‹ Contes et voyagesChapitre 3 sur 20 · LE PLACER · texte numérisé non relu

LE PLACER

Au placer! au placer! c'est-à-dire au plaisir ! aux délices î — Dans cette langue espagnole , langue galante cl romanesque, le placer, c'est le lieu du rendez-vous, c'est la promenade où l'on cligne de l'œil entre belles et cavaliers, c'est le salon où l'on se réunit le soir, c'est partout où l'on aime, où l'on joue, où l'on chante , où l'on s'amuse. Leplacer était donc alors et avant tout l'endroil où l'on trouvait l'or, où l'on passait de l'extrême pauvreté à l'extrême opulence; étonnez-vous que de tous côtés on n'entemlîl que ce juot : Au placer!

Tel est le cri (jue répétait gahnent l'hôtelier lui-même , en sur\cillant Ic^ préparatifs du dé-part.

LA TOISON d'or. oy

Le lecteur coniprondra cellf j^^aîté et riinporlance du marché que venait de conclure John Marshall, quand il saura que le rusé Américain n'avait pu encore élever, faute d'ouvriers, un liaugar portatif dont il avait le plus grand hesoin pour mettre ses chercheurs et ses laveurs d'or à l'abri du soleil : il aurait payé vingt et même vingtcimj dollars la journée d'un charpentier s'il a\ail pu eu trou\er un seul dans toute la contrée (jui eût daigné se contenter d'un salaire aussi mince vu le renchérissement de toutes les denrées. Mais les ouvriers de San-Francisco avaient tous déserté leur profession, chacun travaillait aux mines pour son cumpte , et l'aubergiste dut considérer comme un secours du ciel l'arrivée de deux charpentiers étrangers, ignorant les usages du pays et les prix de toutes (dioses. Il suffisait de les entraîner dans une dépense supérieure à leurs ressources pour obtenir d'eux, comme équivalent du solde de leur compte, l'engagement de construire la charpente tant désirée; ainsi qu'on l'a vu, le plan avait réussi. Les deux nouveaiix débarqués étaient tombés en plein dans le traquenard de l'hôtelier.

John Marshall , ses domestiques et les deux Parisiens étaient montés chacun sur une muh^ au\ jainbcs fines , au poil court et lustré , la véiilable mule de stdie nnild do sill(i\ L'hôte ne laissait à son boa rd in y -ho use que le vieux James, chargé de garder l'établissement en son absence.

Quand les cavaliers furent aflermis sur leurs élriers,

i8 CONTES ET VOYAGES.

John poussa un peiil cri sauvage , et les uiules pavtirent connue un flèche, à la grande satisfaction deFileton-Xœud, qui ne pouvait assez admirer la surprenante vélocité de ces inléressanls quadrupèdes.

— C'est égal ! pensait-il, la Calilornie est un pays trèsaniusaut ; nous n'avons pas encore trouvé beaucoup d'or, mais rien qu'à voir la manière dont l'argent se dépense, il doit èlre facile à gagner.

— Diles donc, patron, demaiula-l-il à John, est-ce (|ue c'est loin ou nous allons?

— Eles-vous déjà fatigué? dit John en riant.

— Moi ! j'irais comme ça jusqu'au Pérou ! Oh ! les chevaux, ça méconnaît; à Paris, quand j'en menais à l'ahreuvoir, je les montais à poil, et j'entrais à l'eau à fond de irain.

— Xe lourmenlez pas trop voire mule, parce qu'elle est très-enlèlée, comme ses pareilles.

— Entêtée! s'écria File-ton-Xœud, je voudrais bien voir ça !

Et il marcha au grand trot vers un buisson de cactus et de lianes ([ui longeait la route à quelques centaines de pas.

— Retenez votre ami, dit Marshall à David, il \a se faire désarçonner.

— Ne craignez rien, répondit David.

File-ton-Nœud \enait de lancer sa mule au galop; il

lui parlait , la flattait, la caressait en poussant un cri semblable à celui que rbùle avait fait entendre au dépari ; la

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nulle, arrivée prèi du buisson, s'arrêta tout court; mais File-ton-Nœud la mania de tant de façons, en lui passant la main sur le cou, en l'excilanl el en jouant avec elle , qu'elle se décida enlin à franchir l'obstacle

— Bravo! s'écria Marshall; plus d'un franc muletier n'aurait pu en faire autant. Mais ne nous amusons pas à ces bagatelles, ajouta-l-il, nous a\ons près de quarante milles à courir, il faut ({U(^ dans cin<[ heures nous soyons sur les bords de San-Joa([uin; c'est là où est situé mon placer.

