‹ Contes et romans populairesChapitre 50 sur 57 · MESS'IRE TEMPUS · texte numérisé non relu

MESS'IRE TEMPUS

Le jour de la Saint-Sébalt, vers sept heures du soir, je mettais pied à terre devant Thôtel de la Couronne, à Pirmasens. Il avait fait une chaleur d'enfer tout le jour; mon pauvre Schimmel n*en pouvait plus. J'étais en train de rattacher à l'anneau de la porte, quand une assez jolie fille, les manches rétroussées, le tablier sur le bras, sortit du vestibule et se mit àm'examiner en souriant.

« Où donc est le père Blésius? lui demandai-je.

— Le père Blésius! fit-elle d^un air ébahi, vous revenez sans doute de l'Amérique?... Il est mort depuis dix ans !

— Mortl... Comment, le brave homme est mort ! £t mademoiselle Charlotte ? »

La jeune fille ne répondit pas, elle haussa les épaules et me tourna le dos.

J'entrai dans la grande salle, tout méditatif. Rien ne me parut changé : les bancs, les chaises, les tables étaient toujours à leur place, le long des murs. Le chat blanc de mademoiselle Charlotte, les poings fermés sous le ventre et les paupières demi -closes, poursuivait son rêve fantastique. Les chopes, les catitiettes d'étain brillaient sur l^étagère comme autrefois, etlliorloge, dans sôh étui de noyef , continuait de battre la cadence. Mais à peine étais^je assis près du grand fourneau de fonte, qu'un chuchotement bizarre itie fit tourner là tétô. La nuit envahissait alors la salle, ôt j^àpérçus derrière la porte trois pel*sonnàgeâ hétéroclites accroupis dans Totnbré, àutoiir d'une catmette baveuse; ils jouaient âU fdfns : Un borgne, Uil boiteux, un bossu î

< Singulière reùcontrô 1 me dis-je. Comment diable ces gaillards-là peuvent-ilâ reconnaître leurs cartes dans uiie obscurité pareillef Pourquoi cet air mélancolique f »

£n ce momeht, mademoiâellé Ghariotte entra, tenant une chandelle à la main.

Pauvre Charlotte 1 elle se croyait toujours jeune ; elle portait toujours son petit bonnet de tulle à fines dentelles, son fichu de soie bleue, ses petits souliers à hauts talons et ses bas blancs bien tirés ! Elle sautillait toujours et se balançait sur les hanches avec grâce, comme pour dire : « Hé ! hé I voici mademoiselle Charlotte I Oh I les jolis petits pieds que voilà, les mains fines, les bras dodus, hé ! hé I hél^

PaHvre Charlotte I que de souvenii*s enfantins me revinrent en mémoire I

Elle déposa sa dumière au milieu des buveurs et me fit une révérence gracieuse, développant sa robe en éventail, souriant et pirouettant.

• Mademoiselle Charlotte, ne me reconnais* sez-vous donc pas? » m'écriai-je.

Elle ouvrit de grands yeux, puis elle me répondit en minaudant :

« Vous êtes M. Théodore. Oh ! je vous avais bien reconnu. Venez, venez. »

Et, me prenant par la main, elle me conduisit dans sa chambre ; elle ouvrit un secrétaire, et, feuilletant de vieux papiers, de vieux rubans, des bouquets fanés, de petites images, tout à coup elle s'intertompit et s*écria : • Mon Dieu I c'est aujourd'hui la Saint-Sébalt ! Ah I monsieur Théodore I moniteur Théodore! vous tomber bien. *

Elle s'assit à son tièuz clavecin et chanta, comme jadis, du bout des lèvres 2

RoAe àa mfli, poui'qiiol tarder encore A reteoirf

Cette vieille chanson, la voix fêlée de Charlotte, 8^ petite bouche ridée, qu'elle n'osait plus ouvrir, ses petites mains sèk^hes, qu'elle tapait à droite, à gauche, sans mesure, hochant la tète, levant )es yeux aux |>lafond,

MESSIEE TRMPUS.

Ie9 frémissements métalliques de TëpiDetie, et puis je ne sais quelle odeur de vieux réséda , d'eau de rose tournée au vinaigre... Ohl horreur!... décrépitude!... follet Ohl patraque abominable I frissonne... miaule...

grince. . casse. .. détraque- toil Que tout saute... que tout s'en aille au diable!... Quoit... c'est là Charlotte !••. elle! elle!... — Abomination I

Je pris une petite glace et me regardai, j'étais bien pâle. • Charloltcl... Charlotte! • m'écriai-je.

Aussitôt, revenant à elle et baissant les yeux d'un air pudique :

■ Théodore, murmura-t-elle, m'aimez-vous toujours' ■

Je sentis la chair de poule s'étendre tout le

long de mon dos, ma langue se coller au fond de mon gosier. D'un bond je m'élançai vers la porte, mais la vieille fille, pendue à mon épaule, s'écriait :

• Ohl cber... cher coeur! ne m'abandonnes pas... ne me livres pas au bossu I... Bientôt il va venir... il revient tous les ans... c'est aujourd'hui son jour... écoutel b

Alors, prêtant l'oreille, j'entendis mon cœur galoper. — La rue était silencieuse, je soulevai la persienne. L'odeur fraîche du chèvrefeuille emplit la petite chambre. Une étoile brillait au loin sur la montagne ; je la fixai longtemps ; une larme obscurcit ma vue. Bn me retournant, je vis Gharlotie évanouie,

0 Pauvre vieille jeune fille 1 tu seras donc toujours enfant I *

MESSIRE TEMPOS

Arrivj deranl l'hatel, a l'irrHa. . . [Page 34.)

Quelques gouttes d'eau fratctae la ranimèrent i et, me regardant : *

> Oh I pardonnes, pardonnes, Hoasieur, ditelle, je suis folle.;. En tous revoyant, tant de souvenirsl... '

Et, se couvrant la Rgais d'une main, elle me fit signe de m'assepir.

Son air raisonnable m'inqmétait. Enfin, que faire î --

Après un long ùlence :

« Monsieur, reprit-elle, ce n'est donc pas t'amour qui vous ramène dans ce paya?

