‹ Contes et voyagesChapitre 19 sur 20 · MADEMOISELLE D AULNAY · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE D AULNAY

dans la propriété de son père, et dont elle était adorée ; quelquefois ce genre de vie lui semblait bien triste, elle aurait voulu voir Paris, faire son entrée dans le monde, où sa fortune, sa naissance et sa beauté lui donnaient le droit de briller; mais elle" n'osait laisser entrevoir ce désir au marquis, de peur de raviver dans l'àme du vieillard des douleurs assoupies; alors, dans ses moments de tristesse et d'abattement, elle faisait un violent effort sur elle-même, et tàcliait de cliasser les diables-bleus en recourant à ses distractions habituelles : les grandes courses dans les allées du parc, ou l'étude du piano, dont les sons venaient souvent mourir sur la grande route, et apportaient cà l'oreille du voyageur le refrain mélancoli(|ue de l'Exile', de Chateaubriand, cette romance en vogue de l'époque, qui est encore aujourd'hui la page la plus louchante de l'histoire de l'émigration.

Cependant depuis quelque temps le marquis n'a\ait pas été sans s'apercevoir des tristesses subites d'Assomption ; il se reprochait de la laisser au fond d'une campagne, et de ne faire aucune tentative pour reparaître sur un théâtre plus digne de lui et de sa fille; mais d'un autre côté, l'amour-propre du vieux gentilhomme parlait plus haut, il ne pouvait oublier ses services passés, sa jeunesse et sa fortune sacrifiées, et toute démarche pour paraître à la cour, sans un ordre d'appel, lui semblait indigne de sa fierté. D'ailleurs il nourrissait toujours cette pensée, que le roi finirait par remarquer son absence,

et voudrait revoir quelque jour son fidèle compagnon d'HartwelI.

Sur ces entrefaites, il reçut un matin une lettre timbrée de Paris; brisant le cachet à la hâte, il la parcourut rapidement. Un de ses neveux, M. Alfred de Ristol, lui annonçait sa prochaine visite, avec un jeune cousin de la Bretagne, que le marquis n'avait jamais vu ; quoique cette lettre ne s'appliquât en rien à ses espérances, elle lui fît plaisir. M. d'Aulnay n'était pas fâché de sortir un peu de ses habitudes d'agriculteur et de se distraire dans la compagnie de ses jeunes parents.

Cette nouvelle ne causa pas à Assomption la môme joie qu'au marquis : l'arrivée prochaine de ces deux jeunes gens, qu'elle ne connaissait pas, la préoccupait; l'instinct de la femme commençait à se révéler en elle. Jusque-là confinée dans la propriété de son père, elle ne s'était jamais demandé si elle était jolie, si elle avait cette grâce si vantée des femmes de Paris, et si ses manières ne paraîtraient pas un peu extraordinaires à ses deux cousins, habitués à vivre au milieu du monde; pourtant elle fut un peu rassurée lorsque M. d'Aulnay lui apprit que M. de Ristol était un jeune séminariste, qui ne devait pas tarder à entrer dans les ordres. Aux yeux des jeunes filles, un prêtre n'a point de sexe, et l'on est toujours assez jolie pour un homme en soutane; mais toute sâ crainte lui revint bientôt quand le marquis ajouta

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que son second cousin était dans les pages de Sa Majesté.

— Un page! fil-elle avec un petit geste d'effroi.

— Sans doute, continua M. d'Aulnay, ton cousin Rodolplie deKermonecest page, comme je l'ai été moi-même; et le marquis se mit à raconter à sa fille, mais avec une retenue toute paternelle, les tours charmants des pages de Louis XV et de Louis XVI, que les dames de la cour avaient surnommés les louveteaux en chapeaux à cornes.

Les jours suivants, Assomption fut plus rêveuse et plus inquiète, elle était tourmentée d'un pressentiment indéfini ; mais il se mêlait à cette tristesse un vague intérêt de curiosité et comme une lointaine espérance.

Un matin, Assomption, qui revenait de sa promenade à cheval accoutumée, était remontée dans sa chambre, lorsqu'elle vit une chaise de poste traverser l'avenue et pénétrer dans la cour ; deux jeunes gens en descendirent aussitôt et se précipitèrent l'un après l'autre dans les bras du marquis d'Aulnay.

Le marquis fit appeler sa fille pour lui présenter ses cousins, mais Assomption répondit qu'elle était indisposée et qu'elle ne pouvait descendre encore : elle avait une migraine affreuse, des maux de nerfs qui ne lui permettaient pas de quitter sa chambre ; en réalité elle ne trouvait pas sa toilette convenable, elle voulait prendre tout son temps pour se rendre aussi jolie que possible.

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M. d'Aulnay devina sur-lc-clKniip le genre de nioljtdie d'Assomption qu'il venait devoir sauter un instant auparavant à travers les prairies, et sans se préoccuper de cette subite migraine, il fit à ses parents l'honneur de sa maison en vieux gentilhomme plein de courtoisie et de savoir-vivre.

Ce ne fut qu'à l'heure du dîner que la présentation eut lieu. Assomption était ravissante de jeunesse, de beauté et d'une certaine coquetterie naissante qui paraissait promettre beaucoup pour l'avenir; M. d'Aulnay lui-même ne put retenir une exclamation de surprise ; bref , la jeune campagnarde obtint un triomphe complet, et le jeune abbé de Ristol assura, en portant à ses lèvres les doigts roses d'Assomption, qu'il n'avait jamais vu de pêche plus vermeille que la jolie figure de sa cousine.

M. de Ristol était, en deux mots, un cadet de famille dont on voulait faire un évêque ; peu désireux de prononcer ses vœux immédiatement après sa sortie du séminaire, le jeune abbé avait en quelque sorte jeté le froc aux orties, sans renoncer toutefois à l'idée de se faire prêtre ; seulement il ajournait cet acte décisif, malgré les représentations de sa famille. D'une élégance très-recherchée dans sa mise et dans toute sa personne, il semblait avoir pris pour modèle ses devanciers de l'ancienne cour : c'était un diseur de riens charmant ; sous Louis XV, il eût partagé avec un griffon l'honneur d'occuper les loisirs de la favorite. Il ne portait pas la soutane, et disait

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à co sujet, on jouant sur les mois : — Que ce n'était pas la peine d'avoir les charges d'un ministère dont on avait supprimé les bénéfices.

Rodolphe de Kermonec, au contraire, nature grave et timide, sans fortune et sans parents, avait été recommandé au duc de Berry, qui l'avait fait entrer dans les pages, et qui depuis ce temps l'avait honoré en plusieurs circonstances de sa protection.

Le dîner se passa fort gaiement, grâce aux réparties de M. l'abbé de Ristol, qui était au fait des chroniques de la cour, et savait même un peu les historiettes scandaleuses de la ville; il parlait de tout à propos de rien, a^ec cette élocution facile qui s'acquiert dans les salons, toutes ses phrases se terminaient par un compliment assez joliment tourné à l'adresse de sa cousine, laquelle baissait les yeux à chaque bouquet d'artifice tiré en son honneur; pour Rodolphe, il se contentait d'écouter la conversation pailletée de son cousin, et c'est à peine s'il osait jeter à la dérobée un coup d'oeil sur mademoiselle d'Aulnay.

Le soir on alla se promener dans le parc. Rodolphe, qui s'en voulait un peu de sa contenance timide et embarrassée, se disposait à offrir son bras à Assomption, k)rsqu'il fut prévenu par Alfred de Ristol; le jeune abbé prit les devants avec sa cousine, et peu à peu ils laissèrent le marquis bien loin derrière eux, racontant à

Rodolphe ses souvenirs de l'émigration.

Au bout de vingt minutes, Assomption revenait près de son père en riant aux éclats; elle était suivie de Ristol, qui présentait l'aspect le plus comique; ce n'était plus ce jeune abbé pimpant et sautillant. Voici ce qui était arrivé : en passant dans une prairie, les deux jeunes gens avaient rencontré une petite rivière anglaise ; Assomption, avec sa pétulance ordinaire, n'avait pas songé à faire un détour et avait franchi l'obstacle d'un seul bond ; l'abbé, en voulant imiter la jeune fille, était tombé juste au milieu de l'eau bourbeuse et ne s'en était tiré qu'avec la plus grande difficulté et aidé de sa cousine. Le marquis avait eu grand'peine à tenir son sérieux au récit pittoresque de cette scène qu'Assomption entrecoupait de violents éclats de rire ; quant à Ristol, il ne riait pas du tout et regagnait le château en pestant tout bas contre les rivières, les prairies et les petites filles de province.

