CHRISTIAN, ANNETTE
CHRISTIAN. — C'est donc vrai, Annette, que nous allons être mariés' ensemble. •• bien vrai?
ANNETTE, souHant. — Ehl oui, le notaire est là; si vous voulez le voir?...
CHRISTIAN. — Non, mais j'ai de la peine à croire à mon bonheur. Moi, Christian Bême, simple maréchal des logis, épouser la plus johe fille du pays, — ^la fille du bourgmestre, de M. Mathis, l'homme le plus honorable et le plus riche , — voyez-vous , ça me paraît comme un rêve! C'est pourtant vrai, dites, Annette?
ANNETTE. — Mais oui, c*est vrai !
CHRISTIAN. — Comme les choseâ arrivent.
Il faut que le bon l)îeu me veuille du bien, ce n'est pas possible autrement. ïalit qtie je vivrai, Annette, je me rappellerai la première fois que je vous ai vue. C'était le printemps dernier, devant la fontaine, âti milieu de toutes les filles du village; vous riiez ensemble en lavant le linge. Moi J'arrivais à cheval de Wasselonne, avec le vieux Fritz; nous étions allés porter une dépêche. Je vous vois encore, avec votre petite jupe coquelicot, vos bras blancs et vos joues rouges; yqus tourniez la tête et vous me regî^i'diez ygnir.
I,E JUIF POLONAIS
Le revu Je M^this. (l'jgu!
AmiBTTE. — C'était deux jours après Pâques, je m'en souviens bieo.
CHBiSTiAK. — Dieu du ciel, j'y suis encore! Je dis & FritZtBaiiB avoir l'air de rien : • Qu'eslce donc que cette jolie fille, père Frilzî — Ça, maréchal des logis, c'est mademoiselle Mathis, la fille du bourgmestre, la plus riche et la plus belle des environs. • Âussitât je pense : Bon, ce n'est pas pour toi, Gtirislian, ce n'est pas pour toi , malgré tes cinq campagnes el tes deux bleesures I — Et depuis ce moment , je me disais toujours en moi-même : Y a-t-il des gens heureux dans ce monde, des gens qui n'ont jamais risqué leur peau, et qui attrapent tout ce quil y a de plus agréable I Un garçon riche va venir, le fils d'un notaire, d'un brasseur, n'importa
fuoi, il dira : • Ça me convient. • Et bonsoir.
ANNETTE. ~ Gh ! je u'auiais pas voulu.
CHRISTIAN. — Mais si vous l'aviez aimé ce garçon?
ANWETTB. — Je n'aurais pas pu l'aimeri puisque j'en aime un autre.
CHRISTIAN , attendri. ~- Annette , vous ne saurez jamais combien ça me fait plaisir de vous entendre dire... Non... vous ne le saure? jamais! {Annette rougit et baisse les yeux. Silewe. Chrisiian lui prend la moin.) Vous rappelez-vous, Annette, cet autre jour, à la fin des moissoDB, quand on rentrait les dernières gerbes et que tous étiez sur la voiture, avec le bo'iqiiet et trois ou cpiatre autrec fillei du village? Vous chauties de vieux un...
LE JUIF POLONAIS
Huéchil-dcsJogi!, voui li
» H"- Hilblt. (Patt 18.)
' De loin, je vous écoutais et je pensais :— Klle est lil — Aussitôt je commence à galoper sur la route. Alors, tous, en me voyant, tout A coup TOUS ne chantezplus. Les autres TOUS disaient: « Chante doue, Annette, chante I * Mais tous ne Touliez plus chanter. Pourquoi donc est-ce que TOUS ne chantiez plus.
ANHETTB.^ Jene sais pas... j'étais honteuse.
CHRISTIAN. — Vous a'aviez encore rien pour moil
ANHBTTB. — Ohl Si.
CHRISTIAN. — Vous m'aîmiez déjàT
ANHETTE. — Oui !
cHniffTUN. — Eh bien, tenez, cette chose-là m'a donna du chagrin, je pensais : elle ne Teut pas dianter devant un gendarme, elle est tM)p aère.
ANMTTB. — Ohl.. Chrislranl
CHRISTIAN. — Oui, ça m'a donné beaucoup de chagriB ! Je devenais triste. lie pore Fritz me disait : • Vous avez quelque choseî • Hais je ne voulais rien reconnaître, et je lui répondais : • Laissez-moi tranquille... Occupezvous de votre service... Ça vaudra mieux I • Je m'en voulais à moi-même; si je n'avais pas connu mes devoirs, j'aurais fait deux procèsverbaux aux délinquants au lieu d'un.
ANNETTE, souriant. — Cane vous empêchait pas de m'almer tout de même I
CHRISTIAN. — Non I c'était plus fort que moi. Chaque fois que je passais devant la maison et que TOUS regardiez...
