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LA SOIREE

11 est nécessaire d'expliquer au lecteur conunenl miss Aima Lawrence se trouvait à San-Francisco.

Le père de miss Anna, riche néyociaiil établi à Mexico, entretenait un immense commerce dans toutes les principales villes des États de l'Union. La multiplicité et l'étendue de ses affaires le contraignaient à mener, bien malgré lui, une vie nomade. Il était plus souvent à New- York, à Philadelphie et à Baltimore qu'au Mexique, et il soupirait après l'instant où il pourrait passer une vieillesse tranquille auprès de sa fille, qui n'avait plus sa mère depuis quelques années, et qu'il confiait pendant ses fréquentes absences à la garde d'une vieille gouvernante. A son dernier voyage dans le nord, M. Lawrence avait conduit sa fille à New-York, chez son beau-frère M. Hainilton, puis il avait pris le cours de ses excursions commerciales à travers l'Amérique. Après un séjour de trois mois au cottage Hamilton, miss Anna était repartie pour Mexico, où elle devait retrouver M. Lawrence.

Mais elle ne ti^ouva qu'une lettre de son père qui lui disait de se rendre à San-Francisco, chez sou oncle le Commodore Parker, et d'alteiidn' là son retour. M. Law-

reiico (rnniiiait sa lotlro en engageant sa fille à accepler l'alliance que lui proposait son cousin M. Edward.

La jeune fille, qui était depuis longtemps habituée aux fréquentes disparitions de son père, ne fut point étonnée de ne pas le rencontrer à Mexico, mais la trislesse qui s'exhalait de la lettre de M. Lawrence, jointe à la recommandation qui lui était faite d'épouser M. Ed>\ard, lui donna à songer ; elle interrogea , elle surprit certains mots échappés aux gens qui l'entouraient, et elle acquit la certitude qu'un grand désastre avait frappé son père. En effet, M. Lawrence était ruiné.

La jeune fille était arrivée triste et malade à San-Francisco : ce qui la chagrinait , ce n'était pas la perte de sa fortune , mais la douleur que devait éprouver son père, dont l'inllexible pruljilé avait sans doute été obligée de plier sous le poids de ses nombreux engagements ; c'était aussi ce mariage qu'elle avait presque repoussé quand elle était riche , et qu'elle allait contracter dans des circonstances telles que son prétendu aurait peut-être le droit de supposer qu'elle n'obéissait ({u'à une pensée d'inlérêt personnel, et cependanl, jamais M. Edward ne s'était montré plus empressé auprès de sa cousine , jamais il n'avait manifesté une plus vive impatience de devenir son époux.

Faut-il le dire aussi? Son cousin lui avait tant de fois ra[ipelé en termes amers raveulure du cottage Hamilton, nous vdiiluus [lai'jer de la pi'nine^se sans (•onsé(|ueiice

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faite par miss Anna à l'ouvrier charpentier, que la jeune fille s'était peu à peu habituée à évoquer le souvenir de cet inslant OLi David, le cœur oppressé, laissait éclater dans la tristesse de son regard, dans le tremblement de sa voix, l'aveu d'un amour franc et naif. M. Edward , au lieu de laisser prudemment cet incident dans l'ombre, avait mis tant d'opiniâtreté , pour piquer sa cousine , à faire ressortir tout ce qu'il y avait de grotesque dans la prétention de l'ouvrier, que celle-ci , par esprit de contradiction d'abord, s'était crue obligée de prendre la défense de David ; puis , à force de chercher des arguments en faveur de sa cause , elle avait fini par songer que l'homme qui avait eu le courage , dans la position inférieure où il se trouvait, de vaincre sa timidité au point de lui faire une pareille demande , devait avoir quelque vaste projet dans la tête, et qu'il aurait la volonté de l'accomplir. Quelquefois il lui semblait que cet homme , qu'elle avait laissé à New-York pauvre, isolé, allait toutà-coup surgir riche el puissant; elle senlait qu'elle était le but, la conquête que poursuivait à toute heure, à tout instant un lutteur en quelque sorte inconnu. Elle se comparait à ces princesses des contes féeriques , pour lesquelles les chevaliers allaient courir les aventures; et celte idée, pénétrant chaque jour plus avant dans son âme, lui apparaissait comme un poétique souvenir, sinon comme une espérance, à travers les tristesses et les cunuis du présent.

