‹ Contes et romans populairesChapitre 7 sur 57 · I.es na i · texte numérisé non relu

I.es na i

faîtes. A] I

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au miliei

lui-même i

un choc f coup de disparaît.

rible qu'avant sa défaite ; il secoue les portes de sa prison avec fureur, et de longs frémissements agitent le corps, e: les sanglots soulèvent la poitrine, et les larmes, trop longtemps contenues, débordent des yeux, abondantes et pressées comme une pluie d'orage.

Telle était Odile !

Enfla elle releva la tête, essuya ses joues baignées de larmes, et, s'étant accoudée au bras de son fauteuil, la joue dans la main, les yeux fi.\és sur un portrait suspendu au mur, elle reprit d'une voix lente et mélancolique :

• Quand jç descends dans le passé. Monsieur, quand je remonte jusqu'au premier de mes rêves, je vois ma mèro! — c'était une femme grande, pâle et silencieuse. Elle était jeune encore à l'époque dont je parle; elle avait trente ans à peine, etpourlaïuon lui en cilt au moins donné cinquante!— Des chevoux blancs voilaient sou front pensif. Ses joues amaigries, son profil sôvêre, ses lèvres toujoui-3 contractées par une pression douloureuse, donnaient à ses traits un de ces carac- ,

tères étranges , où viennent se réfléchir la douleur et l'orgueil. 11 n'y avait plus lien de la jeunesse dans cette vieille femme de trente ans, rien que sa taille droite et Hère, ses yeux brillants, et sa voix douce et pure comme un rêve de l'enfance. Elle se promenai! souvenl des heures entières dans celte même salle, k tête penchée ; et moi, je courais heureuse, oui, heureuse autour d'elle, ne sachant point, pauvre enfant I que ma mère était triste, ne comprenant pas ce qu'il y avait de profonde mélancolie sous ce front couvert de rides!... J'ignorais le passé, le présent pour moi, c'était la joie, et l'avenir... ohl l'avenir, c'étaient les jeux du lendemain! * Odile sourit avec amertume et reprit :

• Quelquefois il m'arrivàit, au milieu de mes courses bruyantes, de heurter la promenade silencieuse de ma mère. Elle s'arrêtait I aloi?, baissait les yeux, et, me voyant à ses I pieds, elle se penchait lentement, m'embrassait au front avec un vague sourire ; puis elle I se levait pour reprendre sa mai-che et sa trii- I tesse interrompues. Depuis, Monsieur, quand j j'ai voulu chercher dans mon âme le souvenir : des premières années, cette grande femme j pâle m'est apparue comme l'image de la dou- ! leur. La voilà, — fit-elle en m'indiquant delà I main un portrait suspendu au mur, — la voilà ' telle que l'avait faite, non point la maladie, r comme le croit mon père, mais ce terrible et ; fatal secret... Regarâezl r

Je me retournai, et mon regard tombant ; tout à coup sur le portrait que m'indiquait la jeune fille, je me sentis frémir.

Imaginez une tête longue, pâle, maigre,

empreinte de la froide rigidité de la mort, et

I par les orbites de cette tête, deux yeux noirs,

I fixes, ardents, d'une vitalité terrible, qui vous

regardent !

11 y eut un instant de silence.

I > Que cette femme a dû souffrir I me dïs-je, i et mon cœur se serra douloureusement. ! — J'ignore comment ma mère avait fait cette épouvantable découverte, reprit Odile, mais elle connaissait l'attraction mystérieuse de la Peste-Noire , les rendez-vous dans la chambre de Hugues... Tout enfin, tout! — Elle ne doutait pas de mon père. Oh non I seulement , elle mourait lentement , comme je meurs moi-même. •

Je pris mon front dana mes mains... je pleurais!

« Une nuit, poursuivit-elle, j'avais alors dix ans, ma mère, que son énergie seule soutenait encore, était à la dernière extrémité. C'était en hiver, je dormais, Tout à coup une main nerveuse et froide me saisit le poignet ;

HUGDES-LE-LOUP.

je regarde: en face de moi se trouvait une femme ; d'une main elle portait un flambeau, et de l'autre elle m'étreignait le bras. Sa robe était couverte de neige ; un tremblement convulfiif agitait tous ses membres, et ses yeux brillaient d'un feu sombre, à travers ses longs cheveux blancs déroulés sur son visage : c'était ma mère! « Odile, mon enfant, me ditelle, lève-toi, habille-toi; il faut que tu saches tout! » Je m'habillai, tremblante de peur. Alors, m'entraînant à la tour de Hugues, elle me montra la citerne ouverte. • Ton père va sortir de là, dit-elle en m'indiquant la tour , il va sortir avec la Louve. Ne tremble pas, il ne peut te voir. • Et en effet, mon père, chargé de son fardeau funèbre, sortit avec la vieille. Ma mère, me portant dans ses bras, les suivit. Elle me fit voir la scène de TAltenberg. ■ Regarde, enfant, criait-elle, il le faut, car moi... je Tais mourir. Ce secret, tu le garderas. Tu veilleras ton père, seule, toute seule, entendstu bien?... Il y va de l'honneur de ta famille ! » I — Et nous revînmes. — Quinze jours après. Monsieur, ma mère mourut, me léguant son œuvre à continuer, son exemple à suivre. Cet exemple, je l'ai suivi religieusement. Au prix de quels sacrifices I vous avez pu le voir : il m'a fallu désobéir à mon père, lui déchirer le cœur! — Me marier, c'était introduire l'étranger au milieu de nous , c'était trahir le secret de notre race. J'ai résisté! Tout le monde ignore au Nideck le somnambulisme du comte, et, sans la crise d'hier, qui a brisé mes forces et m'a empêchée de veiller mon père moi-même, je serais encore seule dépositaire du terrible secret!... Dieu en a décidé autrement, il a mis entre vos mains l'honneur de notre famille. Je pourrais exiger de vous, Monsieur, une promesse solennelle de ne jamais révéler ce que vous avez vu cette nuit. Ce serait mon droit... •

—Madame, m'écriai-je en me levant, je suis tout prêt...

