FIN DE L'ŒIL INVISIBLE
Là comète.
LA COMÈTE
L'année dernière, avant les fôtes du carnaval, le bruit courut à Hunebourg quelemonde allait ânir. C'est le docteur Zacharias Piper^ de Colmar, qui répandit d'abord cette nouvelle désagréable; elle se lisait dans le Messager boitexiXy dans le Par fait chrétien et dans cinquante autres almanachs.
Zacharias Piper avait calculé qu'une comète descendrait du ciel le mardi-gras, qu'elle aurait une queue de trente-cinq millions de lieues, formée d'eau bouillante , laquelle passerait sur la terre, de sorte que les neiges des plus hautes montagnes en seraient fondues, les arbres desséchés et les gens consumés.
Il est vrai qu'un honnête savant de Paris, nommé Popinot, écrivit plus tard que la comète arriverait sans doute, mais que sa queue serait composée de vapeurs tellement légères, que personne n'en éprouverait le moindre inconvénient; que chacun devait s'occuper tranquillement de ses affaires ; qu'il répondait de tout.
Celte assurance calma bien des frayeurs.
Malheureusement, nous avons à Hunebourg une vieille fileuse de laine , nommée Maria Finck, demeurant dans la ruelle des Trois- Pots. C'est une petite vieille toute blanche, toute ridée, que les gens vont consulter dans les circonstances délicates de la vie. Elle habite une chambre basse, dont le plafond est orné d'œufs peints, de bandelettes roses et bleues, de noix dorées et de mille autres objets bizarres. Elle se revêt elle-même d'antiques falbalas, et se nourrit d'échaudés, ce qui lui donne une grande autorité dans le pays.
Maria Finck, au lieu d'approuver l'avis de Thonnéte et bon M. Popinot, se déclara pour Zacharias Piper, disant :
< Convertissez-vous et priez; repentez vous
de vos fautes et faites du bien à l'Église, car la fin est proche, la fin est proche! •
On voyait au fond de sa chambre une image de l'enfer^ où les gens descendaient par un chemin semé de roses. Auciïn ne se doutait de l'endroit où les menait cette route; ils marchaient en dansant, les uns une bouteille à la main, les autres un jambon, les autres \in chapelet de saucisses. Un ménétrier, le chapeau garni de rubans, leur jouait de la clarinette pour égayer le voyage; plusieurs embrassaient leurs conmières, et tous ces malheureux s'approchaient avec insouciance de la cheminée pleine de flammes, où déjà les premiers d'entre eux tombaient, les bms étendus et les jambes en l'air.
Qu'on se figure les réflexions de tout être raisonnable eu voyant cette image. On n'est pas tellement vertueux, que chacun n'ait un certain nombre de péchés sur la conscience, et personne ne peut se flatter de s'asseoir tout de suite à la droite du Seigneur. Non, il faudrait être bien présomptueux pour oser s'imaginer que les choses ii*ont de la sorte ; ce serait la marque d'un orgueil très - condamnable. Aussi la plupart se disaient :
• Nous ne ferons pas le carnaval; nous passerons le mardi-gras en actes de contrition. •
Jamaisonn'avait vurien de pareil. L'adjudant et le capitaine de place, ainsi que les sous-ofQciers de la 3* compagnie du *** en garnison à Huuebourg, étaient dans un véritable désespoir. Tous les préparatifs pour la fête, la grande salle de la mairie qu'ils avaient décorée de mousse et de trophées d'armes, l'pstrade qu'ils avaient élevée pour l'orchestre, la bière, le kirsch, les bisdwfs qu'ils avaient commandés pour la buvette, enfin tous les rafraîchissements allaient être en pure perle, puisqno les
LA COMETE
demoiselles de la ville ne voulaient plus entendre parler de danse.
« Je ne suis pas méchant, disait le sergent Duchéne, mais si je tenais votre Zacharias Piper, il en verrait des dures.»
Avec tout cela, les plus désolés étaient encore Daniel Spitz, le secrétaire de la mairie^ Jérôme Bertha, le fils du maître de poste^ le percepteur des contributions Dujardin, et moi. — ' Huit jours avant, nous avions fait le voyaf»e de Strasbourg pour nous procurer des costumes. L'oncle Tobie m'avait même donné cinquante francs de sa poche, afin que rien ne fiit épargné. Je m'étais donc choisi, chez mademoiselle Dardenai^ sous les petites arcades, un costume de Pierrot. C'est une espèce de chemise à larges plis et longues manches, garnie de boutons en forme d^oignons^ gros comme le poing, qui vous ballottent depuis le menton jusque sur les cuisses. On se couvre la télé d'une calotte noire, on se blanchit la figure de farine et, pourvu qu'on ait le nez long, les joues creuses et les yeux bien fendus, c'est admirable.
Dujardin, à cause de sa large panse, avait pris un costume de Turc, brodé sur toutes les coutures; Spitz un habit de Polichinelle, formé de mille pièces rouges, vertes et jaunes, une bosse devant, une autre derrière , le grand chapeau de gendarme sur la nuque; on ne pouvait rien voir de plus beau. — Jérôme Ber- . Iha devait être en sauvage, avec des plumes de perroquet- Nous étions sûrs d'avance que toutes les filles quitteraient leurs sergents, pour se pendre à nos bras.
Et quand on fait de pareilles dépenses, de voir que tout s'en aille au diable par la faute d'une vieille folle ou d'un Zacharias Piper, n'y a-t-il pas de quoi prendre le genre humain en grippe ?
Enfin, que voulez-vous? Les gens ont toujours été les mêmes; les fous auront toujours le dessus.
Le mardi-gras arrive. Ce jour-là, le ciel était plein de neige. On regarde à droite, à gauche, en haut, en bas, pas de comète 1 Les demoiselles paraissent toutes confuses ; les garçons couraient chez leurs cousines^ chez leurs tantes, chez leurs marraines, dans toutes les maisons : « Vous voyez bien que la vieille Finck est folle, toutes vos idées de comète n'ont pas de bon sens. Est-ce que les comètes arrivent en hiver?Esl-cequ'ellesnechoisissentpas toujours le temps des vendanges? Allons, allons, il faut se décider, que diable 1 II est encore temps, etc. •
' De leur côté, les sous-offlciers passaient dans les cuisines et parlaient aux servantes;
ils les exhortaient, et les accablaient derepro^ ches. Plusieurs reprenaient courage. Les vieux et les vieilles arrivaient bras dessus bras dessous, pour voir la grande salle de la mairie , les soleils de sabres, poignards et les petits» drapeaux tricolores entre les fenêtres excitaient l'admiration universelle. Alors toui change, on se rappelle que c'est mardi-gras ; les demoiselles se dépêchent de tirer lem's jupes de l'armoire et de cirer leurs petits souliers.
