dfe DjiitAd en fut singulièrement dimlQuéel'On h'ë'pail^U plus que de Téri-Hans ; on cèttlii^tt' À"t6't6è extraordinaire, on disait qtie toiis'lé's 'atltr^ n'étaient rien auprès de liii. '•■:''■■'' - -■
Vers la même époque, l'onçWCftnï^d M'unit à faire des réflexions profpnâég sùT la vanité des choses humaines. Il rêvali^'du mntin au soir, et souvent, quand j'étàî'a' assis prôs'de son lit, il commençait à dife. ' ',
« Kasper, plus j'y pense etjlus je'vûisqftfe les hommes sont des fous d^ s^échîoei- cominb Us font. Qu'est-ce que la gloire? Je te lé demandé un peu. Je me rap' curé Jéronimus criait tou c'est la fumée de la fuméj êtes fort, vous avez de la g autres ont peur de vous, p veulent ^ns oser le dire:
,diev?i|.ez,yiçu:^,,ou qu'il vc^i sur, .ujt^flyaii; par Tias'atd ' Ef. pourT argent, c'est là- ni ,Bert d'avoir du, bieu'. qu*i ^n proûte/î ,î|Ioj,par éxém; pie sert, d'avoir quiuze'aipcuH» uc l^lm, puisque je ne, peux plus aller les voir? A' quoi me, ?çrf d'avoir ^u vieux vin' dans' ma' cave, puisque Lehmann me défend d'eri liô'ité, de peut" d'ppflammer mon entorSeî À h'^P^ ™6 sert tout ce que j'ai maintenant? 'J'aftoerais autant n'en avoir que la moitié et potiyoïr en joUpir! Pour le reste, on en peut dire autant, car autrefois j'avais une bonne fGirïirïé que j'qiu^lft; et j'aurais eu du honneur fle vivre avec elle jusque dans mes vieui j'oiirs ; tous mes biens m'auraient fait c^f fois^plus de plaisir, §i j'avais pu Ips ^voir' avec Christine ; mais c'est du temps perdu quand on parle d'elle, puisqu'elle est mortel Sait-on seulement bien si elle pense à nous, si elle voit ce qui se passe à Eckerswirî Je le crois, mais je n'eu suis pas sûr. fit ma aUe Margrédel 7 je l'ai
CONFIDENCES
élevée, je l'ai fait danser sur mes genoux, je l'ai vue grandir, et c'était mon bonheur. Eh bien! Toilà qu'elle avingt et un ans; supposons que tu ne sois pas là, Kasper, un autre viendrait, il trouverait Margrédel belle, et il faudrait encore que je donne de l'argent pour qu'il la prenne en mariage. N'est-ce pas abominable cela, d'élever sa fille pour des gaillards qu'on ne connaît ni d'Eve ni d'Adam, et qui croient encore vous faire beaucoup d'honneur en se laissant graisser la patte î Je soutiens, moi, que tout n'est rien, et que sans notre sainte religion, qui nous promet la vie étemelle , il vaudrait bien mieux n'être pas. venu dans ce monde I •
Ainsi parlait l'oncle à cause de son entorse ; on n'avait jamais vu d'homme plus raisonnable , et je lui disais :
« Vous avez raison, mon oncle ; seulement il faut faire comme tout le monde, et se marier, puisque c'est la mode en Alsace. Quand vous serez guéri, vous penserez autrement; vous irez voir vos vignes , vous boirez du vieux kuUerU. Et moi, vous me connaissez, si j'ai le bonheur de plaire à Margrédel, nous resterons tous ensemble et nous serons heureux. •
L'oncle ne voulait plus voir personne du dehors: le vieux Brémer, le père MériAne et autres s'étant présentés, il avait dé' les laisser entrer.
e f&chait surtout, c'était d'entendre Yéri-Hans ; chaque fois qu'on pro- )n nom , il changeait de couleur et bëg&yait :
• Ahl le gueux... si je le rencontrejamais au détour d'un chemin I •
Margrédel ayant un jour voulu dire quelques paroles en faveur du canonnier, sous prétexte qu'il n'était pas cause de l'entorse, mais le noyau, il devint tout p&le et dit d'une voix soqrde :
■ Tais-toi, Margrédel, tais-toi; si tu veux m'achever, tu n'as qu'à soutenir ce brigand. •
Je reconnus alors que Margrédel aimait Yéri-Hans, et je bénis le Seigneur de tout ce qui s'était accompli, me disant en moi-même :
s C'est le bon Dieu qui, dans sa sagesse, a . fait ces choses, afin que l'oncle Conrad et le grand canonnier fussent ennemis l'un de l'autre I •
Et pendant que l'oncle trouvait que tout allait mal, je trouvais, moi, que tout allait bien.
Margrédel était triste, elle ne chantait plus à la cuisine, elle ne riait plus à table; elle rêvait, les yeux abattus.
I Ahl me disais-je en la regardant aller et venir tout inquiète, maintenant je sais pour-
quoi la bohémienne est venue à la maison ; je sais J>ourquoi tu rougissais, Margrédel, le jour où je te demandais : • Qu'est-ce que cette vieille est venue faire icit * Je sais pourquoi tu te rappelais si bien ce grand Ûond qui t'avait fait danser autrefois à Kirschberg ; je sais pourquoi tu t'attristes. Mus tout cela, Margrédel, ne sert à rien ; Yéri-Hans ne viendra jamais dans la maison du père Conrad Stavolo; non, non, c'est fini, Margrédel, il faut penser à quelque autre brave garçon qui t'aime bien ; ce grand canonnier est un gueui, poujrquoi t' obstiner 7 •
Je la plaignais intérieurement, et j'étais content tout de même ; je me disais :
• Quand Margrédel se sffl-a bien attristée de la sorte, elle oubliera l'autre, et je serai là pour la consoler. Nous nous marierons et tout . sera très-bien. Même un jour, dans cinq, six ou dix ans, quand nous aurons des petits en-, fants, et qu'elle sera tranquillement assise un soir au coin du feu, je lui demanderai tout à coup : « Hél Margrédel , est-ce que, dans le « temps, tu n'as pas eu des idées pour Yéri- • Hans, de Kirschberg? Dis-le hardiment; tu '
■ n'as pas besoin de te cacher. ■ Alors elle rougira et finira par répondre : • Gomment > peux-tu croire ces choses , Kasper? Jamais,
■ jamais une idée pareille n'est entrée dans
■ ma tête. >
Et, me figurant cela, j'en avais les larmes aux yeux ; je bénissais le Seigneur d'avoir inspiré l'idée de la bataille à l'oncle Conrad, pour avancer mon mariage avec Margrédel
Cela dura trois semaines. De temps en temps, l'oncle m'envoyait dehors voir si le raisin mûrissait ; je lui rapportais quelques grappes qu'il goiltait; mais il aurait voulu sortir, visiter la céte lui-même, préparer ses tonnes, retenir ses gens pour les vendanges. On ne saurait s'imaginer sa désolation d'être étendu là sans pouvoir bouger, et toutes les paroles qu'il inventait pour maudire celui qui l'avait mis dans cet état.
Le docteur Lehmann , avec sa longue casaque de velours jaune clair et son bonnet gris à visière relevée, les bras fourrés jusqu'aux coudes dans ses poches , et ses demi-bottes de cuir roux au bout de ses longues jambes en échasses, venait le voir chaque matin. .
a Cela va bien, disait-il après avoir levé le bandage. Encore un peu de patience, père Stavolo, votre pied se fortiiie, l'enflure disparaît; dans quelques jours, vous pourrez aotiii avec un b&ton.
— Dans quelques jours! criait l'oncle ; çaoe finira donc jamais?
— Eh I que voulez-vou^pour les entorses, iJ
faut de la patience. Je sais bien que c'est ennuyeux de rester étendu sur le dos, à rêver qu*il fait beau temps, que la vigne avance, que le raisin mûrit, qu'il faudra soufrer les tonnes, dresser le chantier, nettoyer la cave
• et graisser le pressoir; je sais tout cela, mais qu'y faire T Vous avez encore de la chance, maître Conrad.
—Comment, de la chance?
—Sans doute; la même chose aurait pu vous arriver en pleines vendanges; il aurait fallu laisser à d'autres le soin de tout ; et puis l'entorse aurait pu être plus forte. Enfin tout va bien; seulement du calme, maître Stavolo. v
Alors, passant la main sur sa longue barbe fauve en pointe, et souriant en lui-même, il entrait dans la grande salle et s'arrêtait toujours une minute à causer avec Margrédel,
* qui cousait près de la fenêtre.
c Eh bien f eh bien ! Margrédel, on est toujours fraîche et jolie comme un bouton de rose, hé I hé I hé I
— Ohf monsieur Lehmann, vous dites toujours de belles choses aux gens.
—Non pas, non pas ; je dis la vérité, je dis ce que je pense. Kasper n'est pas malheureux ; je voudrais bien être à sa place. »
Margrédel rougissait, et lui, riant, sortait en me serrant la main.
Voilà conmient les choses se passaient.
