‹ Contes et romans populairesChapitre 8 sur 57 · DE L'ONCLE CHRISTIAN · texte numérisé non relu

DE L'ONCLE CHRISTIAN

A la mort de mon digne oncleChristian Hâas, bourgmestre de Laulerbach, j'étais déjà maître de chapelle du grand-duc Yén-Péter et j'avais quinze cents florms de fixe, ce qui ne m'empêchait pas, comme on dit, de tirer le diable par la queue.

L'oncle Christian, qui savait très-bien ma position, ne m'avait jamais envoyé un kreutzer; aussi ne pus-je m'empêcher de répandre des larmes en apprenant sa générosité posthume .-j'héritais de lui, hélas î... deux cent cinquante arpents de bonnes terres, des vignes, des vergers, un coin de forêt et sa grande maison de Lauterbach.

t Cher oncle, m'écriai-je avec attendrissement, c'est maintenant que je vois toute la profondeur de votre sagesse, et que je vous glorifie de m'avoir serré les cordons de voire bourse. L'argent que vous m'auriez envoyé, où serait-il?... Il serait au pouvoir des Philistins et des Moabiles, tandis que, par votre prudence, vous avez sauvé la patrie, comme Fabius Cunclalor. Honneur à vous, cher oncle Christian, honneur à vousl •

Ayant dit ces choses bien senties, et beaucoup d'autres non moins touchantes, je partis à cheval pour Lauterbach.

Chose bizarre !*le démon de Tavarice, avec lequel je n'avais jamais rien eu à démêler, faillit alors se rendre maître de mon âme :

t Kasper, me dit-il à Toreille, te voilà riche 1... Jusqu'à présent tu n'as poursuivi que

de vains fantômes. L'amour, les plaisirs et les arts ne sont que de la fumée. Il faut être bien fou pour s'attacher à la gloire. Il n'y a de solide que les terres, les maisons et les écus placés sur première hypothèque. Renonce à tes illusions!... Recule tés fossés, arrondis tes champs, entasse tes écus, et tu seras honoré, respecté; tu deviendras bourgmestre comme ton oncle, et les paysans, en te voyant passer, te tireront le chapeau d'une demi-lieue, disant : « Voilà monsieur Kasper Hâas

l'homme riche... le plus gros herr du pays! •

Ces idées allaient et venaient dans ma tête, comme les personnages d'une lanterne magique, et je leur trouvais un air grave, raisonnable, qui me séduisait.

C'était en plein juillet; l'alouette dévidait dans le ciel son ariette interminable, les moissons ondulaient dans la plaine, les tiëdes bouffées de la brise m'apportaient le cri voluptueux de la caille et de la perdrix dans les blés ; le feuillage miroitait au soleil, la Lauter murmurait à l'ombre des grands saules vermoulus, et je ne voyais , je n'entendais rien de tout cela : je voulais être bourgmestre , j'arrondissais mon ventre, je soufflais dans mes joues et je murmurais eu moi-même : « Voici monsieur Kasper Hâas qui passe... l'homme riche... le plus gros lierr du paysl Hue! Bletz... hue!... •

Et ma petite jument galopait.

J étais curieux d'essayer le tricorne et le

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grand gilet écarlate de maître Christian. 1

• S'ils me vont, me disaisge, à quoi bon en acheter d'autres? • ■

Vers quatre heures de l'après-midi, le petit | village de Laulerbach m'apparut au fond de la vallée, et ce n'est pas sans aUendnssement que j'arrêtai les yeux sur la grande et belle | maison de Christian Hâas, ma future rési- ; dence, le centre de mes exploitations et de mes j propriétés. J'enadmirailasituation pittoresque . sur la grande route poudreuse , l'immense toiture de bardeaux grisâtres, les hangars couvrant de leurs vastes ailes les charrettes, les charrues et les récoltes ; et, derrière, la bassecour, puis le petit jardin, le vçrger, les vignes à mi'Càte, les prairies dans le lointain. j

Je tressaillis d'aise à ce spectacle.