Le marquis adressa des reproches à Assomption, lorsqu'il fut seul avec elle, sur sa conduite extravagante; mais la jeune fille lui donna des raisons si plausibles, qu'il finit par perdre son sérieux, et par rire lui-même, en se rappelant la contenance de son neveu.

Au bout de quelques jours mademoiselle d'Aulnay était tout-à-fait familiarisée avec .ses deux nouveaux hôtes, le jeune abbé ne louait plus rancune à Assomption de l'avenlure du fossé, et avait repris auprès d'elle son rôle de papillon ; Rodolphe, de son côté, s'était un peu appri-

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vôisé, mais il avait toujours cet air grave et triste qui avait tout d'abord frappé sa jeune cousine.

— Quelle singulière chose ! disait à ce sujet Assomption au marquis, vous m'aviez dit, cher père, que les pages étaient si étourdis et si extravagants : voyez mon cousin Rodolphe, il a l'air d'une jeune fille, il ne parle presque pas et ne sourit jamais. Il est vrai, ajouta-t-elle, que mon cousin de Ristol est bien gai et bien bruyant pour un futur évoque. Je crois qu'ils feraient bien de changer leurs rôles.

— C'est que Rodolphe a peut-être des chagrins secrets, avait répondu le marquis.

Cette réponse si simple, faite peut-être au hasard, impressionna vivement la jeune fille; elle ne pouvait croire, elle si enfant et si insouciante, que la jeunesse eût ses orages; cependant elle rêva longtemps en songeant à Rodolphe; son âme compatissante se tourna aussitôt vers ce jeune homme, qu'elle croyait malheureux. Puis peu à peu elle se mit à comparer Rodolphe avec Alfred, et malgré ses prévenances et ses galanteries, ce dernier ne sortit peut-être pas victorieux de ce rapide examen.

Le lendemain, Assomption montait à cheval dans la cour où elle se croyait seule, lorsqn'en détournant la tête, elle vit à quelques pas Rodolphe immobile et les yeux arrêtés sur elle; le regard du jeune homme avait quelque chose de si perçant et de si doux à la fois qu'Assomp-

lion devint rouge et lança Dnâeley dans l'avenue, sans oser dire un mot à son cousin. — C'est étonnant, pensaitelle, Alfred a beau nie regarder ainsi, jamais son regard ne me trouble au point de me faire rougir.

Une heure après, mademoiselle d'Aulnay revenait tout doucement par un petit sentier au bord de l'eau, plongée dans une rêverie qu'alimentait peut-être la scène muette de la cour, lorsqu'elle aperçut quelqu'un couché au pied d'un arbre : c'était Rodolphe, qui laissait, lui aussi, flotter ses rêves au grand air, et qui semblait suivre de l'œil les oiseaux perdus dans le ciel. Assomption mit pied à terre, et après avoir attaché son cheval à un arbre, elle se glissa derrière les massifs, et s'offrit à Rodolphe comme une apparition.

— Oh ! ma cousine, dit le jeune homme, vous m'avez fait peur.

— Comment, monsieur, je suis donc bien horrible ! répondit la jeune fdle avec ce petit air mutin qu'elle prenait quelquefois.

— A défaut de voire miroir, mon cousin Alfred vous dit assez souvent que vous êtes jolie pour que vous ne conserviez plus aucun doute à cet égard.

Cette innocente épigramme, décochée contre les aimables fadeurs de M. de Ristol, ne |)anil pas déplaire à A.ssomption, qui répondit pu conservant sa petite moue boudeuse : — Il faut avouer t|ue M. Alfred est bien plus ai-

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mablc que vous, car depuis votre arrivée à Aulnay, vous ne m'avez pas adressé le plus petit conipliniout.

— Je me contente de penser de vous tout le bien que je n'ose vous dire, répliqua Rodolphe en levant sur sa cousine ce regard qui avait tant troublé Assomption une Iicure auparavant.

— Voyons, monsieur, dit la jeune fille, autant pour se donner une contenance que pour changer le cours de la conversation, dites-moi ce qui cause vos peines, car vous devez en avoir.

— Je n'ai aucun sujet d'affliciion particulière, ma belle cousine, répondit Rodolphe; je viens ici sous ces grands arbres, parce que j'aime la solitude. Habitué dès mon enfance à l'isolement, je cherche des distractions en moi-même, et je me berce dans mes rêveries, comme ces insectes que vous voyez au-dessus de nos tètes s'endormir dans un rayon de soleil; ici, je songe à mes souvenirs et à mes espérances. Les peupliers qui frémissent et se plaignent comme des âmes continuent je ne sais quelle plainte mystérieuse qui pleure en moi; les bourdonnements confus de la campagne, les mille bruits qui s'échappent de la feuille ou du brin d'herbe, tout cela résonne à mon oreille comme un chant inconnu qui réveille au fond démon être tout un monde dépensées assoupies.

— Oh ! je vous comprends, Rodolphe, s'écria la jeune fille ; vingt fuis, à cette même place, il in'esl arrivé d'éprouver ce que vous ressentez vous-même.

— Vous me comprenez , s'écria vivement le jeune homme... Oui, vous devez me comprendre... car vous avez vécu au sein de ce vaste horizon où l'air vivifie la pensée et élève l'àme vers la méditation ; et puis, quand je regarde ces lieux paisibles, je me demande pourquoi le Ciel ne m'a pas jeté dans ces vertes prairies pour y vivre et pour y mourir... Oh! vivre ici, s'écria-t-il dans une sorte d'exaltation, n'avoir pour patrie que ces campagnes, pour spectacle que ce ciel bleu, pour horizon que cette ligne d'arbres ! Mais ! insensé que je suis, pourquoi vous parler de toutes ces choses? Retournons au château, ma cousine, et ne m'en veuillez pas trop si je ne suis pas aimable... quoiqu'il doive être si facile d'être aimable auprès de vous.

— Oh ! non, continuez, s'écria Assomption émue, je vous écoute, il me semble que vous m'ouvrez les portes d'un monde tout nouveau pour moi !

— J'entends la cloche du château, répondit Rodolphe, ne faisons pas attendre votre père. Et, prenant le bras de la jeune fille, il la reconduisit à son cheval, et eflleura pour la première fois de ses lèvres la blanche main de mademoiselle d'Aulnay.

Assomption jeta un sourire plein de charme à Rodolphe, et s'éloigna au grand trot, non sans tourner plusieurs fois la tête dans l'avenue.

Lorsque toute la famille fut réunie dans le salon,

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M. do Ristol, qui continiinit son personnage de dameret en vrai successeur de M. de Bernis, vint prendre place auprès d'Assomption, et dirigea contre la jeune fille une formidable artillerie de compliments, qu'elle aurait peutêtre trouvés ingénieux deux heures auparavant, et qui ne lui semblaient plus, depuis sa conversation avec Rodolphe, qu'un jeu d'esprit assez fatigant ; Rodolphe, de son côté, hasarda deux ou trois reparties plaisantes contre la galanterie échevelée du futur ecclésiastique, ce qui mit le marquis et Assomption en belle humeur de moquerie.

— Mon cher cousin, disait mademoiselle d'Aulnay au jeune abbé, vous devez me trouver bien malhonnête de ne vous avoir point encore remercié de votre cadeau nocturne...

— Quel cadeau ? répondit M. de Ristol.

— Jouez donc l'étonnement, reprit Assomption. Quel autre que vous, ici, pousserait l'amabilité jusqu'à venir placer, chaque nuit, sur ma fenêtre, un charmant bouquet composé des plus jolies fleurs du parterre !

Au mot de bouquet, Rodolphe avait rougi involontairement; M. de Ristol ne répondit rien et baissa la tête comme quelqu'un qui réfléchit.

L'air embarrassé de Rodolphe n'échappa pas à la jeune fille, qui transporta aussitôt la conversation sur un autre sujet.

