‹ Contes et voyagesChapitre 16 sur 20 · LA VISITE · texte numérisé non relu

LA VISITE

Le lendemain, de grand matin, la caravane était prête , les mules fringantes piaffaient dans la cour du présidio : l'aimable docteur File-ton-Nœud était de la partie ; il accompagnait son ami David et miss Anna dans leur visite à M. Lawrence. Polyplième, lui, était resté à la maison pour garder les richesses, et il n'avait pas même la compagnie de Calicot pour se désennuyer, car File-ton-Nœud, qui savait quel service pouvait rendre le boule-dogue en cas d'attaque, n'avait pas oublié de l'enmiener dans cette nouvelle expédition.

La jeune fille sortit donc de San-Francisco, accompagnée de trois cavaliers bien armés, selon la mode du pays. Ces cavaliers étaient David, File-ton-Nœud et le guide, jeune paysan californien , dont la présence était d'autant moins embarrassante qu'il ne comprenait pas un seul mot d'anglais ni de français.

Le voyage se fit à travers un pays charmant , coupé dans tous les sens de petites rivières et bordé de collines verdoyantes, qui s'étendaient à leur gauche comme un gigantesque serpent. Miss Anna, heureuse comme une écolière en vacances, franchissait les fossés, sautait pardessus les haies, traversait les gués qui se renconlraicnl

260 CONTES KT ^OYVGES.

sur la roule, cl riailsuiis ca[)c de la IVayourquc causaient à David ses escapades de cavalière inexpérimentée ; puis, lorsqu'on parvenait à un bouquet de bois, la caravane se niellait au pas, et babillait joyeusement pendant que Calicot courait devant en jouant avec une petite cbienne appartenant à la jeune fille et qu'elle appelait Gipsey.

Ils chevaucbèrent ainsi pendant six ou sept bcures, s'entretenant de leurs projets d'avenir et donnant le volée à tous ces beaux rêves, oiseaux cbarmants qui murmurent au cœur des amoureux, lorsque tout-à-coup tui nuage sombre passa sur le front de David. Il regardait autour de lui avec inquiétude.

— Qu'avez-vous donc? lui dit miss Anna, vous semblez préoccupé.

— Moi? dit David, qui s'eflbrra de prendre un air souriant; pas du tout, je vous jure.

— Le cliemin vous paraît long, je vois cela; et, s'adressant en espagnol au guide :

— Sommes-nous bientôt arrivés, Paquito?

— Oui, senora , dans une lieure nous ne serons pas loin de la hacienda où vous allend vutre père.

— Il me semble que nous sommes déjà passés par ici, disait David à Filc-lon-Nœud , pendant que la jeune fille parlait au guide.

— C'était précisément la réflexion que je faisais ; cet endroit ressemble tout-à-fail aux environs de la source du Sacramenlo.

LA loiso.N d'ou. 261

Da\i(l (k'Niiit pâle.

lis marclicreiit encore quel(|uc temps, et File -ton- Nœud s'écria :

— Nous sommes à la source, mon cher, à la source même du fleuve, que j'aperçois à notre droite ; il paraît que, sans nous en douter, nous étions voisins de ton futur beau-père...

David ne répondit pas ; il paraissait accablé.

— Le guide nous a conduits par un chemin beaucoup plus court que celui que nous prenons ordinairement, dit Filc-ton-Nœud ; il a coupé à travers champs au lieu de suivre le cours de la rivière. J'aurai soin de prendre cette route une autre fois.

— Vo5'ez quelle riche végétation, monsieur David, s'écriait miss Anna, en montrant les grands arbres et les rochers noirs qui se dressaient sur la colline.

David était tellement absorbé dans ses réflexions qu'il n'entendit pas l'exclamation de la jeune fdle.

File-ton-Nœud regardait David avec étonnemcnt; il ne comprenait rien à la subite tristesse qui s'était répandue sur les traits de son ami à l'aspect du Sacramento.

