‹ Contes et romans populairesChapitre 57 sur 57 · FIN DE LA TKKSSB NOIRE · texte numérisé non relu

FIN DE LA TKKSSB NOIRE

LE TALION

LE TALION

En 1845,— dit le docteur Renaut,--je fus attaché comme chirurgien aide-major a rbôpital militaire de Constantine.

Cet hôpital s'élève à Tintérieur de la K<%sba^ sur un rocher à pic de trois à quatre cents pieds de hauteur. Il domine à la fois la ville, le palais du gouverneur, et la plaine immense aussi loin que peuvent s'étendre les regards.

C'est un point de vue sauvage et grandiose ; de ma fenêtre, ouverte aux brises du soir, je voyais les corneilles et les gypaètes tourbillonner autour du roc inaccessible, et se retirer dans les fissures aux derniers rayons du crépuscule. Il m*était facile de jeter mon cigare dans le Rummel, qui serpente au pied de la muraille gigantesque.

Pas un bruit, pas un murmure ne troublait le calme de mes études, jusqu'à l'heure où la trompette et le tambour retentissaient dans les échos de la forteresse, rappelant nos hommes à la caserne.

La vie de garnison n'a jamais eu de charmes pour moi ; je n'ai jamais pu me faire à l'absinthe, au rhum, au petit verre de cognac. A l'époque dont je parle, on appelait cela manquer d'esprit de corps ; mes facultés gastriques ne me permettaient pas d'avoir ce genre d'esprit.

Je me bornais donc à voir mes salles, à tracer mes prescription?, à remplir mon service; puis je rentrais chez moi prendre quelques notes, feuilleter mes auteurs, rédiger mes observations.

Le soir, à l'heure où le soleil retire lentement ses rayons de la plaine, le coude sur l'appui de ma fenêtre, je me reposais en rêvant à ce grand spectacle de la nature, toujours le même dans sa régularité merveilleuse, et ce'

pendant éternellement nouveau. Une caravane lointaine se déroulant au flanc des collines ; un Arabe galopant aux extrêmes limites de l'horizon, comme un point perdu dans le vide; quelques chênes-liéges découpant en vignette leur feuillage sur les bandes pourpres du couchant; et puis, au loin, bien loin, audessus de moi, ce tourbillonnement des oiseaux de proie sillonnant l'azur sombre de leurs ailes tranchantes, immobiles : tout cela m'intéressait, me captivait ; je serais resté là des heures entières, si le devoir ne m'eût ramené forcément à la table de dissection.

Du reste, personne ne trouvait à critiquer mes goûts, sauf un certain lieutenant de voltigeurs nommé Castagnac, dont il faut que je vous fasse le portrait.

Dès mon arrivée à Constantine, en descendant de voiture, une voix s'élevait derrière moi :

a Tiens I je parie que voilà notre aide-major. »

Je me retourne et me trouve en présence d'un officier d'infanterie, long, sec, osseux, le nez rouge, la moustache grisonnante, le képi sur l'oreille, la visière poignardant le ciel, le sabre entre les jambes : c'était le lieutenant Castagnac.

Et comme je cherchais à me remettre cette étrange physionomie, le lieutenant me serrait déjà la main.

« Soyez le bienvenir docteur. Enchanté de faire votre connaissance, morbleu I Vous êtes fatigué, n'est-ce pas? Entrons I je me charge de vous présenter au cercle. »

Le cercle, à Constantine, est tout bonnement la buve^, le restaurant des officiers.

LB TALION

Nous entrons ; car comment résister à Tenthousiasme sympathique d*un pareil homme?.. Et pourtant j'avais lu GU Bios I

t Garçon, deux verres. Qu'est-ce que vous prenez, docteur ? du cognac... du rhum ?

— Non, du curaçao.

— Du curaçao I pourquoi pas du parfaitamour?... Hé I hé ! hé ! vous avez un drôle de goût. Garçon, un verre d'absinthe pour moi... et copieux... ^aut le coude I... Bien I — A votre santé, docteur I

—A la vôtre, lieutenant. •

Et me voilà dans les bonnes grâces de cet étrange personnage.

Inutile de vous dire que cette liaison ne pouvait me charmer longtemps. Je ne tardai point à m'apercevoir que 'mou ami Gastagoac avait rhabitude de lire le journal^au quart d'heure de Rabelais. Cela vous classe un homme.

En revanche, je fis la connaissance de plusieurs officiers du même régiment, qui rirent beaucoup avec moi de cet amphitryon d'une nouvelle espèce; un d'entre eux, nommé Raymond Dutertre, brave garçon et qui ne man* quait certes pas de mérite, m'apprit qu'à son arrivée au régiment, pareille chose lui était advenue.

a Seulement, ajouta-t-il, comme je déteste les carotteurs, j*ai dit son fait à Castagnac devant les camarades. Il a mal pris la chose, et^ ma foi, nous sommes allés faire un tour hors des murs, où je lui ai administré un joli coup de pointe; ce qui lui a fait un tort énorme^ car il jouissait d'un grand prestige et passait pour le bourreau des crânes^ grâce à quelques duels heureux. »

Les choses en étaient là^ quand, vers le milieu de juin, les fièvres firent leur apparition à Constantine ; l'hôpital reçut, non-seulement des militaires, mais un assez grand nombre d'habitants, ce qui me força d'interrompre mes travaux pour le service.

Dans le nombre de mes malades se trouvaient précisément Qastagnac et Dutertre; Inais Castagnac, lui, n'avait pas- la fièvre; il était atteint d'une affection bizarre appelée deliriumirtmens^ état de délire, de tremblement nerveux particulier aux individus «adonnés à Fabsinthe. Il est précédé de malaises, d'insomnies, de tressaillements soudains ; la rougeur de la face, l'odeur alcoolique de l'haleine le caractérisent.

Ce pauvre Castagnac se jetait à bas de son lit, courait à quatre pattes sur le plancher comme pour attraper les rats. Ô poussait des miaulements terribles, entrecoupés de ce mot cabaUstique, prononcé d'un accent de fakir «n extase * a Fatima!.... ô Fatima !...: » cir-

constance qui me fit présumer que le pauvre garçon pouvait avoir eu jadis quelque amour malheureux, dont il s'était consolé par l'abus des liqueurs spiritueuses.

Cette idée m'inspira même en oa faveur une pitié profonde. C'était quelque chose de pitoyable, que de voir ce grand corps maigre bondir à droite, à gauche, puis se roidi'r tout à coup comme ime bûche, la face pâle, le nez bleu, les dents sensées ; on ne pouvait ^issister à ces crises sans frémir.

Au bout d'une demi-heure, en revenant à lui, Castagnac ne manquait pas de s'écrier chaque fois :

t Qu'ai-je dit, docteur? Ai-je dît quelque chose ?

— Mais non, lieutenant.

— Si... je dois avoir parlé... Voyons, ne me cachez rien I

— Bah I comment puis-je me souvenir? Des mots en l'air... Tous les malades radotent plus ou moins.

—Des mots en Tair I Quels mots î

— Hé I que sais-je, moi ? Si vous y tenez, j'en •prendrai note à la première occasion. •

Alors il pâlissait, et me regardait d'un œil fixe qui me pénétrait jusqu'au fond de l'âme; puis il refermait ses flaques paupières, pinçait ses lèvres et murmurait tout bas :

t Un verre d'absinthe me ferait du bien ! »

Enfin, il s'étendait, les bras le long du corps, et restait dans une immobilité stoïque.

Or, un matin, comme j'entrais dans la chambre de Castagnac, je vis accourir vers moi, du fond du*corridor, mon ami Raymond Dutertre.

ft Docteur, me dit-il en me tendant la main, 'je viens vous demander un service.

— Volontiers , mon cher, si toutefois c'est I)ossible.