230 CONTES El VuVACilliS.

C'était dans une de ces contemplations silencieuses qui constituaient en partie la maladie à laquelle le vénérable M. Templeton ne comprenait rien, que File-ton-Nœud s'était présenté à la jeune miss , sous l'apparence d'un très-habile docteur.

File-ton-Nœud était revenu magistralement porté dans son palanquin, et distribuant sur sa route des saluts à droite et à gauclie, ainsi qu'il con^enail à un si célèbre personnage. Aussitôt qu'il lut arrivé dans la cour de la maison , il s'élança de sa litière , et fut en trois bonds dans la chambre de David, qui marchait à grands pas, l'olyphème ayant été se promener avec Calicot.

— Victoire sur toute la ligne ! s'écria File-lon-Nonid, sans prendre le temps de respirer.

— Qu'y a-t-il? demanda David.

— Je l'ai vue, je lui ai parlé; elle est plus belle que les anges du paradis.

— Explique-toi donc , dit David qui ne comprenait rien aux exclamations de son ami.

— Je te dis que j'ai vu miss Anna Lawrence.

— Tu as vu miss Anna?

— Elle-même. J'arrive du présidio où le docteur File- Ion-Nœud a été reçu comme un sauveur.

— Comment! tu as osé continuer chez le gouverneur cette plaisanterie ridicule ?

— Il ajipelle cela une plaisanterie, dit froidement Filelon-Nceud; îiuiis, malheureux! apprends donc que sans

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jnui tu serais resté une anné^r entière à San-Francisco sans trouver le moyen de parier à miss Anna. C'est grâce au docteur File-ton-Nœud que miss Anna n'épousera pas son cousin M. Edward, un grand sec d'Américain qu'il sulliruit de tremper dans du soufre pour en faire une allumette magnifique. Qui est-ce qui a tàté le pouls à miss Anna? c'est le docteur File-ton-Nœud. Qui est-ce qui lui a rappelé un certain souvenir qui l'a fait rougir et rêver? c'est le docteur File-ton-Nœud. Qui est-ce qui s'est aperçu que miss Anna aimait ce gredin de David? c'est encore cet imbécile de File-ton-Nœiid.

— Est-ce po.ssible! s'écria David.

— N'en parlons plus, répondit File-lon-iNœud , j'ai eu tort.

— Parle donc, dis-moi ce qui s'est passé.

— Non, à partir de ce jour, je jette le froc médical aux orties... Je suis File-ton-Nœud purement et simplement, et pas du tout docteur.

— Tu as donc résolu de me faire mourir d'impatience?

— Ah! File-ton-Nœud est une oie, un bôlitre, un crétin. Eh bien ! cherchez-en un autre, de messager boiteux.

— Voyons, mon cher ami , mon petit File-ton-Nœud, monsieur le docteur, dit David.

— Me voilà légitimé ! s'écria File-ton-Nœud ; ce dernier mot me désarme ; je consens à te dire la chose ; ouvre l'oreille.

El il lui raconU» mol pour mol ce qui s'clait passé au présidio.

David fil recommencer deux ou Irois fois son récita File-lon-Nœud, qui, fort ignorant des choses du cœur, trouvait que l'amoureux est un être absurde et profondément inintelligenl.

— Tout cela, lui dit David, ne résout pas la difliculté de l'entrevue. Comment vei-rai-je miss Anna?

— Tu la verras ce soir. Au moment oii je quittais le gouverneur , il m'a invité à sa soirée et m'a prié de lui présenter mes deux amis.

— Bien vrai? s'écria David.

— Tout ce qu'il y a de plus vrai. Ainsi , sois aimable et insinuant; souffle la belle sous les yeux de M. Edward, il y va de l'honneur de la charpente.

— Je la verrai donc ce soir ! murmurait David. Puis il ajouta tristement :

— Mais à quoi sert de la revoir, puisqu'elle va se marier?...

— Avec toi, si tu sais t'y prendre , interrompit Fileton -Nœud. Que te man(jue-t-il maintenant? n'es-tu pas riche ? y a-t-il un banquier de la Chaussée-d'Antin qui ait ta fortune ? Tu peux prétendre à la main d'une archiduchesse, ot miss Anna, après loiit, n'est que la (ilhid'iiii ouvrier. Ainsi, de l'audace, mou petit, les femmes aiment ça ; tu la vois, tu pousses la pointe, elle t'écouteen faisant des petites mines, lu l'épouses ei tu lui I1;in(|uesdes miliiun-

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dans son tablier, ça la flatte; après quoi, nous la conduisons à Paris dans un carrosse à quatre chevaux, domestiques par devant, domestiques par derrière, et vingt francs aux postillons pour faire claquer leur fouet; une .entrée triomphale et qui fera du bruit. En ce moment, Polyphème rentra.

