‹ Contes et voyagesChapitre 13 sur 20 · AU PRESIDIO · texte numérisé non relu

AU PRESIDIO

David, stimulé par la vue de miss Anna Lawrence, et ne voulant jias se présenter à elle sous l'aspect de l'ancien ouvrier charpentier, mais sous les dehors d'un homme qui avait fait fortune et qui par conséquent pouvait, sans témérité, aspirer à sa main, s'occupa immédiatement de monter sur un grand pied la maison de Sanf rancisco. Il se procura des domestiques, acheta des litières magnifiques, et commanda au confectionneur Peterson des habillements complets pour lui et pour ses amis; puis il se montra hardiment à toutes les promenades, dans l'espérance de rencontrer miss Anna.

Au bout de quelques jours, il ne fut question dans toute la ville que du luxe des trois amis ; on débitait sur leur compte mille histoires extraordinaires. John Marshall, qui se berçait de l'espoir de suivre les heureux aventuriers à la rivière aux cailloux d'or, racontait à qui voulait l'entendre qu'ils avaient des tonnes de lingots et qu'ils étaient assez riches pour acheter à beaux deniers comptants la haute et la basse Californie. Les trois amis étaient devenus les lions de San-Francisco ; les femmes qui, dans tous les pays, ciment le merveilleux , ne parlaient plus que des trois Cçivaliers français et décochaient à leur adresse leurs

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plus aimfil)Ies sourires, leurs œillades les plus assassines; des lioinines qu'ils ne connaissaient pas, les saluaient jusqu'à terre quand ils passaient au Prado, emportés sur des mules fringantes et superbement caparaçonnées ; mais, au milieu de ce bruit, de ce luxe et de cet éclat, David était triste, car, depuis le jour de son arrivée, il n'avail plus une seule fuis renconU'é, dans toutes ses courses et ses promenades, la seule femme pour laquelle il faisait toutes ces folies, miss Anna Lawrence.

Un matin, ils étaient réunis tous trois en conseil et se creusaient la tète pour trouver un moyen ingénieux de parvenir jusqu'à miss Anna, lorsqu'un domestique vint annoncer à File-ton-Nœud que quelqu'un demandait à lui parler.

Il passa au parloir, et là il apprit que le gouAcrneur priait le docteur français de se rendre au présidio le plus tôt possible.

Depuis que ses malades du placer lui avaieiU fait une si grande ré[)ulalion de savoir et d'habileté, grâce an spécifique souverain de la lante Cadicbe, Fiie-lon-Nœud avait pris au sérieux son rôle d'Esculape , il ne doulait plus qu'il ne fût un médecin très-distingué, ou plutôt en sa qualité de sceptique gamin, il professait un dédain si profond pour l'art de la médecine qu'il se croyait aussi' capable que le premier licencié venu. Comme depuis Molière, l'art médical a fait d'incontestables progrès et que ks professeurs de la Faculté ne sont plus obligés d'éter-

nuer du latin à cliacune de leurs phrases, File-ton-Nœud, devenu docteur par circonstance, se disait avec raison que, dans un cas grave, il s'en tirerait toujours par un silence éloquent ; il répondit donc qu'il était aux ordres de son excellence, et que dans un quart-d'heure il serait chez le coniniodore. Puis, sans rien dire à ses deux amis, il fit préparer la plus riche litière, s'habilla en noir des pieds à la tète pour se donner une apparence plus doctorale, et escorté de deux laquais flamboyants, il se fit conduire au présidio.

Le présidio est un vaste bâtiment en ruines : sous la domination mexicaine, il servait de palais au gouverneur ; il est situé en face du fort qui, avant l'époque de la conquête de l'armée américaine, se composait d'une simple batterie en fer à cheval, percée de seize embrasures construites en briques et armées de trois pièces de fer hors de service, ainsi que de deux couleu\Tines de seize montées sur des affûts à moitié pourris. L'abandon de ce fort était tel, que les gens des chaloupes mouillées sur la plage auraient pu emporter, à l'insu des habitants, les canons, qu'on pouvait faire rouler en bas de la falaise très-facile à gravir. Pour donner une idée exacte de l'état d'abandon dans lequel le gouvernement mexicain laissait ses possessions, nous ne citerons que le trait suivant :

