‹ Contes et romans populairesChapitre 45 sur 57 · MATHIS, NICKEL · texte numérisé non relu

MATHIS, NICKEL

NiCKBL. — Vous m'avez appelé, Monsieur le bourgmestre ?

MATHJS . — U y a quelqu'un au moulin ? NICKEL. — Non, monsieur, tout notre monde à la messe. La roue est arrêtée»

MATHIS. — J'ai entendu la sonnette. Tu étais dans la grande salle?

NICKEL. — Oui, monsieur, je n'ai rien entendu.

MATHIS. — C'est étonnant... je croyais... {Il se met le petit doigt dans Voreille. — A part.) Mes bourdonnements me reprennent. {A Nickel.) Qu'est-ce que tu faisais donc là?

NICKEL. — Je Usais le Messager boiteux,

MAffHis. — Des histoires de revenants, bien sûr?

NICKEL. —Non, monsieur le bourgmestre, une drôle d'histoire : Des gens d'un petit village de la Suisse, des voleurs qu'on a découverts au bout de vingt- trois ans, à cause d'une vieille lame de couteau qui se trouvait chez un forgeron, dans im tas de ferraille . Tous ont été pris ensemble, comme une nichée de loups, la mère, les deux âls et le grand-père. On les a pendus l'un à côté de l'autre. Regardez. . . {Il présente Valmanach.)

MATHIS, brusquement. — C'est bon... c'est boni... Tu ferais mieux de lire ta messe. .. {Nickel sort.)

MATHIS seul, puis CHRISTUN.

MATHIS, haussant les épaules. — Des gens qu'on pend après vingt-trois ans, à cause d*une vieille lame de couteau? Lnbéciles, il fallait faire comme moi , ne pas laisser de preuves. (/( poursuit ses comptes.) Je disais trente mille livres... oui... c*est bien ça... une... deux... trois... {Ses paroles finissent par s^éteindre. Il prend les piles d'or et les laisse tomber dans le sac^ qu'il ficelle avec soin.) Ont-ils de la chance 1 Ce n*est pas à moi qu'on a fait des cadeaux pareils ; il a fallu tout gagner , liard par liard. Enfin... enfin... les uns naissent avec un bon numéro, les autres sont forcés de se faire une position. (/( se lève.) Voilà tout en règle. (On toque à la vitre, il regarde. — Bas.) Christian I (Élei)ant la voix.) Entrez, Christian, entrez ! (/( se dirige vers la porte, Christian parait.)

CHRISTIAN, lui serrant la main. — Eh bieui monsieur Mathis, vous allez mieux?

BUTHis.~Oui, ça ne va pas mal. Tenez, Christian, je viens de compter la dot d'An-* nette... de beaux louis sonnants... du bel or! Ça fait toujours plaisir à voir, même quand on doit le donner. Ça vous rappelle des souvenirs de travail, de bonne conduite, de bonnes veines ; on voit pour ainsi dire défiler devant ses yeux toute sa jeunesse, et Ton pensb que

LE JUIF POLONAIS

ça va profiter à ses enfants; ça vous touche, ça vous attendrit I

CHRISTIAN. — Je vous crois, monsieur Matbis, l'argent bien gagné par le travail est le seul qui profite ; c'est comme la bonne semence, qui lève toujours et qui produit les moissons.

MATms. — Voilà justement ce que je pensais. Et je me disais aussi qu'on est bienheureux^ quand la bonne semence tombe dans la bonne terre.

CHRISTIAN. — Vous voulez quo nous signions le contrat aujourd'hui ?

MATHis. — Oui, plus tôt ce sera fait, mieux ça vaudra. Je n'ai jamais aimé remettre les choses. Je ne peux pas souffrir les gens qui ne sont jamais décidés. Une fois qu'on est d'accord, il n'y a plus de raison pour renvoyer les affaires de semaine en semaine; ça prouve peu de caractère, et les hommes doivent avoir du caractère.

CHRISTIAN. — Hé! monsieur Malhis, moi je ne demande pas mieux ; mais je pensais que peut-être mademoiselle Annette...