— Houp ! houp! cria File-ton-Nœud, qui venait de les rejoindre; des jambes, ma petite, et gagnons du terrain.

Les trois voyageurs couraient, emportés à travers un pays superbe, oii s'épanouissait, sous une température tiède, une végétation luxuriante et pittoresquement accidiMiiée ; une chaîne de petites collines vertes et fraîches s'(''le\ail à leur gauche; ù droite se déroulait uni' immense nappe de prairies et de chanqjs couverts de moissons. Coupée par des bouquets d'arbres el des ruisseaux semblables aux rivières d'un jardin anglais. Le soleil brillait dans toute sa splendeur; mais une brise légère rendait supportable la chaleur de ses rayons. A voir les riches cultures de cette contrée bénie du ciel, on s'attendait à rencontrer à chaque pas une population nombreuse, aux mœurs patriarcales; mais dans les villages eiks haciendas ; fermes) régnait un silence de mort, et ce beau pays, malgré ses troupeaux, ses prairies et ses abondantes mois-

00 t.ONTES ET VOYAGES.

sons sur pip(l, somblait nno lorre mnndito rlont los luiliitants avaient fni, (;1kiss(''s par qin'lqnn terrible fléau.

— C'est {f'.ù coninie un enforrenienl ! lit observer Fileton-.\(eu(i ; on si' croirait an ciniptière Montmartre.

— Chacun est an\ mines, ré[tnn(lil John. Voulez-vous qu'on s'amuse à sareler du liié ou à planter des citrouilles, quand à trois jias pins loin (Ui remue l'or à la pelle ?

Vers (juaire heures les nniles hennirent et s'arrèlèi'enl tout court. On ('tait au placer du San-Joaquin.

La vallée du San-Joaquin est assez triste; la végétation en est riche, il est vrai; mais elle est interrompue par de vastes langues d'un sable gris-noir. Quelques arbustes rachili([ues, disséminés dans la vallée, rompent seuls la monoloni(^ de cette perspective droite et plane. Le San- Joaquin roule ses eaux limpides et tranquilles entrt! deux rives tellenuMit rapprochées à certains endroits, qu'elles lui donnent l'apparence d'un simple ruisseau. Les ca\aliers aperçurent des points de toute couleur qui se détachaient en relief aux bords de la rivière : c'étaient des clierchtiurs d'or.

— Voici le placer, dit John Marshall en se jetant au bas de sa mule essonlllée.

J.e plus singulier spectacle s'otVrit ahu's à la vue des deux Parisiens; ils virent un assemblage d'individus les plus étranges : ici, des Indiens se pavanant dans des chemises de calicot aux couleurs éclatantes, — les manières du sauvage sous les vêtements de l'homme civilisé. Là, des

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fignros bronzées, dos corps maigres et rnuscnleux dont les formes fines et le regard ardent annoncent la race espagnole, causaient avec des Yankees aux cheveux blonds, à la figure en lame de couteau, gens habiles à conclure un marché et toujours prêts pour les coups; plus loin, à sa chemise de laine rouge ou bleue on reconnaissait le matelot déserteur de quelque baleinier. Plus loin encore, c'étaient des Nègres marrons qui, en cherchant de l'or, causaient avec toute la volubilité particulière à leur race, balançaient leur tête laineuse, ou riaient aux éclats, en ouvrant jusqu'aux oreilles une bouche immense que garnissent toujours deux rangées de dents blanches comme l'ivoire.

John Marshall alla trânquillemenf a Hacher les mules à un pieu, après avoir jeté sur chacune d'elles une grosse couverlure de laine, car aux placera tout le monde, hommes et animaux, vit dehors, même aux heures où l'on se repose. Les tentes dressées, le long de la rivière, sont tellement étouffantes en été, qu'il n'est possible d'y séjourner que pendant la nuit.

L'arrivée de deux étrangers avait produit une certaine émotion dans la colonie nomade ; on craignait qu'ils ne vinssent pour leur compte au pays d'or [(jold district), ce qui eût diminué d'autant les chances des premiers occupants; mais toute crainte cessa bientôt quand on entendit John Marshall leur dire, en leur présentant des haches, des vrilles, des scies et tous les outils nécessaires au tra

vail delà charpente, qu'ils eiissciil à se mettre au plus tût à l'ouvrage pour lu construction du hangar.

