LA HUTTE
Quand ils se sentirent enfermés dans la luitte étroite ûii les avaient déposés les Peaux-Rouges, privés de toiili' lumière , menacés d'une mort prochaine, et n'ajant d'autre chance de salut tjue la promesse énigmali([ue de leur ami le forgeron, le premier soin des deux Parisiens fut de se rapprocher l'un de l'autre.
File-ton-Nœud rompit le premier le silence.
— Quelle aventure! dit-il. Si nous n'avions pas rencontré le Marseillais, nous ne serions pas à la noce ! Mais qui aurait pu jamais penser ça ! Retrouver Calicot el Pûlyphème dans le pays des Iroquois ! et dans quel étal ! lui qu'on appelait /^ Pacifique! Quelles contorsions! quelle danse de Saint-Guy!... J'en ai le tremblement rien que d'y penser.
— Il faut hurler avec les loups! c'est ce qui lui donnera le pouvoir de nous sauver...
— S'il nous sauve. Je ne suis pas encore trop rassuré. Tout roi qu'il est, il n'a pas l'air d'un maître chez lui. As-tu vu comme ces gredins de sauvages ont des dents pointues? Quels crocs! Et ces tèles de morts clouées aux arbres ! Tas de brigands ! C'est ça la Cali-
fornie ? Ça n'est pas jmssible ! Nous en sommes à dix millions de lieues !
— Espérons, dil David.
— Non ! répondit File-lon-Nœud (|ui se rongeait les poings de colère, il n'y a que moi pour avoir des chances pareilles ; on vient en Californie s'enrichir , on y est, il n'y a pas à dire, on foule le sol californien, et, au lieu de ramasser de l'or à la pelle, comme le dernier des derniers du pays peut le faire,, on sert de beefteaks à des canailles de Peaux-Rouges : voilà qui est humiliant !
— Allons, dit David, ça ne sert à rien de s'agiter, calme-loi.
— Je ne veux pas me calmer, nom de nom ! continua File-lon-Nœud en donnant des coups de pied contre la porte (le la hutte. Oui, je veux être mangé tout de suite, j'aime mieux ça que de passer pour un oison ! Dire que nous touchions à la toison d'or, et qu'au point du jour, c'est peut-être nous qui serons plumés et dorés... à petit feu... comme de vrais dindons que nous sommes, pendant qu'ils s'imaginent, au faubourg du Temple, qn(> nous roulons sur des lingots. Comme ils .se ficheront de nous, et que ça sera bien fait.
— Attendons Polyphème ! Il l'a dit... avant lejtxir... il nous tirera de là.
— l'olyphème ! c'est un gueux !... un tyran qui s'est abruti au milieu des sauvages ! J'ai vu ça tout de suite : c'est un rien de rien ! Voilà mon opinion.
El File-ton-Nœud, qui se senlait froissé surloul dans sa vanité de faubourien, se démenait en tous sens en proie à une agitation fébrile.
Les deux amis restèrent ainsi pcndani [ilusieurs beurcs dans la plus cruelle anxiété.
— Tu vois bien qu'il ne vient pas ton Polyphème de malbeur, s'écriait File-ton-Nœud ; j'avais raison de dire que ce n'était qu'un pas grand'cbose: la nuit se passe ! le carême de ces orangs-outangs tire à sa fin.
— J'entends des pas, dit David.
File-ton-Nœud prêta l'oreille.
— Oui, on vient, s'écria-l-il, en reprenant toute sa gaîté. Allons, mettons que je n'ai rien dit. Polyplième est un bon enfant, il tient parole !
Un bruit de ferraille se fit entendre ; on tirait les verrous. Les deux amis s'avancèrent vers l'entrée, prêts à se jeter dans les bras de leur sauveur. Mais quand la porte s'ouvrit, h la place de Polyphème, ils apercurenl, éclairées par la lueur noirâtre de brandies de cèdre emllammées, quatre figures de Peaux-Rouges.
— Qu'est-ce qu'ils viennent faire? murmura File-ton- Nœud.
— Nous verrons bien ! répondit David. La résistance est impossible. Tâche de le contenir.
Les quatre sauvages se mirent à entonner des chants funèbres. Leurs yeux brillaient d'un éclat sinistre. La contraction des muscles de leurs visages, donnait un ca-
9G coNTKS i:t \()yagi:s.
ractèro d'iiorrihlo convoilise à la mélopée Irnînarde H
rauqiie qui sortait do leurs gosiers afTnmés.
Après celle espèce de requiem anlicipé, les sauvages s'appruclièreul des [jrisonuiers cl làlèreiit avec un sourire de satisfaclioii les parties charnues de leurs corps ; pnis ils se mirent en devoir de les dépouiller.
— Adieu, mon pauvre David! dil tristement Filelon-Nœud. Polyplième est une canaille ! c'est mon dernier mot.
Les Peaux-Rouges leur enlevèrent successivement ce qu'ils avaient dans leurs poches, leurs couteaux, leur argent, la boîte d'allumettes chimiques; mais à la vue de ces objets, leur figure si expressive n'indiquait que le désappointement. Tout-à-coup, un sauvage aperçut la gourde que File-ton-Nœud portait en sautoir; il s'en empara, la flaira et l'agita pour savoir si elle était pleine. Comme les deux amis n'avaient avalé chacun qu'une gorgée d'eau-de-vie, elle en contenait encore une certaine qiuintité. Les quatre sauvages s'en étant assurés poussèrent des cris de joie et sortirent de la hutte en se livrant à mille contorsions grotesques.