A dix heures, la grande salle de la mairie était pleine de monde; nous avions gagné la bataille : pas une demoiselle de Hunebourg ne manquait à l'appel. Les clarinettes, les trombones, la grosse caisse résonnaient, les hautes fenêtres brillaient dans la nuit, les valses tournaient comme des enragées, les contredanses allaient leur train ; les filles et les garçons étaient dans une jubilation inexprimable; les vieilles grand'mères , bien assises contre les guirlandes, riaient de bon cœur. On se bousculait dans la buvette; on ne pouvait pas servir assez de rafraîchissements, et le père Zimmer, qui avait la fourniture par adjudication, peut se vanter d'avoir fait ses choux gras en cette nuit.
Tout le long de l'escalier extérieur, on voyait descendre en trébuchant ceux qui s'étaient trop rafraîchis. Dehors, la neige tombait toujours.
L'oncle Tobie m'avait donné la clef de la maison, pour rentrer quand je voudrais. Jusqu'à deux heures, je ne manquai pas une valse, mais alors j'en avais assez, les rafraîchissements me tournaient sur le cœur. Je sortis.Uneîoi? dans la rue, je me sentis mieux et me mis à délibérer, pour savoir si je remonterais ou si j'irais me coucher. J'aurais bien voulu danser encore; mais d'un autre côté j'avais sommeil.
Enfin je me décide à rentrer, et je me mets en route pour la rue Saint-Sylvestre, le coude au mur, en me faisant toutes sortes de raisonnements à moi-même.
Depuis dix minutes, je m'avançais ainsi dans la nuit, et j'allais tourner au coin de la fontaine, quand, levant le nez par hasard, je vois derrière les arbres du rempart une lune rouge comme de la braise, qui s'avançait par les airs. Elle était encore à des milliers de lieues, mais elle allait si vite, que dans un quart d'heure elle devait être sur nous.
Cette vue me bouleversa de fond en comble; je sentis mes cheveux grésiller, et je me dis :
« C'est la comète ! Zacharias Piper avait raison 1 •
Et, sans savoir ce que je faisais, tout à coup I je me remets à courir vers la mairie, je re-
LA COMÈTE
f '-ti
grimpe Tescalier, en renversant ceux qui descendaient et criant d'une voix terrible :
• La comète I la comète I »
C'était le plus beau moment de la danse : la grosse caisse tonnait, les garçons frappaient du pied, levaient la jambe en tournant, les filles étaient rouges comme des coquelicots ; mais quand on entendit cette voix s élever dans la salle : « La comète ! la comète ! 9 il se fit un profond silence, et les gens, tournant la tête, se virent tout pâles, les joues tirées et le nez pointu.
Le sergent Duchêne, s'élançant vers la porte, m'arrêta et me mit la main sur la bouche, en disant :
« Est-ce que vous êtes fou? Voulez-vous bien vous taire ! »
Mais moi, me renversant en arrière, je ne cessais de répéter d'un ton de désespoir : « La comète! » Et Ton entendait déjà les pas rouler sur l'escalier comme un tonnerre, les gens se précipiter dehors, les femmes gémir, enfin un tumulte épouvantable. Quelques vieilles, séduites par le mardi-gras, levaient les mains au ciel, en bégayant : • Jésus ! Maria I Joseph I »
£n quelques secondes la salle fut vide. Duchêne me laissa ; et, penché au bord d*une fenêtre, je regardai, tout épuisé, les gens qui remontaient la rue en courant; puis je m'en allai, comme fou de désespoir.
. En passant par )a buvette, je vis la cantinière Catherine Lagoutte avec le caporal Bouquet, qui buvaient le fond d'un bol de punch :
« Puisque c'est fini, disaient-ils, que ça finisse bieni »
Au-dessous, dans l'escalier, un grand nombre étaient assis sur les marches et se confessaient entre eux; Tun disait : • J*ai fait l'usure? » l'autre : « J'ai vendu à faux poids! • l'autre : « J'ai trompé au jeu! • Tous parlaient à la fois, et de temps en temps il s'interrompaient pour crier ensemble : « Seigneur, ayez pitié de nous! »
Je reconnus là le vieux boulanger Fèvre et la mère Lauritz. Ils se frappaient la poitrine comme des malheureux. Mais toutes ces choses ne m'intéressaient pas; j'avais assez de péchés pour mon propre compte.
Bientôt j'eus rattrapé ceux qui couraient vers la fontaine. C'est là qu'il fallait entendre les gémissements ; tous reconnaissaient la comète; moi je trouvai qu'elle avait déjà grossi du double : elle jetait des éclairs ; la profondeur des ténèbres la faisait paraître rouge comme du sang!
La foule, debout dans 1 ombre^ ne cessait de répéter d*un ton lamentable :
« C'est fini, c'est fini! 0 mon Dieu! c*e8t fini! nous sommes perdus! •
Et les femmes invoquaient saint Joseph , saint Christophe, saint Nicolas, enfin tous les saints du calendrier.
Dans ce moment, je revis aussi tous mes péchés depuis l'âge delà raison, et je me fis horreur à moi-même*. J'avais froid sous la langue, en pensant que nous allions être brûlés ; et comme le vieux mendiant Balthazar se tenait près de moi sur sa béquille, je l'embrassai en lui disant :
c Balthazar, quand vous serez dans le sein d'Abraham, vous aurez pitié de moi, n'est-ce pas? ■
Alors lui, en sanglotant, me répondit :
« Je suis un grand pécheur, monsieur Christian ; depuis trente ans je trompe la commune par amour de la paresse, car je ne suis pas aussi boiteux qu'on pense.
— Et moi, Balthazar, lui dis-je, je suis le plus grand criminel de Hunebourg. »
Nous pleurions dans'les bras l'un de l'autre.
Voilà pourtant comment seront les gens au jugement dernier : les rois avec les cireurs de bottes, les bourgeois avec les va-nu-pieds. Ils n'auront plus honte l'un de l'autre; ils s'appelleront frères! et celui qui sera bien rasé, ne craindra pas d'embrasser celui qui laisse pousser sa barbe pleine de crasse, — parce que le feu purifie tout, et que la peur d'être brûlé vous rend le cœur tendre.
Oh ! sans l'enfer, on ne verrait pas tant de bons chrétiens ; c'est ce qu'il y a de plus beau dans notre sainte religion.
