‹ Contes et voyagesChapitre 2 sur 20 · RÉCIT DE FILE-TON-NŒUD · texte numérisé non relu

RÉCIT DE FILE-TON-NŒUD

Après avoir vu s'effacer et s'engloutir dans les flots l'immense apparition lumineuse qu'ils avaient prise pour le rivage californien, les passagers reprenaient tristement le chemin des écoutilles, tous avaient un air profondément abattu; quant à File-ton-Nœud, ce n'était pas un garçon à se désoler pour si peu.

— Eh bien! quelle mine vous avez, vous autres! criail-il; tout ça parce que la Californie est ajournée au prochain numéro. Jîah ! ce qui est différé n'est pas perdu, demain matin nous en verrons une Californie, et une vraie cette fois, sans efïet de soleil el autres décorations d'opéra-comi((ue. Crédié! quelle noce nous ferons! les festins de Balthazar sont enfoncés : moi d'abord, je veux boire de l'or à mes repas; tiens, on met bien de l'or dans l'eau-dc^vie de Dantzic, pourquoi n'en meiirail-on pas dans le vin blanc? C'est une idée!

Et lançant en l'air son chapeau de paille dans un élan d'enthousiasme, il le reçut sur sa tête sans se déranger.

— Dites donc, capitaine, continua-t-il, et vous, vous ne dites pas ce que vous ferez de vos richesses? vieux sournois! Va-t-il en flanquer à fond de cale des lingots! ça sera tout profit pour lui, il n'aura pas à payer les colis.

— Moi, mon garçon, je ne vais pas chercher de l'or; je mène les passagers, je les ramène! C'est là ma Californie.

— Il est encore bon là le capitaine! dit File-lon- Nœud en s'adressant à la foule des passagers, qui commençait à entourer les deux interlocuteurs : il ne va pas chercher le magot, lui; c'est le magot qui vient le trouver! Qu'est-ce que vous en dites, vieux? continua-l- 11 en frappant familièrement sur le ventre d'un gros Péruvien , qui revenait plus triste et plus mortifié que les autres de la déception qu'ils avaient éprouvée.

Le pauvre homme, sans comprendre, répondit par un soupir et un signe de croix; et le capitaine, en joyeux compère, pour relever le moral de son équipage, s'adressa à File-ton-Nœud, dont la verve et les lazzis avaient le privilège d'égayer les assistants.

— Ah çà, mon garçon, tu m'avais promis ce matin de me raconter les aventures de ton voyage en Icarie.

— Ça, c'est vrai : pour peu que ça vous fasse plaisir, capitaine, on va vous narrer la chose.

— Ça va! mais il serait à propos de te graisser le gosier d'un verre de rhum.

— Ça n'est pas de refus !

— Ohé ! Anchise , vociféra le bonhomme Jack , une ration de rhum au petit Parisien.

Les passagers, pittoresquement groupés dans leurs manteaux, s'étaient rapprochés; en quelques secondes, File-ton-Nœud se trouva le centre d'un cercle assez recommandable.

La chaleur était suffocante, le ciel commençait à se charger de gros nuages qui dessinaient à l'horizon leurs formes monstrueuses, les voiles pendaient flasques le long des mâts, et le navire glissait doucement sur les Ilots immobiles comme un cygne endormi.

Le mousse Anchise apporta le verre de rhum, que Fileton-Nœud avala d'un trait; puis, lorsqu'il eut rallumé sa pipe par une large aspiration : Y sommes-nous? demanda-t-il. Je frappe les trois coups. Attention !

— Pour lors, commença File-ton-Nœud, je ne faisais rien de rien dans ce satané Paris. Vous allez peut-être penser, \ous autres, ((ue je suis un faignant, un propre à rien, un loupeur! pas du tout! Excepté David, ici présent, qui travaille comme un rhinocéros... faut me voir quand la besogne donne ! Mais, voyez-vous, quoique Paris soil une ruche bien grande, il n'y pas encore déplace

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pour toutes les mouches à miel! Dans ce pays la fionnpe est forcée; n'y a pas à dire, mon bel ami, c'est comme ça; un jour on gagne ses quatre francs comme un banquier, el puis le lendemain, vlan ! le patron vous remercie, vous voilà sur le pavé, c'est très-bien...

— C'est dur! dit le capitaine.

— Le pavé? reprit File-ton-Nœud. Pas du tout! Il y a des trottoirs superbes, des bitumes de première qualité, oii l'on dormirait très à son aise, n'était le sergent de ville qui vous embête considérablement!

Pour lors, (juand j'étais dans celte situation gênée, comme j'ai pas mal de ficelles à mon arc, je me livrais à toute espèce d'exercices, il n'y a pas de sots métiers, comme dit l'autre, je cirais donc les bottes du bourgeois, j'abaissais le marche-pied des voitures; je plaçais un morceau de drap sur le tranchant des roues quand les duchesses descendaient de llacre, et j'appelais les gardes nationaux mon général! ça les flattait, ces honuTies! Tout ça me faisait bien vi\oter pendant le chômage, mais jamais un sou devant moi. L'Ambigu absorbait tout. Crédié ! comme Delaitre était beau dans le Sonneur de Saint- Paul, et Albert dans Abeilard ! comme il disait à Théodorine , une bien belle femme aussi : Votre oncle Fulbert est un monstre! et il est de fait, entre nous, que ce Fulbert était une franche canaille ; on ne se conduit pas comme ça en société... Enfin, c'est pour vous dire que j'étais malheureux comme les pierres, et

que quelquefois je n'avais pas un arlequin à me nietliv sous la (lent. Voilà qu'un jour, je rencontre David. Qu'est-ee que tu fais? que je lui dis. — Rien, qu'il me répond, l'ouvrage ne donne plus. — C'est les arislos, que je lui riposte, qui ne veulent pas faire travailler l'ouArier. David me répond : Mon petit, les riches ont leur débine tout comme nous; d'ailleurs, ce qu'ils ont est à eux. Ainsi, à bas les pattes ; la misère ne vient pas de là, elle vient de ce que la chose de la société est mal emmanchée pour le quart-d'heure, suite des tremblements qui se sont opérés dans la boutique. Il faut du temps, et beaucoup, pour faire aller le tourne-broche à la satisfaction de tout le monde; enfin, un tas de raisonnements tous plus philosophiques et plus embêtants les uns que les autres. — J'admets ta raison, que je lui réplique, mais c'est dur tout de même de crever de faim ! — On ne meurt pas de faim, qu'il me dit, on s'associe; avec l'association, ou peut faire de grandes choses ! — L'association ! que je m'écrie. Je connais ça, le phalanstère! des petites baraques bien alignées, où l'on mène une vie de satrape, avec un œil au bout de la queue ! Ça me va ! nous aurons nue queue de sixpieds; fichtre! dans notre ('-tat ça nous sera un peu utile pour toiser! — Tais ton bec! qu'il m'apostro[»he, je pars demain pour l'Icarie; veux-tu venir avec moi? — C'est-y bien loin? — Dam! qu'il me répond, ça n'est pas ici, mais nous fonderons une ville de travailleurs ! Société choisie! tenue soignée et de bon genre. — Ça va,

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que je lui dis; moi, d'abord, je maiilouii iliéàlro irarien, phalanstérien, tout ce qu'on voudra, ol j'engage Frédéric quand n(His serons riches ! Le Iciidciiiain, nous parlions pour le Havre en chemin de fer, trajet direct !