— Hé ! ma chère demoiselle, l'amourl l'amour! Sans doute... t'amourl J'aime toujours la musique... j'aime toujours les fleurs! Mais les vieux airs... les vieilles sonates... le vieux réséda... Que diable I

i — Hélas I dit-elle en joignant les mains, je { suis donc condamnée au bossu I

— De quel bossu parlez- vous, Charlotte? Est-ce de celui de la salle T Vous n'avez qu'à dire un mot, et nous te mettrons à la porte. >

Mais, bocbant-la téta tristement, la pauvre fille parut se recueillir et commença cette histoire singulière :

« Trois messieurs comme il faut, M. le garde général, M. le notaire et M. le juge de paix de Pirmasens me demandèrent jadis en mariage. Mon père me disait ;

* Charlotte, tu n'as qu'à choiùr. Tu le rois, ce sont de beaux partis I •

' Mais je voulais attendre. J'aimais mieux les voir tous les trois réunis à la maison. On chantait, on riait .on causait. Toute la ville était

MBSSIAE TBMPDS.

jalouse de moi. Oh ! que les temps sont changés!

• Un soir ces messieurs étaient réunis sur le banc de pierre devant la porte. Il faisait un temps magnifique comme aujourd*hui. Le clair de lune remplissait la rue. On buvait du vin muscat sous le chèvrefeuille. Et moi, assise devant mon clavecin, entre deux beaux candélabres, je chantais : • Rose de mai ! » Vers dix heures, on entendit un cheval descendre lame; il marchait clopin, dopant, et toute la société se disait : a Quel bruit étrange! » Mais comme on avait beaucoup bu, chanté, dansé, la joie donnait du courage, et ces messieurs riaient de la peur des dames. On vit bientôt s'avancer dans l'ombre un grand gaillard à cheval ; il portait un immense Neutre à plumes, un habit vert, son nez était long, sa barbe jaune; enfin, il était borgne, boiteux et bossu!

« Vous pensez, monsieur Théodore, combien tousces messieurs s'égayèrent à ses dépens, mes amoureux surtout; chacun lui* lançait un quolibet, mais lui ne répondait rien.

« Arrivé devant l'hôtel, il s'arrêta, et nous vîmes alors qu'il vendait des horloges de Nuremberg; il en avait beaucoup de petites et de moyennes, suspendues à des ficelles qui lui passaient sur les épaules; mais ce qui me frappa le plus, ce fut une grande horloge posée devant lui sur la selle, le cadran de faïence tourné vers nous, et surmonté d'une belle peinture, représentant un coq rouge, qui tournait légèrement la tête et levait la patte.

a Tout à coup le ressort de cette horloge partit, et l'aiguille tourna comme la foudre, avec un cliquetis intérieur terrible. Le marchand fixa tour à tour ses yeux gris sur le g£^ixle général, que je préférais, sur le notaire que j'aurais pris ensuite, et sur le juge de paix que j'estimais beaucoup. Pendant qu'il les regardait, ces messieurs sentirent un frisson leur parcourir tout le corps. Enfin quahd il eut fini cette inspection, il se prit à rire tout bas et poursuivi^ sa route au milieu du silence général.

« Il me semble encore le voir s'éloigner, le nez en l'air, et frappant son cheval, qui n'en allait pas plus vite.

« Quelques jours après, le garde généralse cassa la jambe; puis le notaire perdit un œil, et le juge de paix se courba lentement, lentement. Aucun médecin ne connaît de remède à sa maladie ; il a beau mettre des corsets de fer, sa bosse grossit tous les- jours !»

Ici Charlotte se prit à verser quelques larme?, puis elle continua :

. « Naturellement, les amoureux eurent peur de moi, tout le monde quitta notre hôtel; plus une âme, de loin en loin un voyageur !

— Pourtant, lui dis-je, j'ai remarqué chez vous ces trois malheureux infirmes; ils ne vous ont pas quittée!

— C'est vrai, dit-elle, mais personne n'a voulu d'eux ; et puis je les fais soufi'rir, sans le vouloir. C'est plus fort que moi : j'éprouve l'envie de rire avec le borgne, de chanter avec le bossu, qui n'a plus qu'un soufile, et de danser avec lé boiteux. Quel malheur! quel malheur!

— Ah ça! m'écriai-je, vous êtes donc folle?

— Chut ! fit-elle, tandis que sa figure se décomposait d'une manière horrible, chut! le voici!... »

Elle avait les yeux écarquillés et m'indiquait la fenêtre avec terreur.

En ce moment, la nuit était noire comme un four. Cependant, derrière les vitres closes, je distinguai vaguement la silhouette d'un cheval, et j'entendis un hennissement sourd.

<i Calmez-vous, Charlotte, calmez- vous ; c'est une bête échappée qui broute le chèvrefeuille. •

Mais, au même instant, la fenêtre s'ouvrit comme par l'effet d'un coup de vent; une longue tête sarcastique, surmontée d'un immense chapeau pointu , se pencha dans la chambre et se prit à rire silencieusement, tandis qu'un bruit d'horloges détraquées sifflait dans l'air. Ses yeux se fixèrent d'abord sur moi, puis sur Charlotte, pâle comme la mort, et la fenêtre se referma brusquement.

« Oh ! pourquoi suis-je revenu dans cette bicoque ! » m'écriai-je avec désespoir.

Et je voulus m'arracher les cheveux; mais, pour la première fois de ma vie, je dus convenir que j'étais chauve I

Charlotte, folle de terreur, piaffait sur son clavecin au hasard, et chantait d'une voix perçante : « Rose de mai!... Rose de mai!... » C'ét^tit épouvantable !

Je m'enfuis dans la grande salle. — La chandelle allait s'éteindre, et répandait une odeur acre 'qui me prit à la gorge. Le bossu, le borgne et le boiteux étaient toujours à la même place, seulement ils ne jouaient plus : accoudés sur la table et le menton dans les mains, ils pleuraient mélancoliquement dans leurs chopes vides.

Cinq minutes après, je remontais à chevml et je partais à bride abattue.

a Rose de mai!... rose de mai!... » répétait Charlotte.

Hélas! vieille charrette qui crie va loin. Que le Seigneur Dieu la conduise !...

VIN DB M£5S1K£ TKMPUS.