AHHBTTs. — Je regardais toujours. Je tous entendais bien venir, allez I
tï "t
LE JUIF POLONAIS
CHRISTIAN. — Chaque fois, je pensais : — Quelle jolie fille 1... quelle jolie fille! Celui-là pourra se vanter d'avoir de la chance, qui Taura en mariage.
AMN£TTE, souriant. — Et vous veniez tous les soirs...
CHRISTIAN. — Après le service. J'arrivais toujours le premier à Tauberge, soi-disant prendre ma chope ; el quand vous me rapportiez vousmême, je ne pouvais pas m'empêcher de rougir. C'est drôle, pour un vieux soldat, un homme qui a fait la guerre. Eh bien, c'est pourtant conume cela. Vous le voyiez peutêtre?
ANNBTTE. — Oui... j'étais contente! (Ils se regardent et rient ensemble.)
CHRISTIAN» lui serrant 4es mains. — Oh ! Annette... Annette... comme je vous aime!
ANNETTE. — Et moi je vous aime bien aussi, Christian.
CHRISTIAN. — Depuis le commencement?
ANNETTE. — Oui, depuis le premier jour que je vous ai vu. Tenez, j'étais justement à cette fenêtre avec Lois ; nous filions, sans penser à rien. Voilà que Lois dit : • Le nouveau maréchal des logis I • Moi, j'ouvre le rideau, et en vous voyant à cheval^ je pense tout de suite : Celui-là me plairait bien. (Elle ^e cache la figure des deux mains, comme honteuse.)
CHRISTIAN. — Et dire que sans le père Fritz, je n'aurais jamais osé vous demander en mariage! Vous étiez tellement, tellement au-dessus d'un simple maréchal des logis, que je n'aurais jamais eu cet orgueil. Si je vous racontais comme j'ai pris courage^ vous ne pourriez pas le croire.
ANNBTTE. — Ça no fait rien, racontez toujours.
CHRISTIAN. — Eh bien, un soir, en faisant le pansage, tout à coup Fritz me dit : « Maréchal des logis, vous aimez M^^* MathisI » En entendant ça, je ne pouvais plus tenir sur mes jambes. « Vous aimez M^'* Mathis.
Pourquoi donc est-ce que vous ne la demandez pas en mariage? — Moi! moi! Est-ce que vous me prenez pour une bête? Est-ce qu'une fille pareille voudrait d'im maréchal des logis? Vous ne pensez pas à ce que vous dites, Fritz! — Pourquoi pas? M"* Mathis vous regarde d'un bon œil ; chaque fois que le bourgmestre vous rencontre, il vous crie de loin : Hé! bonjour donc, monsieur Christian, comment ca va-t-il! Venez donc me voir plus souvent; j'ai reçu du vsrolxheim,nous boirons un bon coup. J'aime les jeunes gens actifs, moi I * C'est vrai^ M. Mathis me disait ça.
ANNETTE. — Oh I je savals bien qu'il vous a mait. C'est un si bon père I
CHRISTIAN. — Oui, je trouvais ça bien honnête de sa part; mais d'aller croire qu'il me donnerait sa fille comme une poignée de main, ça m'avait l'air de faire une grande différence, vous comprenez? Aussi, tout ce que me racontait Fritz ou rien, c'était la même chose, et je lui dis : « La preuve que je ne suis pas aussi bête que vous croyez, père Fritz, c'est que je vais demander mon changement! — Ne faites pas ça 1 Je suis sûr que tout ira bien, seulement, vous n'avez pas de courage ; pour im homme fier et qui a fait ses preuves, c'est étonnant. Mais puisque vous n'osez pas, moi j'ose! — Vous? — • Oui? » Et je ne sais comment le voilà qui part, sans que j'aie répondu. Dieu du ciel, il n'était pas plus tôt dehors, que j'aurais voulu le rappeler! Tout tournait dans ma tête, j'avais honte de moi-même. Je monte... je me cache derrière le volet... Le temps durait... durait... Fritz restait toujours. Je me figurais qu'on lui faisait des excuses, conmie on en fait, vous savez : Que la fille est trop jeune... qu'elle a le temps d'attendre, etc., etc., et finalement qu'on le mettait dehors !
ANNETTE. — Pauvre Christian !
CHRISTIAN. — A la fin des fins, le voilà qui rentre. Je l'entends qui me crie dans l'allée : • Maréchal des logis, où diable êtes-vous? — Eh bien, me voilà! On vous adonné le panier? — Le panier! allons donc... tout le monde vous veut, tout le monde, le père, la mère... — Et M"* Annette? — Mademoiselle Annette?
je crois bien! » Alors moi, voyez-vous, en entendant ça, je suit tellement heureux... le père Fritz n'est pas. beau, n'est-ce pas?... eh bien, je le prends (il passe ses bras autour da cou d' Annette) et je l'embrasse*., je l'embrasse ! {H embrasse Annette qui rit.) Enfin je n'ai jamais eu de bonheur pareil.
