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MADEMOISELLE DâULNAY.
A un quart de lieuo de Rambouillet, sur la roule de Chartres, on aperçoit sur la gauche une magnifique propriété dont l'avenue, plantée de tilleuls, conduit à un château d'une belle apparence ; de grandes nappes d'eau servent de réservoirs à des canaux qui se promènent dans tous les sens, au milieu de ce domaine vraiment seigneurial ; le parc, d'une demi-lieue d'étendue, change d'aspect à chaque pas : ici c'est un jardin anglais, Là un verger, là-bas de petites îles qui nagent comme des nids à la surface d'une eau mourante; puis des collines arlificielles, des grottes ravissantes, des allées sombres qui font rêver, des cabanes en coquillages au bord de pelouses vertes et fraîches; on dirait d'un paradis terrestre en miniature.
Cell.' propriété, qui pouvait rivaliser en beauté et en coqiie '!oriea\ec le domaine ro}al de Rambouillet, apparie;; ait en 1819 à M. le marquis d'Aulnay.
M. le marquis d"Aiilnay élait un .^onlilhommo de la vieille roclie, qui n'avait pas un seul instant hésité à abandonner ses biens dans les premières années de la Révolution pour partager l'exil de ses maîtres; il s'éi.iit rendu en Allemagne où il avait pris sa part de gloire et de périls à l'armée de Condé. Après le licenciement des troupes royalistes, il était passé en Angletterre : plus favorisé que beaucoup de ses compagnons, il avait lrûu\(' là une grande position de fortune, par son union avec une riche Irlandaise; au bout de six ans d'un mariage heureux, sa femme mourut en lui laissant une fille qui avait été appelée Assomption, en souvenir du jour de sa naissance. M. d'Aulnay resta en Angleterre pendant tout le temps de la révolution et de l'empire, reportant bi(Mi souvent sa pensée vers sa patrie; mais à la Restauration, il réalisa toute sa fortune et revint dans son domaine, qu'il trouva envahi par ses anciens paysans; il voulut d'abord y rentrer en maître et expvdser celle iroiipc de frelons qui avaient pris la place du propriétaire; mais les frelons prouvèrent, code en main, qu'ils avaient payé la propriété en beaux assignats comptants. M. d'Aulnay fit des démarches qui n'aboutirent à rien, et fut forcé de racheter son propre domaine à un prix énorme, en enlondaiit fredonner à son oreille l'insolent refrain du marijuis de Carabas ! ! !
A sa rentrée en France, le marquis s'était rendu tout droit à Aulnay, sans faire un détour par les Tuileries, de
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sorte qu'il avait été oulilié dans la disponsatian des faveurs et des dignités. L'orgueil du vieil émigré avait été froissé de cet oubli, et sans se demander s'il ne devait pas un peu s'en prendre à sa négligence, il s'était retiré sous sa tente, Achille boudeur, mais prêt à revenir au premion' sourire d'Agamemnon.
M. le marquis d'Aulnay employa les premières années de son retour à embellir et à fertiliser sa propriété. Le gentilhomme s'était fait cultivateur, et la satisfaction (pi'il éprouvait dans l'accomplissement de cette tâche plébéienne faisait à son insu fermenter dans son esprit quelques velléités libérales; lorsqu'il s'était bien fatigué tonte la journée à courir à travers ses champs, à présider aux semences, à la coupe des foins ou à la récolte des moissons, il rentrait dans son eastel décrénelé, et trouvait dans la société de sa fille et dans la joie de la paternité un adoucissement à la perte de ses vieilles illusions.