—'Il s'agirait de me donner un billet desortie pour la journée.

-^Oh I quant à cela n'y pensons pas!... Tout ce qu'il vous plaira, mais pas de billet de sortie.

— Cependant, docteur, il me semble que je suis bien... très-bien même; je n'ai pas eu d'accès depuis quatre jours.

— Oui, mais les fièvres régnent en ville, et je ne veux pas vous exposer à ime rechute*

—Accordez-moi seulement deux henras ; le temps d'aller et de venir.

— impossible, mon chQr; n'insistez pas... ce serait inutile. Mon Dieu, je connais les ennuis de l'hôpital , je sais l'impatience qu'ont les malades de respirer l'air libre du dehors; maiA il faut de la patience, que diable J —Alors, c'est.décidô T

LE TALION

— C'est décidé. Dans une huitaine , A le mieux continue, nous verrons. »

n se retira de fort mauvaise humeur. Gela m'était indifférent ; mais, comme je me retouiiiais^ quelle ne fut pas ma surprise de voir Castagnac, les yeux tout grands ouverts, suivre son camarade d'un regard étrange.

« Eh bieni lui dis-je, comment étes-vousce matin ?

— Bien, très-bien, fit-il brusquement. C'est Raymond qui va là-bas î

—Oui.

— Que voulait-il?

— Oh ! rien... il venait me demander un billet de sortie que je lui ai refusé.

—Ah ! vous avez refusé ?

—Parbleu!... cela va sans dire. •

Alors Castagnac respira longuement , et, s'affaissant sur lui-même, il parut retomber dans sa somnolence.

Je ne sais quelle vague appréhension venait de me saisir ; Taccent de cet homme m'avait agacé les nerfs ; je sortis à mon tour tout rêveur.

Ce jour même, un de mes malades mourut ,je fis transporter le corps dans la salle de dissection, et, vers neuf heures du soir, en revenant de la pension, je descendis Tescaher qui mène à Tamphithéâtre.

Figurez-vous une petite salle voûtée, haute de quinze pieds et large de vingt ; ses deux fenêtres s'ouvrent sur le précipice, du côté de la grande route de Philippeville. — Au fond est une table inclinée, et, sur la table, le cadavre que je me proposais d'étudier.

Après avoir déposé ma lampe sur une pierre saillante, ménagée dans le mur à cet effet, et déployé ma trousse, je commençai mon travail qui se prolongea près de deux heures sans interruption.

Depuis longtemps le rappel était sonné ; le seul bruit qui vint à moi dans le silence était le pas cadencé de la sentinelle, ses temps d'arrêt lorsqu'elle posait la crosse à terre ; puis, d'heure en heure, le passage de la ronde, le qui-vive, le chuchotement lointain du mot d'ordre, levacillementdufallot jetant un éclair par-dessus la rampe : bruits rapides, heurtés, dont l'éloignement progressif semblait fay*e grandir le silence.

Il était prés de onze heures et la fatigue m« gagnait, lorsque, regai'dant par hasard du côté delà fenêtre ouverte, je fus saisi du plus étrange apectacle : toute une rangée de chouettes, petites, grises, les plumes ébouriffées, les yeux verdâtres et louches fixés sur ma lampe, se pressaient au bord de la croisée, se repoussant Vune Tautie et cherchant à se faire place.

Ces oiseaux hideux, attirés par Todeur de la chair, n*attendaient que mon départ pour fondre sur leur proie.

Vous dire l'horreur que me causa cette apparition serait chose impossible. Je me précipitai vers la fenêtre; toutes disparurent au milieu des ténèbres, comme de grandes feuiUes mortes emportées par la brise.

Mais, au méme^ instant, un bruit singulier frappa mon oreille, un bruit presque imi>erceptible dans le vide de Tablme. Je m'inclinai, la main sur la barre, regardant dehors et retenant mon haleine pour mieur entendre.

Au-dessus de l'amphithéâtre se trouvait la chambre du lieutenant Castagnac,«et, au-dessous, entre le précipice et le mur de l'hôpital, passait un sentier large tout au plus d'im pied, et tout couvert des débris de bouteilles et de poteries qu'y jetaient les infinniers.

Or, à cette heure de la nuit, où le moindre bruit, le plus léger soupir devient perceptible, je distinguais les pas et les tâtonnements d'un homme marchant sur ce rebord.

• Dieu fasse, me disais-je, que la sentinelle ne Tait pas vu ! Qu'il hésite une seconde, et sa chute est infaillible I »

Je terminais à peine cette réflexion qu'une voix rauque, étouffée , la voix de Castagnac, cria brusquement dans le silence :

« Raymond... où vas-tu? »

Cette exclamation me traversa jusqti'à la moelle des os.

C'était un arrêt de mort.

En effet, au même instant, quelques débris glissèrent sur le talus, puis le long de la rampe escarpée, j'entendis quelqu'un se cramponner avec de longs soupirs.

La sueur froide me découlait de la face... J'aurais voulu voir... descendre... appeler au secours... ma langue était glacée.

Tout àcoup il y eut un gémissement... puis... rien!... Je rue trompe: une sorte d'éclat de rire saccadé suivit... une fenêtre se referma brusquement, avec un bruit de vitres qui se brisent.

Et le silence profond, continu, étendit 5on linceul, sur ce drame épouvantable.

Que vous dirai-je, mes chers amis?. La terreur m'avait fait reculer jusqu'au fond de la salle, et là, tremblant, les cheveux hérissés, les yeux fixés devant moi, je restai plus de vingt minutes, écoutant bondir mon cœur et cherchant à comprimer de la main ses pulsations.

Au bout de ce temps, j'allai machinalement refermer la fenêtre ; je pris la lampe , je montai Tescalier et je suivis le corridor qui menait à ma chambre.

Je me couchai, mais il me fut impossible de fermer l'œil ; j'entendais ces soupirs, ces longs soupirs de la victime, puis l'éclat de | rire de l'assiissiti ! I

• Assassiner sur la grand'route, le pistolet au poing, me disais-je, c'est affreux sans doute; ' mais assassiner d'un mot, sans daugerl... ■

Au dehors, le sîroco s'était élevé: il se dé- | menait dans la plaine avec des gémissements , lugubres, apportant jusqu'à la cime du roc le sable et le gravier du désert.

Du reste, la violence même des sensations , qui venaient de m'agitor me faisait éprouver ; un besoin de sommeil presque invincible. L'effroi seul me tenait éveille. Je me représentais le grand Castagnac en chemise, penché hors de sa fenêtre, le cou tendu, suivant du regard sa victime jusque dans les profondeurs ténébreuses du précipice, et cela me glaçait le saug.

■ C'est luil me disais-je, c'est luil... S'il se doutait que j'étais làl... >

Alors il me semblait entendre les planches du corridor crier sous un pas furtif, et je me levais sur le coude, la bouche enlr'ouverte, prêtant l'oreille.

Cependant le besoin de repos finit par l'emporter, et, vers trois heures, je m'endormis d'un sommeil de plomb.

n était grand jour quand je m'éveillai; le coup de vent de là nuit était tombé, le ciel pur et le calme si profond, que je doutai de mes souvenirs; je crus avoir fait un vilain rêve.

Chose étrange, j'éprouvais une sorte de crainte àvériSer mes impressions. Je descendis remplir mon service, et ce n'est qu'après avoir visité toutes mes salles, examiné longuement chaque malade, que je me rendis enfin chez Du tertre.

Je frappe à sa porte; point de réponse!.. J'ouvre; son lit n'est pas défait. J'appelle les infirmiers, j'interroge ; je demande où est le lieutenant Dutertre ; personne ne t'avait vu depuis la veilla au soir.

Alors, recueillant tout mon courage, j'entrai dans la chambre de Castagnac.