Le voilà qui retombe dans ses humeurs noires comme l'autre matin, pensait-il. Que diable a-t-il donc depuis quelques jours?

— Vous êtes préoccupé, prn'ce que vous craignez peutèlro l'embarras de la première tMilre\ue, (li>ail miss Anna.

262 CONIKS liT \OYAGES.

— Se l'avoue, miss, répondit Da\id, qui faisait tous ses eflbrts pour surmonter son émotion.

— Ne craignez rien, dit-elle, je me charge de prendre la parole ; vous ne savez pas combien mon père est bon, combien il adore sa fille : quand vous l'aurez connu pendant quelques jours seulement, vous ne pourrez vous empêcher de l'aimer.

En parlant ainsi, la caravane était arrivée à un endroit où le chemin se bifurquait en deux sentiers; l'un conduisait tout droit aux rochers, où était située la mine des trois amis, l'autre se prolongeait, eu lournani la colline, dans une direction opposée à la vallée où ils avaient établi leur charpente.

David arrêta sa mule par un mouvement involontaire; il attendait avec anxiété pour savoir dans lequel des deux chemins allait s'engager le guide.

Celui-ci lança sa mule dans le second sentier, c'esl-àdire dans celui qui s'éloignait des rochers.

David respira, il avait un poids de cent livres de moins sur la poitrine.

Le sentier les conduisit, après deux heures de marche, à une ferme isolée, exploitée par un paysan et sa famille ; c'était la seule habitation humaine qui existât dans ce lieu sauvage.

— Nous sommes au gîte, dit le guide en sautant à bas de sa mule, et il fil claquer son fouet pour annoncer

LA TOISON d'or. 263

l'arrivée des voyageurs, qui dcsccudireiil aussi de leurs moutures.

Un vieillard, qui était le propriétaire de la ferme, viul au-devant d'eux.

— Où est mon père? lui dit miss Anna, que je coure l'embrasser. Est-il sorti que je ne le vois pas ?

— Senora, répondit le fermier avec ce flegme espagnol que rien ne peut émouvoir, votre père n'a pas reparu à la hacienda depuis le lendemain du jour où Paquilo est allé vous chercher.

— Il n'a pas reparu à la ferme depuis trois jours ! s'écria miss Anna. Mais où est-il? où peut-il être?

— Je ne sais pas, senora : nous l'avons attendu chaque soir ; nous l'avons même cherché partout, nous n'avons pu découvrir ses traces.

Pendant que le paysan parlait, un nuage était passé sur les yeux de David ; il avait été obligé de s'appuyer contre le mur pour se soutenir.

Il craignait d'entrevoir toute l'horreur de la vérité.

Miss Anna, à cette triste nouvelle, s'était sentie défaillir, et elle ne revint à elle que lorsque File-ton-Nœud lui eut bassiné les tempes avec de l'eau fraîche.

Quant à David, il était anéanti , il n'entendait plus rien, ne voyait plus rien, une pâleur mortelle couvrait son visage.

Tout-à-coup, miss Anna se leva, elle sembla puiser

dans le coup (|ui veiiail de la frapper une éjieiyie uuuvellc.

— Nous le chercherons, dit-elle à File-lon-Nœud et à David; nous le trouverons, mort ou vivant. Vous me le promettez?

— Et vous, David ? dit la jeune lille, vous ne réponde/ pas.

David semblait sortir d'un songe; il regarda la jeune fille d'un air hébété.

— C'est singulier, pensait Filc-ton-Nœud, qui l'observait depuis quelques instants.

— Où allait mon père ordinairement ? demanda miss Anna au fermier.

— Senora, répondit celui-ci, il s'absentait tout le jour et ne rentrait qu'à la nuit. Il ne disait pas où il allait; mais un jour je l'ai rencontré du côté de la source du Sacramenlo...

— La source du Saoramento ! s'écria David. Non ! non ! c'est imposible !