— Le sacrifice est différé, dit David.
— Ouf ! encore une alerte de ce numéro-là, et je bals la breloque, dit File-lon-Nœud.
— lVdy|)lième a [)romis de venir, il viendra !
— Polyphème ! ah ! je voudrais le voir. .Te voudrais le tenir... ^ieu^ brigand de cyck»pe !
LA TOISON d'oK. 97
— Do quoi, do ({iioi ? on so fàclio ! on mnrronno ! on fait ilo l'opposition dans mes états !... dit nne voix bien connue. Et Polyphème se montra à l'entrée de la hutte, non plus en chef de tribu, avec ses colliers de noix de cocos el son diadème de plumes de perroquet, mais la tète et la poitrine nues, avec son grand tablier de cuir dont le ceinturon était armé d'un marteau, d'une pince, d'une scie à manche, d'une lime et d'un sac à clous, enfin dans l'attirail complot du forgeron, et tenant dan^. ses puissantes mains les deux fusils, les couteaux et tous les menus objets qui venaient d'iMre ravis aux doux Parisiens.
Lu lecteur se figurera sans peine la joie dos captifs. Ils se jetèrent silencieusement dans les bras du Marseillais , et File-ton-Nœud put enfin se laisser aller à son épanchemont de tendresse pour Calicot, qui venait d'entrer dans la liutto et qui l'embrassait, le léchait et lui témoignait, par l'agitation de sa queue, tout le plaisir qu'il épronvait à rotrouver son ancien maître.
— Mes bons amis, mes chers camarades, leur disait Polyphème en leur serrant la main, j'espère bien que vous ne m'en voulez pas de la scène de tantôt. C'est la frime... le tremblement obligé... Si j'avais bronché , c'en était fait de vous el de moi. Ah ! les "ueux !... ils m'en ont fait avaler des couleuvres !... Il fallait bien dissimuler... attendre une occasion !... Maintenant ils peuvent courir après le forgeron !...
— Tu pars avec nous? A la Lonno hnure ! s'écria File-ton-Nœud. Je retrouve mon vieux Polyphème.
— £li bien ! détalons ! dit David.
— Un instant, interrompit le Marseillais, qui regardait de temps en temps par la porte entrebâillée, il n'est pas riii'ure encore.
— Tu dois connaître le pays, dit File-ton-Nœud ; tu nous indiqueras le chemin. Le chemin du Sacramento ! car c'est là où nous voulons aller à l'effet de nous régaler d'une petite Triture de goujons d'or.
— De quelle friture veux-tu parler? dit tranquillement Polyphème qui observait toujours l'extérieur de la hutte. Il n'y a pas dans toute la contrée de rivière où l'on pèche des goujons.
— Le Sacramento !... Tu ne connais pas le Sacramento, et lu es à côté ! Une rivière sacrée, mon vieux, un fleuve béni du ciel où l'or se ramasse avec le creux de la main. C'est une découverte qu'on vient de faire.
— De l'or ! des paillettes d'or?
— Oui ! On accourt déjà de tous les pays pour ça ; on fait des fortunes de bauijuicr en trois jours. C'est là oii mais voulons nous rendre.
— Bon ! dit Polyphème en se grallaut le front ; c'est la rivière où les Peaux-lkoiiges vont chercher la parure de leurs fenuiu?s. J(^ puis vous ycuiiduiro.
— Tu y a été ?
— Non.
LA TOISON d'or. 99
— Mais lu sais oii c'est?
— Je n'en sais rien.
— Et comment trouveras-tu le chemin?...
— Ah ! voilà !... Il y a un moyen , nu moyen sûr d'y arriver, vu la saison... S'il est de voire goût... on l'emploiera... Répondez-moi d'abord : Avez-vous remarque (juelque chose en traversant la clairière?
— Rien.
— Rien, dit File-ton-Nœud.
— Diable! murmura Polyphème, l'été approche poiulanl! Comment, vous n'avez pas vu près de vous ou dans le lointain des bandes d'animaux...
— Attends ! dit File-ton-Nœud qui suivait l'œil inquiet, bouche béante et sans comprendre les raisonnements du forgeron... oui... j'ai distingué à perte de vue des troupes de volatiles qui rasaient le sol ! . . . c'étaient des corbeaux.
— Eh bien ! si le cœur vous en dit... nous pouvons parvenir au fleuve d'or.
— En ballon, tiré par des corbeaux ! en guise de colombes !
— Nous recauserons de cela, dit Polyphème qui se tenait toujours près de la porte, l'œil et l'oreille au guet : Enfin voilà les grands juges du royaume, Courre-Toujours et Petit-Buffle sur le dos ! Etoile-qui-Scintille, n'y voit plus que d'un œil et Pieds-Percés ne peut plus marcher ! Gueux de pochards ! j'avais trouvé bien des ma-
iOO COMES KT AOVAGES. i
iiigaiict's [iiuii lilcr ! iii;iis V:\n\c du coiii[»lnl iiio iiiaii- ' qiiail ! quand j'ai vu la gourde, j'ai dit l'Iieurt' de la dé- j livrance a sonné. Ils ronflent comme des luyaux d'orgues !... vite ! les fusils en bandoulière ! pas de bruit !... I Calicot, le nez au vent ! et filons ! j Les trois amis sortirent de la butte à pas de loup. Le { boule-dogue, qui semblait deviner leurs pensées, les pré- |
cédait en retenant son souiïle et trottinant avec précau- i tion. Les buttes étaient silencieuses ; on n'entendait d'autre bruit que le frémissement de la brise dans les baulos lierbes, déjà dessécbées, qui garnissaient tout le plateau , calcaire sur lequel était situé le village des Peaux-Rouges.