An Havre, on nous empile sur la Belle-Amélie, capitaine Mouton! un \ieux marsouin, un dur-à-cuire, qui se fichait de nous depuis le matin jusqu'au soir, il nous traitait d'iînes, de crétins, d'imbécilles ; il nous rabik-hait que nous crèverions de faim dans le pays où nous allions, attendu que ce n'était pas même un pays, vu qu'il n'avait jamais aperçu son nom sur la carte. Moi, je ne comprenais pas trop ce que cela voulait dire, parce qu'à cette époque-là je ne connaissais que les cartes de restaurateurs pour en avoir entendu parler par des modernes pendant que j'astiquais leur chaussure, et je me demandais ce qu'il y a\ail d'étonnant ({ue l'Icarie ne fût pas sur la carte du gargotier. Enfin, ce Mouton enragé me lauïiait énormément parce que je me faisais une idée de ricarie... Mais passons!

Nous arrivons à New- York. — Je demande à David qui est un savant, où l'on est quand on estàNe\v-York,il me répond qu'on est en Amérique, ça me paraît un pou fort de café, mais enfin... Vive la France! Beau port! une forêt de mats! des polissons de bateaux à vapeur qui sautent comme des carpes dans la poêle à frile, c'est très-gentil! Nous visitons la ville... nous allons au Jardin-des-Plantes , figurez-vous qu'il n'y a pas une seule

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bête féroce dani> ce jardin-là ! ei ils appellent ça un Jardin-des-Plantos !... Enlin, c'est leur idée; mais voilà-lil pas qu'ail iniinieni de partir pour l'Icarie, mon satané Da\id ne \eut plus démarrer? Le cœur était pris, un sentiment quoi ! une bêtise. Nous sommes tous mortels...

A cet endroit de son récit, File-ton-Nœud recul en forme d'interruption, un coup de pied que lui administra son ami David placé derrière lui.

— Oli ! s'écria l'intrépide narrateur, comme j'aurais paré la botte si j'avais eu ma queue de six pieds et l'œil au bout ! Nous nous embrassons en pleurant comme la fontaine des Innocents. Il reste, et moi je pars sur un gredin de vapeur où la tristesse m'empoigne, que j'en serais devenu idiot sans mon idée, le phalanstère que je croyais trouver en Icarie... Enfin, nous débarquons dans un pays, que les naturels appellent le Texas, sans qu'on ait jamais pu savoir pourquoi. Un frère du père Cabet vient à nous, qui nous dit : Mes amours, l'Icarie est à deux pas, tournons à gauche, et toujours tout droit; nous marchons, nous marchons, ijue les jambes me rentraient dans l'estomac. Enlin, un beau malin, nous arrivons dans une grande plaine, le guide s'arrête et dit : La main aux dames, voilà l'Icarie! Je ne vo";s rim. Ali ! c'est ça l'Icarie, très-bien. Arrive un vieux bonhomme, celui qui remplaçait le père Cabet. Comment que ça va? qu'il nous dit. — Pas mal, et vous-même? — Donnez-vous donc la peine de vous asseoir. Vous devez avoir faim? —

Un peu. — Alors on nous ^^eit un plai de pommade de pomme de terre. Je mange comme quatre, je bois de l'eau claire, et je vas trouver le chef de la communauté. — Vous n'y êtes pas, que je lui dis, vous vous êtes complètement blousé, mun vieux ; c'est pas ça le phalanstère, pas ça du tout.

— Le phalanstère, qu'il me répond en ouvrant de grands yeux, le phalanstère, petit malheureux, <|ni t'a jamais parlé d'un phalanstère?

— Vous ne connaissez pas ça? Travail attrayant ! courtes séances ! amours à la papillonne !

— Horreur !

— J'ai vu, moi, nu phalanstérien de naissance, un phalaustérien sans le savoir, qui m'a converti sans s'en douter! Travail attrayant! courtes séances! et il les faisait bonnes! C'était un agent de change chez qui je remontais la charpente de l'écurie. El tout en travaillant, je le contemplais dans son enfilade de chambres à coucher. Il se levait à huit heures, et tout de suite, sans .^^e faire tirer l'oreille, il se mettait au travail : il se frisait, se bichonnait, se pommadait; il faisait travailler ses bras, quoi ! A neuf heures, il lisait ses lettres, ses journaux, — travail decabiuet. A dix heures, c'étaient lesmàclioires; un rude travail, il déjeunait. Après ça, il se promenait sur le boulevard; histoire de faire travailler ses jambes... Puis, il montait en tilbury et allait à la Bourse travaillera gagner

de l'argent; en revenant, il recevait en catimini mademoi-

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sello Carahino. Notez i|iril ;i\;iil >;i logilimo, ln;li^: c'rlnit pour opciipor Va papUlonvn. Le soir, il tromait oiicoro moyen d'aller travailler la musique à l'Opéra : un rude pioeheur , celui-là! Mais, travail attrayanl! courtes séances ! de sorte que, converti par cet exemple , je m'écriai un jour : 0 honnête homme, je jure d'être plialahstérien !

A ce moment un éclair déchira la nue et fui suivi d'un coup de tonnerre dans le lointain.

— Abrège, mon garçon, dit le capitaine.

— Trois minutes, et c'est fini !... Je n'eus pas plutôt raconté la chose au bonhomme, que voilà qu'il se met à m'agonir; c'est fameux que je me dis; nous ne casserons pas longtemps nos croûtes ensemble. Ah ! tu crois que je vais rester plus longtemps dans ta baraque de monastère! Merci! Je vends ma tocante, et, ni vu ni connu, je file mon nœud sans demander mon reste. Me voilà dans des pays où le diable n'y connaissait goutte ; je me nourrissais de cricris, de glands de chêne. Pas un chat, je ne savais où j'étais, ma parole d'honneur. J'aurais dctnné dix sous pour rencontrer un sauvage; mais le sauvage est un animal très-rare qu'on ne voit plus qu'au dab' des Aveugles. J(^ vas toujours de l'avant; un beau jour je tombe sur un être humain : c'était un serpent à sonnettes, ainsi nommé, comme dit l'autre, parce que ses piqûres font venir des cloches. Cré coquin ! j'ai t'y eu peur! Enfin, pour achever la chose, je parviens à

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joindre une caravane. Ah ! il y a un Dieu ! que je m'écrie. Je m'offre comme domestique, on m'accepte, el, insensiblement, j'arrive à Mazallan, où je retrouve David qui m'emmène avec lui en Californie, à cette lin de ramasser des cailloux d'or pour enfoncer tous les Rothschild de la rue Lafiîtte. Et voilà!...

En ce moment, un craquement terrible se fit entendre au-dessus du navire.

— Place à la manœuvre! En bas les passagers! cria le capitaine, dont les veux in({uiets suivaient depuis quelques instants la marche des nuages.