— Je vous demande pardon, Excellence, répondit le fermier, c'était bien du coté des rochers, situés au-delà de l'endroit où le fleuxe prend sa source, que je l'ai rentré, j'en suis sur.

— Ponrqnoi n'aurait-il |ias été- du coté de la source du Sacramento? dit miss Anna, que l'eNclamalion de David avait élonnée.

— J'ai enii :.,!ii diiv, nqtniulil celui-ci, (jue c'el.iil un

ciulroit tl;myx'i'eii\; il y a beaucoup de bèlca lëroces, à ce qu'on rapporte.

— Oh ! oh ! pensa File-ton-NœudsUipéfait de celle réponse, il y a un mystère là-dessous.

— Allons à la source du Sacramcnto ! s'écria résolument miss Anna : s'il est arrivé malheur à mon père, s'il a été é\ entré par les bètes fauNCs, ou assassiné , ma chienne Gipsey saura bien me conduire jusqu'à son cadavre.

— C'est cela, dit File-ton-Nœud.

Et, remontant sur leurs mules, ils se dirigèrent vers l'endroit que leur avait indiqué le fermier. Ils parvinrent ainsi dans la vallée parallèle à celle où les trois amis avaient dressé leur établissement.

Là, ils attachèrent leurs mules à un arbre. David agissait en quelque sorte mécaniquementj il faisait ce qu'il voyait faire, sans dire une parole : sa langue était sécliée à son palais.

Miss Anna lança sa chienne à travers les rochers et la suivit en l'excilant et en lui criant : Cherche, Cfipsey ! La pauvre bète, qui semblait comprendre la douleur de sa maîtresse, furetait dansions les taillis, dans tous les buissons en poussant des aboiements plaintifs; puis, après avoir longlemps cherché, elle pénéira dans l'ouverture d'un roc lier.

— ]*i'idu ! niiaiiiia'a I)a\id.

— Ucin ? dil rilc-lon-Nu'ud.

— Rion... je n'ai rien dit.

— Ton secret, dit File-ton-Nœud, il est peut-être encore temps de te sauver.

— Eh bien ! dit David, c'est moi... il est là...; et il montrait l'ouverture par laquelle venait d'entrer Gipsey.

— Assez ! . . .

El il courut auprès de miss Anna, qui n'avait pu entendre ces mots rapidement échangés à voix basse.

Ils pénétrèrent tous trois dans la grotte, et par\inrent, ainsi guidés par la chienne, jusqu'au mur qui séparait en deux parties la cavité du rocher.

— Vous voyez, miss, que nos recherches sont vaines, dit File-ton-Nœud : sortons , l'air que l'on respire ici vous ferait mal. Qui sait, M. Lawrence est peut-être revenu à la ferme, pendant que nous le cherchons ici.

La jeune fille allait céder, lorsque Gipsey s'élanra par l'ouverture pratiquée quelques jours auparavant pour l'extraction du lingot.

— Le souterrain se continue par ici, dit miss Anna; cherchons encore.

File-ton-Nœud lit tous ses efforts pour l'empêcher de se glisser par l'ouverture, mais la jeune fille se saisissant de la branche résineuse que tenait David, pénétra dans la mine des trois ouvriers.

Ce qui frappa ses regards tout d'abord , ce furent les pioches et les outils.

David était bième, ses regards se portaient malgré lui vers l'endroit où il avait enterré Tom.

Tout-à-coup la chienne poussa des aboiements, flaira dans tous les coins, et, arrivée à la fosse de son maître, commença à gratter avec ses pattes.

Aussitôt, File-ton-Nœud , sans être aperçu de miss Anna, fit un signe à Calicot.

Le boule-dogue s'élança d'un seul bond sur la chienne.

David et File-ton-Nœud coururent bien vite au secours de Gipsey, mais ils savaient bien qu'ils n'arriveraient pas à temps.

— Gredin ! s'écria File-ton-Nœud en donnant la chasse à Calicot, et il souleva Gipsey : elle était étranglée.