En francbissanl la palissade qui protégeait la tribu i contre une surprise de l'extérieur, Polyphème dit à ses j amis : — Nous avons encore deux heures de nuit ; ; mais la lune brille, il faut se presser ! Emboîtez le pas ; derrière moi. !
— Qu'est-ce que tu crains maintenant ; ils ne pourraient pas retrouxer nos traces !
— Ils ont plus de nez que Calicot ! . . . et ils voient la i nuit comme des cbats-buants. Si l'un d'eux donnait l'alarme ! . . . j
Il acbevait à peine ces mots qu'un cri perçant se fil | entendre derrière eux.
Da\id se retourna \i\enient, et rdc-lon-Mœud arma son fusil.
LA TOISOX d'or. 101
— Pas f|p ro, (lit I*i)l}|ilièiiic on êluiiffant sa vni\. Toiiriioiis ce rocher au pas de course, cl gagnons lo ma rais, ou nous sumiiu's [lerdus.
L irsCENDlt .
Le cri [icrçaiil qui avait rolenli dans la solitude coinnie le sou du belTroi avait glacé d'horreur les trois auiis. Polyphénie prêta l'oreille en se dirigeant vers les marais.
— r.'est Courre-Toujours qui ne s'est pas endormi, ditil, je reconnais son cri de guerre ; il a vu la hutte vidi'. Dans un instant toute la tribu sera à nos trousses. Ici, (Calicot; attention, mou vieux... au rocliei- Blanc... de la voix. . . de la voix. . . à pleine gueule, et \ entre à terre dans la grande clairière.
— Comment veux-tu qu'il comprenne tout ça ? demanda File-ton-Nœud .
— Il me comprend, puisqu'il est parti.
■ — Tu en as donc fait un chien savant ?
— Je lui ai fait répéter deux cents fois un manège (\ue j'avais imaginé pour mon évasion (U ([ui \a nous servir à dé'pisicr It's Pc.iiix-llougcs. . . mais presson.v h' [»as el l;iisuns-nous.
'102 tOMHS ET VOYAGES.
Les trois amis suivaient une direction opposée à celle que venait de prendre Calicot. En quelques minutes, ils furent près d'un immense- marais qui s'étendait devant eux et derrière eux. Ce marais situé du côté opposé à celui par Icijuel étaient arrivés les deux Parisiens, était coupé au milieu par une espèce de chaussée naturelle, qui aboutissait à la plate-forme sur laquelle était construit le village des Peaux-Rouges. Sa position avait été admiiablcment choisie en cas d'attaque, car de ce côté h- village n'étail abordable que par Tétroile chaussée, que dix boiinnes pou\ aient défendre contre toute une tribu.
Cet inmiiMise marais était entouré de toutes parts de collines calcaires, semées d'herbes sèches, et d'arbres ra- •bougris lu'ùlés par le soleil; dans le bas-fond, seulement, se dressait une végétation compacte et plus verte, qui formait un contraste frappant avec cette nature aride et calcinée.
Calicot, par ses al)oiements réitérés, avait attire \ers le rocher Blanc la tribu des Peaux-Rouges qui poussaient d'horribles rugissements. Tous ces êtres hideux, excités par la crainte de voir leur .proie leur échapper, s'étaient précipités du C(Mé où se faisaient enteiulre les aboiements du chien, [x'rsuadés qu'il était lui-même sur la piste des fugitifs.
— Ils doinient en plein dans le traquenard, dit Pol>plième, b' manège a complètement réussi ; et déjà il se
LA TOISON d'or i 03
di&|30sait, suivi de ses compagnons, à couper horizonlalemenl la plate-forme, en laissant à sa droite les huttes aliandonnées, pendant que les Peaux -Rouges se répandaient à gauche dans la direction du rocher Blanc, lorsqu'ils entendirent les ahoiemenls de Calicot se rapprocher de leur côté.
— Perdus ! s'écria Pol\ plième ; Calicot a ouhlié sa leçon.
En elVet, soit que la joie de revoir File-ton-Nœud eût Injulih- la mémoire de Calicot, soit ({u'il fût ahuri par les cris des Peaux-Rouges, au lieu de se jeter dans le fourré en courant vers la clairière, il se dirigea en aboyant vers le marais.
Pol\[i!ièuK' fit enleiidrt-' un épouvauUible juron; puis repriMiaiil aussilôi son sang-froid.
— Vile dans le marais, s'écria-l-il, l'eau est le seul chemin qui ne laisse pas de trace.
El ils tra\('rsèrent le marais à gué, ayant de l'eau jusqu'à mi-jamijc.
Calicot les avait rejoints.
Quand ils furent arrivés à l'autre bord et qu'ils se furent cachés dans les herbes, les sauvages arrivèrent en flairant les Iraccs sur la rive qu'ils avaient quittée.