—Non, Monsieur, dit-elle avec dignité, non, je ne vous ferai point cette injure. Les serments n'engagent pas les cœurs vils, et la probité suffit aux cœurs honnêtes. Ce secret, vous le garderez, j'en suis sûre, vous le garderez, parce que c'est votre devoir !... Mais j'attends de vous plus que cela. Monsieur, beaucoup plus, et voilà pourquoi je me suis crue obligée de tout vous dire. »

Elle se leva lentement, t Docteur Fritz, reprit-elle d'une voix qui me fit tressaillir, mes forces trahissent mon courage ; je ploie sous le fardeau. J'ai besoin d'un aide, d'un conseil, d'un ami ; voulezvous être cet ami y»

Je me levai tout ému.

a Madame, lui dis-je, j'accepte avec recon» naissance l'offre que vous me faites, et je no saurai* vous dire combien j'en suis fier, mais permettez-moi cependant d'y mettre une condition.

— Parlez, Monsieur.

—C'est que ce titre d'ami, je l'acceptera avec toutes les obligations qu'il m'impose*

— Q\ie voulez- vous dire?

— Un mystère plane sur votre famille, Madame; ce mystère, il faut le pénétrer à tout prix : il faut s'emparer de la Peste-Noire, savoir qui elle est , ce qu'elle veut, d'où elle vient!...

—Oh ! fit-elle en agitant la tête, c'est impossible!...

—Qui sait. Madame? la Providence avait peut-être des vues sur moi, en inspirant à Sperver l'idée de venir me prendre à Fribourg.

— Vous avez raison. Monsieur, répondit-elle gravement, la Providence ne fait rien d'inutile. Agissez comme votre cœur vous le conseillera. J'approuve tout d'avance! »

Je portai à mes lèvres la main qu'elle me tendait, et je sortis plein d'admiration pour cette jeune femme si frêle, et pourtant si forto contre la douleur.

Rien n'est beau comme le devoir noblement accompli!

Une heure après ma conversation avec OdilOj Sperver et moi nous sortions ventre à terre du Nideck.

Le piqueur, courbé sur le cou de son cheval| n'avait qu'un cri : a Hue!... »

Il allait si vite que son grand mecklembourg, la crinière flottante, la queue droite et les jarrets tendus, semblait immobile : il fendait littéralement l'air. Quant à mou petit ardeunais, je crois qu'il avait pris le mors aux dents. Lieverlé nous accompagnait, voltigeant à nos côtés comme une flèche. Le vertige nous emportait sur ses ailes !

Les tours du Nideck étaient loin, et Sperver avait pris l'avance, comme d'habitude, lorsque je m'écriai :

fit Halte, camarade! halte !... Avant de pour» suivre notre route, délibérons ! »

Il fit volte-face.

« Dis-moi seulement, Fritz, s'il faut tourner à droite ou à gauche.

—Non, approche, il est indispensable que

HUGUES-LE-LOUP

tu connaisses le but de notre voyage. En deux mots, il s'agit de prendre la vieille ! »

Un éclair de satisfaction illumina la figure longue et jaune du vieux braconnier, ses yeux êlincelèrent.

« Ah ! ah ! fit-il, je savais bien que nous serions forcés d'en venir là. »

Et, d'un mouvement d'épaule, il fit glisser sa carabine dans sa main.

Ce geste significatif me donna Téveil.

« Un instant, Sperver! il ne s'agit pas de tuer la Peste-Noire, mais de la prendre vivante.

—Vivante?

—Sans doute, et, pour t'épargner bien des remords, je dois te prévenir que la destinée de la vieille est liée à celle de ton maître. Ainsi, la balle qui la frapperait tuerait le comte du même coup. »

Sperver ouvrit la bouche, tout stupéfait.

« Est-ce bien vrai, Fritz?

— C'est positif. »

Il y eut un long silence; nos deux chevaux, Fox et Reppel, balançaient la tête Tun en face de l'autre , et se saluaient, grattant la neige du pied, comme pour se féliciter de l'expédition. Lieverlé bâillait d'impatience, allongeant et pliant sa longue échine maigre, comme une couleuvre, et Sperver restait immobile, la main sur sa carabine. Tout à coup il la fit repasser sur son dos et s'écria :

« Eh bien ! tâchons de la prendre vivante, cette Peste. Nous mettrons des gants, s'il le faut; mais ce n'est pas aussi facile que lu le penses, Fritz. »

Et la main étendue vers les montagnes qui se déroulaient en amphithéâtre autour de nous, il ajouta :

• Regarde : voici TAltenberg , le Birkenwald,le Schnéeberg, l'Oxenhorn, le Rhéethâl, le Behrenkopf, et, si nous montions un peu, tu verrais cinquante autres pics à perte de vue, jusque dans les plaines du Palatinat; il y a là-dedans des rochers, des ravins, des défilés, des torrents et des forêts, toujours des forêts : ici des sapins, plus loin des hêtres, plus loin des chênes. La vieille se promène au milieu de tout cela; elle a bon pied, bon œil, elle vous flaire d'une lieue. Allez donc la prendre.

—Si c'était facile, où serait le mérite ? Je ne t'aurais pas choisi tout exprès.

—C'est bel et bon, ce que tu me chantes là, Fritz!... Encore si nous tenions un bout de sa piste, je ne dis pas qu'avec du courage, de la patience...

— Owant à sa piste, ne t'en inquiète pas, je m'en charge.

—Toi?

— Moi-même.

—Tu te connais à trouver une piste?

—Et pourquoi pas?

—Ah ! Idu moment que tu ne doutes de 1 rien, que tu penses en savoir plus que moi, , c'est autre chose... marche en avant, je te suis. »

II était facile de voir le dépit du vieux chasseur, irrité de ce que j'osais toucher à ses connaissances spéciales. Aussi, riant dans ma barbe, je ne me fis pas répéter l'invitation, et je tournai brusquement à gauche, sûr de couper les traces de la vieille, qui, de la poterne, après s'être enfuie avec le comte , avait dû traverser la plaine pour regagner la montagne.