L'oncle Conrad n'y tenait plus, quand un beau matin le docteur, après avoir vu le pied, dit:
« Cette fois, monsieur Stavolo, tout est en ordre. Vous pouvez vous lever et marcher avec un bâton. »
La figure de l'oncle s'éclaircit :
• La jambe est remise? dit-il.
— Oui, il ne faut plus qu'un peu d'exercice pour fortifier les nerfs. »
Puis le docteur, se relevant, se prit à rire et s*écria :
• Seulement, père Stavolo, prenez* garde ; vous savez, il y a tant de noyaux dans le monde 1 U ne faut pas mettre le pied dessus ; ce serait pire que la première fois. »
L'oncle, en entendant parler de noyau, devint tout rougè.
« C'est bon, fit-il, les noyaux ne sont pas toujours pour les mêmes !
— Non, père Stavolo, mais il ne faut pas non plus les chercher, sans cela on les rencontre plus souvent qu'à son tour. Allons, au plaisir de vous revoir le plus rarement possible. •
Et sur ce, le docteur sortit en riant, et l'oncle Stavolo, s*asseyant sur son lit, s'écria :
t Ce grand Lehmann m'ennuie avec ses noyaux ; il a l'air de dire que Yéri-Hans m'a
renversé sans noyaux; je ne peux pas souffrir les gens qui se moquent de tout.
— Bah! lui iis-je, il vous a remis l^ jambe en bon état, qu'est-ce que le reste peut vous faire?
—Oui, mai^ je ne l'avais pas envoyé chercher pour me parler de noyaux. »
Malgré sa mauvaise humeur, l'oncle Conrad se leva, s'habilla, et, sans écouter la recommandation du docteur, il sortit le même jour, dans l'après-midi, pour aller voir ses vignes. Il revint au soir très-content et nous dit :
« Tout va bien ; mes deux jambes sont aussi sohdes l'une que l'autre. Allons, allons, il aurait pu m'arriver pire que d'attraper une entorse. Ne pensons plus à ces choses. La vigne est belle, nous aurons une bonne année, voilà le principal. •
J'étais très-content de voir l'onde Conrad entièrement rétabU.
Depuis ce moment jusque huit jours avant les vendanges, vers la Saint-Jérôme, qui se trouve être le patron d'Eckerswir, l'oncle ne parla plus de Yéri-Hans et ne s'occupa que de ses vignes, de ses caves et de son pressoir.
Moi je sortais souvent avec Waldhom; je gagnais de l'argent et je disais : « Encore deux cents écus, et j'aurai mes deux arpents de vignes, avec Margrédel. •
C'était mon bonheur de rêver à cela. Tout le long des chemins, en écoutai^ chanter les alouettes, je ne faisais que penser à mes noces. En revenant de chaque tournée, j'apportais quelque chose à Margrédel : un ruban, des boucles d'oreilles, enfin ce qu'il y avait de plus beau. Elle recevait tout cela d'assez bon cœur, mais plus pourtant avec la même joie que dans les premiers temps. Elle ne souriait plus, elle ne me remerciait plus et semblait dire : t C'est tout simple qu'il m'achète ces choses, puisqu'il veut m'a voir I »
Cette différence me faisait de la peine, mais je me consolais en songeant que l'oncle Conrad ne pouvait pardonner à Yéri-Hans, et qu'une fois marié avec Margrédel, elle oublierait Tautre et deviendiait une bonne petite femme de ménage. ^
Or, cinq ou six jours avant la fête d'Eckerswir, un matin qu'il faisait très-chaud, je jouais un air de clarinette dans la grande salle, mon cahier appuyé contre le mui, entre les deux fenêtres ouvertes. L'oncle Conrad
CONFIDENCES
fendait du bois dehors, au bas (^e Tesçalier, et j'enteadais Margrédel laver des assiettes dans la cuisine* Cela durait depuis environ une demi-heure» lorsque l'oncle entra en manches de chemise et se mit à se promener autour de moi tout rêveur. Et comme j'allais toujours mon train, tou,t jà coup, m'appuyant la main sur Tépauli?^! il nie dit :
« C'est. un Jbel air que tu joues là, Kasper; mais laisse un peu ta musique, causons; qu'est-ce que Içs gens disent de moi dans le village? »
Alors je déposai ma clarinette , et m'étant retourné sur ma chaise :
• Que voulez-vous qu'on dise, mon oncle? lui répondis-je. Vous savez bien que depuis votre entorse je n'ai pas été aux Trots-Roses.
— Bon, fit-il, tout le monde se réjouit de voir que Yôri'^Hans a manqué de me casser la jambe.
— Oh l comment pouvez-vous avoir des idées pareilles?
— C'est biffla, tu ne veux pas me faire de la peine; mais je me moque de tout le village. Fabord) sans le noyau qui m'a fait gUsser, Yéri-Hans en aurait vu des dures. Malgré cela, j'ai eu tort décrier contre lui; quand on joue et qu'on perd, on paye et on se tait. Enfin, ce noyau m'avait mis en colère; si Yérl m'avait renversé par sa force, j'aurais trouvé cela tout naturel; mais d*être tombé par la faute d'un noyau, c'est trop fort, surtout quand on risque de se casser la jambe.
-*-Sans doute , lui répondis-je. Ce qui est fait est fait, n'en parlons plus.
— Non, il ne faut plus en parler, Kasper; mais les choses ne peuvent pas en rester là. «
Je vis aussitôt qu'il ruminait d'avoir sa revanche; et le retour de Yéri-Hans, la joie de Margrédel, tout me passa devant les yeux comme un éclair*
t Qu'est-ce que cela vous fait, mon oncle, de passer pour l'homme le plus fort du pays? m'écriai-je. Qu'est-ce que cela vous rapporte? Pas un liard; au contraire, les gens vous en veulent; ils voudraient voua yoir les os cassés ; ils ne vous plaignent pas quand il vous arrive malheur, ils disent que c'est bien fait i
— Ah ! ils disent cela, répondit l'oncle Conrad; voilà justement ce que je voulais savoir. Maintenant, grâce au ciel, ma jambe est remise ; il faut que je revoie le grand canonnier.
— Comment, vous, un homme si raisonnable !
- —Raisonnable tant que tu voudras, Kasper. Est-ce qu'on est raisonnable parce qu'on garde (es coups sans les rendre? Non, tout cela c'est bon pour un joueur de clarinette, mais ça ne
me convient pas. Lève-*oi^ neye^; vienaici que je te montre quelque chos^. •
Il me prit par un bouton de ma veste et me conduisit au milieu de la s^Ue en disant ; ,
« Voici la fête d'Eckerswir^jua v|ént 4w cinq jours. Je n'aime pas à me batjt;^ .danp une salle d'auberge remplie de npyaux'^' de morceaux de pain, de fromage et autres cbbse^ glissantes. Eh bienl on ne-.pevit p^is ^puliaiteir de meilleure occasion pour lutter à bras-lecorps sur la place; et c'est ce que je ferai. /ai découvert un moyen de mettre ce canoijnier sur le dos. Tiens, Kasper, empoigne-moi soli dement, je vais te montrer cela; y es-tu?
—Oui.
—Tu me tiens bien ?
— Oui, mon oncle.
— Eh bien, regarde! •
En même temps, il me prit le bras gauche* au coude, me passa l'épaule au-dessous, et sans savoir comment cela se faisait, je sentis mes jambes tourner en l'air, et je tombai tout à plat de mon haut, croyant avoir les reins cassés. Cela m'étonna tellement, que je; restai plus d'une demi-minute bouche béante, sans pouvoir rien dire ni reprendre haleiue.
I Eh bienl criait l'oncle tout glorieux, as-tu vu, neveu?
—Oui, j'ai vu, lui dis-je en me levant, c est très-bon... mais vous auriez pu m'explîquer cela d'une autre manière.
— Tu n'aurais pas aussi bien compris, Kasper, fit- il. Voilà comment je vais m'y prendre avec Yéri-Hans; seulement, il faudr^ï rat;tir,er ici, et ce ne sera pas facile* Tu retourneras toi-même à Kirschberg rinvîtér, de nia part, à dluer chez npus le dimanche de la fête.
— Ohl pour .ça ^ non! m*écriai-je vraiment indigné; je ne vous ai jamais contrarié, j'ai toujours fait ce que vous avez voulu; mais amener moi-même Yéri-Hans ici, jamais ! jamais I *
— Allons, allons, calme-toi^ Kasper, j'enverrai Nickel, » dit l'oncle.
Et comme je voulais répondre, il ajov^; .