— MainlenanI, dit Poly[dième, un dernier moyen qui mettra en défaut le flaire de ces gredins-là. Le feu aux herbes, le feu [)arlonl !
Et prenant chacun une allumette, ils mirent le feu aux
lui COMES ET ^OVAGES.
lierbcs sèches qui s'cnn.iiiiiiK'ivul aussitôt, eu voniissaut i
(k's tourbillons de fumée; le \cul, propageant l'inceuilie, |
la laine de ilamme s'élança dans toutes les direction."* j
connue une traînée de salpêtre. En un instant, toute la j
colline fut en feu. i
Puis les trois aini^, suivant le marais dans la direction
de la chaussée, la traversèrent en courant et parvinrent I
aux huttes, I
Là encore, ils semèrent partout l'incendie et la destruc j
lion. j
C'eut été un spectacle terrible que de voir ces trois
hommes armés de branches enllammées, mettant le feu j
au\ buissons, aux ajoncs, qui pétillaient comme du bois I mort ; aux huttes construites avec des branchages résineux, et qui flambaient comme des torches; de tous les
cùlés, la flamme s'élançait avec des sifllements horribles ]
et courait de hutte en hutte, d'arbre en arbre, de buisson '
en buisson, poussée par un vent d'ouest : ce n'était plus i
seulement la pensée d'échapper à leurs ennemis qui sem- j
blail les faire agir, c'était de la fureur, de la rage; ils \
ne se voyaient plus qu'à travers les llammcs comme trois ■
ombres infernales; ils lançaient à droite et à gauche des ]
débris de branches incendiées, comme s'ils eussent craint i
qu'un seul brin d'herbe n'échappât à la destruction gêné- ,
raie; et ils ne s"aj)ei'eevaienl pas (|ue le feu avait gagné j
|ii>qii an t'oin'n'' qui devaU être leur chemin de retraite. j
— Assez, ilii enlin Pul\pli('m('; les Peanx-Uonges ne i
LA lOlSO.N IJ (IR. lOo
sonl plus à craiiulri' ; mais il nous reste un aulre eiuieiui à coiiibatlre, et ce n'est pas le moins terrible.
— Lequel ? demanda File-ton-Nœud tout entier à l'ivresse de l'incendie.
— Le feu ! ne vois-tu pas (jue d'ici à quelques minutes le fourré va flamber comme une allumette! le vent souffle à droite, s'écriait-il ; prenons à gauche, c'est par là que l'embrasement est le moins à craindre.
Les trois amis s'élancèrent à travers les flammes dans la direction indiquée par Polyphème, et se jetèrent dans la partie du fourré qui n'était pas encore la proie de l'incendie.
— A présent, si nous ne voulons pas être brûlés ou étouffés par la fumée, courons jusqu'à demain sans reprendre haleine.
Ils prirent leurs jambes à leur cou, gravissant les rochers à la course, franchissant les ra\ins comme une troupe d'élans, se heurtant, tombant, se relevant, et courant toujours sans prendre le temps de tourner la lèlc ; ils entendaient à quelques pas le craquement des lianes et des hautes herbes pendant que la flamme léchait, en grimpant, les pins et les grands arbres qui faisaient entendre de temps en temps d'effrayantes dél(jnnalions. Les branches pétiUaient comme delà résine, et lèvent apportait jusqu'à leur visage des bouftécs de fumée noirâtre qui les aveuglaient; les oiseaux de proie tourbillonnaient dans l'air, effarouchés et poussant des cris sinistres ; les
106 CONTKS ET VOVAGKS.
fugitifs eiiteiuliiicnl les rugissements des bêles fauves qui fuyaient, ciiassées de leurs repairesdevant la flamme sans cesse envahissante. Ils allaient, ils allaient, toujours poursuivis par cet ennemi indomptable, qui lançait quelquefois jusque sur eux une de ses lames enflammées, le danger doublait leurs forces; haletants, épuisés, ils reprenaient, dans le sentiment de la conservation une ardeur nouvelle, et ils parvinrent ainsi avant le point du jour au sommet d'un mamelon pierreux et désert qui semblait un immense rocher isolé au milieu de la forêt ; ils s'arrêtèrent essoufflés-pour reprendre haleine, et de là ils purent contempler dans toute son horreur l'alTrcux spectacle qui s'offrait à leur vue.
Toute la partie du plateau où était situé le village des Peaux-Rouges, ainsi que les collines qui environnaient le marais n'étaient plus qu'un imm(>nse brasier qui apparaissait de loin comme un lac de feu ; les pins, les cèdres, les cj'près, tordus par la flamme, se balançaient dans l'air et tombaient engloutis dans la lave, le vent balayait dans les airs des nuages d'étincelles qui allaient semer ailleurs l'incendie et la mort; ce gigantesque bûcher où les arbres s'amoncelaient sur les arbres, et sur lequel la flamme serpentait comme inie fusée, projetait sur une étendue de plusieurs milles une lueur rouge qui donnait aux objets une teinte de sang : on eût dit d'un de ces pays maudits dont parle la Bible, et dévastés par le feu du ciel.