— Vite à la besogne ! lui cria File-ton-Nœud , lessive générale des pieds à la tête, nous allons ce soir chez le cummodore, une mise décente est de rigueur.

— Un sacrifice à la patrie, mon vieux, lui dit David; il s'agit d'endosser un habit noir.

— Des bottes vernies et un lorgnon , ajouta File-ton- Nœud.

— Je fais tout ce que je peux pour m'habituer ;'. votre nouvelle manière de vivre , dit Polyphème, mais ça ne prend pas; tous ces escogriffes de valets , tous vos palanquins, tout votre luxe me gêne; si ça continuait longtemps comme ça, je regretterais presque de n'être plus sauvage. Allez sans moi chez le gouverneur , je resterai ici avec Calicot, à fumer ma pipe.

i — Mais tu es aniioncé, lui dit File-ton-Nœud.

— Tu diras que je suis malade.

David et File - ton - Nœud insistèrent encore auprès de leur ami, celui-ci résista à toutes les supplications.

— Je n'ai pas de propension aux belles manières , comme vous , leur disait-il, je vous compromettrais. Oue David réussisse, c'est tout ce que je demande.

Le soir , les deux Parisiens se fireiil iransporler au présidio.

Il y avait foule chez le gouverneur, ce qui leur permit de pénétrer dans le salon sans être remarqués. File-iun- Nœud conduisit son ami vers M. Parker, elle lui présenta.

— Et la jeune malade? demanda File-lon-Nœud après les compliments d'usage.

— Elle va déjà beaucoup mieux, docteur, répondit le Commodore. C'est une cure merveilleuse. Mais elle est ici ; tenez, elle parle en ce moment avec une de ses amies.

Miss Anna était assise sur une causeuse dans un coin du salon.

M. Edward jouait au wisth dans une pièce voisine.

File-ton-Nœud profita d'un moment où la jeune fille était seule pour s'approcher d'elle.

— Souffrez-vous encore? lui dit-il en lui prenant la main, selon la mode américaine.

— Ah ! c'est vous, docteur, répondit la jeune fille en levant sur lui ses beaux yeux noirs. Je vous attendais...

— Vous m'attendiez?...

— Sans doute ; ce que vous m'avez dit ce matin est si extraordinaire , que j'ai bien le droit de vous demander une explication.

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— Seriez -vous lâchée du résultai de la consuilatioii ?

— Je n'ai point à ni'expliquer à ce sujet; j'a\oue seulement que j'en suis étonnée.

— Je vous étonnerais bien davantage, si vous vouliez jne permettre de reprendre la conversation au point ou nous l'avons laissée ce matin?

— Où en étions-nous donc, docteur? dit la jeune fille en souriant.

— Au moment où le jeune homme, qui a eu l'audace, bien pardonnable, d'aimer une jeune fille, revient après avoir accompli la première partie de son projet, c'est-àdire après avoir fait une immense fortune.

— Mais il n'est pas encore revenu, comme vous le prétendez, dit miss Anna d'un air mutin.

— Regardez dans cette glace , lui dit File - ton- Nœud.

La jeune fille tourna machinalement la tête vers une glace de côté qui reflétait l'image de David placé à quelques pas derrière elle , et elle poussa un cri étoufîé.

— A toi de faire le reste, dit File-ton-Nœud, qui s'était levé et était allé auprès de David.

Miss Anna avait reporté ses regards de l'image de David sur David lui-même ; elle demeura un instant comme frappée de stupeur à l'aspect do la métamorphose qui s'était opérée dans toute la personne de l'ancien ouvrier.

David, en etlot, portail son nouveau costume avec tanl d'aisance, il avait une tenue tellement irréprochable, que le plus sévère dandy n'eût pu trouver rien à reprendre dans cette mise, à la fois simple et élégante.

— Mademoiselle, dit David en s'approchantdela jeune fille, un an ne s'est pas écoulé depuis la promesse que vous m'avez faite , et pourtant on m'a dit que vous alliez vous marier.