!« Tout, ce que tu pourrais djlre ou riça an tout, ce serait la même chose. U faut quà Xén- Hans vienne, il faut que je le voie les jambes en l'air, comme il m'a vu. »
Dans cette extrémité, je compris qu'il ne me restait qu'une ressource pour éloigner de plus grands malheurs.
a Oncle Conrad, lui dis-je, vous avez tort« Consultons Margrédel, vous verrez quelle pense comme moi. •
Et sans attendre de réponse :
« Margrédel! m'écriai-je en ouvrant la porte
D'UN JOUEUR DE CLARINETTE
de la cuisine, écoute; sais-tu que ton père veut encore se battre avec Yéri-Hans, qu'il veut Tattirer ici pour réxtei^miner? »
Je croya*é natureltement qu'elle allait crier en levant les mains au ciel, et supplier son père de rester tranquille, car pins elle aimait Yéfi et roncïe Conraîà, plus elle devait les empêcher de se battre; mais allez donc vous fier aux femmes 1 Margrédel, pour la finesse de Poreille, n'avait pas sa pareille, et je crois q\i*elle était dertiôre la porté; car, étant entrée, elle écouta son père tranquillement, le tablier sur les bras, sans s'émouvoir. L'oncle Conrad se mit à lui dire qiie ôé serait !a plus grande honte s'il ne renversait pas Yéri-Hans, qu'on mépriserait les Stavolo, qu*il n'oserait plus se montrer aux Trois- Roses j ni nulle part, etc., etc:
Pendant ce discours, Margrédel regardait à terre comme une innocente, et lorsqu'il eut fini: « Tu as raison, mon père, dit- elle doucement, oui, je ne peux pas dire le contraire; mais Yéri-Hans n'oserait pas venir, car il sait bien que tu as glissé sur un noyau, et n'osera jamais à*empoigner avec toi sur la place; c'est sûr, tu verras.
— Eh bien I s'il ne vient pas, s'écria l'oncle, la bonté retombera sur lui. • Et se tournant de mon côté :
« Tu vois, Kasper, dit-il d'un air joyeux, tu vois que Margrédel a plus de bon sens que toi; elle sait bien ce qui convient, elle voit que j'ai raison. Allons, continue ton air de clarinette, moi je vais dire à Nickel de prendre son bâton et de partir tout de suite pour Kirschberg. »
n sortit ; l'innocente Margrédel rentra dans là ctiïsine, et je restai seul tellement consterné de ces choses, que je pouvais à peine y croire. Durant plusieurs minutes, je me représentai ce Yéri-Hans arrivant tout fier, tout glorieux, le pôiilg sur la hanche, souriant à Margrédel et mé regardant du haut de sa grandeur : j'en étais suffoqué, et tout à coup je courus dans la cuisine en criant :
c Mais à quoi penses-tu donc, Margrédel? Mais ce gàeux de canonnier va estropier ton père! Mais c'est abominable, une conduite pareille f Tu vois bien que ton i)ère est le plus faible, puisque l'autre Ta bousculé comme une mouche , et maintenant tu veux qu'il vienne recommencer? i
le pleurais presque en disant ces choses; eÙè ne s'en émouvait pas du tout et continuait t^nquxllement à lever le couvercle de ses marmites et à goûter. ses sauces; je voyais aux couleurs de ses joues et dans ses yeux qu'elle éprouvait une grande satisfaction, et cela m'indignait de plus en plus.
< Bah I fit-elle enfin, tu vois tout en noir, Kasper. Le père a glissé sur un noyau; cette fois ce sera tout autre chose.
— GHssé SUT un noyau f II n'y avait* pas plus de ùoyau que dans le creux de ma main ; l'oncle à trouvé cela pour s'excuser auprès du monder; je ne pouvais pas le contredire. Mais si Yéri- Hans arrive, il en trouvera d'autres de noyaux sur la place, dans les rues et partout! »
Au lieu de toucher Margrédel par ces judicieuses observations, je la rendis encore plus obstinée ; elle se mit à essuyer ses assiettes et me répondit d'un air d'indifférence :
« On verra! Qu'il y ait des noyaux ou non, je tiens pour mon père ; Yéri sera renversé ! Je suis sûre qu'il sera renversé, s'il ose venir, mais il ne viendra pas. »
Etcommedans ce moment j'entendais Toncle revenir, il fallut me taire. Je rentrai dans la salle, je pris mon cahier et ma clarinette sur la table, et je montai dans ma chambre comme un fou, sans savoir ce que je faisais.
Là-haut , je m'assis sur mon vieux bahut , la tête entre les mains, avec une envie de pleurer et de gémir qui me crevait le cœur. Je commençais à comprendre que nos plans pour l'avenir s'en allaient au diable, et cela par la faute de cet oncle Conrad, que j'avais toujours considéré comme un être msonnable, et qui me paraissait alors, avec son amour de la gloire, le plus insensé des hommes.
C'était le commencement de la fin.
A midi, pendant le diner, l'oncle ne fit que raconter les bons tours qu'il avait découverts pour remporter la victoire; Margrédel l'approuvait à chaque parole en penchant la tête et s'extasiant; elle répétait sans cesse :
« Pourvu qu'il vienne... pourvu qu'il n'ait pas peur de venir... mais il n'osera pas I «
Et l'oncle disait dhm ton ferme :
c S'il ne vient pas, tout le pays saura que j'ai glissé sur un noyau. »
Moi je pensais : « Dieu du ciel, est-il possible d^être aussi simple à l'âge de cinquante- trois ans I S'il avait le bonheur de renverser Yéri- Hans, il en mourrait de joie. Et cette Margrédel, comme elle mène ce pauvre vieux, en lui faisant croire qu'il est le plus fortl Voilà comme elle m'aurait mené toute ma viel »
Oh I que cet esprit de ruse me faisait de la peine!
Malgré cela je trouvais Margrédel belle. J'aurais voulu m'en aller, pour ne pas laisser paraître ma désolation; je voyais dans seis yeux qu'elle devinait toutes mes pensées, mais que, par finesse, elle faisait semblant de ci*oire que Yèri-Hans ne viendrait pas, tandis que la bohémienne, peut-être depuis un mois,
CONFIDENCES
ir Yiti, SI l'mnocenU Mirgrédel, v<
lui donnait des nouTelles du canonnier : je voyais cela, j'en étais presque sûr, et il fallait rester.
Ahl que j'aurais voulu apprendre que le grand Yéri était tombé du haut de sa grange la tête en avant, ou qu'il s'était fait casser les reins par un plus fort que lui ! Quel n'aurait pas été mon bonheuri Mais aucune de ces choses n'arriva, et maintenant il faut que je raconte la fâte; — puisque j'ai commencé, il faut que je Suisse.
La réponse de Eirschberg arriva le soir
lu dJtM, bien iQr ! (Pige 3G.)
même, vers huit heures. Nous étions & souper, lorsque Nickel entra le bfltou à la main, et nous annonça que Yér'-Hans acceptait le dîner de M. Stavolo, qu'il était content de le savoir rétabli de son entorse, et qu'il se ferait un véritable honneur de lutter avec lui sur la place d'Eckerswir, devant tout le monde.
Ces nouvelles remplirent Margrédel de joie, mais elle était bien trop maligne pour le laisser paraître.
■ Voyez pourtant, s'écria-l-elle d'un air étonné, Kasper avait raison I Je n'aurais jamais cm que Yéri-Hans viendrait, non, je ne l'anrais jamais cru. •
L'oncle Conrad, dans son enlhousûsme, voulut me montrer tout de suite plusieurs nouveaux tours qu'il avait inventés pour abil-
D*DN JOUEUR DE CLARINETTE
Elle regardait Yjri-Hiuu BuMkenl, comme pour lui nppeler qii«lf|iM chose. ( Pige 39.;
tre le grand canoDDier , mais j'en avais bien assez.
« Herci, mon oacle , lui dis-je fort triste, je TOUS crois sur parole ; montrez ces tours à Yèri-Hans lui-même, moi je n'y connais rien. Tout ce que je souhaite maintenant, c'est qu'il n'y ait pas de noyaux sur la place. •
Et disant cela, je sortis de la salle dans une désolation inexprimable.
c Attends donc, Kasper, attends donc 1 > me criait l'oncle.
Mais je ne tournai seulement pas la tête ; j'aurais voulu tout voir au diable, Ïëri-Hans, l'oncle, Margrédel et moi-même; Je songeais à me sanver en Amérique, en Algérie, n'importe où.
SjB lendemain commencèrent les préporatillB
de la fête ; on se mit à blanchir la grande eallu, à récurer les tables, les bancs, à laver les fenêtres , à sabler le plancher. On aurait dit que Téri-Hans était un prince, tant l'oncle Conrad s'inquiétait de le bien recevoir. Hai^rédel fit venir Catherlna Vogel, la cuisinière du vieux curé Bockes, pour préparer ses k&cMen, sea hougelhof, ses tartes à la crème et au fromage. La cuisine était en feu de six heures du matin à neuf heures du soir.
Et voyez la ruse des femmes : plus le moment approchait, plus Margrédel me faisait bonne mine, sans doute pour me tenir dans l'incertitude et m'em pêcher de prévenir l'oncle de ce qui se passait.