Le ton du capitaine annoneail un danger [)rochain et avait glacé d'effroi l'équipage.

— Il paraît, dit File-ton -Nœud, que nous allons danser la chaloupe orageuse...

En un instant le pont fut vide ; les matelots fermèrent les écoutilles.

La mer grossissait, les nuages s'amoncelaient en grondant, et roulaient si près des flots, qu'on eut dit deux océans prêts à lutter. Le vent qui souillait du sud-ouesl, tourna subitement au nord, el la Mouette, prise par le travers, faillit cha\irer.

— Serrez les voiles ! cria Jack aux matelots qui montaient aux vergues, et il s'élança lui-même à la barre.

Son ordre ne put être exécuté. Une horrible rafale prit une seconde fois la Mouette par le flanc, et brisa ses deux mâts qui tombèrent lourdement avec un bruit sourd, en

28 CONTES ET VOVAOES.

iMiyloulissaiil dans les (lois ou broyant sur le tillac les malheureux malelols occupés à serrer les voiles. Cette catastrophe avait été prompte comme la foudre. Désespéré, furieux et les joues inondées d'une sueur froide, le capitaine poussait des imprécations terribles et s'efforçait d'amarrer la barre pour saisir une hache et débarrasser k pont, lorsque, par toutes les écoutilles, surgirent, avec des cris effrayants, les passagers de la Mouette.

— Perdus! perdus! criaient-ils dans toutes les langues.

Les mâts, qui pendaient à bâbord et frappaient comme deux béliers la coque du bâtiment, venaient de déterminer une voie d'eau; le Ilot montait dans l'enlrepont; mais les malheureux qui fuyaient la mort couraient d'un déluge à un autre. Toutes les cataractes du ciel venaient de s'ouvrir à la fuis; la foudre éclatait; dos éclairs précipités enveloppaient le brick d'un cercle de feu... Au milieu de cette foule, ((ue la \iolence des secousses aussi bien que la foi, précipitait à genoux sur le plancher ruisselant et incliné du navire, Tom et Daxid. armés de haches , s'effor<;aient de déblayer le pont des débris de la mâture, quand tout-à-coup une lame énorme, une montagne dean soulevée par l'ouragan balaya le pont dans loute sa largeur!

A cette vue, uiieinunense clameur a\ail surmonl('' un instant le bruit de Iduragan ; mais, un iiKinicul après, quand le brick se releva , loulc voix humaine s'était

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éleinU'. Sur io lillac tlcserl , tltuix lioiimies sui\i\;îi('iit seuls : l'un tenait dans ses mains raidies le manche dune hache dont le fer avait pres(j[U(' traversé d'outre en outre un des madriers du pont ; l'autre était , pour ainsi dire, enroulé autour du troneon qui marquait encore la place du màt de misaine. Ils revinrent à eux, leurs youx se rencontrèrent, et, a\ec un cri d'une expression indicible, ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre.

— ïom !

— Da^id!...

— Nous sommes condamnés, dilTom... Mais au moins je ne mourrai pas sans avoir serré la main d'un honnête homme !

— Et mon petit! dit David en essuyant avec sa manche l'eau de mer et les larmes qui l'aveuglaient. Mon pauvre File-ton-Nœud !

A ce mot, une voix glapissante el bien connue lepondit du fond de rahîme :

— Présent !

David etTom, malgré les mouvements du navire, se précipitèrent au bastingage et virent le jeune Parisien qui sortait de l'eau, et, jouant des pieds et des mains, se servait du màt brisé qui pendait dans les Ilots, comme d'une échelle. En un instant, il sauta sur le [)unl avec la prestesse d'un baigneur .sortant du canal Saint-Martin.

Les nuis amis se tinrent longtemps embrassés.

— J'ai bu un cnup, dit File-ton-\(jeud, et la limonade

30 lOMKS ET VOYAGES.

n'esl pus sucrée. Mais, me \oilà!... Maintenant, cette vieille carcasse n'en a pas pour longtemps. Bon pied, |)on (jeil, et tâchons de déguerpir.

• — Par quel moyen?

— Un radeau ! comme dans le Naufrage ik la Méduse.' Ah \ saperlotlc! nous avons la chaloupe!

L'eau remplissait déjà l'cnlrc-pont. A mesure que le hrickenlonçait, les mouvements devenaient moins sensibles. En un clin d'œil , la chaloupe fut à la mer. Les deux Parisiens s'y précipitèrent, et Tom, qui retenait l'amarre, allait les suivre, quand un dernier coup de mer arracha la corde de ses mains et entraîna la chaloupe loin du na\ire avec la rapidité d'une llèche.

ARRIVÉE ET RÉCEPTION A SAN-FRAiNClSCO.

Au moment où la violence de la tempête \enait de séparer Tom de ses amis, leurs trois voix s'unirent dans un cri de détresse qui s'éleva en même temps du brick ((ni enfonçait et de l'embarcation que l'ouragan emportait au loin. David et File-ton-Nœud purent, distinguer un moment à la lueur des éclairs les gestes de désespoir d<' l'Amérieain, qui. les lirai? levés au l'ii'l. It'ui' <Mivii\;iii un

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funèbre et suprême adieu. Puis, précipites dans le creux des flots et assourdis par la tempête, ils ne virent et n'entendirent plus rien.

Il f;illut toute l'adresse, le sang-froid et la force des deux amis pour garantir la chaloupe contre l'immersion doul les menaçaieni à tout instant des lames gigantesques. Ils ne savaient de quel côté était la terre ; l'eussent-ils su d'ailleurs , le flot était trop violent pour qu'aucune furce iiumaine put le ilomincr. Toute la nuit, l'aviron en main, ils s'épuisèrent en efforts Pt parvinient à se maintenir à la surface des vagues, tantôt à leur crête, tantôt dans l'abîme. Enfin la mer se calma presque subitement. Da\id pensa que la force des courants les avait entraînés dans une baie. En efi'et, on entendit bientôt dans l'obscurité, à une grande distance, le chant du coq, et peu après les premières gerbes de lumières sortant de l'Océan jetèrent un sourire vermeil sur le vaste amphithéâtre de verdure qui bornait partout l'horizon.

— Terre! cria File-ton-Nœud,

Inc ligne de maisons blanches pointait dans le lointain; c'était San-Francisco.

Celle vue ranima nos aventuriers , qui firent force de rames et luttèrentsi bien d'énergie qu'ils abordèrent enfin au port tant désiré. On était au dimanche 30 avril 1818.

Quoiqu'ils eussent été fortement é[»rouvés par les fatigues et les émolions de l;t unit piécédenle . ils ne pnreiil

•32 CO.MKS Kï VOVA(jitS.

rester inspusibk's au siibliinc lableau f{ui s'olTiail à kiir vue.