Miss Aima rougit et pâlit tour à tour; puis, se remettant peu à peu :

— Tant que la cérémonie n'est pas faite, dit-elle avec enjouement, je suis toujours dans les limites de ma promesse.

— C'est que lorsque je vous ai fait cette demande, continua David, encouragé par la réponse de miss Anna, j'avais un but ; j'avais entendu dire que, dans votre pays, la fortune comblait toutes les distances , et je m'étais promis de faire fortune dans l'espace d'un an , ou de mourir à la peine; aujourd'hui, miss, le ciel a exaucé une partie de mes vœux : je suis riche, très-riche !

— Et vous voilà heureux, sans doute?

— Non, miss, cette fortune n'a été dans ma pensée qu'un moyen ; avant d'axoir mis h pied au cottage Hamilloii, je n'avais jamais songé à la richesse.

Miss Anna baissa les yeux.

— Eh bien ! monsieur, ajoula-t-elle , pendant que le sort vous favorisait, il frappait ma famille d'un rude coup;

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trois fnillites siiccossives faisnient pordrf à mon pÎTo le fruit de trente nnnées de travail.

— Votre père est ruiné, miss? s'écria David ; oii estil? En dix jours , je peux le faire aussi riche , plus riche qu'il n'était avant la perte de sa fortune. Ah ! c'est le ciel qui m'a envoyé vers vous.

Il y avait dans l'expression de Da\id tant d'amour en prononçant ces derniers mots, que la jeune fille en fut profondément touchée.

— J'ignore où est mon père, répondit miss Anna ; ce que je sais bien, c'est qu'il est occupé à tâcher de rétablir sa fortune pour satisfaire aux engagements qu'il a contractés, et pour lesquels il a obtenu un délai.

— Miss Anna, dit David, promeltez-moi que dans le cas où votre père ne serait pas assez heureux pour réussir, vous me préviendrez à temps.

— Mais, monsieur, répondit la jeune fille, vous prendriez peut-être un engagement téméraire, je ne connais pas le chiffre des obligations de mon père...

' — Fallût-il dix millions, je les ai, interrompit David, qui comprenait pour la première fois toute la puissance de l'or.

Miss Anna était restée stupéfaite.

— Faites-moi cette nouvelle promesse, ajouta Da\id, et je vous dégage de l'autre.

La jeune fille sentit luut ce qu'il y avait de noble dans

celle paroljî. David devenu riche ne voulait pas qu'elle se crùl liée par un service rendu.

Elle arrêta un regard tendre et profond sur le jeune homme, et lui dit :

— Je vous jure que je ne m'appellerai jamais mi.striss Parker.

A ces mots, David crut voir le ciel s'entr'ouvrir.

— Que ne puis-je me jeter à vos pieds et vous adorer ! lui dit-il.

En ce moment, M. Edward s'avançait avec File-ion- Nœud.

— J'ai eu un bonheur insolent ce soir, dit-il à sa cousine; figurez-vous qu'en un rien de temps j'ai gagné cent piastres au docteur.

— Vous êtes toujours heureux, répondit la jeune fille avec ironie.

— Permettez-moi, dit File-ton-Nœud au jeune dandy, de vous présenter un de mes amis, M. David de Paris, à qui il a pris fantaisie de venir se promener comme tout le monde en Californie.

M. Edward abrita son œil droit derrière son lorj^iKni , et salua David, qui s'inclina de son côté.

— Monsieur ne joue pas? demanda M. EdAvard.

— Non, dit File-ton-Nœud... c'est un garçon très-m;dheuniux...

— Au jeu, j'aime à croire , ajouta M. Edward avec latuilé.

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Miss Anna ne pul nMeiiir un échil de rire.

— Qu'avéz-vuus donc ce soir, Anna? dit le jeune Park.T, vous êtes bien joyeuse. Je vois avec plaisir que votre maladie mélancolique vous a abandonnée.

— Grâce à moi, dit File-lon-Nœud ; et , se retournant vers la jeune fille : — Croirez-vous dorénavant aux mécins?

— Oui , docteur, répondit miss Anna, je suis toul-àfait convertie à votre art.

LE LTNGOT.