Sperver marchait derrière moi, sifBlant d'im air d'indifférence, et je l'entendais murmurer:

a Allez donc chercher en plaine les traces de la Louve!... un autre se serait imaginé qu'elle a dû suivre la lisière du bois, comme d'habitude. Mais il parait qu'elle se promène maintenant à droite et à gauche, les mains dans les poches, comme un bourgeois de Fhbourg. »

Je faisais la sourde oreille, quand tout à coup je l'entendis s'exclamer de surprise; puis me regardant d'un œil i)énétrant :

« Fritz, dit-il, tu en sais plus que tu n'en dis!

— Comment cela, Gédéon?

—Oui, cette piste que j'aurais cherchée huit jours, tu la trouves du premier coup; ça n'est pas naturel !

—Où la vois-tu donc?

—Ehl n*aie pas Tair de regarder à tes pieds I »

Et m'indiquant au loin une traînée blanche à peine perceptible :

« La voilà ! »

Aussitôt il prit le galop; je le suivis, et, deux minutes après, nous mettions pied à terre : c'était bien la trace de la Peste-Noire !

« Je serais curieux de savoir, s'écria Sperver en se croisant les bras, d'où diable cette trace peut venir.

— Que cela ne t'inquiète pas.

—Tu as raison, Fritz, ne fais pas attention à mes paroles; je parle quelquefois en Vair. Le principal est de savoir où la piste nous mènera. »

Et cette fois le piqueur mit le genou dans la neige.

J'étais tout oreilles; lui, tout attention.

c La trace est fraîche , dit-il à la première inspection, elle est de cette nuit! G*est étrange, Fritz, pendant la dernière attaque du comte, la vieille rôdait autour du Nideck. »

Puis, examinant avec plus de soin :

« Elle est de trois à quatre heures du matin*

^^omment le sais-tu?

—L'empreinte est nette, il y a du grésil tout autour. La nuit dernière, vers minuit, je suis sorti pour fermer les portes : il tombait du grésil, il n'y en a pas sur la trace; donc elle a été faite depuis.

— C'est juste, Sperver, mais elle peut avoir été faite beaucoup plus tard : à huit ou neuf heures^ par exemple.

— ^Non, regarde, elle est couverte de verglas. Il ne tombe de brouillard qu*au petit jour. La vieille est passée depuis le grésil, avant le verglas, de trois à quatre heures du matin. »

J'étais émerveillé de la perspicacité de Sperver.

Il se releva, frappant ses mains Tune contre Tautre, pour en détacher la neige, et, me regardant d'un air rêveur^ il ajouta, comme se parlant à lui-même :

t Mettons, au plus tard, cinq heures du matin. Il est bien midi, n'est-ce pas, Fritz?

— Midi moins un quart.

—Bon I la vieille a sept heures d'avance sur nous, n nous faudra suivre, pas à pas, tout le chemin qu'elle a fait. A cheval, nous pouvons la gagner d'une heure sur deux; et, supposé qu'elle marche toujours, à sept ou huit heures du soir, nous la tenons. En route, Fritz, en route! *

Nous repartîmes, suivant les traces. Elles nous guidaient droit vers la montagne.

Tout en galopant, Sperver me disait :

i Si le bonheur voulait que cette maudite Peste fût entrée dans un trou, quelque part, ou qu'elle se fût reposée une heure ou deux, nous pourrions la tenir avant la fin du jour.

— ^Espérons-le, Gédéon.

—Oh ! n'y compte pas, n'y compte pas. La vieille Louve est toujotirs en route^ elle est infatigable, elle balaye tous les chemins creux du Schwartz-Wald. Enfin, il ne faut pas se flatter de chimères. Si, par hasard^ elle s'est arrêtée, tant mieux, nous en serons plus contents ; et si elle a marché toujours^ eh bien I nous ne serons pas découragés I... Allons, un temps de galop, hop 1 hop I Fox! »

C'est une étrange situation que celle de l'hocune à la chasse de son semblable, car^ après tout, cette malheureuse était notre semblable ; elle était douée conune nous d'une âme immortelle, elle sentait, pensait, réfléchissait comme nous; il est vrai que des instincts pervers la rapprochaient sous quelques rapports de la louve^ et qu'un grand mystère planait sur sa destinée. La vie errante avait sans doute oblitéré chez elle le sens moral, et même efiacé

le caractère humain ; mais toujours est-il que rien, rien au monde, ne nous donnait le droit d'exercer sur elle le despotisme de l'homme sur la brute.

Et pourtant, une ardeur sauvage nous entraînait à sa poursuite; moi-même, je sentais bouillonner mon sang, j'étais déterminé à no reculer devant aucun moyen, pour m*emparer de cet être bizarre. La chasse au loup, au sanglier, ne m'aurait pas inspiré la même exaltation!

La neige volait derrière nous, et quelquefois des fragments de glace , enlevés par le fer comme à Temporte-pièce^ sifilaient à nos oreilles.

Sperver, tantôt le nez en l'air, sa grande moustache rousse au vent, tantôt son œil gris sur la piste, me rappelait ces fameux Baskirs, que j'avais vus traverser l'Allemagne dans mon enfance, et son grand cheval, maigre, sec, musculeux, la crinière développée, le corsage svelte comme un lévrier, complétait l'illusion.

Lieverlé, dans son enthousiasme, bondissait parfois à la hauteur de nos chevaux, et je ne pouvais m'empêcher de frémir, en songeant à sa rencontre avec la Peste : il était capable de la mettre en pièces avant qu'elle eût le temps de jeter un cri.

Du reste, la vieille nous donnait terriblement à courir. Sur chaque colline elle avait fait im crochet, à chaque monticule nous trouvions une fausse trace.