C'est ({n'en edet le port de San-Francisco est peutêtre le plus vaste et le plus beau du monde; une dizaine de gros vaisseaux, portant les pavillons de toutes les nations, mais surtout les pavillons anglais et américains se pavanaient fièrement dans cet immense espace ; ce port, encaissé entre deux baies, est si vaste qu'il pourrait abriter, avec la plus grande sécurité, plusieurs centaines de navires; la première baie à droite, située au nord, se nomme San--Rapliaël; l'autre, au sud, est connue sous le nom de Yerba-Bnena (bonne herbej, à cause des ricbes pâturages qui l'avoisinent, et qui présentent toutes les nuances diverses de la végétation. Du port, on aperçoit dans la campagne trois lignes parallèles aux reflets argentés, qui serpentent encaissées dans une nappe de prairies prolongée à perte de \ ite. Ce sont trois rivières : la première se nomme Sai)-Joa([uin , la deuxième Jesu- Maria; enlin, la plus éloignée est le très-vénéré JUu-Sacramcnto.

Les deux naufrages traversèrent le port. Sur le [loiil ^i^?- bâtiments à l'ancre, aucunhomnie d'équipage n'apparaissait; les vaisseaux abandonnés se gardaient euxmêmes.

— Ces gredins-là auront été pèelitM' ib' l'or, fil observer File-lon-Xieud.

— Ct'la doit Aire, itqtoiidii i>;t\iii; m;ii> t^i'i.i preuve

en luèmi.' temps que tout ce que l'on a dit sur ce pays est vrai.

Ils amarrèrent leur barque à la jetée déserte comme les navires et pénétrèrent dans la ville.

San-Francisco présentait contrairement à leur attente l'aspect le plus animé ; les rues étaient pleines de monde, et la ville oiïrait en grand un spectacle bizarre assez semblable à celui que nous avons déjà vu sur le pont du brick la Mouette ; on apercevait surtout des Américains, des créoles espagnols donnant le bras à leurs femmes accompagnées de caméristes , cboisies presque toujours parmi les plus belles filles indiennes. Au milieu des pâles î/ankies, qui se reconnaissaient à leurs pantalons blancs et à leurs cbapeaux de paille, au milieu des Indiens à deminus, on remarquait le Californien au teint bronzé, à l'œil noir et brillant, avec sa petite veste ronde aux broderies éclatantes, sa culotte de velours, sa ceinture de soie, — le costume de Figaro dans le Barbier de Sérille.

File-ton-Nœud faisait remarquera David la grâce et la coquetterie des femmes; leurs jupes de soie, coupées assez court pour faire voir des jambes rondes et fines, étaient couvertes de broderies écarlates ; leurs cbevenx noirs tombaient en longues et luxuriantes tresses. Nous ne parlons pas des boucles d'orf^illi-s, des colliers, des bracelets, des mille colifichets étincelants qui rehaussaient encore leur beauté. Rien n'était charmant surtout comme la fac^on dont elles st^ drapaient dans le rcboso. espèce de-

'6\ CUMXS i;i \OVA(iES.

charpc bariolée qui remplace la manlille de la vieille Espagne; elles le portaient de mille manières, el toutes gracieuses , celle-ci sqr les épaules , celle-là serrée sur la taille, autour du visage et toujours avec cette vivacité d'allures et cette grâce agaçante qui font reconnaître en tout pays une Espagnole au seul maniement de son éventail. Et partout l'or brillait , scintillait , éclatait comme un feu d'artifice, l'or sur les habits, sur les robes, dans les cheveux, aux bras, aux doigts, aux oreilles, l'or partout. Des caballeros portaient, en guise de boucles d'oreilles, des petits lingots de la grosseur d'une noisette. Les deux amis ne pouvaient ouvrir assez les yeux pour contempler ce splendide spectacle.

— E|i voilà-t-il de ce métal, dit File-ton-Nœud, qui no revenait pas de son étonnement. Et le jeune Parisien, garçon enthousiaste, comme on sait , serait probablement resté jusqu'au soir en contemplation, s'il n'eut été rappelé à la réalité par de cruels tiraillements.

— Sapristi ! s'écria-t-il , j'ai mon serpent à sonnettes dans l'estomac. Si nous nous dirigions du côté de la marmite.

— Tu sais bien, répondit tristement David, que le peu d'argent qui me restait était dans ma \ alise, et la valise est dans ce moment avec le brick. . . .

— Dans le troisième dessous, connu ! Mais moi qui n'ai jamais commis la légèreté d'avoir une valise, je porte mon argent dans ma poche... c'est plus sûr.

!.A tOISfJS D'ofi. %

— Tu as tlprargoni? s'écria David.

— Et la location et la vente thi journal ! J'ai irontpneuf piastres ; ce qui fait, si je sais bien compter, cent quatre-vingt-quinze francs. Avec ça, on doit aller son petit bonhomme de chemin pendant quelques jours. Cherchons une auberge, nous avons le temps de voir les curiosités du pays , puisque nous sommes passés à l'état de Californiens !

Complètement rassurés sur leur avenir, nos deux aventuriers entrèrent dans une hôtellerie avec le sans-façon d'hommes à qui leur bourse bien garnie permettait de se montrer exigeants.

Ils portaient des vêtements qui, à la première inspection, n'inspiraient pas précisément la confiance; File-ton- Nœud surtout n'avait certes pas l'air d'un gentleman avec ses habits qui présentaient çà et là quelques interstices, en raison d'un raccommodage négligé, habits qui avaient fait le voyage de Paris à San-Francisco, en passant par ricarie.

— Qu'est-ce qu'il y a pour vôtre service? demanda l'hôte, Américain d'une trentaine d'années, qui tenait une espèce de boarding house et s'appelait John Marshall.

— Nous voulons dîner d'abord, répondit David en jetant son chapeau de paille sur une chaise et en «'asseyant, les deux coudes sur la table, pendant que File-ton-Nœud promenait agréablement ses regards sur l'étalage, garni de différentes pièces de gibier.

L'hûte avait regardé les ileiix éiraiigers avec un air de dédain qui n'annonçait pas une réception gracieuse... Le sans-gêne des nouveaux arrivants ne fit qu'ajouter à sa mauvaise luimeur.

— Il ne me reste plus rien, répondit-il brutalement.

— De quoi ! s'écria File-ton-Nœud. Et ce quartier de chevreuil, et ce morceau de bœuf .•^éclié que j'aperçois ici; tout ça est donc en carton?

— Comme vous dites, répondit l'hôte.

— Je vois ce que c'est, continua File-ton-Nœud, notre accoutrement ne paie pas de mine. Vous dites : Voilà deux gaillards qui n'ont pas l'air cossu ; eh bien, détrompezvous, mon brave homme, l'ouvrier charjientier n'esl pas un mylord, mais il est honnèle ; il ne demande à dîner que quand il peut l'aire honneur à son appétit.

Et en disaiU ces mots, File-ton-Nœud frappait énergiquemenl sur son gousset, de manière à faire .sonner ses piastres.

A peine les mots d'ou\rier charpenlier avaient-ils été prononcés, que la figure de l'hûte, compléleineni iléridée, avait pris un air souriant.

— Vous êtes des ouvriers cliaipcntiers, dit-il en regardant avec attention Da\id, dont les formes pleines de force et d'élégance révélaient un rude travailleur.

— Oui, monsieur, répondit David.