Dans les jours qui suivirent la soirée du présidio , miss Anna qui, depuis quelque temps, se tenait enfermée chez elle, se mit à fréquenter les promenades, et se montra cbaque jour au Prado au moment où défilait la procession de palanquins, ces équipages de l'Amériqu»» (lu Sud. Dans ce pays où se sont conservées les galantes habitudes de la vieille Espagne , la vie des riches Mexicains se partage entre l'amour et le jeu, entre le tripot et le boudoir. A la promenade, les cavaliers viennent causer avec les dames en se tenant à la portière du palanquin; c'est là que se nouent les intrigues, que se donnent les

rendoz-vûiis, qno se déroulent ces romans du cœur qui sont la sérieuse occupation des nations tropicales; c'est là que les uns vieniicul pour \(jir, les autres puur être vus , tous pour (Courir la bague des aventures dans ce carrousel de l'amour, de la jeunesse et de la beauté.

David rencontrait donc chaque jour miss Anna à l'heure de la promenade , et les deux amants bâtissaient en commun l'édifice de leurs espérances : c'était de part et d'autre les rêves les plus charmants pour l'avenir; ils faisaient des projets de voyage à travers l'Europe. Miss Anna, âme romanesque, adorait les excursions lointaines, les émotions de la vie agitée et le spectacle des soleils levants sur les grandes routes; David était amoureux, c'est dire qu'il adoptait avec enthousiasme toutes les pensées de la jeune fille. Ils n'attendaient plus, pour réaliser toutes ces merveilles, que le moment où miss Anna pourrait enlin connaître l'endroit où était son père pour lui faire part de sa nouvelle résolution, et obtenir son consentement.

Un jour, miss Anna apporta d'excellentes nouvelles : le matin même le commodore avait reçu une lettre de M. Lawrence, il était à cinquante milles tout an plus, occupé à recueillir de l'or, et il avait la plus grande espérance de refaire sa fortune en peu de temps. La jeune fille raconta aussi à David qu'elle avait déclaré à son cousin qu'elle était résolue à ne pas l'épouser ; M. Edward, après avoir laissé exhaler son désespoir, s'était décidé à

quitter San-Francisco, et se proposait de rejoindre son régiment, en garnison à Philadelphie, par le premier vaisseau qui ferait voile vers le nord.

— Il ne nous reste donc plus qu'à aller trouver mou père, ajouta miss Anna.

David était au comble de l'ivresse; cependant , comme il fallait qu'aidé de ses deux amis il tirât des flancs du rocher assez d'or pour n'avoir plus besoin de rester en Californie ; comme il voulait des millions pour la femme qu'il aimait, il fut convenu qu'il s'absenterait pendant quinze jours, et (ju'au bout de ce temps il viendrait chercher miss Anna pour aller tromer M. Lawrence.

Les deux amants se séparèrent, après avoir échangé chacun un anneau, selon l'habitude américaine.

David revint à la maison , heureux et fier de toucher enfin au moment suprême de sa destinée. Celte femme qu'il avait vue au cottage Hamilton , et qui avait occupé tous ses instants , elle allait être à lui ! Quelquefois il croyait rêver, tant son bonheur dépassait toutes les espérances qu'il avait osé concevoir dans le silence de sa pensée.

— Assez de vie élégante comme ça, dit-il à ses deux amis en se dépouillant de son costume de \ille; nous allons retourner à la mine.

— Enfin ! s'écria Polyphème que la vie de San-Francisco avait considérablement ennuyé; nous allons donc être débarrassés de nos domestiques, de notre train d'en-

1er ; nous allons redevenir des ouvriers, de braves garçons do mineurs qui n'ont pas besoin do tant de façons pour vivre. Nous allons donc travailler; les mains me démangent : depuis que je suis ici , je ne sais plus que faire de mes deux bras.

— Eh bien! tu seras satisfait, car il va falloir piocher, et rudement.

File-ton-Nœud, très-accessible aux douceurs de la vie élégante, parut au premier abord, beaucoup moins enchanté que son compagnon.

— Et miss Anna, tu la laisses donc aux ongles de M. Edward? dit-il à David.

— Ne crains rien, répondit celui-ci; toutes les précautions sont prises. Accordez-moi encore l'un et l'autre quinze jours de travail , et je ne vous demanderai plus rien.

— Va pour un mois, s'il le faut! s'écria File-ton- Nœud. Du moment que tu as ton plan, on va se remettre à l'ouvrage; nous referons les grands seigneurs plus tard.

Immédiatement, les domestiques furent congédiés , six milles furent chargées d'instruments, de bagages et de vivres, et, le soir venu, les trois aventuriers, armés chacun d'un excellent fusil à deux coups et d'un long couteau de chasse, se disposèrent à reprendre le chemin <le la source duSacramento.