Enfin, nous étions tous là depuis un quart d'heure, à genoux, lorsque le sergent Duchêne arriva toutessoufilé. Il avait d'abord couru vers l'arsenal, et, ne voyant rien là-bas, il revenait par la rue des Capucins.
« Eh bien ! fit-il, qu'est-ce que vous avez donc à crier? »
Puis, apercevant la comète :
• Mille tonnerres! s'écria-t-il, qu'est-ce que c'est que ça?
— C'est la fin du monde, sergent, dit Balthazar.
— La fin du monde?
— Oui, la comète. »
Alors il se mit ? jurer comme un danmé, criant :
« Encore si l'adjudant de place était là... on pourrait connaître la consigne! »
Puis, tout à coup, tirai^t son sabre et se glissant contre le mur, il dit :
a En avant ! Je m'en moque, il faut pousser une reconnaissance. »
Tout le monde admirait son courage, et
LA COMÈTE
moi-même, entraîné par son audace, je me mis derrière lui. — Nous marchions doucement, doucement, les yeux écarquillés, regardant la comète gui grandissait à vue d'o^, en faisant des milliards de lieues chaque seconde.
Enfin, nous arrivâmes au coin du vieux couvent des capucins. La comète avait Tair de monter; plus nous avancions, plus elle montait; nous étions forcés de lever la tête, de sorte que finalement Duchéne avait le cou plié, regardant tout droit en Tair. Moi, vingt pas plus loin, je voyais la comète un peu de côté. Je me demandais s'il était prudent d'avancer encore, lorsque le sergent s'arrêta.
• Sacrebleu ! fit-il à voix basse, c'est le réverbère.
— Le réverbère ! dis-je en m'approchant, estce possible I »
Et je regardai tout ébahi.
En effet, c'était le vieux réverbère du couvent des capucins. On ne Tallume jamais, parla raison que les capucins sont partis depuis 1 792, et qu'à Hunebourg tout le monde se couche avec les poules; mais le veilleur de nuitBurrhus, prévoyant qu'il y aurait ce soir-là beaucoup d'ivro&:ies, avait eu Fidée charitable d'y
mettre une chandelle, afin d'empêcher les gens de rouler dans le fossé qui longe l'ancien cloître ; puis il était allé dormir à côté de sa femme.
Nous distinguions très-bien les branches de la lanterne. Le lumignon était gros comme le pouce; quand le vent souffait un peu, ce lumignon s'allumait et jetait des éclairs, voilà ce qui le faisait marcher comme une comète.
Moi, voyant cela, j'allais crier pour avertir les autres, quand le sergent me dit :
« Voulez-vous bien vous taire ! si l'on savait que nous avons chargé sur une lanterne, on se moquerait de nous. — Attention! »
Il décrocha la chaîne toute rouillée : le réverbère tomba, produisant un grand bruit. Après quoi nous partîmes en courant.
Les autres attendirent encore longtemps; mais comme la comète était éteinte. Ils finirent aussi par reprendre courage et allèrent se coucher.
Le lendemain, le bruit courut que c'était à cause des prières de Maria Finck que la comète s'était éteinte; aussi, depuis ce jour, elle est plus sainte que jamais.
Voilà comment les choses se passent dans la bonne petite ville de Hunebourg 1
riN DE U COMÈTK
LE BUUiHjMKSTUE KN IIUUTEILLE.
SacreUeulGI-ilàToixlnsït, c'«t)t le rén<rhére! PifetT.
BOURGMESTRE EN BOUTEILLE
J'ai toujours professé une haute estime et 1 il réchauffe comine le boni^ogne, il lénifie 1« mémo une sorte de vènéralion pour le noble gosier comme le bordeaux, il embrase l'im^via du Min ; il pétille comme le cbampagne, nation comme les liqueurs d'Espagne, i) nous
LE DOURGMKSTIIE EN BO'UTEII.LE.
Quel idmirablc ipecUde que celui dm TentUnges 1 (Page 19.)
rend tendres comme le lacryma-cbristi; enfin, par-dessus tout, il fait l'éver, il déroule à nos yeux le vaste cbamp de la fantaisie.
En 1 846, vers la fin de l'automne, je m'étais décidé à faire un pèlerinage au Johannisberg:, Monté sur une pauvre haridelle aux flancs creux, j'avais disposé deui cruches de [er-blan(s dans ses vastes cavités intercostales, et je voyageais  petites journées.
Quel admirable spectacle que celui des vendanges ! L'une de mes cruches était toujours vide, l'autre toujours pleine ; lorsque je quittais un coteau, il y en avait toujours un'autre en perspective. Mon seul chagrin était de ne pouvoir partager ce plaisir avec ua véritable appréciateur.
Ua soir, à U ntût tombante, le soleil venait
de disparaître, mais il lançait encore entre les larges feuilles de vigne quelques rayons égarés. J'entendis le trot d'un cheval demère moi. J'appuyai légèrement à gauche pour lui laisser passage, et, à ma gi'ande surprise, je reconnus mon ami Uippel, qui &l une exclamation joyeuse dés qu'il m'aperçut.
Vous connaissez Uippel, son nez charnu, sa bouche spéciale pour la dégustation, son ventre à. triple éiage. Il ressemblait au bon Silène poursuivant le dieu Bacchus. Nous nous embrassâmes avec transport.
Hippel voyageait dans le même but que mot: amateur distingué, il voulait fixer son opinion sur la nuance de certains coteaux, qui lui avaient toujours laissé quelques doutes. Nous poureuivlmes de compagnie.
LE BOURGMESTRE EN BOUTEILLE
Hippel était d'une gaieté folle; il traça notre itinéraire dans les vignobles du Rhingau. Parfois nous faisions halte pour donner une accolade à nos cruches et pour écouter le silence qui régnait au loin.
La nuit était assez avancée, lorsque nous arrivâmes devant une petite auberge accroupie an versant de la côte. Nous mimes pied à terre. Hippel jeta un coup d'œil à travers une petite fenêtre presqu'au niveau du sol : sur une table brillait une lampe, à côté de la lampe dormait une vieille femme.
« Hé! ci:ia mon camarade, ouvrez, la mère.»
La vieille femme tressaillit, se leva, et s'approchant de la fenêtre, elle colla sa figure ratatinée contre Tune des vitres. On eût dit un de ces vieux portraits flamands, dû l'ocre et le bistre se disputent la préséance.
Quand la vieille sibylle nous eut distingués^ elle grimaça un sourire et nous ouvrit la porte.
