‹ Contes et romans populairesChapitre 56 sur 57 · LA TRESSE NOIRE · texte numérisé non relu

LA TRESSE NOIRE

Je récoutai âescendre Tescalier. Le bruit de ses pas retentissait dans mon cœur.

Quelques jours après ces événements, j'appris que le capitaine Taifer s'était installé dans une chambre donnant sur la place Ducale. On le voyait fumer sa pipe sur le balcon, mais il ne faisait attention à personne. Il ne fréquentait point le café des officiers. Son unique distraction était de monter à cheval et de se promener le long de la Meuse, sur le chemin de halage.

Chaque fois que le capitaine me rencontrait, il me criait de loin :

« Bonjour, Théodore ! »

J'étais le seul auquel il adressât la parole. Vers les derniers jours d'automne, monseigneur de Reims fit sa tournée pastorale. Je fus très-occupé durant ^e mois; il me fallut tenir l'orgue en ville et au séminaire, je n Wais pas une minute à moi. Puis, quand monseigneur fut parti, tout retomba dans le calme habitueL On ne parlait plus du capitaine Taifer. Le ca-^ pitaine avait quitté son logement de la place Ducale; il ne faisait plus de promenades; et d'ailleu-^B, dans le grand monde, il n'était question que des dernières fêtes, et des grâces infinies de monseigneur; moi-même je nepen* sais plus à mon vieux camarade.

Un soir, que les premiers flocons de neige voltigeaient devant ma fenêtre, et que, tout grelottant, j'allumais mon feu et préparais ma. cafetière , j'entends des pas dans Tescalier. « C'est Georges ! » me dis-je. La porte s'ouvre. En effet, c'était lui, toujours le même. Seulement un petit manteau de toile cirée cachait les broderies d'argent de sa veste bleu-de-ciel. Il me serra la main et me dit :

t Théodore, viens avec moi, je souffre aujourd'hui, je souffre plus que d'habitude.

— Je veux bien, lui répondis-je en passant ma redingote, je veux bien, puisque cela te fait plaisir. »

Nous descendîmes la rue silencieuse, en longeant les trottoirs couverts de neige.

A l'angle du jardin des 'Carmes, Taifer s'arrêta devant une maisonnette blanche à Persiennes vertes; il en ouvrit la porte, nous entrâmes, et je Ten tendis refermer derrière nous. D'antiques portraits ornaient le vestibule, Tescalier en coquille était d'une élégance rare ; au haut de l'escalier, un burnous rouge pendait au mur. Je vis tout cela rapidement, car Taifer montait vile. Quand il m'ouvrit sa chambre^ je fus ébloui ; monseigneur lui-même n'en a pas de plus somptueuse : sur les murs à fond d'or, se détachaient de grandes fleurs pourpres, des armes orientales et de superbes pipes turques incrustées de nacre. Les

meubles d'acajou avaient une forme accroupie, massive, vraiment imposante. Une table ronde, à plaque de marbre vert, jaspé de bleu, supportait un large plateau de Jaque violette, et sur le plateau, un flacon ciselé renfermant \me essence couleur d'ambre.

Je ne sais quel parfum subtil* se mêlait à l'odeur résineuse des pommes de pin qui brûlaient dans Tâtre.

• Que ce Taifer est heureux! me disais-je, il a rapporté tout cela de ses campagnes d'Afrique. Quel riche pays 1 Tout s'y trouve en abondance : l'or, la myrrhe et l'encens, et des fruits incomparables, et de grandes femmes pâles aux yeux de gazelle, plus flexibles que les palmiers, selon le Cantique des Cantiques, »

Telles étaient mes réflexions.

^ Taifer bourra une de ses pipes et me Toffrit; lui-même venait d'allumer la sienne, une superbe pipe turque à bouquin d'ambre.

Nous voilà donc étendus nonchalamment sur des coussins amai;ante, regardant le feu déployer ses tulipes rouges et blanches sur le fond noir de la cheminée.

J'écoutais les cris des moineaux blottis sous les gouttières, et la flamme ne m'en paraissait que plus belle.

Taifer levait de temps en temps sur moi ses yeux gris^puisil les abaissait d'un air rêveur. « Théodore, me dit-il enfin, à quoi penses-tu?