En 1845, nous ne savons plus quel commodore américain, passant en mio de San-Francisco, eut la fantaisie

(]o saluer h ton d'im eoiip ilo canon; cppend.ml, avant d'accomplir cet acte de liante courtoisie marilime, il (il demander an gouverneur si le fort lui rendrait son salut. Le gouverneur était très-einbarrassé, cl einoyait à tous les diables le trop poli officier américain, car il n'osait lui avouer qu'il n'y avait pas une pincée de poudre dans le fort ni à San-Francisco. Pourtant, il fut bien forcé, en face de la demande du Commodore, d'exposer l'état de la situation. Le commodore s'empressa d'envoyer au gouverneur une livre de poudre, et, certain désormais qu'on lui rendrait son salut, il tira son coup de canon ; mais il attendit vainement une demi-heure, une heure même, le fort de San-Francisco continuait à rester muet comme un poisson.

Piqué au vif de ce manque de procédés, le commodore fit mettre une nouvelle embarcation à la mer, avec ordre d'ordonner qu'on lui rendît son salut sur-le-champ. Alors , il apprit que, sur les cinq soldats mexicains, composant toute la garnison du fort, pas un seul ne savait comment s'y prendre pour charger un canon. Le commodore, après avoir ri avec son équipage, se vit contraint, pour qu'il ne fut pas dit que le pavillon américain avait reçu une insulte, d'envoyer au fort de San-Francisco deux canonniers de son bord, lesquels parvinrent enfin à mettre une pièce en état, et rendirent le salut. L'honneur était sauf; mais depuis cette époque jusqu'au jour de la conquête, jamais il ne prit fantaisie à un offi-

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cier américain de faire saluer son pavillon par le fort de San-Francisco.

Tout avait pris une autre face avec les nouveaux possesseurs, les affûts jetés à la mer avaient été remplacés par une batterie véritablement digne de ce nom ; le présidio qui servait aussi d'habitation au gouverneur américain avait été restauré, et, bien que la fièvre de l'or causât quelques désertions parmi les soldats de l'armée d'occupation , la garnison de San-Francisco présentait un aspect formidable, si on la comparait surtout à la garnison dérisoire qu'y entretenait jadis la sérénissime république mexicaine.

File-ton-Nœud, qui avait vu dans l'invitation du gouverneur un moyen providentiel de rendre service à sou ami David, se présenta au présidio avec cette fière assurance qui avait fait la moitié de son succès au placer.

Lorsque le jeune docteur fit son entrée dans la cour d'honneur, le commodore gouverneur était au balcon avec son fils, M. Edward Parker, que nous connaissons déjà.

— A qui est ce splendide palanquin, mon père? de- ., manda M. Edward; je n'en ai pas encore vu d'aussi brillant depuis que je suis à San-Francisco.

Pendant qu'il était occupé à examiner la magnifique livrée du nouvel arrivant, un domestique annonça le docteur français, et File-ton-Nœud parut à la porte de la salle.

M. Edward enchâssa son lorgnon dans l'orbire de son œil gauche pour contempler le triomphant docteur qui avait un train de duc et pair des trois royaumes, pondant que le commodure faisait quelques pas au-de\ant du jeune honnne.

— C'est vous, monsieur, lui dit le gouverneur avec étonnement, qui êtes ce célèbre médecin dont on m'a tant vanté les talents? vous êtes bien jeune.

— Quel âge me donne donc votre excellence ? dit File-ton-Nœud avec le plus imperturbable sang-froid.

— Vous paraissez avoir vingt ans tout au plus, répondit M. Edward, et ce que je vous dis là, monsieur le docteur, ne doit pas vous désobliger, car je suis pour les jeunes médecins; mais seulement je me demande à quel âge vous avez pu être reçu in docto corpore.

— Je vous étonnerai bien, repartit gravement File-ton- Nœud, quand je vous aurai dil que j'ai Irenle-deux ans passés.

— Trente-deux ans ? cela n'est pas possible ! s'écria M. Edward.

