JAMBON DE MAYENCE
Le l«r septembre 1840, de neuf heures du matin à six heures du soir, Frantz Christian Sébaldus Dick, maître de taverne au Jambon de Mayence^ à Bergzabern, propriétaire du moulin de la Promuhle, de la prairie de TEichmatt, des vignobles de Rothalps, de Frankenthal, de Gleiszeller et autres coins fameux, régala ses amis et connaissances en Thonneur de sa nouvelle acquisition des vignes de Eilian.
La taverne du Jambon de Mayence est située au fond de l'antique cour des Trabans, où Ton entre par une porte cochère, en face de la fontaine Saint-Sylvestre. Sa large toiture plate descend à quinze ou vingt pieds du sol ; ime file de hautes fenêtres, étroites, à petites vitres rondes , donnent du jour à Tin teneur et s'ouvrent 8^r la grande cour. De ces fenêtres on voit, à droite le jeu de quilles qui longe les murs décrépits de la vieille synagogue; à gauche , par-dessus les échoppes d'ime foule de chaudronniers, de savetiers, de vanniers et autres gens de cette espèce, on découvre les pignons innombrables de la ville, avec leurs sculptures gothiques, leurs dentelures, leurs gargouilles, leurs girouettes bizarres et leurs nids de cigogne; la flèche de granit rouge de l'antique cathédrale qui perce les nuages, et, piQb ioin, la côte de Frankentha couverte de
vignes qui s^élèvent^ d'étage en étage, jusqu'au sommet de la montagne. Tout est lumière làhaut, et quand, du fond de la cour sombre, on regarde les vignerons, la houe sur l'épaule, grimper les sentiers arides entre les vignes, ou les jeunes filles en petite jupe, les jambes nues, traîner leurs ânes, chargés de fumier, de terrasse en terrasse jusqu'à la cime des airs, vos yeux en sont éblouis.
Du haut de la côte, la cour lointsdne, au milieu de ses vieilles bâtisses, produit l'effet d'une citerne; pourtant le soleil y descend aussi tout chargé de poussière d'or, et la brise, en automne, y chasse les feuilles rouges que recueillent les pauvres vieilles, pour servir de litière à leurs chèvres.
C'est là, dans cette cour profonde, que maître ftebaldus donna son festin, et ce fut quelque chose de solennel, quelque chose de vraiment grandiose. Jamais je ne pourrai vous dépeindre ces longues tables couvertes de nappes blanches, à l'ombre des murs de la synagogue, les grandes soupières ûeuronnées à ventre rebondi, les plats énormes de bœuf, de veau, de choux aux petites saucisses; les pâtés aux larges flancs dorés, les hures de sanglier au vin blanc, les rôtis de cerf, les bouillies de gruau au sucre brun , les chapons et les cochons de lait croustillants , les gelées de
LA TAVERNE DU JAMBON DE MAYENCE
volaille , les pâtisseries de Hunebouvg , les fromages d'Ourmatt, d'Emmenthal et de Hirschland, qui furent consommés en cette occasion mémorable.
Les garçons de taverne, en manches de chemise et tablier de cuir, couraient avec leurs brocs autour des tables , remplir les verres de DHdisheim^ de GkiszelleVy i'Omstein^ de BodenheimeTy selon le goût des convives ; les verres 'cliquetaient, les canettes tintaient, les bouteilles gloussaient; la joie, le I:K>nheur, se peignaient sur toutes les figures. L'orchestre du Hareng Saur^ celui des Trois Boudins et du Bœuf 6ra« jouaient ensemble sur les immenses estrades dressées jusqu'aux toits; le soleil chaud remplissait Tair ; on avait plaisir à se rafraîchir, et chacun, la joue rouge, Tœil ardent, la lèvre humide, taillait,'^décbiquetait, levait le coude, avalait, riait et criait :
c Vive maître Sébaldus 1 honneur à maître Sébaldus 1 »
Toute la ville de Bergzabern assistait au gala; tous les toits d'alentour étaient couverts de têtes contemplant le service splendide, respirant l'odeur des viandes fumantes, et s'étonnantque maître Sébaldus eût invité tant de mauvais gueux, quand les honnêtes bourgeois auraient consenti volontiers à Thonorer de leur présence.
On s'indignait de voirToubac, le chaudronnier; Hans Aden, le marchand d'amadou; Karl Bentz, le vannier; Nickel Finck, le vétérinaipe; Bèvel Henné, la cardeuse de laine; Trievel Rasimus, la ravaudeuse ; Ildes Jacob, le savetier ; Paulus Borbès, le rémouleur, et cent autres véritables chenapans, le bonnet de travers, le chapeau râpé, les manches trouées aux coudes, la chemise débraillée, les bottes éculées, la jupe pendante, avaler des alouettes rôties, dès cuisses de poulet et de grands verres deDeidisheimy comme s'ils n'eussent fait que cela toute leur vie, et lâcher les boutons de leurs culottes l'un après l'autre, pour se farcir à Taise de crème, de kougfihof^ de kUcfUen^ de compote et de toutes les choses les plus délicates .
c Ohl les gueux, se disait-on, comme ils mangent! Voyez, n'est-ce pas abominable 1 Us avalent cinquante plats à la file, tandis que tant d'honnêtes gens se contenteraient d'un plat de choucroute et d'une omelette au lard les dimanches. Ils mériteraient d'être pendus, et on leur fait encore de la musique I •
Tout cela n'empêchait pas le banquet d'aller son train , les éclats de rire de redoubler, les bouteilles de se vider, et l'orchestre d'élever ses chœurs joyeux jusqu'au ciel. Les musiciens, sur leurs est]*ades, avaient trois garçons pour les servir, qui montaient et descendaient
sans cesse le long de la rampe, le broc au pom g. A chaque morceau, après s'être desséché le gosier à souffler dans leurs trombones, leurs cors de chasse et leurs clarinettes, ils recevaient une grande coupe de vin frais^ pour s'entretenir l'haleine. Ils jouèrent le Vol fort Ai Rastadt, le LutzelstHnerj la Course en traîneau^ les trois Hopser de Pirmesens, et les Lendlers de Creutznach.
Le vieux chef d'orchestre , Rosselkasten battait la mesure; on aurait dit, à le voir lever son archet, appuyer la jambe, se pencher, faire des signes à droite et à gauche, que c'était le diable en personne.
Vers trois heures, on n'entendait plus qu'un immense bourdonnement d'éclats de rire, de lambeaux de musique, de trépignements, de cris enroués et d'apostrophes joyeuses : Toubac pinçait la vieille Rasimus , Hans Aden entonnait le chant des Pèlerins. Au bout de la , grande table du milieu, Christian, le peintre, , sa toque de velours noir sur l'oreille, ses grands yeux bleus noyés de douces larmes, regardait la petite Fridoline Dick, fraîche et rose comme une églantine, qui rougissait et baissait modestement ses longues paupières. Maître Sébaldus, en face du capucin Johannes, h l'autre bout de la table, les joues cramoisies, son triple menton boursoufflé comme un coq d'Inde, les bras nus jusqu'aux coudes, sa large panse repliée en forme de corneinuse sui les cuisses, les yeux arrondis à fleur de tête, et son gros nez , du plus beau vermillon qu'il soit possible de voir , riait à faire trembler les vitres d'alentour, et criait, en présentant sa coupe au garçon :
« Verse, Kasper, verse jusqu'au bord. Ha I ha ! ha! ça va bien... Buvons I »
Et tous les autres répétaient en chœur, le verre haut :
c Buvons! Oui... oui... il faut boire! •
Le digne maître de taverne avait un goût particulier pour le vin rouge du Rhingau, il le préférait à tout autre, cela lui réjouissait le, cœur. — Son ami Johannes , au contraire, préférait le vin blanc de Bodenheimer, et, chose étrange, plus il en buvait, plus sa joue gauche se relevait, plus il s'assombrissait ; de petites rides lui sillonnaient les tempes comme des éclairs, il riait en nasillant et bégayait :
« Ça va bien ! Que maintenant les trente-cinq mille légions de Belzébuth se déchaînent I que la race d'Abimélech soit confondue ! que l'ange du Seigneur extermine les premiers-nés d'Egypte! hé! hé! hé! >
Puis il faisait trois ou quatre grimaces et posait sa longue mâchoire sur ses deux poings velus.
LA TAVERNE DU JAMBON DE MAYENCP..'
ft^Jit était pas moinçtcbauà» Uflgra^cti^pmjb^ii de curieux se rôliiraient des toits; les plus ob-r stinéfrseula refiMtient à se pâmer sur les tuiles. Quelques bambins s'étaient approchés des tables, el tantôt Tun, tantôt Tautre des convives leur passait mjfi verre ou leur fourrait des kûchlen dans les poches. La vieille Kasimus bégayait, d'Un^; voix chevrotante :
t Aihl maintenant... maintenant, je n'en puis plus î... Toubac, je vous ai toujours aiméJ
— BtBiQi.ftu«$i,.Trievel, » répondait le ehaudronnieir* . .
' Et iis S0 fai&9âent des yeux à mourir de rir^.
Pa^touitJl eA était de même; seulement les musiciens a'j^vaieint plut de souille, et Tardeur d«:Ao^$elkc^Qn commençait h se ralentir.
0ri,;QQniqib 4)n; croyait le festin fini, et que
plU($iwrs C!i4fti§î^t ^ ^ « SuironçmQUJi pafratchir avec de la bière! »
Yail«^*fU94u fondde }a taverne s'avance un éaorme^p^t^ re^irésentant le château de Rôthalp&* Oufttr^r garçons l'apportaient de la cuisiae sue uqq large planche, çt Grédel Dick, gui v^iwlii i4e mettre son bonnet à rubans ro«0Si jD^cbaiAi côté toute joyeMse. Et tandirs q^ tQuVle monde soupirait , regardant ce beau pâté , le chef-d'œuvre de Grédel, et pensant qxi'^au^ ppiarrait jamais en inenir à bout, ou Ij^ déip(^9i ^W i^ table du mUieu, puis deipc paofi^ ifK^oio^ j oiinés de leur queuç en éventail, cCi qui foçR^i^ jan coup4'oeil superbe. L'orcastre se, Mv^t maître Sébaldus, faisant asseoie sa ^mme près de lui, se leva pour parler, •lie.capuoia iohanAa^ , les sourcils joints en touffe à la racine duiieiï,, l^^jouc^.bpup^^ Ifi barbe roussoy le gvo^ capuGhop,çl^bureTabatt|U sw pea . If^g^&.épaMle^, le, €içnten)|plaiit ,pi^ . jîovr chant d'un air rêveur, conwnp 41, arrive f^v^ boucs quand ils rog^rdent )]Ç.so^iL,ÏW*le8 autres convives,, le nez, ea Vair, sembjiî^ïeAt atteoitifs. MaUre Sébalàup touss?» trois fois^ et dit d'une voix grasse et retentissante :
t Ghers compagnons , voilà bientôt, vingt ans que nous menpns. joyeuse vie en9eml;de; nous pouvons wus vanter et np^s glorifier d'avoir bu dies chop^, des pintes et ^ea^opf, Dieumercil
€ J'ai toi^jpurs £aii en aorte de contenter tout le mond^, d'avx)ir le meilleur yiu, I^ ^dlleure bière^ les meiUeiu^es andoiUUe? , jambons, saucissaB^boudins, et gén^ralein^nt ' tout €e qui peyt satisfaire des gens qui jouissent d'un esprit sain et d'une bonne conscience. Par ce moyen, la taverne du Jambon f(e ifàyence est dervenue célèbre sur les deux rives du Rhin, depuis Strasbourg jusqu'à Cologne,. C'est dabord à moi^ fraut£ Christian Sébaldus Dick^
s' sur
qii'eUe ie, dollar ensuite à vpus, dièrs aWis et
• Oui, vous ayez fait la réputation ad pn taverne, et elle grandira dan^ les silèclVs'^jJs siècles, comme je l'espère; '(ài;jâpte'i^'& d'autres viendront de ma race' '6ui.ue liil^Psseront jamais périr. — Je s^uis , ei} ôueljiu^ sorte, votre fèld-maréchal,^ciièfsamis.çt^k^ pagnons; nous avons gagné bien ^e^^biliinleâ ensemble ; j'ai remporté le but^ïi (le lîi %^ém : les înoulins, les gras pâturages, les '^igiiobles, et vous... vous... »
. Maître Sébaldus ne sachant J)à6 ' ce * qiiè Jçà autres avaient gagné à cette 'guj3trè,'jirit'^p moos à deux mains et but un bon ccjup^^ "'ouvrir les idées. Après qùôj!, pÔ^&('âk WiîcHé
iir la table, il ajouta en r|ant aux ëclat^': "^ « Vous avez gagné la gloire..; ïfa'! tià f hh /» Ces paroles ne plurent pas à toxrt'tc/ iiidtid'ë, et plusieurs pensèrent qu'il vdtiliiif se itibqîrei' d*eux. Cependant personnç'né dit nenj elïé gros homme, émerveillé de Bâ broprè'élo^ quence, poursuivit :
«t Regardez, chers cam?tfàd0sY règàrdeai^ Voici les vignes de Prankerithîal^ Celles ie VSr persberjs, celles de Rothalps', et plûâlbin celles dp Laulerbach, et bien d'autres cfue l^oii tie peut voir d'ici. Eh bien, vôtts âtei gagnèlout cela pour Frantz Christian Sêl)aldiis Ûièk.' Estce que dans tout Bergzabern\ih sètiïbôut^éc^îS peut se glorifier d'en avoir autant tïîèn, ^as même le bourgmestre Omacht; je voué' tte qu'il n'en a pas la moitié, pas le quart? "^
V îît cette taverne, la plus grande,- ïà' mîetîx fournief en nobles vins, à qui e'st-ëllè?'Et*nlà femnie, Grédel Dick, la meilleure cuî^îîîêre du Rhingaù, et jiiaillle Fridolinè, èï trist bonne santé? — Quant auXamis, jé'n'en'pârlepas.- Dieu ïnèrci/ les apiis ne riiahqfdent ja'iiab Iqrsq^ on les régale; tersqdW leur dbàûè dëi conibats de çôqs, des fêles et des jgalats, fes anii^ vous arrivent par*centaînek,hà! Ha^ ha! comme les moineaux dans les blés, comtti& lés pinsons d^ns le chanvre vert : ils ont toujours trente-deux dents â votre service et une besace vide.
• Aussi je puis dire que le Seigneur lîi^aîme, car... »
Bn ce moment, le capucin Johamies, dont les joues, le nez, et même les oiellïès; fi*îssonnaient depuis le commencement de ce beau discours, s'écria :
«Maître éêbaîdiis , vous avez tort dé laisser éclater votre orgueil comme vous le faites , « n'est pas chrétien.
— Chrétien I g'écria le tavemier , fnrieiti d'être interrompu, je me moque Ijieii d'^tte chrétien, moi. Tel que vous me voyer, je
LA. TiVEBNB DU JAMBON DE MAYENCB.
^'âî jamais eu de respect que pour le soleil. — Le soleil , dit Johanries en haussant les épaules, vous êtes donc un païen? vous he croyez pas à notre sainte religion, aux prophètes^ aux apôtres^ à layocalion du iSeiénè^î^ Vou« a'âvéz donc ni foi ni loi ; vous adoréi les oiçnonp^ les choux, les raves et les vaches d'jègypte I vous êtes un Amalécite,'ùn Moàbite, im.M^dianîté^ un Philistin I » * Chacun alors regardait, tendait rorèillé^ « 2ii(oi, répondit maître Sébaldus, jeû^adore pas les oignons, ni les choux, ni les râ^és,' j'aime bien mieux les boudins et les audouilles. Mais ça ne m çnipeche pas de respecter le dieu Solpil. Celui-là, au moins on le voit, on sait ce (iu,'il /ait pour nous. En Aiver, quan^ ils'eri va, tout le.mondç, greloUd; au prjntempé; quapd il revient, chacun danse, rit, chante; '.es q^seaux^ .les poissons, les animaux à (^iiatre pattqs (Bt les hoiiimes, etjusqu^àux hannetons, ouij les hannetons s^ réjouissent de le revoir. Le splml fait la, pluie et le beau temps; sans lui, mes prés, mes champs et mes vignes ne me rapporteraient pas un pfenning :)& tiens
pour le dieii Soleil î ; ,
— Pourquoi donc âllpz-vous à la messe les dimanches ? çépliqua. Johannes indigné ." ' '
-r-K cause de ipa fiïïe FridoUne, pour lui donner le bon exemple. Mais, quant à moi, je dis qu'il faut être aveugle, et même estropie du cçirveau pour croire à autre chose qu'au soleil.
— Alors, qu'est-ce q\ie nous sommes donc, nous autres? hurla le capucin. Nous. sommes doue des artisans de mensonge et d*hypocrisieî
— Non, vous êtes des goinfres^ » répondit le gros tavpraie^ d'un ton goguenard..
£t dans le même instant la cour retentit d'une véritable tempête d'éclats de rire; on se tordait les côtes le long des tables , on se balançait, on s^étouffait, on n'en pouviait plus, de douces lai'mes coulaient sur les joues, et Sébaldus , tenant son large ventre à deux mains, criait :
« Hai ha! haJ si j ai jamais dit la vérité, c'est bien cette fois I »
Mais le père Johannes ne riait pas ; il avait le vin mauvais, et surtout le vin blanc. Après avoir regardé quelques secondes cette foule qui s'égayait à ses dépens, ses yeux gris se plissèrent, puis il se leva les lèvres frémissantes. On crut qu'il allait s'en aller, et plusieurs jouissaient déjà de sa déconfiture ; mais lui, s'arrôtant derrière la chaise de Sébaldus, prit sa longue trique de cormier à deux mains, et, Tayaut balancée lentement, il en déchargea ui* coup si furieux sur les reins charnus du gros homme, que tous les assistants en emont
la chair de poule. Et, bien loin d^être satisfait, il coritiriùU delà sorte ^û^qd-à cef qu^ mallre Sél!)aldus, q|ui faisait le gros dos et exhalait des héîh r lamentables, se ihit à Crier :
t Ah! ah ! mes amts... oii ftte tue.», aw secôui-s..! au..»8ecoili^sl • '
Tout le monde alors ne ât qu'un cri : t Assommons le capucin ! tombons sur le capucin I » " •
I Mais Johannë^, 'Téculfeint'Vers'lû* porte des T'rabans , ne séttiblait pas s'effrayer de ces
■ cris. '^ ' ' '; ' ' ' ' ' /'' • ■
■ n était possédé d'une sainte fmreur et feiisait tourbillouLer son énorme trique comme le vent. Les plats ; les assiettes, les ruches vo-
- latent autôu]^ de Itii par dolizaines. Quelquesuns, indignés de l'orgueil du tavernier, te-
. naieht se joindre au terHWe moine; d*autrea se '^a!iivaient à lôutes jambes; les femmes gémissaient, FridoUne sanglotait dans les bras
I de'Christiarf, la môreOrédelôtàitla cravate de maître Sébaldus, et voyant son dos tout bleu.