La mort de sa chienne ne pouvait beaucoup affliger miss Anna dans un moment aussi solennel ; mais la rage subite du boule-dogue contre cette innocente bête avec laquelle il jouait quelques instants auparavant, lui fit faire des réfiexions.

Après avoir encore poursuivi pendant plusieurs heures des recherches qui dès lors devaient être inutiles, ils revinrent à la ferme, où tout avait été préparé pour qu'ils y passassent la nuit.

Miss Anna occupa la chambre de son père, située à l'étage supérieur; David et File-ton-Nœud avaient été logés dans une salle du rez-de-chaussée.

Lurs(|Li'LHc lia soûle, miss Anna repassa dans son esprit les événements de la journée; elle se rappela la livide pâleur de David, les étranges exclamations qui lui étaient échappées, son air préoccupé au moment uii il a\air aperçu de loin les rochers de la source, la mort de sa chienne étranglée d'une façon si extraordinaire. Puis elle vint à songer que David lui avait confié, quinze jours auparavant, que ses immenses richesses pro\enaient d'une mine qu'il avait découverte dans les environs de la source du Sacramenio; elle sentit un frisson glisser sur tout son corps. Elle voulut éloigner cette idée qui l'ohsédait, mais, vains efforts ! elle était toujours présente à son esprit.

La jeune fille, en proie à cette obsession terrihlo, résolut de descendre dans la cour avec l'espoir que le grand air la calmerait peut-être. Quand elle passa devant la porte où étaient les deux amis, elle crut entendre quelques mots proférés à voix basse : elle ne put s'empêcher de prêter l'oreille.

La forme était construite en bois, comme presque toutes les maisons de la Califoniio, en sorte qu'elle n'était séparée des doux interlocuteurs que par une mince eloisun.

— Oui, ('liuolidlâii I)a\id, qui racontait à File-tou- Nœnd les délails du drame qui s'était passé dans la grollo, nu niomonl tlo roMraclion du lingot, un homme $(• pri''ci|iii,i [»;!i r(in\rrluro du roclior, et nie frappant d un

LA Toisox d'or. 269

coup de pioclic, me mil dans la iiccessilé de me deleiidio...

— !•]! lu l'as tué ? disait Filc-tou Nœud.

— Tué! oui, tué! répétait David (jui se tordait dans les angoisses du désespoir; et cet homme, c'était notre bienfaiteur, notre ami, Tom l'Améncain, leiiuel n'était autre que M. Lawrence.

Miss Anna ressentit au cœur une douleur semlilable à celle que causerait un coup de poignard ; elle eut encore la force de faire quelques pas, et tomba sans connaissance sur le sable de la cour.

LE .JOUIlK.iL.

Miss Anna Lawrence, revenue à elle, était remontée dans sa chambre : le coup qui venait de la frapper était si terrible, qu'elle doutait encore de ce qu'elle avait entendu ; elle passait de l'ivresse de son amour à un sentiment d'insurmontable horreur pour l'bumme qu'elle aimait une hrnrc auparavant. David, ({ni, depuis le jour cil il l'avait aperçue, n'avait poursuivi qu'un .seul but à travers tant d'obstacles, David, qui n'avait pensé qu'à elle, respiré que pour elle, ne lui apparaissait plus que comme l'assassin de son père. Cette pensée la faisait fris-

sonner. Elle se demandait par quelle horrible falalilé Da\id et M. Lawrence s'étaient rencontrés; comment l'un était tombé victime de l'autre, au moment même où elle touchait au suprême bonheur, au moment où elle amenait à ce père, qu'elle ne devait plus revoir, l'époux qu'elle s'était choisi. Toutes ces pensées se heurtaient dans son cerveau brûlé par la fièvre ; elle se sentait prête à pleurer, mais pas une larme ne jaillissait de ses yeux ternes et fixes. Immobile, assise au pied de son lit, elle semblait la statue du désespoir.