Et comme je descendais la grande rue du TÎllage, voilà que les vieilles femmes, le men- | loQ en casse-noisette, les enfants, la tête nue, I ébouriffée, les hommes, coiffés du gros bonnet , de loutre, la pipe à chaînette d'argent aux ! lèvres, voilà que toutes ces bonnes gens me contemplent et me saluent :

. BoQJour, monsieur Kasper ! bonjour, mousieur Hâas ! »

El toutes les petites fenêtres se garnissent de figures émerveillées. Je suis déjà chez moi : il me semble toujours avoir été propriétaire, notable de Lauterbach ; ma vie. de maître de chapelle n'est plus qu'un rêve, mon enthousiasme pour la musique, une folie de jeunessel — comme les écus vous modifient les idées d'un homme I

Cependant je fais halte devant la maison de M. le tabellion Becker. C'est lui qui détient mes titres de propriété et qui doit me les remettre. J'attache mou cheval à l'anneau de la porte, je saute sur le perron; elle vieux scribe, sa lê;e chauve découverte, sa maigre échine revêtue d'une longue robe de chambre verte H grands ramages, s'avance sur le seuil pour me recevoir.

• Monsieur Kasper H:ias, j'ai bien l'honneur de vous saluei-.

— Maître Becker, je suis votre serviteur.

— Donnez-vous la peine d'entrer, monsieur Hâas.

— Après vous , maître Becker, après vous. •

Nous traversons le vestibule, et je découvre, au fond d'une petite salle propre et bien aOrée, une table confortablement servie, et, près de la table, une jeune personne fraîche , gra* cieuse, les joues enluminées du vermillon de la pudeur.

' Monsieur Kasper Hâas t > dit le vénérable tabellion.

Je m'incline.

■ Ma fllle Lolhe ! > ajoute le brave homme.

Et tandis que je sens se réveiller en moi mes vieilles inclinations d'artiste, que j'admire le petit nez rose, les lèvres purpurines.

gr:mds yeux 1 taille légère , e Becker m'inv:

m'attendait, q qu'avant d'en était bon de si se rafialcliir toutes choses t j'acceptai de g

Nous prenoj la belle natur vieux papa, je gagner à Lauti

s Mademois cepter une aili

—Monsieur,

lie Lolhe, fa ilées, maître , disant qu'il il prévue, et sérieuses, il : la roule, de deaux, etc.; istesse et que

9 causons de xions sur le ibcllion peut

agrâced'ac-

i; avec plai-

Lothe baisse les yeux. Je remplis fon verre, elle y trempe ses lèvres roses. Le papa est joyeux, il cause de chasse, de pêche :

* Monsieur Hdas vu sans doute se mettre aux habitudes du pays; nous avons des garennes bien peuplées, des rivières abondantes en truites. On loue les chasses de l'administration forestière. Ou passe ses soirées a la brasserie. Monsieur l'inspecteur des eaux et forêts est un charmant jeune homme. Monsieur le juge de paix joue supérieurement au wisht, etc. •

J'écoute... Je trouve délicieuse celte vie calme et paisible. Mademoiselle Lolhe me parait fort bien, Elle cause peu, mais son sourire est si bon, si naïf, qu'elle doit être aimante!

Enfin arrive le café le kirsch-wafser

Mademoiselle Lothese retire et le vieux scribe passeinscnsiblementdela fantaisie aux affaires sérieuses. J! me parle des propriétés de mon oncle, et je prête une oreille attentive : pas de testament, pas un legs, pas d'hypothèque : toutesr. clair, net, régulier. «Heureux Kasper I me dis-je, heureux Kasper I »

Alors nous entrons dans le cabinet du tabellion pour la remise des litres. Cet air renfermé de bureau, ces grandes lignes de carions, ces dossiers, lout cela dissipe les vaines rêveries de la fantaisie amoureuse. Je m'assieds dans un grand fauteuil, et maître Becker, l'air pensif, chaussa ses lunettes de corne sur son long nezaquilin.