Les deux amis prirent les outils et se mirent ijuinédiateiiicnl à l\eu\re.

Ils travaillaient tout au hord de la rivière; mais, plus malheureux encore ffue Tantale, il ne leur était pas permis de se plonger dans les flols oii l'or nageait en paillettes ; ils enlejidaient les ci'is de joie , les exclamations de surprise que soulevait de temps en temps um^ trou\;iille merveilleuse; alors, ils se mettaient à l'ouvrage avec une sorte de fureur. File-ion-Nœud surtout avait j^ine à modérer sa mauvaise humeur, et il ne trouvait plus aussi favurable le marché ([u'il avait conclu le matin.

Cependant, ils suivaient du regard tous les mouvements des chercheurs d'or, et prenaient en quelque sorte des leçons pour le jour où, devenus libres, ils pourraient, eux aussi, se livrer à la pèche miraculeuse.

Les moyens employés par les chercheurs d'or étaient des plus simples.

Le San-Joa(piin , comme la plupart des ruisseaux où l'or est charrié en parcelles entremêlées au sable, est un torrent qui se précipite de la montagne à travers des rochers. Le sol qu'il traverse est d'un rouge jaunâtre. L'or lin ne se trouve que dans les parties les plus basses du lit du torrent.

L'explication de ce phénomène est facile à doinier : presque tous les rochers de la haute Californie sont d'une

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composition molle, friable et incapable de résister à l'action dissolvante des variations de l'atmosphère. A nvie épofjne reculée, ces montagnes se sont affaissées sur ellesmêmes el pulvérisées en maint endroit. L'or ffui s'y trouvait a été par ce fait dégagé des autres matières adhérentes au granit des rochers. Les lingots d'un certain poids n'ont pu être arrachés des flancs des montagnes , mais l'or fin, réduit en imperceptibles parcelles , a été entraîné jus([ue dans les vallées par les pluies et les couraiits qu'elles formaient. C'est donc dans le gravier, et au milieu de cette terre rougeâfre qui formait le lit de la rivière, que l'or se ti'ouvait en plus grande abondance. On le dégageait du sable, auquel il était mêlé, au moyen de lavages opérés avec des terrines d'étain ou des vases de terre. File-ton-Nœud lit observer à David le mouvement de rotation que les laveurs faisaient opérer à leurs tamis'au moment où ils séparaient les paillettes de la partie la plus ' grossière du sable. Il les voyait, quand le tamis ne contenait plus que l'or mêlé à un sable très-fin , exposer au soleil le tout sur des planches ou sur des fourreaux de drap; puis, quand l'humidité était absorbée, soufiler, soit avec la bouche , soit avec un soufilet , pour enlever le sable, tandis que l'or restait, grâce à son poids spécifique plus considérable. Les deux amis remarquaient que, par ce procédé grossier, une assez grande partie de l'or le plus fin était emportée avec le sable.

Quelquefois on découvrait dans le sable étendu au soleil.

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(les grains auril'Jn-cs de la grosseur d'une lentille, et même d'une noisette; ces jx-lits lingots nommés en espagnol pepUas, pépins, noyaux, à cause de la ressemblance qu'ils offrent avec Jes noyaux de certains fruits, étaient de formes diverses, et contenaient encore dans leurs flancs quelques veines et fragments de quartz.

D'autres mineurs avaient aussi recours à des machines très-simples, et dont la forme ressemblait à des berceaux d'enfants. L'action de bercer répondait au mouvement circulaire que les premiers imprimaient à leurs écuelles. L'eau, la bourbe et le sable fin s'échappaient par le fond de la machine, sur une série de barres croisées qui opposaient un obstacle suffisant au passage des grosses parties de l'or. Au sommet du berceau, ils plaçaient un tamis composé de larges mailles sur lesquelles ils jetaient la terre sulfureuse. La machine étant mise en mouvement, l'eau qu'ils versaient dans le tamis entraînait au fond l'or et le sable fin, pendant que le gravier était retiré.

Mais toutes ces méthodes très-imparfaites condamnaient les travaux à une lenteur considérable, et faisaient perdre la moitié du précieux métal qu'on aurait pu recueillir.