Quand les premières lueurs du matin percèrent les rideaux de sa chambre, elle était encore à la même place plongée dans ses méditations et dans sa douleur; elle ne savait si elle veillait ou si elle rêvait : la scène de la veille se déroulait à son souvenir comme une affreuse fantasmagorie, et quelquefois en songeant à la noblesse , de cœur de David, à sa bonté, à la douceur de son caractère, elle étail-prêtc à aller le trouver pour lui demander si elle ne s'était pas trompée et si les paroles qu'elle avait entendues à travers la cloison n'avaient pas été proférées par un autre que par lui ; elle ne voulait pas croire qu'il pût être coupable, même involontairement, d'un crime qui lui arrachait son père. Mais bientôt la réalité s'offrait à son esprit sous son aspect lugubre. Oui, c'était bien lui, lui seul, qui était le meurtrier; cet homme qui s'était montré à elle comme un libérateur, l'avait plongée dans un éternel désespoir.

Da\id avait passé une nuit aussi triste et aussi sombre ; sa douleur s'exhalait en imprécations contre le ciel. Fatalité infernale ! Il avait tué sans le connaître Tom, son bienfaiteur, Tom à qui il devait ses richesses ; et Tom se trouxait être le père de miss Anna Lawrence.

11 marchait à grands pas dans la chambre, et s'accusait tout haut de son crime, malgré les supplications de son ami qui craignait qu'on ne l'entendît.

— J'ai échappé aux fureurs de la tempête, disait-il ; Dieu a détourné de ma tête le lomahaw des sauvages, et de mon sein le poignard des Indiens ! J'aurais pu croire qu'il n'avait pris tant de soin de me sauver que pour me réserver à l'exécution de grandes choses ; et c'était pour faire de moi l'assassin de l'homme à qui je devais tout, de celui qui devait être mon père... Horreur!

— Mais ce n'est pas ta faute, lui disait File-ton-Nœud, lu ne le connaissais pas; il t'attaquait, tu t'es défendu.

— Je l'ai tué pour un morceau d'or, interrompait David. Ah ! l'or, cet or que j'ai tant poursuivi, cet or qui devait assurer mon bonheur et celui de ma fiancée ! Que maudit soit le jour oii j'ai touché à un lingot ! Pourquoi mon bras ne s'est-il pas desséché au contact de ce métal, la cause de tous les crimes parmi les hommes ?

Cependant File-ton-Nœud s'appliqua avec tant d'insistance à lui démontrer qu'il n'avait pas commis un crime, que tout homme à sa place eût agi comme lui, que David était devenu plus calme.

^72 CONTKS ET VOYAGES.

Miss Anna, après l'horrible nuit qu'elle veiiail de passer, élail brisée de fatigue; mais elle ne sentait rien, elle ne pensait (|u'à son père assassiné et à son bunlieur à jamais llélri. Lorsque le jour avait paru, elle avait ramassé tous les elïets et tous les papiers de M. Lawrence... Un surtout avait frappé sa vue, elle avait trouvé unelettrequi portait pour tonte suscription ces trois mots : A ma fille.

A cel aspect, la jeune lille, qui jusque-là n'axail [)U pleurer, st'ntil des larmes abondantes s'échapper de ses yeux. Les larmes, même les plus amères, sont la rosée du cœur ; elles amollissent pour un instant toutes les fibres de notre être , mais elles le retrempent en même temps. Miss Anna se sentit moins abattue lorsque les sanyiuls eurent cessé.

Elle prit la lettre de M. Lawrence, la baisa plusieurs fois et la serra avec les autres. Elle voulait attendre pour la lire qu'elle fût plus calme et plus capable de comprendre les dernières volontés de son père.

Quand elle eut achevé tous ces préparatifs, elle songea à la conduite (ju'ellc allait tenir vis-à-vis de David ; elle savait qu'il n'était pas volontairement coupable, elle ne \oulait donc pas le dénoncer comme meurtrier. Par un d(Tnier respect pour le souvenir de son amour, elle résolut d'agir comme si elle n'a\ait rien entendu la veille au soir; elle allait revenir à San-Francisco, et de là, elle partirait le plus tôt possible pour New-York, chez son oncle, M. llumilton.