— Mais, ma cousin^, dil un instant après Alfred de

Rislol, quelle est donc cette histoire de bouquet dont vous me parliez tout-à-i'heurc? Je vous avoue qu'elle m'intrigue beaucoup.

— Bon ! vous y pensez encore ? répondit vivement Assomption. Celait une plaisanterie que je vous faisais, et voilà tout.

Rodolphe regarda aussitôt Assomption ; son regard semblait la remercier d'avoir coupé court aux interrogations d'Alfred.

Il paraît, pensait l'abbé, que c'est une leçon que ma cousine me donne.

Le soir, lorsque mademoiselle d'Aulnay se fut retirée dans sa chambre, le bouquet lui revint à la pensée ; elle se reprochait d'avoir révélé ce petit secret, qui prenait tout-à-coup à ses yeux une importance véritable, depuis qu'elle ne pouvait plus l'attribuer à la galanterie sans conséquence de son cousin Alfred ; elle rêvait à cet incident lorsqu'elle entendit un petit bruit derrière sa jalousie ; elle s'approcha de la fenêtre et aperçut une main qui déposait un bouquet sur l'encorbellement du balcon, elle reconnut parfaitement Alfred qui s'éloignait à pas de loup; nous ne savons au juste ce qui se passa à cette vue dans l'àme de la jeune fille, mais sa physionomie exprimait tous les signes du désappointement.

— Si c'est lui, se disait-elle, qui m'apporte chaque nuit ce bouquet, pourquoi ce grand éionnemeni lorsque je lui parlais à dîner?

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Elle prit machhuilciuciil le bouquet de M. de llistui, mais elle s'apereut aussitôt qu'il ne ressemblait en rien, dans l'arrangement dos fleurs, aux bouquets des jours précédents; elle le compara avec celui du matin, (jui n'était qu'une copie exacte de celui de la veille, et elle vit avec un tressaillement de joie que ce ne pouvait être la même main qui avait présidé à la confection des deux bouquets; dans celui d'Alfred, les /jpx.vees dominaient avec une affectation galante ; dans les précédents, au contraire, une seule petite pensée, se cacbait discrètement au milieu des autres fleurs, comme si elle eut craint de se révéler aux yeux d'Assomption .

La jeune fille se couclia en proie à une inquiétude dont elle ne pouvait démêler le motif.

A son réveil, elle courut tout droit à sa fenêtre et vil son bouquet accoutumé, le vrai bouquet qu'elle recevait cbaque matin depuis buit jours; elle le prit aussitôt et le porta à ses lèvres dans un mouvement de joie irréflécbie. Elle aperçut un petit billet qui se montrait timidement dans cet essaim systématique do fleurs : alors elle rougit et réflécbit un instant avant de l'ouvrir ; mais tentée comme Eve par le démon de la curiosité, elle le saisit lout-à-coup et ne lut que ce seul mot : Merci.

Elle pensa que Rodolpiio faisait allusion à la scène de la veille...

A dater de ce jour, Assomption montra vis-à-vis de ilodolpbe une retenue qu'elle n'avait pas avec Alfred ;

elle craignait de se trouver seule avec le premier, et il ne la regardait jamais sans que la jeune fille éprouvât une émotion qu'elle ne pouvait maîtriser. Cependant la correspondance des fleurs allait toujours son train ; seulement, au lieu d'un bouquet, Assomption en trouvait chaque matin deux sur sa fenêtre, mais il est, je crois, inutile d'ajouter qu'il n'y en avait qu'un seul qui eût une valeur à ses yeux.

Un jour que Rodolphe et Alfred se promenaient tous deux dans une allée du parc, ce dernier dit à son cousin : — Il faut que je te confie un secret : je suis amoureux fou d'Assomption , cette petite fille me fait tourner la tète.

• — Ah! reprit vivement Rodolphe, devenu pâle aux aux premiers mots de cette confidence ; et où te conduira cet amour, puisque tu dois être prêtre?

— C'est-à-dire, interrompit Alfred, que je n'ai encore pris aucune décision à cet égard ; on veut que je sois évêque , pour ne pas perdre les traditions de famille, mais le droit d'aînesse n'existe plus aujourd'hui, et j'aurai, comme mon frère aîné, une part égale de la fortune paternelle ; par conséquent, je ne vois pas ce qui pourrait s'opposer à mon mariage avec mademoiselle d'Aulnay.

— C'est juste, avait répondu Rodolphe avec un soupir.

Quelques joufs après, Alfred dit à Rodolphe : — Eh

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bion, je n'ai pas trop perdu de temps; je suis en trèsbon chemin.

Où veut-il en venir? pensa Rodolphe.

— Figure-toi, mon cher ami, continua Alfred, que, tourmenté par l'idée d'épouser ma cousine, j'ai confié mes intentions au marquis.

— • Et que t'a-t-il répondu ? demanda vivement Rodolphe, qui tremblait comme une feuille.

— Ah ! voilà où je me flatte d'avoir fait preuve d'une certaine science diplomatique. Je savais depuis longtemps que M. d'Aulnay était piqué contre la cour, qui a, dit-il, oublié ses services, j'ai commencé par faire entrevoir à notre cher cousin que, sans qu'il en coûtât rien à sa dignité, mon père ferait des démarches afin d'obtenir de S. M. une lettre d'invitation pour que le marquis se rendît aux Tuileries ; puis je lui ai parlé de l'intimité qui avait toujours régné entre nos deux familles, qui n'en faisaient, à proprement parler, qu'une seule, et enfin j'ai absordé le sujet de face, et lui ai demandé la main d'Assomption.

— Et il a consenti? dit Rodolphe en frémissant.

— Il m'a répondu qu'il n'y voyait aucun inconvénient.

— Et Assomption, es-tu sûr qu'elle t'aime?

— Mais pourquoi ne m'aimerait-elle pas? dit Alfred un peu piqué. D'ailleurs, elle accueille parfaitement toutes mes prévenances, et j'ai lieu d'espérer qu'elle n'ap-

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portera aucun obstacle à une union qui est aussi honorable pour elle que pour moi. Ainsi, mon clier Ro(lol[)lie, continua-t-il , je jette décidément le froc aux orties, je renvoie l'éMjclié aux calendes grecques, et dès ce soir j'écris à mon père pour lui faire part de ma déterminalion.

— Je te félicite de ton bonheur, répondit froidement Rodolphe ; et il regardait son cousin avec des yeux si étranges, qu'Alfred interdit se crut obligé de lui demander ce qu'il avait.

— Je n'ai rien, je souffre un peu depuis ce malin ; pardonne-moi, si je te quitte, mais il faut que je rentre, je vais me coucher jusqu'à l'heure du dîner.

Et Rodolphe s'éloigna.

Au dîner, Rodolphe, plus triste que de coutume, ne mangeait pas ; Alfred, au contraire, avait un petit air lieureux et vainqueur, qui contrastait avec la physionomie bouleversée de son cousin.

— Pourquoi donc ètes-vous toujours pensif, disait le marquis à Rodolphe, vous ennuyez-vous dans notre compagnie, mon cher cousin ? Corbleu ! quand j'étais page, jnoi, je n'avais pas le temps de broyer de la mélancolie.

— S'il est un endroit au monde où il ne soit pas possible de s'ennuyer, c'est chez vous, répondit le jeune homme en levant tristement les yeux sur Assomption. Je conserverai le souvenir de votre gracieuse hospitalité , et je regrette de ne pouvoir prolonger mon séjour

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nii milieu de vous aussi longtemps que j(; l'aurais voulu.

— Quoi ! vous uous quittez, Rodolphe ? dit Assoiiqitiuii, qui était de\euue pâle.

— Oui, ma cousine, une lettre qui est un ordre me force de partir demain même pour Versailles.

— Mais les vacances ne sont pas terminées, interroiupit Alfred.

— Il faut que je parte absolument, répondit Rodolphe d'une voix brève, qui ne permettait plus d'objection.

Le marquis ne crut pas lui-même devoir insister.

La soirée fut triste, on ne se parlait pas : Alfred pria sa cousine de se mettre au piano ; mais la jeune fdle ne lui répondit même pas, elle regardait Rodolphe, pâle et triste, mais beau et fier dans sa douleur.

— Qui peut donc le forcer à nous quitter sitôt? pensait-elle.

Lorsque vint le moment de se retirer, Rodolphe demanda d'une voix émue à sa cousine la permission de prendre congé d'elle, car il devait partir de très-bonne heure.