• Voici le titre de vos prairies de l'Eichmatt : vous avez là, monsieur Hàas, cent arpents de bonnes terres, les meilleures, les mieux irriguées de la commune; on y tait deux et même trois fauchées par an ; c'est un revenu de

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li ioil Mvenir pour coniolcr cl pinlonner... iP.-go 13.)

quatre mille francs. Voici le titre de votre vignoble de Sonnetbâl : trente-cinq arpenls de vigne; vous faites là, bon an mal an, deux cents hectolitres de petit vin, qui se vend sur place de douze à quinze francs l'hectolitre. Les bonnes années compensent les mauvaises.

Ceci, monsieur Hâas, est le titre de votre forêt du Romelstein : elle contient de cinquante à soixante hectares de bois taillis en plein rapport. Ceci vous représente vos biens de Hacmatt, ceci vos pâturages de Thiefenthâl. Voici le titre de propriété de la ferme de GrQnerwald, et voilà celui de votre maison de Lauterbach; cette maison, la plus grande du village, date du XVI* siècle.

—Diable ! maître fiecker, cela ne prouve pas en sa faveur.

—Au contraire, au contraire : Jean Burckart, comte de Barth, avait établi là sa résidence de chasse. Il est vrai que bien des générations s'y sont succédé depuis, mais on n'a pas négligé les réparations d'entretien ; elle est en parfait état de conservation. >

Je remerciai maître Becker de ses explications, et, ayant serré mes litres dans un volumineux portefeuille, que le digne homme voulut bien me prêter, je pris congé de lui, plus convaincu que jamais de ma nouvelle importance.

J'arrive en face de ma maison; j'introduis la clef dans la serrure, et, frappant du pied la première marche :

• Ceci est à moi! > m'écriai-je avec enthousiasme.

L'IIÉRITAGi: DE L'ONCLR CHRISTIAN'.

I/Iijrila|t de moD ondi! Chrislian ;Pn;r Cl.)

J'enirc dans la salle : • Ceci est à moil ■ J'ouvre les armoires, et, voyant le linge amoncelé jusqu'au plafond : a Ceci est à moi ! • Je monte au premier étaga et je répète toujours comme UD insensé : • Ceci est àmoil... ceci est à moil... Oui... oui... je suis propriétairel Toutes mes inquiétudes pour l'avenir, toutes mes appréhensions du lendemain sont dissipées; je figure dans le monde, non plus par mon faible mérite de convention, par un caprice de la mode, mais par la détention rtelle, effective, des biens que la foule con- Toite.

' 0 poètes!... à arlistesl... qu'êtes vous au^s de ce gros propriétaire qui possède tout, et dont les miettes de la t^le nourrissent TMre inspiration T Vous n'êtes que l'ornement

I de son banquet, la distraction de ses ennuis, la fauvette qui chante dans son buisson, la statue qui décore son jardin. Vous n'existe; ' que par lui et pour lui! Pourquoi vous envie- ■ rait-il les fumées de rorgueil,de la vanité, lui qui possède les seules réalités de ce monde? > En ce moment, si le pauvre maître de chapelle Nias m'était apparu, je l'aurais regardé par-dessus l'épaule ; je me serais demandé : I • Quel est cefouî... qu'a-t-il do commun avec

moi? • j J'ouvris une fenêtre, la nuit approchait, I le soleil couchant dorait mes vergers et mes 1 vignes à perte de vue. Au sommet de la côte, ! quelques pierres blanches indiquaient le cime* ! tière.

1 Je me retournai : une vaste salle gothique,

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le plafond orné de grosses moulures, s'offrit à mes regards; j*élais dans le pavillon de chasse du seigneur Burckart.

Une antique épinelle occupait Tintervalle de deux fenêtres, j'y passai les doigts avec distraction : les cordes détendues s'entre-choquèrent et nasillèrent de Taccent étrange, ironique, des vieilles femmes édentèes fredonnant des airs de leur jeunesse.