Mais un spectacle des plus étrange encore frappa les
LA TOISON d'or. 107
trois amis ; du point culminant oii ils riaient placés, leurs regards embrassaient toute l'étendue du pays îju'ils \('naient d'abandonner; ils \irenl à la lueur de cette effrayante illumination, dont chaque arbre était une torche, des points noirs se détacher sur le fond rouge du marais.. Ces points étaient mobiles, et apparaissaient dans le lointain comme une fourmilière d'êtres humains.
— Vois-tu ces points noirs là-bas? dit Polyplième on étendant sa main dans la direction des marais.
— Ce sont des canards ! s'écria File-ton-Nœud.
— Ce sont nos ennemis, dit Polypbème ; ils sont pris dans un cercle de feu.
En effet, les malheureux sauvages, refoulés de tous les côtés par l'incendie, n'avaient trouvé pour dernier refuge que les eaux du marais, et ils assistaient, impuissants et en proie à toutes les convulsions de la rage et du désespoir, à cette scène de ruine et de mort.
Le forgeron et David contemplaient leurs ennemis avec un sentiment de compassion; quant à File-ton-Nœud qui était toujours poursuivi par le souvenir des dénis pointues des cannibales, il s'écria :
— Ah ! les Sybarites ! ils vont prendre un bain cliaud.
— Assez, dit Polypbème, ils ne sont plus à craindre, ayons pour eux la pitié qu'on ne refuserait pas à des brutes. Puis il ajouta avec une certaine mélancolie :
— Dire qu'il a fallu faire tant démines pour sauM-r la vie de trois liommes !
108 CONTKS KT VOYAGKS.
Los trois amis assisièrenl jusqu'au jour à co >;pocta(;le à la fois terrible et grandiose, puis ils se roniirenl ou marche.
DANS L\ CLAIRIERE.
Ils marchèrent pendant une grande partie de la journée, sans quitter le fourré pour être à l'ahri des rayons du soleil; et \ers deux heures à peu près ils par\iiirent à un endroit où la clairière s'élargissait et où diverses sources tombaient en cascades des rochers.
— Oh ! oh ! dit File-ton-Nœud , il faut que nous avons crânement joué des jambes; je n'aperçois même plus la montagne par laquelle David et moi nous sommes descendus dans ce maudit désert.
En eflet, ils avaient devant eux et derrière eux une immense plaine couverte d'un tapis de verdure composé de mousses et de gazons émaillés de Heurs, et coupés çà et là par des bouquets d'arbres séculaires.
— Nous en sortirons si nous voulons, répondit Polvphème; mais d'abord reposons-nous.
— Nous venons de te raconter notre histoire en mar-
dinnl, dit Filt^-lon-XuMkl, c'o^sl ;i toi ù noii'^ raconter la
titMlllO.
— Çîi va, nios ciifaiils, n'-jKjiKlii le Marseillais, el ça ne sera pas long.
Ils s'étendirent à l'ombre de mélèzes gigantesques, et Polyplième commença son récit :
— Vons savez comment j'ai quitté Paris, il y a de ça bientôt quatre ans : je partis pour la Belgique ; j'allais travailler à une grande fabrique d'Anvers; les amis me firent la conduite jusqu'à Cbantilly. Au moment de nous séparer, nous avions le cœur gros : quand on se quitte, on ne sait pas si on se reverra ; cette idée-là vous cbagrine. Pour lors, ce brave garçon de File-ton-Nœud me dit : — Tu ne peux pas t'en aller comme ça tout seul ! emmène Calicot, il te tiendra compagnie. On trinqua une dernière fois, on s'embrassa, et j'emmenai Calicot.
Le pauvre animal était bien triste les premiers jours : le long delà route, il se retournait à chaque instant, comme s'il |»ouvait apercevoir encore son ancien maître; il lnnlail, il se lamentait, et je me disais, moi : Voilà une béte que File-ton-Nœud a bien tourmentée quelquefois quand il lui attachait des poêles à frire au bout de la queue ; mais c'est égal, elle a oublié ses farces, et elle ne se souvient que de ses caresses; elle est reconnaissante du morceau de pain qu'ils partageaient ensemble. Pourquoi fautil que les hommes ne tiennent pas un peu du chien sous ce rapport-là !
410 tlONTKS ET \C)VA(;K.S.
Jo no roslai à Amcis (in'iiii jkMîi hoiil (!(» Icmps; f.ml vous dire que je n'étais pas content de tout ce qui se passait par là-bas. Toujours la uiênie rengaine ! Les uns qui flânent toute la sainte journée les mains dans leurs poches, sans songer que chacun a sa tache en ce monde, et que si le bon Dieu nous a donné à tous deux bras, c'est pour nous en servir; les autres, des casse-cous, des cerveaux brûlés qui veulent chauffer la machine à triple vitesse, au risque de la faire sauter. Ça n'est pas ça, que je médisais: tout le monde s'en veut, tout le monde se regarde de travers, et pourtant on est tous frères; si ou voulait s'entendre, tout serait bientôt dit, ça n'est pas bien malin ! Et (fuand je leur parlais comme ça, ce n'était pas pour nous; nous autres, nous avons de bonnes poignes, et pour peu que l'ouvrage donne, on trouve toujours moyen de se retourner.