• Hé I Easper, qu'as-tu donc d'être si tristeT me disait-elle i Easper, ris donc un peu. Al-
CONFIDENCES
Ions, allons, je Toudiaia bien savoii ce cpii te chagrine.,»
Elle riait de sî bon cœur, en me montrant ces petites dents blanches, que j'étais forcé de paraître gai, les larmes âvlx yeux. Quelquefois même je me traitais d'être défiant^ je me disais : . r
a Est-ce que Margrédel . serait capable de se contrefaire à ce point, de me regarder d'un air d'amour, si dans le %nd elle ne m*aimait pas un peu? Non, c'est iinpossible ! C'est mal, Kasper, d'avoir des idées pareilles. »
Et je cherchais toutes les raisons pour me donner' tort, .pour me faire éroire que Margrédel m'aimait, qu'elle ne pensait pas à Yéri-Hans, qu'elle faisait ces choses pour m'éprouver, pour me rendre jaloux ; enfin j'inventais mille explications de sa conduite, pour Taider à me tromper; mais toujours, toujours je voyais clair, et je me disais en moi-même : • Pauvre Kasper I pauvre Kasperl Tiens, vat'en. I cela vaudra nçiieux : à quoi sert de Vaveugler? c'est l'autre qi^'elle aime; c'est parce que l'autre arrive qu'elle chante, qu'elle danse, qu^élle rit et qu'elle prépare toutes ces friandises. Est-ce qu'elle en a jamais f^t le quart autant poiîr moi? » ' . ,
Ah I qull est triste de penser ces choises et de n'être sûr de rien I Si l'on était sûr , on prendrait son sac et l'on partirait; et plus tard, à la suite des temps, on finirait tout de môme par se consoler. Voilà ce que j'ai pensé depuis bien souvent.
Ce qui m'étônnait le plus, c^était la cotitHahce de Margrédel ; car, d'après ce que j*avals eu soin de lui dire au sujet du noj^au, elle devait savoir que Yéri-Hans renverserait son père, et qu'alors toutes les înyîtations, tous les compliments et toutes les marques d'amitié de l'oncle pour le grand canonnier se chànget*aient en haine et en malédictiohs. Ceux qui connaissaient le caractère de Tonde Conrad,, son amour extraordinaire de la gloire, et son chagrin d'avoir été reiiversé, devaient prévoir ces choses, et Margrédel, avec ssr fineâse, savait bien que si Yéri-Hans remportait encore une fois la victoire, il n'oserait plus mettre les pieds à la maison^ et que s'il venait la demander en mariage ^ l'oncle serait capable de le recevoir à coups de fourche ; c'était très-sûr ! Eh bien, Margrédel ne s'en inquiétait pas; elle était joyeuse : je devinais encore là-dessous quelque ruse abominable; je soupçonnais la bohémienne d'être revenue, j'avais toutes sortes d'idées pareilles, et je finissais toujours par me dire : « Pourvu que l'oncle soit battu, pourvu que Yéri-Hans le bouscule ; alors tout ira bien; Margrédel aura beau gémir, elle aura
beau s'attrister, pleurer, l'oncle Jirestera ferme comme vm roc : rien qu'à vpir le canonnier, il entrera dans de grandes fureurs. Cest malheureux qu'il doive encore être battu ; mâî$ c'est ce qu'il y a' de mieux pour là satisfaction de tout le monde. »,
Et je' reprenais confiance dans cette idée; je riais même un peu f[uand elle me passait par la tête. Que voulez-vous ?ïorsqii*on. tombe, on se raccroche à toutes les branches, et Ton ne réfléchit pas longtemps sî c'est bien.
Jusqu'à la veille de là fête» Margrédel me fit bonne miné. Te me rappellerai toujours que ce soir-là, vers six heures, quelques instants avant le souper, comme jf rêvais assis contre là boîte de l'horloge, les jambes croisées, écoutant le tic-tac de la pendule et le pétillement du feu de la cuisine, tout à côiip Margrédel entra en petite jupe , les bras nus et me fit signe de venir, pour ne pas déranger Tonde Conrad, qui lisait le Messager hoiUy^ au coin de la table, ses besicles sur son nez et les yeux écarquillés. Je la suivis ; la porte étant refermée, elle me montra d'abord ses tiartes et ses beignets rangés eh bel ordre sur les pjappaes de l'étagère, et^ comme je regaHais, "elle nie conduisit devant une assiette de Aûc/u^ couverts de sucre fin en disant :
« Kasper, tiens, j'ai préparé cela pour toi, et tu n'es pas content! . *
'—Pour moi, Margrédel? lui dls-jé avec douceur.
— Oui, oui, pour toi^ s'écria- t-elle, exprès pour toi ! Pourquoi donc ne çroîs-tu pas ce que je te dis? •
Alors, ne sachant que ré^ioadre, je m*assis au coin de l'âtre, où la mère Catherine aïlail et venait, en levant les couvercles des marmites, et je me mis à manger ces beignets, tandis que les larmes coulaient malgré moi sur mes joues.
Je pensais : « Elle m'aime encore t • et je trouvais ses beignets très-bons. /
- Margrédel était sortie pour mettre la nappe; quand elle rentra, je lui souris, et lui prenant la main :
« Ah I Margrédel, Margrédel, m'écriai-je, il faut que tu me pardonnes quelque chose. \ ,
—Ouoi .donc? fit-elle tout étonnée.
—Non... non... Je ne puis pas te dire cëlà maintenant. . . plus tard, plu5 tard ! »
Se pensais que j'avais eu tort de croire gtfelle me trompait , et c'est cela qui me faisait lui demander pardon. Elle me regarda; je ne sais si dans ce moment elle devina ma peil8â6, mais elle rougit et me dit :
t Entre, Kasper, le souper est servi ; le përe t'attend.
B'UN JOUEUR DB CLARINETTE
— Alit que les I)ergn6ts étaient bonsl m*écriaî-je ; je n'ai plus faim.
-^Allons t allons î nous n'avons pas besoin d'homme ici, » dit là mère Catherine en riant.
Et je rentrai me mettre à table avec plus dé coûflance. ^
c Waldhoi^ est au Village, me dit aussitôt l'oncle Conrad ; j^ai oublié de te dire qu'il est venu pour te voir cette après -midi ^ pendant que tu le promenais au Réeberg. Il t'attend ce soir aux Trois Pigeons avec tout l'orchestre. Demain tu gagneras deux écus, Kasper, aprèsdemaiii autant, jusqu'au dernier jour de la fête : c'est un bon état d'être joueur de clarinette. »
Et riant, il ajouta. :
■ tes deux arpents avancent, garçon, du courage! »
Connue il disait cela^ je sentis un grand poids se lever de mon cœur ; il me semblait avoir fait un mauvais rêve.
A peine le souper fini, je courus aux Trois Pigeons^ où Waldhom m'attendait : tous les camarades étaient là, leurs trombones et leurs cors de chasse pendus aux murs. On se serra les mains, on but deux ou trois chopes en causant d'affaires. H fut convenu qu'on irait faire de la musique le lendemain, à tous les grands dîners, de une heure à trois, et qu^après vêpres on jouerait les danses à la Madame^ Hûue; Waldhom avait déjà cette entreprise.
Je rentrai vers dix heures ; l'onde Conrad était couché; Margrédel et Catherine Yogel continuaient leurs préparatifs. En passant, je regardai Margrédel par le châssis de la cuisine, puis je montai dans ma chambre, où, m'étant couché, je dormis jusque vers huit heures du matin, ce qui ne ni^était -pas arrivé depuis six semaines.
C'est le bruit de la foire^ le bourdonnement des trompettes d'enfants, les cris des mar* chauds et des maîtres de jeux qui m'éveillèrent. Je sautai de mon lit tout joyeux, et ayant passé mes pantalons, j'ouvris ma fenêtre. Le temps était magnifique, l'air plein de soleil; le drapeau flottait sur la MadafM-Hûlte'y les gens se promenaient entre les baraques, au« tour des poteries étalées sur la place^ achetant^ marchandant et regardant les étalages; les joueurs formaient déj à cercle autour des rampa ^ et tout le long de la route, à perte de vue, on ne voyait que des charrettes, et ces grandes voitures du pays, à longues échelles, encombrées de tricornes, de gilets rouges, de toques brodées, de petites jupes coquelicot et de joUes figures riantes.
On pense bien qu'en ce jour, sachant que Ïéri-Hans allait veniii je n'oubliai pas de me
faire la barbe. Huit jours auparavant, en revenant de Munster, j'avais apporté (eut exprès une chemise neuve, brodée de rpugé au collet et sur le devant, tout ce qu'il est possible de voir de plus beau; je la mis. Je mis aussi des boucles d'oreilles d'or, une boucle d'argent ed cœur sur le devant de ma chemise, mes breielles brodées , larges comme la main , mon habit vert à boutons de cuivre luisants et mes bottes.
J'étais heureux en me donnant ces soins ; je rêvais à Margrédel ; je pensais qu'elle me trouverait plus beau que le canonnier, et j'en étais attendri. De temps en temps, je m'asseyais pour rêver et pour écouter ce qui se passait en bas. On allait, on venait, on causait dans la grande salle ; à chaque instant la voix forte de l'oncle Conrad s'élevait pour saluer ses convives.