MATHIS. — Annette vous aime... ma femme aussi... tout le monde... {Il ferme le secrétaire.)

CHRISTIAN. — Eh bien, signons.

MATHIS. — Oui, et le contrat signé, nous ferons la noce.

CHRISTIAN. — Monsieur Mathis, vous ne pouvez rien me dire de plus agréable.

MATHIS, souriant. — On n'est jeune qu'une fois, il faut profiter de sa jeunesse. Maintenant la dot est prête, et j'espère que vous en serez content.

CHRiSTUN. — Vous savcz , moi , monsieur Mathis , je n'apporte pas grand'chose ; je n'ai...

MATHIS. — Vous apportez votre courage, votre bonne conduite et votre grade ; quant au reste, je m'en charge : je veux que vous ayez du bien. Seulement, Christian, il faut que vous me fassiez une promesse.

CHRISTIAN. — Quelle promesse?

MATHIS. — Les jeunes gens sont ambitieux; ils veulent avoir de l'avancement, c'est tout naturel. Je demande que vous restiez au village, malgré tout, tant que nous vivrons, Catherine et moi. Vous comprenez, nous n'avons qu'une enfant, nous Taimons comme les yeux de notre tête, et de la voir partir, ça nous crèverait le cœur.

CHRISTIAN. — Mon Dieu, monsieur Mathis, je ne serai jamais aussi bien que dans la famille d* Annette, et...

MATHIS. — Me promettez -vous de rester, quand même on vous proposerait de passer officier ailleui*8?

CHRISTIAN. — Oui.

MATHIS. — Vous m'en donnez votre parole d'honneur?

CHRISTIAN. — Je vous la donne avec plaisir.

MATHIS. — Cela sufiat. Je suis content. (A part.) II fallait cela! (Haut.) Et maintenant, causons d'autre chose. Vous êtes resté tard ce matin, vous aviez donc des affaires? Annette vous a attendu, mais à la fin...

CHRISTIAN. — Ah! c'est une chose étonnante, une chose qui ne m'est jamais arrivée. Figurez-vous que j'ai lu des procès-verbaux depuis cinq heures jusqu'à dix. Le temps passait ; plus je lisais, plus j'avais envie délire.

MATHIS. — Quels procès- verbaux?

CHRISTIAN. — Touchant l'affaire du juif polonais, qu'on a tué sous le grand pont. Heinrich m'avait raconté cette afl'aire avant-hier soir, ça me trottait en tête. C*est pourtant bien étonnant, monsieur Mathis, qu'on n'ait jamais rien découvert.

MATHIS. — Sans doute... sans doute.

CHRISTIAN, (Tun air d'admiration. — Savezvous que celui qui a fait le coup devait être un rusé gaillard tout de même! Quand on pense que tout était en l'air : la gendarmerie, le tribunal, la police, tout ! et qu'on n*a pas seulement trouvé la moindre trace. J'ai lu ca, j'en suis encore étonné.

MATHIS. — Oui, ce n'était pas une bête.

CHRISTIAN. — Une bête!... c'est-à-dire que c'était un homme très-fin, un homme qui aurait pu devenir le plus fin gendarme du département.

MATHIS. — Vous croyez?

CHRISTIAN. — J'en suis sûr. Car il y a tant, tant de moyens pour rechercher les gens dans les plus petites affaires, et si peu sont capables d'en réchapper, que pour un crime pareil il fallait un esprit extraordinaire.

MATHIS. — Écoutez, Christian, ce que vous dites montre votre bon sens. J*ai toujours pensé qu'il fallait mille fois plus de finesse, je dis de la mauvaise finesse, vous entendez bien, de la ruse dangereuse, pour échapper aux gendarmes, que pour déterrer les gueux, parce qu'on a tout le monde contre soi.

CHRISTIAN. — C*est clair.