Le soir venu, et les travaux terminés, le placer se transformait en un rendez-vous déplaisir, et méritait bien son nom. Tous les rangs étaient mêlés, confondus; c'était l'égalité devant l'or. Les magistrats , les médecins , les ouvriers, tous jouaient, causaient, mangeaient ensemble. Les dames espagnoles qui avaient buixi leurs maris orga-

tA TOISON d'or. 'ij

nisaifiil (-[({(([iic soir un l'iiiulaiigo sur le gazon (k'^nii ks Iciilos. Le l'andaaij'o (jui, daos le principe, désij,'iie une espèce de danse, s'appli([ue dans ce pays à une soirée dansante. Les sons joyeux de la guitare et du violon se inêlaieiit aux cris des danseurs el des danseuses. Une assemblée des plus pittoresques formée en cercle, où chacun fumait son cigare, applaudissait les danseurs qui fumaient comme les autres. Les danseuses, dont on ne pouvait trop admirer les brillants costumes et les gracieux mouvements , ne semblaient pas seulement danser des pieds et des jambes, mais de tout le corps. File-ton- Nuiud avait la tète tournée par ces fandangos, el il y jouait son rôle avec une verve et un entrain qui le faisaient d'autant plus remarquer qu'il brodait admirablement sur le canevas de la danse espagnole les fioritures échevelées du cancan parisien.

A une heure assez avancée de la nuit , les danses cessaient; on allait chercher le sommeil sous les tentes pendant que les sentinelles placées autour du camp veillaient, le fusil au bras, sur les trésors de la connnunauté.

Les deux ou\ riers qui voyaient leurs compagnons s'enrichir heure par heure, pendant qu'ils ne gagnaient, eux, que dix malheureux dollars par jour, ne supportaient li'ur position qu'avec une impatience bien facile à concevoir. File-ton -Nœud surtout nourrissait contre l'hôîe une haine profonde depuis oue David lui avait révélé le

machiavélisme dont celui-ci avait usé envers eux pour les forcer en quelque sorte à la construction de son hangar, et il proposait à son compagnon de fuir vers un autre placer pour faire fortune.

— Nous irons au Sacramento dont nous possédons h carte, disait-il, une rivière un peu plus poissonneuse en lingots que le San-Joaquin !

— Nous devons cent quatre-vingt-dix-sept dollars à ce juif américain, il faut le rembourser avec de l'argent ou avec de l'ouvrage, répondait ÎDavid.

— Mais il s'est comporté avec nous comme un rien de rien! s'écriait File-ton-Nœud exaspéré.

— Ce n'est pas une raison pour l'imiter. Et l'honuèle ouvTier se remettait à la besogne.

File-îon-No?ud , tourmenté par l'idée de ivmbourser John Marshall, résolut d'employer l'heure et demie de repos dont il pouvait disposer chaque jour après son déjeuner à chercher de l'or. Sans communiquer son projet à David, il fit semblant de se promener, remonta le cours de la rivière à un quart dé lieue du placer, et rapporta un peu de poudre d'or, mais en si petite quantité, qu'il était presque désespéré.

Il recommença pouHant son excursion le lendeuiain Cette fois, il revint triomphalement apporter à David un lingot qui pesait douze onces d'or.

— Où as-tu pris cela? demanda David.

— Tris ! répondit File-ton-NTt'ud ; f'ost trouvé qu'il

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faut dire, et il lui expliqua de quelle manière ce lingot était tombé en sa possession.

— Douze onces d'or à seize dollars l'once cela fait cent quatre-vingt-quatre dollars; allons voir John Marshall, et qu'il fasse finir son hangar par qui il voudra. Dès ce moment, nous sommes libres.

— Vive la liberté! s'écria File-ton-Nœud.

Mais les douze onces d'or ne faisaient pas l'affaire de John Marshall ; il exhiba le traité signé avec trop de précipitation par les deux ounners pour qu'ils en connussent les clauses. Par ce traité, David et File-ton-Nœud s'étaient engagés à payer l'hôte en tra^Tiil, c'est-à-dire jusqu'à la parfaite construction du hangar ; Vattorney gênerai de la reine des îles Sandwich, à qui la fièvre de l'or avait fait abandonner son poste et qui se trouvait au placer, ayant été consulté sur cette grave question, donna complètement raison à John Marshall.

File-ton-Nœud écumait. Quant à David, dont le parti était pris après ce qui venait de se passer, il fit semblant de se soumettre, mais, en revenant au chantier, il dit à son ami :

— Nous avons fait tout ce qui dépendait de nous pour rembourser cet homme, notre conscience ne peut donc rien nous reprocher désormais ; nous décamperons à la première occasion.