— Et il n'y pas d'affront, dit File-ton-Nœud; on n'est

LA TOISON d'or. 37

qiKMles f'imrponlii'rs, in;iis jo vous ri''[)('l/' ([ii'il n'y -'i ri'Mi ù craindre avec nous.

Et il recommença à tambouriner sur son goussel.

— Ces messieurs viennent sans doute des mines? demanda John Marshall avec inqui('lu(le.

— Non, répondit Da\i(!, nous di-fiarquons à l'instant, La figui'e de l'hôlc s'ilhiiuiii.i duu éclair de salisfcu;-

tion.

— Nous étions à hord d'un liiick qui vient de faire naufrage presqu'en vue du port, dit File-tou-NoMid.

— Ces messieurs sont des naufragés! s'écria l'JK'ite, passant aussitôt de son ton bourru à une politesse presque obséquieuse, que n'avez-vons dit cela tout de suite? de braves charpentiers qui ont fait naufrage et qui me font l'honneur de descendre à ukju modeste établissement. Oue puis-je faire pour eux? Je suis à vos ordres,

— Nous voudrions dîner, dit David ; donnez-nous la première chose \enne... un morceau de bœuf...

— A des ciiarpentiers! je veux dire à des naufragés malheureux!... non, messieurs, il ne sera pas que dit John Marshall, de la province de Maryland et pour le moment simple hôtelier à San-Francisco, aura donné la premit-re chose venue à des naufragés, ouvriers français, si j'en juge par l'accent. Je \ais vous préparer un petit dîner fin, et en attendant vous régaler d'un v(n'i'e de \ieux Madère qui vous fera prendre patience.

— Ohé, James! cria-t-il, du Madère et deux verres!

Trois verre?, James! ajonla-t-il Si ces messieurs mêle permettent, nous trinquerons à l'union de la France et de la Californie.

James, vieillaid, d'une soixantaine d'années el qui était le garron du boording house, apporta le plateau.

Les verres s'entrechoquèrent. Deux tostes furent portés.

— A la France! dit l'hôte.

— A la Californie! répondirent les deux ouvriers.

— Puisse-t-elle nous être hospitalière! ajouta David,

— Elle vous le sera, reprit l'hôte; John Marshall vous le promet. Maintenant, coiitinua-t-il avec une volubilité extrême, en attendant le dîner, James vous conduira, si vous le voulez, à un combat de taureaux que le senor don Lui/ de Cardoiiano olïre aux dames de la vilhv

— Noire accoulreiiifut i»e nous perinel pas d'assister à Ce speclade, répoiidii l)a\id.

— Je comprends! Vus ellels ont été engloutis dans les flots; il faut NOUS prururer d'aiiires vêlements.

— Des vêtements! s'écria File-ton-Nœud, dont le cœur bondit de joie.

— James, dit l'hôtelier avec un sourire perfide, courez chez le voisin Perkins, et dites-lui d'apporter deux habillements complets pour leurs seigneuries.

James sortit.

— Permettez, objecta David, nos ressources ne nous permettront peut-être pas...

LA TOTSON d'où, 39

— Laissez-moi donc faire, iukTroinpit l'Iinte, celn me regarde, croyez-vous donc que ce soit une grande affaire que deux méchants habits dans un pays où l'on remue l'or à la pelle?

Perkins arriva. En quelques minutes, les deux ouvriers furent métamorphosés on gentlemen.

— Très-bien, monsieur Perkins, dit l'hôte en renvoyant le confection iieur; vous jn'L'nvfnivz la noie. — A la bonne heure, voilà des hommes! s'écria-t-il en retenant une envie de rire à l'aspect de File-ton-Nœud qui avait l'air assez embarrassé dans son nouveau costume; toutes mes casseroles sont sur le feu pour le dîner. En attendant qu'il soit prêt, James va vous conduire au combat de taureaux.

Deux palanquins magnifiquement ornés venaient de s'arrêter à la porte de riiôtellerie.

— Serait-ce pour nous? pensa File-ton-Nœud.

— Encore un verre de Madère! le coup de l'étrier, dit l'hôte.

Et l'on trinqua une dernière fois.

— Les équipages de leurs seigneuries sont pnMs, dil James.

— C'était pour nous! dit File-ton-Nœud, et en un clin d'œil il sauta dans la rue et s'élanea dans le premier palanquin.

Il ne faut pas demander si le jeune Parisien était heu-

roii\ ol fior; dans le trnjol il ne cessait dfi pnssor In irto hors de la portière.

— Quelle réception! disait-il à son ami. Qu'est-ce que riiuspilalilé écossaise à côté de ça? Du fromage, du lait, du pain bis; parlez-moi de l'hospitalité californienne, de l'hospitalité au vin de Madère, aux habits neufs et aux palanquins dorés sur tranche!

— Je ne sais ])as pourquoi, ré[>ondit Da\i(l, la ligure (le noire hôte, d'abord si rébarbative, s'est adoucie loutà-coup lorsque tu lui as dit que nous étions des ouvriers charpentiers; que diantre ça peut-il lui faire?

— C'est une si belle partie la charpente !

— Sans doute ! mais c'est étonnani ! à moins (|u'il n'y ail CM ili's charpentiers dans sa famille, et que ça ne lui rappelle des souvenirs agréables.

— C'est égal, que ce soit ce que ça voudra, nous sommes un peu bien mis.

En devisant ainsi, ils étaient arrivés au Cirque. La foule s'y pressait déjà. James les iil placer sur les premiers gradins.

Là encore, c'était la même variété de costumes et de langages, c'était aussi le même éclat et la même profusion d'or. Tous les visages étaient animés par le plaisir que |)romettait le spectacle.

Nous ne raconterons pas dans ses moindres détails ce combat aujourd'hui si connu. A un signal donné, les ;?/£•cadorcs à pied et à cheval parurent dans l'arène et exci-

LA TOISON dOr. 41

tèrent le taureau. Du des cavaliers agita un drapeau rouge devant les yeux de l'animal qui, devenu furieux, allait percer de part en part son adversaire , si un piccador n'avait attiré sur lui toute sa rage, en lui enfonçant dans l'épaule le fer de sa lance. Cet exercice se renouvela, plusieurs fois aux applaudissements des spectateurs, jusqu'au moment où le taureau, blessé et fatigué, se retira triste et morne dans un coin de l'arène. File-ton-Nœud, qui assistait pour la première fois à ce cruel spectacle, ne pouvait comprendre qu'on trouvât plaisir à maltraiter ainsi un animal presque sans défense..

— Mais ces gens-là sont donc des sans-cœur finis? disait-il à David.

— Calme-toi, répondait celui-ci, c'est leurs mélodrames dans ce pays.

— J'ai une envie qui me démange d'aller faire le couj) de poing avec les gredins qui tourmentent ainsi celle malheureuse bête.

— Tiens-toi tranquille, disait David, cela ne servirait a rien.

Cependant, le taureau était toujours acculé dans nu coin, presque mourant. Alors, pour ranimer sa fureur, on lui passa au col une espèce de collier surmonté de fils de fer, au bout de cliacun desquels se trouvait un immense pétard, puis on y mil le feu. Alors l'animal, brûlé par les pièces d'artifices, poussa un mugissement furieux, e( sï'Ianoa de nouveau au inilii.ii deiarène pour tomber

au bout de quelques inslants sous l'épée du tauréador.