« Hé ! bonjour, monsieur le bourgmestre. Ah I ah I ah î vous me faites plaisir d'arriver. Eh bien , eh bien , un beau temps. — Hé ! madame Seypel , Dieu du ciel , vous rajeunisse! toiis les jours.
—Oh I monsieur Stavolo, monsieur Stavolo!
— Mais c'est la pure vérité ; vous me rappelez le bon temps , il y a vingt-cinq an^, madame Seypel, quand je vous faisais danser le Hopser de Lutzelstein, hé I hé I hé ! »
Et l'on riait, on s'asseyait^ on traînait les chaises sur le plancher; j'écoutais toi:yours; je me regardais dans mon miroir, je brossais mon chapeau, j'avais toujours peur de trouver une tache n'importe où. a
Dehors, la fête bourdonnait de plus en plus* J'avais laissé la porte de ma chambre ouverte, et l'odeur des tartes d'anis, des pâtés, des kûchlm montait Tescalier. H venait de sonner onze heures, et je m'étonnais que Yéri-Hans ne fût pas encore arrivé. L'oncle, deux ou trois fois, dans l'escaher, avait dit à Margrédel :
« Ce gueux n'arrive pas 1 Est-ce qu'il aurait voulu me faire un tour? S'il n'est pas ici dans un quart d'heure, on sa mettra tranquillement à table. »
J'entendais à sa voix qu'il se fâchait; Margrédel ne disait rien. Moi , je riais intérieurement et j'allais descendra , quand tout à coup l'oncle s'écria :
« Le voilai •
J'avais déjà la pied dans le vestibule; ce cri de l'oncle me produisit un effet étrange, ja rentrai dans ma chambre, je me penchai doucement à la fenêtre, et ja vis au pied de Tesca^ lier extérieur, devant la maison, Yéri-Hans sur un grand cheval gris pommelé, gras, «uisant, la tête en l'air et la queue tourbillonnante. Il avait son magnifique ùniforma da canon-
nier, son schako, les canons de cuivre en croix sur le devant «t le panache rouge au-dessus, ce quî ^ui donnait un air superbe. Figurezvous cet honune fier, sur son cheval gris gui piaffé et gratte le pavé ; et tout le long de la rampe , les convives de l'oncle Conrad qui 8*appuient sur la balustrade pour le saluer : Margrédel les bras nus, en petite toque de soie bleue et manches de chemise bien blanches, les joues roses et les yeux brillants; le gros bourgmestre , qui lève son tricorne en arrondissant son ventre comme un bouvreuil ; madame la conseillère Seypel, qui sourit d'un air agréable, son grand bonnet piqué en forme de matelas sur la nuque , les joues sèches, le nez pointu, la robe montant au milieu du dos ; monsieur le percepteur Reinhart, le père Brémer et ses deux grandes filles rousses Lotchen et (jrédelé, le vieux Mériâne, Orchel, Catherina Vogel ; figurez-vous tous ces gens-là penchés les uns sur les autres ; et tout autour les commères du voisinage regardant par leurs fenêtres, et la foule qui se retourne sur la foire, pour contempler ce spectacle. Voilà ce que je vis, et je ne pus m'empécher de penser que Margrédel allait être éblouie par ce bel uniforme, et que mes habits n'auraient Tair de rien auprès, ce qui me jeta dans un grand trouble. J'avais en quelque sorte honte de moi-même ; j*aurais voulu me cacher, et malgré moi le chagrin me retenait là.
L'onde Stavolo , son feutre orné d'un ruban bleu, ses larges épaules serrées dans sa veste brune, la figure épanouie, venait de descendre dans la rue et regardait le grand canonnier du haut en bas d'un air d'enthousiasme; il lui serrait la main en s'écriant :
« Sois le bien venu, Téri-Hans , sois le bien venu, et sans rancune f
— ^De la rancime entre nous, monsieur Stavolo, dit l'autre d'un ton joyeux , jamais I Depuis notre rencontre à Eirschberg , je vous aime et vous estime encore plus qu'auparavant.
— A la bonne heure , fit Toncle , à la bonne heure ; la table est servie, tu arrives à propos.»
Alors le grand Yéri, levant les yeux, vit Margrédel et s'écria :
« Salut, mademoiselle Margrédel ; toujours plus belle , toujours plus fraîche et plus gracieuse. Ah I maître Stovolo, vous pouvez être fierl
—Oh I monsieur Yéri, fit l'innocente Margrédel , vous ne pensez pas ce que vous dites, Sien s&r f
—Moi î j'en pense mille fois plus , » s'écria le canonnier, dont les yeux reluisaient comme ceux d'un chat qui regarde un oiseau sur sa branche.
Puis il salua les autres personnes en portant la main à son oreille, et, sautant à terre, il donna la bride de son cheval au conseiller Spitz, qui parut flatté de cet honneur et se mit à rire comme une vieille pie, le bec fendu jusqu'à la nuque. Oh 1 les hommes ! il y en a pourtant qui ont l'âme bien basse ! Et penser qu'un conseiller municipal fait de ces choseslà ! n fallut qu'Orchel vint prendre la bride et conduire le cheval à l'écurie, sans cela M. Spitz raurait gardée jusqu'à la fin des siècles.
Moi, voyant Yéri-Hans grimper l'escalier, je pensai qu'il était temps de descendre, pour ne pas causer d'esclandre à la maison; car si je n'étais pas venu me mettre à table, l'oncle Conrad aurait voulu savoir pourquoi. Je descendis donc, et Yéri-Hans, me rencontrant dans la cuisine, s'écria :
« Hé 1 c'est toi, Easper ; comment cela vat-il, Easper? »
Vous pensez quelle fut mon indignation intérieure d'être tutoyé par un gueux pareil j mais comme il me tendait la main, je fus bien forcé de la prendre et de dire :
« Mais ça ne va pas trop mal, Téri; ça va bien... très-bien.
—Allons, allons, tant mieux, * fit-il en riant et montrant ses longues dents blanches.
Nous étions entrés dans la salle, et juste* ment Catherina Vogel arrivait de la cuisine avec la grande soupière fumante. Yéri-Hans retroussa ses moustaches et dit, comme se parlant à lui-même :
« J'ai bon appétit. »
Et moi je passai derrière en pensant : « Que le diable t'emporte I •
• Hé I Yéri, Yéri, par ici, cria l'onde, en montrant le bout de. la table; à côté de mml Que les autres se placent où ils voudront »
Yéri trouva cela tout naturel d'avoir la place d'honneur ; il s'assit auprès de loncle Conrad, et les autres convives prirent chacun la place qui leur convenait. Moi, j'étais près de la fenêtre du fond, à côté de madame Seypel, qui cause peu , et du vieil Omacht, qui ne dit pas grand'chose. Dans la disposition d'esprit où j'étais, cette place me convenait beaucoup; j'aurais voulu pleurer et j'étais forcé de faire bonne mine et de manger. Margrédel, elle, ne me regardait plus; ma belle chemise, mon habit vert, mes boucles d'oreilles, tout était en pure perte. L'oncle Conrad et s^ fille ne voyaient plus que Yéri-Hans.
J*aurai8 bien des choses à dire sur ce dîner, gtd dura jusqu'à trois heures; oui, j'aurais bien des choses à dire , quoiqu'il se soit passé du temps depuis.
Je vois encore à la file, monsieur le conseiller municip^ Spitz, avec son long nez mince, ses gros yeux ronds et sa perruque à queue de rat qui frétille, je le vois grignoter et rire à chaque parole de l'oncle Conrad ; et, près de lui, le gros bourgmestre chauve, qui lève le coude et qui boit en regardant le plafond d!im air d'extase ; et mademoiselle Sophia Schlick, la maitresse d'école de Margrédel, deux petites anglaises au coin des yeux et quatre cheveux tendus sur le front , comme les cordes d'une épinette , je l'entends répéter sans cesse : • Quel malheur I quel malheur d'avoir déjeuné si tard I je n'ai plus d'appétit ! • Ce qui ne l'empêchait pas de ravager les plats de saucisses, les pâtés, les hûchlen, les kougelhof et tout ce qui se présentait sur la table ; et madame Wagner, la femme de l'ancien brigadier de gendarmerie, grosse, grasse, jaune, un bonnet à grands rubans rouges autour de sa tête crépue, et les grands anneaux de ses boucles d'oreilles descendant jusqu'au bas de ses joues pendantes; je la vois se reculer de la table en soupirant, à chaque nouveau service, et finalement piquer dans son assiette le bras tendu. Et monsieiir le percepteur Reinhart, qui prenait des pilules trois jours avant les repas de noces et de fêtes où ses nombreux amis l'invitaient; et le vieux Mériâne, qui claquait de la langue chaque fois qu'il vidait son verre, et murmurait tout bas : • Ça, c'est du trente - quatre de Kûtterlé; ça c'est du Rangen de l'année dernière ; ça, c'est du Drahenfeltz; » ainsi de suite, sans s'inquiéter du reste.