Au fond de la haute salle se trouvait l'alcôve en demi-voûte, avec ses grands rideaux rouges et son lit à baldaquin. Cette vue me rappela que j*avais couru six heures à cheval, et me déshabillant avec un sourire de satisfaction indicible : « C'est pourtant la première fois^ me dis-je, que je vais dormir dans mon propre lit. » Et m'étant couché, les yeux tendus sur la plaine imînense déjà noyée d'ombres, je sentis mes paupières s'appesantir voluplueusement. Pas une leuille ne murmurait ; au loin, les bruits du village s'éteignaient un à un, le soleil avait disparu; quelques reflets d'or indiquaient sa trace à l'iniini. Je m'endormis bientôt.

Or il était nuit et la lune brillait de tout son éclat, lorsque je m'éveillai sans cause apparente. Les vagues parfums de Tété arrivaient jusqu'à moi; la douce- odeur du foin nouvellement fauché imprégnait l'air. Je regardai tout surpris, puis je vouhis me lever pour fermer la fenêtre; mais, chose inconcevable, ma tête était parfaitement libre, tandis que mon corps dormait d'un sommeil de plomb. A mes efforts pour me lever, pas un muscle ne répondit; je sentais mes bras étendus près de moi, complètement inertes, mes jambes allongées, immobiles; ma tête s'agitait en vain!

En ce moment même, la respiration profonde, cadencée du corps, m'effraya; ma tête retomba sur l'oreiller, épuisée par ses élans : • Suis-je donc paralysé des membres? » me dis-je avec effroi.

Mes yeux se refermèrent. Je réfléchissais, dans l'épouvante, à ce singulier phénomène, et mes oreilles suivaient les pulsations anxieuses de mon cœur, le murmure précipité du sang sur lequel l'esprit n'avait aucun pouvoir.

t Comment... comment... repris-je au bout de quelques secondes, mon corps, mon propre corps refuse de m'obéirl... Kasper Hâas, le maître de tant de vignes et de gras pâturages, ne peut pas même remuer cette misérable motte de terre, qui cependant est bien à lui I... 0 Dieul... qu'est-ce que cela veut dire? »

Et comme je rêvais de la sorte, un faible bruit attira mon attention ; la porte de mon alcôve venait de s'ouvrir : un homme... un homme vêtu d'étoffes roides, semblables à du

feutre, comme les moines de la chapelle Saint- Gualber, à Mayence, le large feutre gris à plume de faucon relevé sur l'oreille, les mains enfoncées jusqu'aux coudes dans des gants de buflleterie, venait d'entrer dans la salle. Les bottes évasées de ce personnage remontaient jusqu'au-dessus des genoux; une lourde chaîne d'or, chargée de décorations, tombait sur sa poitrine. Son visage brun, osseux, aux yeux caves, avait une expression de tristesse poignante et des teintes verdâtres horribles.

Il traversa la salle d'un pas sec, comme le tictac d'une horloge, et, le poing sur la garde d'une immense rapière, frappant le parquet du talon, il s'écria : « Ceci esta moil... à moi... Hans Burckart... comte de Barth. »

On eût dit une vieille machine rouillée grinçant des mots cabalistiques. J'en avais la chair de poule.

•Mais au même instant la porte en face s'ouvrit, et le comte de Barth disparut dans la pièce voisine, où j'entendis son pas automatique descendre un escaher qui n'en finissait plus; le bruit de ses talons sur chaque marche allait en s'affaiblissant par la distance, comme s'il fût descendu dans les entrailles de la terre.

Et comme j'écoutais encore, n'entendant plus rien, voilà que tout à coup la vaste salle se peuple d'une société nombreuse, l'épinette retentit; on chante, on célèbre l'amour, le plaisir, le bon vin.

Je regarde, et je vois, sur le fond bleuâtre de la lune, des jeunes femmes inclinées nonchalamment autour de Tépinette, de précieux cavaliers, vêtus, comme au temps jadis, de colifichets sans nombre, de dentelles fabuleuses, assis, les jambes croisées, sur des tabourets à crépines d'or, se penchant, hochant la tête, se dandinant, faisant les jolis cœurs, le tout si gentiment, d'une façon si coquette, qu'on aurait dit une de ces vieilles estampes à l'eauforte de la très -gracieuse École de Lorraine au xvi" siècle.