« Entrez, Messieurs, entrez, dit-elle d'une voix chevrotante; je vais éveiller mon fils; soyez les bienvenus.
— Un picotin pour nos chevaux, un bon souper pour nous, s'écria Hippel.
— Bien, bien, • fit la vieille avec empressement.
Elle sortit à petits pas, et nous l'entendîmes monter un escalier plus roide que l'échelle de Jacob.
Nous restâmes quelques minutes dans une salle basse , enfumée. Hippel courut à la cuisine et vint m'apprendre qu'il avait constaté la présence de plusieurs quartiers de lard dans la cheminée.
« Nous souperons, dit-il en se caressant le ventre, oui, nous souperons. •
Les planches crièrent au-dessus de nos têtes, et presque aussitôt un vigoureux gaillard, vêtu d*un simple pantalon, la poitrine nue, les cheveux ébouriffés, ouvrit la porte, fit quatre pas et sortit sans nous dire un mot.
La vieille alluma du feu et le beurre se mit à rire dans la poêle.
Le souper fut servi. On posa sur la table un jambon flanqué de deux bouteilles, Tune de vin rouge, Tauti'e 4© vin blanc.
« Lequel préférez -vous? demanda l'hôtesse.
— Il faut voir, » répondit Hippel en présentant son verre à la vieille, qui lui versa du vin
rouge.
Elle emplit aussi le mien. Nous goûtâmes : c'était un vin âpre et fort. Il avait je ne sais quel goût particulier, un parfum de verveine, de cyprès ! J'en bus quelques gouttes, et une tristesse profonde s'empara de mon âme. Hippel, au contraire, fit claquer sa langue d'un air satisfait.
« Fameux ! dit-il, fameux I D'où le tirez-vous, bonne mère ?
— D'un coteau voisin, dit la vieille, avec un sourire étrange.
— Fameux coteau, reprit Hippel, en se versant une nouvelle rasade. »
n me sembla qu'il buvait du sang.
« QweWe diable de figure fais-tu, Ludwig? me dit-il. Est-ce que tu as quelque chose?
— Non, répondis-je, mais je n'aime pas le vin rouge.
— Il ne faut pas disputer des goûts, observa Hippel, en vidant la bouteille et en frappant sur la table.
— Du même, s'écria-l-il, toujours du même, et surtout pas de mélange, belle hôtesse I Je m'y connais. Morbleu ! ce vin-là me ranime, c'est un vin généreux, ■
Hippel se rejeta sur le dossier de sa chaise. Sa figure me parut se décomposer. D*un seul trait je vidai la bouteille de vin blanc, alors la joie me revint au cœur. La préférence de mon ami pour le vin rouge me parut ridicule, mais excusable.
Nous continuâmes à boire jusqu'à une heure du matin, lui du rouge, moi du blanc.
Une heure du matin ! C'est l'heure d'audience de madame la Fantaisie. Les caprices de l'imagination étalent leurs robes diaphanes brodées de cristal et d'azur, comme celles de la mouche, du scarabée, de la demoiselle des eaux dormantes.
Une heure ! c'est alors que la musique céleste chatouille l'oreille du rêveur, et souffle dans son âme l'harmonie des sphères invisibles. Alors trotte la souris, alora la chouette déploie ses ailes de duvet et passe silencieuse au-dessus de nos têtes.
« Une heure, dis-je à mon camarade, il faut prendre du repos, si nous voulons partir demain. »
Hippel se leva tout chancelant.
La vieille nous conduisit dans une chambre à deux lits et nous souhaita un bon sommeil.
Nous nous déshabillâmes ; je restai debout le dernier pour éteindre la lumière. A peine étais-je couché que Hippel dormait profondément; sa respiration ressemblait au soufQe de la tempête. Je ne pus fermer l'œil^ mille figures bizarres voltigeaient autour de moi; les gnomes, les diablotins, les sorcières de WalpUrgis exécutaient au plafond leur danse cabalistique. Singulier effet du vin blanc!
Je me levai, j'allumai ma lampe, et, attiré par une curiosité invincible, je m'approchai du Ut de Hippel. Sa figure était rouge, sa bouche en tr 'ou ver te, le sang faisait battre ses tempes, ses lèvres remuaient comme s'il eût voula
LE BOURGMESTRE EN BOUTEILLE
parier. Longtemps je me tins immobile près de lui , j'aurais voulu plonger mon regard au fond de son âme; mais le sommeil est un mystère impénétrable, comme la mort, il garde ses secrets.
Tantôt la figure de Hippel exprimait la terreur, tantôt la tristesse, tantôt la mélancolie; parfois, elle se contractait, on eût dit qu'il allait pleurer.
Cette bonne figure, faite pour éclater de rire, avait un caractère étrange sous Timpression de la douleur.
Que se passait-il au fond de cet abîme? Je voyais bien quelques vagues monter à la surface, mais d'où venaient ces commotions profondes? Tout à coup le dormeur se leva, ses paupières s'ouvrirent, et je vis que ses yeux étaient blancs. Tous les muscles de son visage tressaillirent, sa bouche sembla vouloir jeter un cri d'horreur ; pais il retomba et j entendis un sanglot.
« Hippel! Hippell ■ m'écriai-je, en lui versant une cruche d'eau sur la tête.
Il s'éveilla
« Ah I dit-il, Dieu soit loué, c'était un rêve! Mon cher Ludwig, je te remercie de m'avoir
éveillé.
— C'est fort bien, mais tu vas me raconter ce que tu rêvais.
— Oui... demain... laisse-moi dormir... j'ai
sommeil.
— Hippel, tu es un ingrat; demain tu auras
tout oublié.
— Cordieu! reprit-il, j'ai sommeil... je n'y tiens plus... laisse-moi... laisse-moi. »
Je ne voulus pas lâcher prise.
• Hippel, tu vas retomber dans ton rêve, et cette fois je t'abandonnerai sans miséricorde.»
Ces mots produisirent un efiet admirable.
• Retomber dans mon rêve ! s'écria-t-il en sautant du lit. Vite mes habits, mon cheval, je pars! Cette maison est maudite. Tu as raison, Ludwig, le diable habite entre ces murs. Allons-nous-en! » .
Il s'habillait avec précipitation. Quand il eut fini, je l'arrêtai.
« Hippel, lui dis-je, pourquoi nous sauver? n n'est que trois heures du matin, reposonsnous. •
J'ouvris une fenêtre, et l'air frais de la nuit pénétrant dans la chambre dissipa toutes ses
craintes.