« Encore ici, criait Sperver, ce n'est rien, on voit de loin ; mais dans le bois, ce sera bien autre chose. C'est là qu'il faudra ouvrir l'œil ! .. . Vois-tu, la maudite bète, comme elle sait fausser la piste !... La voilà qui s'est amusée à balayer ses pas, et puis, sur cette hauteur exposée au vent, elle s'est glissée jusqu'au ruisseau, elle l'a suivi dans le cresson pour gagner le coin des bruyères. Sans ces deux pas-ci, elle nous dévoyait pour sûr! •

Nous venions d'atteindre la lisière d'un bois de sapins. La neige, dans ces sortes de forêts, ne dépasse jamais l'envergure des rameaux. C'était un passage difficile. Sperver mit pied à terre pour mieux y voir, et me fit placer à sa gauche, afin d'éviter mon ombre.

Il y avait là de grandes places couvertes de feuilles mortes, et de ces brindilles flexibles de sapin , qui ne prennent pas l'empreinte. Aussi n'était-ce que dans les espaces libres, où la neige était tombée, que Sperver retrouvait le fil de la trace.

Il nous fallut une heure pour sortir de ce bouquet d'arbres. Le vieux braconnier s'en rongeait la moustache, et son grand nez for-

HUGUES-LE-LOUP

mait un demi-cercle. Quand je voulais seulement dire un mot, il m'interrompait brusquement et 8 écriait :

« Ne parle pas, ça me trouble ! t

Enfin nous redescendîmes dans un vallon à gauche, et Gédéon, m'indiquant les pas de la Louve, au versant des bruyères :

a Ceci, vieux, dit-il, n'est pas une fausse sortie, nous pouvons la suivre en toute confiance.

— Pourquoi?

—Parce qile la Peste a Thabitude, dans toutes ses contre-marches, défaire trois pas de côté, puis de revenir sur ses brisées, d'en faire cinq ou six de l'autre, et de sauter brusquement dans une éclaircie. Mais, quand elle se croit bien couverte, elle débusque sans s'inquiéter des feintes. Tiens, que t*ai-je dit?... Elle bourre maintenant sous les broussailles comme un sanglier, il ne sera pas difficile de suivre sa voie. C'est égal, metlons-la toujours entre nous, et allumons une pipe. »

Nous fîmes halte, et le brave homme, dont la figure commençait à s'animer, me regardant avec enthousiasme, s'écria :

« Fritz , ceci peut être un des plus beaux jours de ma vie! Si nous prenons la vieille, je veux la ficeler comme un paquet de guenilles sur la croupe de Fox. Une seulechosem'ennuie.

—Quoi?

—C'est d'avoir oublié ma trompe. • J'aurais voulu sonner la rentrée en approchant du Nideck. Ha! haï haï »

Il alluma son tronçon de pipe , et nous repartîmes.

Les traces de la Louve gagnaient alors le haut des bois sur une pente tellement roide, qu'il nous fallut plusieurs fois mettre pied à terre et conduire- nos chevaux parla bride.

« La voilà qui tourne à droite, me dit Sperver ; de ce côté les montagnes sont à pic, l'un de nous sera peut-être forcé de tenir les chevaux en main, tandis que l'autre grimpera pour rabattre. C'est le diable, on dirait que le

jour baisse! »

Le paysage prenait alors une ampleur grandiose ; d'énormes roches grises, chargées de glaçons, élevaient de loin en loin leurs pointes anguleuses, comme des écueils au-dessus d'un océan de neige.

Rien de mélancolique comme le spectacle de rhiver dans les hautes montagnes : les crêtes, les ravins, les arbres dépouillés, les bruyères scintillantes de givre, ont un caractère d'abandon et de tristesse indicible. Et le silence,

si profond que vous entendez une feuille

glisser sur la neige durcie , une brindille se détacher de l'arbre , — le silence vous pèse,

il vous donne Tidée incoïnmensurable du néant!...

Que l'homme est peu de chose 1 deux hivers consécutifs, et la vie est balayée de la terre.

Par Instants l'un de nous éprouvait le besoin d'élever la voix, c'était une parole insignifiante :

« Ah! nous arriverons !.... Quel froid de loup!.... »

Ou bien :

« Hé I Lieverlé, tu baisses l'oreille. •

Tout cela pour s'entendre soi-même, pour se dire :

« Ohl je me porte' bien... hum! hnml •

Malheureusement, Fox et Rappel commençaient à se fatiguer ; ils enfonçaient jusqu'au poitrail et ne hennissaient plus comme au départ.

Et puis les défilés inextricables du Schwartz- Wald se prolongent indéfiniment. La vieille aimait ces solitudes : ici elle avait fait le tour d'une hutte de charbonnier abandonnée, plus loin elle avait arraché des racines qui croissent sur les roches moussues, ailleurs elle s'était assise au pied d'un arbre, et cela récemment, il y avait tout au plus deux heures, car les traces étaient fraîches ; aussi notre espoir et notre ardeur s'en redoublaient. Mais le jour baissait à vue d'œil I

Chose étrange, depuis notre départ du Nideck, nous n'avions rencontré ni bûdierons, ni charbonniers, ni ségares. Dans cette saison, la solitude du Schwartz-Wald est aussi profonde que celle des steppes de l'Amérique du Nord.

A cinq heures, la nuit était venue; Sperver fit halte et me dit :

t Mon pauvre Fritz, nous sonunes partis deux heures trop tard. La Louve a trop d'avance sur nous I Avant dix minutes, il va faire noir sous les arbres comme dans un four. Ce qu'il y a de plus simple, c'est de gagner la Roche-Creuse, à vingt minutes d'ici, d'allumer un bon feu, de manger nos provisions et de vider notre peau de bouc. Dès que la lune se lèvera, nous reprendrons la piste, et si la vieille n'est pas le diable en personne, il y a dix à parier contre un, que nous la trouverons morte de froid au pied d'un arbre; car il est impossible qu'une créature humaine puisse supporter de telles fatigues , par un temps comme celui-ci ; Sébalt lui-même , qui est le pi'emier marcheur du Schwartz-Wald, n'y résisterait pas!... Voyons, Fritz, qu'en penses-tu ?

—Je pense qu'il faudrait être fou pour agir autrement ; et d'abord je ne me a^na plus ^ faim.