Au moment de partir, File-ton-Nœud dessina à la

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craie sur la porte de la maison un immense bonhomme, dont les deux mains élevées à la hauteur du nez représentaient le geste narquois si familier aux gamins de Paris.

— Que diable fais-tu là? demanda David, qui ne comprenait rien à cette rage de caricature.

— C'est une image à l'intention de John Marshall : j'ai été l'avertir tout-à-l'heure que nous partions demain matin pour la rivière aux cailloux d'or, il est dans l'enchantement, le brave hôtelier; je lui ai dit de venir nous prendre au }e\er du soleil ; le geste expressif de ce bonhomme lui indiquera le chemin que nous avons pris.

Quand le dessin fui convenablement esquissé , les trois amis se mirent eji route. Ils ne commirent plus cette fois l'imprudence de se lancer à travers le pays ; mais ils suivirent tout le cours du Sacramento, échelonné dans presque toute sa longueur de factionnaires des placers : de cette façon ils parvinrent le lendemain sans encombre au lieu de leur destination.

Rien n'était changé : les broussailles qui cachaient rentrée de la mine n'avaient pas été remuées; tout était dans le même étal que le jour où ils étaient partis pour San-Francisco.

Les outils neufs furent déballés sur-le-champ, et les trois amis se remirent à l'œuvre.

Les nouveaux instruments qu'ils avaient achetés à

San-Fraiicisco abrégeaient de beaucoup leur travail : ils faisaient plus de besogne en un jour que naguère eu une semaine; l'ardeur qu'ils déployaient à l'envi prouvait que File-ton-Nœud lui-même ne s'était pas laissé amollir par les délices de la Capoue californienne.

Afin de se trouver prêt au jour qu'il avait fixé à miss Anna, David avait proposé de distribuer à chacun une partie de la tâche; il travaillait dans l'intérieur de la mine à l'extraction du minerai aurifère, Polyphème, plus fort que ses deux camarades , transportait , de la mine à la charpente, dans un sac de cuir, les fragments détachés du rocher , et File-ton-Nœud était plus spécialement chargé du lavage des pépites et de leur encaissement dans des tonneaux qu'ils avaient transportés à dos de mulet de San-Francisco.

Le travail s'opérait avec une telle facilité d'une part, et une telle ardeur de l'autre, qu'au bout d'une semaine ils avaient déjà obtenu des résultats considérables : le soir, quand fatigués par une préoccupation sans relâche, ils contemplaient leurs richesses, ils se laissaient aller à des transports de joie qui tenaient du délire ; les barils s'emplissaient, et en face de tout cet or amoncelé dont la valeur était incalculable, il n'était pas un rêve devant lequel put reculer l'imagination la moins enthousiaste. Quanta Filc-lon-Nœud, qui avait jadis admiré avec le plus grand éloiHiement le palais de Versailles, il construisait dans son esprit des échafaudages babyloniens , tellement dis-

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proportionnes, que la demeure de Louis XIV ne lui apparaissait plus dans le lointain de ses souvenirs que coninie une misérable bicoque.

— Quels phalanstères je vais élever quand je serai de retour en France! disait-il. D'abord, j'achète la plaine Saint-Denis; ça ne vaut pas plus de trois à quatre millions, une bêtise ! j'appelle à moi les architectes, les maçons, les serruriers, les ébénistes , les artistes, toute la boutique. Je leur dis : Mes amis , il s'agit de me bâtir une ville qui ne se composera que d'une maison ; mais il faut me faire ça en marbre, tout ce qu'il y a de plus cossu ; des murs en marbre , des cours en marbre , des écuries en marbre; et puis, je flanquerai là-dedans tous les pauvres avec cent mille francs de rente à chacun. En ^oilà du socialisme ! Le dimanche, j'inviterai cent mille hommes à déjeuner au Champ-de-Mars. Si le gouvernement n'est pas content, je lui donnerai mon adresse , et nous causerons un peu.

— Oui, répondait Polyphème, avec tout cela il y a quelque chose à faire ; tout cet or , appliqué en guise d'onguent, pourrait guérir bien des blessures.

David ne songeait qu'au présent ; il était tout entier à son amour, et il ne voyait rien au-dolà de miss Li\\\rence.