LA TOISON d'or. 273

Elle avait donné l'ordro do préparer les mnlos. Quand elle de.>condit dans la cour et qu'elle aperçut Da\id, paie, abattu, niéoonnaissnble, lanl il était eliangé, elle ne put retenir un niou\enient d'iiorreur qui n'échappa pas à l'œil de son amant; mais à ce frémissement involontaire de la jeune fille se mêlait encore un sentiment de pitié.

Le voyage fut bien différent de ce qu'il avait éf(' la veille ; File-ton-Nœnd adressait de temps en temps la parob^ à miss Lawrence, mais David, qui se rappelait toujours l'effroi que sa vue avait causé à la jeune fille, se tenait derrière elle etcraignail de rencontrer son regard.

Le soir, miss Anna rentrait au présidio, et les deux amis étaient de retour dans leur maison, naguère si gaie, et où un seul était encore heureux, parce qu'il ne savait rien des tristes é\énements que nous avons rapportés, c'était Polyplième.

Pendant plusieurs jours, David ne sortit pas ; il était tout entier à son désespoir.

File-ton-Nœud lui fit comprendre qu'il devait reparaître au présidio, ne fût-ce que pour éloigner tout soupçon.

— Miss Anna ne sait rien, lui disait-il; que veux-tu qu'elle pense si elle ne te revoit plus?

— Mais, malheureux! répondait David, tu ignores donc qu(^ je ne peux arracli(^r mon amour démon coMir.

J'aimo miss Lnwrence plus que jamais... je l'aime jusqu'au crime... car ce serait un crime de l'épouser.

File-ton-Nœud l'entraîna au présidio.

David remarqua avec effroi les traces que la souffrance avait imprimées sur le visage de miss Anna. Ses yeux caves, les pommettes de ses joues enflammées attestaient des nuits passées dans l'insomnie.

La jeune fille avait reçu les deux visiteurs sans manifester aucun étonnement; seulement, David avait cru remarquer qu'elle éprouvait à son aspect un tremblement nerveux qui l'avait déjà frappé dans la cour de la hacienda.

Quelques jours s'écoulèrent encore, au bout desquels M. Parker étonné de ne plus entendre parler du mariage projeté, prit la résolution d'avoir une conférence à ce sujet avec sa nièce.

— Ma cbère Anna, lui dit-il un soir qu'il la voyait plongée dans un accablement profond, il faut lutter contre la douleur et la surmonter; si tu t'abandonnes ainsi à ton désespoir, tu succomberas toi-même.

— Que le ciel vous entende! interrompit la jeune fille.

— Allons, soyons raisonnable, continua le commodore en prenant la main de sa nièce. Songe qu'il te reste une grande mission à accomplir en ce monde.

— Laquelle ? demanda la jeune fille.

— La mission d'acquitter les engagements de ton père. . . C'est le ciel, mon enfant, qui a envoyé vers toi ce riche

Français, à rnmoiir diujucl tu as sacrifié l'aHianco d'Edward.

Miss Anna se sonlil frémir.

— Jamais EdAvard n'aurait pu sauver l'honneur de Ion

nom, du nom de ton père, il n'était pas assez riche

M. David, au contraire.

— Jamais ! s'écria la jeune fille avec effroi.

— Chère Anna, continua le commodore, tu sais comhien je me suis toujours soumis à tes moindres caprices., tu sais quel chagrin m'a causé la résolution d'épouser cet étranger ; cependant je n'ai rien dit. Edward, qui t'aimait, s'est éloigné sans plainte, sans murmure : il a laissé le champ libre à son heureux rival ; aujourd'liui, tu semblés éprouver de la répugnance pour cet liomine que tu aimais hier... Eh bien l cette répugnance, il faut la surmonter...