I levait les mains en appelant la vengeance ce-
j léste. Luî^ ne^ disait rien, il p^aissait ahmi.
I lô vin coulait sur ^es jambes, dans se^ manchôà et jusque dans âôs pochés; il murmurait despuroleB confuseâ. Sa ttiple ceuchede graisse Tavait sçùle empêché ffaVoir les côtes rompues. .
Toubac, Haas Aden, la vieille Rasimus, tous les savetierè, vanniers, chaudronniers et rémouleurs , s'acharnaient à la poiu*suite de Johannes. Sous la voûte des Trabans, la njélée devint épouvantable; Toubac, s'étant trop approché de la terrible trique, reçut sur l'oreille un coup qui le renversa dans un coin , Paulus Boi1)ès venait d*étre érelntô, et la vieille Rasimus, sa tignasse grise arrachée, se retirait lentement de la bagarre en tralrmnt derrière elle àes guenilles.
Lorsque Sébaldus 'sortit de sa stupeur profonde, il vit au loin le père Johannes qui batlait en retraite en assommant les gens, comme range exterminateur.
« Ah f gueux de capucin, s'écria-t-il, tu vien dias encore me demander de remplir les paniers de ton âne f je t'en donnerai des œufs, du beurre , du fromage et des boudins , je t'en donnerai! »
Au bout d'un quart d'heure , les défenseurs dil dieu Soleil restèrent enfin maîtres du champ de bataille. Mais quel spectacle ! quel dégât I les vitres enfoncées, les taMes renversées, les gens éclopés, 'le grand pâté et les paons à terre, les cruches, les 'assiettes en mille morceaux I — Allez donc donner des festins de Balthazar à des savetiers, à des chaudronniers, à des capucins; serves- leur du Fottihtmer^ du PUiS"
lis pDumins (ùie at U musique ensemble el traîner ti semelle Jusqu'à b Dn de nos Jours. <Pa|e 43.)
stUer, de VUmttàn : que le ciel nous préserve d'avoir de pareils amis.
Ce fju'il y avait de pire, c'est que tout Bergzabem riait de ladébâcle universelle, et disait que les boanêtes geue n'ont de meilleures raisons pour se réjouir, que lorsque les gueux s'exterminent les uns les autres.
Et voilà comment ces deux viem camarades, le pën 'Johannes et maître Sébaldus, se séparèrent brusquement à propos du dieu Soleil, qui ne les regardait pas et faisait très-bien ses
afraires sans eux. Cela nous prouve que let idées divisent bien plus les hommes que les choses; car les choses, on les voit, on les sent, on les goûte, on en jouit , tandis que pour les idées, chacun s'en forge d'après son tempérament et la couleur du vin qu'il a bu. Et cela nous prouve encore qu'il faut toujours boire du marne vin que ses amis, si l'on veut rester d'accord avec eux.
Depuis vingt ans , le père Johannes remontait, chaque matin, au petit jour, la me des Trabans, et sa longue figure de bouc s'épanouissait k la vue de la porte cochère; car maître Sébaldus était là, sur le seuil de U vieille taverne enfumée, qui l'attendait en manches de chediise, et lui tendait les bras. I Hé I bonjour, pore Johannes , lui criait il de
L\ TAVERNE DU JAMBON DE MAYENCE
■ Anui Ja puis dira que le Seigneur m'alm*... (Page tS.)
< loin; comment ça ra-t-il ce matin? Est-ce
• que les andouiUes d'hiereoir ont bien passé t •* — Hé, mon Dieu oui , maître SébalduB, ré-
■ pondait le capucin d'un ton joyeux ; dame € Grédel n'a pas son égale pour les andooilles,
< toute la nuit ja m'en suis léché les mousta-
■ ches. Et votre petit vin d'I^fnjfein est une
■ fameuse sauce pour les andouilles... Hé I . bélhél>
Alors, tous deux, riant et jubilant, se serraient la main. Ils entraient dans la taverne; le père lohannes déposait son b&ton derrière la porte, et maître Sébaldus criait d'une voix retentissante : • Grédel I Grédel I voici le père
■ JolianneB,tupeux apporter lafriture. Allons,
■ père Johannes, asseyei-vous, je vais tirer
• une pinte du vieux vin pour nous rafraîchir.
• 1) va faire joliment chaud aujourd'hui, il ' faut s'y prendre d'avance. •
Et le gros homme, embrassant sa panse h deux mains, descendait dans le cellier à droite, sous la galerie vermoulue, tandis que dame Grédel ouvrait la porte de la cuisine en criant : > Soyez le bienvenu, père Johannes , soyez le
• bienvenu. ■
On entendait le beurre rire dans la poêle, et l'on voyait la flamme danser dans l'Atre et grimper comme un diablotin à la crémaillère.
Le père Johaunes s'asseyait, les yeux riants, tendus par deux grandes rides circulaires qui faisaient le tour de ses joues musculeuses , et dame Orédel accourait avec un grand plat de profetienvwtt tout violets etcou verts de petites taches blanches de graisse bouillante. Maître
Sébaïdua remontait de la cave sombre un troc au poiûg^ eii le déposant sur la* table, s'asseyait en face de son joyeux compère, en exhalant un gcos soupiir : « Déjeunons, père Jd* « hannes, disait^l. Grédel, apporte des chopes, f Vous allez me donn^ dos noti^veâ^e^ de- ^a « vin-là, père Johannes; c*ei3t de ce viû giis c clair que nous avons récolté nous-mêmes il « y a sept aïi8;>il nVfoitqu^se bonifier de-^ « puis, tous les jours. En^ visitant ma cave du « fond, sous le «0/tfc»^9ar^n avant-liier^' jB Fai c vu et j'ai dit : « Toi, je te l'ecmïnitàs^l » G*esti c quelque chose de délicieux 1 • Etilbaisaib le bout de ses gros doigte û'nn air d'extase, c Nous allons voir, * répoiadait le' capucin en retroussant ses grosses moustaches,*.
Maître Sébaldus lâchait quatre ou cinq boutons de sa culotte, et Ton empdgnait les fourchettes. Un peu plus tard apparaissait Fridoliné au haiit de la vieille galerie , où s*otivrmt sa chambre; elle s'inclinait sur k rampe, les yeux encore endormis , le petit bonnet blanc noué sous son menton rose, et le petit fichu de soie en croix sur son sein. « Eh I bonjour, père c Johannes, disait-elle. Bon appétit, papa Sé- « baldus. »
Et tous deux levaient la tête, l'un sa longue barbe luisante de graisse, Vautre ses joues pleines; ils répondaient ensemble: «Bonjour, ■ mon enfant, bonjour! Viens donc prendre « un doigt de vin, ces pro fesser svursi sont dûli- « cieux. »
Elle descendait, et venait les embrasser Tun après Tautre.
Ahl qu'ils aimaient cette enfant I Oëmbiefii de fois, depuis quinze ans, le porc Johannes Tavait-il prise sur son âne Polah^ lorsqu'il allait en quête I combien de fois Tavait-il fait sauter dans ses larges mains velues l Toute petite , il la promenait des heureiâ entièi'es sur les larges manches de sa robe de bui'e , elle sa petite joue rose contre sa joue brune, ses petites mains vermeilles dans sa barbe fauve, M tout heureux, tout souriant , et les yeux un peu humides de satisfaction intérieure.
11 la promenait ainsi dans tout Bergzabem, dans la campagne, lui montrant de loin la ligne bleue du Rhin , qui s'éloigne dans les plaines verdoyantes, et du haut du Bocksberg, les vil* lages innombrables, la vieille ville aux toits en équerre, les petites cours intérieures, les échoppes, les houges; puis, au retour, il lui faisait voir la vieille Rasimus nourrissant ses lapins, Toubac raccommodant ses casseroles, ou la mère Bével filant de la laine. Partout il s'accoudait le long des fenêtres, pour lui faire jtlaisir et lui donner une idée de toutes choses. — Ah I qu'il aimait cette enfant, qu'il aimait
la taverne, qu'il aimait Sébaldus, et qu'il était aimé d'eux r Tous les sôuv^Dir& de PridoTilie se confondaient avec les bonnes explications du vieux capucin ; elle le voyait, elle se le rappelait paj»tout^ ^Ue lé croyait delà famille.
Api^ês le déjeuner, vers sept heures.en été, huit heures en hiver, artfivaîent les autres amis du Jùmèon dé Mm/mtètf : Hané Aden, Toubaù, Bdrbè^ la vieille Rasiifius, quelquefois tous ensemble les jours de fête, le plus souvent les uiis après les atitres, à mesure que chacun avait fini son ouvrage. On prenait un petit verrô sur le pouce, on dépêchait tm: plat de* choucrotXte, on entrait, on sortait," ceux qui n'ëvaîent rien à faille jcfuâient an ramSy au îrduftcr, ou bien aux quilles dans la cour. Puis ondlïiaft.
Le peintre Ghrîétîan , le plus joli garçon de Bel-çzàbern, avec sa petite toque et sa polonaise de drap vert bien serrée sur les hanches, Pdôilvif, les dents blanches et la petite mous» tache blonde retroussée, arrivait d'habitude vers cinq heures du soir, en faisant résonner les talons de sei bottes dans la coiir et sifflotant tout bas : « O^e je t'aime, que je t^ime, ma tourterelle! » Fridoliné alors retirée dans sa petite chambré sous les toits, derrière ses pots de fleurs, le voyant venir, déposait aussitôt son ouvrage et descendait bien vite à Ik tàvemè. Elle était J i, derrière le comptoir, quand il entrait. * Hô! criait le hrave garçon, sâlut, père
• Johaw^es! salut, maître Sébaldus et tous les « amis ! Utie petite chope pour ramoûr de Dieu, < maman Grêdell — Hél c*est le petit, disait « Johannes; à la bonne heure! je Commeh-
• çais à croire qûUl ûe viendrait pas ce soir,
• et ça me faisait de la peine. »
Il regardait du coin de TcBil la petite Pridoline, qui rougissait jusqu'aux oreilles. Christian serrait la main de tout le monde ; puis, les deux coudes sur les épaules dû vieux capucin, il faisait semblant de regarder la partie de Toubac, de Hans Aden ou de tout autre, sans quitter des yeux sa chère Fridoliné , qui baissait ses longues paupières toute rêveuse. On ne rentrait guère chez soi avant minuit, et le père Johannes partait toujours le dernier, avec sa grande lanterne de fer-Wanc , pour Vennitage de Luppersberg.
Je ne parle pas des jours de combats de coqs, de combats d^ours, de grand concours de pinsons en automne^ de la course des sacs, de la fête des asperges et des vendanges; ces jours-là, c'était Men autre chose encore, et la vieille Rasinfius se distinguait en dansant le Hopser de Lutzelstein avec Toubac.
Telle était la vie de tous les jours ; une vie grasse , plantureuse , une existence vraiment
LA TAVERNE DU JAMBON DE MAYENGE
fortuqê^ , et.qiuii i^opa^tt^t de d^rei} aipsi des sièoïe^ ^ la^ i^tisf^çiùonlJiDiverselle, ,;, ^
, Mais, !pour en f&vevf^ à la grande ))atAUIe« cette nifli^ï^ ^^aî|T^ ^ÎM^ldua, todig^é,. nQ ifti que t^ait€|i:AepàriB.Jto^W^es de ^fwv^ag^e^x, ^e y/i^lUTpiedPi; 4ei;PiBR4ard, cleiinen<4i4n^, 4ff gQij^j:<^^ Afle^cr^yajit jaîpais en ai?oir aiw^ç? #t sui: Bo^ .<50P?iPt^ r^^ ^animait, à chaguefiun stant. goiff Î!açcai)lep. d'injures. Tout>ac,,4a viei^Ue JElasi,^^^,etJe^. autres, réunie . autour de? |[r^(le^j4];)ief,de ia taverne, ne cessaient d^ aê^ojdûeir .(ie lj9u^. victoire , et d*avaler des chopçs, %vec ^thoij^sme, ,,.Ûeg^if^a;Q^, vers jquatre heures du matin, qup^quesr^nf jfv^rçut pria tout à coup de la mélancolie des chats, et s'endormirent, ea gëxni^s^n^, ^Içi nei^ dans leur chope ; d'autres eurent, çncore la force de se retirer en trôbucbaAt.Oa j|€|ç entendait au loin frappêr^à le^r poriieii. Qi^^t^pdait les voisins ouvrir i^urs fexxétrf^.et le^ jonaudire , les chiens aboyer et Ips cog^, fiiwijpftcer l'approche du jour.
À cc^ie bie^rp) Sébaldus, assis derrière^ soq, coinptpi^^ies yeux r.onds et les joues pendantes,, se prit 4 sentir latralcheur du dehors, car lef; fenêtres étaient jestées ouvertes^ et lebrouil-^ lard .matinal se répandait dans la taverne. Alor^ 1^ gros homme eut Vidée d'aller se couclièrj mftjB qu!on juge de sa consternation, lorçqù'M s^ sentit roide comme une Mche , et que ^f^çdôujeurs ti^ribles lui passèrent toijit.le loqç4^ 49?id9puis la nuque j usqu'au croupion.
ç.j^ei^ur Ple^ul ât^il,.qu*e8t-ce que cela
ï;t tentant ft9 nouvel, efTort, 1^ douL^ur lut telle qu'il se prit àcicier ; ..
û Qtéà^\U^.,$h[ Seigui^Wj qu'est-ce que je seps I Ce gueu;(,4o pafiwn, m'ajcassé les r?ins Ouf,..jesi^inprtl ^'
£t ses joue» devinrent'Ppurpres ; il souSI^U, clignait^ des yeux et criait * ^. « Hollio.] bol Seigneur, ayez pitié de xnqU »>
Le Testant d^ convives s'éyeilla stupéfait,^ épouvanté, comme ceux du festin de Balthazar. . Grédel accourut en criant : .
ft Sébaldus I Sébaldus 1 qu'as^u?
—Ne me touche pasi.ne n:ie toucha pasl gémissait le pauvre homme ; quapd on me touche^ c est comme si je recevais mille coups de bâton. Abl Dieu du ciel, dire que je ne peux plus bouger ni bras ni jambes; il faudra maintenant qu'on m aide à boire... Ahl Seigneur... Encore, si j'étais sûr d'en réchapper... Grédel t Grédel, cours vite chez le docteur Eselskopf.., qu'il vipnne tout de suite. Ah 1 brigand de ca^ pucin^ moi qui t'ai nourri4«. Que le diable emporte le solelLo Jje me moque pas mal du ibleil 1 ■
Il criaiti siiort, queitou^ ses amis et Tounac lui-mémç en. fupenft 'épouvantés; lattieille^Rasimus 9f ule ; conserva tout son ^Ime, et fourrant :0es cheveux, griidanâ soui bonnet^ elle puisa uni$ lai^e .prise dans sa tabai^e de eartopinoir, ^ dit d'un air philosophique :
« Il a une courbature, le pauvre cher homme* Ne vous effirayez pas, dame Grédel, ne vous el&ayez pas; les coups «de.bâtoa sont n^arqiaés auneon dûS|<^'esttoul naturel. Restez tranquillement chez vpus^ ifai tes un emplâtre de gx^aine de lin; moi, je tais éveilki:; Esels* kopf, il ordonnera des compresses à l'eau^de^ vie,.o*6St ce qu'il y a de mieux contrôles ootlps de bâton, je sais ça I » n .
1^ eUa sortit en marmottant : .
c Dieu du ci^, que ces hommes gras; sont douillets ; moi^ j'en aurais reçu dix foie autaiiit> que je ne dirais pas seulement : f. Ho I • Ge que c'est pourtant d'avoir la peau blanche et luisante comme un ortolan. ■
Le jour commençait à blanchir les pignons décrépits, et Trievel Rasimus, la téte^ penchée, un pan de sa robe traînante relevé dans la main, les grandes franges de son bonnet retombant sur son nez rouge, troUait comme une vieiUe hase dans la ruelle du Pot^Cassé^ en murmurant des paroles confuses :
^ « Quelle noce nous avons faite! Dieu de DieUy quelle noceJ m'en suis^je^ donné 1 se disaitToUe. Hé l hé I la bocine aubaine I Un voilà pour six semaineâf jusqu'à la fête des ven* danges* Les pommes de terre^ les carottes et les naveta vont lecommenoer : gueux de na* vêts, je ne peux pas les sentir! Et quand on pense qu'il y a des gens qui mangent tous les jours des omeletteB au lard, des harengs saurs et de la . motue,. et qui font des noces tout le l(H}g de Tannée f •
Puis rêvassant toutliaut :
^ Toubac en tient pour moi, se disait-elle; je l'ai ébloui) c'est clair comme le jour ; il faut que je l'entortille tout à fait, pour que nous nous marions ensemble. Alors , tout sera bien ; il travaillera comme le caniche du cloutiei* Hans; moi. Je ferai tranquillement mou café tous les jours au coin du feu, je rôtirai des marrous en société de la mère Schmutz et de mademoiselle Sclapp, ma bonne chaufTerette sous mes jupons, pendant que Toubac gèlera dehprs à raccommoder ses casseroles. Tiens, c'est tout simple, quand on adore ia
beauté, il faut qu'on se sacrifie pour elle. »
Et la vieille, en pensant à ces choses , se donnait des tours de reins gracieux, et souriait dans sa barbe grise; elle croyait déjà tenir le chaudronnier sous sa coupe.
' Au bout de dix minutes environ, Trievel Rasimus déboucha sur la Eapougnerstras, en face d'une maison étroite, ayant deux fenêtres grillées au rez-de-chaussée , la porte précédée de cinq ou six marches raboteuses.
« Nous y voilà! » se dit-elle.
Et tirant sa tabatière du fond de sa poche, elle aspira d'abord une prise , s'essuya les moustaches du revers de la manche; après quoi, grimpant les marches de la cassine, elle donna trois coups de marteau, qui retentirent au loin dans la rue silencieuse.
Presque aussitôt on entendit quelqu'im remuer dans la maison.
« Ëselskopf met ses savates et sa robe de chambre verte; il a peur d'attraper un gros rhume, » fit la vieille en clignant de ToBil.
Puis elle prêta l'oreille, et, n'entendant plus rien, elle se remettait à frapper déplus belle, quand une fenêtre s'ouvrit brusquement au premier, et une tête longue, jaune, maigre, les joues creuses, le front étroit, surmonté du bonnet de coton en pyramide, une grosse cravate de laine bouffante autour d'un vrai cou de girafe, et les épaules revêtues de la robe de chambre verte à larges fleurs jaunes ; bref, la tête, le cou et le bras maigre du docteur Eselr kopf se penchèrent au dehors. Le digne homme, regardant dans la rue, se prit à crier :
€ Qu'est-ce qu'il y a? qu'est-ce qu'on veut? Vous n'avez pas besoin de frapper jusqu'à demain ; je ne suis pas sourd.
— Ahl pardon, monsieur Ëselskopf, dit la vieille; il faut arriver bien vite chez maître Sébaldus Dick, à la taverne du Jambon de Mayence.
— ^Est-ce que maître Sébaldus est malade ?
— Oui, monsieur le docteur, son ami Johan- •nes lui a donné des coups de bâton sur le dos, et le pauvre cher homme ne peut plus remuer.
