‹ Contes et romans populairesChapitre 44 sur 57 · FRANTZ · texte numérisé non relu

FRANTZ

LE DOCTEUR, — Vous alloz mieux, monsieur le bourgmestre ?

MATHIS. — Je vais très-bien.

LE DOCTEUR. — Vous ne sentez phis vos maux de tête?

MATHIS. — Non.

LE DOCTEUR. — Ni vos bourdonnementu d'o' reillesî

MATHI8. — Ûûatid je vous di* que toat va bien... que je suis comme toud les jours..' c'est assez clair, je pense!

CATHERINE. *- Dcpuis loflgtemps, il avait de mauvais rêves... il parlait... il se levait pour boire de l!eau flalche.

MATHIS. — Tout le monde peut avoir soif la nuit.

LE DOCTEUR. ^ Safls doute... mais il faut vous ménager. Vous buvez trop de vin blanc, monsieur le bourgmestre ; le vin blanc donne la goutte et votts cause souvent des attaquêt dans la nuque : deux tiobles maladies, mais fort dangereuses. Nos anciens landgraves, margraves et rhingraves, seigneuîs du Sund-

LE JUIF POLONAIS

gau, du Brisgau, de la haute et de la basse Alsace, mouraient presque tous de la goutte remontée, ou d'une attaque foudroyante.

Maintenant, ces nobles maladies tombent sur les bourgmestres, les notaires, les gros bourgeois. C'est honorable , très-honorable , mais funeste. Votre accident d'avant-hier soir vient de là. Vous aviez trop bu de rikewir chez votre cousin Bôth ; et puis le grand froid vous a saisi, parce que tout le sang était à la tête.

MATHis. — J'avais froid aux pieds, c'est vrai; mais il ne faut pas aller chercher si loin : le juif polonais est cause de tout.

LE DOCTEUR. — Comment?

MATHIS. — Oui, dans le temps j'ai vu le manteau du pauvre diable, que le maréchal des logis, le vieux Kelz, rapportait avec le bonnet ; cette vue m'avait bouleversé, parce que la veille, le juif était entré chez nous. Depuis je n'y pensais plus , quand avant hier soir le marchand de graines entre, et dit les mêmes paroles que l'autre. Ça m'a produit Tefifet d'un revenant I Je sais bien qu'il n'y a pas de revenants, et que les morts sont bien morts; mais que voulez-vous? on ne pense pas toujours à tout. (S« tournant vers Catherine.) Tu as fait prévenir le notaire ?

CATHERINE. — Oui, sois donc tranquille I

MATHIS. — Je suis bien tranquille ; mais il faut que ce mariage se fasse le plus tôt possible. Quand on voit qu'un homme bien portant, sain de corps et d'esprit, peut avoir des attaques pareilles, on doit tout régler d'avance et né rien remettre au lendemain. Ce qui m'est arrivé avant hier peut encore m'arriver ce soir; je peux rester sur le coup, et je n'aurais pas vu mes enfants heureux. Voilà! — Et maintenant laissez-moi tranquille avec toutes vos explications. Q\xe ce soit du vin blanc, du froid, ou du Polonais, que le coup de sang m'ait attrapé, cela revient au même. J'ai l'esprit aussi alair que le premier venu ; le reste ne signifie rien.

LB DOCTEUR. — Mais peut-être serait-il bon, monsieur le bourgmestre, de remettre la signature de ce contrat à plus tard ; vous concevez... Pagitation des affaires d'intérêt...

MATHIS, levant les mains d*un air dHmpatience. — Mon Dieu... mon J)ieu... que chacun s'occupe donc de ses affaires. Avec tous vos «, vos parce que^ on ne sait plus où tourner la tête. Que les médecins fassent de la médecine, et qu'ils laissent les autres faire ce qu'ils veulent Vous m'avez saigné , bon î je suis guéri , tant mieux! Qu'on appelle le notaire, qu'on prévienne les témoins, et que tout finisse I

UE DOCTEUR, bas à Catherine. — Ses nerfs encore agacés) le meilleur est de faire

ce qu'il veut. {Walter et Heinrich entrent par la gauche, en habits des dimanches»)

Les précédents, WALTER, HEINRICH.

WALTER. —Eh bien... eh bien... on nous dit que tu vas mieux?

MATHIS, se retournant. — Hé î c'est vous. A la bonne heure; je suis content de vous voir. (Il leur serre la main.)

WALTER, souriant. — Te voilà donc tout à fait remis, mon pauvre Mathis?

MATHIS, riant. — Hé! oui, tout est passé. Quelle drôle de chose pourtant ! C'est Heinrich, avec sa vieille histoire de juif, qui m'a valu ça. Ha! ha! ha!