La jeune fdle se leva toute tremblante ; Rodolphe déposa sur sa main un baiser et une larme et sortit du salon, accompagné du marquis et d'Alfred, qui le reconduisaient jusqu'à sa chambre.

Assomption, restée seule, contempla longtemps cette larme, qui brillait comme une perle ; puis elle appliqua ses lèvres sur la place où elle était tombée.

Le lendemain matin, de bonne heure, elle était à sa fenêtre : la voilure se trouvait déjà dans la cour; Rodolphe parut en hahil de voyage, jeta un dernier regard vers la croisée de sa cousine, et monta dans sa chaise.

Lorsque Assomption entendit les premiers roulements de la voiture, elle sentit ses jambes fléchir. Oh ! je l'aimais, dit-elle ; et elle se laissa tomber sur un fauteuil.

Le départ de Rodolphe laissa dans l'âme de mademoiselle d'Aulnay un vide affreux ; elle était d'une tristesse à laquelle le marquis et M. de Ristol ne pouvaient rien comprendre : plus de courses à cheval, plus d'études au piano, plus rien de cette vie d'autrefois, l'enfant mutin et rieur avait fait place à la jeune fille rêveuse et méditative. Assomption cherchait les endroits solitaires, et restait de longues heures à songer aux jours disparus ; elle repassait dans son esprit tous ces riens charmants qui l'avaient tant intéressée pendant le séjour de Rodolphe à Aulnay ; la solitude et le silence exaltaient cette jeune âme qui trouvait dans sa douleur un aliment à son amour.

Alfred de Ristol, la voyant en proie à cette tristesse dé-

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voranle, faisait tous ses eiïorts pour la distraire; niais les jeux d'esprit de son cousin n'arrachaient pas même un sourire à Assomption, qui d'ailleurs commençait à savoir par cœur le vocabulaire du petit abbé. Il avait beau faire la roue autour delà jeune fille etemmaillotter un compliment dans cbacune de ses phrases, l'esprit de mademoiselle d'Aulnay voyageait pendant ce temps-là sur la route de Versailles, puis allait s'égarer dans les allées du parc où s'était promené Rodolphe; elle ressentait même une naissante aversion pour Alfred ; un secret instinct lui révélait qu'il n'était pas tout-à-fait étranger au départ de celui dont l'absence la faisait tant soulTrir. Quelquefois elle se reprochait d'avoir affecté vis-à-vis de Rodolphe une contrainte qui n'était pas dans son cœur, et cependant, lorsque, rassemblant ses souvenirs, elle songeait aux regards tendres du jeune homme, à sa conversation dans le parc, à ses attentions pleines de réserve, une voix intérieure lui criait qu'elle était aimée !

Doux rêves des jeunes années 1 premières impressions de l'adolescence ! nous vous avons tous ressentis quand nous avions vingt ans, nous avons tous caressé notre poétique chimère, et quand la voix du premier amour chantait dans notre âme son douloureux cantique, nous trouvions une volupté rêveuse dans l'amertume de nos souffrances. La jeunesse ne regrette pas les larmes qu'elle répand, parce que pour elle l'espérance se trouve toujours au fond de la douleur.

Souvonl Assomption venait s'assooir à la place où elle avait causé avec Rodolphe ; elle écoutait les gémissements du vent à travers les arbres, en songeant à cette heure perdue où le jeune homme l'avait mise de moitié dans ses rêveries. Un jour, le marquis la surprit dans son attitude mélancolique, et il commença à soupçonner la cause du changement qui s'était opéré dans sa fille.

A partir de ce moment, M. d'Aulnay fit tout ce qu'il put pour distraire Assomption de celte douleur qu'elle tramait partout flèche empoisonnée, il lui avait parlé des projets de mariage de M. de Ristol, mais la jeune fille avait repoussé cette proposition avec tant de froideur, que le marquis ne jugea pas à propos d'insister; il voulut la conduire à Paris, Assomption refusa et déclara qu'elle se trouvait mieux à Aulnay que partout ailleurs.

M. de Ristol, malgré la bonne opinion qu'il avait de sa petite personne, fut bien forcé de céder à l'évidence et de ^uir qu'Assomption n'avait pour lui ni de l'amour ni même de l'amitié ; cependant, comme il était véritablement épris de sa cousine, il tint bon, et espéra vaincre sa froideur par une longue persistance. Il ne pouvait entrer en vainqueur dans la place ; aussi résolut-il de faire le siège de ce jeune cœur dans toutes les règles et de s'emparer des issues pour que nul autre au moins ne s'en rendît maître.

On était alors à l'époque des chasses, le comte d'Artois et les princes ses fils devaient chasser le cerf dans deux

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jours; M. de Ristol proposa à Assomption do so joindre {iu cortège royal ; Assomption refusa comme à son ordinaire, mais elle se reprit aussitôt cl déclara qu'elle acceptait.

Elle venait dépenser qu'elle pourrait peut-être apercevoir Rodolphe parmi les pages attachés 5 la personne du duc de Berry.

Le jour de la chasse arrivé , le marquis de Ristol et mademoiselle d'Aulnay montèrent à cheval et se dirigèrent vers le carrefour du Poteau des Trois-Seigneurs, qui était le rendez-vous indiqué. Assomption était charmante. Son amazone flottante , serrée à la ceinture , faisait ressortir la finesse de sa taille , d'une fière cambrure; son voile vert, relevé par-dessus son chapeau , retombait sur ses épaules et encadrait son visage d'une ravissante tristesse : tout en elle indiquait la race. C'était bien la descendante de cette blanche arislocralie française , dont la grâce et la beauté ont toujours été célèbres en Europe. Le marquis contemplait Assomption, lancée en avant dans les sentiers de la forêt, avec cette fierté paternelle qui est comme la seconde jeunesse des vieillards; quanta M. de Ristol, sa cousine lui faisait l'eiîet d'un être aérien; il éperonnait son cheval pour la suivre, et jetait à Assomption des bouftees de compliments que le vent contraire apportait à l'oreille inditlV-rente du marquis.

Il ét;iit midi lorsqu'ils arrivèrent au rendez- vous qui se

trouvait situé à une Houe au-delà de Rambouillet, c'était un rond-point très-v;iste, dominé tout autour par plusieurs étages de terrains qui servaient de gradins à la foule accourue de tous les cotés pour voir les princes. Les femmes les plus élégantes , habituées ordinaires de ces fêtes, étaient sur le premier rang, et présentaient un front de toilettes formidables. Les cavaliers se tenaient dans les dix allées latérales, qui venaient aboutir au Poteau dea Trois-Seigneurs. C'est dans une de ces allées que le marquis et mademoiselle d'Aulnay prirent place en attendant l'arrivée de la cour. Lorsque Assomption se présenta en caracolant à la barrière du carrefour, tous les regards se tournèrent vers elle ; un murmure flatteur s'éleva de l'assemblée comme pour saluer la beauté et l'assurance de la jeune fille.

Au bout d'une demi-heure d'attente, il se fit un ébranlement dans la foule : deux gendarmes d'élite annoncèrent l'approche des équipages royaux, que l'on vit presque aussitôt déboucher dans la grande avenue. Quatre pages lancés au grand galop de leurs chevaux précédaient les voitures royales. Assomption, le cou tendu en avant, regardait avec une inquiétude qu'elle ne pouvait maîtriser, pour découvrir Rodolphe en tète du cortège; mais les flots de poussière soulevés par les pas des chevaux l'empêchaient de rien distinguer; encore quelques secondes, et elle allait acquérir une certitude , car les cavaliers approchaient. Tout d'un coup, elle devint rouge,

MADEMOISIÎLLE D AULNAV. 315

SOU soin iiatlil avec force, elle venait de reconnaître son cousin parmi les quatre pages éclaireurs.

— Rodolphe! s'écria-t-elle, Rodolphe!...

A ces mots, un des pages tourna la tète, et, saluant Assomption , continua sa route en traversant le rondpoint qui devait rester entièrement libre , pour permettre aux princes de descendre de voiture et de se mettre en selle.