— ^Ah I ah I j'avais prévu cela, fit Ëselskopf, dont la longue figure jaune s'illumina de satisfaction. C'est un corps brûlé par les liqueurs spiritueuses ; maintenant il a recours à moi, quand l'incendie se déclare. Bon, bon, j'arrive, »
Et Ëselskopf se retira de la fenêtre.
Ce docteur, le seul de Bergzabern , aimait autant l'eau que maître Sébalaus aimait le vin. Il avait môme essayé de fonder en ville une société de tempérance, pour combattre l'ivrognerie et le débordement de la chair. Mais allez donc fonder une société de tempérance
en pays vignoble , en face de la cour des Trabansl Sauf trois ou quatre goutteux, deux ou trois graveleux et cinq ou six vieilles filles quinteuses, Ëselskopf n'avait pu rallier personne à sa doctrine. Il avait eu beau prédiie les plus terribles accidents aux amis du Jambon de Mayence^ pas un ne s'en était ému, et le pire, c'est que tous continuaient d'être gros et gras, frais, vermeils, riants et jubilants.
M. Ëselskopf, maigre comme un coucou et jaune comme un citron , nourrissait ime sorte de malveillance secrète contre maître Sébaldus, dont la nature plantureuse était la critique vivante de ses idées sur le vin et la bonne chère. Qu'on juge de sa satisfaction en apprenant que le gros homme avait enfin besoin de lui ; il triomphait d'avance, et voyait tous les suppôts de Bacchus embrigadés dans sa doctrine. Pendant qu'il s*habillait, la vieille Rasimus se prit à songer qu'un incendie de liqueurs spiritueuses dans l'estomac devait être quelque chose de terrible , et quand , dix minutes après, le docteur parut sur le seuil avec son vieil habit de ratine noire, sa culotte de velours, ses bas de soie et ses souliers ronds à boucles d'argent, le jonc à pomme d'ivoire sous le bras et le tricorne en tête, elle lui demanda d*un ton de confidence :
« Vous pensez donc, monsieur Ëselskopf, que maître Sébaldus a le feu dans le corps!
—Sans doute, dit-il ; voilà les effets de l'intempérance ; que ceci vous serve de leçon I Combien de fois n'ai-je pas averti maître Sébaldus qu'il se précipitait dans un abîme sans fond et sans rivages , par l'abus du vin et des viandes succulentes? Bien loin de m'écouter, il se moquait encore de mes avis salutaires; il portait même l'inconvenance jusqu'à me rire au nez, en m'appelant buveur d'eau et mangeur de fromage blanc* Plût à Dieu qu'il n'eût jamais bu que de l'eau et mangé du fromage blanc I au lieu d'acquérir cette énorme corpulence, cette face pourpre, signe d^apoplexie imminente, il se serait maintenu dans d'heureuses conditions hygiéniques; les fluides se seraient tenus en équilibre dans ses vaisseaux, et nous ne serions pas forcés aujourd'hui d'éteindre cet embrasement colossal , qui se déchaîne spontanément et comme je l'avais prévu.
« Quand on songe à ce que cet homme a bu de vin, de kirschwasser, de bière, de liqueurs de toutes sortes depuis vingt ans, il y a de quoi frémir; 6n doute que toutes les eaux du Rhin et toutes les neiges de la mer Glaciale puissent apaiser l'inflammation intérieure qui le consume. C'est incroyable, c'est quelque chose d'exorbitant et de sinisti^. Enfin, il faut essayer, la science nous impose le pénible de*
LA TAVERNE DU JAMBON DE MaYENCE.
voir d^essayer. Si nous avions le bonheur de réussir, ce serait une cure merveilleuse, unique dans son genre ; j'en enverrais la description à toutes les académies de FEurope. »
Ainsi parlait Eselskopf tout en marchant, s'adressant plutôt ces réflexions à lui-même qu'à Trievel Rasimus.
La vieille, d'après le ton du docteur, jugeait maître Sébaldus un homme mort, et faisait vœu pour son compte de ne plus jamais boire que de Te ai.
C*est af asi qu'ils arrivèrent à la cour des Trabans, où régnait alors une agitation inusitée, ca rtous les amis de Sébaldus, à la nouvelle i e son accident, étaient revenus, encore tout engourdis du sommeil de l'ivresse.
La porte de la taverne était ouverte; on ne faisait qu'entrer, sortir, regarder en tous sens, se raconter la chose, lever les mains au ciel^ maudire Jdhannes et boire du vin blanc pour se donner du courage. La mère Grédel s'essuyait les yeux a'vec son tablier , en racontant le malheur à cinq ou £ix commères, qui se «pressaient autour d'elle, et Christian, assis derrière le comptoir^ cherchait à consoler la . petite Fridoline qui pleurait à chaudes larmes.
Lorsque Eselskopf et la vieille Rasimus pa* rurent sous la voûte des Trabans, une foule de voix s'écrièrent :
c Les voilà... les voilà! »
Eselskopf devint fort grave; en traversant la cour, ses yeux se portèrent sur les tables , où Toubac et plusieurs autres levaient le coude un peu dans Tombre. Le digne homme, à cette vue, parut éprouver une sorte d'horreur, et, quand il fut sur le seuil du Jambon de Mayence^ 8*arrétant une seconde, il dit :
« Oui, me voilà, me voilà I Quand des gens de cette espèce — il montrait les buveurs -ont passé dix, quinze, vingt ans à s'ingérer tous les poisons de la natuire, du matin au soir, et qu'il leur arrive enfin de se sentir tout à coup embrasés, consumés jusqu'aux entrailles, jusque la moelle des os, alors on nous appelle, on nous crie : « Le voilà... le voilà... Sauveznous! • Mais nous ne sommes pas des dieux, ce qui est brûlé est brûlé. »
Il avait l'air de vouloir en dire davantage, mais comme Toubac lui répondit tranquillement, en vidant sa chope :
« A votre santé, monsieur Eselskopf! »
n haussa les épaules et demanda :
« Voyons le malade. »
La mère Grédel, tout en larmes, le précéda dans le vieil escalier de la taverne, et toutes les commères les suivirent dans une sorte de recueillement religieux. Au haut de l'escalier s'ouvrait la chambre de Sébaldus, sur Tan-
tique galerie vermoulue; cette chambre, assez vaste et haute, recevait le jour de la cour intérieure par deux fenêtres. Il y avait à droite une vieille armoire sculptée, à belles ferrures luisantes; à gauche, un grand lit à baldaquin, les rideaux bleu de ciel à carreaux blancs, et dans ce lit était couché, la tête haute, le dos dans un énorme tas de coussins, maître Sébaldus, dont on découvrait à peine le nez pourpre et les grosses joues en forme de citrouille, sous un bonnet de coton. Le gros homme avait une physionomie vraiment consternée ; à peine vit-il entrer Eselskopf qu'il gémit :
« Sauvez-moi, monsieur Eselskopf; vous êtes mon unique consolation dans le malheur; ce gueux de capucin m'a brisé les os, ja ne peux plus seulement remuer le cou. Aii I le brigand 1 un homme que j'aimais comme mon propre frère ! »
Eselskopf, sans rien dire, déposa son tricorne au rebord de la fenêtre et sa canne dans im coin ; puis , relevant ses manchettes jaunes, il s'approcha lentement du lit et prit le pouls de maître Sébaldus, qui le regardait, les yeux arrondis par la crainte. Le savant docteur, son front chauve, étroit et jaune, contracté, les yeux fixes, les lèvres serrées et le menton dans sa cravate blanche, semblait réfléchir. Derrière, Grédel, Christian, Toubac, Hans Aden , ime dizaine de commères , attendaient, se regardant les uns les autres. Fridoline n'osait monter , de peur d'apprendre qu'il n'y avait plus de remède. Et comme Eselskopf ne disait rien, l'épouvante de Sébaldus grandissait de seconde eu seconde. A la fin, n'y tenant plus, il allait crier : « Est-ce que je suis mort sans rémission? » lorsque enfin le docteur dit en hochant la tête :
c Fièvre latente ! pouls irrégulier I soubresauts des tendons I symptômes gastriques!
haleine embarrassée! •
Et il continua de la sorte, jusqu'à ce que Sébaldus, qui pâlissait à mesure, s'écria :
c J'ai donc toutes les maladies réunies, maintenant !
—Vous ne les avez pas toutes, dit Eselskopf, vous êtes trop usé, trop épuisé, trop annihilé par l'usage immodéré de la boisson , pour les avoir toutes, mais vous en avez au moins la moitié, et les plus dangereuses. »
Sébaldus voulut encore parler, mais sa langue était devenue si épaisse, qu'il ne put dire un mot.
« Ah! s'écria la mère Grédel, quand on pense que ce malheureux père Johanne^ est cause de tout.
— Non, madame Dick,non I s'écria Eselskopf
LA TÂVEENE DU JAMBON DE MATENCS;
avec dignité, n -aitribacz pas la came d*un pa^ ml état aux coups dé bâton portés par aet homme; rendons à César ce qui appartient à César. La^use de ce mal est bien antérieure aux événements d'hier soir; la cause de ce mal remonte à quinze , ringt et peut-être trente ans; toutes les liqueurs, tous les vins absorbés par monsieur Dick, ont déposé lentement en lui \m germe de toute espèce de mûliidie6;dei: sorte qu'en se réunissant, ces germes ont formé dans sa personne une sorte d'œuff contenant esl graine toutes les infirmités^ comme la boite de Pandore. Il y avait hier dans cet oeuf la gravelle^ la goutte, la sciatique, les rhumatismes articulaires, la gastrite, les rétentions de toute sorte, Tapoplexie séreuse et l'apoplexie sanguine, la paralysie générale et partielle, et une foule d'autres maladies qu'il -seirait trop long d'ônumérer. Tout cela se trouvait dans Tœuf, madame Dick; l'œuf devait éckcre tôt ou tard : cela pouvait encore durer trois mois, six mois, un an peutêtre. Je veui: bien admettre que les coups de bâton du père Johannes aient cassé Tosuf, mais les petits étaient dedans, et le capucin ne les y avait pas mis; c'est maître Sébaldus, ici présent, qui les y avait mis et couvés lui-même.
—Il n'y a donc plus de remède T s'écria la mère Grédel en joignant les mains.
—Si, madame Dick, il y a un remède propre à toutes les maladies , un remède qui guérit tous les mauT, toutes les infirmités humaines, ce i^emède est le contraire du vin, qui produit toutea les misères; c'est l'eau, madame Dick, c'est l'eau, dont les honmies ingrats mécon* naissent les vertus, c'est l'eau que nous allons appliquer. 9
Et c(»tnme maltire Sébaldus,' reooavjsant la voix,, disais :
• Ahl pourvu que ^ guérisse, }e' boirai de l'eau... Oui, j'en boirais, quoique depuis biem longtemps j'en aie perdu rhabitudeu
—Vous guérirez , dit Eselskopf d'un Ion ferme; seulement ce sera peut-être un peu long, car, pour entraîner les mauvais germes, il vous faudra boire autant d'eau que vous ave* bu de vin. Or, comme vous buvez du vin depuis vingt à trente ans, et quelquefois six, sept, huit et dix bouteilles par jour, jugez du nombre de bouteiUes d'eau qu'il vous faudra boire. »
Alors la lagure de Sébaldus, qui commençait à s'épanouir, devint sombre, ses joues tombèrent, et il bégaya :
• Je ne peux pourtant pas en bbire plus de dix pintes par jour, et si ça dure trente ans, je serai trop vieux pour pouvoir reprendre du vin. »
A cette rSfl^ion, Eselskopf se Mclnu^ :
« Du i^in I s^crift-t^il, vous pefnsez eneonl reprendre du vin I en ce cas, je n'ai plas^a'à m'en aller. • ^ -
Il saisissait déjà sa eann^ et son lilÂeorbs; quand la mère Orédel et tous-les^lnstile supplièrent de rester. Il se laissa, fléchir^ ^ prescrivit d'appliquer sur-let-eiMinp^ènnitre Sébaldus, des compresses d'eau-àilaf glét^mir les reins , et de renoiiveler ces oosapndssesids quart d'heure en qnart d*he«tre.^<}uiiat à la boisson, de l'eau claire; et pout le^maÉseft des épinards, de l'oseille et des-ebeiM cttils.à l'eau. Il défendit les potmnes de terre odtene trop nourrissantes» et prévint la mèftjGrédst que le moindre écart^cte régime tisesait du coup maître Sébaldus, cœnme un poispn-Tiûlent. ■
Alors il sortit majestueusement ;y et je tous laisse à penser la mine et les réfleiXioii»t|ui& dut faire maître Sébaldus, quand on M a|»plih qua sa première compresse de gtece sur^la nuque , et qu'on lui donna son ]sremier vtrre d'eau pour le consoler.
c Ahl seigneur Dieu, criait^il, qii'elst^ce que j'ai fait pour mériter im si triste sml^Grédd; Grédel, ce linge froid me donne ûei MstonsL.. Je ne me sens plus... Ahl le guenx de eapu^ cin... Eselskopf a beau dire : sans* lai, Tesuf aurait pu durer encore longtemps ; c'est :ca' misérable Johannes qui l'a cassé, et ^samte^ naut, voilà que tous mes vieux péâiés.sQrteiit par centaines. •
Et chaque fois qu'on lui présenlait im verre d^eau, le pauvro honmie faisait une mine vrai^ ment pitoyable. . , *-
c De l'eau. .. toujours de Feau t géiiiisëdit<31^ je. n'en puis plus^ et c'est avec de l'eauqu^oii veut me reastadter ; ea^re^si elle était rouge, je pourrais du moins la xegajrder; mais de Peau claire, rien qu'à la voir v mon pauvre estomac grelotte I Et puis, ces épinards, o^e oseille, ces choux à l'eau ; toujours des épinards, des' choux, de l'oseille, ça me fait prendre la verdure en grippe. Qui jamais aurait cru que je pourrais en venir làî je suis sûr qu'en me voyant, je me ferais i>eur à moimême. »
Le fait est que le pauvre homme maigrissait d'heure en heure; sa graisse fondait àvae d'oeil, son gros nez devenait Meu, et son triple menton, se vidant, ne forma bientôt ptuft qu'une mince collerette transparente, qui loi descendait en serpentant sur la poitrine.
« Allons, Sébaldus, allons, dn courageî lai disait sa femme. Tiens, je t'apporte ce que tu aimes le mieux, tes bcms choux , à la place de l'oseille qui t'agace les dents.
—Mes choux... mes bons choux... tuveoi
te moquer de moi^ €(r6^I ; me» bans oboux 1 faisaH-il» c*est abominable de rire d*UQ pauvre malade.
—Voyons, Sébaldus, calme- toi; si, tu te fâches et si |u te plains déjàlé cinquième jour, comme tu faiSf que seria^ce donc dans trois ofi quatre lïlois ? Il faut de la patience; « > . Ces réilexisCNEis j tidideusea stupéfiaient tellement Sébaldus ^ qu'il ne trouvait plus un mot i dire^ Quelquefois, lorsque Fridoline^ les yeux tout rougQS» venait le voir, il ia regardait longteisps, et une larme coulait lentement sur sa joue pendante :
« Tu vois, mon enfant, tài.v^ois à quel état est réduit ton pauvre père» Hmrmurait^il tout bas; ce n'est plus qu'une ombre, mais c^est une ombre qui t'aime bien, Fridoline; c'est une ombre qui voudrait te voir bien heureuse, chère enfant. Dans ma misère , avec cette eau froide autr le dos, et ces épinards dans Testo*^ mac, j'ai encore la force de t'aimer lu
Alors ils smiglotaient tous deux ensemble, il y avait de quoi vous fendre l'âme.
Quant à Eselëkopf » ilvetiait régiiliërement deux foia par-jour, et voyant Sébaldus maigrir, pâHr et â^alfaissant, il disait 1 * «Bon... bon... ça va bien»., ça va très-bien. Puisque tes épinards et l'oseille produisent un à bon effet, il faut continuer; Et si l'oseille agace les dents du malade, il faudra s'em teinr aux épinards. »
Peindre la figure de Sébaldus , lorsqu'il, entendait ces choses, serait impossible; ses yeux s'arrondissaient, ses joues pâlissaient ; la co^ 1ère, l'indignation Tétoufl'aient; l'aspect seul d'Eselskopf lui donnait froid. L'idée de cet homme et icelle de l'eau claire n'en faisaient plus qu'une dans sa tête ; il en avait horreur, et parfois il se prenait à croire qu'Eselskopf se vengeait de lui, ce qui Texaspérait plus qu'il n'est possible de le dire.
Cependant le Inruit de ces événements étran-* ges : de la grande bataille, des coups de trique et de la maladie de maître Sébaldus , s'était répandu dans le pays, et c'est alors qu'on put voir combien le digne maître de taverne avait d'amis sur la rive gauche-du Rhin.
Su effet, le dimanche suivant, une foule innombrable de buveurs accouinirent s'informer de son état. Il en arrivait de ciiu], six et jusqu'à dix lieues à la ronde. 11 y en avait de
vieux à perruque, le des cassé, les genoux en zigzag, le tricorne sur la. nuque et le nez bleu; il y en avait des jeunes en bien plus grand nombre, et jnénie quelques femmes arrivant de Pirmesens et de Landau. Tous ces braves gens défilaient en procession sous la voûte des Trabans; ils se serment la main d'un air triste, puis s'acheminaient vers la taverneyoû la mère Grédel les recevait tout en larmes, leur recommandant de s'asseoir le long des grandes tables et de ne faire aucun bruit, car maître Sébaldus ne pouvait plus entendre le glou-glou des bouteilles et le cliquetis des fouit^hettes , depuis qu^il buvait de l'eau et se nourrissait de légumes.
Vers une heure^ ces braves gens, au nombre de cinquante ou soixante, présentaient un coup d'œil attendrissant; tous buvaient et causaient dans un recueillement qui vous faisait venir les larmes aux yeux. L'un vantait le bon cœur de maître Sébaldus, Tautre ses bonnes idées, l'autre son humeur joyeuse.
Le vieux, gi^efiier Frantz Schlouck, le plus fin connaisseur en Tins du Rhingau, racontait coàiment il l'avait vu jadis arriver à Bergza* bero, simple garçon vigneron, ne i>ossédanl que son tablier de cuir, son gilet rouge et sa serpe, mais plein de bon sens, doué d'un graiid appétit et d'une soif proportionnée; comment' il s'était marié fort heureusement avec Grédel Baltzer, la cuisinière du grand bétel de ¥ Aigle , par amour du vin rouge , du jambon et du pâté de veau, ce qui prouvait, disait-il, un rare discernement; comment il s'était établi d'abord dans le cul-de-sac* des Tanneurs, à l'enseigne des Trois Harengs, où les charbonniers et les marchands de bois avaient commencé sa réputation; mais que plus tard, aspirant au grand monde, il avait vendu cette petite taverne, pour acheter le fonds de la vieille synagogue, ce qui fut un véritable trait de génie, car ses affaires n'avaient fait que croître et s'embeliir tous les jours, la foule s'étant portée en 'masse à la cour des Trabans.
c Et depuis, grâce au ciel, disait le digne greffier, la vieille cour, était plus fréquentée que l'église. Voilà ce que font le bon vin, la bonne humeur et les bons comestibles, ajoutat-il, ils font les bonnes digestions , et les bonnes digestions sont les trois quarts de la santé, du plaisir et de la prospérité en ce bas monde.»