HUGDES-LE-LOUP.

—Eh bien donc, en route! »

n prit les devants et s'engagea dans une gorge étroite, entre deux lignes de rochers à pic. Les sapius croisaient leurs branches audessus de nos têtes. Sous nos pieds coulait un torrent presque à sec ; et, de loin en loin, quelque rayon égaré dans ces profondeurs faisait miroiter le flot terne comme du plomb.

L^obscurité devint telle que je dus abandonner la bride de Heppel. Les pas de nos chevaux sur les cailloux glissants avaient des retentissements bizarres, comme des éclats de rire de Macaques. Les échos des rochers répétaient coup sur coup, et, dans le lointain, un point bleu semblait grandir à notre approche : — c'était Tissue de la gorge.

« Fritz, me dit Sperver, nous sommes ici

dans le lit du torrent de la Tunkelbacl^. C'est

le défilé le plus sauvage de tout le Sdhwartz-

Wald; il se termine par une sorte de cul-de-

sac, qu'on appelle la Marmite du Grand

Gueuiard. Au printemps, à Tépoque de la fonte

des neiges, la Tunkeibach vomit là-dedans

toutes ses entrailles, d'une hauteur de deux

cents pieds. C'est im tapage épouvantable. Les

eaux jailhssent et retombent en pluie jusque

sur les montagnes environnantes. Parfois

même elles emplissent la grande caverne de la

Roche-Creuse-, mais à cette heure elle doit être

sèche comme une poire à poudre, et nous

pourrons y faire un bon feu. •

Tout en écoutant Gédéon, je considérais ce sombre défilé, et je me disais que Tinstinct des fauves, cherchant de tels repaires, loin du ciel, loin de tout ce qui égayé Tàme, que cet instinct tient du remords. En efi^et, les êtres qui vivent en plein soleil : la chèvre debout sur son rocher pointu, le cheval emporté dans la plaine, le chien qui s'ébat près de son maître, l'oiseau qui se baigne en pleine lumière, tous respirent la joie, le bonheur; ils saluent le jour de leurs danses et de leurs cris d'enthousiasme. Et le chevreuil qui brame à Tombée des grands arbres, dans ses paquis verdoyants, a quelque chose de poétique comme l'asile qu'il préfère ; le sanglier, quelque chose de brusque, de bourru, comme les halliers impénétrables où il s'enfonce; l'aigle, de fier, d'altier comme ses rochers à pic ; le lion, de majestueux comme les voûtes grandioses de sa caverne ; mais le loup, le renard, la fouine, recherchent les ténèbres, la peur les accompagne ; cela ressemble au remords 1

Je révais encore à ces choses, et je sentais déjà l'air vif me frapper au visage, — car nous approchions de Tissue de la gorge, — quand tout à coup un reflet rougeâtre passa sur la roche à cent pieds au-dessus de nous , em*

pourprant le vert sombre des sapins, et faisant scintiller les guirlandes de givre.

« Ha ! fit Sperver d'une voix étouffée, nous tenons la vieille I »

Mon cœur bondit ; nous étions pressés Tun

contre l'autre.

Le chien grondait sourdement,

« Est-ce qu'elle ne peut pas s'échapper? demandai-je tout bas.

—Non, elle est prise comme un rat dans une ratière, la Marmiu du Grand Gueulard n'a pas d'autre issue que celle-ci, et, tout autour, les rochers ont deux cents pieds de haut. Ha! Ha! je te tiens, vieille scélérate! »

Il mit pied à terre dans Veau glacée, me donnant la bride de son cheval à tenir. Un tremblement me saisit. J'entendis dans le silence le tic-tac rapide d'une carabine qu'on arme» Ce petit bruit strident me passa par tous les nerfs.

« Sperver, que vas-tu faire?

—Ne crains rien, c'est pour Teffrayer.

—A la bonne heure I mais, pas de sang! rappelle-toi ce que je t'ai dit : « La balle qui frapperait la Peste tuerait également le comte! •

— Sois tranquille. »

Il s'éloigna sans m'écouter davantage. J'entendis le clapotement de ses pieds dans Teau, puis je vis sa haute taille debout à l'issue de la gorge, noire sur le fond bleuâtre. Il resta bien cinq minutes immobile. Moi, penché, attentif, je regardais, m'approchant tout doucement. Comme il se retournait, je n'étais plus qu'à trois pas.

t Chut I fit-il d'un air mystérieux. Regarde! »

Au fond de Tansei taillée à pic comme une carrière dans la montagne, je vis un beau feu dérouler ses spirales d'or à la voûte d'une caverne, et devant le feu un homme accroupi, qu'à son costume je reconnus pour le baron de Zimmer-Blouderic.

Il était immobile, le front dans les mains. Derrière lui, une forme noire gisait étendue sur le sol, et, plus loin, son cheval à demi perdu dans l'ombre nous regardait Toeil fixe, l'oreille droite, les naseaux tout grands ouverts.

Je restai stupéfait !

Comment le baron de Zimmer se trouvait-il à cette heure dans cette solitude?... Qu'y venait-il faire?... S'élait-il égaré?...

Les suppositions les plus contradictoires se heurtaient dans mon esprit, et je ne savais à laquelle m'arrêter, quand le cheval du baron se prit à hennir.

A ce bruit, son maître releva la tête.

HUGDES-LE-LOUP.

• Ou'as-tn donc, Donner? • dit-il.

Puis, d son tour, il regarda dans notre direciion, les yeux ëcarquUlés.

Cette tête pâle aux arêtes saillanles , aux lèvres minces, aux grands sourcils Hoirs contractés, et creusant au milieu du front une longue ride perpendiculaire, m'aurait frappé d'admiration dans toute autre circonstance ; mais alors un sentiment d'appréhension indélinissable s'était emparé de mon âme, etj'étais plein d'inquiétude.