Appuyé sur le bord de la croisée, il me raconta ce qui suit :
« Nous avons parlé hier des plus fameux vignobles du Rhingau, me dit-il. Quoique je n'aie jamais parcouru ce pays, mon esprit s'en préoccupa sans doute , et le gros vin que nous
avons bu donna une couleur sombre à mes idées. Ce qull y a de plus étonnant, c'est que je m'imaginais dans mon rêve, être le bourgmestre de Welche (village voism), et je m'identifiais tellement avec ce pei*sonnage,que je pourrais t'en faire la description comme de moi-même. Ce bourgmestre était un homme de taille moyenne et presque aussi gros que moi ; il portait un habit à grandes basques et à boutons de cuivre ; le long de ses jambes, il y avait une autre rangée de petits boutons tête de clou. Un chapeau à trois cornes coifi'ait sa tête chauve; enfin, c'était un homme d'une gravité stupide, ne buvant que de l'eau, n'estimant que l'argent, et ne songeant qu'à étendre ses propriétés.
« Comme j'avais pris l'habit du bourgmestre, j'en avais pris aussi le caractère. Je me serais méprisé, moi, Hippel, si j'avais pu me connaître. Animal de bourgmestre que j'étais! Ne vaut-il pas mieux vivre gaiement et se mo« quer de l'avenir, que d'entasser écus sur écua et distiller de la bile? Mais c'est bien... me voilà bourgmestre.
« Je me lève de mon lit, et la première chose qui m'inquiète, c'est de savoir si les ouvriers travaillent à ma vigne. Je prends une croûte de pain pour déjeuner. Une croûte de pain! faut-il être ladre, avare? Moi qui mange ma côtelette et qui bois ma bouteille tous les matins. Enfin, c'est égal, je prends, c'est-àdire le bourgmestre prend une croûte de pain et la met dans sa poche. Il recommande à sa vieille gouvernante de balayer la chambre, et de préparer le dîner pour onze heures : du bouilli et des pommes de terre, je crois. Un pauvre dinerl N'importe... Il sort.
« Je pourrais te faire la description de la route, de la montagne, me dit Hippel, je les ai sous les yeux.
« Est-il possible qu'un homme, dans ses rêves, puisse se figurer ainsi un paysage? Je voyais des champs, des jardins, des prairies, des vignobles. Je pensais : celui-ci est à Pierre; cet autre à Jacques; cet autre à Henri; et je m'arrêtais devant quelques-unes de ces parcelles, en me disant : « Diable, le trèfle de Jacob est superbe; » et plus loin : « Diable, cet arpent de vigne me conviendrait beaucoup, t Mais pendant ce temps-là je sentais une espèce d'étourdissement, un mal de tête indéfinissable» Je pressai le pas. Gomme il était granâ matin, tout à coup le soleil se leva, et la cha leur devint excessive. Je suivais un petit sentier qui montait à travers les vignes, sur le versant de la côte. Ce sentier allait aboutir derrière les décombres d'un vieux château, et je voyais plus loin mes quatre arpents. Je me h<l-
LE BOURGMESTRE EN BOUTEILLE
tais d*y arriver. J'étais tout essoufflé en pénétrant au milieu des ruines, je fis halte pour reprendre baleine ; le sang bourdonnait dans mes oreilles, et mon cœur beurlait ma poitrine, comme le marteau frappe Tenclume. Le soleil était en feu. Je voulus reprendre ma route; mais tout à coup je fus atteint comme d'un coup de massue, je roulai derrière un pan de muraille, et je compris que je venais d'être frappé d'apoplexie.
« Alors un sombre désespoir s'empara de moi. « Je suis mort, me dis-je ; Targent que j'ai amassé avec tant de peine, les arbres que j'ai cultivés avec tant de soin, la maison que j'ai bâlie, tout est perdu^ tout passe à mes héritiers. Ces misérables, auxquels je n'aurais pas vouUi donner un kreutzer, vont s'enrichir à mes dépens. Ohl traîtres, vous serez heureux de mon malheur... vous prendrez les clefs dans ma poche, vous partagerez mesbiens^ vous dépenserez mon or.... Et moi.... moi... j'assisterai à ce pillage! Quel affreux supplice! »
« Je sentis mon âme se détacher du cadavre, mais elle resta debout à côté.
« Cette âme de bourgmestre vit que son cadavre avait la figure bleue et les mains jaunes.
c Comme il faisait très-chaud et qu'une sueur de mort découlait du front, de grosses mouches vinrent se poser sur le visage ; il y en eut une qui entra dans le nez. . . le cadavre ne bougea point! Bientôt toute la figure en fut couverte et l'âme désolée ne put les chasser!
« Elle était là... là, pendant des minutes, qu'elle comptait comme des siècles : son enfer commençait.
« Une heure passa, la chaleur augmentait toujours ; pas un souffle dans Tair, pas un nuage au ciel!
« Une chèvre parut le long des ruines ; elle broutait le lierre^ les herbes sauvages qui croissent au milieu de ces décombres. En passant près de mon pauvre corps, elle fit un bond de côté, puis revint, ouvrit ses grands yeux avec inquiétude, flaira les environs et poursuivit sa course capricieuse sur la corniche d'une tourelle. Un jeune pâtre qui l'aperçut alors accourut pour la ramener; mais en voyant le cadavre, il jeta un grand cri et se mit à courir de toutes ses forces vers le village.
t Une autre heure , lente comme Tétemité, se passa. Enfin, un chuchotement, des pas se firent entendre derrière l'enceinte, et mon âme vit gravir lentement... lentement... M. le juge de paix, suivi de son greffier et de plusieurs autres personnes. Je les reconnus tous. Ils firent une exclamation à ma vue :
« C'est notre bourgmestre! •
• Le médecin s'approcha de mon corps, et chassa les mouches qui s'envolèrent en tourbillonnant comme un essaim. 11 regarda, souleva un bras déjà roide, puis il dit avec indifférence :
« Notre bourgmestre est mort d'un coup d'apoplexie foudroyante; il doit être là depuis ce matin. On peut l'enlever d'ici, et Ton fera bien de l'enterrer au plus vite, car celle chaleur hâte la décomposition.
—Ma foi, dit le greffier, entre nous, la commune ne perd pas grand'chose. C'était im avare, un imbécile; il ne comprenait rien de rien.
— Oui, ajouta le juge, et il avait l'air de tout critiquer.
—Ce n'est pas étonnant, dit un autre, les sots se croient toujours de l'esprit.
— Il faudra envoyer les porteurs, reprit le médecin, leur fardeau sera lourd, cet homme avait plus de ventre que de cervelle.