ANNETTE. — C'ost commc moi quand on m'a dit : ■ M. Christian te demande en mariage, est-ce que tu le veux? » Tout de suite j'ai crié : — Je n'en veux pas d'autre ; j'aime mieux mourir que d'en avoir un autre! — Je pleurais sans savoir pourquoi, et mon père avait beau me dire : Allons ! allons ! ne pleure pas ; tu l'auras, puisque tu le veux ! • Ça ne m'empêchait pas de pleurer tout de même. {Ils rient. La porte s'ouvre, Mathis parait sur le seuil; U est en habit de gala : culotte de peluc?iey bottes montantes, gilet rouge, habit carré à boutons de métal et large feutre à l'alsacienne.
Les PRÉCÉDENTS, MATHIS.
MATHIS, d'un ton grave. — Eh bien^ mes en-
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tO
faots, tout est prétl {A Christian.) Vous connaissez l^acte, Christian; si vous voulez le relire,.. •
CHRISTIAN. — Non, monsieur Mathis, c'est inutile.
MATHIS. — Il ne s'agit donc plus que de signer, (ii/tom à la por(f.) Walter, Heinricb, entrez ; que tout le monde entre. Les grandes choses de la vie doivent se passer sous les yeux de tout le monde. C'était notre ancienne coutume en Alsace^ une coutume honnête. Voilà ce qui faisait la sainteté des actes, bien mieux que les écrite {Pendant que Mathis parle^ Walter, Heinrich^ la mère CaÂefine y Lois, Nickel et des étrangers entrent. Les uns vont serrer la main à Christian, les o/utres félicitent Annette. On se range à mesure autour de la chambre. Le vieux notaire entre le dernier^ saluant à droite et à gauche^ son portefeuille sou^ le bras. Lois roule k fauteuil devant la table. Silence général. Le notaire s^assiedy et toute Vassemr blée, hommes et femmes , se presse autour de lui.)
Les précédents , WALTER , HEINRIGH , CATHERINE, LE NOTAIRE, LOIS, NICKEL, paysans st patsannbs.
LE notaire. — Messieurs les témoins, vous avez entendu la lecture du contrat de mariage de M. Christian Béme, maféchal des logis de gendarmerie, et de Mlle Annette Mathis, fille de Hans Mathis et de son épouse légitime Catherine Mathis, née Wéber. Quelqu'un a-t-il de^ observations à faire? (Silence.) Si ypus le désirez, nous allons le relire.
PLUSIEURS. — Non, non, c*est inutile.
LB notaire, se levant. — Nous allons donc passer à la signature.
mathis, à haute voix^ d*wi accent solennel. — Un instant... laissez-moi dire quelques mots. (Se tournant vers Christian.) Christian, écoutezmoi. Je vous considère aujourd'hui comme un fils, et je vous confie le bonheur d^Annette. Vous savez que ce qu^on a de plus cher au monde, ce sont nos enfants, ou si vous ne le savez pas encore, vous le saurez plus tard: vous saurez que c'est en eux qu^est toute notre joie, toute notre espérance et toute notre vie ; que pour eux rien ne nous est pénible, ni le travail, ni la fatigue, ni les privations; qu*on leur sacrifie tout, et que nos plus grandes misères ne sont rien, auprès du chagrin de les voir malheureux ! — Vous comprendrez donc, Gliristian, ouelle est ma confiance en vous.
combien je vous estime pour vous confier le bonheur de notre enfant unique, sans crainte et même avec joie.
Bien des partis riches se sont présentés. Si je n'avais considéré que la fortune, j'aurais pu les accepter; mais, bien avant la fortune, je place la probité et le courage, que d'autres méprisent. Ce sont là les vraies richesses, ceUes que nos anciens estimaient d'abord, ^t que je place au-dessus de tout. A force d'amasser et de s'enrichir, on peut avoir trop d'argent, on n'a jamais trop d'honneur! — J'ai donc repoussé ceux qui n'apportaient que de l'argent, et je reçois dans ma famille celui qui n'a que sa bonne conduite, son courage et son bon cœur. {Se tournant vers les assistants^ et élevant la voix.) Oui, je choisis Christian Béme entre tous, parce que c'est un honnête homme, et qu'il rendra ma fille heureuse.
CHRISTIAN, ému. — Monsieur Mathis, je vous le promets. {Il lui serre la main.)
biathis. — Eh bien, signons.