L'OEIL INVISIBLE

LVCEIL INVISIBLE

ou L'AUBERGE DES TROIS-PËNDUS

Vers ce temps-là» dit Christian, pauvre comme un rat d'église^ je m'étais réfugié dans les combles d*une vieille maison de la rue des Minnesœnger^ à Nuremberg.

Je nichais à l'angle du toit. Les ardoises me servaient de murailles et la maltresse poutre de plafond; il fallait marcher sur une paillasse pour arriver à la fenêtre^ n^ais cette fenêtre, percée dans le pignon^ avait une vue magnifique; de là, je découvrais la ville, la campagne ; je voyais les chats se promener gravement dans ]a gouttière^ les cigognes, le bec chargé de grenouilles, apporter la pâture à leur couvée dévorante, les pigeons s'élancer de leurs colombiers Ja queue en éventail, et tourbillonner sur Tabime des rues. Le soir, quand les cloches appelaient le monde à VAngeliis, les coudes au bord du toit, j'écoutais leur chant mélancolique, je regardais les fenêtres s'illuminer une à une, les bons bourgeois fumer leur pipe sur les trottoirs, et les jeunes filles, en petite jupe rouge, la cruche sous le bras^ rire et causer autour de la fontaine Saint-Sébalt. Insensiblement tout s'effaçait, les chauves-souris se mettaient en route, et j'allais me coucher dans une douce quiétude.

Le vieux brocanteur Toubac connaissait le chemin de ma logelte aussi bien que moi, et ne craignait pas d'en grimper Téchelle. Toutes les semaines, sa tête de bouc, surmontée d'une tignasse roussâtre^ soulevait la trappe, et, les doigts cramponnés au bord de la soupente, il me criait d'un ton nasillard :

• £h bien! eh bien! maître Christian, avons-nous du neuf? »

A quoi je répondais :

• Entrez donc^ que diable, entrez. Je viens

de finir un petit paysage dont vous me donnerez des nouvelles. •

Alors sa grande échine maigre s'allongeait, s'allongeait jusque sous le toit, et le brave homme riait en silence.

Il faut rendre justice à Toubac : il ne marchandait pas avec moi. Il m'achetait toutes mes toiles à quinze florins l'une dans Tautre, et les revendait quarante. C'était un honnête juif.

Ce genre d'existence commençait à me plaire et j'y trouvais chaque jour de nouveaux charmes, quand la bonne ville de Nuremberg fut troublée par un événement étrange et mystérieux. Non loin de ma lucarne, un peu à gauche, s'élevait l'auberge du Bceuf-GraSy une vieille auberge fort achalandée dans le pays. Devant sa porte stationnaient toujours trois ou quatre voitures chargées de sacs ou de futailles, car avant de se rendre au marché, les campagnards y prenaient d'habitude leur chopine de vin.

Le pignon de l'auberge se distinguait par sa forme particulière : il était fort étroit, pointu, taillé des deux côtés en dents de scie; des sculptures grotesques, des guivres entrelacés ornaient les corniches et le pourtour de ses fenêtres. Mais ce qu'il y avait de plus remarquable, c'est que la maison qui lui faisait face reproduisait exactement les mêmes sculptures, les mêmes ornements; il n'y avait pas jusqu'à la tige de l'enseigne qui ne fût copiée, avec ses volutes et ses spirales de fer.

On aurait dit que ces deux antiques masures se reflétaient l'une Tautre. Seulement, derrière l'auberge, s'élevait un grand chêne, dont le feuillage sQmbre détachait avec vigueur les

L'OBIL INVISIBLE

arêtes du toit, tandis que la maison voisine se découpait sur le ciel. Du reste, autant Tauberge du Bœuf-Gras était bruyante, animée, autant l'autre maison était silencieuse. D'un côté, Ton voyait sans cesse entrer et sortir une foule de buveurs, chantant, trébuchant, faisant claquer leur fouet. De l'autre, régnait la solitude. Tout au plus, une ou deux fois par joiu*, sa lourde porte s'entr'ouvrait-elle, pour laisser sortir ime petite vieille, les reins en demi-cercle, le menton en galoche, la robe collée sur les hanches, im énorme panier sous le bras, et le poing crîspé contre la poitrine.

La physionomie de cette vieille m'avait frappé plus d'une fois ; ses petits yeux verts, son nez mince, effilé, les grands ramages de son châle, qui datait de cent ans pour le moins, le sourire qui ridait ses joues en cocarde, et les dentelles de son bonnet, qui lui pendaient sur les sourcils, tout cela m'avait paru bizarre, je m'y étais intéressé; j ^aurais voulu savoir ce qu^était, ce que faisait cette Vieille dans sa grande maison déserte.

Il me semblait deviner là toute une existence de bonnes œuvres et de méditations pieuses. Hais \m jour que je m'étais arrêté dans la rue, pour la suivre du regard, elle se retourna brusquement, me lança un coup d'œil dont je ne saurais peindre l'horrible expression, et me fit trois ou quatre grimaces hideuses; puis, laissant retomber sa tête branlante, elle attira son grand châle, dont la pointe traînait à terre^ et gagna lestement sa lourde porte, derrière laquelle je la vis disparaître.

• C'est une vieille folle, me dis*je tout stupéfait, une vieille folle méchante et rusée. Ma foi I j'avais bien tort de m'intéresser à elle. Je voudrais revoir sa grimace, Toubac m'en donnerait volontiers quinze florins. »

Cependant ces plaisanteries ne me rassuraien t pas tro p .L'horrible coup d'œil de la vieille me poursuivait partout, et plus d'une fois, en train de grimper l'échelle perpendiculaire de mon taudis, me sentant accroché quelque part, je frissonnais des pieds à la tête, m'imaginant que la vieille venait se pendre aux basques de mon habit, pour me faire tomber.

Toubac, à qui je racontai cette histoire, bien . loin d'en rire, prit un air grave :

• Maître Christian, me dit-il, si la vieille vous en veut, prenez garde ! ses dents sont petites, pointues et d'une blancheur merveilleuse; cela n'esta iioint naturel à son âge. Elle a le mauvais œil. Les enfants se sauvent à son approche, et les gens de Nuremberg l'appellent Fléder-

mav>ss0

CLauve-sourit.