Tout à coup le jeune homme s'écria :

■ Qui Ta lâT

— Moi, Monseigneur, répondit aussitôt Gëdéon en s'avançant vers lui, moi, Sperver, le pigueur du comte de Nideckl... *

Un éclair traversa le regard du baron, niEds

pas un muscle de sa figure ne tressaillit. H se leva, ramenant d'un geste sa pelisse sur ses épaules. J'attirai les chevaux et le chien, qui se mit subitement A hurler d'une façon lamentable.

Oui n'est sujet à des craintes supersli' tieuses? Aux plaintes de Lieverlé, j'eus peur, un frisson glacial me parcourut tout le corps.

Sperver et le baron se trouvaient ft cinquante pas l'on de l'autre : le premier, immobile au miUeu de l'anse, la carabine sur l'é* paule; le second, debout sur la plate-forme extérieure de la caverne, la tête haute, l'œil fier et nous dominant du regard.

> Que voulez-vous î dit le jeune homme d'un accent agressif.

!UT.l'ES-Lr:-LOUP.

Cr h sVlail pitié dons une seconde. [Page U). )

— Nous cherchons une femme, répondit le tieux braconnier, une femme qui vient tous les ans rôder autour du Nideck, et nous avons l'ordre de l'arrêter I

— A-t-elle volé?

—Non.

— A-t-elletué?

— Non, Monseigneur.

—Alors que lui voulez-vous? De quel droit la poursuivez* vous ? •

Sperver se redressa et fixant ses yeux gris SOI le baron :

• Et vous, de quel droit l'avez-vous prise î St-il avec un sourire bizarre, car elle est là.... je la voifi an fond de la caverne. De quel droit meUes-Tous la main daus nos afTaires?... Ne laTea-vous pas que nous sommes ici sur les

terjes du Nideck, et que nous avons droit do haute et basse justice ? ■

Le jeune homme pâlit, et d'un ton rude :

• Je n'ai pas de comptes à voua rendre,dit-il.

— Prenez garde, reprit Sperver, je viens avec des paroles de paix, de conciliation. J'agis au nom du seigneur Yéri-Hans, je suis dans mon droit, et vous me répondez mal.

— Votre droit?... fil le jeune homme avec un sourire amer. Ne parlez pas de votre droit, vous me forceriez à vous dire le mienl...

— Eh bien, dites-le I s'écria le vieux braconnier, dont le grand nez se courbait de colère.

— Non, répondit le baron, je ne vous dirai ■ rien, et vous nentrerez pas!

— C'est ce que nous allons voirl » lit Sperver en avauciint vers la caverne.

HUGUES-LE-LOUP

« Monsieur, tout ceci me confoudl... Voici ma mère... depuis vingt-six ans je croyais la connaître... et voilà que tout un monde de mystères et d'horreur s*ouvre devant mes veux!... Vous êtes médecin... avez-vous jamais rien vu d'aussi épouvantable?

—Monseigneur, lui répondis-je, le comte de Nideck e^t atteint d'une maladie qui ofifre un singulier caractère de ressemblance avec celle de madame votre mère. Si vous avez assez de confiance en moi pour me communiquer les faits dont vous avez dû être témoin, je vous confierai volontiers ceux qui sont à ma connaissance, car cet échange pourrait peutélre m'oflfrir un moyen de sauver mon malade.

—Volontiers, Monsieur, » fit-il.

Et sans autre transition il me raconta que la baronne de Blouderic, appartenant à Tune des plus grandes familles de la Saxe, faisait chaque année, vers Tautomne, un voyage en Italie, accompagnée d'un vieux serviteur qui possédait seul toute sa confiance ; que cet homme, étant sur le point de mourir, avait désiré voir en particulier le fils de son ancien maître, et qu'à celte heure suprême, tourmenté sans doute par quelques remords, il avait dit au jeune homme que le voyage de sa mère en Italie n'était qu'un prétexte pour se livrer à des excursions dans le Schwartz-Wald, dont lui-même ne connaissait pas le but , mais qui devaient avoir quelque chose d'épouvantable, car la baronne en revenait exténuée, déguenillée, presque mourante, et qu'il lui fallait plusieurs semaines de repos pour se remettre des fatigues horribles de ces quelques jours. Voilà ce que le vieux domestique avait raconté simplement au jeune baron, croyant accomplir en cela son devoir.

Le fils, voulant à tout prix savoir à quoi s'en tenir, avait vérifié l'année même ce fait incompréhensible en suivant sa mère d'abord jusqu'à Baden. Il l'avait vue ensuite s'enfoncer dans les gorges du Schwartz-Wald et l'avait suivie pour ainsi dire pas à pas. Ces traces que Sébait avait remarquées dans la montagne, c'étaient les siennes.

Quand le baron m'eut fait cette confidence, je ne crus pas devoir lui cacher l'influence bizarre que l'apparition de la vieille exerçait sur l'état de santé du comte, ni les autres cu*constances de ce drame.

Nous demeurâmes tous deux confondus de la coïncidence de ces faits, de l'attraction mystérieuse que ces êtres exerçaient Tun sur l'autre sans se connaître, de l'action tragique iju'ils représentaient à leur insu, de la connaissance que la vieille avait du château, de ses J

issues les plus secrètes, sans l'avoir jamais vu précédemment. H** -ostume qu'elle avait découvert pour Celle représentation, et qui ne pouvait avoir été pris qu'au fond de quelque retraite mystérieuse, que la lucidité magnétique seule lui avait révélée. Enfin, nous demeurâmes d'accord que tout est épouvantement dans notre existence, et que le mystère de la mort est peut-être le moindre des secrels que Dieu se réserve, quoiqu'il nous paraisse le plus important.

Cependant la nuit commençait à pâlir. Au loin, bien loin, une chouette sonnait la retraite des ténèbres, de cette voix étrange qui semble sortir d'un goulot de bouteille. Bientôt se fit entendre un hennissement dans les profondeurs du défilé ; puis, aux premières lueurs du jour, nous vîmes apparaître un traîneau conduit par le domestique du baron. U était couvert de paille et de literies. On y chargea la vieille.