HEINRICH. — 0'©8t-ce qui pouvait prévoir une chose pareille?

MATHIS. — C'est clair; et cet autre qui entre aussitôt. Quel hasard I quel hasard! Est-ce qu'on n'aurait pas dit qu'il arrivait exprès?

WALTER. — Ma foi, monsieur le docteur, vous le croirez si vous voulez, mais à moimême, en voyant entrer ce Polonais, les cheveux m'en dressaient sur la tête.

CATHERINE. — PouT dos houâmes de bon sens^ peut-on avoir des idées pareilles?

MATHIS. — Enfin, puisque j'en suis réchappé, grâce à Dieu, vous saurez, Walter et Heinrich, que nous allons finir le mariage d'Annette avec Christian. C'est peut-être un avertisse^ ment qu'il faut se presser.

HEINRICH. Ah ! monsieur le bourgmestre, il n'y a pas de danger.

WALTER. — Ce n'était rien , c'est passé , Hathis.

MATHIS. — Non... non... moi je suis comme cela, je profite des bonnes leçons. Walter, Heinrichi je vous choisis pour témoins. On signera le contrat ici, sur les onze heures, après la messe; tout le monde est prévenu.

WALTER. — Si tu le veux absolument?

MATHIS. — Oui, absolument. (A Catherine.) Catherine?

CATHERINE. — Quoi?

MATHIS. — Est-ce que le Polonais est encore

là?

CATHERINE. — Nou ! il cst parti hier. Tout cela lui a fait beaucoup de peine.

MATHIS. — Tant pis qu'il soit parti. J'aurais vouhi le voir, lui serrer la main, l'inviter à la noce. Je ne lui en veux pas à cet homme ; ce n'est pas sa faute, si tous les juifs polonais se ressemblent; s'ils ont tous le même bonnet, la même barbe et le njême manteau. Il n'est cause de rien.

HEiNRicH. — Non, on ne peut rien lui reprocher.

WALTBR. — Enfin, c'est une afiaire entendue, à onze heures nous serons ici.

MATHis. — Oui. {Au médecin,) Et je profite aussi de Toccasion pour vous inviter, monsieur Firantz. Si vous venez à la noce, ça nous fera honneur.

LE DOGTBUR. — J'accepto, monsiour le bourgmestre, j'accepte avec plaisir.

HEINRICH. — Voici le second coup qui sonne. Allons, au revoir, monsieur Hathis.

MATHIS. — A bientôt. (Il leur serre la main. Walter^ Heinrich et le docteur sortent.)

MATfflS, CATHERINE.

CATHERINE, criont dans tescalier. — Annette, Annette I

ANNETTE^ de sa chambre. — Je descends.

CATHERINE. — Arrive donc, le second coup est sonné.

ANNETTE, de même. — Tout de suite.

CATHERINE, à Mathis. — Elle ne finira jamais.

MATHIS. — Laisse donc cette enfant en repos ; tu sais bien qu'elle s'habille.

CATHERINE. — Jo HO mots pas douz heures à m'habiller.

MATHIS. — Toi... toi... est-ce que c'est la même chose! Quand vous arriveriez un peu tai'd, le banc sera toujours là, personne ne viendra le prendre.

CATHERINE. — Elle attend Christian.

MATHIS. — Eh bien, est-ce que ce n*est pas naturel? Il devait venir ce matin ; quelque chose le retarde. {Annette, toute souriante, descend avec sa belle toque alsacienne et son avantcœu/r doré.)

Les PRâcÉDENTs, ANNETTE.

CATHERINE. — Tu as pourtaut fini !

ANNETTE. — Oui, c'ost fini .

MATHIS, la regardant d'un air attendri. -^ Oh I comme te voilà belle, Annette I

ANNETTE. — J'ai luis le bonnet.

MATms. — Tu as bien fait. {Annette se regarde dans le miroir.)

CATHERINE. — Mou Dleu... mou Dieu... jamais nous n^arriverons pour le commencement. Allons donc, Annette, allons I {Elle va f rendre son livre de messe sur la table.)

ANNETTE, regardant à la fenêtre. — GhristiaD n'est pas encore venu î

MATHIS. ^ Non, il a bien sûr des afiaires.

CATHERINE. — Arrive donc I il te verra plus tard. {Elle sort, Annette la suit.)

MATHIS, appelant. — Annette... Annette... tu ne me dis rien, à moi ?

ANNETTE, revenant Fembrasser. — Tu sais bien que je t'aime I

MATHIS. — Oui... oui. Va maintenant, mon enfant, ta mère n*a pas de cesse I

CATHERINE, dchors, ctiant. — Le troisième coup qui sonne. {Annette sort.)