Chacun reconnaissait la justesse de ce discours.
D'autres alors exaltèrent les exploits de maître Sébaldus aux grands concours de la Cruche de Rudesheirt:, En telle année^ il avait battu tous les vignei^ons, et même lo âuneui
— Est-ce que matin SJbaUus eu mabilï? (Page 5!.)
Sexomen de Neustadt. En telle autre anaée, il avait mis tous ses adversaires sous ta table ; une tonne d'une mesure ne lui faisait pas peur, d'autant plus qu'il mangeait an proportion, ce que les autres ne pouvaient &ire. On célébra ses heureuses opérations, ses grandes caves, son cellier, le plus frais de Bergzabern, et, finalement , comme trois heures sonnaient à l'église Saint-Sylvestre, le vieux Zaphéri Mutz dit qu'il fallait aller le voir ; que cela lui ferait certainement plaisir; qu'on lui souhaiterait une bonne santé, et qu'on lui témoignerait l'espétance de le voir bientôt assis au milieu de ses anciens camarades, la cruche aupoing, ce qui ne pouvait manquer de lui mettre laJoieauccBur.
TouB, k l'unanimité, trouvèrent cette idée
très-bonne ; la mère Grédel eut beau leur dire qu'il avait besoin de repos.
< Bahl s'écria Zaphéri, nous le connaissoDi bien, rien que le plaisir de nous voir serait capable de le guérir. ■
Et, bon gré, mal gré, la mère Grédel dut aller prévenir Sébaldus que ses vieux compagnons allaient défiler autour de son lit et lui serrer la main. Sébaldus venait de prendre sa huitième pinte d'eau quand il reçut cette nouvelle ; il était aussi pile et défait que les sutrea étaient rouges et joyeux; son nez pourpre avait pris des teintes violettes, par le froid iutérieiui la consternation se peignait dans ses yeux. Avant qu'il eût eu le temps de.répondre, la porte s'ouvrit, et ses joyeux compères d'autrefois entrèrent deux à deux en disant :
Il icgirdiit dD coiD de l'ail U petiU FrldoUne. (Pagt SO.)
• Hé I hé I maître Sébaldus, comment ça | va-t-il? Hal bal haï tous voÛà doue malade | une fois... ça ne vous arrive pas souveat... Ça ne sera rien... ça ne sera rien I >
Mais à peina l'eurent-ils regardé, que la' Toix leur manqua; un frisson leur passa dans le dos, et plusieurs se tournèrent vers U porte pour s'en aller. Comment un homme si gros, si frais, si vermeil il f avait huit jours, pouvait-il être réduit à ce point? Cela ne laur semblait pas naturel. Les derniers arrivants poussant les autres, bieotAt toute la chambre fut remplie de ces bons vivants, la bouche béante, les yeux écarquillés, regardant muets de terreur.
Zaphéri Mul£ avait préparé t^elques mots d'encouragement pour le malade, mais alors
il n'eut pas le courage de les prononcer et se prit à bégayer :
• Oh I le gueux de capucin I dans quel état il vous a mis , mon pauvre Sébaldus; ça fait dresser les cheveux sur la tête.
—Oui, oui, balbutia le pauvre homme, qui, lisant la stupeur sur toutes ces figures, eu conçut une peur singulière; oui... ça ne peut plus durer longtemps comme cela... Je ne tiens plus ensemble... je m'mt)a....je n'ai plus seulement la force de tousser. .. Ho 1 ho I ho I quel malheur... quel malheur!
—Le brigand de capucin 1 s'écrièrent plusieurs autres, le misérable gueux I si nous avions été U, tout cela ne serait pas arrivé I
— Ah 1 fit Sébaldus, il vous aurait tous exterminés jusqu'au dernier; vous ne connaisses
LA TAVERNE DU JAMBON DE MAYBNCB
pas saiureur I..i C'est le Seigneur lui-même... c'est range du Seigneur qui m'a puni de mes péchés innombrables, de ma paresse, de mon ivrognerie, de ma gourmandise , de mes blasphèmes contre son saint nom. Jamais le père Johaunes n'aurait eu cette force tout seul. Son bâton m'entrait dans le dos comme un sabre I Maintenant me voilà... Que la volonté du Seigneur soit faite... Oui, que votre volonté soit faite, mon doux Jésus ! Je ne murmure pas... je reconnais votre justice... je renonce à Satan, àses pompes etàsesœuvres!... C*estfîni... jele sais bien... Il y a longtemps que la mesure était pleine... elle a débordé par ma faute... par ma très-grande faute. J'ai blasphémé... Les tempêtes se sont déchaînées ôur moi! »
Il disait ces chose§ par la peur horrible qu'il avait de mourir; on aurait juré, à le voir les mains jointes et le nez violet, que c'était un véritable saint du paradis.
• Bah! fit Zap^éri Mutz tout pâle, vous en reviendrez, maître Sôbaldus; vous pouvez encore en revenir.
— Non, Zaphéri, non; je sais bien que ma fin approche. Tout ce que je désire maintenant, c'est que voiis profitiez de mon exemple pour vous convertir, car nous menions tous ensemble une vie bien criminelle, et que vous renon^ ciez aux faux biens de la terre. Regardez-moi : à quoi me servent maintenant mes feçmes, mes vignes, mes moulins, mes caves, mes vieux vins de Rudesheim, de Markobrûnner, de Johannisberg, et tant d'autres, que je réservais pour la satisfaction de ma bouché et la perdition de mon âme? Tout cela n*existe plus pour Frantz Christian Sébaldus Dick. Hélas ! c'est la vanité des vanités I »
Alors il se prit à pleurer en songeant à ces choses.
Chacun se disait :
« Maître Sébaldus est un saint homme, nous ne l'aurions jamais cru, il parle comme un prophète. »
On ne pouvait rien voir de plus édifiant, surtout quand on songeait que le digne maître de taverne avait déclaré huit jours auparavant qu'il fallait être estropii'î du cerveau, pour croire à autre chose qu'au dieu Soleil.
Voilà comment les réflexions inspirées par Teau claire voi^ ramènent un homme aux saines doctrines, et voilà pourquoi les saints anachorètes sont toujours représentés vivant de racines au milieu du désert. C*est un symbole, une sorte d'apologue en peinture.
Mais tout cela n'empêchait pas les amis du Jambon de Mayence d'être consternés d*une pareille transformation, et de faire un triste retour sur eux mêmes. « La même chose peut
nous arriver, pensaient-ils; tout le vm que nous avons bu peut tourner en vinaigre du jour au lendemain. Alors, au lieu dMtre frsûs et vermeils, nous tomberons ensemble, comme une vessie qu'on désenfle, et ce sera, pour chacun dé nous en particulier et pour tous en général, Taboinihatiôn dé la désolation prédite par les saintes Écritures. *
Or, ces réfieiions judicieuses ne leur paraissaient pas gaies ; au coijtraire,ils en devenaient tout 'mélancoliques , ef tous, les uiis a^nrèsles autres, se retiraient doucement, gagùaient l'escalier, puis la cour des Trabans et la rue; et $'en allaient la têtô basse , sans oser regarder nt à droite ni à gauche. An bout de vingt minutes, niaitre Sébaldus restait éeul dans la chambré avec la vieille Rasiinus et Grédeî, qui tricotaient en silence, Chriàtian qui rêvait, et la petite Fridoline qui n'avait plus délarmes,'à force d'avoir pleuré. Tous les Vieux camarades étaient partis , et cela prouve que si le chanvre vert attire les moinéai;! et les pinsons, Vépouvantail du malheur les chasse bien vite.
La désertion des amis de maître SêbaMos eut un effet étrange à Bérgzaberù; lé bruit se répatidît que toutes les prédictions d'Eselskopf s'étaient vérifiées; que le digne maître de taverne, â force d'excès, était tombé dans un état d'afTaissement incurable; qu'il maigrissait, qu'il s*en allait, qu'il radotait, qu*il fon^laît comme du beui're dans la poêle. Ainsi les honnêtes gens attribuaient au vin rouge l'efTet déplorable des légumes et de Teaù claire. La société de tempérance prenait racine, les adhérents du bon vin étaient en déroute, et Eselskopf, grâce à sa persévérance , triomphait sur toute la ligne.
Adieu les combats dé coqs , adieu leô combats d'ours et de chiens, adieu les fêtes de saint Magloire, de saint Pancrace , de saint Boniface, de saint Cf épin, de saint Cyprien, de tous les saints du calendrier que maître Sébaldus avait l'habitude de célébrer avec magnifice»ice. Adieu la fête des asperges et celle des vendanges , adieu la course des sacs , le grand concours des Biberons en automne , adieu! a Maintenant tout est fini, s se disaient les véritables soutiens "du Jambon de Mayence : les vanniers, les cloutiers, les savetiers, les gagnepetit, les chaudronniers, les marchands d'amadou, Hans Aden, Toubac, Paulus Borbès et
LA TAVERNE DU JAMBON DE MAYENGE
cent autres, qui s'étaient fait une habitude, une seconde ^ie, une manière d*être à part dans l'antique et respectable taverne. La désolation était aw milieu d'eux , la consternation $e peignait sur leurs figures. Bien loin d'abandonj^ear maître Sébaldus, ils se relayaient dans la grande salle, causant à voix basse, s'inforjnant des ordpimances et de la santé du malade,, s'essuyajat les yeux du revers de la paancliie» Ip^^squ'il y avait une petite amélioration, et se désolant lorsque la nuit avait été mauvais^.
La, mère Rasimus seule avait le bonheur de veillpç ftuprès du malade» Chaque fois qu'elle entr ouvrait la. porte sur la galerie vermoulue, on lui faisait, signe de descendre; alors elle attirait. ses guenilles, et, relevant les loques de 8on bonneit, elle se penchait sur la rampe, et.tput bas leur donnait des nouvelles : « Ça V(^.bienî — Ça va mail — Il ne veut plus d'oseille. — D se fâche contre Eselskopf. »
Tels étalent^ du matin au soir, les bruits qui couraient dans Vantique cour de la synagogue, et qui faisaient la joie ou la désolation de ces pauvres diables.
Tant que maître Sêbaldus sentit ses maux de reins, ce qui dura bien une douzaine de jours, il se soumit avec résignation aux ordonnances du docteur; mais aussitôt après la figure d'Eselskopf lui devint odieuse. A chacune de ses visites, il se retournait la face au mur pour ae pas le voir; et quand il l'entendait répéter sans cesse : * Ça va bien f continuons les légumes I » une indignation profonde lui remuait les entrailles. Mais ce qui le désespéra plus que tout autre chose , ce fut lorsqu'un soir Eselskopf, frçippé lui-même de sa pâleur et de son état de vacuité complète, se prit à sourire en lui niontrant ses dents jaunes et dit :
* Monsieur Dick, maintenant je réponds de vous! vous êtes en bonne voie de guérison; encore un ou deux mois du même régime, et tous vos liquides seront en équilibre, vos flegmes auront disparu, et vous aurez une taille comme cela. »
Eselskopf se serrait les hanches de ses deux longues mains sèches avec une sorte d'admiration pour lui-même.
* Va-t*en au diable I » murmura Sêbaldus en se retournant tout désolé.
Et de toute la nuit il ne put fermer rœil. Il se voyait aussi maigre qu'Eselskopf, et n*osait lever les yeux.
« Comment paraître ainsi devant les honnêtes gens ? se disait-il. Que pensera-t-on de moi^ Tous ceux qui m'ont connu me montreront du doigt; je serai forcé de me cacher; le
petit tailleur Eisenlœffel sera un géant «luprès de moi, et le vieux Diederich SaufFer pourra me renverserd'une chiquenaude. J'aime mieux mourir, oui, j'aime mieux mourir que de suppporter une pareille honte. •»
Or, dans la matinée, Trievel Rasimus vint, comme d'habitude, relever la mère Grédçl au petit jour. Depuis longtemps elle était revenue sur le compte d^Eselskopf , et le considérait comme un âne; la peur qu'il lui avait faite d'abord s'était dissipée.
« Ce gueux, se disait-elle parfois en levant son tablier, et tirant de sa poche un long flacon couvert d'osier, ce gueux d'Eselskopf, il avait entortillé tout le monde. Moi qui voulais .boire de leau, hé I hé! hé I Oui, je t'en donnerai de l'eau, ma pauvre Trievel, de l'eau pour t'éclairdr le teint, en voilà! •
Et, levant le coude, elle buvait d'un air de jubilation goguenarde, puis faisait claquer sa langue et glissait le flacon dans sa poche.
« Ohl la bonne eau de fontaine! »
Et tout aussitôt elle levait la jambe et sç balançait sur les hanches, comme au moment de danser un hopser avec Toubac.
Mais elle se serait bien gardée de souffler un mot de ses idées sur Eselskopf à dame Grédel, qui considérait K. le docteur comme un oracle.
€ Pas si bête! faisait-elle, on me chasserait de la maison, et je ne pourrais plus secourir ce bon maître Sêbaldus, qui est bien la crème des honnêtes gens. Pauvre cher homme, il n'a plus que la peau et les os... Qu'est-ce qu'il lui faudrait? Des bouillons gras pour lui remonter le cœur... et on lui verse de grands verres d'eau froide! Ah! gueux d'Eselskopf, c'est pire que les coups de bâton du capucin. »
Donc, ce matin-là, Trievel Rasimus Cticotait et rêvassait comme d'habitude au coin de la fenêtre. Un beau rayon de soleil pourpre et or s'étendait sur les vitres, à travers le feuillage d'un grand acacia qui s'élevait dans la cour; une troupe de moineaux pillards se chamaillaient; on les entendait crier, se démener, puis s'enfuir au moindre bruit. La vieille, fourrant les aiguilles de son tricot dans sa tignasse grise, regardait alors ce qui se passait aux environs^sur les toits; elle observait le chat du voisin Yéri- Péter, un gros chat roux, qui faisait sa ronde matinale dans les lucarnes et balançait la queue en cadence; les beaux nuages blancs voguant dans l'azur; elle songeait aux prochaines vendanges; enfin elle regardait maître Sêbaldus, les paupières closes, dans l'ombre du baldaquin, et se remettait à l'ouvrage.
Parfois un petit cliquetis de verres et de
LA. TAVERNE DU JAMBON DE MATENCE
bouteilles arrivait jusque dans la chambrei quoique la porte fût fermée, et que la mère Grédel eût bien recommandé de faire doucement. Aussitôt les paupières du malade s'entr'ouvraient, il prêtait Toreille, puis soupirait longuement, et jetait un coup d'œil triste sur la carafe étincelanle a^ bord de la cheminée, entre deux grandes chopes bien propres.
« Quelle misère I murmurait-il, quelle misère f 9
Dans un de ces moments, n'y tenant plus, il fit un effort pour lever le rideau, et voyant la vieille toute seule, il se prit à dire :
€ Ah I je voudrais être enterré sous le Schlôssgarten I J*en ai bien assez de choux, d'épihards et d'oseille comme cela. Trievel , tiens , puisque ma femme et Fridoline ne sont pas là, je te le dis à toi : oui, j'aimerais mieux être mort, que de continuer à boire de Teau. Je me suis bien assez donné de bon temps; et si c'est fini, si je ne dois plus deâcendre dans ma taverne que les pieds en avant... eh bien , j'aimerais autant qu'on m'achevât tout* de suite avec une cruche de Rudesheim ou de Johannisberg\ ça serait au moins une mort digne de Sébaldus Dickl... Mais mourir en buvant de l'eau... pouah I Rien que d'y penser, ça me retourne le cœur de fond en comble... J'aurais cassé mon broc sur la tête de celui qui m'aurait dit çal n
Le brave homme parlait avec tant de conviction et d'un accent si pathétique, que Trievel Rasimus en fut attendrie. Elle se retourna ; ils se regardèrent deux ou trois secondes dans le blanc des yeux d'un air expressif; puis la vieille se leva, déposa son tricot au bord de la fenêtre, et tout doucement alla entr'ouvrir la porte. ^Ue vit à travers la balustrade de la galerie, dans l'ombre de la taverne, Hans Aden, Toubac et plusieurs autres, assis le coude sur la table, d'un air mélancolique, et vidant leur petite chope sans rien dire ; la mère Grédel, toute pensive, les mains jointes sur ses genoux, derrière le comptoir, et Fridoline auprès d'elle. Alors, bien sûre. que personne ne pouvait la troubler, elle revint près du lit, et, souriant à maître Sébaldus d'un air étrange :
« Du vint fit- elle; seigneur Dieu! vous donner du vin ! mais ce serait votre mort, maître Sébaldus. Si vous me demandiez de Teau, à la bonne heure; de la bonne eau du Sonneberg, je ne dis pas. Out je vous en donnerais, quoiqu'elle soit un peu forte pour un malade.
—De l'eau du Sonneberg, bégaya Sébaldus.
— Oui-.* vous ne connaissez pas ça... c'est une eau... une eau bonne pour les yeux... et
toutes les autres infirmités du corp», maître Sébaldus; une eau si bonne, que ma grand'mère Annah, qui ne manquait jamais d'en boire au moins deux pintes par jour, lisait encore son almanach sans lunettes à qiiatrevingts ans. »
Et comme maître Sébaldus ne répon(|ait pas, tant il avait en horreur toutes les eaux du monde, elle tira sa gourde de sa grande poche et dit :
« Cette nuit, j'ai été en chercher, tout exprès pour vous , ce petit flacon... Hé I hé I hé 1 Tenez, goûtez-moi ça ? »
Le bon tavernier détournait la tête d'un air désolé; mais à peine eut- il le goulot près des lèvres, que, se relevant bien vite sur le coude, il prit la gourde d'une main tremblante et se mit à boire, les yeux écarquillés, avecnne sorte d'extase inexprimable. Son cou se gonflait et se dégonflait, comme celui d'un rossignol qui chante l'amour. C'était admirable de le voir ; il ne finit qu'à la dernière goutte, en exhalant un soupir de regret. La vieille, sa longue figure lie de vin penchée entre les rideaux, le regardait d'un œil tendre.
« Eh bien, fit-elle en reprenant le flacon vide et le glissant dans sa grande poche, eh bien! que pensez-vous de mon eau du Sonneberg f Ça va-t il mieux ? hé f hé f hé I Ça vous écIai^ cit-illavue, hein?
— Oui... oui... bégaya le brave homme, oui, ça m'éclaircit la vue... ça me rafraîchit les idées! Ça, Trievel, c'est comme l'eau de la piscine miraculeuse qui guérissait les paralytiques. Est-ce que tu en as encore de celte bonne eau?
— Soyez tranquille, je vais en chercher.
— Une grande bouteille, n'est-ce pas? une bouteille de deux pintes.
—Oui, maître Sébaldus, oui, dit la vieille en riant de bon cœur.