Mais je pensais à ces pauvres enfants qui meurent de froid au coin des rues, chères créatures du bon Dieu qu'il serait si facile de réchauffer, et dont ou ferait des hommes solides ou des femmes honnêtes. Je])ensais à ces pa\ivres vieux abandonnés, et qui ne peuvent remuer ni pieds ni pattes, tout ça me fendait le conir, et je me disais : Misère du bon Dieu ! il y a pourtant de braves gens dans le monde ! Et ce n'est pas les savants qui manquent ni le blé non plus ! Un peu d'instruction pour ceux-ci, un peu de pain pour ceux-là, des soins et de l'amour à ceux qui n'oni pas encore la force, des secours cl de l'amitié à
LA TOISON d'or. 111
oonx ffiii no l'ont plus ! Ça no sorail pas oneoro lo paradis, mais on Loulotterait... Passons. Il y avait donc au cliantior un tas de ravageurs, des brandons finis ; ils ine diront un jour : Demain, on se réunit au petit village de Risquons-ïout.
— Pourquoi faire? que je leur dis
— Tu le sauras.
Je vas au rendez-vous, n'augurant rien do bon. Là, on parle de cogner par-ci, de cogner par-là, et demeure tout les jambes en l'air.
— Qu'est-ce que tu en penses ? qu'il me disent.
— Ça n'est pas ça : vous voulez faire avaler aux gens dos dragées de plomb qui ne réjouissent personne ; un \ii'ux moyen qui no prendra [iliis. Votre association de Ciinps do fusils ne ine va pas.
— ïu n'es qu'un mérinos, qu'ils me répondent.
— Va pour mouton, j'aime mieux être tondu que tondeur.
Tout ça, c'est donc pour vous dire que ça n'allait pas à mon idée; je vivais seul, tout seul avec Calicot. Ob ! celui-là, je n'avais pas besoin de lui en dire long, il me comprenait. S'il voyait dans la rue un petit enfant, assis au coin d'une borne et tremblant de froid-, il remuait la queue comme un éventail, il tournait autour (le lui, le lécbait el le caressait. — Bon camarade, va !
Et le narrateur s'interrompit pour frapper amicale-
fl2 CONTES ET VOYAGES.
ment sur la lèln de ranimai couché à ses pieds ; le cliien se redressa, frotta son museau contre les mains de Polyphème, et se rendormit.
— Sur ces enirelailes, cuiiliuua le Marseillais, une colonie d'émigrants belges se disposait à partir pour le Nouveau-Monde ; il s'agissait d'aller chercher sa vie dans les déserts, et de transformer en plaines fertiles des terres incultes, de peupler d'êtres humains des solitudes qui n'a- \ aient connu jusque-là que le reptile et la bête fauve ; on me proposa d'en faire partie.
— Des reptiles ? (lit File-lon-Nœud.
— Eh non, Jiioutard ! de l'expédition.
Je m'embarquai. Au moment de lever l'ancre, je jetai un regard d'adieu à cette terre qui m'avait hébergé pendant trente ans. Adieu, que je lui disais en moi-même; ^ieillem('re nourrice, tous tes enfants ne peuvent pas encore vi\re heureux suspendus à ta mamelle, je vais demander à une mère plus jeune cette nourriture dont tu as été ([uelquefois avare envers un pauvre tra\ailleur, mais, en échange, je lui porte les dons que je tiens de toi, le travail et l'industrie. Adieu, les anciens, car je ])ensais aussi à vous, Polyphème ne vous oubliera pas dans sa nouvelle patrie ! Les dernières maisons avaient disparu, nous étions en pleine mer.
A bord, j'étais heureux : des masses d'enfants sur le pont, des hommes, des femmes, des outils, et puis les
espérances que chacun bâtissait. Ali ! la ciàiic \ie que nous allons mener là-bas, que je pensais ; comme nous changerons la face de ce morceau de l'univers ; j'établirai le labourage et le pâturage, ces deux grands magasins de l'homme et de la bête ! Le sol palpitera sous le soc de mes charrues, car, selon la parole du grand Isaïe, un savant et un bien brave homme qui vi\ait autrefois, je transformerai les fers de lance en socs de charme ; c'était mon idée. Nous nous aimerons tous comme d'honnêtes gens, me disais-je; et puisque je n'ai plus que (Calicot au monde, je serai père de toute cette marmaille d'enfants, Calicot ne sera pas jaloux.
Nous arrivons à la Nouvelle-Orléans : là, nous ne nous amusons pas à entendre ce qui se dit nia regarder ce([ui passe, nous nous lançons en a\ant; nous parcourons une étendue de pays inimaginable, nous traversons des forêts, nous arpentons des plaines, nous franchissons des montagnes ; mais nous n'allions pas vite par rapport aux jupons et aux moutards. 11 y a^ait là des pauvres chérubins qui mangeaient de la fatigue comme des petits honnnes ; j'en portais deux, trois sur mes épaules, j'aurais \oulu les porter tous, pour leur éviter de la [X'ine à ces petits anges, et je leur disais : PolNpIièinc n'est [las beau, il n'a qu'un œil, mais il vuus aime bien, il \uns fera des petites charrues bien gentilles pour ne pas \ous fatiguer quand nous serons arrivés oii innis allons; et tout ça riait, gigotait et jouait à saute-mouton sur mon dos, que
Mi tONTES Jil VOVAGIiS.
c était une bénédiction ! les mères me criaient : Vous allez vous tuer, monsieur Poh phème ! Ah bien oui ! nie tuer, esl-cecju'une vieille bête de somme comme moi peut mourir à la peine? et je doublais la charge, nom d'un nom ! ca me faisait oublier la fatigue et trouver la roule moins longue.