MATms. — Oui. Et ensuite, celui qui a fait un mauvais coup, lorsqu'il a gagné, veut en faire un second, im troisième, comme les joueurs. Il trouve très-commode d'avoir de l'argent sans travailler; presque toujours il recommence , jusqu'à ce qu'on le prenne. le crois qu'il lui faut beaucoup de courage pour rester sur son premier coup.

CHRISTIAN. — Vous avoz raisou, monsieur

LE JOiF POLOxNAlS,

Mathis, et celui dont nous parlons doit s'être retenu depuis. Mais le plusélonnant, c'est qu'on n'ait jamais. retrouvé la moindre trace du Polonais; savez-vous l'idée qui m'est venue?

MATHis. — Quelle idée?

CHRISTIAN. — Dans ce temps, il y avait plusieurs fours à plâtre sur la côte de Wéchem. Je pense qu'on aura brûlé le corps dans l'un de ces fours, et que pour celte cause, on n'a pas retrouvé d'autre pièce de conviction que le manteau et le bonnet. I^e vieux Kelz, qui suivait l'ancienne routine , n'a jamais pensé à cela.

MATHIS. — C'est bien possible... cette idée ne m'était pas venue. Vous êtes le premier...

CHRISTIAN. — Oui, monsieur Mathis, j'en mettrais ma main au feu. Et cette idée mène à bien d'autres. Si l'on connaissait les gens qui brûlaient du plâtre dans ce temps-là...

MATHIS. — Prenez garde, Christian, j'en brûlais, moi ; j'avais un four quand le malheur est arrivé.

CHRISTIAN, riant. — Oh! vous, monsieur Mathis I... (Ils rient tous les deux. Annette et Catherine paraissent à une fenêtre du fond.)

ANNETTE, du dehoTS. — Il est là I (Christian et èlathis se retournent. La porte s*ouvre^ Catherine paraitt puis Annette,)

Lbs précédents, CATHERINE, ANNETTE.

MATHIS. — Eh bien, Catherine, est-ce que les autres arrivent?

CATHERINE. — lis soutdéjà tous daus la salle; le notaire leur lit le contrat.

MATHIS. — Bon... bon. {Annette et Christian se réunissent^ et causent à voix basse.)

CHRISTIAN, tenant les mains d' Annette. — Oh! mademoiselle Annette, que vous êtes gentille avec cette belle toque !

ANNETTE. — C'e*tlepère qui me l'a apportée de Ribeau ville.

CHRISTIAN. — Voilà ce qui s'appelle un père.

MATHrs, 5e regardant dans le miroir. — On se rase un jour comme celui-ci. (Se retournant d'un air joyeux.) Hé ! maréchal des logis, voici le grand moment!

CHRISTIAN, sans se retourner. '^Oni^ monsieur Mathis.

MATHIS» — Eh bien, savez-vous ce qu'on fait, quand tout le monde est d'accordi quand le père, la mère et la ÛUe sont contents?

CHRisTiAî^. — On'est-ce qu'on fait?

AiATHis. ^ On souhaite le bonjour à celle qui sera notre femme; pn remb]C'a3ie, hé! héîhéj

CHRISTIAN. »— Est-ce vrai, mademoiselle Annette?

ANNETTE, lui dowiant la main. — Oh I je ne sais pas, moi^ monsieur Christian. (Christian V embrasse.)

MATHIS. — Il faut bien faire connaissance 1 (Annette et Christian se regardent tout atteruiris. Silence. Catherine^ assise près du fourneau^ se couvre la figure de son tablier; elle semble pleurer.)

MATHIS, prenant la main de Catherine. — Catherine , regarde donc ces braves enfants , comme ils sont heureux ! Quand je pense que nous avons été comme ça! (Catherine se tait. Mathis y à part, d'un air rêveur,) C'est pourtant vrai, j'ai été comme ça 1 (Haut.) Allons, allons, tout va bien. (Prenant le bras de Catherine et Vemmenant.) Arrive, il faut laisser un peu ces enfants seuls. Je suis sûr qu'ils ont bien des choses à se dire. — Pourquoi pleures-tu? Es- tu fâchée?

Page 1