Et l'oncle Conrad, qui se redressait sur sa chaise et toussait comme pour raconter ses vieilles batailles, mais qui n'osait pas, en se rappelant l'histoire de Eirschberg ; et le grand canonnier, droit, fier, superbe, retroussant ses moustaches où perlait le vin, s'essuyant le menton, et regardant vers la porte toute grande ouverte de la cuisine, où l'innocente Margrédel entrait et sortait, apportant les plats et les bouteilles d'un air timide, et souriant toujours pour montrer ses petites dents-blanches.
Ahl Dieu du ciel! oui, je pourrais en dire
sur ce dîner ; je sais que les mêmes convives ont assisté plus tard à des festins où je n'étais pas, et que plusieurs se sont moqués de ma simplicité ; comme si la faute des autres, leur manque de foi, leur hypocrisie devaient m'être imputés , comme s'il était honteux de croire à la parole de ceux qu'on aime, et comme si les honnêtes gens étaient ridicules de se laisser tromper toujours à cause de leur bonté I Je pourrais les peindre à mon tour, montrer leur gourmandise extraordinaire; mais j'aime mieux me taire , car les mauvaises langues diraient que je parle de la sorte par envie et par jalousie; oui^ j'aime mieux me taire et rester avec mon injustice.
Ce repas n'en finissait plus; je m'ennuyais, je voyais que les choses allaient de mal en pis, qu'on vidait bouteille sur bouteille, et que, malgré sa défaite, l'onde allait commencer l'histoire de ses batailles ; car depuis l'aventure de Eirschberg^ au lieu de se taire modestement comme autrefois, il ne parlait plus que de ses anciennes victoires. Il allait commencer, lorsque Orchel me toucha l'épaule, et me dit que Waldhom était dehors avec les autres camarades , et qu'il m'attendait pour faire notre tournée au village.
Je saisis ce prétexte et je sortis, à la satisfaction de Margrédel, de Ïéri-Hans et à la mienne. A quoi bon tant d'hypocrisie? Pourquoi ne pas dire tout simplement aux gens : « Je ne veux plus de vousl • Pourquoi me donner des kûchlen la veille? Pourquoi me laisser espérer jusqu'à la fin? — Cette conduite de Margrédel m'indignait.
Malgré cela^ je sortis d'un air joyeux, pour ne pas laisser au grand canonnier le plaisir de voir qu'il me faisait de la peine. Je saluai Waldhom sur l'escalier, en riant comme un fou de ma propre bêtise, ce qui l'étonna, car il m'avait vu triste depuis quelque temps.
« Tu as donc bu, Easper ? me dit-il.
— Moi I pas plus d'un verre de vin , non ; je ris des idées qui me passent par la tête.
r-£t ta clarinette?
— ^Je vais la chercher. »
Comme je traversais la salle pour monter à ma chambre, l'onde Conrad me cria t
c Hé 1 Easper !
— Quoi, mon oncle?
— Les musiciens sont lehors f
—Oui.
CONFIDENCES
—Eh bien, pourquoi n^entrent-ils pas?
—Vous voulez de la' musique?
—Gela va saus dire, un jour pareil I
—Boni nous arrivons. »
Je montai prendre ma clarinette ; puis^ par la fenêtre, je criai aux camarades de venir. Étant tous entrés ^ nous fîmes de la musique, inais une musique tellement gaie, moi surtout avec ma clarinette , que j'en fus étonné. Margrédel me regardait tout inquiète, et je riais, je lui lançais des regards moqueurs ; je n'étais plus le même homme, j'étais hors de moi.
L'oncle Conrad chantait , frappant sur la table. Deux fois il nous rappela , comme nous étiolas d^à sur Tesealier pour aller ailleurs. A la $A, il voulut encore chanter Tair des Trois housards qui partent pour laguerre, etqui finit toujours par ces mots : • Adieu 1 adieu I adieu I » Ce sont leurs amoureuses , leurs mères, leurs oncies et leurs cousines qui disent adieu à ces housards^
Et comme Toncle chantait de sa voix forte, accompagné par la musique et tous les invités en chœur , Margrédel sortit de la salle ; le grand canonnier marquait la mesure avec le manche de son couteau, et moi je mis ma clarinette sous le bras, car je tremblais des pieds à la tête, je n'avais plus la force de souffler, je sentais froid dans mes joues et jusque dans mes cheveux. Et quand, pour la dernière fois, tous en chœur, répétèrent : « Adieu I adieu I adieu I » je me retournai , regardant vers la porte de la cuisine , où se cachait Margrédel , pensant qu'elle allait aussi me dire en chantant : « Adieu l adieu I adieu 1 • mais elle ne dit rien.
Alors tout le monde s'étant tu, je me mis A rire ; il me semblait qu'il y avait quelque chose de cassé dans ma poitrine, conune le ressort d'une horloge qui tourne sans qu'on puisse l'arrêter, et qui marque toutes les heures dans une minute.
Je vis que les autres musiciens sortaient; je les suivis sans que personne se f&t aperçu de rien. Dehors, je redevins plus calme, et comme les camarades remontaient en troupe la grande rue, mon vieil ami Waldhorn me retint ua peu derrière et me dit :
« Kasper, tu ris, tu joues et tu parles comme Un homme heureux ; mais moi , je vois que tu es triste.
— C'est vrai ; je voudrais fondre en larmes, lui dis-je.
-^Et pourquoi f »
l'eut en marchant je lui racontai ce qui m'arrivait.
« Bah ! fit-il, ce n'est que cela? Eh bien, tant
mieux, un musicien ne doit pas se marier« j(t puis ta Margrédel...
—Eh bien, quoi?
—Je te raconterai cela plus tard. Nous vojoi devant la porte de l'adjoint Dreyfous ; entrons. Tout cela, Kasper, ne vaut pas la peine qu'uiA homme de bon sens y pense deux minutes^ quand une femme va vous tomt>er sur le dos» ot qu'un autre se risque pour vqus,^ il faut en bénir le ciel cent fois , cela prouve ^ue le boa Dieu vous aime. »
Ayant parlé de la sorte, Waldhorn m'efltralna dans la salle, où nous fîmes uneseQQode pause. Enfin, jusqu'à deux heures et demie, nous vîmes tous les gens riches d^ village, et à ti^ois heures nous étions sur noire estrade, dans la Madame-Hûtte.
Je songeais toujours aux paroles de Waldhorn ; mais je n'en étais pas moins triste, et je pensais que ce qui convient aux uns ne convient pas aux autres.
Il y avait beaucoup de monde à la danse, il en était venu de Kirschberg , de Ribeauvillé, de Saint-Hippolyte, de Lapoutraye, d'Orbay, de partout; et tous ces feutres, ces tricornes, ces robes de mille couleurs tourbillonnant sous mes yeux m'étourdissaient; la joie, les cris, les éclats de rire me serraient le cœur, je ne me possédais plus, j'étais comme fou.
De temps en temps Waldhorn me disait :
t Au nom du ciel, Kaspeir, soufile moins fort; on n'entend que toi dans, la musique! •
Mais j'allais, j'allais toujours» tantôt un demi- ton au-dessus des autres, tantôt un demi-ton au-dessous, les joues gonflées jusqu'au bout du nez et 4a vue trouble,,
Waldhorn se désolait , et les camarades me regardaient ébahis , car pareille chose n'était jamais arrivée.
Tout à coup, vers ^atre heures, la voix tonnante de l'oncle Conrad m'éveilla de mes rêveries; alorsj'essuyai mes yeux etjeregardai.
Tous les convives entraient, on peut se figurer dans quel état, l'oncle en tête, son grand feutre, orné de rubans, sur l'oreille, Bt la mère Wagner au bras ; puis Ïéri-Hans avec Margrédel ; le bourgmestre avec madame Seypeli et les autres à la suite, deux à deux , rouges comme des écrevisses. L'onde , les bras en l'air, poussait des : « hourra I » des • hourrasa! • à faire trembler la Madame^Hûtu ; le grand canonnier se penchait , les yeux humides, vers Mai'grédel, et causait avec elle d'un àir amoureux en retroussant ses moustaches.
A cette vue , je me mis à soufflertellemenl fort, que les canards se suivaient sans interruption , et que Waldhorn , n'v .tenant plus, s'écria :
D*UN JOUEUR DE CLARINETTE
c Kasper, eg-tu sourd ? Tiens, tais-toi, pour Pamour'dé IHeu! ta Vas mettre toute la baraque en fuite. » '
Que me faisaient ces cris? ma déisolation était si grande que je n'écoutais personne.
Cependant l*(onôle se mit à valfeer avec la mère Wagner,' en lui posant les mains sur l'es épaules, à la Vieille înode ; puis tous les invî-' tés, et je ne vis pltis rien ; tout tournait autour de moi , la baraque et les gens. J'entendais le cor ronfler, la tW)mpette chantel*. la seconde clarinette nasiller , les souliers traîner sur le plancher; je voyais les rubans voltiger, la poussière monter , les bras des danseurs se lever avec la màih des danseuses, les têtes riantes tourbillonner au-dessous, comme ces inïages^deMontbélîard; où Ton voit les gens de la noce qui descendent à Tenfer en riant, eu sautant, en s'èmbrassant, en se gobergetot.