J'admirai Tesprit perspicace d» juif, et ses paroles me donnèrent beaucoup à réfléchir; mais, au bout de quelques semaines, ayant souvent rencontré Flédermausse sans fâcheuses conséquences, mes craintes se diésipàrent et je ne songeai plus à elle.

Or, il advint qu'un soir, dormant du n^lleur somme, je fus éveillé par ime harmonie étrange. C'était une espèce de vibration si douce, si mélodieuse, que le murmure de la brise dans le feuillage ne peut en donner qu'une faible idée. Longtemps je prêtai l'oreille , les yeux tout grands ouverts, retenant mon haleine pour mieux entendre. Enfin, je regardai vers la fenêtre et je vis deux ailes qui se débattaient contre les vitres. Je crus d'abord que c'était ime chauve-souris prise dans ma chambre; mais la lune étant venue à paraître, les ailes d^un magnifique papillon de nuit, transparentes comme de la dentelle, se dessinèrent sur son disque étincelant. Leurs vibrations étaient parfois si rapides qu'on ne les voyait plus; puis elles se reposaient, étendues sur le verre^ et leurs frêles nervures se distinguaient de nouveau.

Cette apparition vaporeuse dans le silence universel ouvrit mon cœur aux plus douces émotions; il me sembla qu'une sylphide légère, touchée de ma solitude, venait me voir, et cette idée m'attendrit jusqu'aux larmes. ■Sois tranquille, douce captive, sois tranquille, lui dis-je, ta confiance ne sera pas trompée; je ne te retiendrai pas malgré toi; retourne au ciel, à la liberté! •

Et j'ouvris ma petite fenêtre.

La nuit était calme. Des milliers d'étoiles scintillaient dans l'étendue. Un instant je contemplai ce spectacle sublime, et des paroles de prière me vinrent naturellement aux lèvres; Mais jugez de ma stupeur, quand, abaissant les yeux, je vis un homme pendu à la tringle de l'enseigne du Bœuf-Gras^ les cheveux épars, les bras roides, les jambes allongées en pointe et projetant leur ombre gigantesque jusqu'au fond de la rue I

L'immobilité de cette figure sous les rayons de la lune avait quelque chose d'aflreux. Je sentis ma langue se glacer, mes dents s'entre* choquer. J'allais jeter un cri; mais, je ne sais par quelle attraction mystérieuse, mes yeux plongèrent plus bas, et je distinguai confusément la vieille accroupie à sa fenêtre, au milieu des grandes ombres, et contemplant le pendu d'un air de satisfaction diabolique.

Alorsj'eus le vertige de la terreur; toutes mes forces m'abandonnèrent, et, reculant jusqu'à la muraille, je m'affaissai sur moi-même, évanoui.

Je ne saurais dire combien dura ce sommeil de mort. En revenant à moi, je vis qu'il faisait grand jour. Les brouillards de la nuit, pénétrant dans ma guérite, avaient déposé sur mes cheveux leur fraîche rosée ; des rumeurs confuses montaient de la rue, je regardai. Le bourgmestre et son secrétaire stationnaient à la porte de l'auberge; ils y restèrent longtemps. Les gens allaient, venaient, s'arrêtaient pour voir, puis reprenaient leur route. Les bonnes femmes du voisinage, qui balayaient le devant de leurs maisons^ regardaient de loin et causaient entre elles. Enân un brancard^ et sur ce brancard un corps recouvert d'un drap de laine, sortit de Fauberge, porté par deux hommes. Ils descendirent la rue, et les enfants qui se rendaient à l'école se mirent à courir derrière eux.

Tout le monde se retira.

La fenêtre en face était encore ouverte ; un bout de corde flottait à la tringle ; je n'avais pas rêvé; j'avais bien vu le grand papillon de nuit, puis le pendu, puis la vieille !

Ce jour-là, Toubac me fit sa visite; son grand nez parut à ras du plancher.

« Maître Christian, s'écria- 1- il, rien à vendre? •

Je ne l'entendis pas, j'étais assis sur mon unique chaise, les deux mains sur les genoux, les yeux fixés devant moi. Toubac, surpris de mon immobilités^ répéta plus Haut :

« Maître Christian ! maître Christian 1 »

Puis enjambant la soupente, il vint sans façon me frapper sur l'épaule.

• Eh bien I eh bien ! que se passe-t-il donc?

— Ah 1 c'est vous, Toubac?

— Eh! parbleu! j'aime à le croire. Etesvous malade ?

— Non... je pense.

— A quoi diable pensez-vous?

— Au pendu I

— Ah 1 ah I s'écria le brocanteur, vous l'avez donc vu, ce pauvre garçon. Quelle histoire singulière! le troisième à la même place !

— Comment ! le troisième ?

— Eh ! oui. J'aurais dû vous prévenir. Après ça, il est encore temps ; il y en aura bien un quatrième qui voudra suivre l'exemple des autres; il n'y a que le premier pas qui coûte. 1»

Ce disant, Toubac prit place au bord de mon bahut, battit le briquet, alluma sa pipe, et lança quelques bouffées d'un air rêveur.

• Ma foi, dit-il, je ne suis pas craintif, mais si l'on m'offrait de passer la nuit dans cette

chambre, j'aimerais autant aller me pendre ailleurs.

• Figurez-vous, maître Christian, qu'il y a neuf ou dix mois, un brave homme de Tubiugue, marchand de fourrures en gros, descend à l'auberge du Bœuf-Gras. Il demande à souper, il mange bien, il boit bien ; on le mène coucher dans la chambre du troisième, — la chambre verte, comme ils l'appellent, — et le lendemain on le trouve pendu i la tringle de l'enseigne !

« Bon ! passe pour une fois; il n'y avait rien à dire.

a On dresse procès- verbal et l'on enterre cet étranger au fond du jardin. Mais voilà qu'environ six semaines après arrive im brave mihtaire de Newstadt. Il avait son congé définitif et se réjouissait de revoir son village. Pendant toute la soirée, en vidant des chopes, il ne parla que de sa petite cousine qui l'attendait pour se marier. Enfin, on le mène au lit du gros monsieur, et, cette même nuit, le watchmann qui passait, dans la rue des Minnesœnger aperçoit quelque chose à la tringle. Il lève sa lanterne : c'était le militaire, avec son congé définitif dans un tuyau de fer-blanc, siur la cuisse gauche, et les mains collées sur les coutures du pantalon, comme à la parade !