— Et tu la mettras ici dans le placard , derrière mon lit.
— ^Ne vous inquiétez de rien; mais il ne faudra pas en prendre trop à la fois : s'il vous arrivait quelque chose, je serais perdue.
— n ne m'arrivera rien, Trievel. Oh! la bonne eauf... Tu m'en chercheras tous les jours au... au Sonneberg; c'est sous le Sonneberg qu'elle coule? fit-il en clignant les yeux.
— Oui, sous la roche du Sonneberg ; au pied du coteau.
—Bon... bon... je m'en doutais; elle doit venir de là... Ah I si j'avais déjà l'autre flacon, je serais guéri ! ^
—Chut! fit Trievei Rasimus en se dépêchant de reprendre son tricot, dame Grédel airive. »
Maître Sébaldus, te tournant aussitôt la face
LA TAVERNE DU JAMBON DE MAYENCE
veis le mur, fit semblant de dormir, et la vieille se rassit au coiu de la fenêtre.
Ce n'étaient pas seulement Grédel, Fridoline et Christian qui montaient à la chambre , c'était aussi le docteur Eselskopf, qui venait faire sa visite.
• II dort, » dit la vieille à voix basse.
Eselskopf, inclinant la tête, posa son tricorne sur la table et sa canne dans un coin ; s'approchant du lit, il leva doucement la couverture et prit le pouls du malade. Tout le monde le regardait; il semblait tout étonné, et, se retournant au bout d'une minute :
t Qu'avez-vous donné à monsieur Dick?
fit-il î
—De l'eau et de l'oseille, répondit la mère Grédel.
-Jlien que de Teau et de l'oseille V
—Oui, monsieur le docteur. ■
Il reprit le pouls et réfléchit.
c C'est vraiment étrange, je le disais bien, l'eau est encore trop nourrissante*. Ce fait mérite d'être consigné dans les Annales médicales du Hundsruck. »
Et les lèvres serrées, le front soucieux, tout à coup il sortit, oubliant son tricorne. Christian courut après lui :
« Hé I monsieur Eselskopf , vous oubliez votre canne et votre chapeau. Que faudra-t-il faire aujotird'hui? vous n'avez pas tracé d'ordonnance.
— Ahl vous réduirez les épinards de moitié et vous ne donnerez pas tant d'eau; l'eau est délicieuse, excellente, mais il ne faut pas en abuser.
—C'est tout?
—Oui, je repasserai demain; il faut que je rétféchisse. »
Eselskopf s'en alla.
Tous les assistants étaient inquiets, surtout la vieille Rasimus, qui ne pouvait se défendre d'admirer la pénétration du docteur.
«n en sait pourtant plus que je ne croyais, » se disait-elle.
Malgré cela, comme maître Sébaldus n'éprouvait aucun inconvénient de la chose , et Grédel s'étant installée dans la chambre, la bonne vieille se mit en devoir d'aller chercher de Teau du Sonneberg, selon sa promesse.
Trievel Rasimus n'était pas sortie depuis un quart d'heure, que maître Sébaldus, grâce à la bonne eau qu'il avait bue, dormait profon-
dément. Jusqu'à huit heures du soir, le brave homme ne fit que rêver do vendanges-^ de combats de coqs , de fêtes , de noces et deïestins. Tantôt il se voyait en face d'iin magnifique pâté à la croûte brune, qui répandait une odeur délicieuse , et dont il creusait les flancs avec jubilation. Tantôt, debout sur le char des vendanges, entre les grandes tonnes cerclées de fer, et couronné de pampres, il levait sa large coupe pleine d'un vin écumeux, et célébrait la gloire du dieu Soleil ; le père Johannes, à côté de lui, comme un vieux faune attaché à la famille , faisait danser dans ses mains la petite Fridoline; et Christian, derrière le char, sa toque sur l'oreille, et les joues gonflées, tirait des airs amoureux d'une longue trompe d'écorce. Puis tout à coup il se retrouvait dans l'antique cour des Trabans,«au milieu des cages d'osier; son coq, le Petit- Vigneron y venait de remporter une grande victoire sur YAmiral-Hollandais du bourgmestre Omacht, et l'air retentissait de mille cris d'enthousiasme
Au milieu de ces rêves joyeux, des paroles confuses trahissaient l'agitation du brave homme; la mère Grédel et Fridoline n'étaient pas sans inquiétude. Mais vers le soir sa respiration devint calme et régulière, puis douce comme celle d'im enfant.
Enfin, sur le coup de huit heures à l'église Saint-Sylvestre, il s'éveilla, bâilla, détira ses bras, et dans le moment même ses yeux se rencontrèrent avec ceux de la vieille Rasimus, déjà de retour, et qui tricotait au coin de la fenêtre. Elle lui fit signe, d'un clin d'œil expressif, que la gourde était dans le placard, et cela le remplit d'une satisfaction inexprimable.
« Grédel I fit-il. .
— Ahl te voilà éveillé.
—Oui, et je me sens tout à fait bien I Cet Eselskopf est un savant homme , il m'a sauvé. Maintenant, vous pouvez aller vous coucher tranquillement , je n'ai plus besoin de vous. »
Il disait ces choses afin d'écarter Grédel et Fridoline, pour s'emparer de la gourde.
« Tu n'as pas envie de manger?
— Si, je mangerais bien une andouille, ime omelette au lard, une...
— Une andouille! s'écria la mère Grédel; Seigneur Dieu, tu perds la tête ; tant que tu auras des idées pareilles, Sébaldus, tune seras pas guéri. •
Le brave homme comprit qu'il venait do commettre une grande imprudence, et s'efTorcant de rire :
« C'est une plaisanterie , fit-il, pour v»Dir eu que tu dirais, Grédel. Dieu me garde de vouloir manger une andouille, du boudin, ou
LA TAVERNE DD JAMBON DE MATENCE
toute autre chose de pareil ! Ce sont des dioux, de rosoiUe^ des épinards qu'il me faut. Mais alIez-TOus coucher. Trievel, dis donc à Grédel d'aller se couchôr; de la voir toujours veiller auprès de moi, ça me fait de la peine. Et cette pauvre petite Piidoline, comme elle a les yeux rouges ! Viens m'embrasser, mon enfant, viens embrasser ton bon père , et puis va dormir. N*est-ce pas, Trievel, que j'ai raison?
— Oui, monsieur Dick, je Tai déjà dit cent fois à (lame Grédel ; elle se tue , il lui faudrait un peu de repos. ■
Grédel alors , sans savoir pourquoi , se prit à concevoir une vague défiance.
« Fridoline a veillé la moitié de la nuit dernière, dit*elle, Trievel veillera demain ; à chacuû son tour. Que tout le monde aille se coucher, je resterai ce soir.
--Mais, dit Sébaldus, came gêne qu'on veille auprès de moi, ça m'empêche de dormir; cette chandelle-là m'ennuie.
— On la mettra derrière le rideau , répliqua Grédel d'un ton ferme. Bonne nuit, Trievel; bonsoir* Fridoline. •
Bon gré, mal gré, la vieille Rasimus dut s'en aller. Avec sa finesse habituelle, elle avait compris qu'en insistant, les doutes de Grédel ne feraient que se confirmer. Elle se leva donc, et dit en bdillant :
« £h bien, au revoir, maître Sébaldus, je ne suis pas fâchée de faire un bon somme cette nuit; je vais m'en donner pour aujourd'hui et demain. »
Et Fridoline, ayant embrassé son père, elles sortirent ensemble, tandis que la mère Grédel plaçait la lumière au rebord de la fenêtre, et reprenait son tricot.
Mal ti*e Sébaldus ne se possédait plus d'indignation et de convoitise.
f Faut-il être malheureux pour avoir une fenmie si bonne, se disait-il ; à force de m'aimer, elle me ferait manger des légumes et boire de l'eau toute ma vie. A-t-on jamais rien vu de pareil! C'est pire que l'amitié du père Johannes, au moins lui voulait m'assommer tout de suite. Comment faire maintenant pour avoir la gourde? Si je remue, si j'étends le bras, elle regardera, elle verra la chose, elle criera, elle chassera la vieille Rasimus, et moi je resterai tranquillement avec ma bonne femme d'un côté et Eselskopf de l'autre. »
Ces idées allaient et venaient dans sa tête ; il entendait les aiguilles du tricot poursuivre leur jeu sans relâche, il voyitit le profil de Grédel se dessiner contre le rideau, il écoutait le tic-tac de l'horloge, et son impatience grandissait de seconde en seconde.
K Au nom du ciel I Grédel, dit-il au bout
d'une heure, je t'en prie, va te coudier. De te voir veiller comme cela , ça me crève le cûbut. Tu maigris, tu n'es plus la même... Tu finiras par tomber malade. »
Il parlait d un ton si naturel et si ten^e, que Grédel en fut touchée. ' "
• Ne pense pas â moi, Sébaldus, dit-dle, tâche seulement de dormir. »
Un mouvement de colère prit te gros homme, mais il se contint et dit avec expressioii :
« Tu ne peux pas t'imaginer, Grédel^ C(MBme tu me ferais plaisir de te coucher. Je me seûs tout à fait bien ; mais de te voir là^ ma ^avre femme, ça me tourne le sang; jebcnédlseD moi-même : « Comme elle'esft' bonne ^eeRe pauvre Grédel ! comme elle se fatigue à cause de moi 1 9 Va donc te coucher, au nom du ciell Tiens, voilà onze heures qui sonnent ; si tu te couches, je vais m'endormir tout de suite. *-
Grédel, vraiment épuisée dé fatigue, fi^ par céder. Elle déposa son ouvrage et s'étendit sur un lit de repos, en face de Palcdtre i ea disant :
« Tu le veux, Sébaldus , je vais done tâcher de dormir un peu , mais sll te fallait quelfoe chose...
— rappellerai. . . je crierai.
—Tu n'auras pas besoin do crier, dis seulement « Grédel 1 » et je serai là. »
L'excellente femme ayant soufflé la lumière^ Sébaldus attendit encore un bon quart d'heure; puis, tout doucement, tout doucem^t, il s'empara de la gourde et but à sa «atisfaetion. Après quoi , tout glorieux de son triomphe et riant en lui-même, il ramena la couverture sur son épaule et se prit à roi^ler comme ua bienheureux.
Il faisait grand jour lorsque la bonne aère Grédel fut éveillée par une musique ékange. Elle prêta l'oreille, croyant que Kasper^ le garçon de taverne, chantait, en rinçant ses chopes et ses canettes, ce qu'il faisait tous iei matins vers six heures ; mais quelle ne fut pas sa surprise d'entendre maître Sébaldus Int^ même fredonner la chansonnette de Eid Ritter :
Ah! qu'on est bien sous U treille!
Tra deri dera, tra deri dera lalUl
• Seigneur Dieul s'écria*t-elle, Sébaldus de* vient fou I »
Mais lui, d'un ton calme, répondit :
• Fou, Grédel, ohl que non; quand j'aifiiit venir Eselskopf, à la bonne heure, j'étais fou ; mais à cette heure , j'ai repris mon bon sens. Tra deri dera I •
Malgré cette assurance , Orédel bégayait en mettant ses jupes à la hâte :
IaI taverne du JAMBOH DE' MAÏENCE.
'I I 1 ■! Il IIJI
Et comme elle ouvrait la porte , la mère Basimus, gui venait la relever, l^u apparut daas Tqso^^x ùe la gal|irie. ;
a C'est le Seigneur gui veua a^ène, Tiîievel, s'éci^i* lapauvrei^lemme. . .
—Quoi! qu'est-^ quî se. passe? ^demanda la vieiMe sans l^rop s'émouvoir» saebant com* bien dame Grôdel était.peureus^.
. Sébaldus y gui de^on^ Ut entendait tout, s*é-
; «. Hé I , Triev^l, il ee passe gue ma femnae païA.la téta, Grédel, u'aa^upas honte d'ief frayer le^.gôns^î Va,»* je te croyais plusidebou
La màreiRasimu^ était montée^ et les maiiis 80U8 sph graîDd ehâle ireplté^ les franges jaunes de soia bonnet peada&t jusque sur les sontcils, elle regardait Sébaldus en souriant. i
« Mais cet boiaiue**là se porte comme un cbaf mp, fitrelle. Qu'est-ce que vous me chantez donc, dame Grédel? il n'a jamais été plufi frais, plust r^Qui. Hél ffrldoline» venez donc voir^ il a r^auni de -vingt ans depuis hier, le pauvre cher homme ! »
Fridoline accourut en petite ;ju^ blanche, puis Christian, qui venait justement d'at'rîver pour avoir des nouvelles, puis Kasper, le garant tcr^oi^ier, SofGayel, la . cuisinière ; et Sébaldus, le teiat coloré , souriait à tout ce mondie^ comme un gros poupon qui s'éveillç et, regarde autour de son berceau^ tout émerveillé : . *
« fia i bal bal flt-'il enfin , 1er temps des léf guniest est passé I Huml humi ça va bien...! ça va trés-bieh I •
Puis, regardant kt mère Easimus, sed gtos yeux se trouldèrent ; il lui tendit la main Bans rien dire ;
« Sst^ce que vous voulez me tâter le pouls î demadEida la vieille en riant;
•^Non, TrieveUnon, grâce au cîel> tu n'as pas besoin qu'on te tâte le pouls^ peur savoir que tu as bon 0Q»ur , Dieu merci iJe veux seu* lement t*embrasser, Trievel; viens, que je t'embrasse. •
Et la vieille, émue à son tour, dit :
« Si ça peut vous faire plaisir, monsieur Dick, moi je ne demande pas mieux ; vous êtes un bel homme, il n'y a pas de honte. »
Et ils s'embrassèrent.
Grédel restait stupéfaite*
Alors le bon maître de taverne, se remettant un peu, s'écria :
• I Grédel, Fridoline, regardez cette bonne vieille Trievel Rasimus; regardez^ la bien, c'est elle qui m*a sauvé la vie. Vous vous rap-
pelez comme j'étais encore hier faiole, minable et pâle; je n'avais plus une goutte de sang dans les veines ; c'est ce gueux d'Eselskopf qui m'avait mis dans cet état. Ah I j'ai réfléchi depuis hier, j'ai pensé à bien, des choses; les coups de bâton du père Johannes n'étaient rien, qu'est-ce qu'il m'aurait fallu? un cataplaedooe sur le dos, oui, un simple cataplasme, et au bout de trois ou quatmjours, on n'aurait plus rien vu que des lignes jaunes et vertes, comme lorsqu'on reçoit un coup sur la figure. Au lieu de ça , ce gueux de médecin a voulu me dessécher le corps, pour dire à tous les bons vivants de Bergzabern : « Voyez cet homme maigre, long, jaune, qui passe en toussant , qui n'a ni bras, ni cuisses, ni mollets, ni r!ien> et qui ressemble à un manche à balai, c'est Frantz Christian Sébaldus Dick, le gros Sébaldus, vous savez, celui qui était si gros ; c'est le même, je Tai sauvé : sans moi, sans mon eau claire , il était mort... Que cela vous served'exemple! > Et Ton aurait. eu peur, tout le monde aurait bu de Teau, et Rselskopf aurait écrit de gros livres sur mon iiistoire, ^ur Fe^iv sur les légumes ; U aurait été fier, et ou/Vautait appelé à Vienne, à Munich, à Ber^ liuy pour guéi'ir tous les geuo un peu gros, àb 1 j'ai bien rèfiéchi.«. oui^ c'eat ça.;. Le ban» dit... qu'il arrivel... Heureusemec*» son coup est manqué... et c'est à elle, c'est a Trieftsl que je doià mon bonheur, ma santé, ma vie... tenez 1 31
Il tira une gourde énorme du placard, et la levant d'un air de vénéi-ation :
« C'est avec ça qu'elle m'a guéri 1 0 Rasimus^ Rasimus , je n'oubUerai jamais que je te dois la lumière du jour ! — Toi , Grédel , je ne t'en veux pas, tu es la béte du bon Dieu ; Eselskopf t'avait fait croire que l'eau et les légumes allaient me sauver , tu l'as cru, je ne puis pas t'en vouloir; mais qu'il revienne, lui, qy'il revienne, j'aurai quelque chose à lui dire ea particulier! »
Le brave homme reprit haleine ; puis, regardant Fridoline, qui pleurait de joie au pied du lit, il lui fit signe d'approcher et la tint longtemps serrée sur son cœur en silence. Christian n'était pas le moins ému de cette scène ; maître Sébaldus le vit inunobile et pâle à l'angle de la fenêtre.
c Hé 1 garçon, fit^l, approche donc un peu... Tu ne m'as pas abandonné... tu es venu tous les jours savoir de mes nouvelles... Sois tranquille... sois tranquille... Sébaldus DirJi n'est pas ingrat. J'ai quelque chose pour toi qui te fera plaisir, n
Il regarda Fridoline encore penchée sur son épaule, et Christian se prit à trembler si fort.
r flincUUnte! pouls icrépiUcr! saubrcuuts du Lcudons ! sfoipidcitBs gutriquu!... • (Pafe'SS.)
^e, durant quelques secondes, il ne put répondre UQ mot ; enfla il dit :
« Vous savez, maître Sébaldus, que je vous aime, et toute votre famille, depuis longtemps.
— Oui, oui, je sais ; nous recauserons de ça plus tard. *
Et, s adressant de nouveau à la mère Rasimus :
« Ti-ievel, s'écria-t-il en riant, il ne faut pas ■ croire que je paye les gens avec de belles paroles : tu sauras que ta place est marquée à ma table tous les jours, tant que nous durerons l'un et l'autre, avecla grâce de Dieu, afin que tu n'aies plus à t'inquiéter de rien, que de prendre ta fourchette et ton verre. Et si, Bar malheur, je mourais avant toi, eh bien,
Grédel et Fridoline seront là pour se rappela ma promesse.
—-Ça, ût la vieille toute joyeuse, ce n'est pas de refus, maître Sébaldus, au contraire, je ne ' dirais pas ce que je pense, si j'avais la délicatesse de refuser. I
—Oui, mais ce n'est pas tout, Trievel, ilfaui que je te fasse un présent, en échange decette belle gourde, que je garde comme souvenir; je me suis fourré ça dans la tête depuis hier soir. Tu vas me demander quelque chose, n'importe quoi. Voyons, forme un tobu. Situ me demandais ma vigne de £ilian ou moo moulin de la Fromuhle, je serais capable de te les donner, car tu es une brave femme, et pas sotte comme on en voit tant. *
La vieille Rasimus, à ces mots, devint grave;
I,A TAVERNE DU JAMBON DE MAYENCE
U prit U (Durde d'une m
iuta et H mil à boire, (page SO.)
de petites plaquei rouges se formèrent & droite et & gauche de son grand nez, sur ses joues et ses tempes; jamais elle ne s'était trouvée en aussi belle passe. Cependant cette émotion disparut vite ; et, tirant de sa poche profonde sa grande tahatiëre de carton noir, elle ferma I'œU gauche, aspira une prise lentement, regarda tout autour d'elle les gens qui l'observaient, se disant tout has : c Voilà Trievel devenue riche d'un seul coup. C'est maintenant le plus beau parti de Bergzabem après mademoiselle Fridoline. > Elle regarda, dis-je, toutes ces bouches béantes, puis elle finit par répondre :
■ Puisqu'il faut que je fasse un vœu... ^h îùen , nous verrons ça plus tard. .. Je n'ai pas l'habitude de faire des vcDUx, il pourrait m'ar-
river comme i la femme des trois boudins et des trois vœux. Elle souhaita d'abord un boudin, et elle l'eut; ensuite, étant eu colère, elle le souhaita au nei de son mari ; ensuite il lui fallut son dernier vœu pour l'ôter de là. Moi, je vais réfléchir. Si je pouvais me souhaiter trente ans de moins, avec un joli garçon pour mari, ce serait bientôt fait; mais, à mon âge, il faut que je réfléchisse.