— Rien n'est plus vrai pourtant. Si je parais si jeune, cela tient à la vie calme et réglée que j'ai toujours menée, et puis aussi à un certain élixir de ma composition qui répand sur la physionomie une fraîcheur juvénile. Regardez-moi bien, et sous cet aspect rose et en apparence enfantin, vous trouverez les traces de quelques rides pré-

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coces qui ne se manifesleiit que dans la maturité de

— Si cela est ainsi, s'écria M. Edward, vous avez là, docteur, un admirable élixir dont vous devriez bien me vendre la recette.

— Vendre ! répondit dédaigneusement File-ton-Nœud, ce n'est pas l'appât du gain qui peut me séduire. Je m'empresserai de vous l'offrir, pour peu que vous y teniez. Mais, ajouta-t-il, avec une certaine impertinence qui allait à son rôle de médecin, pourriez-vous me dire la raison pour laquelle vous m'avez envoyé chercher?

— Voici de quoi il s'agit, monsieur le docteur, répondit le Commodore : ma nièce est en proie, depuis quelque temps, à une maladie de langueur , à laquelle la science ne comprend rien. Le docteur Templetou y a complètement perdu son latin.

— Je suis toujours sûr de n'y pas perdre le mien, pensa à part soi File-lon-Nœud.

— Son état, continua le commodore, sans nous inspirer des inquiétudes sérieuses, nous chagrine beaucoup ; je voudrais bien la voir guérie avant son mariage; mon fils est à la veille de l'épouser. . . et. . .

— Ah ! interrompit File-ton-Na3ud, qui ne put retenir celte exclamation.

— Oui, monsieur, dit M. Ed^\ard, et je vous serais personnellement reconnaissant si vous pouviez chasser

tous les diables bleus qui troublent le cerveau de ma cousine.

— Je ferai tout ce qui dépendra de moi pour répondre à votre confiance , répondit File-ton-Nœud en s'inclinant.

— Veuillez donc me suivre, dit le commodore. Et il introduisit le jeune docteur dans l'apparlement de miss Anna, qui était négligemment étendue sur une ottomane

Après la présentation obligée, le commodore se retira.

File-ton-Nœud, à qui David avait raconté son histoire, et qui savait par conséquent l'éloignement de miss Anna pour son cousin, crut comprendre au premier aspect la cause de la maladie de la jeune miss.

— Mademoiselle, dit-il, après lui avoir tâté le pouls pour obéir au précepte élémentaire de son art, l'honorable M. Templeton vous a assuré que vous étiez très-malade, n'est-il pas vrai?

— Oui, monsieur.

— Et à ce sujet, il vous a accablée d'ordonnances...

— Que je n'ai pas suivies, interrompit en riant la jeune fille, et je dois vous déclarer, monsieur le docteur, que je suis bien décidée à n'en suivre aucune.

— C'est ce que nous verrons, répondit File-ton-Nœud sur le même ton.

— Je vous préviens tout d'abord que je ne crois ni aux médecins ni à la médecine.

— C'est comme moi, continua File-ton-Nœud.

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— Comment, monsieur, vous médecin, vous ne croyez pas à votre art ?

— Permettez, répondit le nuvice docteur, qui s'empressa de réparer l'imprudence de son aveu, je ne crois pas à une certaine médecine, et pour vuus prouver que la mienne est supérieure à celle de M. Templeton, je NOUS dirai tout de suite, si vous le voulez, le nom de Notre maladie.

— Quel est-il ?

— L'ennui.

La jeune fille ne répondit pas.

— Ai-je deviné ?

— Cela pourrait bien être, docteur ; mais vous n'ètei guère plus avancé que M. Templeton, car il ne suffit pas de savoir le nom de la maladie, il faut guérir la malade.

— Attendez, reprit File-ton-Nœud, si vous ne croyez pas à ma science comme médecin, vous croirez peut-être à mon habileté comme sorcier. Je vous vois pour la prejnière fois, et cependant, si vous voulez me permettre de vous parler franchement, je vous dirai peut-être de certaines choses qui vous surprendront fort.

— Que me direz-vous donc ?

— Puis-je parler sans crainte?

— Parlez, répondit la jeune miss, qui trouvait son nouveau docteur bien plus amusant que le respectable M. Templeton.