« Pour le coup, c'est extraordinaire! Le bourgmestre crie, fait le diable. On visite la chambre. On recrépit les murs, et Ton envoie l'extrait mortuaire à Newrstadt.

« Le grefiier avait écrit en marge : « Mort d'apoplexie foudroyante ! »

c Tout Nuremberg était indigné contre l'aubergiste. Il y en avait même qui voulaient le forcer d'ôter sa tringle de fer, sous prétexte qu'elle inspirait des idées dangereuses aux gens. Mais vous pensez que le vieux Nikel Schmidt n'entendit pas de cette oreille.

• Cette tringle, dit-il, a été mise là par mou grand-père. Elle porte l'enseigne du Bœuf- Gras de père en fils depuis cent cinquante ans. Elle ne fait de tort à personne, pas même aux voitures de foin qui passent dessous, puisqu'elle est à plus de trente pieds. Ceux qu'elle gêne n'ont qu'à détourner la tête, ils ne la verront pas. •

• On finit par se calmer, et pendant plusieurs mois il n'y eut rien de nouveau. Malheureusement, un étudiant de Heidelberg qui se rendait à l'Université s'arrête avant-hier au Bœuf- Gras et demande à coucher. C'était le fils d'un pasteur.

« Comment supposer que le fils d'un pasteur aurait l'idée de se pendre à la tringle d'une enseigne, parce qu'un gros monsieur et un militaire s'y étaient pendusî II faut avouer, niaitre Christian, que la chose n'élail guère

If .4i

hi-îf

tfjy

If

L'OEIL INVISIBLE

probable. Ces raisons ne vous auraient pas paru suffisantes, ni à moi non plus. Eh bien....

— Assez I assez! na'écriai-je, cela est horrible. Je devine là-dessous un affreux mystère. Ce n'est pas la tringle, ce n'est pas la chambre....

— Est-ce que vous soupçonneriez l'aubergiste, le plus honnête homme du monde, appartenant à l'une des plus anciennes familles de Nuremberg î

— Non, non. Dieu me garde de concevoir d'injustes soupçons ; mais il y a des abîmes qu'on n'ose sonder du regard.

— Vous avez bien raison, dit Toubac, étonné de mon exaltation ; il vaut mieux parler d'autre chose. A propos, maître Christian, et notre paysage de Ssdnte-Odile? •

Cette question me ramena dans le monde positif. Je fis voir au brocanteur le tableau que je venais de terminer. L'aflaire fut bientôt conclue, et Toubac, fort satisfait, descendit Téchelle en m'engageant à ne plus songer à l'étudiant de Heidelberg.

J'aurais volontiers suivi le, conseil du brocanteur ; mais quand le diable se mêle de nos affaires, il n'est pas facile de s'en débarrasser.

Dans la solitude, tous ces événements se retracèrent à mon esprit avec une lucidité effrayante.

La vieille, me dis-je, est cause de tout. Elle seule a médité ces crimes, et les a consommés; mais par quel moyen? A-t-elle eu recours à la ruse, ou bien à l'intervention des puissances invisibles?

Je me promenais dans mon réduit; une voix intérieure me criait : • Ce n'est pas en vain que le ciel t'a permis de voir Flédermausse contempler l'agonie de sa victime ; ce n'est pas en vain que l'âme du pauvre jeune homme est venue t'éveiller, sous la forme d'un papillon de nuit, non! ce n'est pas en vain! Christian, le ciel t'impose une mission terrible. Si tu ne l'accomplis pas, crains de tomber toi-même dans les filets de I9 vieille. Peut-être en ce moment pré[are-t-elle déjà sa toile dans l'ombre ! »

Durant plusieurs jours, ces images affreuses me poursuivirent sans trêve; j'en perdais le sommeil; il m'était impossible de rien faire; le pinceau me tombait de la main, et, chose atroce à dire, je me surprenais quelquefois à considérer la tringle avec complaisance. Enfin, n'y tenant plus, je descendis un soir rcchellû quatre

à quatre, et j'allai me blottir derrière la porte de Flédermausse, pour surprendre son fatal secret

Dès lors, il ne se passa plus un jour que je ne fusse en route, suivant la vieille, l'épiant, ne la perdant pas de vue; mais elle était si rusée, elle avait le flair tellement subtil, que, sans même tourner la tête, elle me devinait derrière elle et me savait à ses trousses. Du reste, elle feignait de ne pas s'en apercevoir; elle allait au marché, à la boucherie conune une simple bonne femme; seulement, elle hâtait le pas et murmurait des paroles confuses.

Au bout d^un mois, je vis qu'il me serait impossible d'atteindre à mon but par ce moyen, et cette conviction me rendit d'une trist^se inexprimable.

• Que faire? me disais-je. La vieille devine mes projets, elle se tient sur ses gardes, tout m'abandonne , tout ! 0 vieille scélérate I tu crois déjà me voir au bout de la ficelle l »

A force de me poser cette question : • Que faire? que faire? > une idée lumineuse frappa mon esprit. Ma chambre dominait la maison de Flédermausse, mais il n'y avait pas de lucarne de ce côté. Je soulevai légèrement une ardoise, et Ton ne saurait se peindre ma joie, quand je vis toute l'antique masure à découvert. • Enfin, je te tiens ! m*écriai-je, tu ne peux m'échapper! d'ici, je verrai tout : tes allées, tes venues, les habitudes de la fouine dans sa tanière. Tu ne soupçonneras pas cet œil invisible, cet œil qui surprend le crime au moment d'éclore. Ohl la justice! elle marche lentement, mais elle arrive !

Rien de sinistre comme ce repaire vu de là : une cour profonde à larges dalles moussues; dans l'un des angles, un puits, dont l'eau croupissante faisait peur à voir; un escalier en coquille ; au fond, une galerie à rampe de bois; sur la balustrade, du vieux linge, la taie d'une paillasse; au premier étage , à gauche , la pierre d'un égout indiquant la cuisine; à droite, les hautes fenêtres du bâtiment donnant sur la rue, quelques pots de fleurs asséchées, — tout cela sombre, lézardé, humide.