Quel pays , mes amis ! et comme Dieu est grand dans lout ce qu'il a fait! des terres où les arbres fruitiers poussent comme des champignons ; des pâturages magnifiques , des oiseaux de toutes couleurs ! ah ! tout ea est bien beau, bien fertile, bien réjouissant à l'œil. Mais ça sera bien autre chose, que je pensais , quand la terre se sentira aidée par des mains vigoureuses; ça me ravigotait le cœur rien que d'y songer, et je me voyais déjà à mon enclume, soufflant la forge, faisant jaillir les étincelles, et travaillant jour et nuit comme un vieux cyclopc que je suis.
Après trois mois de marches , de fatigues et de tourments, nous voilà arrivés : aussitôt on dresse les tentes, on coupe le bois, on remue la terre, et j'établis une forge superbe; oh! mais une forge, comme il y en a peu, même dans les usines de par là-bas. Pour lors, je me mets à l'ouvrage, je souffle, je cogne, je bats le fer, ([ue c'élait un plaisir à me voir m'essouffler ; je fais une charrue à celui-ci , une charrue à celui-là ; je couvre la terre de charrues : c'était superbe.
Tout allait à merveille dans la colonie , la terre pre-
LA KJISO.N l) ()K. I lo
nail un aspect nuignifique; la lurèt vaincue laisaiL place il une plaine fcrlilc; moi j'étais comme un poisson dans l'eau au milieu de ma petite famille de bajnbins ; mais nous n'avions pas compté sur les Peaux-Rouges ; et ces gredins-là étaient nos voisins: lichu voisinage! Figurez-vous que tantôt c'était une pioche qui disparaissait^ tantôt une charrue; on axait boau faire bonne garde, rien n'y faisait : ces ètres-là sont malins comme des singes. Jusque-là, ça va encore; mais voilà qu'un jour un petit manque à l'appel ; je ne peux pas vous dire le mal ({ue ça m'a fait, les mères jetaient les hauts cris, les pères se désolaient, et moi, je pleurais comme une bote, parce que c'était précisément un pauxre enfant malingre et souffreteux que j'aimais encore plus que les autres à cause, de sa faiblesse, et je ne pouvais me faire à l'idée (ju'il avait servi de pâture à ces oiseaux de proie de sauvages.
Pour lors , aussilôt que j'apprends la nouvelle , je quitte mon enclume , et je me lance avec Calicot à la recherche du petit; dans mon ardeur', j'avais oublié de ilétacher mon tablier de cuir et je tenais mon marteau à la main. Je cours, je cours dans tous les sens ; je bats les buissons, je vais lonjonrs; j'arrive dans cette gueuse de clairière.
Ce jour- là, il faisait un soleil comme on n'en voit qu'ici. Toul-à-coup, j'entojids partir du côté du fourré comme le cri d'un enfant: c'est le polit, que je me dis,
116 COMES LT \OVAGIiS.
et en deux l)oii(ls j(; suis fhiiis les l)roussailles ; mais, va lo promener , ea n'était pas le moutard , c'étaient k\s Peaux-Rouges qui m'avaient tendu un piège en contrefaisant le cri de l'innocent.
— Ave! s'écria File-ton-Nœud, (jui tremblait encore au souvenir de la veille.
— Je fus pris et entr-«îué comme vous dans la vallée des huttes; on allait me tuer, lorsque, dans un mouvement de rage, je levai mon marteau pour casser la tète au premier qui s'avancerait. Ce geste désespéré me sauva, et par des imaginalions de ces gredins-là que personne n'aurait [)u prévoir, voilà qu'aussilol ils font trente-six salamalecs, qu'ils lèvent les bras en l'air, qu'ils sautent comme des cabris, et qu'ils m'emmènent en continuant leurs exercices. Je voyais bien qu'il ne s'agissait [>lus de me tuer, mais je ne savais pas encore de quoi il relournail. On me conduit de\aul une grande pierre, et [)uis on méfait signe de frapper dessus avec mon marteau ; il faut vous dire ([ue cette pierre était leur enclume. Il y a\aii là des cailloux ennnanchés en manièri' d'outils, ra faisait pitié. Commençant à comprendre l'idée des sauvages, j'allume du feu ; je prends le fer, je le fais rougir, ce qui ■leur cause des ébaliis.semenls ; j(> frapjie , je cogne, je tan\l)()uriiie sur reiiclunie, que c'en (Mail elIVayant ; [)lus je frappais fort, plus ces canailles-là étaient satisfaites; je voyais pourtant un \ieil Iroquois qui me regardait de travers, c'était le forgeron de la tribu. A la façon dont je
niiiiiœiivrais, il siMloiiljiil hii'ii i[u'il allail èlre dejj;ommé, ce ([ui arriva effoclivenient : je fus installé lurgoruii en chef au grand désespoir de celle Peau-Rouge.