— Quoi ! s'écria miss Anna.

— M. David seul peut, je te le répète, sauver le nom de ton père de l'opprobre et de l'ignominie... S'il ne s'agissait que de quelques centaines de mille francs, Hamillon et moi pourrions peut-être les payer ; mais j'ai parcouru les papiers de Lawrence, j'ai vu clair dans sa situation financière. Il laisse un passif de plus de deux millions.

— Deux millions...

— Quel homme autre que ce riche Français pourrait payer cette somme énorme?..

— Oh! mon Dieu! dit miss Anna.

— Tu liésilos pnooro, Anna ; tu hcsitis ontro un caprice que je ne puis comprendre et l'honneur de ton père, car,

si les engagements ne sont pas acquittés à l'écliéance, i

on dira dans toute l'Amérique que M. Lawrence s'est '

tué dans un moment de désespoir. Les créanciers char- 1

geront d'imprécations sa ménioire. Tu porteras un nom I

déshonoré. i

— Que me demandez- vous , mon oncle? dit miss ! Anna. 1

— Je te demande de réhabiliter le nom de ton père, j on plutôt de ne pas permettre que la moindre souillure i vienne ternir ce nom honorable et respecté ; je te de- : mande de ne pas sacrifier à un caprice la gloire de ta fa- i mille , car , je le répète , cet homme que tu repousses 1 aujourd'hui , tu l'adorais il y a quelques jours. Si tu as aiuK' ton père, si tu comprends ce que le commandent l'honneur et le devoir-, tu n'hésiteras pas plus long- , temps. j

Après ces paroles prononcées avec force, M. Parker était sorti.

— Oh! mon père ! s'écria miss Anna restée seule , tu sais si je t'aimais, et si je t'aime encore. j

Elle alla tirer d'un secrétaire les papiers de M. Lawrence i

et les parcourut. '

Ses regards s'arrêtèrent sur un journal tenu par son i

père, et elle lut les passages suivants : '

«Je pars pour la mine. Dieu me soit en aide! Frappé j

L\ TOISON Tj'on. 277

» flnns co qu'un coinm(nY;iiit a di' plus clior, j'.ii l'espoir » que Dieu me permellra de in'ru'(|uiller envers mes » créanciers avant de mourir. S'il me refusait cette der- » nière grâce , si ma mémoire devait être ilétrie... mais » non, je n'achève pas, cette pensée est plus triste que la » mort... »

A une autre date :

« Arrivé à la mine.,, je travaille quatorze heures par

» jour je succomberais à la fatigue si je n'étais sou-

» tenu \'inr l'idée de remplir des engagements sacrés

» Dans trois mois, les délais qui m'ont été accordés e\pi- » reront... Aurai-jele temps?... »

A une autre date :

« Ma chère fille, si je ne réussissais pas, ne pense qu'à » unechose... ne poursuis qu'un but... celui de satisfaire » aux engagements de ton père... Mais que demandais- » je? une jeune fille peut-elle travailler... Ah! si j'avais eu » un fils... »

Miss Anna ne put poursuivre cette lecture. Cette préoccupation continuelle de son père , préoccupation qui se traduisait à chaque ligne, à chaque mot ,lui faisait trop de mal... Le sang fouettait ses tempes, les soupirs s'échappaient de sa poitrine oppressée... elle se précipita à genoux au pied de son lit , et, avec la ferveur des âmes brisées par la souffrance :

— 0 mon Dion ! inspirez-moi ! dit-clip.

En rêve, elle crut voir son père qui la conjurait de no reculer devant aucun moyen pour sauver l'honneur de sa mémoire.

A son réveil, elle résolut encore, sous le poids des hallucinations de la nuit, de se sacrifier entièrement à la réhabilitation de son père. . . Elle prévint M. Parker qu'elle s'était rendue à ses conseils.

Mais cette détermination extrême cachait un projet sinistre : son parti était irrévocablement pris.

Page 1