L ADIEU
Le Commodore, qui avait ignoré les circonstances do la mort de M. Lawrence, et qui voyait dans le mariage di' David avec sa nièce le seul moyen de faire honneur aux nombreux engagements contractés par l'infortuné négociant, avait été trouver David à l'issue de la déclaration que lui avait faite miss Anna d'accéder à ses propositions.
M. Parker avait été surpris de l'air à la fois triste et étonné de David, lorsqu'il lui avait expliijué le sujet de sa visite.
— Miss Anna consent à m'épouserl s'était-il écrié.
— N'était-ce pas une chose convenue depuis longtemps?
— Je le sais bien, répondit David avec embarras ; mais depuis quelques jours j'avais cru remarquer...
— N'aimeriez-vous plus ma nièce? demanda vivement 31. Parker.
~ Moi, ne plus aimer miss Anna ! moi <{ui n'ai vécu que pour elle , qui n'ai eu qu'une seule ambition dans
toute ma vie! Oh! non, vous ne le croyez pas....,
seulement , j'avais pensé qu'elle éprouverait peutêtre quelque répugnance à épouser un ancien
ouvrier.
— Ne croyez pas cela, mon cher monsieur; ma nièce vous aimait avant que vous fussiez riche, et c'est peutêtre parce qu'elle n'a plus rien aujourd'hui qu'elle a paru hésiter.
— Croyez-vous? s'écria David, à qui ces paroles semblaient rendre l'espérance.
— Quelle autre raison pourrait retenir miss Anna, qui vous a sacrifié une alliance honorable ?
— Elle ne sait peut-être rien, pensa David.
— Tenez , dit le commodore en riant, vous me faites l'effet de deux amoureux qui se boudent sans savoir pourquoi; mais, moi, en ma qualité de grand parent, je viens souffler sur le nuage.
— El où se célébrera le mariage? demanda David, redevenu rêveur.
— Ma nièce déslrcmii (|ii(' la fih'éinoiiie eùl lieu à New-York, chez son oncle lluniillon.
— J'approuve complètement ce projet, répondit D;t\id, il faut commencer par acquitter les engagements de M. Lawrence, et c'est à ^'e^^-Tork, avec l'aide de M. Hamilton , qui est lui-même négociant, que miss Anna pourra régler les affaires de son père.
— Vous êtes un noble caractère, lui dit le coinmodore, en lui prenant les mains qu'il serra avec force. David sourit amèrernent.
— Tout ce que j'ai est à miss Anna, répondit-il ; n'estce pas pour elle, pour elle seule que j'ai amassé loules ces richesses ?
Le Commodore était revenu enchanté au présidio.
Miss Anna avait conservé ce dernier espoir que David trouverait un prétexte pour rompre ce mariage inqjossible. Quand elle apprit qu'il persistait dans sa résolution de l'épouser, ce fut comme une dernière illusion qui tombait de son cœur.
— Je remplirai mes engagements envers la mémoire de mon père, pensait-elle... J'épouserai cet homme dont la fortune peut sauver du (h'shonneur le nom de ma l'amille ; mais il ne pressera dans ses bras qu'un cadavre : il aura tué du même coup le père et la fdie.
Après celle héroïque résululion, elle devint plus calme, et M. Parker put croire que la douleur qu'elle éprouvait
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encore de la mort de son père xoilail seule ce beau visage qui ne souriait plus.
Da\id ne perdit pas de temps ; aussitôt qu'il avait ap pris la résolution de miss Anna de retourner à New-York, il s'était arrangé avec le patron d'un navire mouillé dans le port.
Pendant plusieurs jours , il ne s'occupa qu'à faire transporter à bord du bâtiment les immenses richesses qu'il avait extraites de la mine avec l'aide de ses deux amis.
Quand le jour du départ fut fixé , miss Anna prétexta une visite chez une amie qui habitait dans les environs ; puis, seule, sans guide, sans domestique, elle s'était dirigée vers la source du Sacramento.
Elle lit exhumer le corps de son père, et lui rendit les derniers devoirs.
— A bientôt ! pensa-t-elle en jetant un dernier regard sur la nouvelle tombe, où reposaient les dépouilles mortelles de M. Lawrence, et elle était revenue à San-Francisco.
Au jour fixé , ce fut File-ton-Nœud qui vint la chercher pour la conduire à bord, David étant occupé, lui dit-il, à surveiller les préparatifs du dt'pnrt.
Une femme de chambre accomi)agnail la jeune fdle.
A peine fui-ellc à bord qu'elle alla s'enfermer seule dans sa eabiin',
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Lo vai!5Soau leva l'ancre, el bieiilol il sortit dosoaiixdc la baie.
Miss Anna repassait dans son esprit les tristes événejnenls qni s'étaient écoulés depuis quelques jours; elle se voyait au pouvoir de David, el malgré le fatal projet qu'elle avait conçu, elle redoutait de se trouver seule avec lui.
Elle examina sa cabine ; David avait pris soin de l'orner avec luxe : il avait suspendu aux cloisons des tableaux de prix; il j a\ail l'ail [)lacer les meubles les plus ricbes , les tapis les plus somptueux; il avait entassé dans ce boudoir les objets les plus cbarmanls, mais la jeune fille jetait sur tout cela un regard distrait et indilférent.