Le soleil ne pénétrait qu'une heure ou deux par jour au fond de ce cloaque ; puis, l'ombre remontait: la lumière se découpait en losanges sui* les murailles décrépites, sur le balcon vermoulu, sur les vitres temes. — Des tourbillons d'atomes voltigeaient dans des rayons d'or, que n'agitait pas un souffle. Ohl c'était bien l'asile de Flédermausse ; elle devait s'y plaire.

Je terminais à peine ces réflexions, que la vieille entra. Elle revenait du marché* J'entendis sa lourde porte grincer. Puis Pléder-

mausse apparut avec son panier. Elle paraissait fatiguée, hors d'haleine. Les franges de son bonnet'lui pendaient sur le nez; se cramponnant d'une main à la rampe, elle gravit l'escalier.

n faisait une chaleur suffocante , c'était précisément un de ces jours où tous les insectes, les grillons, les araignées, les moustiques^ remplissent les vieilles masures de leurs bruits de râpes et de tarières souterraines.

Flédermausse traversa lentement la galerie, comme un furet qui se sent chez lui. Elle resta plus d'un quart d'heure dans la cuisine^ puis revint étendre son linge, et donner un coup de balai sur les marches, où traînaient quelques brins de paille. Enfin, elle leva la tête, et se mit à parcourir de ses yeux verts le tour du toit, cherchant, furetant du regard.

Par quelle étrange intuition soupçonnaitelle quelque chose? Je ne sais, mais j'abaissai doucement l'ardoise et je renonçai à faire le guet ce jour-là.

£e lendemain, Flédermausse paraissait rassurée. Un angle de lumière se déchiquetait dans la galerie.

En passant, elle prit une mouche au vol et la présenta délicatement à ime araignée établie dans Tangle du toit.

L'araignée était si grosse, que, malgré la distance, je la vis descendre d^échelon en échelon, puis glisser le long d'un fil, comme une goutte de venin, saisir sa proie entre les mains de la mégère et remonter rapidement. Alors la vieille regarda fort attentivement, ses yeux se fermèrent à demi; elle éternua, et se dit à elle-même d'un ton railleur :

« Dieu vous bénisse! la belle. Dieu vous bénisse I »

Durant six semaines, je ne pus rien découvrir touchant la puissance de Flédermausse ; tantôt assise sous l'échoppe, elle pelait se.s pommes de terre; tantôt elle étendait sou linge sur la balustrade. Je la vis filer quelquefois, mais jamais elle ne chantait, comme c'est la coutume des bonnes vieilles femmes, dont Ja voie chevrotante se marie si bien au bourdonnement du rouet.

Le silence régnait autour d'elle. Elle n'avait pas de chat, cette société favorite des vieilles filles ; pas un moineau ne venait se poser sur ses chéneaux ; les pigeons, en passant au-dessus de sa cour, semblaient étendre l'aile avec plus d'élan. — On aurait dit que tout avait peur de son regard .

^ L'araignée seule se plaisait dans sa compagnie.

Je ne conçois pas ma patience durant ces longues heures d'observation; rien ne me lassait , rien ne m'était indifTérent ; &u moindre bruit, je soulevais l'ardoise : c'était une curiosité sans bornes, stimulée par une crainte indéfinissable.

Toubac se plaignait.

c Maître Christian, me disait-il, à quoi diable passez-vous votre temps? Autrefois vous me donniez quelque chose toutes les semaines ; à présent c'est à peine tous les mois. Oh! les peintres! on a bien raison de dire: «Paresseux comme un peintre I » Aussitôt qu'ils ont quelques kreutzers devant eux, ils mettent les mains dans leurs poches et s'endorment! d

Je commençais moi-môme à perdre courage. J'arvais beau regarder ^ épier , je ne découvrais rien d'extraordinaire. J'en étais à me dire que la vieille pouvait bien n'être pas si dangereuse, que je lui faisais peut-être tort de la soupçonner; bref, je lui cherchais dea excuses; mais un beau soir que, l'œil à mon trou, je m'abandonnais à ces réflexions bénévoles, la scène changea brusquenient.

Flédermausse passa sur la galerie avec la rapidité de l'éclair; elle ù'était plus la même : elle était droite, les mâchoires serrées, le regard fixe, le cou tendu,; elle faisait de grands pas; ses cheveux gris flottaient derrière elle, a Oh ! oh I me dis-je ,il se passe quelque chose : attention! » Mais les ombres descendirent sur cette grande demeure, les bruits de la ville expirèrent, le silence s'étabUt.

J'allais m' étendre sur ma couche, quand, jetant les yeux par la lucarne, je vis la fenêtre en face illuminée : un voyageur occupait la chambre du pendu.

Alors toutes mes craintes se réveillèrent ;^ l'agitation de Flédermausse s'expliquaiC : elle flairait une victime !

Je ne pus dormir de la nuit. Le froissement de la paille, le grignotement d'une souris sous le plancher, me donnaient froid. Je me levai, je me perchai à la lucarne, j'écoutai ! La lumière d'en face était éteinte. Dans l'un de ces moments d'anxiété poignante, soit illusion, soit réalité, je crus voir la vieille mégère qui regardait aussi et prêtait l'oreille .

La nuit se passa, le jour vint grisonner mes vitres; peu à peu les bruits, les mouvements de la ville montèrent. Harassé de fatigue et d'émotions , je finis par m'endormir , mais mon sommeil fut court; dès huit heures, j'avais repris mon poste d'observation.

11 parait que la nuit de Flédermausse n'avait pas été moins orageuse que la mienne; lorsqu'elle poussa la porte de la galerie, une pâleur livide couvrait ses joues et sa nuque

l,(*;iL JKVlSJbl-li.