— A la bonne heure! n'-pondit Filc-ton-Nujud. Mon pkn de fuite est arrêté.

68 CONTJiS Kl VOYAGES.

— Quel osl-il?

— Ce soir, c'est à mou hniv de relever les senti noilos ; je suis le caporal de la chose; à onze heures, quand loul dormira au camp, je viens te prendre, je dis le mot d'ordre et nous filons.

— C'est convenu, le reste à la grâce de Dieu.

Et ils se remirent au travail comme les jours précédents.

Le soir tout s'exécuta comme l'avait dit File- ton- Nœud. Les deux amis armés chacun d'un fusil dirent le mot d'ordre et passèrent. File-ton-Nœud, caporal, ce soir-là, allait relever la dernière sentinelle, c'était dans l'ordre ; mais, parvenus à cette dernière vedette, restait une ditficulté à résoudre ; la sentinelle ([ui ne se voyait pas relevée laisserait-elle passer les deux fugitifs ? File-ton-Nœud paya d'audace: Camarade, dit-il au dernier factionnaire, on craint quelque attaque pour celle nuit; on a vu tout le jour rôder autour du placer des figures sinistres; j'ai reçu l'ordre d'aller poser une sentinelle perdue dans ce fourré là-bas [il désignait un bouquet d'arbres situé à deux cents pas environ-; altondez quel({ues minutes, et je viens vous relever.

— Mny bien (frès-bieu), répondit l'homme en faciion qui était mexicain.

Après avoir franchi le poste, les deux amis marchèrent d'abord en silence et sans presser le pas. Leurs cœurs battaient. Ils se croyaient arrives au terme de leurs vœux; ils étaient libres, ils fonlaienl le sol californien, il

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ne s'agissait plus que de parvenir aux Ixirds du Sacramento, et de retrouver, grâce à la carte qu'ils possédaient, les jalons des mines merveilleuses découvertes par l'ami de l'Américain.

Arrivés au cœur du fourré, ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, et passèrent rapidement leurs fusils en bandoulière.

— Maintenant, jouons des jambes, dit File-ton-Nœud, et bonsoir la compagnie !

A ÎRÂVERS CHAMPS.

Les deux fugitifs se lancèrent dans l'obscurité, et coururent pendant près d'une heure sans autre but que de s'éloigner du placer.

Enfin, File-ton-Nœud s'arrêta essoulllé.

— Ouf! je n'en puis plus, dit-il à David, dont les poumons jouaient comme un soufflet de forge.

— Nous sommes loin de toute atteinte, dit David ; délibérons.

— Le conseil est réuni; mais, minute, il faut savoir si l'on ne nous poursuit pas.

Et File-ton-Nœud appliqua l'oreille contre terre.

— Rien, murmura t il.

— Il s'agil d'all(;r au Sacramenlo, où, avoc l'aide de la carie de ce pamre ïuin, nous devons faire notre l'orliuie en peu de k-nips. Mais la ditliculté est de savuir le clieuiin.

— Dans cett€ obscurité, l'entreprise est diflicile ; nous ne conhaissoiiiis pas le pays, nous n'avons pas de boussole; comment nous orienter?

La lune venait de dii;paraître à l'hori/on, les nuages commençaient à s'épaissir. On n'y voyait plus à quatre pas.

— Une idée! s'écria File-ton-Nœud. Ce malin, le vent soufflait de l'est; suivons le vent, et nous devons arriver dans la direction du Sacramentaqu'i est à l'ouest.

— Mauvais moyen. J'ai remarqué que dans ce pays le vent change dix fois par jour.

— Alors, au petit bonheur !

— Nous n'avons qu'une chose à faire, dit David; c'est de remonter le cours de San-Joaquin; de cette façon, d'abord, nous ne nous égarerons pas. Puis, comme le Joaquin est parallèle au Sacramenlo, nous franchirons au jour la distance qui nous sépare des deux rivières, en nous réglant sur notre point de départ.

— Arme à volonté ! En avant! marche ! dit File-ton- Nœiul en replaçant son fusil en bandonlière.

— Un instant! nous avons couru sans savoir où nous allions. Où est le San-Joaquin? Je crois qu'il doit être à notre gauche.

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— Non, il est à droite.

— Il eï.1 à gauche.