A cette vue, File-ton-Noeud n'avait pu se contenir plus longtemps, prompt comme la pensée, il s'était précipité dans l'arène, et, courant droit au tauréador, occupé à saluer la l'unie, il lui a\ait passé la jambe avec l'agilité d'un praticien consommé dans l'art delà savatte parisienne, et l'avait étendu de loul son long dans la poussière.

Cette scène extraordinaire souleva aussitôt des honrras sur tous les gradins; les uns riaient, les autres applaudissaient, personne n'y comprenait rien.

Le tauréador, renversé d'une façon si inattendue, s'était relevé furieux; heureusement pour notre héros, que l'épée de son adversaire était restée fixée dans le front du taureau, car il aurait infailliblement tué le trop chevaleresque File-ton-Nœud. Celui-ci voyant le tauréador prendre son élan, lui appliqua dans l'estomac un coup de pied qui le renversa une seconde fois, aux grands éclats de rire des tribunes; tout cela s'était accompli dans l'espace d'une minute.

David, aussi étonné que tout le monde, et voyant le danger que courait File-ton-Nœud assailli par les piccadores, s'élança à son lour de son gradin dans l'arène, el, nouveau taureau, se précipita dans la mêlée, renversant celui-ci, culbutant celui-là, puis prenant dans ses bras son ami qui venait d'être terrassé, il s'élança en trois bonds hors du Cirque et déguerpit au plus vile an milieu de la confusion qu'avait excitée cet étrange intermède.

LA TOISON d'or. 43

Les piccadores vouluront poursuivre les fugitifs, mais dos spectateurs cosmopolites, que la scène improvisée de File-ton-^"œud avait considérablement réjouis, intervinrent, et s'opposèrent à ce que l'afTaire allât plus loin.

— Que le diable l'emporte ! dit David à Filc-ton-Nœud, quand ils furent loin de lout danger, tu as manqué nous mettre dans un bel embarras. A <[uoi donc pensais-tu?

— Comment! s'écria celui-ci (|ui trou\ail sa conduite toute simple. Tu crois que ces gens-là ne sont pas des làcbes de supplicier ainsi un pauvre bonbomme de bœuf qui ne leur a rien fait.

David eut beau dire, il neput jamais faille comprendre à son jeune ami que le spectacle auquel il venait d'assister était pour les Mexicains et les Espagnols ce qu'était pour lui, File-ton-Nœud, le spectacle du Cirque-Olympique.

Mais ce qu'il y avait de véritablement déplorable pour le jeune Parisien c'étaient les const'qnt'nces de ct*t incident dramatique; son babil neuf dont il était si lier une benre auparavant était complètement déclaré.

Quand ils arrivèrent au boarding-housc, la vue d'une table splendidement servie tempéra la tristesse que lui causaient les profondes blessures faites à son costume de gentleman.

Sur une nappe blancbe comme la neige, enire deux rangées de flacons de diverses couleurs, au milieu de bateaux de hors-d'œuvre et d'assielies de fruits, le vieux

14 COMES El \(lV.V(iES.

James vciiail de poser iiii large j)lal diKiiicl s'écliappail une rolumie de vapeurs succulentes.

— A lalile ! s'écria Juliii Marshall, la servielte sous le bras.

— A lahie ! répéteront en chœur les deux amis; et, sans plus songer à la mésaventure du Cirque, ils se jetèrent comme des loups allâmes sur le festin de leur hôte.

LE REVEKS DE L.Y MtD.iILLE.

Les deux amis absorbèrent en quelques instants y\n morceau d'élan |che\reuil delà grande espèce , arrost' d'un flacon de \iu de Californie (ju'ils firent disparaître de la même façon.

Un faisan à la broche eut le même sort et fut sui\i d'un niagnilique pudding de maïs en guise d'entremets.

— C'est un dhier qui nous coûtera les yeux de la tèle, dit File-ton-Nœud, dans un moment où ils se lrou\aienl seuls, mais on ne fail [)as naufrage tous les jours. J'ui>, le\anl son verre à la liaulenr de l'œiJ , voilà un nectar vermeil (|ui a meilleur goùl (|ue leau de mer !

— Oui , dit David tristement, le \in est bon, et nous faisons une eli( re de princes ! Mais il n\ a pas de [daijir

LA TOISON D OR. 4o

à rassasier son appétit , quand on laisse derrière soi un tas de pauvres diables, nos eaniarades de bord !... Que sont-ils devenus, grand Dieu !

— Mangés par les requins ! Le vieux juiT qui vendait les pelles! et le Mexicain avec ses breloques!... Elle pauvre capitaine ! . . .

— Et ïom, l'Américain ! dit David en repoussant son assiette et laissant tomber sa tète entre ses mains , nous avions là un ami , qui voulait s'associer avec nous, qui m'avait confié son trésor ! Car cette carte dont il me parlait et qui devait nous guider ensemble vers les fdons les plus riclies... Elle est là, dit-il, en frappant sur sa poitrine.

— Il te l'avait remise?

— Et penser que nous irons seuls nous enricliir. . . que nous n'avons pu le sauver... qu'il n'est pas là pour trinquer avec nous...

— Dieu sait que nous avons fait ce que nous'avons pu. . .

— On ne se console pas d'un malbeur en se disant qu'on n'a pas de reprocbes à se faire... Ali! dieu de dieu! s'il m'était possible de le retrouver... de me jeter dans ses deux bras qu'il nous tendait sur le tillac... s'il avait seulement un frère, une vieilli' mère.

— C'est ça! nnf fois ricbes, nous clierclierons sa famille ! et en attendant, une dernière santé à sa mémoire ! A notre ami l'Américain qui s'était associé avec deux ouvriers !

— Et à tous les bourgpois (|iii feront comme lui!

Les verres se choquaient, quand Marshall rentra portant sur un plateau d'argent le café et les lifjueurs.

Après avoir versé le moka brûlant dans deux tasses de |)orcelaine de Chine, l'hôte s'assit à quelques pas d'eux.

— Ces messieurs viennent sans douleà San-Francisco pour tenter la fortune ? demanda-t-il (ruiie manière indifférente.

— Et pourquoi pas? répondit David, chacun pour soi, et Dieu pour tous.

— C'est juste, murmura John Marshall, mais on no. creuse pas le roc, on ne tamise pas le sahie des ruisseaux avec ses mains!... Ces messieurs ont sans doute les outils indispensables à la grande expédition qu'ils vont enU'oprendre ?

— Flambés ! s'écria Filc-ton-Xœiid , tout est à fond de cale !

— Vous aurez donc besoin de pioches, de pelles, de haches, de tamis. J'ai loul cela heureusement à votre service.

— Connue cela se rencontre ! touchez là ! mon brave hoiinne,dit File-ton-Nicud en fra|)pant bruyamment dans la main d(^ l'aubergiste. Et ([uand nous reviendrons de la min»^ loul cousus d'or, c'est cJuv. vous que nous ferons la noce ! Mais le \iu qui esl doux comme du cassis est capiteux en diable! Il faut être sur pied de Itonne heure. Je ne serais pas fâché de taper del'ceil.