Moi, je remontai sur mon cheval, qui ne paraissait pas fâché de se dégourdir les jambes, étant resté la moitié de la nuit les pieds sur la glace. J'accompagnai le traîneau jusqu'à la sortie du défilé, et nous étant salués gravement, comme cela se pratique entre seigneurs et bourgeois, ils prirent à gauche vers Hirschland, et moi je me dirigeai vers les tours du Nideck.

A neuf heures, j'étais en présence de mademoiselle Odile et je l'instruisais des événements qui venaient de s'accomplir.

M'étant rendu ensuite près du comte, je le trouvai dans un état fort satisfaisant. Il éprouvait une grande faiblesse, bien naturelle après les crises terribles qu'il venait de traverser; mais il avait repris possession de lui-même et la fièvre avait complètement disparu depuis la veille au soir.

Tout marchait vers une guérison prochaine.

Quelques jours plus tard, voyant le vieux seigneur en pleine convalescence, je voulus retourner à Fribourg, mais il me pria si instamment de fixer mon séjour au Nideck et me fit des conditions tellement honnêtes à tous égards, qu'il me fut impossible de me refuser à son désir.

Je me souviendrai longtemps de la première chasse au sangUer que j'eus l'honneur de faire avec le comte, et surtout de la magnifique rentrée aux flambeaux, après avoir battu les neiges du Schwartz-Wald douze heures de suite sans quitter i'étrier.

Je venais de souper et je montais à la tour de Hugues brisé de fatigue, quand passant devant la chambre de Sperver, dont la porte se trouvait entr'ouverte, des cris joyesux frappé-

HUGUES-LE-LOUP

rent mes oreilles. Je m'arrêtai, et le plus agréable spectacle s'offrit à mes. regards : autour de la table en ehêne massif, se piessaient vingt figures épanouies. Deux lampes de fer, suspendues à la voûte, éclairaient toutes ces faces larges, carrées, bien portantes.

Les verres s entre-choquaient !...

Là se trouvait Sperv«r avec son front osseux, ses moustaches humides, ses yeux étincelants et sa chevelure grise ébouriffée ; il avait à sa droite Marie Lagoutte, à sa gauche Knapwurst; une teinte rose colorait ses joues brunies au grand air, il levait l'antique hanap d*argent ciselé, noirci par les siècles, et sur sa poitrine brillait la plaque du baudrier, car, selon son habitude, il portaitle costume de chasse.

C'était une belle figure simple et joyeuse.

Les joues de Marie Lagoutte avaient de petites flammes rouges, et son grand bonnet de tulle semblait prendre la volée ; elle riait, tantôt avec Tun, tantôt avec l'autre.

Quant à Knapwurst, accroupi dans son fauteuil, la tête à la hauteur du coude de Sperver, vous eussiez dit une gourde énorme. Puis venait Tobie Offenloch, comme barbouillé de lie de vin, tant il était rouge , sa perruque au bâton de sa chaise, sa jambe de bois en affût sous la table. Et, plus loin, la longue figure mélancolique de Sébalt, qui riait tout bas en regardant au fond de son verre.

Il y avait aussi les gens de service, les domestiques et les servantes ; enfin tout ce petit monde qui vit et prospère autour des grandes familles, comme la mousse, le lierre et le volubilis au pied du chêne.

Les yeux étaient voilés de douces larmes : la vigne du Seigneur pleurait d'attendrissement I

Sur la table, un énorme jambon, à cercles pourpres concentriques, attirait d'abord les regards. Puis venaient les longues bouteilles de vin du Rhin, éparses au milieu des plats fleuronnés, des pipes d'Ulm à chaînette d argent et des grands couteaux à lame luisante.

Li lumière de la lampe répandait sur tout cela sa belle teinte couleur d'ambre, et laissait clans l'ombre les vieilles murailles grises, où se roulaient en cercles d'or les trompes, les cors et les cornets de chasse du piqueur.

Rien de plus original que ce tableau.

La voiUe chantait.

Sperver, comme je l'ai dit, levait le hanap ; il cnlonnait l'air du burgrave Hatto-le-Noir :

Je suis le roi de ces montagnes!

tandis que la rosée vermeille de l'affenthâl tionibîotait ta chaque ])oil de ses moustaches. A non aspect, il s'interrompit, et me tendant la main ;

' « Fritz, dit-il, tu nous manquais. Il y a longtemps que je ne me suis senti aussi heureux que ce soir. Sois le bienvenu! »

Comme je le regardais avec étonnement, car depuis la mort de Lieverlé je ne me rappelais pas l'avoir vu sourire, il ajouta d'un air grave :

t Nous célébrons le rétablissement de monseigneur, et Knapwurst nous raconte des histoires I »

Tout le monde s'était retourné.

Les plus joyeuses acclamationsme saluèrent.

Je fus entraîné par Sébalt, installé près de Marie Lagoutte, et mis en possession d'un grand verre de Bohême, avant d'être revenu de mon ébahissement.

La vieille salle bourdonnait d'éclats de rire, et Sperver, m'entourant le cou de son bras gauche , la coupe haute , la figure sévère comme tout brave cœur qui a un peu trop bu, s'écriait :

t Voilà mon fils!... Lui et moi... moi et lui... jusqu'à la mort!... A la santé du doo teur Fritz I... »

Knapwurst, debout sur la traverse de son fauteuil, comme une rave fendue en deux, se penchait vers moi et me tendait son verre. Marie Lagoutte faisait voler les grandes ailes de son bavolet, et Sébalt, droit devant sa chaise, grand et maigre comme l'ombre du Wildjaëger debout dans les hautes bruyères, répétait : « A la santé du docteur Fritz! » pendant que des flocons de mousse ruisselaient de sa coupe, et s'éparpillaient sur les dalles.

Il y eut un moment de silence. Tout le monde buvait, puis un seul choc : tous les verres touchaient la table à la fois.

t Bravo! » s'écria Sperver.