Comme Je rêvais à ces choses, la valsjs finit, les danseurs conduisirent les dànseusea à leurs places, et j'entendis Toncle Stavolo s'écrier :
• Yéri, voici le moment, allons, es-tu prêt?
—Ou!, monsieur Stavolo, '• répondit le canonnier.
n se fit un grand silence.
Je compris qti^s allaient lutter ensen^ble. féus un instant respérancé quèYéri-Hans enfôûcerait deux ou trois tJÔtes à Fonde et qu'ils deviendi'aiônt ennemi» à môrf. Je me représentai Margrédel révenant à moi, et je me d?8 : f Ah f ah f tu reviens maintenant; mais je te connais, je ne veux plus de toi! >
Ce fut comme un éclair, et les choses présentes reprenant lé dessus, je regardai Toncle Conrad et Yéri-Hans sortir de la hutte. La foule les suivait en massé. En passant, MargréddetYéri-Hans se regardèrent; Margrédel était toute pâle, elle resta dans la Mndamt* Hûtu^ près de la porte, ne voulant point assis^ ter à la bataille ; Yéri souriait, je le vis incliner la tête et je me demandai : « Qu'est-ce qull a Toulu dire par ce signe ?»
Hais presque aussitôt j'entendis crier dehors :
« Faites place r faites place! *
C'était la voix de l'oncle Conrad.
Waldhorn et deux ou trois de mes camarades, ne pouvant quitter l'estrade, venaient d'ôter une planche de la baraque, pour voir. sur la place. Je m'approchai de cette ouverture, et je vis au-dessous la foule qui formait déjà le cercle: des hommes, des femmes et quelques enfants sur les épaules de leurs pères. Au milieu du cercle , Toncle Stavolo et Téri-Hans, ayant ôté tous deux leurs vestes et donné leurs chapeaux à teniri s'observaient gravement l'un l'autre.
« Yéri, nous allons nous prendre cette fois corps à Ttorps, dit Tonde.
—Comme vous voudrez, ^ôniflèur Stavolo, je vouis atteiids, ré^pondit le canonnier.
— Eh bien donc, en avant et sans rancmie ! cria Tonole d*uné voix de Ibnnerre.
^— Sans rancune, i répondit Yéri-Hans.
Ils s'enipoignèrent avec une force terrible, les jambes croisées, les bras impiîmés daïis leurs reins comme des cordes, cherchant à se bousculer et soupirant, l'écume aux lèvres.
Je vis d'abord que Tonde Conrad voulait montrer son tour à Yéri-Hans ; mais celui-ci le connaissait, il se mit à sourire et retira son bras. L'oncle alors essaya de poser sa jambe en équerre, pour renverser l'autre par-dessus; mais Yéri-Hans imita le même mouvement de l'auti-e côté, de sorte qu'il s'agissait de savoir lequel aurait la force dé pencher son adversaire, chose aussi difficile pour l'un que pour l'autre.
L'oncle était tout pâle, comme la première fois : Yéri tout rouge. La foule autour regardait en silence, quand un enfant sur le dos de son père s'écria :
« Le canonnier est le plus fort I »
Alors Tonde, tournant la tête, regarda Tenfaiit dMu air furieux, et presque au même instant Margrédel, testée derrière, se fit place dans le cerclé, et je vis qu'elle regardait Yéri- Haiis fixement, comme pour lui rappeler quelque chose. Le grand canonnier avait les yeux rouges, les moustaches hérissées; il tenait Tonclè Stavolo en Tair; = celui-ci, les jambes écartées, se donnait un tour de reins terrible, cherchant à retrouver terre sans pouvoir y parvenir ; il allait être renversé ; mais à peine Margrédql eut-elle paru, que les yeux de Yéri s'adoucirent, et, soupirant, il laissa le père Stavolo reprendre pied. Puis, au bout d'une minute, ayant Tair de perdre haleine, il se laissa enlever lui-même et lancer à terre, au milieu des cris d^étonnement universels. En essayant de se lever , il s'afiTalssà sur le dos et les de^x épaules touchèrent, de sorte que l'oncle Conrad était vainqueur.
^ L'oncle alor&, stupéfait de sa victoire, car il s'était jugé perdu. Tonde accourut, prit les mains du grand canonnier et lui demanda :
€ Yéri, as-tu du mal ?
-^Nou, monsieur* Stavolo^ non, grâce à Dieu, répondit Yéri-Hans «s regardant liavgrédede ses yeux flamboyants, non, je ne me suis jamais mieux porté. Mais à vous la pafane, maître Conrad, vous m'avez vaincu ! »
n s'essuyait le pantalon en disant ceschoset.
L'onde, transporté d'enthaosiasme, s'écria .
c Yéri , tu es Thonmie le plus fort au edlet
CONFIDENCES
Wargrédel, pv u conduite, me luM teDemcnl d'elle en ce Jour, que moD piirU fui p/ù tout de suite. (Pige iS.i
. gne je connaiiBe; moi , je suis le plus fort & bras-le-corps, c'est vrai ; mais pas de rancune, embr&ssons-nous I
—Je veux bien, > dit le canonnier eo regardant toujours Margrédel.
Ils s'embrassèrent, et Margrédel , les observant de loin , porta la main sur son cœur. Alors je compris tout : ce grand gueux de canonnier s'était laissé vaincre par amour, sachant que, s'il renversait l'oncle sur la place, jamais il ne pourrait revoir Margrédel ni la demander en mariage ; c'est par la ruse qu'il venait de gagner l'afTection de l'oncle Conrad, homme orgueilleux, plein de vanité, et d'autant plus aveugle, qu'il avait eu peur de Yéri- Hans, et ne comprenait pas lui-même sa victoire. Son unique crainte maintenant était
d'être forcé de donner sa revanche au grand canonnier; aussi l'embrassa-t-il sur les deux j}uesen répétant :
■ Oui , Yéri-Uans , au collet il n'y en a pas un qui te vaille. »
Et se tournant vers la foule :
• Entendez- vous, au collet voici l'homme le plus fort I C'est moi, Stavolo , qui le dis , et si quelqu'un ose soutenir le contraire, c'eât à moi qu'il aura affaire. — Ahl Yéri, tu m'aa donné de la peine , mais à cette heure il faut se réjouir ; prends Margrédel , Yéri, prends Margrédel : dansez ensemble, mes eofanls, réjouissez-vous I Tu resteras à la maison toute la fête, entends-tu, Yéri? nous allons nont réjouir, nous faire dn bon temps ; oui, tu réitéras à la maison.
D'UN JOUEUR DE CLARINETTE
• J« l'tiiDBrai looloura commB un Mtt , Kuper I (Pige t3.)
—Je veux bien , monsieur SUtoIo , c'est un grand honneur pour moi.
— Va honneur! allons âonci l'honneur est de mon côté.
—Hé I irez-vouB hientAt au diable , vous autresT > cria l'oncle aux gens qui l'^coutaient tout ébahis, car il craignait encore que la vue du cercle n'inspir&t la mauvaise idée à Téri- Hans de recommencer.
n boutonna sa veste, aida le grand canonaier à passer les manches de son uniforme, puis, le prenant par le bras : < Ahf camarade, s'éctia-t- il, hein, sil'onnousdéâait nous deoxl dix, quinze, vingt hommes, toute la fdte, hein, est-ce que nous aurions peur? >
Ainsi parla ce vieux fou, comme un enfant de six ans.
Le canonnier riait sans répondre; mais la vue de Margrédel l'attendrissait. Il boutonna sa veste, et ânalament il dit :
c Mademoiselle Margrédel , maintenant oua je suis vaincu par votre père, il ne faut pac avoir honte de danser avec moi.