LA TOISON n'<»R. 4*7

— Vos; lits soiil prqtaiY's, dit l'Iinlc.

— Des lits! de vrais lils! ({uaiid depuis six mois on n'a pas eu ragréiiient de s'éleudre entre deux draps; quelle vie de cocagne ! Allons, vieux ! dit-il à David en le prenant à bras-le-corps, allons piquer une tète dans la paillasse.

L'hote saisit un. flambeau et conduisit lui-mùue nos vojageurs dans une cbambrc conlorlable à deux lits, où, comme on le pense bien, ils ne tardèrent pas à s'endormir profondément.

Quand l'hôte redescendit duna, le diinny-room , il se frotta les mains, et dit à James : Je les liens.

Les songes les plus charmants vinrent visiter le sommeil de nos deux aventuriers, et les bercèrent agréablement jusqu'au matin. File-ton-Nœud rêva qu'il trouvait des rochers d'or et qu'il revenait à Paris oii il faisait élever des phalanstères pour ses anciens camarades, et paver de marbre J)lanc la y\w df la l.unc qui l'avait vu naître; il se voyait éelabouss;mt son ancien bourg(Mtis dans un carrosse à quatre chevaux ; il dînait tous k's soirs au Veaii-qui-tcte, et assistait aux premières représentations de l'Ambigu dans une loge de face. Da\id ne fut pas moins heureux : il vit passer dans son sommeil une blonde jeune fille aux yeux noirs qui lui jetait un baiser dans un sourire. Nous verrons plus tard que ce rêve n'é'iail qiw le souvenir d'une réalité.

Pendant que les deux amis stml lianfiuillemeul eudor-

48 COTES KT ^ovAG^:s.

mis, nous allons dire qiielrfiies mots de celle merveilleuse Californie, oiiils étaient enfin parvenus après tant de traverses et de difficultés.

Jusqu'au juuroii le pa\iliou anK'ricain avait été arl)oré en Californie par le coiiunodore Sloal juillet 1846 , toute industrie, tout esprit d'entreprise n'avait fait ffu'y soiiinieiller. L'indolence héréditaire des habitants était nicrvcilleusemcnt favorisée par l'influence du climat. Un sol d'une fécondité admirable ofl'rait à peine quelques essais de culture. On ap('rce\ait dans les plaines verdoyantes ci sur le penchant des coteaux d'immenses troupeaux de hoMif-^, des milliers de vaches laitières, et cependant l'usage ilu iaii, du beurre et du fromage était presque inconnu parmi les liabitanis. La viande fournie par les troii(ieaux forniail le fonds de la nourriture commune à toutes les classes ; lui peu de froment et de seigle, le luxe de quebfues le\es et de quelques citrouilles satisfaisaient aux besoins d'hommes qui ignoraient les raffinements ordinaires des ci\ilisations plus a\ancées.

L'industrie du pays se renfermai! à peu près exclusivement dans la vente des peaux et du suif ([ue fournissaient les troupeaux dont les ïianchos étaient con\erts. .Mais le pa\ill()u américain lloliail à peine sur celle riche el sauvage contrée, qu'il s'opéra un cliangemeni profond dans les habitudes et les occupations de ses li.diilanls.

La confiance devint générale; de toutes pai'ls arri\èrenl tles masses d'émigrauls: il en venait des montagnes.

LA TOISON UOR. 49

dos forèls, do l'Océan. Gens à l'écorcc rude, aux manières incultes, et tous portant le cachet d'une incontestable origine anglo-américaine, tous venus pour chercher fortune dans un pays nouveau sous la protection du drapeau de l'Union. Les environs de San-Francisco prirent surtout alors une physionomie nouvelle; les forêts \ierges disparurent , les prés naturels lurent fauchés. Des familles de colons appliquèrent au sol de la Californie les procédés de l'agriculture et de I'horti<;ulture américaines. Les ouvriers constructeurs et mécaniciens suivirent les pionniers à travers les forets qui tombaient sous la hache. Le bruit continuel de la scie, du marteau retentit dans toutes les directions , et une foule de bourgades s'élevèrent comme par enchantement; San-Francisco, ({ui n'était qu'un petit village, se peupla en quelques mois de maisons et d'habitants, et, une année après, c'était une ville à laquelle on pouvait prédire les proportions d'une ca[iitale. Mais dans les premiers jours do février 1818, un événement inattendu vint arrêter l'essor de ces améliorations et donner un cours tout nouveau à l'aciiviié des colons et des habitants : un ouvrier employé par un gentleman à la construction d'une sucrerie sur la branche méridionale du rio de los Amerkanos , aperçut un jour au fond d'un nouvel aqueduc des morceaux d'or hrilliiiil au soleil. Le bruit de cette étrange découv(!rte se répandit promptemont, des recherches eurent lieu sur d'auln-s points de |;i rivière, et presque jijirtoul elles ruicntcnu-

roiiiiées d'un ploin succès. Alors la fièvre de l'or l'the gold fever^ s'empara de loutc la contrée et des pays environnants. Hommes de loi, médecins, membres du clergé, fermiers, ouvriers, marchands, malelols, soldâtes, abandonnèrent soudainement leurs travaux ou leur poste pour se rendre là où chacun pouvait faire sa fortune en peu de jours. Des \illages, des cantons entiers ou tout était travail, industrie, progrès, furent en peu de jours désertés par la population. Presque partout les moissons avaient la plus belle apparence , mais elles devaient être perdues faute de bras pour les rentrer. Tout le monde se portait vers les mines, tandis que les travaux essentiels, les vrais intérêts de l'industrie et de la culture, les professions, les services publics même étaient entièrement aliandonnés.

Tel était l'état général de la Californie an moment oii les deux Parisiens arrivaient à San-Francisco.

Un soleil splendide inondait de ses rayons la chambre où ils avaient passé la nuil, h)rsque David ouvrit le premier les jeux ; il rassembla ses souvenirs, et, se jdant en bas du lit, il alla réveiller File-ton-N'CPud.

— Ah ! quel beau rêve j'ai fait cette nuit! dit celui-ci en étendant les bras. Maintenant, je puis aller jusqu'au bout du monde ! J'ai dormi pour six mois !

La toilcîlc (le deux ouvriers n'est pas longue. Nos amis furon! bientôt dans le dininri-rooDi , demandant leur com[)le, ei très-eonirariés, quand James leur apprit (|ne riiùies'étail absenté |)onr iMi iiisiant.

LA TOISON d'or. ^J

— Si nous allions faire un lonr dans la Aille en l'allendanl, dit File-ton-Nœud , j'avoue que je ne serais- pas fâché de revoir les belles dames et les beaux messieurs qui se promenaient hier.

David se laissa entraîner.

Mais San-Francisco présentait un aspect tout dillérent de celui qu'il offrait la veille : les rues étaient désertes, des maisons à moitié bâties étaient abandonnées ; c'est tout au plus si David et File-ton-Nœud rencontraient de loin en loin quelque vieillard ou quelque soldat américain.

— 11 faut que tout le monde dorme encore , ou que le choléra ait tout d'un coup dépeuplé la ville, dit David.