L'exclamation d'Assomption et la joie qui avait éclaté sur la figure de Rodolphe à la vue de sa cousine n'avaient échappé ni au marquis ni à M. de Ristol qui, se mordant les lèvres , dit à mademoiselle d'Aulnay , en faisant allusion à la poussière qui recouvrait les vêtements de Rodolphe :

— Mon cousin Kermonec est dans un assez triste état de toilette; il aura bien fait de se précaulionner d'un autre vêtement s'il veut se présenter convenablement devant vous.

Cette stupide observation , inspirée par un moine-* ment de jalousie, ne fut pas même rele\éc par Assomption , qui ne répondit que par un sourire froid et dédaigneux.

Lorsque les princes furent arrivés , M. d'Aulnay se retira dans la forêt , et laissa Assomption seule aveô M. de Ristol. Le fier vieillard ne voulait jîas avoir l'air de se placer exprès sur le passage des Altesses Royales comme pour leur reprocher leur oubli.

316 COMES ET NOYAGES.

Les princes inontèreiU à cheval. Le comte d'Arlois fil , selon son liabilude, le tour du rond-point , saluant les dames et leur adressant de ces paroles bienveillanlt's, comme il en avait toujours sur les lèvres. Le duc de Berry, frappé de la beauté d'Assomption , qui faisait en ce moment tous ses elTorts pour tacher d'apercevoir Rodolphe, la considérait attentivement.

— Girardin, dit-il au personnage qui se trouvait à ses côtés, en lui désignant mademoiselle d'Aulnay, connaissez-vous cette jeune fdle?

— Non, monseigneur, répondit le capitaine de la vénerie ; mais d'Haneucourt , qui connaît toutes les habituées des chasses, pourra dire son nom à Votre Altesse royale.

M. d'Haneucourt fut appelé, et déclara qu'il voyait la jeune fille pour la première fuis.

— Elle est bien belle, dit le duc de Berry.

— Allons, messieurs, en chasse ! s'écria le comte d'Artois ; et les fanfares donnèrent le signal du depart.

Rodolphe fit un salut gracieux à sa cousine en passant à ses côtés, et se joignit au cortège.

Assomption le suivit longtemps du regard; puis, lorsqu'il eut disparu, elle baissa la tète sur sa poitrine et parut réfléchir.

— Si nous suivions la chasse, mon cousin? dit-elle à M. de Ristol.

MADEMOISELLE d'aULNAY. 317

— Y ponscz-vous? reprit Alfred, qui devinait lu pensée d'Assomption.

— Pourquoi pas? fit -elle avec un petit air impatienté.

— Mais , ma cousine, nous crèverons nos chevaux !

— Oh ! n'est-ce que cela? dit la jeune lille ; Dudclpij est dur à la course. Et appliquant à son cheval un vigoureux coup de cravache , elle se dirigea dans la direction du cortège, sans s'inquiéter si elle était ou non suivie par M. de Ristol.

Ce dernier ne voulait pas l'ahandonncr , il se mil à la sui\rc; mais Dudeley était un excellent coureur, et M. de Ristol était distancé; d'ailleurs, il n'excellait pas dans l'art de conduire un cheval , pour parler comme les auteurs grecs ; Assomption venait de prendre un sentier de traverse, Alfred voulut pénétrer dans le sentier à son tour pour rattraper sa cousine ; malheureusement son cheval lancé dans la grande allée l'emporta, et ce ne fut qu'avec la plus grande peine qu'il put s'en rendre maître et le ramener sur ses pas; mais pendant ce temps Dudeley avait gagné du terrain , de sorte qu'au hout de dix minutes, M. de Ristol avait complètement perdu la trace de sa cousine.

— Que le diable emporte les chasses royales ! s'écria le jeune homme ; et c'est moi qui ai donné à

* Assomption l'idée de venir à celle-ci.

Nous laisserons , si nos lecleiirs veulent bien nous le permettre, M. dellistol se dépiler tout à son aise, et nous suivrons mademoiselle d'Aulnay.

Après avoir couru pendant une heure à 'peu près , elle parvint enfin à rattraper une partie du cortège; mais elle ne vit pas Rodolphe , qui venait de s'éloigner depuis quelques instants pour porter un ordre du duc de Berry. Le prince, à la vue d'Assomption , ne put retenir un nouveau cri d'admiration ; cette fois, il s'approcha d'elle, lui adressa des compliments sur le courage dont elle faisait preuve en suivant une chasse aussi fatigante, et lui lit offrir des rafraîchissements qu'Assomption accepta de grand cœur et avec une grâce charmante.

— Monseigneur, dit tout bas un aide-de-camp au duc de Berry, si Votre Altesse royale veut savoir le nom de cette jeune fille, elle peut le demander à son page, M. de Kcrmonec, qui l'a saluée en quittant le rendezvous.

— Ah ! Kerinoncc la connaît ! repondit le prince ; c'est bien.

Le cerf venait d'être lance, on se remit en chasse , et en moins de quelques minutes tout le cortège fut disperse.

Assomption continua de battre les champs dans foutes les directions, toujours soutenue par l'espérance de rencontrer Rodolphe ; mais elle courut ainsi quatre heures durant sans aucun succès, et lorsque fatiguée et rompue,

MADEMOISELLE l)'AlL^AY. 319

elle voulut revenir au point de départ , pour retrouver sou père et M. de Ristol, qui l'attendaient probablement dans les environs de l'étang de la Tour, où le cerf devait se faire prendre , elle ne se reconnut plus, elle était égarée.

Il pouvait être sept heures. Dudeley avait fait au moins dix lieues au galop ; le pauvre animal n'en pouvait plus. Seule au milieu de ces bois dont elle ne connaissait pas les issues , Assomption eut peur : on était alors vers le milieu de septembre , et la nuit était déjà complète. Mademoiselle d'Aulnay, se voyant égarée , descendit de cheval, et mit l'oreille contre terre pour saisir tous les bruits qui pourraient la guider. Elle entendit comme un écho mourant les sons lointains des cors qui sonnaient VhallaU; elle se dirigea dans la direction d'oii venait le bruit, mais mille sentiers s'offraient à elle , et elle ne savait lequel suivre. Elle commençait à trembler , et poussait de petits cris perçants, dans l'espérance qu'elle serait peut-être entendue ; mais ses cris étaient étouffés par les branches d'arbres qui craquaient sous le souffle du vent. Fatiguée, éperdue, elle prit le parti de s'arrêter et d'attendre, se confiant à la grâce de Dieu.

Elle était depuis une demi-heure sur les bords d'un fossé, n'osant faire le moindre mouvement , et tremblant à la moindre agitation des feuilles , lorsqu'elle crut entendre dans le lointain le galop d'un cheval ; elle prêta l'oreille, mais bientôt tout bruit cessa , et elle retomba

dans son abattomeut. ïout-à-coup des pas de cheval retentirent une seconde fois à une distance plus rapprochée; elle appela, une voix répondit. Elle se dirigea aussitôt, en reprenant Dudeley par la bride, vers ce libérateur inconnu que le ciel lui envoyait.

— Est-ce vous, Assomption? lui cria le cavalier lorsqu'il fut à une cinquantaine de pas, car l'obscurité ne permettait pas de distinguer les objets.

— Rodolphe ! répondit la jeune fdle qui venait de reconnaître la voix de son cousin.

Une seconde après, Rodolphe pressait Assomption sur son cœur.

— Oh ! ma cousine , dit le jeune homme , quelle inquiétude vous m'a\ez causée! M. d'Auliiay, que j'ai rencontré, m'a appris votre disparition. 11 vous cherche a\ec Alfred dans la partie du bois opposée.

Assomption riait et pleurait tout à la fois ; celle succession d'émotions diverses l'avait tant troublée, qu'elle restait dans les bras de son cousin, sans sa\oir en quelque sorte ce qu'elle faisait.

— 0 Assomption! lui dit Rodolphe, je remercie le ciel de ce qui est arrivé, puisqu'il m'a permis de vous retrouver , et que j'ai pu une fois au moins vous presser sur mon cœur.

A ces mots, la jeune fille, revenue à elle-même, se d(''barrassa doucement des bras de Rodolphe, et ils resièrt-nt interdits en face l'un de l'autre.

SI.VDIiMOlSliLLJi D.VULNAY. 321

— Partons ! dit Assomption en tremblant.

— Oh ! non , pas encore , ma consine ; nn mot , rien fju'nn mot, car je vous vois pcut-élre ce soir pour la dernière fois.