—Je vais dresser l'acte de décès. A quelle heure le fixerons-nous? demanda le greffier.
— Mettez hardiment qu'il est mort à quatre heures.
—L'avare, dit un paysan, il allait épier ses ouvriers, pour avoir un prétexte de leur rogner quelques sous à la fin de la semaine.
Puis, croisant les bras sur sa poitrine, et regardant le cadavre :
« Eh bien, bourgmestre, fit-il, à quoi te sert maintenan"! d'avoir pressuré le pauvre monde? La mort t'a fauché tout de même I
—Qu'est-ce qu'il a dans sa poche ? • dit un autre.
Il sortit ma croûte de pain*
• Voici son déjeuner ! •
« Tous partirent d'un éclat de rire.
• En devisant de la sorte, ces messieurs se dirigèrent vers Tissue des ruines. Ma pauvre âme les entendit encore quelques instants; le bruit cessa peu à peu. Je restai dans la solitude et le silence.
« Les mouches revinrent par milliers.
a Je ne saurais dire combien de temps se passa, reprit Hippel, car dans mon rêve les minutes n'avaient pas de fin.
« Cependant les porteurs arrivèrent, ils maudirent le bourgmestre en enlevant mon cadavre. L'âme du pauvre homme les suivit, plongée dans une douleur inexprimable. Je redescendis le chemin par lequel J'étais veau; mais, cette fois, je voyais mon corps porté devant moi sur une civière«
a Lorsque nous arrivâmes devant ma maison, je trouvai beaucoup de gens qui m^attendaient; je reconnus mes cousins et mes cousines jusqu'à la quatrième génération I
LE BOURGMESTRE EN BOUTEILLE
c On déposa le brancard, ils me passèrent tous en revue, c C'est bien lui, disait Pun.
— Il est bien mort, » disait l'autre.
i Ma gouvernante arriva aussi, et joignant les mains d'un air pathétique :
« Qui aurait pu prévoir ce malheur? s'écriat-elle. Un homme gros et gras, bien portant ! Que nous sommes peu de chose 1 »
i Ce fut toute mon oraison funèbre.
« On me porta dans une chambre et Ton m'étendit sur un lit de paille.
• Quand l'un de mes cousins tira les clefs de ma poche^ je voulus jeter un cri de rage. Malheureusement, les âmes n'ont plus de voix ; enfin, mon cher Ludwig, je vis ouvrir mon secrétaire, compter mon argent, évaluer mes créances, je vis poser des scellés, je vis ma gouvernante dérober en cachette mes plus belles nippes; et, quoique la mort m'eût affranchi de tous les besoins, je ne pus m'empêcher de regretter jusqu'aux liards que je voyais enlever.
• On me déshabilla, on me revêtit d'une chemise, on me cloua entre quatre planches, et j'assistai à mes propres funérailles.
« Quand ils ma descendirent dans la fosse, le désespoir s'empara de mon âme: tout était perdu! C'est alors que tu m'éveillas, Ludwig; et je crois encore entendre la terre crouler sur mon cercueil. »
Hippel se tut, et je vis un frisson parcourir tout soneorps.
^Nous restâmes longtemps méditatifs, sans échanger une parole ; le chant d'un coq nous avertit que la nuit touchait â sa fin, les étoiles parurent s'effacer â l'approche du jour. D'autres coqs lancèrent leurs voix perçantes dans l'espace, et se répondirent d'une ferme à l'autre. Un chien de garde sortit de sa niche pour faire sa ronde matinale; puis une alouette, encore ensommeillée, gazouilla quelques notes de sa joyeuse chanson.
« Hippel, dis-je à mon camarade, il est temps de partir, si nous voulons profiter de la fraîcheur.
— C'est vrai, me dit-il, mais avant tout, il faut se mettre quelque chose sous la dent. •
Nous descendîmes, l'aubergiste était en' train de s'habiller; quand il eut passé sa blouse, il nous servit les débris de notre repas; il emplit une de mes cruches de vin blanc, l'autre de vin rouge, il sella nos deux haridelles et nous souhaita un bon voyage.
Nous n'étions pas encore à une demi-lieue de l'auberge lorsque mon ami Hippel, toujours dévoré par la soif, prit une gorgée de vin rouge.
t Prrr! flt-il comme frappé de vertige. Mon rêve, mon rêve de la nuit. • ' II mit son cheval au trot pour échapper à celte vision, qui se peignait en caractères étranges dans sa physionomie; je le suivis de loin, ma pauvre rossinante réclamait des ménagements.
Le soleil se leva, une teinte pâle et rose envahit l'azur sombre du ciel, les étoiles se perdirent au milieu de cette lumière éblouissante, comme un gravier de perles dans les profondeurs de la mer.
Aux premiers rayons du matin, Hippel arrêta son cheval et m'attendit.
« Je ne sais, me dit-il, quelles sombres idées se sont emparées de moi. Ce vin rouge doit avoir quelque vertu singulière, il flatte mon gosier, mais il attaque mon cerveau.
— Hippel, lui répondis-je,ilnefaut passe dissimuler que certaines liqueurs renferment les principes de la fantaisie et mémedela fantasmagorie. J'ai vu des hommes gais devenir tristes, des hommes tristes devenir gais, des hommes d'esprit devenir stupides, et réciproquement, avec quelques verres de vin dans l'estomac. C'est un profond mystère; quel être insensé oserait mettre en doute cette puissance magique de la bouteille? N'est-ce pas le sceptre d'une force supérieure, incompréhensible, devant laquelle nous devons incliner le front, puisque tous nous en subissons parfois l'influence divine ou infernale? •
Hippel reconnut la force de mes arguments, et resta silencieux, comme perdu dans une immense réVerie.
Nous cheminions par un étroit sentier^ qui serpente sur les bords de la Queich. Les oiseaux faisaient entendre leiur ramage, la perdrix jetait son cri guttural, en se cachant sous les larges feuilles de vignes. Le paysage était magnifique, la rivière murmurait en fuyant à travers de petits ravins. Â droite et à gauche, so déroulaient les coteaux chargés de superbes récoltes.
Notre route formait un coude au versaat de la côte. Tout â coup, mon ami Hippel resta immobile, la bouche ouverte, les mains étendues dans l'attitude de la stupeur; puis, rapide comme une flèche, il se retourna pour fuir, mais je saisis la bride de son cheval.
« Hippel, qu'as-tu? m'écriai-je, est-ce que Satan s'est mis en embuscade devant toi? Estce que l'ange de Balaam a fait briller son glaive à tes yeux?