— Je le dis qu'il esl à droite ! Écoute, ajoula-t-il, le petit bruit qui vient de ce côté, c'est le murmure de la rivière.

— En route donc.

Les ténèbres étaient complètes. Les rares étoiles (|uo l'on avait aperçues au ciel çà et là entre de grands nuages fouettés par un vent rapide, avaient disparu sous un manteau de vapeurs opaques qui descendirent bientôt jusqu'au sol et enveloppèrent tous les objets d'un épais brouillard. Les deux amis marchèrent intrépidement en se tenant toujours à une distance raisonnable de l'endroit où ils supposaient que devait se trouver le Joaquin, car ils pensaient que s'il prenait fantaisie à John Marshall de les faire poursuivre, ce serait au bord de l'eau qu'il dirigerait son expédition.

File-ton-Nœud ne tarissait pas en lazzis sur l'étonncment qu'éprouverait l'hôte en apprenant la fugue de ses charpentiers.

— Ah ! tu donnes du Madère sec à tes hôtes, mon gaillard, disait-il. Ah ! tu leur fais cadeau de culottes neuves, tout ra pour la chose de te faire dresser un hangar portatif et pas cher. Eh bien! cours après ton hangar, il a deux paires de jambes qui sont pour le quart d'heure sur le chemin du Sacramento.

Ils allèrent ainsi pendant plusieurs heures, n'interrom-

iZ CONTES ET VOYAGRS.

pant leur course que pour prêler l'oroille au nnninnri^ sauveur qui les guidait daus leur excursiou, puis ils se rcinettaieut en marche, gravissaul des rochers, roulant dans des fossés et se heurtant contre des arbres que Fileton-Nœud était toujours disposé à prendre pour les gens du placer lui mettant la main sur le collet

— ' Ça ressemble plutôt à la route de l'enfer, disait-il, qu'à celle d'une ri\ière qui porte un nom si agréable, car tu sauras qu'en espagnol Sacramento veut dire Sacrement, ni plus, ni moins, ce qui est une manière honnête d'indiquer que l'or est le sacrement des gens qui n'ont pas le son.

— Tu jacasses comme une pie borgne, el tu n'avances pas.

File-lon-N(pnd fil Ions seseiïorispour garder le silence, et, afin d'éviter la fréquente accolade des arbres, il emboîta, en homme prudent, le pas derrière son ami.

Cependant, malgré son courage et sa vigueur, Da^id était lui-même obligé de s'arrêter pour reprendre haleine ; depuis deux heures environ, ils s'apercevaient qu'ils ne tnarchaient plus sur une surface plane, le, terrain présentai! une côte rapide qu'ils ne gravissaient qu'avec une fatigue extrême et une grande dilîiculté en tournant d'énormes rochers et en s'accrochant à des racines d'arbustes.

— Nous aurons fait fausse route, dit David.

— J'entends toujours le murmure du Joaquin, répondait File-ton-Nœud.

LA roisoN I>'0R. 78

Dnvid écouta : un léger bruissement semblable à celui (l'un ruisseau qui coule sur un lit de cailloux, résonnait dans le lointain.

David se dcniauda un instant s'il continuerait son ascension un s'il reviendrait sur ses pas, mais la crainte de retomber, après des marches et des contre-marches, dans les environs du placer, et le murmure moqueur qu'il entendait toujours à sa droite le déterminèrent à poursuivre sa route.

Ils s'armèrent d'un nouveau courage, et, pendant trois heures encore, ils montèrent sans prendre un moment de répit. File-ton-Nœud prétendait que ses jambes raccourcissaient considérablement.

— Si nous n'arrivons pas jusqu'à la lune, nous n'en serons pas loin, disait-il entre deux respirations.

Depuis quelques instants, ils sentaient que l'air devenait plus frais.

Après cinq heures de cette pénible ascension dans les nuages, ils furent tout-à-coup saisis d'un froid vif et pénétrant.

— Nous serons passés en Russie, c'est sûr, dit File- {on-Nœud, dont les dents claquaient par l'effet delà température.

Ils distinguèrent alors, à travers l'obscurité, une espèce de grande nappe blanchâtre s'étendant devant eux.

— Qu'est-ce que- c'est que cela? demanda Da\id.

— N'a\ance pas, s'écria File-ton-Nœud, nous sommes

montés si liaul (\\\o «ja doit être un nnage qni est à nos pieds.