— De la honte I s'écria l'oncle, je voudrais bien voir cela; est-ce que tu n'es pas le plu.^ fort au colletT De la honte 1 Ecoute, Margrédel, le plus grand plaisir que tu puisses me faire, c'est de danser avec Yéri-Uans. Moi, je vain boire un coup aux Trois Pigeota. Garde ma fille, Yéri; je reviendrai tout à l'heure. •
Cet homme, autrefois si raisonnable, aurait alors donné femme, enfant, maison e^ tout, pour dtre le plus fort du pays. Rien que d'y penser , encore aqjourd'hui les cbd7eux m'en
Aï
COKPIDEIfClS
dresseat sur la tète 2 voilà pouriaol l'amo«r de lû^oiref
Yéri-BaBs rentra dûuciKifdQ'Hargiédel dam la. Madame BàM, et tous dura coïnmejklkdaiih* •èrenty les regàrdsqu'iû €e jetoient, la manière dont Margrédel appuyait le ii'ûQt aunlaipeirf irine de oe canoonier eli "faisant; comme ils sautaient, enâatoutce qu-iis firent,/ je ne le puis ; mais, pour tout vous exprime^ en un mot, Margrédel, pai* sa conduite^ me lassa tellement d'elle en ce jour, que mou , parti Tui pris lout de suite;
t Ouand même; Tne di&^e, YérL-^Hans 8>en retournerait en Aâi^ue, jamais je n'épouserai Margréâel;>c'estflni^ je a'en veux ptu$i;»
Mais c'est égal, je souffrais d'un tel spectacle, et durant les trois jours de la fête, ayant perdu toute espérance , j'ose vous lavoluer , j'afurais voulu mcmrir»
de quHl y avait de plus triste dans tout cela^ c^est Taveirglamônt dé Tonele Stayolo; Yéri^ Hans était devetlu son véûtable. dieu , ij: sq laisfiit gloire de le goberger et de se pLDmenei; avec loi bras dessus brat dessous, dahs le village. Le grand canonnier, avait la plus belle chambre de la maison v chaque matin; Toncle Conrad moulait l'éveiller , veiis- sep t. heures, avec une bouteilie de Kiitterlé ,et deilji verres qu'il posait sur la table de nuit; on loà eniien<^ dait rire et causer de leurs anciennes batailles. Margrédel 11e se possédait pas d'itapatiepce, jusqu'à ce que Yéri fût deeeendu; aloi^s elle lui souriait, elle lui versait le café, elle balaa* çait la tête avec grâce, elle sautillair- ^ur la pointe des pieds en marchant, elle ne savait que faire pour charmer et séduire de plus eu plus cet homme fort, ce beau,' ce brave, ce terrible Yéri-Uans Moi, j'étais dans la maison comme im étranger !
Enfin, au quatrième jour, las de tout cela, le matin, de grand matin, je fis mon sac, je pliai mes habits, mes chemises, tous mes effets en bon ordre, je pris ma clarinette , et vers sept heures, au moment où Toncle montait avec sa bouteille et ses deux verres, il me rencontra dans l'escalier, le bâton à la main.
«Tiens, c'est toi, Rasper, dit-il, où diable vas-tu de si grand matin?
— ^Je pars avec Waldhorn et les autres camarades , lui dis-je ; voici la saison des fêtes, il faut en profiter ; je pourrai bien rester un mois dehors.
—Ah 1 bon I fit-il. N'oublie pas les deux arpents de vigne 1
— Soyez tranquille, mon oncle, je n'oublierai rien. »
£t nous étant serré la main, je descendis.
Dans le vestibule, Margrédel, impatiente de
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mes-.genoux plièrent, et^'unç. yo^ tf etwJbïan'tq: « Adieuj.Margirédel^jf: luidi^rje..,. . ,. ,, , EUe'me.r^aydaJiowtêM))]i)ée., ;^. ,,,; ., ,
,'>«;AhI.c*fest.toi».Jta^per.î-^, . „ ;, ,,.,}/ ,,
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« Portez- vous bien... Soyez heurpux pendant que je ne serai plus là.,.,.* m; : . t .
Alors elle s'écria.: .
« Kasper ! »
Mais elle ne dit pas u^ mqt. d^ plus; et, eomiiinei jWtei|idûis, .eUp.ajOiUta t^i bai^» le^
yeux baissés-:'/ (.•.■'... /. ..^
j «;Je t'aimerai toiyowvs» c?omn?e unirère.,. Kaâperl » . ^ . :
Alors moi, ne pouvant me retenir, je lijlpj^Si la tête eut iM? les mains, ^trembrassant au frpnt :
m Oui... oui.», je eais. joela! lui 4is-je eu baissant la ,vpi:ic; c*est,pour ça que je m en vais... Il fwt que je parte..» Ahl Margrédel, tu m'as déchiré le coour I »
Et ayant dit cela , je courus sur l'escalier en sanglp44M>t. n me sembla entendre quelqu'un qui m'appelait : c Kasper I Kasper ! »
Mais je n'en suis pas sûr, c étaient peut-être mes sanglots que j'entendais.
11 n'y avait pas de monde dans la rue; j'arrivai de la sorte aux Trois Pigeom sans que personne m*eùt vu pleurer.
Le même jour, je partais avec Waldhorn et les camarades pour Saiut-Hippolyte, et cette histoire est finie ! Attendez . environ six semaines après , au commencement de Thiver, étant à Wasselonne , je reçus une lettre de Toncle Conrad ; la voici, je Tai conservée •
« Mon cher neveu Kasper,
« Tu sauras d'abord que les vendanges sont « faites et que nous avons cent vingt-trois c mesures de viA à la cave. Gela nous a donné « beaucoup d'ouvrage ; enfin, grâce à Dieu, a tout est en ordre. Sur les cent vingt-trois « mesures, il y en a dix-neuf à toi, je les ai « mises à part dans le petit caveau, sous le « pressoir. C'est un bon vin, il a du feu et se
• conservera longtemps. Mériâne est venu
• m'offrir trente francs de la mesure quand le
• vin était encore sur les grappes; j'ai refusé.
D'UN JOUEUR DE CLARINETTE
fc Si ïà tùeà\ re Vaut iTentlï fra*!^ p<)Ur Mériâne, *f elte ïéè ' Vairt avié^l jour nous, Jâc nesuis^pas 5 pressé de '^efititké'i^daBte^lroilioK quatre ans, c ce vm aura *l tiii^t, 'Alèl'à ittmifteiironfe
c Mais il ne 5 agit pas de cela. Tu sauras, « Kasperi çiiiè âepuis ton départ il s*est passé !c biçn des choses ; le père Yéri«Hans est venu.
• 'îhô dérûâridét'^Margrédel en mariage pour t son garçon, et Margrédel a consenti ^Toilà
• l*àfiaîré' éti' dièiix mots. Moi, j*ai dit que* tu
• àVàlé-ttâ^pdiôfe; et que je*t tiendrais pialir"èi-ë 'toiti.'Jfe'lïe te cache pas que Yéri-Hans i' eslî'utfîyi^àtte^t honnête homme, c'est pour- V'qHioi; èïtù'nè Veux pas me mettre dans de k'^i^àiid^' éïhlîartas , tâche dte devenir le plus
• vite possible. Réponds-moi' d'une façon ou . -d'iirîëatrtrél - '
« Je t'embrasse»
• Ton oncle, Conaad Stavolo. •
' A cela, je répondis que j'aimais trop Margrédel pour faire ^Où maJheur, et que Yéri-Hans pouvait Tépouser, puisqu'il avait son amour. Ce qu*il m*en coûta pour éèrire cette lettre et i>our renvoyer, je no me le rappelle qu'en tremblant.
Cet hiver fût bien triste pour moi. Mais le printëiiîps revient tous les ans avec ses fleurs él ses aloiieWeS. Et quand on regarde ce beau ciel bleii, truand on sent la douce chaleur vous entrer dans le cœur, et qu'on voit les dernières neiges sfe fondre derrière les haies, alors on est tmtt de mérifië heui*eux de vivre et de loner le Seigneur. "' '^
tia jbtir, vers lé printemps, Waldhorn, son cor çn sautoir , et^ moi , ma clarinette sous le bras, nous suiviôrn'^ la petite aUée éù sureaux
âeriière Saint-Hippolyte, pour noiu rendre à Sainte-Marie-aux-Mines. Je songeadé à Mar» grédelyà l^oncde Cocrady à lamaisoD', à tout le Village; J^auKais vouhi retouzner ià^^bas» seulement un jour, pour voi^ <ie loiû le pajA» les montagnes, le coteau. . /
c Qu'est-ce qu'ils font n»amtenant? imedi* sais-je. A quoi rêve Margrédel, et l'oticle Stavolo, eL.. l'autre? »
Je marchais, le front penché, quand 4oat à coup Waldhorn me dit î
t Kasper, tu te rappelles qu'à kifin de raut tomne dernier, à Eckerswiiv je t'ai paotlè de Margrédel Stavolo... eh bicSnJ tu sauras que cette fille et Yéri s'aimaient dûpuuàloûgtexqpa;»
Et comme j'écoutais sans iépôndre, ilç^rsuivit : . . ,
« Tu connais Waldine, c'est unedes ndtres^ une bohémienne; elle-même m'a dit qua depuis la fêle de Kirschberg , ;elle portait à Margrédel les paroles de Yéri-iHatts» Oaand pei"sonne n'était à la maison, Margrédel mettait un pot de réséda sur le boit| de la fenêtre près de l'escalier, et Waldine ei^mtr Voilà corn* ment ils étaient d'accord.
—Pourquoi ne m'as-tu pas ' raconté cela dans le temps? dis-je à Waldliom. .
—Bah! flt-il , ce qui doit aïrtvBr^ arrive; si Margrédel aimait mieux le ca!no&nier<{ue toi, c'est tont naturel qu'elle l'ait épousé, cela vaut mieux : elle t'aurait rendu malheureux J Bt puis , supposons que tu te sois mairiéf Kasper, je n'aurais jamais trouvé d'aussllbon clarinette que toi ; de cette manière tout est bien r nous pourrons faire de la musique ensemble, et traîner la scnioUe jusqu'à la lin de UM joui-8. »'•
tll) 0£S C0)fF^>3NC£& a UN |OU£UA DE CXAEINETTH.
LA TAVERNE DU JAMBON DE MATENGB