Tout-à-coiip, une lettre, placée sur un guéridon, frappa sa vue; elle s'approcba et vit qu'elle lui était adressée.
Elle eut comme un pressentiment , son cieur ballil avec force; elle regardait celte lettre , dont elle croyait recoimaître l'écriture, sans oser l'ouvrir.
Enfin , elle rompit le cacliet el lut les lignes sui vantes :
« Miss Aima,
» Lorsque vous lirez cette lettre , nous serons séparés » pour jamais; vous savez si je vous aimais, vous savez si
» toute ma vie n'eût pas été consacrée à votre bon- » heur : pour vous j'aurais tout tenté. Mais au moment » où je touchais à la félicité suprême, la fatalité détrui- » sait toutes mes espérances. Dieu a-t-il voulu me punir » d'avoir aspiré jusqu'à vous!...
» Toutes les richesses de la mine ont été déposées sur » le navire ; elles sont enregistrées à bord à votre nom , » elles vous appartiennent , puisque c'était pour vous » seule que je les avais conquises.
» Adieu, miss, adieu et soyez heureuse.. .. Celui qui » écrit CCS lignes n'ose pas même vous demander un sou- » venir.
» David. »
La lettre s'était échappée des mains de la jeune fille...
A ce moment, File-ton-Nœud entra dans la cabine; ii vit la lettre aux pieds de mis^ Anna, dont les yeux étaient mouillés de larmes.
— C'était un noble cœur, n'est-ce pas, miss? lui dit -il, en donnant lui -môme un libre cours à ses sanglots.
— Oui, un noble cœur, répéta la jeune fille; mais il ne sera pas seul à souffrir, car je sens là, dit-elle en montrant son cœur, je sens que je l'aime encore. . 5
Da\i(l a\ait Ijicii compris que miss Anna a\ail décuiivert le fatal mystère ; d'ailleurs, il ne pouvait plus songer à consacrer sa vie à cette jeune fille qu'il avait tant aimée, qu'il aimait tant encore, après le funeste événement de la grotte; il avait donc prié File-ton-Nœud de conduire miss Anna auprès de M. Hamilton, et celui-ci, qui craignait que son ami ne roulât dans sa têle quelque funèbre projet, n'avait accepté qu'après avoir prévenu Polyplième de veiller sur David.
Au moment où le vaisseau sortait de la grande baie do San-Francisco , David , placé sur la falaise, suivait de l'œil la voile de ce navire qui emportait toute sa vie... 11 resta ainsi immobile pendant plusieurs lieures, voyant le vaisseau disparaître peu à peu, puis s'effacer dans la brume : quand ses regards ne rencontrèrent plus rien dans ce vaste borizon , un soupir s'échappa de sa poitrine...
— Adieu donc à tout ce que j'ai aimé! s'écria-t-il, et il prit son élan pour se précipiter dans la mer.
A ce moment il fut retenu par une main vigoureuse. Polyplième ne ra\ait pas quitté une minute; seulement, dans sa préoccupation, David ne l'as ait pas aperçu.
— Un instant, lui dit le géant on le serrant dans .ses bros, tu as aiiiK', tu es malheureux, tu veux te tuer, je eoiuiais ça; connue loi j'ai voulu me tuer aussi à l'Iieum du d('-s('spoir, mais Dieu l'sl ^e^u à mou secours, et
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j'ai bien l'ail d'écouler sa \uix, puis(|iie je l'cmpèclie d'accuiiiplir Ion projet.
— Si tu m'aimes, s'écria David, laisse-moi !
— Non, répondit Polyphème, et un jour tu me remercieras ; le temps ne guérira peut-être pas enlièrement ta blessure, mais il la cicatrisera. 11 y a vingt ans que je soullVe, moi... m'as-lu enlendu me plaindre?...
— Je n'ai pas ton courage, répondit David... Puis, il ajouta : ïu ne seras pas toujours auprès de moi...
— Toujours, s'il le faul, dit Polyphème... D'ailleurs, as-lu bien le droit de te tuer?... ta vie t'apparlienl-olle toul entière?... crois-tu donc qu'en allanl travailler avec toi à la mine, je n'avais pas mon projet?., ne t'ai-je pas dil ({ue l'or est un moyen d'accomplir de grandes choses? Je ne me suis pas informé de ce que tu voulais faire de les richesses ; mais souviens-loi de ce que lu me disais : Faites-moi ma part d'abord, et je vous aiderai à faiie la vôtre. Eh bien, j'ai contribué à te faire la pari; maintenant je viens, créancier inexorable, te demander de travailler à faire la mienne.
— Toi aussi, tu veux de l'or, malheureux! Mais qu'eu feras-tu?
— Tu le sauras, et c'est l'emploi de ces richesses qui t'aidera peul-ètre à calmer ta douleur.
— Ainsi donc, dit David, je ne m'appartiens plus; et il jeta un dernier regard à l'horizon.
— Partie, partit; pour loujuura! s'ccria-l-il cii juigiiaiil | les mains.
— Qui sait? lui dit Pulyphèiue, lu la reverras peutêtre .
Le suir Polyplième ramenait David à la mine du Sacramento.