— Commençons par le commoncemeni, dit File-Ion-

Nœud , qui s'cUiit assis à quelques pas devant miss Anna. Votre maladie lienl à plusieurs causes : d'abord nous allons nous marier.

— Je vous préviens que ce que vous me dites là n'est pas extraordinaire, docteur ; mon oncle vous a fait part de ses projets, et...

— C'est vrai , interrompit File-ton-Nœud , mais ce qu'il ne m'a pas dit, c'est que miss Anna Lawrence aimerait presque autant ne pas se marier (jue d'épouser son cousin M. Edward.

La jeune fdle demeura interdite, puis elle dit gaiement :

— Oh ! mon Dieu, j'ai répété tant de fois cela à mon cousin, qu'il peut bien vous l'avoir confié dans un moment de dépit expansif.

— C'est une de ces confidences qu'on ne fait jamais, miss; mais je n'ai pas fini, ajouta-t-il.

— .J'écoute, dit la jeune fille.

— Eh bien! continua File-ton-Nœud, n'y aurait-il pas aussi dans un petit coin de notre cerveau (|uel(|ue sou\enir?...

— Vous êtes en défaut, je ne connais ici personne que mon cousin...

— Ici ; mais avant devenir à San-Francisco?

— J'étais à Mexico.

— Et vous n'avez jamais été ailleurs ? Voyons... cherchons bien... A New-York, par exemple ?

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Miss Anna leva sur File-lon-Nœiid un regard étonné, puis elle ajouta aussitôt en baissant les yeux :

— Que voulez-vous dire, monsieur le docteur?

— Puisque ma conversation vous contrarie, je me tairai, répondit File-ton-Nœud.

Il se fit quelques instants de silence ; mais la jeune fille se radoucissant tout-à-coup, lui dit :

— Je ne puis vous empêcher de parler, docteur.

— Ce que j'en fais, miss, c'est dans l'intérêt de votre guérison ; je cherche, j'interroge, je suppose. Je me demande si, à New-York ou ailleurs, vous n'auriez pas rencontré un brave jeune homme, dont l'amour vrai, le dévouement profond... sans bornes... Mais encore une fois, miss, tout cela, je vous le répète, n'est qu'une supposition.

Le sein de la jeune fille , fréquemment soulevé et abaissé, trahissait une vive émotion.

— Admeltons, pour un instant, ({uetout cela soit vrai, dit miss Anna, qui se mit à jouer avec son éventail pour Si donner une contenance.

— Oh ! si cela était vrai, répondit File-ton-Nœud, nous aurions trouvé le principe de la maladie, et alors il y aurait tout espoir de guérison.

— J'admets toujours voire admira])le supposition , docteur, mais si le jeune homme se irouvail placé dans une situation lelle qu'il ne pùl j;nnais aspirer ;i la main de (-(^llc ((u'il aime.

— Ce sérail profondément triste, répondit File-tun- Nœud ; mais je veux croire qu'à force de résolution, de cuurage et peul-ô(re de bunlieuril aura surmonté tous les obstacles. Qui sait, miss , il est peut-être millionnaire à l'heure où je vous parle.

— Docteur, dit la jeune fille en se levant lout-à-coup, vous en savez plus que vous n'en voulez dire.

— Je n'ai pas besoin d'être sorcier, continua tranquillement File-ton-Nœud, pour ajouter qu'il n'a voulu être riche que pour vous et qu'il ne vit que pour miss Anna.

Et il sortit précipitamment, laissant la jeune fille plongée dans la stupéfaction et dans le ravissement.

— Eh bien? docteur, demanda le commodore lorsque File-ton-Nœud rentra dans le salon.

— 3Iiss Anna Lawrence est guérie, excellence; ce n'était rien du tout... je lui ai fait prendre une petite pincée d'une certaine poudre, et le mal a disparu.

En effet , au moment où File-ton-Nœud se retirait, miss Anna, qui se soutenait à peine une heure aupara- \aiit, accourut, l'air resplendissant, et se jeta dans les bras de son oncle.

— Décidément, ce jeune médecin est prodigieux, pensa le commodore.

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