Et les petits doigts secs d'une respectable douairière à nez de perroquet claquetaient sur les touches de l'épinette ; les éclats de rire aigus lançaient leurs fusées stridentes à droite, à gauche, et se terminaient par un bruit de crécelle détraquée, à vous faire hérisser les cheveux sur la nuque.

Tout ce monde de folie, de savoir-vi\Te quintessencié et d'élégance surannée exhalait là ses eaux de rose et de réséda tournées au vinaigre.

Je fis de nouveaux efforts vraiment surhumains pour me débarrasser de ce cauchemar... Impossible! mais au même instant une des jeunes élégantes s'écria :

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■ Messeigneurs, vous êtes ici chez vous... ce domaine... »

Elle n'eut pas le temps de finir... un silence de mort suivit ces paroles. — Je regardai... la fantasmagorie avait disparu I

Alors un son de trompe frappa mies oreilles. Des chevaux piaffaient au dehors, des chiens aboyaient, et la lune calme, méditative, regardait toujours au fond de mon alcôve.

La porte s'ouvrit comme par Teffet d*un coup de vent, et cinquante chasseurs, suivis de jeunes dames^ vieilles de deux siècles, à longues robes traînantes, défilèrent majestueusement d'une salle à l'autre. Quatre vilains passèrent aussi, soutenant de leurs robustes épaules un bi*ancard à feuilles de chêne, où gisait tout sanglant, Tœil terne et la défense écumeuse, un énorme sanglier.

l'entendis les fanfares redoubler au dehors, pois s'éteindre comme un soupir dans les bois... puis... rien!

Et comme je révais à cette vision étrange, regardant par hasard dans Tombre silencieuse, je vis avec stupeur la scène occupée par ime de ces vieilles familles protestantes d'autrefois, calmes, dignes «t solennelles dans leurs mœurs.

Là se trouvaient le patriarche à tête blanche, lisant la grande Bible; la vieille mère, haute et pâle, filant le chanvre du ménage, droite comme un fuseau, le collet monté jusqu'aux oreilles, la taille serrée de bandelettes de ratine noire; puis les enfants joufilus, Tœil rêveur, accoudés sur la table dans le plus profond silence, le vieux chien de berger attentif à la lecture, la vieille horloge dans son étui de noyer, comptant les secondes; et plus loin, dans Tombre, quelques figures déjeunes filles, quelques bruns visages déjeunes gens à feutre noir et camisole de bure, discutant sur Thistoire de Jacob et de Rachel, en forme de déclaration d^amour.

Et cette honnête famille semblait convaincue des vérités saintes ; le vieillard, de sa voix cassée, poursuivait Thistoire édifiante avec attendrissement :

a Ceci est votre terre promise.... la terre

• d'Abraham... d'Isaac et de Jacob... laquelle f je vous ai destinée depuis Torigine des

• siècles... afin que vous y croissiez et multi- € pliiez comme les étoiles du ciel... — Et nul

• ne pourra vous la ravir, car vous êtes mon ■ peuple bien-aimé... en qui j'ai mis ma con-

• fiance... »

La lune, voilée depuis quelques instants, venait de se découvrir; n'entendant plus rien, je tournai la tète , ses rayons calmes et froids éclairaient le vide de la salle : plus une figure,

plus une ombre... la lumière ruisselait sur le parquet, et, dans le lointain, quelques arbres découpaient leur feuillage sur la côte lumineuse.

Mais, subitement, les hautes murailles se tapissèrent de livres, l'antique épinette fit place au bureau de quelque savant, dont l'ample perruque m'apparut au-dessus d'un fauteuil à dossier de cuir roux. J'entendis la plume d'oie courir sur le papier. L'homme, perdudans les profondeurs de sa pensée, ne bougeait pas : ce silence m'accablait.

Mais jugez de ma stupeur lorsque, s'étant retourné, Térudit me fit face, et que je reconnus en lui le portrait du jurisconsulte Grégorius, consigné sous le n" 253 de la galerie de Darmstadt.

Grand Dieul comment ce personnage s'élaitil détaché de son cadre?