MATHIS, d'un ton bourru. — Le troisième coupi le troisième coup! Ne dirait- on pas que le curé les attend pour commencer.

(On entend la porte extérieure se refermer. Les cloches du village sonnent; des gens endimanchés passent devant les fenêtres^ puis tout se tait.)

MATHIS, seul.

MATHIS. -— Les voilà dehors... {Il écoute^ puis se lève et jette un coup d'osil par la fenêtre.) Oui, tout le monde est à Téglise. {Use promène, prend une pme dans sa tabatière et Paspire bruyamment.) Ça va bien. Tout 8*est bien passé. Quelle leçon, Mathis, quelle leçon!... un rien, et le juif revenait sur Teau, tout s'en allait au diable. Autant dire qu'on te menait pendre! {Il réfléchit; puis avec indignation.) Je ne sais pas où L'on a quelquefois la tête. Ne faut-il pas ôtre fou? Un marchand de graines qui entre en vous souhaitant le bonsoir... comme si les juifs polonais qui vendent de la graine , ne se ressemblaient pas tous ! (// hausse les épaules depitiéy puis se calme tout à coup.) Quand je crierais jusqu'à la fin des siècles , ça ne changerait rien à la chose. Heureusement, les gens sont si Dêtes... ils ne comprennent rien 1 {Il cligne de Vesil^ et rqprmd sa place dans le fauteuil.) Oui... oui... les gens sont bêtes! {Il arrange le feu.) C^est pourtant ce Parisien qui est cause de tout... ça m'avait tracassé. Le gueux voulait aussi m^endormir,iiiai8 j'ai pensé tout de suite : Halte !... halte... Prends garde, Hathis, celte manière d'endormir le monde est une invention du diable ; tu pourrais raconter des histoires... {Souriant.) U faut être fin, il ne faut pas mettre le cou dans la bricole. (Il rit d^un air goguenard.) Tu mourras vieux, Mathis, et le plus honnête homme du pays ; tu verrai tes enfants et tes petits-enfants dans la joie; et Ton mettra sur ta tombe une belle pierre, avec des inscriptions en lettres

LE JUIF POLONAIS

d'or du haut en bas. {Silence.) Allons, allons, tout s'est bien passé I... Seulement, puisque tu rêves, et que Catherine bavarde comme une pie devant le médecin, tu coucheras là haut, ]a clef dans ta poche ; les murs t'écouteront s'ils veulent. (Il se lève) Et maintenant nous allons compter les écus du gendre, pour que le gendre nous aime, (/I rit.) pour qu'il soutienne le beau-père, si le beau-père disait des bêtises après avoir bu un coup de trop. Hé 1 hé 1 hé I c*est un finaud, Christian, ce n'est pas un Eelz à moitié sourd et aveugle, qui dressait des procès- verbaux dhme aune, et rien dedans; non, il serait bien capable démettre le nez sur une bonne piste . La première fois que j e Tai vu, je me suis dit : — Toi, tu seras mon gendre ; et si le Polonais fait mine de ressusciter, tu le repousseras dans l'autre monde 1 {Il dément grave et s'approche du secrétaire^ qu*U ouvre. Puis il s^assied, tire du fond un gros sac plein dfor^ qu^il vidt sur le devant^ et se met à compter lentement^ en rangeant les pUes avec soin. Cette occupation lui donne quelque chose de solennel. De ternps en tempsy il s^arrite^ examine une pièce, et continue après Vavoir pesée sur le bout du doigt. — Bas.) Nous disons trente mille... {comptant les piles) oui, trente mille livres... un beau denier pour Annette... Hél hél hél c'est gentil d'entendre grelotter ça... le gendarme sera content. {Il poursuit^ puis examine une pièce avec plus d'attention que les autres.) Du vieil or... {Il se tourne vers la lumière.) Ah ! celle-là vient encore de la ceinture... Elle nous a fait joliment de bien, la ceinture... {Rivant.) Oui... oui... sans cela l'auberge aurait mal tourné... Il était temps... huit jours plus tard, l'huissier Ott serait venu sur son char-à-bancs... Mais nous étions en règle, nous avions les écus... soi-disant de l'héritage de l'oncle Martine... (/( remet la pièce dans une pile qu'il repasse.) La ceinture nous a tiré^ une vilaine épine du pied. Si Catherine avait su... Pauvre Catherine 1... ( Regardant les piles. ) Trente mille livres. (Bruit de sonnette: U écoute.) C'est la sonnette du moulin. (i4|)})eton^) Nickel... Nickel! {La porte s'ouvre^ Nickel paraît sur le seuil^ un almanach à la main.)

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