Un rapide coup d'œil vers lafenétrem'apprit que deux vitres étaient brisées; je me sentis pâlir , mais , reprenant aussitôt mon sangfroid:

• Quel coup de vent cette nuit! m'écrlaï-je; qu'en dites- vous, lieutenant 7 •

Lui, tranquillement assis, les coudes sur la tahie, sa longuefigure osseuse entre les mains, faisait mine de lire sa théorie. Il était impassible, et, levant sur moi son morne regard :

• Parbleu I fit-il en m'indiquant la feuOtiei

deux vitres défoncées ; nen que ça , hé 1 héthél

— 11 parait, lieutenant, que cette chambre est plus exposée que les autres, ou peut-être aviez-vous laissé la fenêtre ouverte? »

Une contraction musculaire imperceptible brida les joues du vieux soudard.

• Ma foi non, dit-il en me regardant d'un air étrange, elle était fermée.

— Ahl.

Puis m'approchant pour lui prendre le pouls :

•- Et la santé, comment va-t-elle?

— Hais pas mal.

— En effet... il y a du mieux... Un peu d'agitation... D'ici quinze jours, lieutenant, vous serez rétabli... je vous le promets... Seulement, alors, tâchez de vous modérer... plus de' poison vert... ou sinon... prenez-y bien garde ! •

Malgré le ton de bonhomie que je m'efforçais de prendre, ma voix tremblait. Le bras du vieux scélérat, que je tenais dans la main, me produisait l'effet d'un serpent. J'aurais voulu fuir. El puis cet œil fixe, inquiet, qui ne me quittait pas... c'était horriblel

Pourtant je me contins.

Au moment do sortir, revenant tout à coup comme pour réparer un oubli :

• A propos, lieutenant, Dutertre n'est pas venu vous voirï»

Un frisson passa dans ses cheveux gris.

• Dutertre î

— Oui... il est sorti... il est sorti depuis hier., , on ne sait ce qu'il est devenu... Je supposais...

— Personne n'est venu me voir, fit-il avec une petite toux sèche, personnel •

Il reprit son livre, et moi je refermai la porle, convaincu de son crime comme de la lumière du jour.

Malhe'ureusement, je n'avais pas de preuves.

• Si je le dénonce, me disais-je en regagnant ma chambre, il niera, c'est évident; et s'il nie, ' quelle preuve pourrai-je donner de la réalitd' du fait?.., aucune!... Mon propre témoignage ne saurait suffire. Tout l'odieux de l'accusation retombera sur ma tête, et je me serai fait un ennemi terrible. >

D'ailleurs les crimes de ce genre ne sont pas prévus parla loi. En conséquence, je résolos d'attendre, de surveiller Cs avoir l'air, persuadé qu'il fini Je me rendis chez le commai je lui signalai simplement 1 lieutenant Dutertre.

Le lendemain, quelques A marché de Gonstantine avec 1< de légumes, dirent qu'on vo<

de Philippeville, un uniforme suspendu dans les airs le long des rochers de la Kasba, et que les oiseaux de proie volaient autour par centaines, Templissant le ciel de leurs cris.

C'étaient les restes de Raymond.

On eut des peines infinies à les chercher, au moyen de cordes et d'échelles fixées de distance en distance, le long de'l'abime.

Les officiers de la garnison s'entretinrent deux ou trois jours de cette étrange aventure; on fit mille commentaires sur les circonstances probables de l'événement; puis on causa d'autre chose , on reprit la partie de bézigue ou de piquet.

Des hommes exposés tous les jours à périr n'ont pas un grand fonds de sympathie les uns pour les autres : Jacques meurt... Pierre le remplace... Le régiment est immortel! C'est la théorie dite humanitaire en action : — « Vous êtes, donc vous serez... Car étant, vous participez de rétre éternel et infini. » — Oui, je serai... Mais quoi? — Voilà la question. Aujourd'hui Ueuteuant de chasseurs» et demain une motte de terre. Cela mérite qu'on y regarde à deux fois.

Ma position, au milieu de TindifFérence générale, était pénible; le silence me pesait comme un remords. La vue du lieutenant Castagnac excitait eu moi des mouvements d'indignation, une sorte de répulsion insurmont2d)le; le regard terne de cet bonmie, son sourire ironique me glaçaient le sang. Luimême m^observait parfois à la dérobée, comme pour lire au fond de mon âme; ses regards fur tifs pleins de défiance, ne me rasisuraient pas du tout.

«c II se doute de quelque chose, me disais-je; s'il en était sûr , je serais perdu , car cet homme ne recule devant rien ! »

Ces idées m'imposaient une contrainte intolérable ; mes travaux en souffraient, il fallait sortir de l'incertitude à tout prix, mais comment?

La Providence vint à mon aide.

Je traversais un jour le guichet, sur les trois heures de l'après-midi, pour me rendre en ville, quand le caporal infirmier accourut me remettre un chiffon de papier, qu^il venait de trouver dans la tunique de Raymond.

a C'est une lettre d*une particulière nommée Fatima, me dit le brave homme j il paraît que cette indigène en tenait pour le lieutenant Dutertre. J^ai pensé, major, que ça pouvait vous intéresser. •

La lecture de cette lettre me jeta dans un grand étonnement; elle était très-courte et se bornait pour ainsi dire à indiquer l'heure et le lieu d'un rendez- vous ; mais quelle révélation dans la signature 1

« Ainsi donc, me dis-je, cette exclamation de Castagnac au plus fort de ses crises, cette exclamation: « Fatima! ô Fatima! • est le nom d'une femme... et cette femme existe... Elle aimait Dutertre 1... Qui sait? C'était peut-être pour aller à ce rendez-vous, que Raymond m'avait demandé un billet de sortie I... Oui... oui... la lettre est du 3 juillet... c'est bien cela! Pauvre garçon, ne pouvant quitter l'hôpital pendant le jour, il s'est hasardé la nuit dans cet affreux chemin ; et là , Castagnac l'attendait! »

Tout en réfléchissant à ces choses, je descendais la rue de la Brèche, et bientôt je me vis en face d'une voûte de briques assez basse, ouverte au vent selon l'usage oriental.

Au fond de cette voûte, un certain Sidi Houmalum, armé d'une longue cuiller de bois, et gravement assis sur ses babouches , remuait dans un vase d'eau bouillante la poudre parfumée du moka.

Il est bon de vous dire que j'avais guéri Sidi Houmaïum d'une dartre maligne, contre laquelle les médecins et les chirurgiens du pay» avaient inutilement employé toutes leurs panacées et leurs amulettes. Ce brave homme me gardait une véritable reconnaissance.

Tout autour de la botéga régnait une banquette recouverte de petites nattes en sparterie, et sur la banquette trônaient cinq ou six Maures coiffés du fez rouge à flocon de soie bleue, les jambes croisées, la paupière denû-close, le chiboui^ aux lèvres, savourant en silence l'arome du tabac turc et de la fève d* Arabie.

Je ne sais par quelle inspiration subite l'idée me vint aussitôt de consulter Sidi Hoimiaîum. Il est de ces impulsions bizarres qu'on ne peut définir, et dont nul ne saurait pénétrer la

cause.

J'entre donc dans la boléga d'un pas solennel, à la grande stupéfaction des habitants, et je prends place sur la banquette.

Le Kaaxiadji, sans avoir l'air de me i^ccmnaitre, vient me présenter un chibouck et une tasse de café brûlant.

Je hume le breuvage, j'aspire le chibouA^ le temps s'écoule lentement,. et, veK six heures, la voix papelarde du muelzin appelle les fidèles à la prière.

Tous se lèvent en passant la main rar leur barbe, et s'acheminent vers la mos^ée.

Enfin, je suis seul.