— Allons, réfléchis, s'écria Sébaldus en riant. Et maintenant , Christian , tu vas aller chez le watchmann Purrhus , et tu lui diras de trompetter et de publier par toute la ville, au coin de toutes les rues, que Frantz Christian ^Sébaldus Dick se porte bien , et qu'il invite tous ses amis et connaissances, pour dimancho en huit, à une grande noce, à cette fin de célébrer son
LA TAVERNE DU JAMBON DE MAYENCB
rétablissement et de rendre grâce au Seigneur. Tu lui recommanderas de s'arrêter sous les fenêtres d'Eselskopf , et de trompetter jusqu'à ce qu'il arrive, et qu'il entende que toutes ses gueuseries n'ont servi à rien... que je me moque de lui , et que je vais boire du vin, du vieux vin... tout ce qu'il y a de mieux en fait de Rudesheim afin de rattraper le temps perdu. Va, Christian, et reviens vite , car Grédel ne peut pas manquer de nous préparer une bonne friture , pour célébrer mon rétablissement ; il me semble déjà entendre le beurre dans la poêle. Ha I haï bal
,— Sébaldus, dit Grédel d'un ton de reproche, prends garde ; il ne faut pas recommencer tout d'un coup.
— Ne crains rien, femme, je sais ce qu'il me faut pour me conserver. Je n'ai plus envie de boire de l'eau , et puis la mère RasLmus sera là pour m'avertir. Allons, déguerpissez, que je me lève ; — vive la joie I »
Tout le monde alorç sortit, causant de ces événements merveilleux, de la générosité de maître Sébaldus, et du bonheur de Trievel, qui se trouvait tout à coup élevée au pinacle de la gloire, n'ayant qu'un vœu à faire pour être riche. On ne se lassait point d'admirer ces choses, et la nouvelle s'en répandit aussitôt dans la cour des Trabans.
Trievel Rasimus habitait une petite cassme, à cmquante pas sur la gauche du Jambon de Mayence. Cette cassine était recouverte de vieilles planches moisies , *de quelques tuiles disjointes et d'un morceau de tôle en forme de cheneau , oii passait la pluie comme dans une écumoire ; elle avait deux lucarnes à fleur de terre , garnies d'un vitrail de plomb nacré
par la lune.
Contre les murs décrépits , la vieille ravaudeuse suspendait aux beaux jours toutes ses guenilles : ses vieux casaquins, ses jupons rapiécés, ses chapeaux, ses bas et ses savates.
Elle accrochait aussi aux jambages vermoulus de sa porte, dans une petite cage d'osier, son merle Jacob , un oiseau superbe au large bec jaune, aux yeux luisants comme des perles d'agate, et qui chantait l'air « J'ai du bon tabac » jusqu'à la première reprise. Ces cinq ou six notes, sans cesse répétées d'une voix sonore, éveillaient tous les échos de la cour et formaient une sorte d'harmonie avec le tic-tac du marteau de ToubaCi le sifflement do la rouo
du gagne-petit Paulus , le chant nasillard dn vannier Karl Benti, qi;i tressait ses corbeilles, et les mille bruits, les mille rumeurs de Tantique cloaque.
Jacob était en quelque sorte le chef d'orchestre des grillons, des bourdons^ des savetiers, des vanniers, des rémouleurs, desmarchaiiçids d'amadou, des vieilles commères bavardes, et des enfants criards de tout le voisinage. C'était le dieu familier de l'endroit, la première voix du printemps,, le dernier soupir de l'automne. Quand Jacob ne chanlail plus, tout se taisait; la neige encombrait les petites lucarnes, il y avait de la boue dehors, on grelottait au coin du feu, Ouaud il se remettait à siffler t J'ai du bon tabac, t il suilisait d'ouvrir sa porte pour voir le soleil, le beau soleil trébucher du haut des toits dans la cour fangeuse, et vous dire en riant : t Me voilà de retour! Begardez là-haut, les violettes fleurissent , les derrières neiges fondent sous les haies du Bocksberg. »
Aussi la viçU^e Rasimus aimait son merle plus qu'il n'est possible de le dire; elle le nourrissait de fromage blanc et nettoyait sa cage tous les matins.
Du reste , rien de simple comme rintérieur de la cassine : le grabat au fond, à droite le bahut ; au-dessus du bahut, une petite Vierge habillée de soie toute passée, et couronnée de macaroni jaune; à gauche, le merle rêveur dans sa cage ; les lapins qui grignotent dans l'ombre ou se promènent, la queue en trompette , sous le Ut ; enfin les guenilles suspendues à des clous.
C'est là-dedâns que vivait Trievel, depuis trente-cinq ou quarante ans. ElJe n'aurait pas changé sa baraque pour un empire, et je crois qu'elle n'avait pas tout à fait tort, car ce qui fait valoir les choses, ce sont les sonvenirs qui s'y rattachent. Or, la baraque de Trievel lui rappelait de fort jolis moments; elle n'avait pas toujours eu le nez rouge, l'excellente femme, et le merle n'avait pas toujours chanté seul à la maison. Pauvre Trievel, rien que de se courber sous la petite porte, tous les airs de sa jeunesse lui revenaient comme un songe, et, sans le vouloir, elle en fredonnait des bribes , tantôt mélancoliques, mais le plus souvent joyeuses, sui'tout quand ell^ sortait de la taverne.
On pense bien que ce jour-là Trievel n'était pas triste, bien au contraire ; elle riait et se dandinait en traversant la cour, et quelques finauds du voisinage, feignant de ne pas savoir la nouvelle, lui disaient en passant :
• Hé ! mère Rasimus , comment ça va-l-il ne matin? Vous ne prenez pas une prise T •
LA TAVERNE DU JAMBON DE MAYFNCE
lis lui tendaient leur tabatière par la fenêtre, pensant se bien mettre avec elle ; mais Trievel, clignant de rœil, répondait :
• Merci» Fritz I merci, Yokel I. .. ce sera pour une autre fois; vous êtes bien honnête... bien honnête. . . Hé ! hé ! hé ! on m'attend à déjeuner; il faut que je m*habille. »
Et, tout en descendant les marches concassées de sa vieille cassine : « Dieu du ciell que Ton a d'amis, se disait-elle, quand on n'en a plus besoin I »
Les lapins, effarouchés, disparurent alors dans leur cabane, le merle se prit à chanter. Elle , toute préoccupée , sans faire attention à ces choses^ se mit à choisir, dans ses plus belles nippes, ce qu'il y avait de mieux : un grand bonnet de tulle à rubans larges comme la inain, une robe orange à grands ramages verts, des bas bleus, un châle traînant rouge et noir, et une paire de souliers presque neufs.
t Maintenant, Trievel, pensait-elle tout haut, tu n*as plus rien à ménager; il faut te mettre comme la bourgmestre. Dieu merci I tu vaux bien Gatherina Omacht, sans te flatter. Il faut te soigner, Trievel, pour faire honneur à la table de maître Sébaldus; il faudra t'arracher les moustaches avec des pincettes, comme mademoiselle Eœnig, la fille du bedeau ; ça ne convient pas aux demoiselles à marier d'avoir des moustaches, i
Elle déposa ses effets sur le vieux bahut, puis, tout en s'habillant, songeant à ce qu'elle venait de penser :
« Hél hé! hé! de (fuoi finquiètes-lu, Trievel t fit-elle en riant ; est-ce que tu veux dev enir folle à ton âge? grâce au ciel, le temps des folies est passé. %
Et la pauvre vieille exhala im soupir. *
En ce nîoment deux coups retentirent à la porte.
€ Hé I çria-t-elle , n'entrez pas , je mets ma robe.
—C'est moi, Trievel; c'est Toubac, dit le chaudronnier.
— Attendez, attendez une minute^ je vais avoir fini. »
Et tout bas, elle se dit à elle-même :
« Ah 1 le gueux, il vient me faire sa déclaration, maintenant. Ah! nous allons voir, nous allons entendre. >
El ayant passé sa jupe :
t Vous pouvez entrer, Toubac; entrez I »
Toubac^ tout affairé, ses yeux gris un peu YTt.ubles, les pommettes de ses joues enluminées et les narines dilatées , entra gravement, comme un caniche qui f<?it le beau. Il avait son feutre des dimanches, une chemise blanche, dont le col lui coupait les oreilles en ligue
droite à la hauteur des tempes, sa belle veste brune à boutons de cuivre luisants, et son pantalon de toile bleue, qu'il ne mettait que les jours de fête, pour aller à l'église.
« Bonjour, Trievel, dit-il en adoucissant sa voix, d'habitude un peu voilée par le kirsch" wasser et la pipe, bonjour, Trievel. Seigneur Dieu, que vous êtes belle I rien que de vous voir, ça m'éblouit ; vous rajeunissez tous les jours, Trievel, vous êtes comme un buisson d'églantines : quand il n'y en a plus le soir, il en repousse le matin.
— Hél hé I hé I fit la vieille. Est-ce bien possible, Toubac? vous ne pensez pas ce que vous dites!
— Trievel, comment pouvez-vous croire qu'à mon âge...
— Toubac, vous êtes un enjôleur.
— ^Moi, Trievel? Oh! si j'en étais capable...
—Oui, vous avez beau faire, Toubac; avec vos belles paroles...
— Mais... mais... Trievel... quand je vous dis là... parole d'honneur... c'est la pure vérité : Vôtre beauté me tire Jes yeux de la tête. Voilà vingt-cinq ans que je vous regarde, et de jour en jour vous embellissez^ vous rajeunissez.
— Tiens... tiens... tiens... c'est drôle... vous trouvez que je rajeunis?
—Oui... je vous aurais déjà cent fois demandée en mariage, mais j'avais peur d'être refu* se ; ça m'aurait donné le coiip de la mort.
— Pas possible, Toubac?
— Ça, c'est sûr ; j'en aurais dépéri. Oue voulez-vous? je suis craintif comme un enfant; à moins d'avoir bu un coup de trop, je n'ose pas dire ce que j'ai sur le cœur. Comme à la grande fête, il y a quinze jours; vous vous en rappelez, Trievel?
—Oui ; mais vous ne m'avez plus reparlé de cela depuis.
—Justement, je n'ai pas osé! Mais je suis amoureux de plus en plus; tenez, Trievel, regardez, j'en tremble. »
La vieille alors avait le dos tourné, elle mettait son bonnet en face du petit miroir et riait toutbas, Toubac entendilqu' elle riait, etluidit:
• Vous riez, Trievel, c'est pourtant comme ça ; vous faites mon malheur, je rêve de vous nuit et jour.
— Je ris, Toubac, parce que tout le monde m'adore depuis ce matin ; les uns m'oflfrent des prises de tabac, les autres disent que je suis comîne un buisson de fleurs et que je rajeunis ; tout cela me fait plaisir. Je veux bien oroire/ Toubac, que vous m'aimez; je ne suis pas déjà trop Rasimus pour qu'on ne puisse pas m'aimer ; il y en a qui ont plus de pattes de mouchotf
au lûoni du nez que moi, et qu'on adore tout de même. Et puis, vous m'avez déjà raconté ça dans le temps, deux ou trois fois, ce qui montre que vous êtes un homme d'esprit... Mais... 5nais... là... franchement, Toubac, pour venir me demander en mariage aujourd'hui, plutôt que la semaine dernière, et sans avoir bu un coup de trop, comme vous dites, il doit y avoir autre chose. »
Et, se retournant, elle se prit à rire :
« Voyons... est-ce vrai? »
Toubac fit un geste pour nier.
« Vous n'avez pas entendu dire que maître Sébaldus veut que je fasse un souhait, que je lui demande quelque chose? »
Le chaudronnier ne savait plus sur quel pied danser.
• J'ai bien entenu causer de cela, flt-il en se grattant roreille; mais je ne croirai jamais que maître Sébaldus...
— Eh bieni voilà justement ce qui vous trompe, » interrompit la vieille, en minaudant un sourire, et se balançant la têto d'un air gracieux.
Elle fit ainsi le tour de la chambre, se dandinant, tirant son châle et se regardant pardessus l'épaule, pour voir si la robe balayait le plancher convenablement.
« Voilà ce qui vous trompe, monsieur Toubac, il a dit ça; je n'ai qu'à souhaiter quelque chose : une maison, une vigne, une grosse somme, il me la donnera !
— Est-ce possible ? fit le chaudronnier J'un air naïf. Et qu'est-ce que vous allez souhaiter, Trievel? qu'est-ce que vous allez demander? »
Alors la vieille, s'arrétant, reprit son air bonasse habituel, et puisant une prise dans sa tabatière, elle l'aspira lentement avec un bruit de trompette, et sans y mettre de coquetterie ; puis, d'un ton rêveur, elle répondit :
• Quant à cela, il faudra voir. Vous comprenez, ça mérite qu'on y pense. Je me déciderai le jour de la grande fête, et, selon que je voudrai me marier à un bourgmestre, un conseiller ou un chaudronnier, je demanderai autre chose. Il faut que je choisisse d'abord un homme, et. Dieu merci I il ne m'en manquera pas maintenant ; ensuite je choisirai la dot. l^Jais, pour le quart d'heure, je ne vous réponds ni oui ni non, Toubac. Puisque vous me trouvez belle femme, moi, je vous trouve aussi bel homme ; mais si d'autres viennent se mettre sur les rangs, alow je regarderai, j'aurai les moyens de faire la difficile : je choisirai selon njon goût.
— Trievel f s'écria le chaudronnier en faisant mine de s'arracher Je» cheveux, si vous en
choisissez un autre que moi, je me pends à votre porte.
•^Bahl Toubac, allons déjeuner, dit la vieille; tenez, venez avec moi, ça vaudra mieux que de vous désespérer, donnez-moi le bras et en route. »
Toubac s'empressa de lui donner le bras, et ils sortirent ensemble gravement Tout le monde était anx fenêtres dans la cour et disait : .
c Toubac a séduit Trievel. Faut-il qu'elle soit encore bête, pour croire que c'est pour ses beaux yeux qu'il est venul Regardez comme elle se redresse, conune elle se donne des airs.HéIhéibéI »
La vieille, entendant ces choses, fermait à moitié les yeux et se pinçait les lèvres, pour faire encore mieux enrager ces gens; et c'est ainsi qu'ils arrivèrent à la porte du Jambon de Mayence. Â peine maître Sébaldus, assis derrière la table, les eut-il aperçus, qu'il se mit à frapper des mains au-dessus de sa tête, en s'écriant : '
t Trievel 1. .. Trievel f . .. à la bonne heure î... Ha! haï haf tu me feras toujours du boo sang!... Viens ici, voici ta place, et toi, Toubac, voici la tienne. »
!ît comme Trievel, sans rire, saluait et faisait la révérence d'un air de gi %nde dame, le gros tavemier, tout réjoui, se piU à rire de si bon cœur, que les échos de la vieille taverne, depuis longtemps assoupis, se réveillèrent à leur tour, et lui répondirent jusqu'au fond de la cuisine.
Ce jour-là fut une véritable fête pour les boni vivants de la cour des Trabans et de tont Bergzabern. On entendait au loin retentir le tambour du watchmann Purrhus et sa voix perçante crier :
« Faisons savoir que, par la grâce de Dieu et l'intercession de la sainte Vierge, maître Frantz Christian Sébaldus Dick s'est heureusement rétabli de son accident; qu'il se porte bien, et qu'il invite tous ses amis et connaissances à venir de dimanche en huit, apr^ la grand'messe, célébrer les louanges du Seigneur le verre à la main. Il y aura banquet dans la cour de la vieille synagogue, musi- ' que des trois orchestes, jeu de quilles, jeu de bague, jeu de tonneau, etc., etc. »
Le dieu Soleil semblait lui-même prendre part à la jubilation universelle, jamais il nV
vait été plus beau, plus splendide. On voyait, par les hautes fenêtres de la taverne, Vautomne pourpre 8*étaler sur la côte, les vignes^ à perte de vue, chargées de raisin, et la forêt de chênes du Schlosswald au-dessus, dont le feuillage vert commençait à brunir.
Dans la cour tout bruissait, tout 3'agitait, tont bourdonnait à la chaleur un peu humide, concentrée entre les hautes bâtisses sombres. Le coq roux d'Anna Schmidt battait de Taile et grasseyait au milieu de ses poules ; le merle de la vieille Rasimus chantait comme un coucou, ses quatre notes, toujours les mêmes* Des milliards de petites mouches dorées voltigeaient dans la lumière rouge tombant du haut des toits. Et dans le fond de la taverne obscure, autour de la grande table du milieu, maître Sébaldus, la vieille Rasimus, Christian, Fridoline, Toubac, Grédel et vingt autres, la face épanouie, buvaient, mangeaient, se donnaient du bon temps, et serraient la main de ceux qui, par trois, quatre, six, accouraient sans cesse de la voûte des Trabans, agitant leurs feutres, et s'écriant :
« Hél saluty salut, maître Sébaldus I quel bonheur de vous revoir en bonne santé ! — Âh! diable, vous nous avez fait peur; ce gueux d'Eselskopf vous avait mis bien bas. Enfin, TOUS voilà ï^venu, grâce au ciel! — Savez-vous, maître Sébaldus, qu'il fallait être taillé comme vous pour en réchapper?
—Je crois ma foi bien ! s'écriait h brave homme, cinquante autres y auraient laissé leur peau. Il m'a fallu vivre quinze jours de ma propre graisse, heureusement il y avait de quoi. Mais gare à Eselskopf, si je le rencontre, gare! *
n levait le poing avec expression , et tout le inonde approuvait sa colère. Mais le brave homme, enveloppé de son ancien habit marron comme d'ilne robe de chambre, en voyant les larges manches s'aplatir sur ses bras et le collet descendre le long de ses reins , comme la capuche du père Johannes, semblait fort triste.