Le silenr« régnait autour d'elle. [l'agc 39 )

maigre. Elle n'avait que sa chemise etun ju< ponde laine; quelques mèches de cheveux d'uti gris TOUT, tombaient sur ses épaules. Elle regarda de mon côté d'un air rêveur, mais elle ne vit rien; elle pensait à autre chose. Tout  coup elle descendit, laissant ses savates au haut de l'escalier; elle allait sans doute s'assurer que la porte d'en bas était bien fermée. Je la vis remonter brusquement, enjambant trois ou quatre marches à la fois, c'était effrayant. — Elle s'élança dane la chambre voisine ; j'entendis comme le bruit d'un gros coffre dont le couvercle retombe. Puis Flédermausse apparut sur la galerie, traînant un mannequin derrière elle ; et ce mannequin avaitles habits de l'étudiant de Heidelberg. La vieille, avec une dcstérité surprenante,

suspendit cet objet hideux à la poutre -dn hangar, puis elle descendit pour le contempler de la cour. Un éclat de rire saccadé s'échappa de sa poitrine ; elle remonta , descendit de nouveau comme une maniaque, et chaque fus poussant de nouveaux cris, de nouveaux éclats de rire.

Un bruit se fit entendre à la porte. lâ vieille bondit, décrocha le mannequin, l'emporta, revint; et, penchée sur la balustrade, le cou allongé, les yeux étincelants, elle prêta l'oreille; le brait s'éloignait!., les muscles de sa face se détendirent, elle respira longuement : — une voiture venait de passer.

I,a mégère avait eu peur.

Alors elle rentrade nouveau danslachamtm et j'entendis le coffre qui se refermait.

L'OEIL INVISIBLE

\i chM Um les tKpiïT* de Nuremberg. IPaie H.)

Celle scène bizarre confondait tontes mea idées; que signifiait ce mannequin?

Je devins plus attentif que jamais.

Flédermausse venait de sortir avec son panier, je la suivis des yeux jusqu'au détour de la rue; elle avait repris son air de vieillotte tremblotante, elle faisait de petits pas et tournait de temps en temps la tête i demi, pour voir derrière elle du coin de l'œil.

Pendant cinq grandes heures elle resta dehors; moi, j'allais, je venais, je méditais; le temps m'était iasupporlable ; le soleil chauffait les ardoises et m'embrasait le cerveau.

Je vis à sa fenêtre le brave homme qui occupait la chambre des trois pendus. C'était un bon paysan de la Forât-Noire, k grand tricorne,

à gilet écarlate, ta figure riante, épanouie. Tl fumait tranquillement sa pipe d'Ulm, sans se douter de rien. J'avais envie de lui crier : ■ Brave homme, preuei garde I ne vous laissez pas fasciner par ta vieille; défiez-vous I ■ Mais il ne m'aurait pas compris.

Vers deux heures, Flédermausse rentra. Le brait de sa porte retentitau fond du vestibule. Puis seule, bien seule, elle parut dans la cour et s'assit sur la marche inférieure de l'escalier. Elle déposa son-grand panier devant elle et en tira d'abord quelques paquets d'herbages, quelques légumes ; puis un gilet rouge, puis un tricorne replié, une veste de velours brun, des culottes de peluche, une paire de gros bas de laine, — tout le costume d'un paysan do la Forét-Noire.

L'OEIL INVISIBLE

J'eus comme des éblouissements. Des flammes me passèrent devant les yeux.

Je me rappelai ces précipices qui vous attirent avec une puissance irrésistible ; ces puits qu'il avait fallu combler, parce qu'on s'y précipitait; ces arbres qu'il avait fallu abattre, parce qu'on s'y pendait; cette contagion de suicides, de meurtres, de vols à certaines époques, par des moyens déterminés ; cet entraînement bizarre de l'exemple, qui fait bâiller parce qu'on voit bâiller, souffrir parce qu'on voit souffrir, se tuer, parce que d'autres se tuent... et mes cheveux se dressèrent d'épouvante!

Comment Flédermausse, cette créature sordide, avait-elle pu deviner une loi si profonde de la nature? Comment avait-elle trouvé moyen de l'exploiter au profit de ses instincts sanguinaires? Voilà ce que je ne pouvais comprendre, voilà ce qui dépassait toute mon imagination; mais. sans réfléchir davantage à ce mystère, je résolus aussitôt de tourner la loi fatale contre elle, et d'attirer la vieille dans son propre piège : tant d'innocentes victimes criaient vengeance !

Je me mis donc eu route. Je coux^us chez tous les fripiers de Nuremberg, et le soir j'arrivai à Tauberge des trois pendus, un èîiorme paquet sous le bras.

Nickel Scbmidt me connaissait d'assez longue date. J'avais fait le portrait de sa femme, une grosse commère fort appétissante.

• Ehl maître CSiristian, s'écria-t-il en me secouant la main, quelle heureuse circonstance vous ramène ? qui est-ce qui me procure le plaisir de vous voir?

— Mon cher monsieur Schmidt, j'éprouve un véhément désir de passer la nuit dans cette chambre. » .: : ^

Nous étions sur le seuil de l'auberge, et je lui montrais la chambre verte. Le brave homme me regarda d'un çdr ^défiant. .

a Oh! ne craignez rien, lui dis-je, je n'ai pas envie de me pendre.

— A la bonne heure I à là boiine heure ! car franchement cela me ferait de la peine... un artiste de votre mérite. Et pour quand voulezvous cette chambre, maître Christian?

— Pour ce soir.

— Impossible, elle est occupée.

— Monsieur peut y entrer tout de suite, fit , une voix derrière nous ; je n'y tiens pas ! ■

Nous nous retournâmes tout surpris. C'était le paysan de la Forêt-Noire, son grand tricorne sur la nuque et son paquet au bout de son bâton de voyage. Il venait d'apprendre l'aventure des trois pendus, et tremblait de colère.

« Des chambres comme les vôtres! s'écriat-il en bégayant, mais... mais c'est xxù meur-

tre d'y mettre les gens, e'est un assassinat; vous mériteriez d'aller aux galères!

— Allons, allons, calmez-vous, dit l'aubergiste, cela ne vous a pas empêché de bien dormir.

— Par bonheur, j'avais fait ma prière uu soir, s'écria l'autre, sans cela où serais-je? où serais-je? »

Et il s'éloigna en levant les mains au del.

a Eh bien, dit maître Schmidt, stupéfait, la chambre est libre, mais n'allez pas me jouer un mauvais tour !

— Il serait plus mauvais pour moi, mon cher monsieur. ■

Je remis mon paquet à la servante, et je m'installai provisoirement avec les buveurs.