Sidi Houmaïum, promenant autour de lui

un regard inquiet, s'approche de moi, et se courbe pour me baiser la main.

■ Seigneur Taltb, qu'est-ce qui vous amène dans mon humble demeure?... Que puis-je pour vous rendre service?

— Tu peux me faire connaître Fatima.

— Fatima la Mauresque?

— Oui... la Mauresque.

-.-Seigneur TaUb^ au nom de votre mère, ne voyez pas cette femme I

— Pourquoi ?

—C'est la perdition des âdèles et des infidèles ; elle possède un charme qui tue. Ne la voyez pas!...

— Sidi Houmaïum, ma résolution est inébranlable : Fatima possède un charme , eh bienl... moi, je possède un charme plus grand. Le sien, donne la mort; le mien donne la vie, la jeunesse, la beauté !... Dis-lui cela, Sidi Houmaïum; dis-lui que les rides de la vieillesse s'effacent à mon approche. Dis-lui que la pomme d'Héva, — cette pomme qui nous condamne tous à mourir, depuis l'origine des siècles, — j'en ai retrouvé les pépins , que je les ai semés , et qu'il en est sorti Tarbre de la vie, dont les fruits savoureux donnent la grâce de l'étemelle jeunesse!... Oue celle qui en goûte, fût-elle vieille, laide et ratatinée comme une sorcière, dis- lui qu'elle renaît, que ses rides s^effacent, que sa peau devient blanche et douce comme un lis, ses lèvres roses et parfumées comme la reine des fleurs , ses dents éclatantes comme celles d'un jeune chacal.

— Mais, seigneur Taieft, s'écria le musulman, Fatima n'est pas vieille -j* elle est, au contraire, jeune et belle, si belle même, qu'elle ferait l'orgueil d'un sultan.

— Je le sais... elle n'est pas vieille , mais elle peut vieillir. Je veux la voir!... Souvienstoi, Sidi Houmaïum, souviens-toi de tes promesses.

—Puisque telle est votre volonté, seigneur Talth, revenez demain à la même heure. Mais rappelez-vous bien ce que je vous dis : Fatima fait un vilain usage de sa beauté.

—Sois tranquille, je ne Toublierai pas. »

Et présentant la main au couloxtgliSj je me retirai comme j'étais venu, la téie haute et le pas majestueux.

Jugez si je dus attendre avec impatience l'heure de mon rendez-vous avec Sidi-Hou maïum; je ne me possédais plus; cent fois, je traversai la grande cour, pour guetter le cri du muetzin, tirant le chapeau à tout venant, et causant même avec la sentinelle pour tuer le temps.

Enfin le verset du Coran se chante à la cime

des airs ; il plane de minaret en minaret sur la ville indolente. Je cours à la rue de la Brèche; Sidi Houmaïum fermait sa botéga.

• Eh bien! lui dis-je tout haletant.

— Fatima vous attend, seigneur TcUeb. »

Il assujettit la barre, et, sans autre explication, se met à marcher devant moi.

Le ciel était d'un éclat éblouissant. Les hautes maisons blanches, véritable procession de fantômes, drapées de loin en loin d'un rayon de soleil, reflétaient sur les rares passants leur morne tristesse.

Sidi Houmaïum allait toujours sans tourner la tête, les longues manches de son burnous balayant presque la terre; et, tout en marchant, je l'entendais réciter tout bas en arabe, je ne sais quelles litanies semblables à celles de nos pèlerins.

Bientôt, quittant la grande rue, il s'engagea dans l'étroite ruelle de Suma, où deux personnes ne sauraient marcher de front. Là, dans la bourbe noire du ruisseau, sous de misérables échoppes, grouille toute une population de savetiers, de brodeurs sur maroquin, de marchands d'épices des Indes, d'aloès, de dattes, de parfums rares; les uns allant et venant d'un air apathique, les autres accroupis, les jambes croisées, méditant à je ne sais quoi, dans une atmosphère de fumée bleuâtre, qui s'échappe à la fois de leur bouche et de leurs narines.

Le soleil d'Afrique pénètre dans le sombre cloaque en lames d'or, effleurant ici une vieille barbe grise à nez crochu, avec son chibouck et sa main grasse chargée de bagues; plus loin le profil gracieux d'une belle juive, rêveuse et triste au fond de sa boutique, ou bien encore l'étalage d'un armurier, avec ses yatagans effilés, ses longs fusils de Bédouins incrustés de nacre. L'odeur de la fange se confond avec les émanations pénétrantes de TofÛcine. La lumière sabre les ombres, elle les découpe en franges lumineuses, elle les tamise de ses paillettes éblouissantes sans parvenir à les dissiper.

Nous allions toujours.

Tout à coup, dans l'un des détours inextricables de la ruelle, Sidi Houmaïum s'arrêta devant une porte basse et souleva le marteau.

« Tu me suivras, tu me serviras d'interprète, lui dis-je à voix basse.

— Fatima parle le français, » ?ne répondit-il sans tourner la tête.

Au même instant, la face luisante d'une négresse parut au guichet. Sidi Houmaïum lui dit quelques mots en arabe. La porte l'ouvrit et se referma subitement sAr moi. La négresse était sortie par une porte latérale que je n'a-

Il s'engagea dans l'étruiu ruelle du Suina. (Page 7t. I

vais pas vue , et Sidi Houmalum était resté dans la ruelle

AprèB avoir attendu quelques minutes, je commençais à m'impatienter, quand une porte s'ouvrit sur la gauche, et la négresse qui m'avait introduit me &t signe d'entrer.

Je gravis quelques marches, et me trouvai dans une cour intérieure pavée de petits carreaux de faïence en mosaïque. Plusieurs portes s'ouvraient sur cette cour.

La négresse me conduisit dans une salle basse, les fenêtres ouvertes, garnies de rideaux de soie à dessins mauresques. Des coussins de perse violette régnaient tout autour; une large natte en roseaux couleur d'ambre couvrait le plancher ; des arabesques interminables de fleurs et de fruits fantastiques se dérouUient

au plafond ; mais ce qui d'abord attira mes regards, ce fut Fatima elle-même, accoudée sur le divan, les yeux voilés de longues paupières à cils noirs, la lèvre légèrement ombrée, le nez droit et fin, les bras chaînés de lourds bracelets. Elle avait de jolis pieds, et jouait nonchalamment avec ses petites babouches brodées d'or vert, quand je m'arrêtai sur le seuil.

Diiraot quelques secondes , la Mauresque m'observa du coin de Tceil, puis un fin sourire entr'ouvrit ses lèvres.

t Entres, seigneur TaM, fit-elle d'une voix nonchalante. Sidi Houmalum m'a prévenue de votre visite ; je sais le motif qui vous amène. Vous êtes bien bon de vous intéresser à la pauvre Patima, qui se fait vieille, car elle aura

One ombre passa devaDt elle comme it foudre. iPigt 75.)

bientAt dîz-sept «ds.... dix-sept ans!.... l'âgg des regrets etdea rides.... V&ge des repentirs tardifs. — Ah I seigneur Taleb, asseyez-vous et soyez le bienveiiul... Vous m'apportez la pomme d'Héva, n'esVil pas vrai?... la pomme qui donne la jeunesse et labeauté-.- Et la pauvre Fatima en a besoin ! ■

Je ne savais que répondre... j'étais confus. Mais, me rappelant tout à coup le motif qui m'avait conduit la, mou sang ne 6t qu'un tour, et, par l'effet des réactions extrêmes, je devins froid comme le marbre.

« Vous raillez avec grâce, Fatima, répondisje en prenant place sur le divan, j'avais enlen<<u célébrer votre esprit non moins que votrr beauté ; je vois qu'on a dit vrai.

—Àh I fit-elle, et par qui donc f

—Par Dutertre.