— Laisse-moi^ disait-il en se débattant, mon rêve, c'est mon rêve!
— Allons, calme-toi, Hippel, le vin rouge renferme sans doute des propriétés nuisibles;
LE BOURGMESTRE EN BOUTEILLE
prends une gorgée de celui-ci, c'est un suc généreux qui écarte les sombres imaginations du cexTeau de Thomme, »
Il but avidement; cette liqueur bienfaisante rétablit l'équilibre entre ses facultés.
Nou5 versâmes sur le chemin ce vin rouge qui était devenu noir comme de l'encre; il forma de gros bouillons en pénétrant dans la terre, et il vae sembla entendre comme de sourds mugissements, des voix confuses, des soupirs, mais si faibles qu*on eût dit quHls s'échappaient d'une contrée lointaine, et que notre oreille de chair ne pouvait les saisir, mais seulement les fibres les plus intimes du cœur. C'était le dernier soupir d'Abel, lorsque son frère Tabattit sur Therbe, et que la terre s'abreuva de son sang.
Hippel était trop ému pour faire attention à ce phénomène, mais j'en fus profondément frappé. En même temps je vis un oiseau noir, gros comme le poing, sortir d'un buisson et s'échapper en jetant un petit cri de terreur.
• Je sens, me dit alors Hippel, que deux principes contraires luttent dans mon être, le noir et le blanc, le principe du bien et du mal, marchons I v
Nous poursuivîmes notre route.
« Ludwig, reprit bientôt mon camarade, il se passe dans ce monde des choses tellement étranges, que Tesprit doit s'humilier en tremblant. Tu sais que je n'ai jamais parcouru ce pays. Eh bien, hier jevrêve, et aujourd'hui je vois de mes yeux la fantaisie du rêve se dresser devant moi; regarde ce paysage, c'est le même que j'ai vu pendant mon sommeil.
Voici les ruines du vieux château où je fus atteint d'apoplexie.. Voici le sentier que j'ai parcouru, et là-bas se trouvent nies quatre arpents de vigne. Il n'y a pas un arbre, pas un ruisseau,pas un buisson, que je ne reconnaisse, comme si je les avais vus cent fois. Lorsque nous aurons tourné le coude du chemin, nous verrons au fond de la vallée, le village de Welche : la deuxième maison à droite est celle du bourgmestre; elle a cinq fenêtres en haut sur la façade, quatre en bas et la porte. A gauche de ma maison, c'est-à-dire de la maison du bourgmestre, tu verras une grange, une écurie. C'est là que j'enfermais mon bétail. Derrière, dans une petite cour, sous une vaste échoppe, se trouve un pressoir à deux chevaux. Enfin, mon cher Ludwig, tel que je suis, me voilà ressuscité. Le pauvre bourgmestre t^ regarde par mes yeux, il te parle par ma bouche, et si je ne me souvenais pas qu'avant d'être bourgmestre, ladre, avare, riche propriétaire, j'ai été Hippel, le bon vivant, j'hésiterais à dire qui je suis, car ce que
je vois me rappelle une autre existence^ d'autres habitudes, d'autres idées. •
Tout se passa comme Hippel me l'avait pvédit; nous vîmes le village de loin, au fond d'une superbe vallée, entre deux riches coteaux, les maisons éparpillées au bord de la rivière; la deuxième à droite était celle du bourgmestre.
Tous les individus que nous rencontrâmes, Hippel eut un vague souvenir de les avoir connus; plusieurs lui parurent même tellement familiers, qu'il fut sur le point de les appeler par leur nom ; mais le mot restait sur sa langue, il ne pouvait le dégager de ses autres souvenirs. D'ailleurs, en voyant l'indifiTérente curiosité avec laquelle on nous i*egardait, Hippel sentit bien qu'il était inconnu, et que sa figure masquait entièrement l'âme défunte du bourgmestre.
Nous descendîmes dans une auberge, que mon ami me signala comme la meilleure du village, il la connaissait de longue date.
Nouvelle surprise : la maîtresse de l'auberge était une grosse commère, veuve depuis plusieurs années, et que le bourgmestre avait convoitée en secondes noces,
Hippel fut tenté de lui sauter au cou, toutes ses vieilles sympathies se réveillèrent à la fois. Cependant il parvint à se modérer : le véritable Hippel combattait en lui les tendances matrimoniales du bourgmestre. Il se borna donc à lui demander, de son air le plus aimable, un bon déjeuner et le meilleur vin de l'endroit.
Lorsque nous fûmes attablés, une curiosité bien naturelle porta Hippel à s'informer de ce qui s'était passé dans le village depuis sa mort.
t Madame, dit-il à notre hôtesse avec un sourire flatteur, vous avez sans doute connu l'ancien bourgmestre de Welche?
— Est-ce celui qui est mort, il y a trois ans, d'un coup d'apoplexie? demanda-t-elle.
— Précisément, répondit mon camarade en fixant sur la dame un regard curieux.
— Ah! si je l'ai connut s'écria^ la commère, cet original, ce vieux ladre qui voulait m'épouser. Si j'avais su qu'il mourrait si tôt, j'aui'ais accepté. Il me proposait une donation mutuelle au dernier survivant. »
Cette réponse déconcerta un peu mon dwr Hippel; l'amour-propre du bourgmestre était horriblement froissé en lui. Pourtant il se contint.
t Ainsi, vous ne l'aimiez pas. Madame? dit-
— Comment est-il possible d'aimer un houune laid, salOi repoussant, ladre, avare? »
LE BOURGMESTRE EN BOUTEILLE
Hippel se leva pour se regarder dans la glace. En voyant ses joues pleines et rebondies, il sourit ^ sa figure, et revint se placer devant un poulet, qu'il se mit à déchiqueter,
t Au fait, dit-il, le bourgmestre pouvait être laid, crasseux; cela ne prouve rien contre moi.
— Seriez-vous de ses parents? demanda rhôlesse toute surpnse.
— Moi ! je ne Tai jamais connu. Je dis seulement que les uns sont laids, les autres beaux; parce qu'on a le nez placé au milieu de la figure comme votre bourgmestre, cela ne prouve pas qu'on lui ressemble.
— Oh ! non, dit la commère, vous n'avez aucun trait de sa famille.
— D'ailleurs, reprit mon camarade^ je ne suis pas avare, moi, ce qui démontre que je ne suis pas votre bourgmestre. Apportez encore deux bouteilles de votre meilleur vin. »
La dame sortit, et je saisis cette occasion d'avertir Hippel de ne pas se lancer dans des conversations qui pourraient trahir son incognito.