— Ma foi ! répondit File-ton-Nœud, je n'y comprends plus rien; hier, le bruit, le mouvement, les jolies femmes... la ville entière n'était qu'un bal Mabille... el aujourd'hui, c'est un cimetière. . . Qu'est-ce que ça veut dire?

11 aperçut quelques mots écrils à la craie sur les portes d'un grajid nombre de maisons ; David s'approcha et lut une des inscriptions : Parti pour la mine! Fileton-Nœud courut à une autre, même indication : iV/r/i jmur la mine!

— Voilà! voilà! cria-t-il, pendant que nous llànons, les mains dans nos poches, ils ont pris les devants... toute la ville est déjà lancée dans les filons, et sans nous prévenir 1 Ce n'est pas poli !

— Rentrons, payons l'hôte et partons, dit David.

Ils revirii.7'eni sur leurs pas, et lrou\èrenl devant l'Iu')-

52 CONTES ET \OYAGES.

tollerio John Marshall occupe à charger trois mules de pioclic'^, de pelles el d'autres ustensiles dont on se sert aux plocfrs, endroits où l'on trouve la poussière d'or. Du plus loin ffu'il aperçut nos aventuriers, il \int à eux avec un air riant, et leur demanda comment ils trouvaient la ville.

— C'est un tombeau, répondit David.

— Dans la semaine, conlinua l'hôte, parce que tout le monde court aux mines, et vous voyez que je me dispose à en faire autant. Mais tous les dimanches on revient au logis, el San-Francisco reprend alors sou aspect pittoresque.

— Vous allez à la mine? s'écria File-ton-Nœud, alors nous vous suivrons.

— Je l'espère bien, répondit riiùlc a\(.'c un S(HU'ire nar(|uois.

— Commençons, dit David, par solder notre di'qjense.

— C'est peu de chose, j'ai votre note... Où diable l'aije mise? continua Marshall en rouillant dans ses poches. Ah ! la vuici ! et il la présenta à Da\id, qui demeura foudroyé à l'aspect du total.

Celte note était ainsi détaillée :

Quatre verres de vin de Madère. . 6 dollars.

Qiiarlirr (rt'ljui 3

Faisan 3

Pudding de mais 2

Deux tasses do rafé 3

LA l'UlSON U OU. o3

Trois bouteilles de vin deCalironiie. 10

Demi-bouteille d'eau-de-\ie. . . 15

Une chambre à deux lits. ... 10 Palanquin pour la promenade de

leurs seigneuries 20

Deux habillements complets pour

leurs seio;neuries \i'6

Total 197 dollars.

— Cent quatre-vingt-dix-sept dollars! s'écria enfin David en sortant de sa stupeur.

— Cent quatre-vingt-dix-sept dollars ! dit à son tour File-ton-Nœud, qui venait de jeter un rapide coup d'œil sur la carte. Cent quatre-vingt-dix-sept dollars, c'est-à-dire sept cents francs pour un dîner, un gîte et de méchants h;ibits qui se déchirent comme de l'amadou !

— Je ferai remarquer à vos seigneuries que tout est tarifié au plus bas prix, reprit John d'un air digne ; si vos seigneuries doutent de la parole d'un pauvre aubergiste, elles n'ont qu'à se rendre chez le magistfatc, et elles sauront alors si John Marshall, de la province de Maryland, est un honnête homme.

— Cent quatre-vingt-dix-sept dollars! répétait Filelou-NoHid abasourdi.

— C'est pourtant comme cela, votre honneur, dit riiôte en se remettant à charger ses trois mules, que dira donc voire seigneurie quand elle sera aux placers où les prix sont cinq fois plus élevés qu'a San-Franci.îCO ?

oi CONTES ET VOYAGES.

— Il n'y a pas de seij^nonru! ni de ^otre lionneur, s'écria David impatienté; je no nie pas l'exaciiludc de vos prix, quoique je n'y comprenne rien, mais vous saviez que nous n'étions que des ouvriers, des naufragés étrangers au pays, et vous auriez dû nous avertir, et ne pas nous exciter par vos offres à une si grande dépense.

— Aussi, reprit l'hote victorieusement, si vous vous rappelez bien, je ne \oulaispas vous recevoir d'abord; il n'y a que lorsque ce jeune bomme (il désignait Filc-ton- Nœud) m'eut répété à satiété qu'il avait des piastres plein ses poches que j'ai supposé que vous pou\iez payer. D'ailleurs, il n'est pas étonnant les dimanches de voir deux ouvriers faire une dépense pareille, ce n'est pas beaucoup par le temps qui court.

— C'est plus qu'il ne faut quand on n'a que trenteneuf piastres , dit File-ton-Nœud en frappant sur son gousset, mais cette fois d'un air pileux.

— Arrangez-vous comme vous pourrez ! quand on doit, il faut payer! moi, je ne connais que ça.

— Eh bien, dit le jeune Parisien, voilà mes trenteneuf piastres ; prenez-les et que votre dîner m'étoutfe si j'en fais jamais un pareil. Pour le reste, vous nous aecorderez bien un crédit de quelques jours; nous vous paierons avec le premier or que nous trouverons.

— Allons donc, reprit l'iiole trani|iiillement ; est-ce que nous sa\ons si nous nous reverrons'? Une fois en roule, on peut s'égarer, ici, quand on ne peut pas payer.

011 va en prison; les étrangers un peu plus vite que les autres.

— El comment vous payer? interrompit David que cette scène commençait à échauffer.

— Vieux juif! murmurait File-4on-Nœiul, j'ai aussi envie de lui passer la jamjje, à celui-là.

— Voyons, dit John Marshall en se grattant le menton, vous êtes charpentiers, l'affaire peut s'arranger. Pour vous être agréable et vous utiliser, je consens à élever un hangar; vous vous chargerez de sa construction. El, la iiesogne achevée, nous serons quittes.

— Nous sommes pinces! se dit David. Voilà la cause de son amour pour les charpentiers.

Quant à File-ton-Nœud , qui ne soupçonnait pas malice, il fut enchanté de la tournure que prenait l'affaire.

— Ça va ! s'écria-t-il ; en quelques jours nous élevons la baraque, et nous nous séparons bons amis.

— Un instant, reprit David ; combien nous donnerczvous par jour ?

— Je suis rond en affaires, répond John, dix dollars à vous, cinq au petit, et je vous nourris.

— Vous nous donnerez à chacun dix dollars, ou il n'y a rien de fait.

L'hôte sembla réflécbir un instani, puis il dit :

— Eh bien, va pour les dix dollars à chacun, quoique ce soit bien de l'argent. Mainlenant , signez-moi tous les

56 COMTES El VOYAGES.

deux ce inorceau de papier, et puis nous allons déjeuner et partir.

David apposa tristement sa signature au bas de l'engagement; quanta File-ton-Nœud, qui croyait avoir conclu uji marché superbe, il écrivit son nom en coulée et dessina d'un trait de plume un magnifique paraphe, dont les capricieux arabesques illustraient la page entière.

Après (|uoi ils déjeunèrent sobrement et se mirent en route.

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