— Dutertre î

—Oui, Raymond Dutertre, le jeune officier qui est tombe dans l'abîme du Rummel. Celui que vous aimiez, Fatima. *

Elle ouvrit de grands yeux surpris.

aQui vousa ditque je l'aimais? flt-elleen me regardant d'un air étrange; c'est fauxl Est-celui qui vous a dit cela?

—Non, mais je le sais; cette lettre me le prouve, cette lettre que vous lui avei écrite, et qui est cause de sa mort... car c'est pour accourir près de vous, qu'il s'est risqué la nuit sur les rochers de la Kasba. »

A peine avais-je prononcé ces paroles, que la Mauresque se leva brusquement, les yeux étincelanta d'un feu sombre.

LE TALION

a J'en étais sûre I s'écria-l-elle. Oui , quand la négresse est venue m^apprendre le malheur je lui ai dit : « Aïssa, c'est lui qui a fait le coup. . . . C'est lui ! » Oh I le misérable !... >

Et comme je la regardais tout stupéfait, ne sachant ce qu'elle voulait dire, elle s'approcha de moi et me dit à voix basse :

« Mourra- t-il?... Croyez-vous qu'il mourra bientôt?... Je voudrais le voir découper !»

Elle m'avait saisi par le bras et me regardait jusqu'au fond de latne. Je n'oublierai jamais la pâleur mate de cette tête, ces grands yeux noirs écarquillés, ces lèvres frémissantes.

« De qui parlez-vous don(>, Fatima ? lui disje tout ému, expliquez- vous ; je ne vous comprends pas.

— Dequi?deCastagnac!;..* Vous êtes Taleb à rhôpital... Eh bien ! donnez-lui du poison. C'est un brigand :— il m'a forcée d'écrire à l'officier de venir ici ; moi, je n^ voulais pas. Et pourtant ce jeune homme^ me poursuivait depuis longtemps; maisje savais que Caslagnac avait une mauvaise idée contre lui. Alors, comme je refusais, il m'a menacée de sortir do l'hôpital pour venir me battre, si je n'écrivais pas tout de suite. Tenez, voici sa lettre. Jo vous dis que c est un brigand I... »

n me répugne, mes chers amis, de vous répéter tout ce que la Mauresque m'apprit sur le compta de Castagnac. Elle me raconta l'histoire de leur liaison : après i'aVoir séduite, il l'avait corrompue, et, depuis deux ans, le misérable exploitait le déshonneur de cette malheureuse ; non content de cela, SI la battait!

Je sortis de chez Fatima le cœur oppressé.

Sidi Houmalum m'attendait d la porte; nous redescendîmes la ruelle ^e Suma.

« Prenez garde, me dit le coulouglis en m'observant du coindeToBil, prenez garde, seigneur Taleb, vous êtes bien pâle , le mauvais ange plane sur votre tête I... »

Je serrai la main de ce brave hox\tne et je lui répondis :

« Ne crains rien ! »

Ma résolution était prise ; sans perdre une minute, je montai à la Kasba; j'entrai dans l'hôpital et je frappai à la porte de Castagnac.

a Entrez ! •

Il paraît que Texpresison de ma figure n'annonçait rien de bon ; car, en m 'apercevant, il se leva tout interdit.

« Tiens, c'est vous I fit-il en s'efForçant de sourire ; je ne vous attendais pas. »

Pour toute réponse, je lui montrai la lettre qu'il avait écrite à Fviii.aa.

Il pâlit, et l'ayant regardée quelques secondes, il voulut se précipiter sur moi ; mais je l'arrêtai d'un geste.

« Si vous Daites un pas, lui dis-je en portant la main à la garde de mon épée, je vous tue comme un chien !... Vous êtes un misérable. Vous avez assassiné Du tertre. J'étais à l'amphithéâtre, j'ai tout entendu... Ne niez pasi Votre conduite envers cette femme est odieuse. Un officier français descendre à un tel degré d'infamie I. . . Ecoutez : je devrais vous livrer à la justice, mais 'votre déshonneur rejaillirait sur nous tous. S'il vous reste un peu de cœur, tuez-vous I... Je vous accorde jusqu'à demam. Demain, à sept heures, si je vous rétrouve vivaiit,* je v^s conduirai moirtiéme chez le commandant de place. »

Ayant dit ces choses, je me retirai sans attendre sa réponse, et je courus donner ordre à la sentinelle d'empêcher le lieutenant Castagnac de Sortir de l'hôpital sous aucun prétexte; je recommandai de même une surveillance toute spéciale au concierge, le rendant responsable de ce qui pourrait survenir en cas de négligence ou de faiblesse ; puis je m'acheminai tt^nquillement vers la pension, comme si de rien n'était. J'y fus même plus gai que d'habitude et je prolongeai mon diner jusqu'après huit heures.

Depuis que le crime de Castagnac m'était prouvé matériellement, je me sentais impitoyable : Raymond me criait vengeance I

Après le diner, je me rendis chez un marchand de résine ; j'y fis l'acquisition d'una torche poissée, telle que nos spahis en portent dans lèur^ carrousels de nuit ; puis, rentrant à l'hôpital, je descendis directement â l'amphithéâtre, ayant soin d'en fermer la porte à double tour.

La voix du muetzin annonçait aloi^ la dixième heure, les mosquées étaient désertes, la nuit profonde.

Je m'assis en face d'une fenêtre, respirant les lièdes bouffées de la biise, et m'abandonnant aux rêveries qui m'étaient si chères autrefois. Que de souffrances, que d'inquiétudes j'avais éprouvées depuis quinze jours; toute mon existence passée ne m'en offrait pas de semblables ; il me semblait être échappé des griffes de l'esprit des ténèbres et jouir de ma liberté reconquise.

Le temps s'écoulait ainsi ; déjà la ronde avait deux fois relevé les sentinelles , quand tout à coup des pas rapides^ furtifs, se firent entendre dans l'escalier. Un coup sec retentit à la porte.

Je ne répondis ;.as

Une main fébiilc ciiercha la deu

LE TALION

a C'est Castagnac ! • me dis-je tout ému.

Deux secondes se passèrent.

t Ouvrez I » cria-t-on du dehors.

Je ne m'étais pas trompé, c'était lui I

n y eut un silence... Puis quelque chose fut jeté sur les marches... Les pas s'éloignèrent.

Je venais d'échapper à la morf.

Mais qu'allait-il advenir?

Dans la crainte d'une nouvelle tentative plus violente, j'allai pousser les deux gros verrous, qui faisaient de l'amphithéâtre une véritable

prison. ,

C'était peine inutile, car, en revenant m as- •seoir, je vis déjà l'ombre de Castagnac s'avancer sur la courtine. La lune, levée du côté de la ville, projetait l'ombre de l'hôpital sur le précipice. Quelques rares étoiles scintillaient à l'horizon ; pas un souffle n'agitait l'air.

Avant de s'engager sur la rampe dangereuse, le vieux soudard fit halte, regardant ma fenêtre. Son hésitation fut longue.

Au bout d'un quart d'heure, il fit le premier pas, marchant le dos appliqué contre le mur. 11 était arrivé au milieu de la rampe , et se flattait sans doute déjà d'atteindre le talus qui descend à la Kasba, quand je lui jetai le cri de mort :

• Raymond, où vas-tu ? »

Mais, soit qu'il fût prêt à tout événement, soit qu'il eût plus de sang-froid que sa victime, le misérable ne bougea point, et me répondit avec un éclat de rire ironique :

« Ah I ah I vous êtes là, docteur , je m'en doutais. Attendez, je reviens ; nous avons un i etit compte à régler ensemble. »

Alors, allumant ma torche et lavançant audessus du précipice :

« Il est trop tard ! m'écriai-je ; regarde, scé- Ijrat, voici ton tombeau ! »

Et les immenses gradins de l'abîme, avec leurs rochers noirs, luisants, hérissés de figuiers sauvages, s'illuminèrent jusqu'au fond de la vallée.