— Pour la dernière fois ! dit Assomption tout émue.

— Oui, pour la dernière fois, avant que vous ne soyez madame de Ristol .

— Moi, jamais! répondit fièrement la jeune fille.

— Oli ! merci, Assomption !... Mais cette pensée m'a bien fait souffrir.

— Pauvre Rodolphe! vous avez souffert...

— Oui, j'ai soulîerl toutes les tortures depuis huit jours... J'ai pleuré bien souvent... Mais, ne parlons plus du passé , dit le jeune iionune en essuyant une larme.

— Parlez, au contraire, murmura la jeune fille en pressant le bras tremblant de son cousin.

— Hé bien! pardonnez-moi si j'oublie qui vous êtes et qui je suis!... ma poitrine se brise... Assomption, je vous aime!...

Et, en disant ces derniers mots, il couvrait de ses pleurs la main de la jeune fille.

— Vous ne répondez pas? dit Rodolphe tout tremblant.

Assomption garda encore un instant le silence, et tombant tout-à-coup dans les bras de son cousin :

— Ah! Rodolphe, si vous lisiez dans mon cœur, vous verriez que depuis longtemps il a répondu pour moi.

Les deux enfants restèrent longtemps dans cette muette extase, qui suit un premier aveu , et que le cœur ne ressent qu'une fois.

Lorsqu'ils sortirent de ce céleste ravissement, ils se dirent tout ce qu'on dit quand on s'aime , quand on est aimé et qu'on a vingt ans. Ce furent des serments solennellement jurés à la face du ciel. Ce fut, en un mot , répanchement de leurs deux âmes , d'où s'échappaient comme d'une source les flots de cet amour longtemps comprimé.

— Je jure, disait la jeune fille , de n'être jamais qu'à vous, Rodol[)he. Quoi qu'il arri\e, comptez sur moi.

— Je crois en vous, répondait le jeune homme. Mais votre père, Assomption?

— Mon père !

— Il n'accordera jamais la main de sa fille à un pauvre page qui n'a pas de fortune.

— Oh 1 mon Dieu ! dit mademoiselle d'Aulnay qui vint à penser aux idées ambitieuses du marquis, s'il allait refuser son consentement I

— Il le refusera , interrompit Rodolphe ; mais je sais un moyen de vaincre les répugnances du marquis.

MADEMOISELLE d'aULNAY. 323

— Lequel?

— Le duc (le Berry me protège, vous le savez; il m'a donné plusieurs fois des preuves de son affeclion. Allons le trouver ce soir tous deux; avouons-lui notre amour, et prions-le d'intercéder pour nous auprès de M, d'Aulnay.

— Vous avez raison, Rodolphe, partons sur-le-champ; le prince a l'air si bon, qu'il consentira peut-être à faire une démarche pour assurer notre bonheur , et mon père n'osera rien lui refuser.

Ils montèrent aussitôt à cheval , ot se dirigèrent à travers les bois vers le château de Rambouillet.

Il était neuf heures lorsqu'ils parvinrent à l'entrée du jardin anglais qui entoure le château. Ils laissèrent leurs chevaux chez le garde, et arrivèrent sans être vus, en passant par le quinconce, jusqu'à la tour de François P' où était la petite chambre de Rodolphe, contiguë aux appartements du prince. Rodolphe fit passer sa cousine par une porte dérobée, et, au bout d'une minute, Assomption se trouvait, sans avoir eu le temps de réfléchir à l'imprudence de sa démarche , dans la chambre du jeune homnie.

— Maintenant, dit Rodolphe, je vais entrer chez

monseigneur pour voir s'il est seul Il faut lui parler

sur-le-champ , nous n'avons pas une minut(; à perdre. Le marquis doit être inquiet , et il faut que per-

sonno, à rcxcoplioii ihi prince, ne saclie que von? (*les ■\ en lie ici.

— Oui, répondit Assomption, dépêchons-nous; je devrais déjà être à Aulnay.

Rodolphe entra chez le duc de Berry, qui lui dit aussitôt qu'il aperçut son page :

. — D'où viens-tu donc, Kermonec? Je t'attendais.

— Monseigneur, je m'étais égaré dans les détours de la forêt.

— Écoute, continua le prince, j'ai une confidence à le faire : je suis amoureux.

— Bien, pensa Rodolphe , cela se trouve à merveille; il n'en sera que mieux disposé à accueillir nos prières.

— J'ai vu, continua le prince, ce matin, à la chasse, la plus ravissante jeune fille. Il faut que tu me viennes en aide.

— Je suis tout aux ordres de Son Altesse royale, répondit le page en s'inclinant.

— Oh! je connais ton dévouement à ma personne; mais d'ahord il faut que tu commences par me dire son nom.

— Le nom de qui , Monseigneur? dit Rodolphe étonné.

— Eh! le nom de la jeune fille que tu as saluée ce matin.

— Moi! répondit Rodolphe, qui avait peur de com-

MADEMOISELLE d'aULNAY. 325

prendro , jo ne me rappelle pas avoir salué quelqu'un.

— Ce matin, au rendez-vous , une jeune amazone avec un voile vert. On m'a dit que tu l'avais saluée eu passant devant elle : tu la connais par conséquent.

Rodolphe était pâle comme un mort.

— Monseigneur, dit-il, on so sera trompé, je n'ai vu aucune jeune lille au rendez-vous.

— Allons, dit le prince d'un air de mauvaise humeur, il sera dit que je ne pourrai rien savoir.

Rodolphe était atterré. Le prince était amoureux d'Assomption, et elle était là, séparée par une porte, et c'était lui qui l'avait amenée , sans se douter de ce fatal incident.

— Je ne reconnais plus mon page d'autrefois , dit le prince en riant ; tu as l'air d'un conspirateur. A quoi songes-tu là? Puisque tu ne connais pas cette jeune fille, prends des informations , et arrange-toi pour me dire quelle était l'amazone au voile vert. Je t'ai donné son signalement, le reste te regarde.

— Monseigneur sera satisfait, dit le jeune homme en se retirant; et il chancelait comme un homme ivre.

— Eh bien, dit Assomption lorsqu'elle revit Rodolphe , le moment est-il venu d'aller nous jeter aux pieds du prince?

— Assomption, il faut que vous partiez tout de suite pour Aulnay.

— Le prince n'ost donc pas visible, ou il ne veut donc pas nous entendre? dit la jeune fille avec une petite moue.

— Il n'est pas visible, dit Rodolpbe ; partons, partons vite. Et il se disposait h descendre l'escalier , lorsqu'en regardant par la fenêtre , il vit l'esplanade encombrée de gens du château qui allaient et venaient en tous sens.

— Impossible de sortir ! s'écria-t-il , on vous verrait. Comment faire?

— Je ne puis cependant pas rester ici , dit Assomption.

■ — Oh ! mon Dieu ! quelle fatale idée nous avons

eue ! Pourquoi ne vous ai-je pas conduite tout droit

à Auinay?

Puis il reprit aussitôt :

— Il n'y a qu'un moyen de sortir de cette prison. Vous allez mettre un manteau et un chapeau de page ; alors , en me donnant le bras, nous passerons à travers la foule sans être remarqués.

— Donnez-moi vite ce manteau, dit Assomption.

— Je n'en ai point ici , reprit Rodolphe désespéré , il faut que je coure jusqu'à la vénerie pour avoir ce travestissement. Attendez-moi quelques minutes , et je reviens aussitôt.

— Ne restez pas longtemps, ami, dit la jeune fille qui treniblait,

MADEMOISELLE DAULNAY. S'^1

— Un quart d'heure au plus, lui dit Rodolphe ; cl il se sauva.

Assomption, restée seule, se mit à réfléchir aux incidents de la journée. Qu'allait penser sou pore?... Le vieillard devait être inquiet; il la faisait sans doute chercher à travers les hois. Elle ouhliait tout dans ce moment, et son amour et sa soufTrance , pour ne songer qu'à l'inquiétude qu'elle causait au marquis.

Elle demeura ainsi pendant une demi-heure en proie à ses rértexions, et Rodolphe ne revenait pas.

— Mon Dieu ! pensait-elle , que lui sera-t-il donc arrivé?

Tout-à-coup elle entendit des pas dans le corridor latéral.