Un jour, que David venait de faire sauter une certaine taine partie du rocher, il aperçul tuul-à-cuiip, en sui\ant les ôontouisilu filon, un immense bloc doré qui reluisait

dans l'ombre comme un soleil; il appela ses amis pour leur faire part de sa découverte : vérification faite, il se trouva que c'était, en effet, un gigantesque fragment aurifère. L'apparition de ce lingot cycîopéen fut salué, par les trois amis, par des hourras d'enthousiasme.

— Vous m'avez proposé , dit David , de faire ma part d'abord ; eh bien ! détachons ce lingot, et je ne vous demanderai plus rien pour moi.

Les trois mineurs se mirent à l'ouvrage et travaillèrent toute la journée à déraciner le bloc d'or qui était enclavé dans le rocher ; comme David avait manifesté le désir qu'il ne fût pas brisé par morceaux, le travail devenait beaucoup plus diflicilc, car il fallait pratiquer une excavation circulaire qui permît d'extraire d'un seul coup la masse aurifère.

A la fin du jour le travail n'était pas achevé. David, impatient d'avoir raison de ce lingot, qui constituait à lui seul une fortune considérable, n'abandonna le travail qu'avec peine, et, toute la nuit, il vit l'énorme pépite dans ses rêves.

Quand il se réveilla, il ne faisait pas jour; il se leva et se rendit à la mine pendant que ses deux amis dormaient encore.

— C'est pour moi i[uv je travaille, pensait-il ; il est juste que je me donne un peu plus de mal que les autres.

Il se remit donc à attaquer le bloc avec une ardeur qui

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tenait de la rage : il secouait de ses deux bras nerveux la partie saillante du fragment , mais le bloc résistait à ses rudes embrassemenls ; alors, il reprenait sa piocbe , frappait sur le rocher et essayait encore d'ébranler le lingot.

A un moment, il crut entendre un bruit semblable à celui que ferait une pioche frappée de l'autre côté du rocher.

Il écouta, mais il n'entendit plus rien.

Enfin , après plusieurs heures de travail, il sentit que le lingot commençait à céder quand il l'attirait vers lui ; mais, par un effet bizarre dont il ne se rendait pas compte, il lui semblait aussi qu'à de certains instants il s'enfonçait plus avant dans le rocher, comme s'il eût été tiré en sens contraire.

— Voilà un singulier phénomène, pensa-l-il.

Il examina encore avec attention, pour voir si le même fait se reproduirait, mais le lingot resta immobile.

— Allons, je suis fou ce matin, se dit-il, je crois entendre le bruit d'une pioche , je crois voir remuer ce lingot. . .

Mais, à ce moment même, le fragment aurifère s'agita de nouveau dans des oscillations répétées.

David, qui se croyait le jouet d'une hallucination, réunit toutes ses forces, étrcignit le bloc, et, le secouant pendant plusieurs minutes, parvint enfin à le détacher du rocher.

Le fragment aurifère roula dans la grotte.

Tout-à-coup un homme se précipita par l'ouverture, laissée béante par l'extraction du bloc.

David crut voir un fantôme s'élancer des profondeurs du rocher.

— C'est à moi! s'écria l'inconnu.

Ces mots rappelèrent David à la réalité.

— Non, c'est à moi ! répondit-il avec fureur.

— Rends-moi mon trésor !

— C'est le mien !

A ce moment, David reçut un coup de pioche qui lui fracassa l'épaule.

Alors, une lutte s'engagea dans l'ombre, car l'inconnu, en se précipitant dans la grotte, avait renversé la lanterne; lutte terrible, lutte atroce; le fer des pioches, frappé l'un contre l'autre, lançait des étincelles. Bientôt les deux lutteurs se prirent corps à corps, s'enlacèrent, roulèrent ensemble sur le sable ; puis un soupir s'échappa de la poitrine do l'un des combattants; il était mort. C'était l'inconnu.

David n'eut pas plutôt compris qu'il venait de tuer un homme que l'ivresse de la fureur se dissipa sur-le-champ; il sentit des gouttes de sueur froide glisser sur son front ; son premier soin fut do retrouver sa lanterne; mais, on cherchant à talons, il lui arrivait de poser la main sur le front dosa victime inondée de sang... Ses cheveux so dressaient sur sa lôte; il se croyait en proie à un caucho-

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mar... il voulait appeler ses camarades, mais sa voix ne pouvait sortir de sou gosier. Enliu, il retrouva la lanterne, la ralluma et l'approcha du visage de l'inconnu. Horreur ! c'était Tom l'Américain !...

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