C'était un coup d'œil titanique ! la lumière blanche de la poix, descendant d'etâge en étage entre les rochers, agitant leurs grandes ombres dans le vide, semblait creuser les ténèbres à l'infini.

J'en fus saisi moi-même, et je reculai d'un pas comme frappé de vertige.

Mais lui... lui qui n'était séparé du gouffre que par la largeur d'une brique , de quelle terreur ne dut il pas être foudroyé I

Ses genoux fléchirent... ses mains se cramponnèrent au mur.... Je m'avançai de nouveau : une énorme chauve-souris, chassée par la lumière, commença sa ronde funèbre autour des murailles gigantesques,— comme un rat noir aux ailes anguleuses nageant dans la flamme,— et tout au loin, bien loin, les flots du Rummel scintillèrent dans l'immensité.

« Grâce î cria l'assassin d'une voix cassée, grâ,..ce ! » ,

Je n'eus pas le courage de prolonger son supplice, et je lançai ma torche dans l'espace.

Elle descendit lentement, balançant sa flamme échevelée dans les ténèbres; éclairant tour à tour les assises de l'abîme, et semant les broussailles de ses étmcelles éblouissantes.

Elle n'était plus qu'un point dans la nuit, et descendait toujours, quand une ombre passa devant elle comme la foudre.

Jte comppîs que justice était faite.

En remontant l'escalier de l'amphithéâtre, quelque chose plia sous mon pied ; je me baissai, c'était mon épée : Castagnac, avec sa perfidie habituelle, avait résolu de me tuer avec ma propre épée, pour faire croire à im suicide. .

Du reste, comme je l'avais prévu, la porte de ma chambre était forcée, mon lit bouleversé, mes papiers épars : il avait fait une visite en règle chez moi.

Cette circonstance dissipa complètement le sentiment de pitié involontaire que m'inspirait la fin du misérable.

FIN ou TALION

L'INVENTEUR

L' INVENTEUR

Le 29 juillet 1835> Easper Bœck, berger du village d'Hirchwiller , son large feutre ioclinésurle dos, sa besace de toile filandreuse le loog des reins, et son grand chien à poil fauve sur les talons^ se présentait, vers neuf heures du soir, chez M. le bourgmestre Pétrousse, lequel venait de terminer sonsouper, et prenait un petit verre de kirschenwasser pour faciliter sa digestion.

Ce bourgmestre, grand, sec, la lèvre supérieure couverte d'une large moustache grise, avait jadis servi dans les armées de Tarchiduc Charles ; il était d^humeur goguenarde, et gouvernait le village au doigt et à la baguette.

« Monsieur le bourgmestre, » s'écria le berger tout ému... ^ •

Mais Pétrousse , sans attendre la fin de son discours, fronçant le sourcil, lui dit :

■ Easper Bœck^ commence par ôter ton chapeau, fais sortir ton chien, et puis parle clairement, sans bégayer, afin que je te comprenne.»

Sur ce, le bourgmestre, debout près de la table, vida tranquillement son petit verre, et huma ses grosses moustaches grises avec indifiérence. Easper fit sortir son chien et revint le chapeau bas.

* Eh bien I dit Pétrousse, le voyant silencieux, que se passe-t-il Y

— Il se passe, que Vespril est apparu de nouveau dans les ruines de Geierstein I

— Ah I je m'en doutais. Tu Tas bien vu ?

— Très-bien, monsieur le bourgmestre.

— Quelle forme a- t-ilî

— La forme d'un petit homme.

— Bon ! »

Alors le vieux soldat, décrochant un fusil de dessus la porte, en vérifia Tamorce et le mit en bandoulière ; puis s'adressant au berger :

« Tu vas prévenir le garde champêtre de me rejoindre dans la petite allée des Houx, lui dit-il. Ton esprit doit être quelque maraudeur. Mais si c'était un renard, je t'en ferais faire un bonnet à longues oreilles. »

Maître PétrousseetrhumbleEaspersortirent.

Le temps était superbe. Tandis que le berger allait frapper à la porte du garde champêtre, le bourgmestre s'enfonçait dans une petite allée de sureaux, qui serpente derrière la vieille église. Deux minutes après, Easper et Hans Gœrner, le briquet sur la hanche, rejoignaient en courant maître Pétrousse. Tous trois s'acheminèrent vers les ruines de Geierstein.

Ces ruines, situées à vingt minutes du villa* ge, paraissent assez insignifiantes; ce sont quelques pans de murailles décrépites, de quatre à six pieds de hauteur, qui s'étendent au milieu des bruyères. Les archéologues appellent cela les aqueducs de Seranus, le camp romain du Holderloch, ou les vestiges de Théodoric, selon leur fantaisie. La seule chose qui soit vraiment remarquable dans ces ruines, c'est l'escalier d*une citerne taillée dans le roc. A l'inverse des escaliers en volute, au lieu de cercles concentriques se rétrécissant à chaque marche, la spirale de celui-ci va s'élargissant, de Eorte que le fond du puit&est trois fois plus large que l'ouverture. Est-ce un caprice d'architecture, ou bien quelque autre raison qui a déterminé cette constiniction bizarre? Peu nous importe I Le fait est qu'il en résulte dans la citerne ce vague bourdonnement que chacun peut entendre en appUquant l'oreille contre un coquillage, et que vous percevez les pas des voyageurs sur le gravier, le souffle de Talr, le murmure des feuilles, et jusqu'aux paroles lointaines de ceux qui passentau pied delà côte.

Nos trois personnages gravissaient donc le petit sentier, entre les vignes et les potagers d'Hirchwiller.

« Je ne vois rien, disait le bourgmestre en levant le nez d'un air moqueur.

— Ni moi non plus, répétait le garde champêtre, imitant le ton de l'autre.

— Il est dans le trou, murmurait le berger.

— Nous verrons... nous verrons!... » reprenait le bourgmestre.

G est ainsi qu'ils arrivèrent, au bout d'un quart d'heure, à l'ouverture de la citerne. Je

Tai dit, la nuit était claire, limpide et parfaitement calme. La lune dessinait à perte de vue un de ces paysages nocturnes aux lignes bleuâtres,- parsemés d'arbres grêles, dont les ombres semblent tracées au crayon noir. Les bruyères et les geckéts en fleurs parfumaient l'air de leur odeur un peu âpre, et les grenouilles d'une mare voisine chantaient leur grasse antienne, entrecoupée de silence?. Mais tous ces détails échappaient à nos bons campagnards ; ils ne songeaient qu'à mettre la main sur l'esprit.

Lorsqu'ils arrivèrent à Tescalier, tous trois firent halte et prêtèrent Toreille, puis ils regardèrent dans les ténèbres. Rien n'apparaissait, hen ne remuait.

« Diable, dit le bourgmestre, nous avons oublié de prendre un bout de chandelle. Descends, Kasper^ tu connais mieux le chemin que moi ; je te suis. »

A cette proposition, le berger recula brusquement; s'il s'était cru, le pauvre homme aurait pris la fuite; sa mine pileuse fit rire le bourgmestre aux éclats.

« Eh bien, Hans, puisqu'il ne veut pas descendre, montre-moi le chemin, dit-il au garde champêtre.

— Mais, monsieur le bourgmestre, répondit celui-ci, vous savez bien qu'il manque des marches, nous risquerions de nous casser le cou.

—Alors, envoie ton chien, » reprit Pétrousse*

Le berger siffla sou chien, lui montra l'escalier, Texcita, mais le chien, pas plus que les autres, ne voulut risquer l'aventure.