LB NOTAIRE. // sc rctoumc dans son fauteuil. Les paroles que tout le monde vient d'entendre sont de bonnes paroles, des paroles justes, pleines de bon sens, et qui montrent bien la sagesse de M. Mathis. Pai fait beaucoup de mariages dans ma vie, c'était toujours le pré qu'on mariait avec la maison, le verger avec le jardin, les écus de six livres avec les pièces de cent sous I Mais de marier la fortune avec rhonneur, le bon caractère, voilà ce que j'appelle beau, ce que j'estime. — Et, croyez-moi, j'ai Texpérience des choses de la vie, je vous prédis que ce mariage sera un bon mariage, un marîage heureux, tel que le méritent d'honnêtes gens. Ces mariages-là deviennent de plus en plus rares. {S'adressant au dour^me^tre.) Monsieur Mathis?
MATHIS. — Quoi, monsieur Horn us?
LE NOTAIRE. — Il faut quo je vous serre la main; vous avez bien parlé 1
MATHIS. — J'ai dit ce que je pense.
WALTER. — Oui, oui, tu peuscs comme ça; malheureusement bien peu d'autreif* te ressemblent.
HEiNRiCH. — Je n'ai pas l^habitude de m'attendrir,maisc'étaittrès-bien. {Annette et Catherine s^em^rassent en pleurant. Plusieurs autres femmes les entourent; quelqu^es-unes sanglotent* Mathis ouvre le secrétaire; il en tire une grande sacoche, qu'il dépose iur la table, devant le notaire. Tout le monde regarde émerveillé.)
MATHIS, gravement, — Monsieur le notaire, voici la dot; elle était prête depuis deux ans. Ce ne sont pas des promesses, ce n'est pas du papier, c'est de l'or : — trente mille francs en bon or de France I
LE JUIF POLONAIS
TOUS LES ASSISTANTS, bos. — Trente mille francs!..* CHRISTIAN. — C'est trop, monsieur Mathis. MATHis, riant de bon ccmr. — Allons donc, Christian, entre le père et le fils on ne compte pas. Quand nous serons partis, Catherine et moi, vous en trouverez bien d'autres l — Ce qui me fait le plus de plaisir, c'est que cet argent-là, voyez-vous, c'est de Targent honnête, de Targent dont je connais la source. Je sais qu'il n'y a pas un liard mal acquis làdedans ; je sais... (Bruit de sonnette dans la sacoche,)
LE NOTAIRE , se retoumant. — Allons, monsieur Christian , allons : votre signature ! {Chi^tian va signer, Mathis reste immobile^ les yeux fixés sur la sacoche^ comme frappé de sVUr peur.)
WTALTER , passant la plume à Christian. — On ne signe pas tous les jours des contrats pareils, maréchal des logis I
cmusTiAN, rianX. — Ah! non, père Walter, non!... (/{ signe^ et donne la plume à Catherine.) MATHIS , à part^ regardant à droite et à gau^ che. — Les autres n'entendent rien!...
LE NOTAIRE. — MousieuT le bourgmestre, à votre tour, et tout est iini.
CATHERINE. — Tions, Mathis, voici la plume. Moi, je ne sais pas signer, j'ai fait ma croix. MATHIS, à part. — C'est le sang qui bourdonne dans mes oreilles !...
LE NOTAIRE , indiquant du doigt la place sur le contrat. — Ici, monsieur le bourgmestre, à côté de madame Catherine. (Le bruit de la sonnette redouble.)
MATHIS, à part^ d\un ton rude. — ^^ardi, Mathis I... (Il s'approchey signe d^u/ne m^ain ferme ; puis il empoigne le sac d!écus et le vide brusquement sur la table. Quelques pièces tombent swr le plancher. Étonnement général .)
CATHERINE. — Ah! mou Dieu, qu'est-ce que tu fais?. • . (Elle court après les pièces qui roulent.) MATHIS, à part. — C'était le sang 5... (Haut.) Je veux que le notaire compte la dot devant tout le monde! (Avec un sourire étrange.) On aurait pu croire qu'il y avait des gros sous au fond du sac.
CHRISTIAN, vivement. — Ah! monsieur Mathis, à quoi pensez-vousî
MATHIS, étendant le bras. — Écoutez, Christian, les secrets sont pour les gueux! Entre honnêtes gens, tout doit se passer au grand jour. Il faut que chacun puisse dire : J'étais là; j'ai vu la dot sur la table, eu beaux louis d'or. (Au notaire.) Comptez, iponsieur Hor-
nus.
WALTER, riant. — Tu as quelquefois de drôles d'idées, Malhis.
LE NOTAIRE, gravemmt. — Monsieur le bourgmestre a raison, c'est plus régulier. (/( comTmence à compter. Mathis se penehCy les mains appuyées au bord de la table^ et regarde. Tout le monde se rapproche. Silence.)
MATHIS, à party les yeux fixés sur le tas de louis. — C'était le sang!...