Voilà ce que je me demandais, quand d'une voix creuse il cria :

. Dominiumy ex jure Quirilio^ est juts utendi et abutendi qiuitenm naturalis ratio patitur.

A mesure que cette formule s'échappait de ses lèvres, sa figure pâlissait... pâlissait... Au dernier mot, elle n'existait plus!

Que vous dirai-je encore , mes chers amis ? Durant les heures suivantes je vrs vingt autres générations se succéder dans Tantique castel. de Hans Burckart : des chrétiens et des juifs, des nobles et des roturiers, des ignorants et des savants, des artistes et des êtres prosaïques... Et tous proclamaient leur légitime propriété, tous se croyaient maîtres souvei*ains et définitifs de la baraque ! — Hélas ! un soufile de la mort les mettait à la porte.

J'avais fini par m'habituer à cette étrange fantasmagorie. Chaque fois que l'un de ces braves gens s'écriait : « Ceci est à moi! » je me prenais à rire et je murmurais : « Attends, camarade, attends, tu vas t'évanouir comme les autres I >

Enfin j'étais las, quand au loin, bien loin, le coq chanta : le chant du coq annonce le jour; sa voix perçante réveille les êtres endormis.

Les feuilles s'agitèrent, un frisson parcourut mon corps; je sentis mes membres se détacher de ma couche, et, me relevant sur le coude, mes regards s'étendirent avec ravissement sui* la campagne silencieuse. Mais ce que je vis n'était guère propre à me réjouir.

En effet , le long du petit sentier qui mène au cimetière, montait toute la procession des fantômes que j'avais vus pendant la nuit. Elle s'avançait pas à pas vers la porte vermoulue de l'enceinte; cette marche silencieuse, sous les teintes vagues, indécises du crépuscule

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naissant , avait quelque chose d'épouvantable.

Et comme je restais là, plus mort que vif, la bouche béante, le front baigné de sueur froide, la tête du cortège sembla se fondre dans les vieux saules pleureurs.

Il ne restait plus qu'un petit nombre de spectres^ et je commençais à reprendre haleine, quand mon oncle Christian , qui se trouvait le dernier, me parut se retourner sous la vieille porte moussue et me faire siguc de venir! Une voix lointaine, ironique, me criait :

«•Kasper... Kasper... viens... cette terre est à nous I... »

Puis tout disparut.

Une bande de pourpre étendue à Thorizon annonçait le jour.

U est inutile de vous dire que je ne profitai pas de rinvitation de maître Christian Hâas. Il faudra qu'un autre personnage me fasse signe à plusieurs reprises de venir, pour me forcer de prendre ce chemin. Toutefois, je dois vous avouer que le souvenir de mon séjour au castel de Burckart a modifié singulièrement la bonne opinion que j'avais conçue de ma nouvelle importance; caria vision de cette nuit

singulière me parait signifier que si la terre, les vergers, les prairies ne passent pas, les propriétaires passent!... chose qui fait dresser les cheveux sur la tête, lorsqu'on y réfléchit sérieusement.

Aussi, loin de m'endormir dans les délices de Capoue, je me suis remis à la musique, et je compte faire jonex* l'année prochaine, sur le grand théâtre de Berlin, un opéra dont vous me donnerez des nouvelles.

* ïn définitive, la gloire, que les gens positif traitent de chimère, est encore la plus solide de toutes les propriétés; elle ne finit pas avec la vie, au contraire, la mort la confirme et lui donne un nouveau lustre !

Supposons, par exemple, qu*Homère revienne en ce monde : personne ne songerait certainement à lui contester le mérite d'avoir fait Ylliade^ et chacun de nous s'efforcerait de rendre i ce grand homn>e les honneurs qui lui sont dus. Mais si, par hasard, le plus riche propriétaire de ce temps-là venait réclamer les champs, les forêts, les pâturages qui faisaient son orgueil, il y a dix à i)arier contre un qu'il serait reçu comme un voleur, et qu'il périrait misérablement sous le bâton.

FIN DE L'HÉRITAGE DE L'ONCLE- CHRISTIAN

COMB

LE COMPAT D'OURS.

LE

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