Dans ce moment, une idée lumineuse frappa le gardi champêtre :

• Hé I monsieur le bourgmestre, dit-il, si vous lâchiez un coup de fusil là-dedans.

—Ma foi, s'écria l'autre, tu as raison ; on verra claii^ au moins. »

Et sans hésiter, le brave homme s'approcha de Te&calier, épaulant son fusil. Mais, par TelTet d'acoustique que j'ai signalé précédenmient, Vesprit^ le maraudeur, l'individu qui se trouvait dans la citerne, avait tout entendu. L'idée de recevoir un coup de fusil ne parut pas lui sourire, car d'une voix grêle, perçante, il cria :

« Halte! ne tirez pas, je monte I »

Alors les troisfonctionnaires se regardèrent en riant tout bas, et le bourgmestre, s'inclinant de nouveau dans l'ouverture, s'écria d'un ton rude:

■ Dépêche-loi, coquin, ou je lire I •

Il arma son fusil, dont le tic- tac parut hâter l'ascension du personnage mystérieux ; on entendit rouler quelques pierres.' Cependant il fallut bien encore une minute pour le voir apparaître,- la oilerne ayant soixante pieds de profondeur.

Que faisait cet homme au milieu de pareilles ténèbres? Ce devait être quelque grand criminel 1 Ainsi pensaient du moins Pétrousse et ses acolytes.

Enfin, ime forme vague se détacha do l'ombre, puis lentement, progressivement, un petit homme roux et maigre, haut de quatre pieds et demi au plus, la figure jaune, l'œil étincelant comme celui d'une pie, les cheveux en désordre et les vêtements en lambeaux, sortit en criant :

« De quel droit venez-vous troubler mes études, misérables ? »

Cette apostrophe grandiose ne cadrait guère avec son costume et sa physionomie; aussi le bourgmestre indigné lui réphqua :

« Tâche de te montrer honnête, mauvais drôle, ou je commence par t'administrer une correction.

— Une correction! dit le petit homme en bondissant de colère, et se dressant sous le nez du bourgmestre.

—Oui, reprit l'autre, qui pourtant ne laissait pas d'admirer le courage du pygmé?e, si tu ne réponds pas d'une manière satisfaisante aux questions que je vais te poser. Je suis le bourgmestre d'Hirchwiller; voici le garde champêtre , le berger et son chien , nous somuies plus forts que toi; sois sage et dis- moi paisiblement qui tu es, ce que tu viens faire ici, et pourquoi lu n'oses paraître au grand jour. Ensuite nous verrons ce que l'on fera de toi.

— Tout cela ne vous regarde pas, répondit le petit homme de sa voix cassante. Je ne vous répondrai pas.

— Dans ce cas, en avant, marche I fit le bourgmestre, qui le saisit d'une main ferme par la nuque ; tu vas coucher en prison. »

Le petit honune se débattait comme une martre; il cherchait même à mordre, et le chien lui flairait déjà les mollets, quand, tout épuisé, il dit, non sans quelque noblesse :

c Lâchez-moi, Monsieur, je cède à la force..! je vous suis 1 »

Le bourgmestre, qui ne manquâ^it pas de savoir-vivre, devint plus calme à son tour.

« Vous me le promettez, dit-il ?

— Je vous le promets l

— C'est bien.... marchez en avant. •

Et voilà comment, dans la nuit du ^9 juillet 1835, le bourgmestre fit la capture d'un petit honmie roux, sortant de la caverne du Geier-

stein.

En arrivant â Hirchwiller, le garde champêtre courut chercher la clef de la prison, et le vagabond fut enfermé â double tour.

Le lendemain, vers neuf heures, Hans Gœrner ayant reçu l'ordre d'amener le prisonnier à la maison commune, pour lui faire subir un nouvel interrogatoire, se rendit avec quatre vigoureux gaillarde au violon. Ils en ouvrirent Il porte, tout curieux de contempler Vesprit; mais, quelle ne fut pas leur surprise, en le voyant pendu par sa cravate au grillage de la lucarne ! On courut chez Pétrousse pour le prévenir du fait.

Le juge de paix et le docteur d'Hirchwiller dressèrent un procès-verbal en règle de la catastrophe; puis on enterra l'inconnu dans un champ de luzerne, et tout fut diti

Or, environ trois semaines après ces événements , j'allai voir mon cousin Pétrousse , dont je me trouve être le plus proche parent, et , par conséquent , l'héritier. Cette circonstance entretient entre nous une liaison assez intime. Nous dînions ensemble, causant de choses indifférentes, lorsqu'il me raconta la petite histoire précédente, comme je viens de la rapporter moi-même.

« C'est étrange, cousin, lui dis-je, vraiment étrange ! Et vous n'avez aucun autre renseignement sur cet inconnu ?

— Aucun.

— Vous n'avez rien trouvé qui pût vous mettre sur la voie de ses intentions ?

— Absolument rien, Christian.

— Mais au fait, que pouvait-il faire dans la citerne?... de quoi vivait-il? »

Le bourgmestre haussa les épaules, remplit nos verres et me répondit :

« A ta santé, cousin.

—A la vôtre. »

Nous restâmes quelques instants silencieux. Il m'était impossible d'admettre la un brusque de l'aventure, et malgré moi-même, je rêvais jivec mélancolie à la triste destinée de certains hommes, qui paraissent et disparaissent dans ce monde, comme l'herbe des champs, Fans laisser le moindre souvenir ni le mduidre regret.

« Cousin, repris-je, combien peut-il y avoir d'ici aux ruines de Geierstein ?

— ^Vingt minutes, au plus. Pourquoi ?

— C'est que je voudrais les voir.

— Tu sais que nous avons aujourd'hui réunion du conseil municipal, et que je ne puis t'accompagner.

—Oh ! je les trouverai bien tout seul.

—Non, le garde champêtre te montrera le chemin, il n'a rien de mieux à faire. »

Et mon brave cousin, ayant frappé sur son verre, appela sa servante :

«Katel, va chercher Hans Gœrner; qu'il se dépèche, voici deux heures, il faut que je parte. »

La servante sorlit, et le garde champêtre ne tarda point à venir. Il reçut Tordre de me conduire auxruines. Tandisquele bourgmestre se dirigeait gravement vers la salle du conseil municipal,nousmontionsdéjàlacôte.HansGœrner m'indiquai t de la main les vestiges de l'aqueduc. A ce moment, les arêtes rocheuses du plateau, les lointains iDleuâtres du HundsrUck, les tristes murailles décrépites, couvertes d'un lierre sombre, le bourdonnement de la cloche d'Hirchwiller, appelant les notables au conseil, le garde champêtre haletant, s'accrochant aux broussailles, tout prenait à mes yeux une teinte triste et sévère, dont je n'aurais pu me rendre compte : c'était l'histoire de ce pauvre pendu, qui déteignait sur Thorizon.

L'escalier de la citerne me parut fort curieux, sa spirale élégante. Les buissons hérissés dans les fissures de chaque marche, et l'aspect désert des environs, s'harmonisaient avec ma tristesse. Nous descendîmes, et bientôt le point lumineux de l'ouverture, qui semblait se rétrécir de plus en plus, et prendre la forme d'une étoile à rayons courbes, nous envoya seul sa pâle lumière.

Quand nous atteignîmes le fond de la citerne, ce fut un coup d'œil superbe que toutes ces marches éclairées en dessous, et découpant leurs ombres, avec une régularité merveilleuse. J'entendis alors le bourdonnement dont m'avait parlé Pétrousse : l'immense conque de granit avait autant d'échos que de pierres !

« Depuis le petit homme, quelqu'un est-il descendu ici? demandai-je au garde champêtre.