Depuis longtemps je ne m'étais senti plus calme, plus heureux d'être au monde. Après tant d'inquiétudes, je touchais au but ; l'horizon semblait s'éclaircir, et puis je ne sais quelle puissance formidable me donnait la main. J'allumai ma pipe, et le coude sur la table, en face d'une chope, j'écoulai le chœur de FreyschûlZy exécuté par une troupe de Zigeiners du Schwarlz-Wald. La trompette, le cor de chasse, le hautbois, me plongeaient tour à tour dans une vague rêverie; et parfois, m' éveillantpour regarder l'heure, je me demandais sérieusement si tout ce qui m'arrivait n'était pas un songe. Mais quand le wach tmann vint nous prier d'évacuer la salle, d'autres pensées plus graves surgirent dans mon âme, et je suivis tout méditatif la petite Charlotte, qui me précédait une chandelle à la main.

Nous montâmes l'escalier tournant jusqu^au deuxième. La servante me remit la lumière en m'indiquant une porte.

• C'est là, • dit-elle en se hâtant de descendre.

J'ouvris la porte. La chambre verte était une chambre d'auberge comme toutes les autres : le plafond très-bas et le lit fort haut. D'un coup d'œil, j'en explorai l'intérieur, puis je me glissai près de la fenêtre.

Rien n'apparaissait encore chez Flédermausse; seulement, au bout d'une longue pièce obscure brillait ime lumière, une veilleuse sans doute.

« C'est bien, me dis-je en refermant le rideau, j'ai tout le temps nécessaire. »

J'ouvris mon paquet; je mis un bonnet de femme à longues franges, et m'étant armé

L'OEIL INVISIBLE-

d'un fusain, je m'installai devant la glace, afin de me tracer des rides. Ce travail me prit une bonne heure. Mais après avoir revêtu la robe et le grand châle, je me fis peur à moi-même: Flédermausse était là, qui me regardait du fond de la glace.

En ce moment, le watchmann criait onze heures. Je montai vivement le mannequin que j'avais apporté; je l'affublai d'un costume pareil à celui de la mégère, et j'entr'ouvris le rideau.

Certes, après tout ce que j'avais vu de la vieille : sa ruse infernale, sa prudence , son adresse, rien n'aurait dû me surprendre, et cependant j'eus peur.

Cette lumière que j^avais remarquée au fond de la chambre, cette lumière immobile projetait alors sa lumière jaunâtre sur le mannequin du paysan de la Forêt-Noire, lequel, accroupi au bord du lit, la tête penchée sur la poitrine, son grand tricorne rabattu sur la figure, les bras pendants, semblait plongé dans le désespoir.

L*ombre, ménagée avec un art diabolique, ne laissait paraître que l'ensemble de la figure ; le gilet rouge et ses boutons arrondis se détachaient seuls des ténèbres ; mais c'est le silence de la nuit, c'est l'immobilité complète du personnage, son air morne, affaissé, qui devaient s'emparer de Timagination du spectateur avec une puissance inouïe. Moi-même, quoique prévenu, je me sentis froid dans les os. — Ou*aurait-ce donc été d'un pauvre campagnard, surpris à Timprovisle? Il eût été terrassé ; il eût perdu son libre arbitre et l'esprit dlmitation aurait fait le reste.

A peine eus-je remué le rideau, que je vis Flédermausse à l'affût derrière ses vitres.

Elle ne pouvait me voir. J'entr'ouvris doucement la fenêtre ; la fenêtre en face s'entr'ouvritl puis le mannequin parut se lever lentement et s'avancer vers moi; je m'avançai de même, et saisissant mon flambeau d'une main, de l'autre j'ouvris brusquement la croisée : la vieille et moi nous étions face à face ; car, frappée de stupeur, elle avait laissé tomber son mannequin.

Nos deux regards se croisèrent avec une égale terreur.

Elle étendit le doigt, j'étendis le doigt; ses lèvres s'agitèrent, j'agitai les miennes; elle exhala un profond soupir et s'accouda, je m'accoudai.

Dire ce que cette scène avait d'effrayant, je ne le puis. Cela tenait du délire, de Tégarement, de la folie I II y avait lutte entre deux volontés, entre deux intelligences, entre deux âmes, dont l'une voulait anéantir l'autre, et dans cette lutte la mienne avait l'avantage. Les victimes luttaient avec moil

Après avoir imité pendant quelques secondes tous les mouvements de Flédermausse, je tirai une corde de dessous mon jupon et je l'attachai à la tringle.

La vieille me considérait bouche béante. Je passai la corde à mon eou. Ses prunelles fauves s'illuminèrent, sa figure se décomposa.

« Non! non! fit-elle d'une voix sifflante, non! •

Je poursuivis avec Timpassibilité du bourreau.

Alors la rage saisit Flédermausse.

« Vieille folle ! hurla- t-elle en se redressant, les mains crispées sur la traverse, vieille folle 1 »

Je ne lui donnai pas le temps de continuer : soufQant tout à coup ma lampe, je me baissai comme une personne qui veut prendre un élan vigoureux, et, saisissant le mannequin, je lui passai la corde au cou, et je le précipitai dans l'espace.

Un cri terrible traversa la rue.

Après ce cri, tout rentra dans le silence.

La sueur ruisselait de mon front. J'écoutai longtemps. Au bout d'un quart d'heure, j'entendis... loin... bien loin... la voix du watchmann qui criait : « Habitants de Nurem* berg... minuit... minuit sonné. •

« Maintenant, justice est faite, murmuraije, les trois victimes sont vengées. Seigneur, pardonnez-moi. •

Or, ceci se passait environ cinq minutes après le dernier cri du watdhmann, et je venais d'apercevoir la mégère, attirée par son image, s'élancer de sa fenêtre la corde au cou et rester suspendue à sa tringle. Je vis le frisson de la mort onduler sur ses reins, et la lune calme, silencieuse, débordant à la cime du toit, reposer sur sa tête échevelée ses fit)ids et pâles rayons.

Tel j'avais vu le pauvre jeune honmie, telle je vis Flédermausse.

Le lendemain, tout Nuremberg apprit que la chauve-souris s'était pendue. Ce fut le dernier événement de ce genre dans la rue des MinfUBsinger.

Page 1