— Enfin le vuilà, dit-elle; il sera revenu par un autre chemin.

En ce moment la porte s'ouvrit , et elle se trouva eu face du duc de Berry, qui passait quelquefois par la chambre de son page pour se rendre au jardin.

A la vue de la jeune fille, le prince s'était arrêté tout court. Comment se Irouvait-elle là? qui l'avait amenée? ïl songea à sa conversation avec Rodolphe, et crut que

son page, après avoir (lécouYort l'amazone, l'avait docidoe à venir.

— Il paraît que c'est une beauté facile, pensa le prince... Quel duniuiage, elle est si belle !

— Qui vous a amenée ici, mon enfant? dit le prince.

— Votre page , M. de Kermonec , Monseigneur, répondit Assomption tremblante comme la feuille.

— C'est bien cela, pensa-t-il. Ce diable de Kermonec est un Figaro ; il ne lui faut qu'une heure pour dénouer les intrigues les plus embrouillées. — Et comment vous appelez-vous ?

— Je suis la lille d'un des meilleurs serviteurs de Sa Majesté, le marquis d'Aulnay.

— D'Aulnay ! reprit vivement le duc de Berry, d'Aulnay 1 Mais, en effet, c'est un des fidèles amis du roi

Une fille noble, pensa-l-il. Mademoiselle, ajouta le prince, je suis fâché de ce qui vient d'arriver : soyez assurée que si j'avais connu votre nom et votre naissance , mon page ne vous aurait point amenée chez moi.

— Comment ! s'écria Assomption, qui entrevit tout-àcoup un horrible mystère, est-ce d'après les ordres de Votre Altesse royale que M. de Kermonec m'a conduite ici?

— Je n'avais pas donné d'ordre, mademoiselle; M. de Kermonec a outre-passé mes intentions... Seulement j'avais parlé de votre beauté, et, ne sachant pas qui vous étiez...

MADEMOISELLE d'aULNAY. 329

— Cela suffit, Monseigneur, interrompit fièrement la jeune fille. Veuillez me faire reconduire jusqu'au jardin; là je trouverai mon cheval, el je retournerai à Aulnay ! Oh ! quelle infamie ! pensait-elle en dévorant ses larmes. Lui, que je croyais le plus honnête des hommes, me livrait à un autre !

Le prince reconduisit lui-môme Assomption par une issue secrète jusqu'à la maison du garde, el ne revint au château que lorsqu'il l'eut vue s'éloigner.

— Elle était pourtant bien belle ! dit-il en poussant un soupir.

El il rentra, persuadé qu'il avait accompli un acte de continence aussi grand que celui de Scipion - l'Africain.

Pendant que tout cela se passait dans les appartements du duc de Berry, Rodolphe, qui avait couru en toute hâte à la vénerie, fut fort étonné, à son retour, de trouver fermée la porte du pavillon par laquelle il était sorti. Il avait en vain demandé à la sentinelle de le laisser passer ! il avait montré ses aiguillettes de page, avait sollicité, prié, menacé, la sentinelle était restée sourde. Passé dix heures, nul ne pouvait pénétrer dans le château, à moins de dire le mot d'ordre, et Rodolphe ne le savait pas. 11 était .dans des transes mortelles. Qu'allait penser Assomption? qu'allait-elle devenir seule dans cette chambre?... Et si le prince appelait, que sa cousine fût découverte, elle était perdue à loul jamais. Enfin, après une demi-heurtj

de siipplicntions, d'oiïres d'argent, de menaces, d'imprécations inutiles, il fit un grand délour par derrière le jardin , escalada un mur, au risque de recevoir un coup de fusil, et parvint, après une longue course, jusqu'au pied de la tour de François I". Il s'élança dans l'escalier, monta à sa chambre, tout ruisselant de sueur et accablé de fatigue, et la trouva vide. A cette vue, son cœur se serra comme s'il eût été pressé dans un étau, ses jambes faiblirent, et il tomba roide sur le parquet.

Lorsqu'il revint à lui il se présenta devant le prince et alors il apprit l'horrible vérité.

Rodolphe, anéanti, brisé parce dernier coup, crut un instant que la raison allait lui échapper. Il se jeta en sanglotant aux pieds du duc de Bcrry, lui raconta toutes les particularités de l'aventure de la veille, et ne se releva que lorsque le prince, touché de sa douleur, lui eut promis de tout réparer.

— Je pars à l'instant pour Paris avec mon frère d'Angoulême, ajouta Son Altesseroyale,maisjereviens dans cinq jours, alors j'irai parler au marquis, je lui dirai tout : ne crains rien, le mal est moins grand que tu ne penses. Je demanderai pour toi, à mon camarade d'Aulnay, la main de sa fille, et il ne me refusera pas.

Un instant après , les princes partaient pour Paris...

Rodolphe, resté seul, écrivit à Assomption une lettre , dans laquelle il expliquait toute sa conduite. Cette lettre,

MAtoEMOISBLLê b'AlLNAY. 331

envoyée par un exprès , lui fut rapportée sur-Ie-cliamp ; on n'avait pas voulu la décacheter à Aulnay, seulement quelques lignes d'une écriture de femme se trouvaicut sur l'enveloppe. Rodolphe lut ce mot qui flamboyait : Lâche !

A cette vue, le malheureux jeune homme était devenu fou ; le sang qui se portait au cerveau fit craindre une congestion cérébrale : le médecin fut mandé , de prompts secours furent administrés au malade, qui ne revint à lui que deux ou trois jours après... Ce fut pour apprendre l'assassinat du duc de Berry, le seul homme qui pût justifier Rodolphe aux yeux d'Assomption.

Cette succession de malheurs qui le frappaient coup sur coup avait fini par le rendre insensible... 11 apprit cet attentat, qui lui retirait la protection et l'amitié d'un prince, et qui brisait à jamais son bonheur, comme s'il s'y fût eu quelque sorte attendu. Il se crut poursuivi par une destinée implacable, et se résigna sans se plaindre, le cœur rongé par le désespoir. Le temps qu'il devait rester aux pages venait d'expirer ; il entra comme sous-lieutenant dans un régiment de cavalerie.

Assomption, après ce fatal événement, continua encore quelque temps de vivre à Aulnay , et résista aux prières de son père qui la pressait de se choisir un époux.

Cependant ce qu'avait prévu et espéré le marquis d'AuInay arriva : il reçut une invitation de se rendre à la cour. Il en fut doublement satisfait : il espérait, en conduisant

sa fille à Paris, lui faire oublier ses chagrins , et eiïacer peu à peu sa tristesse. Assomption n'avait rien dit de riiorrible secret du château ; son cœur fier ne vouhiii ni pitié ni adoucissement à sa douleur; mais le marquis avait surpris dans le sommeil agité de sa fille des mots entrecoupés qui lui avaient révélé une partie de ce triste mystère.

M. dcRistol, qui avait su gagner l'amitié du vieillard, lui parlait souvent du changement opéré dans le caractère d'Assomption. Le marquis, âme franche et loyale, ne pouvait accuser sa fille que d'avoir cédé à un penchant irrésistible, sans cependant s'être rendue coupable. , Au bout d'un mois passé auprès de sa cousine, M. de Ristol ne pouvant vaincre les répugnances d'Assomption, était revenu à Paris, sans toutefois renoncer à ses espérances et à son amour.

Le marquis et sa fille furent reçus à la cour quelques mois après la mort du duc de Berry. La présentation eut lieu au moment du grand deuil. Cette sombre parure allait bien aux idées d'Assomption, et cadrait avec l'air de langueur répandu sur les traits de son visage paie et triste. Son entrée dans le monde eul un grand éclal; on admirait cette frêle et gracieuse beauté qui portait sur son front les traces d'une douleur cachée, mais personne , dans les suppositions que l'on faisait à ce sujet, ne pouvait deviner la soulïrance de ce jeune lis courbé avant le temps par l'orage.