— Non, Monsieur, les paysans ont peur, ils s'imaginent que Vesprit revient : personne ne descend dans V Oreille de la Chouette,

— On appelle ceci VOreille de la Chouette ?

—Oui.

— C'est à peu près cela, dis-je, en levant les yeux. Cette voûte renversée forme assez bien le pavillon; le dessous des marches figure la caisse du tympan, et les détours de l'escalier le limaçon, le labyrinthe et le vestibule de l'oreille. Voilà donc la cause du murmure que nous entendons : nous sommes au fond d'une oreille colossale.

— C'est bien possible, » dit Hans Gœrner, qui semblait ne rien comprendre à mes observations.

Nous remontions, et j'avais déjà franchi les premières marches, lorsque je sentis quelque chose se briser sous mon pied; je me baissai pour voir ce que cela pouvait êti*e, et j'aperçus, en même temps, un objet blanc devant moi : c'était une feuille de papier dëchizée. Quant au corps dur qui s'était broyé, je reconnus une sorte de pot en grès verni.

L'INVKNTEUR.

« Oh ! oh ! me dis-je, ceci pourra nous éclaircir Thistoire du bourgmestre. «

Et je rejoignis Hans Gœmer, qui m'attendait déjà sur la margelle du piiits.

« Maintenant, Monsieur, me cria-t-il, où voulez- vous aller?

— D'abord, asseyons-nous un peu; nous verrons tout à rheure. »

Et je pris place sur une pierre, tandis que le garde champêtre promenait ses yeux de faucon autour du village, pour découvrir les maraudeurs dans les jardins, s*il s'en trouvait.

J'examinai soigneusement le vase de grès, dont il ne restait plus qu'un débris. Ce débris présentait la fornie d'un entonnoir,* tapissé de duvet àTintérieur. Il me fut impossible (J'en reconnaître la destination.* Je lus ensuite le fragment de lettre, d'une écriture très-courante et très-ferme. Je le transcris ici textuellement. Cela semble faire suite à une moitié de feuille, que j'ai cherchée depuis inutilement aux alentours de la ruine : ,

• Mon cornet micracomtiqm a donc le double avantage de multiplier à Tinfini Tiniiensité des -Bons, et de pouvoir s'introduire dans l'oreille, ce qui ne gêne nullement l'observateur. Vous ne sauriez croire, mon cl{er maître, le charme que l'on éprouve à percevoir ces mille bruits imperceptibles qui se confopdent, aux beaux jours d'été, dans un bourdonnement . immense. L'abeille a son chant comme le rossignol, la guêpe est la fauvette dea mousses, la cigale est Talouelte des hautes herbes^; le^ciron en est le roitelet, il n'a qu'un soppir,; mais ce soupir est mélodieux !

• Cette découverte, au point de vue du sentiment, qui nous fait vivre de la vie universelle, dépasse, par son importance, tout ce que je pourrais en dire.

« Après tant de souffrances, de privations et d'ennuis, qu'il est heureux de recueillir enfin le prix de nos labeurs I Avec quels élans l'âme s'élève vers le divin auteur de ces mondes microscopiques, dont la magnificence nous est révélée ! Que sont alors ces longues heures de l'angoisse, de la faim, du mépris, qui nousaccablaienl autrefois? Rien, Monsieur, rien I... Des larmes de reconnaissance mouillent nos yeux. On est fier d'avoir acheté, par la souffrance, de nouvelles joies à l'humanité, et d'avoir contribué à sa moralisation. Mais quelque vastes, quelque admirablesquesoient ces premiers résultats de mon cornet micracoustique^ u cela seul ne se bornent point ses avantages. Il en est d'autres plus positifs, plus matériels en quelque sorte , et qui se résolvent en chiffres.

• De même que le télescope nous fait découvrir des myriades de mondes, accomplissant leurs révolutions harmonieuses dans l'infini, de même mon covneXmicr acoustique étend le sens de l'ouïe au-delà de toutes les bornes du possible. Ainsi , Monsieur, je ne m'arrêterai point à la circulation du sang et des humeurs dans les corps animés : vous les entendez courir avec l'impétuosité des cataractes ; vous les percevez avec une netteté qui vous épouvante; la moindre irrégularité dans le pouls, le plus léger obstacle vous frappe et vous produit l'effet d'un roc, contre lequel viennent se iriser les flots d'un torrent I

« Cest sans doute une immense conquête pour le développement de nos connaissances physiologiques et pathologiques, mais ce n'est pas sur ce point que j'insiste. En appliquant PoreiUe, contre terre, Monsieur, vous entendez les eaux thermales sourdre à des profondeurs -incon^mensurables; vous en jugez le volume, 'les courants, les* obstacles !

t V€»ulez-vous aller plus loin ? Descendez sous une voûte souterraine, dont le développement suffise à recueillir une quantité de sons considérable ; alors, la nuit, quand tout dort, que^ien ne trouble les bruits intérieurs de notre globe... écoutez l

• Monsie4ir, tout ce qu'il m'est possible de vous dire en ce moment,— car au milieu de ma misère profonde, de mes privations, et souvent dç mon désespoir, il ne me reste que peu d'instants lucides pour recueillir des observations géologiques, — tout ce que je puis vous aflirmer, c'est que lebouilionneaient des laves incandescentes, l'éclat des substances en ébullition est quelque chose d'épouvantable et de sublime^ et qui ne peut se comparer qu'à l'impression de l'astronome, sondant de sa lunette les profondeurs Sans bornes de l'étendue.

« Pourtant, je dois vous avouer que ces impressions ont besoin d'être encore étudiées et classées dans un ordre méthodique, pour en tirer des conclusions certaines. Aussi, dès que vous aurez daigné, mon cher et digne maître, m'adresser à Neustadt la petite somme que je vous demande, pour pourvoir à mes premiers besoins, nous verrons à nous entendre, en vue d'établir trois grands observatoires suborbiens, l'un dans la vallée de Catane, l'autre en Islande, et le troisième dans l'une des vallées de Capac- Uren, de, Songay, ou de Cayembé-Uren, les plus profondes des Cordillères, et par conséquent... »

Ici s'arrêtait la lettre I Les mains me fombèrentde stupeur. Avais-je lu les Conceptions d'un fou, ou bien les inspirations réalisées d'un

L'INVENTEUR

Le petit liommc se dùliituil comme uDejiiarIn;. (Piig« 11.)

bomme de génieîOwe dire? que penser* Ainsi cet bomme, ce inisérnble, vivant au fond d'une tanière , mourant de faim, avait été peut-être, un de ces élus, que l'Etre suprême envoie sur la terre, pour éclairer les générations futures ! Et cet homme s'était^endu de dégoût. On n'avait point répondu à sa prière, lorsqu'il ne demandait qu'un morceau de pain, en échange de sa découverie. C'était horrible t Jjongtemps, je restai là, rêveur, remerciant le ciel da n'avoir pas voulu faire de moi im homme supérieur au commun des martyrs. EnQn, le garde champêtre me voyant les yeux ûxes, la bouche béante, se hasarda de me toucher l'épaule :

■ Monsieur Christian, me dit-il, voyez, il se fait tard; M. le bourgmestre doit être rentré du conseil.

— Ah 1 c'est juste,. m'écriai-je en froissant le papier. En route ! »

Nous redescendîmes la côte. Mon cousin me reçut, la mine riante, sur le seuil de sa maison.

< Eli bien 1... eh bien!... Christian, tu n'as rien trouvé de cet imbécile qui s'est penduT

-Non.

—Je m'en doutais. C'était quelque fou échappé de Stéfansfeld ', ou d'ailleurs. Ma foi, il a biea fait de se pendre; quand on n'est boa à rien, c'est ce qu'il y a de plus simple. ■

' Maison d'alLêaés.

FIN DE L'INVENTEUIl.

[ZAH.J

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