Puis se tournant vers moi :

« Fritz, dit-il, nous avons déjà porté la santé du comte et celle de mademoiselle Odile. Tu vas en faire autant ! •

Il me fallut par deux fois vider le hanap, sous les yeux de la salle attentive. Alors, je devins grave à mon tour, et je trouvai tous les objets lumineux; les figures sortaient de l'ombre pour me regarder de plus près : il y en avait de jeunes et de vieilles, de belles et de laides ; mais toutes me parurent bonnes, bienveillantes et tendres. Les plus jeunes pourtant, mes yeux les attiraient du bout de la salle, et nous échangions ensemble de longs regards pleins de sympathie.

Sperver fredonnait et naît toujours. Tout à coup, posant la main sur la bosse du nain :

a Silence ! dit-il, voici Knapvmrst, notre archiviste, qui va parler!... Cette bosse, voyezvous, c'est Técho de Fantique manoir du l Nideck ! »

HUGUES-LE-LOUP

Le petit bossu, bien loin de se fâcher d'un tel compliment, regarda le piqueur avec attendrissement et dit :

€ Et toi, Sperver, tu es un de ces vieux réitère dont je vous ai raconté Thistoire !... Oui, tu as le bras, la moustache et le cœur d'un vieux reiter I Si cette fenêtre s'ouvrait et que Tun d'eux, allongeant le bras du milieu des ombres, te tendit la main, que dirais-tu?

—Je lui serrerais la main et je lui dirais : t Camarade, viens t'asseoir avec nous. Le vin est aussi bon et les filles aussi jolies que du temps de Hugues- Regarde ! »

Et Sperver montrait la brillante jeunesse qui riait autour de la table.

Elles étaient bien jolies, les filles du Nideck : les unes rougissaient de joie, d'autres levaient lentement, leurs cils blonds voilant un regard d'azur, et je m'étonnais de n'avoir pas encore remarqué ces roses blanches, épanouies sur les tourelles du vieux manoir,

« Silence !... s'écria Sperver pour la seconde fois. Notre ami Knapwurst va nous répéter la légende qu'il nous racontait tout à l'heure.

—Pourquoi pas une autre? dit le bossu.

—Celle-là me plaît !

—J'en sais de plus belles.

—Knapwurst I fit le piqueur en levant le doigt d'un air grave, j'ai des raisons pour entendre la même ; fais-la courte si tu veux. Elle dit bien des choses. Et toi, Fritz, écoute ! »

Le nain, à moitié gris, posa ses deux coudes sur la table, et les joues relevées sur les poings, les yeux à fleur de tête, il s'écria d'une voix perçante :

• Eh bien donc ! Bernard Hertzog rapporte que le burgrave Hugues, surnommé le Loup, étant devenu vieux, se couvrit du chaperon : c'était un bonnet de mailles, qui emboîtait tout le baume quand le chevalier combattait. Quand il voulait prendre l'air, il ôtait son casque, et se couvrait du bonnet. Alors les lambrequins retombaient sur ses épaules. ■ Jusqu'à quatre-vingt-deux ans, Hugues n'avait pas quitté son armure, mais, à cet âge, il respirait avec peine.

« Il fit venir Otto de Burlach, son chapelain, Hugues, son fils aîné, son second fils Barthold, et sa fille, Berthe-la-Rornse, femme d'un chef saxon nommé Blouderic^ et leur dit : — « Votre mère la Louve m'a prêté sa

griffe... son sang s'est mêlé au mien Il

va renaître par vous de siècle en siècle, et pleurer dans les neiges du Schwartz-Wald I I«e8 uns diront : c'est la bise qui pleure I Les

« autres : c'est la chouette !... Mais ce sera « votre sang, le mien, le sang de la Louve, qui « m'a fait étrangler Edwige, ma première t femme devant Dieu et la sainte Église... « Oui... elle est morte par mes mains... Que la « Louve soit maudite I car il est écrit : « Je

« POURSUIVRAI LE CRIME DU PÈRE DANS SES « EESCENDANTS, JUSQU'a CE QUE JUSTICE SOIT « FAITE I » —

« Et le vieux Hugues mourut.

« Or, depuis ce temps-là, la bise pleure, « la chouette crie, et les voyageura errant la « nuit ne savent pas que c'est le sang de la • Louve qui pleure... lequel renaît, dit Hert- « zog, et renaîtra de siècle en siècle, jusqu'au t jour où la première femme de Hugues, Ed- « wige-la-Blonde, apparaîtra sous la forme « d'un ange au Nideck, pour consoler et part donner !... »

Sperver, se levant alors, détacha l'une des lampes de la torchère, et demanda les clefs de la bibliothèque à Knapwurst stupéfait.

Il me fit signe de le suivre.

Nous traversâmes rapidement la grande galerie sombre, puis la salle d'armes, et bientôt la salle des archives apparut au bout de l'immense corridor.

Tous les bruits avaient cessé, on eût dit un château désert.

Parfois je tournais la tête, et je voyais alors nos deux ombres, se prolongeant à l'infini, glisser comme des fantômes sur les hautes tentures, et se tordre en contorsions bizarres.

J'étais ému, j'avais peur I

Sperver ouvrit brusquement la vieille porte de chêne, et, la torche haute, les cheveux ébouriffés, la face pâle, il entra le premier. Arrivé devant le portrait d'Edwige, dont la ressemblance avec la jeune comtesse m'avait frappé lors de notre première visite à la bibliothèque, il s'arrêta et me dit d'un air solennel :

• Voici celle qui doit revenir pour consoler et pardonner I... Eh bien ! elle est revenue !... Dans ce moment, elle est en bas, près du vieux. Regarde, Fritz, la reconnais-tu?... c'est Odile!... »

Puis, se tournant vers le portrait de la seconde femme de Hugues :

t Quant à celle-là, reprit-il, c'est Huldinela-Louve. Pendant mille ans, elle a pleuré dans les gorges du Schwartz-Wald, et c'est elle qui est cause de la mort de mon pauvre Lieverlé ; mais désormais les comtes du Nideck peuvent dormir tranquilles, car justice est faite^ et le bon ange de la famille est d$ retour ! •

FIN DE HUGUES-LE-LOUP

L'HÉRITAGE DE L'ONGLE CHRISTIAN

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