David fit (iii('l({ups pas avec une certaine précaution ; puis, s'aperceA'ant que la matière blanchfitre craquait sous ses pieds, il se baissa et y porta la main.

— De la neige ! s'écria-t-il étonné.

— De la neige, dit File-ton-Nœud ; au mois de mai, et sous les tropiques ! En Aoiià une chance !

Le pliéiiomène qui émerveillait si fort les deux amis n'avait pourtant rien que de très-naturel dans ce climat oii règne un été perpétuel au-dessous d'un éternel li!\er. Dans la partie ouest de la Californie, les montagnes couvertes de neige regardent des vallées brillantes de verdure et parsemées de fleurs. Toutes les saisons se rencontrent à la fois dans cet étrange pays. Dans les basses vallées l'été, dans les vallées élevées le printemps, l'autijumo dans les plaines, et sur les montagnes l'hiver.

— Nous voici parvenus au sonmiet d'une montagne immense, dit David, car il y a bien des heures que nous montons : alors, nous sommes décidément égarés. Que le diable t'emporte, de t'étre obstiné à prendre à droite !

— Bon ! répondit File-ton-Nœud, c'est la faute à Gringalet, à présent; n'as-tu pas entendu connue moi le gazouillement du Joaquin ? Tiens, écoute, je l'entends encore : toujours dans la même direction.

— Une rivière à six mille pieds au-dessus du sol. ça serait dnMe.

LA TOISON d'or. 75

— Il ne faudrait pas t'en étonner, ce gueux de pays est fait à l'inverse des autres. Est-ce que tu as jamais vu de la neige en été sur la butte Montmartre?

Ce raisonnement ne convainquit pas David, qui, prêtant encore l'oreille au murmure lointain, reconnut enfin, grâce à la réverbération de la neige, d'où provenait la cause de leur erreur. Ils longeaient la lisière d'une UmH d'arbres séculaires.

— Imbéciles que nous sommes! s'écria-t-il , nous avons pris pour le murmure d'un ruisseau le bruissement du vent dans les feuilles!

File-ton-Nœud baissa la tète.

— Il faut pourtant prendre un parti, dit David.

— Comment faire? demanda File-ton-Nœud devenu toul-à-coup beaucoup plus modeste.

— Nous attendrons le jour ici. Le soleil se lève du coté de la mer, nous irons du côté du soleil, et nous parviendrons ainsi à l'embouchure du Sacramento.

— Ça me paraît juste ; seulement, je gèle.

— Nous n'attendrons pas longtemps : vois ce petit point qui blancbit là-bas; c'est l'aube.

En effet, le plus magnifique spectacle qu'il suit donné à un homme de contempler ne tarda pas à se dérouler sous leurs yeux.

Le point blanchâtre que montrait David s'élargit peu à peu et répandit sur une partie du paysage une clarté vague et indécise, pendant que l'autre partie nageait en-

70 r.ONTES ET VOYAGES.

oori' (l.'ins lr'>; tiMièbrcs. Puis, lo soleil, re dioii dt^s tropiques, dont les peuples du Nord ne connaissent que la pfde contrefaçon, s'élança radieux de sa couche de vapeurs, et caressa de sou sourire matinal la nature endormie. Tous les objets et tous les êtres, jusqu'alors immobiles, se réveillèrent au contact du fluide bienfaisant : les grands cèdres relevaient fièrement leur cime abattue, les fleurs des prairies resplendissaient comme des étoiles bariolées, une multitude d'oiseaux, des perroquets verts à tète jaune, des piverts empourprés grimpaient en circiilanl au haut des cyprès et des pins qui peuplaient le versant de la montagne, pendant que les serpents oiseleurs sifflaient en s'entrelaçant dans les lianes ; puis, la brise, animant ces solitudes, balançait ces corps flottants, confondait ces masses de blanc, d'azur, de \ort, de rose, mêlait t04.Ues les couleurs et réunissait tous les murmures qui semblaient l'hymne dont la nature entière saluait son étincelant souverain.

— C'est magnifique, c'est sublime! murmura Da\id.

— Ça enfonce un peu les décors de la Porte-Saint- Martin, dil File-ton-Nœud ; décidément, le bon Dieu est encore un autre artiste que M. Ciceri.

— Oui, c'est un fier ouvrier; quand on voit ça, on se sent le cœur à l'ouvrage.

— Ah ! si le Sacramenio était là, comme j'en taillerais de celle besogne !

Lorsi[ue les deux amis eurent contemplé celle grande

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