Assomption avait dix-sept ans : c'était une blonde jeune fille d'une remarquable beauté; elle avait toute la fraîcheur d'une Anglaise et toute la grâce d'une Parisienne; sa physionomie douce et rêveuse prenait à de certains moments une expression mutine qui donnait à ses traits une piquante mobilité; ses cheveux, d'un blond cendré, encadraient de leurs nappes tombantes son visage ovale, dont les lignes auraient pu servir de modèle à un peintre pour représenter l'Amour mutin ; sa taille,
lloxible comme une jeune branche, avait encore pris de
l'élasticité dans l'exercice presque continuel de la gymnastique, car Assomption, qui n'avait pas, comme son père, lieu de se plaindre ou d'espérer, employait, à des exercices violents et un peu masculins, tout le temps qu'elle ne donnait pas à sa chère musique ; elle gravissait les côtes, grimpait aux arbres, courait après les chevreuils qu'elle faisait fuir devant elle, en poussant un petit cri, et ramait elle-même dans ses promenades sur Veau, sans pitié pour ses jolis doigts. Mais ce qu'elle préférait à tout cela, c'était Dudeley. — Dudeley était un cheval que M. d'Aulnay avait amené d'Angleterre, et qui semblait aussi lier de sa jeune maîtresse qu'Assomption était fière de lui. Il fallait voir Dudeley emporter la jeune fille à travers champs, s'élancer dans une allée, et glisser comme une ombre derrière les taillis et les haies de chèvre-feuilles, puis caracoler sur les pelouses, docile au moindre caprice d'Assomption, qui le ramenait ensuite au château à franc étrier, jetant ses sourires à tout ce qu'elle voyait, cassant les branches dans sa course, ou attrapant les fleurs au vol. Vingt fois les paysans qui la regardaient fendre l'espace avec une rapidité électrique s'attendaient à la voir rouler dans la poussière; alors Assomption, pour redoubler leur peur, se livrait à mille extravagances, franchissait les fossés, sautait des barrières, et revenait toujours sans encombre, fatiguée et rompue pour le moment, mais prête à recommencer une heure après.
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Ce gonro Jo \ic, un pou en dehors de l'éducation ordinaire des jeunes filles, avait développé chez Assomption un irrésistible besoin d'activité; quand elle n'était pas assise devant son piano, ou préoccupée d'une idée, elle ne pouvait rester en place, elle allait et venait sans cesse comme un écolier en vacances ; quelquefois pourtant, lorsqu'elle était seule dans les bois, elle se surprenait à écouler, au milieu de tous les bruits divers, le chant intérieur d'une rêverie indécise dont elle cherchait en vain la perception... Les soupirs du vent, les chants d'un oiseau, l'écho d'une voix lointaine, la faisaient toul-à-coup tressaillir; souvent elle prêtait l'oreille avec inquiétude aux mélodies des petits ruisseaux qui gazouillaient dans les prairies, et il lui semblait entendre au dedans d'ellemême le murmure d'un cantique inconnu ; alors, troublée et confuse, la belle enfant se mettait à courir sans but, dans une direction indilTérente, chantant de toute la lurce de ses poumons pour étourdir cette crainte vague dont elle ne pouvait se rendre compte. Son âme était comme un nid d'oiseau, et tous les chants qui s'en échappaient la faisaient rougir et trembler.
Avec ce tempérament actif que modérait une certaine propension a la mélancolie, Assomption avait un caractère fier et une fermeté que l'on rencontre rarement chez les toutes jeunes filles; la solitude dans laquelle elle avait vécu, les malheurs de son père, qui lui avait souvent raconté au coin du foyer les accidents de sa vie aventu-
rouse, n'avaient pas peu conlribué à déveiopper celle fermeté, apanage des âmes viriles, et qui est souvent pour les femmes la source de bien des tristesses et de bien des erreurs.
Assomption, privée des conseils maternels, abandonnée à tous ses instincts, ignorante des habitudes du monde, était une jeune sauvage qui ne connaissait que le soleil, le grand air et la liberté.
Jusque-là l'idée qu'il lui faudrait un jour .se séparer de sa fille, et lui chercher un mari digne d'elle , n'avait que fort peu préoccupé M. d'Aulnay. Le vieux marquis pensait qu'elle était encore bien jeune, et il ajournait ses projets au jour de la présentation d'Assomption à la cour, car il n'avait pas tout-à-fait renoncé à la pensée de faire sa rentrée aux Tuileries, seulement il attendait une invitation formelle; alors le roi marierait tout naturellement mademoiselle d'Aulnay à un jeune gentilhomme, et signerait au contrat, comme cela se pratiquait autrefois à Versailles. On voit que le marquis n'avait rien oublié des anciennes coutumes dans son voyage de l'émigration.
Depuis sa venue en France, c'est-à-dire depuis deux ans, Assomption avait vécu à Aulnay dans une solitude complète; jamais personne, si ce n'est un vieux voisin de campagne, n'avait franchi la cour d'entrée du cluUeau ; la jeune fille ne voyait que les pay.sans qui travaillaient