MADEMOISELLE d'aL'LNAY. 333

Plusieurs jeunes gens d'une haute naissance et d'une grande fortune avaient fait des démarches pour obtenir lu main de mademoiselle d'Aulnay ; Assomption s'était raidie contre toutes les supplications et toutes les prières : le cruel désenchantement de ses espérances était tonjours présent à sa pensée. La crise avait été si violente, qu'elle n'avait laissé dans l'âme de la jeune fille qu'une force d'inertie; mais Assomption opposait cette force comme un rempart à de nouvelles désillusions. Le mot amour lui faisait peur; elle éloignait de son cœur jusqu'à l'espérance , pour n'avoir pas encore à souffrir un jour. A l'exception de son père, elle enveloppait tous les hommes dans son mépris pour celui qu'elle avait aimé ; et, faut-il le dire? ce Rodolphe dont elle ne pouvait entendre prononcer le nom sans frémir, elle sentait que son image se reflétait encore dans sa pensée. Étrange contradiction du cœur ! elle méprisait cet homme qu'elle croyait coupable, et elle pensait quelquefois à lui avec un amer attendrissement.

On avait tant parlé de mademoiselle d'Aulnay dans les salons de Paris, ({ue l'on sut par le commandant de la vénerie, qui l'avait reconnue pour l'amazonne au voile verl, que le duc de Berry en avait élé amoureux. M. de Rislol, en rappruchant ces propos des confidences arrachées au marquis, Huit par se persuader, lui aussi , (fue la (h)iil('Mi' lie sa consiiic [iroxciiaii sans doiilc de rinraiiiif

de Uodiilplic, ((ni aurai! sa('rili(' l'aunuir de la jiMiiir (illc

à son ambition, en sp faisant le lâche complaisant d'un caprice du prince. Lorsqu'il crut n'avoir plus aucun doute à cet égard, M. de Ristol se promit de venger mademoiselle d'Aulnay, et de demander parles armes une réparation à M. de Kermonec.

Un soir, il y avait bal dans un salon du faubourg; M. d'Aulnay y conduisit sa fille, qui apporlait dans toutes les fêtes l'incurable maladie de sa douleur. Les femmes les plus belles et les plus distinguées de la société parisienne se pressaient, avides de plaisir et étincelantes de toilette. Assomption, inise très-simplement, s'étant assise dans un coin à côté d'une vieille dame, amie de son père, s'entretenait avec elle, pendant que les laquais jetaient à toutes volées les plus grands noms de France. Tout-à-coup un nom retentit à son oreille, qui la fit pâlir : on avait annoncé le comte de Kermonec.

Rodolphe entra en effet, veilli de dix ans dans l'espace de quelques mois. Il aperçut aussitôt mademoiselle d'Aulnay : une sorte de frémissement nerveux s'empara de tout son être; il fut obligé de s'accouder sur le marbre de la cheminée pour se soutenir.

Assomption, à la vue de Rodolphe, avait éprouvé une telle émotion, qu'elle devint pâle comme une morte et s'évanouit.

M. d'Aulnay avait tout vu; il s'empara d'Assomption et l'emporta hors de l'appartement. On attribua cette subite indisposilion à i.:i grande clialeur, sauf quelques cliarikt-

MADEMOISELLE d'aÙINAY. 33o

bles amies de la jeune fille, qui insinuèrent que mademoiselle d'Aulnay avait l'habitude de se trouver mal pour se rendre intéressante.

Rodolphe, la tête penchée sur sa poitrine, ne voyait plus rien, n'entendait plus rien ; il avait été sur le point de se jeter devant tout le monde aux pieds de sa cousine pour la conjurer de l'entendre et se justifier. L'aspect d'Assomption et l'eftet qu'il venait de produire sur elle réveillaient dans son cœur des tortures terribles; lorsqu'il releva son front pâle et contracté par la douleur, il vit devant lui M. de Ristol , qui lui jeta à voix basse ces paroles sanglantes :

— Vous êtes un lâche !

Rodolphe sourit amèrement. Si Assomption l'eût vu dans ce moment, il était absous : il y avait dans ce sourire tant d'amertume et de résignation, qu'aucune femme n'eût méconnu tout ce qu'il révélait de souffrance imméritée.

— Vous aussi, monsieur, vous m'accusez, répondit Rodolphe en regardant tristement son cousin. Ce n'est pas devant vous que j'aurais à me justifier, si ma conduite avait été un instant déloyale : à demain, monsieur. Et il sortit.

Le lendemain, les deux jeunes gens se rencontrèrent ; iîs étaient calmes et froids comme deux hommes courageux qui combattent l'un et l'autre pour une cause juste.

Le duel cul lieu au pislulel. Rodulplie lira sur M. de Pxislol, cl le manqua ; les témoins crurent s'apercevoir (ju'au moment de viser il avait détourné son arme.

M. de Ristol ajusta Rodolphe, qui tomba pcicé d'une balle.

A l'aspect de son cousin étendu sanglant dans la poussière, M. de Ristol, entraîné par un sentiment de compassion, s'était approché de lui. Rodolphe fit signe qu'il voulait parler en particulier à son adversaire. Les témoins se tinrent à l'écart.

— Alfred, (lit le blessé, je le pardonne ma mort; mais à ce moment solennel, jure-moi de me rendre un dernier service.

— Je le jure, répondit M. de Ristol en retenant ses larmes. La vue de son cousin baigné dans son sang ne rappelait plus à Alfred que ses anciens souvenirs de fraternité avec l'homme qu'il venait de tuer.

— Merci, dit Rodolphe. Tiens, ajoula-t-il, prends ce sachet suspendu à mon cou : tu y trouveras une lettre, porte-la à Assomption. Celle lettre me justifiera à ses yeux, et je mourrai content.

— Elle l'aura avant une heure, répondit M. de Ristol, qui s'empara ^ivemont do la lettre; et il partit en laissant aux amis de Ro(l(»l(ihe le soin de ramener le lilt'ssé dans sa demeure.

M. de Ristol se rendit sur-le-champ chez M. d'Aulnay, et raconta l'issue de sa funeste rencontre. Au mol duel.

MADEMOISELLE d'aULNAY. 337

Assomption était devenue d'une pâleur mate, son sany se fifîcait dans ses veines.

— Voici une letlre, ma cousine, 'que Rodolphe m'a ch;irgé de vous remettre, la recommandation d'un mourant est un ordre. Prenez-la donc et lisez.

Assomption reconnut celte lettre qu'elle n'avait pas \oulu recevoir le lendemain de la chasse à Ramhouillet. Elle vit la ligne qu'elle avait tracée dans un premier mouvement d'indignation et de haine... A la lecture de ce papier qui expliquait toute la conduite de Rodolphe, la jeune fille jeta un cri terrihle, et se précipitant dans les bras du marquis : — 0 mon père ! s'écria-t-elle, il était innocent, et c'est moi qui l'ai tué...

— Pauvre Kermonec ! murmura le marquis.

— Mon père, dit Assomption d'une voix entrecoupée

par les sanglots, laisserons-nous mourir Rodolphe?

Courons vite, il est peut-être temps encore.

Ils volèrent aussitôt à la demeure du blessé : il respirait encore. — Rodolphe ! s'écria Assomption en se précipitant au pied du lit de son cousin ; Rodolphe, pardonne-moi ! c'est à toi de me pardonner...

Au son de cette voix si chère, le malade ouvrit les yeux, et, faisant un dernier cfl'nrl : — Assoin[)tinn, c'est Vous! Oh ! merci ! elle ne nn'cruii |)liisci»ii]);il)lc ; ni.iiiitenanl j(^ puis mourir...

— Non, non, vous ne mourrez pas ! — Oh ! mon Dieu !

disait-elle en se tordant auprès de ce lit de douleur, c'est moi qui l'ai tué, c'est moi qui suis son assassin !...

Rodolphe ouvrit encore une fois les yeux, les tourna vers sa cousine, et s'éteignit avec un sourire sur les lèvres.

Assomption se précipita sur le cadavre de Rodolphe et le tint longtemps embrassé. M. d'Aulnay ne put l'en arracher qu'avec peine. La jeune fdle se releva toul-à-coup, et, regardant ce corps inanimé, ses traits prirent une sérénité céleste ; son regard s'illumina.

— Je le reverrai bientôt, dit-elle froidement.

Quelques jours après, mademoiselle d'Aulnay disait adieu au monde et prenait le voile au couvent de la Visitation.

M. deRislol, encouragé par cet exemple et tourmenté par les remords de son duel, se réfugia dans le sacerdoce comme dans un lieu d'asile, et devint un prêtre pieux et austère.

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