« On en mettrait quatre comme moi là-dedans, disait-il; mais un peu de patience, Grédel, un peu de patience! Je me charge de le remplir tout seul ; avant quinze joiu*s ou trois semaines, je veux qu'il n'y ait plus un seul pli. Christian, verse donc, ma coupe est vide ! Trievel, passe-moi les boudins Dieu de Dieu t quel bonheur de se sentir là, le ventre à table, et de Cï t^us voir cette longue figure jaune d'Eselskopf, qui vous crie A chaque bouchée : • Halte 1 halte I c est trop, prenez garde î vous mangez trop d'épinards I... Est-ce qu'un pareil gueux ne mériterait pas d'être pendu ? J'ai tou-
jours dit qu'il n'y a pas de justice sur la terre; sans cela, cet Eselskopf serait depuis longtemps à gigotter au bras de la potence, sur le Galgenberg! »
Toute la iournée se passa dans ces occupations agréables. Vers six heures du soir, le vieux Rosselkasten, à la tête de l'orchestre des Trots-Harengs^ vint jouer une sérénade à la porte du Jambon de Mayence. Il y avait trois clarinettes, deux trombones, un fifre et Rosselkasten, qui tenait la contre-basse. Ils jouèrent la grande symphonie : « Soleil, lève-toi, voici ton fils qui te contemple! > Maître Sébaldus, dans un doux recueillement, écoutait, de grosses larmes coulaient sur ses joues, et il s'écria :
c Seigneur Dieul quand on pense pourtant que j'aurais pu mourir I »
Et à ces paroles touchantes, toute l'assistance frémit; Grédel pâlit, et Fridoline vint se jeter dans les bras du brave homme, qui sanglotait comme un enfant.
On fit alors entrer Rosselkasten et tout l'orchestre, pour boire un coup au rétablissement du digne maître de taverne.
Cependant il fallut partir plus tôt que d'habitude, car maître Sébaldus, un peu fatigué, , se retii*a de bonne heure. Grédel, la mère Ra* simus, Fridoline et Christian, après tant de veilles et d'inquiétudes, éprouvaient aussi le besoin de repos.
Ce qui réjouit le plus ces braves gens, c^est qu'à la nuit tombante, Purrhus, après avoir fait sa tournée en ville, vint dire qu'Eselskopf s'était embarqué dans la patache de Baptiste Kromer, sous prétexte d'aller visiter sa tante à Creuznach. Tout le monde comprit qu'il se sauvait, pour cacher la honte de sa défaite.
Maître Sébaldus vida sa coupe en l'honneur de ce nouveau triomphe; après quoi , les jambes un peu vacillantes, soutenu d'un côté par Christian, et de l'autre par Toubac, il remonta dans sa chambre. En même temps , ses amis évacuèrent la salle, et longtemps on les entendit aux environs, causer entre eux de ces choses extraordinaires , du bonheur singulier de maître Sébaldus Dick qui , dans toutes les circonstances orageuses de sa vie, avait toujours été protégé par les puissances invisibles.
On parla beaucoup aussi de la chance surprenante de Trievel Rasimus , des tendres regards que la petite Fridoline reposait sur Christian, et d'une foule d'autres choses' semblables. La nuit était si belle, si parsemée d'étoiles , si calme et si douce , qu'on ne pouvait se décider à rentrer.
Enfin toutes ces conversations, tous ces chuchotements 9% turent. Vers onze heures , tout
LA TAVERNE DU JAMBON DE MAÎiiNCB.
dormait à Bergzsfbern , en attendant* la fête promise et les événements de Tavenir, que personne ne peut prévoir
L*Ecclésiâste a dit dans sa sagesse que tout est vanité sur la terre ; que l'amour, la richesse, la santé, Tambition satisfaite, l'humiliation de nos ennemis et notre propre glorification ne font point le bonheur; que jamais nous ne sommes contents de nous-mêmes ni des autres, et que les choses vont ainsi de jour en jour, de mois en mois, d'année en année, jusqu'à ce qu'enfin, maigres, jaunes, chauves, cassés, perclus, tremblants, l'œil terne, l'oreille sourde, la mâchoire dégarnie, le nez et le menton en carnaval, nous finissions par nous écrier d'une voix chevrotante : « Yanitas vanitatum^ et omnia vanitas! t
Hélas I le roi , le prophète, le philosophe, le vieux rabbiniste, quel qu'il soit, qui jadis (il y a deux ou trois mille ans), écrivait ces choses, celui-là connaissait les hommes et la vie hu- * maine;il avait vu, palpé, senti, goûté, observé, raisonné : il avait raison, mille fois raison ; mais ces vérités ne sont pas consolantes, et, sauf meilleur avis , il aurait mieux fait de se taire que de nous mettre la mort dans rame.
Toujours est-il que le vieux rabbin avait raison. Que manquait-il alors à maître Sébaldus pour être parfaitement heureux? N'avait-il pas recouvré sa bonne santé, son bon appétit et sa bonne mine î N'était-ii pas délivré d'Eselskopf? Ne voyait-il pas autour de lui ffrédel, Pridoline, Christian, Trievel Rasimus et les gens qu'il aimait le plus au monde? Le temps des vendanges n'approchait-il pas ? et le jour, le grand jour du festin , fixé par lui-même pour célébrer son heureuse convalescence, n'était-ce pas le deuxième dimanche suivant ?
Sans doute, tout aurait dû le satisfaire, et pourtant Trievel Ràsimus , dès le lendemain, avait remarqué qu'il n'était plus le même homme; qu'il ne buvait plus avec autant de recueillement; qu'il ne riait plus d'aussi bon cœur, et qu'à tous les instants de la journée, ses gros yeux se tournaient vers la porte^ comme s'il y eût cherché quelque chose.
C'était surtout le matin que la vieille ravaudeuse, en mettant le nez à sa lucarne, remarquait en lui cette inquiétude étrange. Dès la pointe du jour, il descendait de sa chambre, ouvrait la taverne, etj les mains croisées sur
le dos, l'épaule appuyée au mur, îl regardait vers la porte des Trabans. On voyait l'emnii se peindre sur sa bonne figure; il entrait, sortait, regardait encore; puis, tout adattu, tout mélancolique, il s'asseyait devant son déjeuner, l'œil vague, l'air distrait. Souvent sa fourchette lui tombait des msdns, son verro restait à mi-chemin de ses lèvres, il le déposail avant d'avoir bu. L'arrivée de Fridoline même ne pouvait le faire sourire.
• Assieds- toi là, mon enfant, disait-il, causons. >
Mais Fridoline ni lui fie trouvaient rien à dire.
« Ah î s'écriait-il parfois, le bon temps est passé, il ne reviendra plus î »
Presque toujours alors la mère Rasimus, qui s'était dépêchée de mettre sa jupe et d'accourir, entrait en disant :
« Bonjour, monsieur Dick. Eh bien, l'appétit marche- t-il ce matin?
— Tiens, assieds-toi, Trievel, réjwndait le brave homme, mange, bois; ces andouilles sont excellentes, mais je ii'ai plus faim, j'ai quelque chose de dérangé à l'intérieur. •
Et, appuyant le doigt sur son cœur :
« Là... là I faisait-il d'un accent ému , il y a quelque chose de dérangé , je le sens bien, ça me serre, ça ne va plus. •
Alors, il se mettait à crier. contre le père Jo- Hannes :
• Le gueux I c'est lui qui m'a tué... il m'a porté un coup qui me fait dépérir... Ah! le brigand, moi qui l'aimais tant! moi qui hii aurais tout donné, ton*;, la moitié de mon bien ; moi qui le regardais comme mon propre flrèrel »
Et sa voix devenait de plus en plus sourde; il pâlissait :
« Je vois bien , disait-il , que c'est fini pour moi. »
Et il se levait ; il se mettait à marcher, la tête basse, les yeux pleins de larmes, en criant :
« C'est toujours ceux qu'on aime le plus qui nous font aussi le plus souffr.'r. On ne devrait jamais aimer personne... Je n'ai pas pu faire autrement; ce gueux-là, quand je Je voyais, mon cœiir riait ; j'aurais dû le jeter à la porte. Oui, mais que voulez-vous? c'était écrit. ■
En de telles circonstances, la mère Rasimus ne disait rien ; elle laissait sa colère suivre son cours , et cela durait quelquefois ime demi-heure. Puis il venait se rasseoir et buvait en silence.
Quelquefois Toubac, ou tout autre, arrivaul sur l'entrefaite, voulait ajouter quelque chose aux imprécations *du brave homme contre le capucin, mais il les interrompait tout de suite en s'écriant :
LA TAVERNE DU JAMBON DE WAYENCE
f De quoi vous Biêlez-vous? G est moi qui (lois me plaindre Est-ce que j'ai besoin de vou&pouy dire que c'est uu. gueux, un mendiant, un bandit? Est-ce que je ne peux.pas le dire moi-même? Est-ce moi, oui ou non, qu'il a lâchement attaqué par derrière? Qu'on ne me parle plus de lui, il ne mérite pas q^u'on en parle. Qu'est-ce qu'on vient donc toujours m*ennuyer avec cet homme-là? ïe ne le connais plus... c'est comme s'il n*avait jamais existé 1 »
Presque tous les jours il arrivait que des bûcherons ou des charbonniers entraient en passant au Jambon de Mayence^ prendre leur chope de vin. Maître Sébaldus, connaissant tous les gens du pays, allait aussitôt s'appuyer les deux mains sur leur table, et sans s'asseoir^ causant des récoltes, du prix des bois, de cepi, de cela :
« Et le bandit... le capucin? finissait-il par dire.
— ^Ah ! maître Sébaldus , répondaient ces gens, il n*est pas à la noce tous les jours comme autrefois ; maintenant ses andouilles sont des pommes de terre cuit|^s sous la cendre, et son Pleiszeller^ c'est Teau de la fontaine. — Estrce qu'il est bien maigre ? demandait-il. — S'il est maigre ? il n'a plus que la peau et les 08.
— ^Pourquoi ne fait-il pas des quêtes avec son âne Polakf
— ^Ahl monsieur Dick, le monde n'est plus aussi charitable que dans le temps. Les capu-* cins n'ont plus la ressource de visiter les dieminées du village; le père Johannes a beau chanter des oremus du matin au soir, le corbeau d'Elie ne lui apporte pas de l)o^dins ; il dépérit, il décline. >
— ^Ah ! bon I bon I faisait le brave homme, je suis content. Ah ! c'est comme cela ; le gueux n'aurait pas le cœur de venir me voir et*de me dire : « Maître Sébaldus, c'est le vin blanc qui • m'a fait pécher contre vous, t Ce ne serait pourtant pas bien difûcile d'inventer ça, et je ferais semblant' de le croire; mais il aime mieux dépérir, par orgueil; il veut que j'aille lui dire : « Père Johannes, venez donc manger c mes boudins, mes andouilles, boire mon « Pleiszellerl » Oui, oui, j'irai lui dire ça; qu'il attende! »
Et il ajoutait :
• Quel bonheur d'être débarrassé d'un pareil gueux, quel bonheur I Je peux dire hardiment que le jour où j'ai reçu ses coups de bâton est le plus beau jour de ma vie; au moins me voilà débarrassé pour toujours de cette peste. »
i le digne maître de taverne était heu-
reux de tout ce qu'il voyait, de tout ce çail entendait, et pourtant sa tristesse semblait grandir à mesure que s'avançait le jour de la fêta
Vers le milieu de la semaine, il fallut songer aux apprêts du festin, à l'ordonnance des tables, à l'élévation des estrades pour la musique, à la décoration dé la cour.
On voyait maître Sébaldus se promener, le mètre en main , avec le menuisier Furst et le charpentier Ulrich, prendre des mesures et discuter les dispositions générales lui-même, chose qu'il n'avait jamais faite ; et dès lors on put prévoir que cette "solenDité serait plus grande^ plus imposante que toutes celles du même genre qui l'avaient précédée.
Lui-même descendit dans ses caves immenses et les parcourut d'un bout à l'autre, accompagné du tonnelier Schweyer et de ses garçons, indiquant les tonneaux qu'il faudrait mettre en perce pour le premier , le deuxième et le troisième service, et choisissant les vins en bouteille qui devaient paraître au dessert. Luimême aussi s*occupa des commandes de comestibles ; il écrivit à tous ses correspondants de Spire, de Mayence, de Francfort, et jusqu'à Cologne.
Contrairement à l'avis de Grédel, il voulut avoir de la marée, et comme sa femme avoua qu'elle ne connaissait pas la manière d'apprêter le poisson de mer^ n'^étant jamais sortie du pays, lui, ne voulant rien négliger, écrivit au célèbre cuisinier Hdfenkouker, de l'hôtel du Rœlmer^ à Francfort, de venir présider en persoime à cette partie de la cuisine.
Toutes ces choses l'occupèrent beaucoup, et Fridoline, la mère Rasimus ainsi que Christian furenj consultés. Clxristian eut particulièrement à veiller sur la décoration, qui devait être de différents feuillages : le chêne, le hêtre, le platane et le mélèze y furent employés.
Le grand monde de Bergzabern se relayait sous la voûte des Trabans» pour contemplei ces préparatifs grandioses : ces guirlandes, qui s'élevaient en courbes immenses jusqu'à la cime des toits, ces murailles tapissées de mousse, cette profusion de feuilles et de fleurs recouvrant les pauvres échoppes d'alentour, au point qu'on ne découvrait plus que leurs petites vitres miroitantes.
Dès le jeudi de la deuxième semaine, les tables étaient dressées; elles formaient fer à cheval. Entre les deux branches se trouvait une autre table pour les amis intimes de Sébaldus, pour sa famille et les gens qu'il voulait honorer.
Ce jour-là, lorsqu'il s'agit de désigner la .place de chacun, afin que tous les amis fussent
LA TAVERNE DU JAMBON DE MAYBNCE
Tonbie, tout tlUté, ui jeut grii un peu tronblu. (Pige 67.)
ensemble, )e menuisier Furst, montrant le haut bout de la table du milieu, ayant dit : 1 Mattre Sébaldus, voici la place d'honneur, | TOUS pourries y mettre notre bourgmestre Omacht. . '
— ^Le bourgmestreT s'écria maître Sébaldus indigné, je me moque bien de votre bourgmestre, moi 1 Un homme qui fait venir des coqs d'Amsterdam pour exterminer les nôtres. Qu'il s'en aille au diable, qu'il se mette où il voudrai
— Mais, dit Forst, alors à qui donner la place d'honneurt Vous ne pouvez pas être assis aux deux bouts & la fois, monsieur Dick, cela ne s'est jamais vu.
— Cette place restera vide, dit alors le gros nomma d'une voix sourde, oui, elle restera
vide; on ne mettra personne A cette place. >
Et s'animant :
* Celui qui devrait y être est un gueux, âilil, un être rempli d'orgueil et de vanité, etqni n'aura pas seulement la cœur de se présenter, je vous en préviens ; un être qui s'est rendu méprisable aux yeux de tout l'univers; sa place reste''a vide, et chacun dira : t Voyei, le capucin devrait être là, mais lui-même se reconnaît indigne de venir s'asseoir «i îaea de celui qui l'a nourri, abreuvé, aimé comme un frère pendant vingt ans. • VoUà ce que je veux I Et qu'on ne pense pas que je lui 6te sa place ; non, j'en suis incapable, ça n'entre pas dans mes idées. Car, si par hasard, il revenait, vous m'entendez, et s'il voyait sa place occupée par un autre, ça lui crèverait le cœur,
LA TAVERNE DU JAMBON DE MAYENCK
On flt «Ion entrftr Rouelkulen et tout l'ecchutre, pour boin on eoup. ( Pi^b 69.)
et la honte alors retomberait sur ma tête. >
Ainsi parla le digne maître de taverne, et quoique personne ne comprit rien à ses raisons, Furst lui répondit :
< Abl c'est bien difTérent, bien différent; j'ignoraisceschoses, ■
Au dernier jour, .arrirèreat les envois de tous les pays d'Allemagne ; la grande salle était tellement eucombrée de paniers, de bourriches, de colis, de caisses et de ballots, que cinq personnes avaient peine à mettre tout en ordre. La cuisine était en feu pour la prëpatioQ des kùchlen, des kougelliof et autres pAtisleries, que Qrédel préparait à l'avance.
Dans la cour s'entendaient des exclamations snthousiastes & l'arrivée de chaque nouvelle voiture. Ifaia ce qui surprit le plus la foule, ce
fut l'arrivée des poissons de mer; jusqu'alors maître Sébaldus avait eu de l'inquiétude à ce sujet. Le célèbre Hdfenkonker était arrivé la veille, avec ses trois principaux marmitons en veste blanche et bonnet de coton ; il avait fait aussitôt construire un fourneau de briques dans l'un des angles de la cour, la cuisine n'étant pas assez grande pour suffire A la préparation de tant de viandes succulentes, ni la porte assez large pour les servir.
La marée arriva donc dans l'après-midi du samedi, en telle abondance, que la voiture eut peine à passer sous la voûte des Trabans. Et quand, au milieu de la cour, entre les longues tables de sapin, on se mit à décharger ces poissons inconnus, — larges et plats comme des assiettes, gluants, blancs d'uu c6té, noirs ou
LA TAVERNE DU JAMBON DE MAYENCE
roses delautrc, aux larges nageoires dentelées comme des ailes de chauve-souris,. — ^^ces soles, ces raies, ces merlans, ces turbots, tous ces êtres étranges dont on ne reconnaissait pas la têle de-la queue, et qui, avaient la bouché au milieu du ventre; des êtres absolument ignorés dans la montagne, et que maître Sébaldus lui-ipêrae ne connaissait (jue de nom, alors il est facile de concevoir la stupéfaction générale. On se tenait autour en cercle, on regardait, on contemplait, on discutait pour savoir s'ils nageaient debout, de côté ou à plat. On ne pouvait concevoir que le Seigneur eût créé des êtres aussi hideux, et chacun se promettait à part soi de ne jamais y mordre. Maître Sébaldus lui-même, se bouchant le nez, dit ;
c Ça»c*est hou pour les sauvages, quand ils ont jeûné trois ou quatre jours, et qu'ils ne leur reste plus d'autre ressource que de se dévorer entre eux, ou de manger ces grands tétards. Je croyais que c'était autre chose, sans quoi je n'en aurais pas demandé. ■
Cependant tout le monde fut satisfait de voir qu il y avait parmi ces monçtifes vingt-quatre écrevisses de mpr si magnifiques, que les plus belles du Hundsrûck auraient paru petites à côté. ' ,
Ilàfenkouker> lui, n'était pas de l'avis des assistaiits; ils trouvait les poissons de mer fort beaia, et les fit transporter dans sa baraque de planches, affirmant que maître Sébaldus luimême reviendrait de ses préventions sur leur compte, lorsqu*il les verrait apprêter convenablement.
Ainsi les expéditions arrivaient de toutes parts, les tables étaient drossées, la cour décopéCj les fourneaux en feu, et pourtant maître Sébaldus, au milieu de sa gloire, semblait triste;, au lieu de rire et de se glorifier luimême comme autrefois, il regardait ces choses d'un air d'indifférence. Dans la soirée de ce four, en soupant, la mère Rasimus remarqua même que le digne homme avait les yeux pleins de larmes.