« Pour qui me prends-tu, Ludwig? s'écriat-il furieux. Sache que je ne suis pas plus bourgmestre que toi, et la preuve, c'est que mes papiers sont en règle. »
Il tira son passe-port. L'hôtesse rentrait.
« Madame, dit-il, est-ce que votre bourgmestre ressemblait à ce signalement? •
Il lut :
« Front moyen, nez gros, lèvres épaisses, yeux gris, taille forte, cheveux bruns.
— A peu près, dit la dame, excepté qu'il était chauve. »
Hippel passa la main dans ses cheveux en s'écriant :
« Le bourgmestre était chauve, et personne i^*osera soutenir que je suis chauve. »
L'hôtesse crut que mon ami était fou, mais comme il se leva en payant, elle ne dit rien.
Arrivé sur le seuil, Hippel se tourna vers moi et me dit d'une voix brusque :
• Partons I
— Un instant, mon cher ami, lui répondisje, tu vas d'abord me conduire au cimetière où repose le bourgmestre.
— Non! s'écria-t-il, non! jamais! Tu veux donc me précipiter dans les grifTes de Satan?... Moi ! debout sur ma propre tombe 1 Mais ce serait contraire à toutes les lois de là nature. Tu n'y songes pas, Ludwig?
—Calme-toi, Hippel, lui dis-je. Tu es en ce mgment sous l'empire des puissances invisibles Elles étendent sur toi leurs réseaux si déliés, si transparents, que nul ne peut les apercevoir. . . Il faut un effort pour les dissou-
dre, il faut restituer Tânie du bourgmestre, et cela n'est possible que sur sa tombe. Voudrais-tu être larron de cette pauvre âme? Ce serait un vol manifeste ; je connais trop ta délicatesse pour te supposer capable d'une telle infamie. »
Ces arguments invincibles le décidèrent.
• Eh bien, oui, dit-il, j'aurai le courage de fouler aux pieds ces restes dont j'emporte la plus lourde moitié. A Dieu ne plaise qu'un tel larcin me soit imputé. Suis-moi, Ludvsrig, je vais te conduire. »
Il marchait à pas rapides, précipités, tenant à la main son chapeau, les cheveux épars, agitant les bras, allongeant les jambes, comme un malheureux qui accomplit le dernier acte du désespoir et ^'excite lui-même pour ne pas faiblir.
Nous traversâmes d'abord plusieurs petites, ruelles, ensuite le pont d'un moulin, dont la roue pesante déchirait une blanche nappe d'écume ; puis nous suivîmes un sentier qui parcourait une prairie , et nous arrivâmes enfin, derrière le village, près d'une muraille assez haute, revêtue de mousse et de clématites. C'était le cimetière.
A l'un des angles s'élevait Possuaire, à l'autre une maisonnette entourée d'un petit jardin.
Hippel s'élança dans la chambre. Là se trouvait le fossoyeur; le long des murailles, il y avait des couronnes d'immortelles. Le fossoyeur sculptait une croix; son travail l'absorbait tellement, qu'il se leva tout effrayé quand Hippel parut. Mon camarade fixa sur lui des yeux qui durent l'effrayer, car, pendant quelques secondes, il resta tout interdit.
• Mon brave homme, lui dis-je, cor:^'.aiseznous à la tombe du bourgmestre.
— C'est inutile, s'écria Hippel, je la connais. •
Et sans attendre de réponse, il ouvrit la
porte qui donnait sur le cimetière, et se prit à
courir comme un insensé, sautant par-dessus
les tombes et criant :
« C'est là!... làl... Nous y sommes!... » Évidemment Pesprit du mal le possédait, car il renversa sur son passage une croix blanche, couronnée de roses. La croix d'un petit enfant!
Le fossoyeur et moi nous le suivions de loin.
Le cimetière était fort vaste. Des herbes grasses, épaisses, d'un vert sombre, s'élevaient à trois pieds du sol. Les cyprès traînaient leur longue chevelure à terre; mais ce qui me frappa tout d'abord, ce fut un treillis adossé contre la muraille et couvert d'une vigne ma* gnifique, tellement chargée de raisins, que le»
LE UOUitGHESTRE EN BOUTEILLE.
A quoi te sert nuintenant d'R>oir pressuré le [jtuvn m
grappes tombaient les unes sur les autres.
En marchantije dis au fossoyeur :
■ Vous avei là une vigne qui doit vous rapporter beaucoup.
—Obi Monsieur, Qt-il d'un air dolent, cette vigne ue me rapporte pas grand' chose. Personne ne veut de mon raisin, ce qui vient de la mort retourne à la mort. ■
Je axai cet homme. Il avait le regard faux, un sourire diabolique contractait ses lèvres et ses joues. Je ne crus pas ce qu'il me disait.
Nous arrivâmes devant la tombe du bourgmestre, elle était près du mur. En face, il y avait un énorme cep de vigne, gonflé de suc et qui en semblait gorgé comme un boa. Ses ra< cines pénélraîentsans doute jusqu'au fond des cercueils,et disputaient leur proie aux vers.De
plus, son raisin était d'un rouge violet, tandis que celui des autres était d'un blanc légèrement vermeil.
Hippel, appuyé contre la vigne, paraissait un peu plus calme.
• Vous ne manges pas ce raisin, dis-je an fossoyeur, mais vous le vendez. >
Il pâlit en faisant un geste négatif.
< Vous le vendez au village de Welche, et je puis vous nommer l'auberge où l'on boit votre vin, m'écriai-je. C'est  l'auberge de ta Fleur de Us, •
Le fossoyeur trembla de tous ses membres. Hippel voulut se Jeter à la gorge de ce misérable; il fallut mon intervention pourTempC-cher de le mettre en pièces.
* Scélérat, dit-il, tu m'as fait boire l'àiat
LK BUURaMESÏRK EN DOUTKILLK.
m ëlroit sentier. |Pag« K},|
du bourgmestre^ J'ai perdu ma personnalité t >
Mais tout à coup une idée lumineuee frappa son esprit, il se retourna contre la muraille et prit l'attitude célèbre du mantiektnpis brabançon.
• Dieu soitlouél dit-il en revenant à moi. J'ai rendu à la terre la quintescence du bourg* mestre. Je suie soulagé d'un poids énorme. •
Une heure après nous poui'suivions notre route, et mon ami Hippel avait recouvré sà gaieté naturelle.
FIN nu BOUBOMESTRE EN BOOrEII.LE.