—Je pense qu'il aurait mieux valu pour moi faire un tour d'Afrique, que de rester à Charleviile, lui répondis-je ; combien de souffrances et d*ennuis je me serai? épargnés, que de richesses j 'aurais acquises I Ah ! Louise avait bien raison de me préférer M. Stanislas, je n'aurais pu la rendre heureuse I »

Taifer sourit avec amertume, c Ainsi, ditril, tu envies mon bonheur? ■ J'étais tout stupéfait, car Georges, en ce moment, ne se ressemblait plus à lui-même ; une émotion profonde l'agitait, son regard était voilé de larmes. Il se leva brusquement et fut se poser devant une fenêtre, tambourinant sur les vitres, et sifllant entre ses dents je ne sais quel air de la Gazza Ladra, Puis il pirouetta et vint emplir deux petits verres de sa liqueur ambrée.

« A ta santé ! camarade, dit-il.

—A la tienne I Georges. »

Nous bûmes.

Une saveur aromatique me monta subitement au cerveau. J'eus des éblouissements ; un bien-être indéfinissable, une vigueur surprenante me pénétra jusqu'à la racine des cheveux.

LA THESSK NOIKB.

• Qu'est-ce que cek? lui demandai-je.

— C'eel un cordial, fluil; on pourrait le nommer un rayon de soleil d'Afrique, car il renferme la quintessence des aromates les plus rares du sol africain.

— C'est délicieux. Verse-m'en encore un verre, Georges.

—Volontiers, mais noue d'abord cette tresse de cheveux à ton bras, •

Il me présenlait une natte de cheveux noirs, luisants comme du bronze.

Je n'eus aucune objection à lui faire, seulement cela me parut étrange. Mais à peine eusje vidé mon second verre, que cette tresse s'insiniia, je ne sais comment, jusqu'à mon épaule. Jo la sentis glisser sous mon bras et se tapir près dé mon cœur.

• Taifer, m'éciiai-je, Ate-mo' ces chcveni, ils me font mal ! >

Hais lui répondit gravement :

• Laisse-moi respirer !

— Ote-moi cette Iresse, Ate-moi cette tresse, repris-je. Ah ! je vais mourir !

—Laisse-moi respirer, dit-il encore.

— Ah I mon vieux camarade... Ah ! Taifer... Georges!... Ate-moi cette tresse de cfacveui... elle m'étrangle !

—Laisse-moi respirer 1 • flt-il avec un calma terrible.

Alors je me sentis faiblir. ..Je m'affaissai sur moi-même... Un serpent me mordait au cceiir. Il se glissait autour de mes reins. .. Je sentais ses anneaux froids couler lentement sur ms nuque et se nouer à mon cou.

LA TRESSE NOIRB.

Au tond de uUa vodu. . . (Pag« 10.J

Ja m'avançai vers la fenêtre en gémissant, et je t'ouvris d'une main tremblante. Un froid glacial me saisit, et je tombai sur mes genoux, invoquant le Seigneur ! Subitement la vie me revint. Quand je me redreseai, Taifer, pÂle comme la mort, me dit :

• C'est bien, je t'ai Até la tresse. >

Et montrant aos braa ;

«La voilai*

Puis, avec un éclat de rire servenx ;

< Ces cheveux noirs valent bien les cheveux blonds de ta Louise, njest-ce pas T. .. Chacun porte sa croix, mon brave... plus ou moins stoïquement , voilà tout. Mais souviens^toi

que l'on s'expose à de cruels mécomptes, en enviant le bonheur des autres, car la vipère est deux fois vipère, dit le proverbe arabe, loraqu'eUe siSle au milieu des roses 1 •

J'essuyai la sueurqui ruisselaitdemon hxtnt, et je m'empressai de fuir ce lieu de dôllces, hanté par le spectre du remords.

Ah I qu'il est doux, mes chers amia, de se reposer sur un modeste escabeau, en face d'un petit feu couvert de cendre, d'écouter sa théière babiller avec le giillou au coin de l'Atre, et d'avoir au cœur un lointain souvenir d'amour, qui nous permette de verser de temps en temps une larme sur noos^mémel

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