« Ghers enfants, ditil tont à coup, en s'adressant à Fridoline et à Christian, qui se souriaient tendrement après avoir suspendu leurs dernières guirlandes; chers enfants, vous ne sauriez croire combien je suis satisfait de vous ; tous mes désirs, vous les avez accomplis; aussi ce n'est pas sans orgueil et sans attendrissement que je vous contemple. Oui, Frantz Christian Sébaldus Dick est le plus heureux des hommes, et demain sera un beau jour pour tout le monde ; pour vous d'abord, mes enfants, pour Trievel Rasimus, qui formera son souhait, pour tous nos amis et nos parents^ pour tous, excepté... »
Alors il ne finit pas sa pensée, et seulement au bout d'un instant il ajouta :
« Je voudrais pourtant bien que le^ pauvres, ceux qui n'ont que des pommes de terre K manger et de Teàu à boire, se réjpùîssei^t avec ;ious I »
Et d'une voix attendrie, il lé'môigiiale désir que les débris du grand festii^ fussçnt distribués aux pauvres, avec une" soninle (Je cent gulden. ,
« Christian et fridoline feront celâ,^ dît-il, et le Seigneur étendra sur eux. ses ï^nédiclions. •
Il n*en dit pas davantage et monta dans sa chambre fort ému.
Trievel comprit que le brave hpmme désirait revoir son vieux compagnon Johatuies; que cette privation gâtait tout son bonheur, et que ridée de te savoir dans la misère, tandis que tout autour de lui respirait la joie et rabopdance, Taccablait. ,
Mais que faire d cela? L'orgueH du capucin n'était pas moins grand que celui du mnîti*e de taverne ; Johannes tenait mordicus au Dieu de Jacob^ Sébaldus se serait méprisé lui-même de renoncer au dieu Soleil.— Allez donc les décider à faire le premier pas Tun ou Vautre f C'était impossible. — Trievel rentra dans sa biraque, rêvant à ces choses.
rx
Or, dans cette nuit du samedi au diiiiandie, vers trois heures du matin, tout à coup les lucarnes de la caséine de Trievel Raslnius s*illnminêrent; la vieille se leva, passa ses jupes, puis, entr*ouvrant sa porte, elle se mit â regarder le ciel tout scintillaiit d'étoiles;
• La nuit est magnifique, se dit-elle, il vi faire bon marcher à la fi*alcheur. »
Alors elle finit de s'habiller.
Son merle Jacob, tout étonné d'être éteîHé bien avant le jour, lui qui, depuis longtemps, avait pris l'habitude d'éveiller les autres, Jacob ne bougeait pas; du fond de sa cage, la tête inclinée, il suivait, de ses petits yeux luisants, la lumière allant et venant dans la chambre. Les lapins aussi se taisaient; seulement, le plus viêax, le grand-père de la nichée, un superbe lapiil blanc à taches rousses, que la mère Rasimus appelait familièrement AhraKam^ à cause de ses grands favoris ébtrariflés, de sa fécondité singulière et de son air vénérable, Ahraham^ sur le seuil de sa cabWK, regardait tout émerveillé, relevant €t abais-
Lk TAVERNE DU JAMBON DE MAYENCE..
saiU, tour ,^. tour se6, grandes oreilles, et se grd^^ut le nez de ^a patte, comme pour dire : fc Que^'laitirellè là?. Pourquoi court-elle de si grand matin? En voudrait-elle a mon cher pepptit Zsaof?, Tesp^ir et Ja consolation de ma vieiÙçspel?. . ,
Er\fi|i.^yieyel, ayaiit mis sçs. gros, souliers, prit son feâion et sortit sans se donner d'autre pcipç qvç dfi, repousser la. petite porte criarde et d^.Ji^'er le* verrou, puis elle se dirigea vers la voûte (fes l^rabans et gagoa la rue.
La rue de^ Trabans, au sortir de la cour, descend à gauche dans la ville basse, jusqu'à la petite porte 4es Halles et des Vieilles-Boucheries^ Eue s"'èlève à droite vers la côte du SchIos8\vald^ dqrrière laquelle se trouve Tcrmilagè 4e la sainte chapelle du Lupersberg, CeitCQtte deraière direction, plus rapprochée de la campngne, que prit Trievel Uasimûs. Elle. allait en trottinant, la tête penchée, sa longue robe de rayage bleu et rouge lui remontant aii milieu du dos, la niain sur son bâton, et les ifranges de son bonnet caressant ses joùes cqùleûr de brique. On Teût prise, dans l'ombré des murs, où se découpaient les pâles rayons de la lune, pour uiie vieille bohémienne en maraude, d'autadt plus qu'elle courait sans relâche.
Au bout d'un quart d'heuro, elle avait atteint le sentier qui monte à travers les vignes jusqu'au sommet de la côte. La lune, en rase campagne, brillait comme un miroir, éclairant les petits murs de pierres sèches, les ceps noueux a,ux larges feuilles rouges, les broussailles e^u^qv^'aux pjuç petits cailloux du sentier,: on. y voyait m\en^ qu'en p>lein jour. Le tçiaps était doux; au loin, une perdrix claquait du )t)ec, .on entendait, frôler ses ailes et de petits cris iimpureux lui répondre.
' Trievel Rasimus 8*arfêla deux secondes au pied de la vieille croix moussue où s'agenouUlei^t les pèlerins de Marienthal; elle tira sa gouiKle de sa poche et but un bon coup ; puis, saisissant le bas de sa jupe de la main gauche, elle, se mit à grimper comine une chèvre, ne s'arrêtaQt que de loin en loin, sur les petits plateaux en terrasse, pour reprendre haleine.
Bientôt elle fut au-dessus de la cour des Trabans. La vieille ville, de cette hauteur, avec ses pignons aigus, ses toits immenses à quatre et cinq étages de lucarnes , ses flèches, set^^-argouilles, ses rues étroites, enchevêtrées les unes dans les autres , ses hangars en auvent, ses tourelles découpant leurs ombres noires sur le pavé blanc comme neige ; l'église , Saint-Sylvestre, fouillée de mille sculptures en lelief, avec ses trois porlails sombres et ses millô statuettes de saints et de saintes, argon-
tées parla lune sur le fond obsôut* dos niches; la sy^iagogue décrépite , la taverne ot les échoppes innombrables dans la cour profonde des Trabans, oà ne descendait pas la )[)âle lumière; tout cela présentait un couf) d'oôil étrange, mystérieux et grandiose. Tout dormait à Bergzabern ; seulement, dans l'un des angles delà cour des Trabans, une vive lumière rouge annonçait que les fourneaux de Hâfen- Ivôuker étaient en pleine activité ; Hâfenkouker lui-même et ses marmitons, en bonnet de coton, passaient parfois devant cette flamme , comme des diablotins, et leurs grandes ombres tourbillonnaient alors tout autour des hautes murailles revêtues de feuillage. •
« Hé I hé I hé ! fit la vieille en riant, lu bonne odeur monte jusqu'ici. Quelle fOlc, Dieu de Dieu, quelle fête nous allons avoir! »
Après cette réflexion, Trievel se reprît à grimper. Aux vignes succédèrent bientôt les broussailles, puis les bruyères; enfiïi, sur le coup de quatre heures, et comme déjà des centaines de coqs se saluaient d'une ffei*me à l'autre', et que les aboiements dcs.caniche^ et des roquets de la ville s'élevaient à la cime des airs en nimeurs confuses, Trievel Rasimus atteignit le plateau aride, et vît en face d'elle, sur l'autre pente du Lupersberg, le clocher de la petite chapelle de Saint-Jean et la large toiture de chaume de Termitage se découper en vignette dans les brumes matinales. Pas un bruit ne s'entendait de ce côté , pas un murmure. Comme la lune s'inclinait vers Pirmesens , Tombre du plateau couvrait toute cetto pente de la montagne. Un éclair intérieur illuminait parfois les deux lucarnes de la hutte, puis tout redevenait sombre.
« Allons, nous y voilà, » se dit Trievel en aspirant une large prise de tabac ; puis elle poursuivit son chemin. Disux minutes api'ès, elle arrivait près de la masure; et, le cou tendu , se penchait dans Tune des lucarnes pour voir à Tintérieur.
D'abord elle ne vit rien, tant il y faisait sombre ; mais bientôt elle distingua quelques poutres en l'air, à travers lesquelles pendaient des milliers de brindilles de paille, de foin et d'herbages, comme d'une grande hotte; ensuite, une grande caisse pleine de feuilles sèches, et un sac pour oreiller ; puis à gauche, une ouverture -dans la muraille, un trou noir, au fond duquel s'agitait quelque chose. Trievel crut d'abord que c'était le capucin, qui se couchait dans ce trou par esprit de pénitence ; mais en regardant mieux, elle reconnut que c'était l'âne Polak^ dont les grandes oreilles et la tête mélancolique se dessinaient parfois audessus de la crèche, et presque aussitôt elle
vit le père Johannes assis à terre, les jambes écartées devant la pierre de Tâtre ; il retournait des pommes de terre sous la cendre, et, comme le feu se prit à briller, toutes les brindilles du plafond, les barreaux de la crèche, la tête ébouriffée de Tâne, son bât et son licou suspendus au mur, le vieux crucifix de chêne et le petit bénitier de faïence au-dessus de la caisse, le pot à eau dans un coin et la grande trique de cormier dans un autre ; toutes ces choses confases, entassées, hérissées, se prirent à danser avec leurs ombres autour des murailles de terre glaise : c'était vraiment étrange.
Le père Johannes , le coude sur le genou, la joue sur le poing , ressemblait alors au bouc Hazazel^ qui porte lés péchés du genre humain; il était devenu jaune, sec et maigre comme un vieux buis ; ses sourcils joints en V à la racine du nez semblaient s*être rapprochés davantagOf et ses yeux regardaient les pommes de terre en loudiant. Trievel, connaissant le caractère ombrageux du capucin, après avoir vu ces choses , se retira tout doucement dans les briiyères, puis elle fit du bruit en approchant .de la porte, pour avoir Tair d'arriver.
«Hél c'est moi, père Johannes I Êtes-vous là? Ouvrez I c'est Trievel Rasijnus I ■ cria-telle d'un accent joyeux.
Quelques instants après, la porte s'ouvrit et le capudn^ qui s'était fait une mine moins désolée, lui dit en souriant :
€ Hé ! c'est Trievel Rasimus I d'où venezvous donc de si bonne heure, Trievel?
— ^J'arrive de Hirschland, père Johannes ; je n'ai pas voulu passer si près de l'ermitage sans vous souhaiter le bonjour.
— Et vous avez bien fait, Trievel; entrez, entrez. «
Ils se courbèrent sous les bottes de paille du fenil et entrèrent^ la figure épanouie.
t Asseyez-vous, Trievel, dit le capucin en présentant à la vieille le seul escabeau de la hutte, chauffez-vous, il fait assez frais ce matin. Ah I vous arrivez de Hirschland ?
— Mon Dieu, oui, je viens d'inviter mon cousin Frantz Piper, le clarinette, à la grande fête d'aujourd'hui, et j'ai quitté Hirschland de bon matin, pour arriver avant la chaleur. »
Les oreilles du père Johannes se dressèrent en entendant parler de fête, mais il ne dit rien.
« C'est très-bien, fit-il, c'est très-bien. »
Trievel s'était assise près de Tâtre et se fourrait les cheveux dans son bonnet; puis regardant autour d'elle :
« Mais vous n'êtes pas trop mal ici, père Johannes, dit-elle; en hiver surtout, avec votre âne, vous devez avoir bien chaud. Et
puis, ce lit de feuilles... moi, j'aime les lits de feuilles, ça n'est pas aussi salissant que le linge, on n'a qu'à remuer im peu... Enfin, je vois que vous êtes tout à fait bien.
— Oui, oui, on pourrait être plus mal logé, » répondit le capucin d'un air rêveur.
Et, revenant à la charge :
« Ainsi, VOU& arrivez de Hirschland pomrune fête, n y a donc fête aujourd'hui, Trievel, en l'honneur de quel saint?
— Comment! vous ne savez i)as ça? dit la vieille d'un air naïf; vous ne savez pas que maître Sébaldus donne une fête, un banque^ un festin, mais quelque chose, là, quelque chose de tellement extraordinaire, qu'on en parle jusqu'à Landau, jusqu'à Neustadt, enfin partout? t
Le père Johannes, durant un instant, parut stupéfait.
« Ah bah f fit-il ; comment ! il donne une fête pareille ? »
Et le brave homme resta les yeux fixes, les narines tirées, comme s'il eût vu ce spectacle; puis, se réveillant :
c Maître Sébaldus est donc rétabli, deman* da-t-il, tout à fait rétabli? Ahl bon... bon... tant mieux , ça me fait plaisir 1 Mais, quoique cela, je déplore, oui, je déplore qu'un honune d'âge, un honune d'expérience, à peine ècht^pè des bras de la mort, songe à se replonger tout de suite dans un océan de jouissances sensuelles, à se gorger de nourriture succulente, à s'abreuver de vins délicieux; c'est déplorable, tout à fait déplorable. »
En parlant de nourriture succulente, de vins délicieux, de jouissances sensuelles, Johannes en avait la bouche pleine, son nez remuait, et une légère teinte pourpre colorait ses joues brunes. Trievel l'observait en clignant des yeux.
« Vous avez bien raison, dit-elle, ça fût frémir de penser à cela; mais que voulez-vous! le danger passé , on songe à autre chose. Figurez-vous, père Johannes, qu'on a fait venir de Mayence trois de ces pâtés d'anguilles, vous savez, de ces pâtés fondants, aux petites knospfe et aux champignons blancs, de ces pâtés...
— Ne me« pariez pas de ça, interrompit le capucin en se levant, ne me parlez pas de çal Dire que ce Sébaldus , au lieu de songer à son salut, après ime crise terrible, ne s'inquiète que de se farcir la panse de choses délicates, c'est révoltant, c'est abominable, b
Mais, remarquant que la vieille l'épiait du coin de l'œil :
t Seigneur Dieu, fit-il d'un ton paterne en joignant les mains, je vous remercie de m'avoii
LA TAVERNB DU JAMBON DE MATENCE.
éclairé de TOlre divine lumière ; je vous remercie de m'avoir airété sur le bord de cet abîme sans fond du sensualisme, et de m'avoir appris que les choses humaines ne sont que la vanité des vanités. 0 ne m'appartient pas, indigne que je suis, de critiquer la conduite de mon prochain, mais il m*est permis de • verser des larmes sur ses égarements, t * ♦
Alors le vieux pécheur se passa la main sur la figure en reniflant^ et la mère Rasimus lui dit d'un ton de pitié bonasse :
«C'est beau, père Johannes, c'est beau ce que vous venez de dire là; j'ai toujoiirs pensé que vous finiriez par devenir un saint homme; même dans le temps, quand vous buviez la grand*coupe de Gldszelkr de l'an XI , vous leviez les yeux au plafond avec un air d'adoration qui me faisait penser : « Quel beau saint ça ferait I Dieu du ciel, quel beau saint, en peinture, dans la cathédrale ! >
Le père Johannes regarda la vieille de travers, croyant qu'elle voulait rire ; mais elle semblait si convaincue , de si bonne foi, et si bonasse avec ses mains jointes sur les genoux , et les franges de son bonnet pendant sur son nez rouge, qu*il ne douta point qu'elle ne parlât sérieusement.
« Oui, reprit-elle, vous avez bien raison, père Johannes; tout ça, les jambons, les andouilles, les professersumrsty les pâtés d'anguilles, les dindes farcies, les bouteilles de ForstheimeTy de Bodenheimer, tout ça, c'est de la vanité! Il n'y a de bien sûr, là, de bien sûr, que la vie étemelle, les anges, les saints et les séraphins qui volent en l'air en soufflant dans des trompettes , comme on en voit dans la chapelle Saint^ylvestre ; ça, c'est sûr... c'est clair I Aussi, déjà plus de cent fois, j'ai eu l'idée de me convertir ; mais la chair est si faible, père Johannes , rien qu'en sentant l'odeur de la cuisine, ça bouleverse toutes mes bonnes résolutions. *
Le capucin ne disait rien; au bout d'un instant seulement, il toussa :
« Huml huml fit-il, oui... oui... la chair... la chair ! »
Mais il n'ajouta rien , et Trievel poursuivit, en aspirant une prise de tabac :
c La chair, c'est la perdition des hommes et des femmes. Ainsi, par exemple, vous ne pouvez pas croire comme tous les bouAgeois de Bergzabern viennent saluer maître Sébaldus, pour être de sa fête, c'est une procession du matin au soir. Mais , pour dire la vérité, tout ce que vous avez vu jusqu'à présent, auprès de cett6 /ête-là, n'est qu'une véritable misère. On a fait venir de la haute montagne du gibier de toute sorte , des grives du Hundsruck , des
bécasses, des gelinottes et des coqs de bruyère des Vosges, trois sangliers pour être farcis avec des châtaignes, trois chevreuils pour être farcis avec des olives; on a fait venir des poissons du Rhin : de la carpe, d\i saumon, des truites en abondance , et des poissons de mer tellement extraordinaires, tellement délicats, que le sacristain Eœnig, le conseiller Baltzer et tous ceux qui s'y connaissent disent que ça fait les délices du corps et de l'âme. On a fait venir des fruits de Hoheim, de Vandenheim, de Baden et d'ailleurs , dans de petites corbeilles garnies de mousse : des poires fondantes^ des rainettes grises, tout ce qu'il est possible de se figurer de plus beau; rien qu'à les voir, l'eau vous en vient à la bouche. Et, pour la première fois, maître Sébaldus a consenti de verser au deuxième service des vins de France, du vin de Bourgogne, de Bordeaux et de Champagne rose et blanc, chose qu'il n'avait jamais voulu faire, à cause de son grand respect pour la patrie allemande; mais cette fois il veut que toutes les délices de la terre, de la mer et du del soient réunies sur sa table, et qu'on s'en souvienne dans les siècles des siècles.
— Dans les siècles des siècles ! dit le capucin en haussant les épaules, voilà bien son orgueil et sa sotte vanité; dans les siècles des siècles, je vous demande un peu I Et quand ce serait, la belle gloire qu'il aurait là, de passer pour un goinfre jusqu'à la centième génération !... 0 honte ! d être matériel, être porté sur sa bouche I... Enfin... enfin...— fit-il en bredouillant et se promenant à grands pas dans la hutte, — que faire ? que dire à cela ? C'est l'opprobre, c*est la honte de Bergzabern et de toute la ligne du Rhin ! Dans le temps, on songeait aux choses divines, et aujourd'hui on ne pense qu'à s'introduire des choses agréables dans le gosier ; ainsi périssent les civilisations , ainsi la terre fut inondée par le déluge universel, ainsi Sodome et Gomorrhe furent englouties par une mer de flammes 1 Et je plaignais cet homme; je me repentais, je m'en voulais presque de l'avoir châtié, j'éprouvais presque un serrement de cœur en songeant...
— Alors, interrompit Trievel, vous ne viendrez'pas au banquet?
— Venir au banquet, moi I mais ce serait le comble dv^ la honte, ce serait renier mon Dieu, ma foi , mes convictions ; Dieu m'en préserve I • •
Il marchait eu faisant de grands gestes; Trievel le suivait des yeux, tournant la tête tantôt à droite, tantôt à gauche , comme une girouette.
« Et pourtant, père Johannes, dit-elle, pou>
LA TAVERNE DU JAMBON DE MATENGE
.4ti«