Je ne me doutais guère du chien de métier ([ue j'allais être obligé de faire. Voilà-t-il pas ([ue je vois un beau jour ces Belzébut m'apporîer une charrue, la nietlre au feu ef me passer tenailles et marteau en me montrant leurs piques, qui n'avaient en guise de fer que des arrêtes de poisson. Ce qu'ils voulaient, les gredins ! c'était facile à comprendre. Nom de nom ! et c'était une charrue qu'ils avaient volée à la colonie, l'nr de mes charrues ! marquée de mon ebift're P. P. , Polyphème Pacihque ! Et moi qui n'avais qu'un rêve , qu'un paradis , moi qui me faisais une douceur, comme dit l'ancien déjà cité, de transformer les fers de lance en socs de charrue, voilà six mois, nies vieux, que je ne suis occupé qu'à transformer mes propres charrues en fers de lance 1 Coquin de sort 1
A cet endroit de son récit un soupir de cachalot s'échappa de la poitrine de Pohplième. Les deux amis lui serrèrent la main, et il continua :
Quand ils eurent tous leurs hallebardes bien trempées et damasquinées... parce qu'une fuis à l'ouvrage on n'aime pas à faire delà camelotte, nn^s coquins d'Iroquois remporlèreiil une sicloii'e sur une Irihii ennemie, grâce à la supériorité des armes. Pour l'econnaître le serxiee
ijiie jr leur avais rendu, ils me iiojlimèrent rbef : je eriis
418 CDNTES lil VOYAGKS.
alors <jiii' je Iroiivorais l'occasioii de m'écliapper !... Ah bien oui ! j'avais une garde d'honneur ijui ne me quillail pkis. Toujours des racliounaires à jna porte; et puis d'ailleurs, oiiserais-je allé ? seul dans l'imniensilé ! sans boussole, sans jalons. Je me contentais donc de marronner dans ma barbe et je n'espérais jdus que dans la Providence. Et j'avais raison d'y compter, puisqu'elle vous a envoyés à mon aide.
— Oui , c'est la Providence qui nous a réunis , dit David.
— Pour ne plus nous quitter, ajouta File-lon- Nœud.
— Non , jamais ! répétèrent en chœur les trois amis ; el leurs mains se serrèrent dans une commune étreinte.
En ce moment, un hennissement se fit entendre à leur gauche, à cinq ou six cents pas. Ils tournèrent les regards du côté d'où venait le bruit et aperçurent une quarantaine de chevaux qui accouraient se désaltérer aux sources.
— Eh bleu! dit Polyphème à File-lon-Nœud, pren- (li'as-tu encore ces animaux-là [)our des corbeaux?
— Ce sont des chevaux ! s'écria celui-ci émerveillé.
— Oui, des chevaux sauvages ; mais le soleil baisse , il \a en arriver d'autres, et le moment est venu de vous dire commeiU il est possible de se diriger à coup sur el sans hmissole vers le Sacramento.
LA TOISON DOK. 119"
— Vers le Saciamciilo ! s'ccrièreiil les deux l'ansieiis dans un transport de joie.
— Miuiilo ! il n'y a pas de quoi se réjouir. Le moyen est périlleux ; on ne peut rcni[)loyer sans ris(|uer sa peau !
— Nous avons déjà bravé bien des dangers , dit David.
— Elt nous ne reculerons pas devant celui-là, ajoula File-ton-Nœud.
— Ainsi, vous êtes décidés? Je vous- avertis d'avance qu'il y a des cluuiccs terribles à courir, il sera impossible de se porler nuiluellemenl secours : si l'un de nous resie bro}é sur la roule, il n'y auia [)as de leprocbes?
— Jamais! répondirenl ensemble File-lon-Nœud et Davnl.
— (lourageux enfants! reprit Polvplième. Ecoulezmoi donc.
LA CUllISE fantastiqul:.
David et son compagnon ne pouvaient comprendre de quel danger les meiuicait le seul moyen de parvenir au Sacramenlo que le lorgeron allait leur révéler. Frappés
MO CONIES Kl \OYAGJiS.
des prëcaulions oratoires qu'il avait cru cknoir prendre, ils le regardèrent avec étonnement el prêtèrent à ses paroles la plus vive attention.
— Les chevaux sauvages qui arrivent à celle iienre, dit Polypliènie, ne sont ordinairement que l'avant-garde de troupes beaucoup plus nombreuses qui s'aballenl dans la clairière au soleil couchant. Un nomme ces troupeaux sauvages les chevaux du Sacramento, parce que, chaque année, quand viennent l(is chali'urs de l'été, ils accourent de plus de deux cents milles à la ronde pour aller camper sur les bords plus Irais de cette rivière. Ces chevaux, mes amis, seroni noire salut ou notre perte, il n'y a pas de milieu. Le seul moyen de nous diriger à tra^ers ces déserls iucuniius, c'est d'en saisir trois au moment de leur passage, de les enfourcher et de nous laisser emporter par la caravane à la grâce de Dieu.
— Tiens '.liens! tiens! ce sera très-amusant, interrompit File-ton-Nœud.
— Un jour, conlinna lran(|nillemont Pohjdiènu', ceu.v de la tribu dont j'élais le chef eurent la barbarie de lier sur le dos d'un de ces chevaux une pauvre femme que son mari avait sur[)iise en adultère. Le cheval partit comme lin t'clair cmporlanl s()n lardrau ri disparul dans les prolondcius des prairies... Le leiiilcniain , (•'('tail la graildr cliasse des liullles : luius nous (''loigiiàiues ile> huiles d'une idlDIii'e de iiiarclli', et. sur le soir, i'a|iercn>
LA TOISON d'or. I 2<
du liaul (l'un nivin le cluwal el la l'cinme qu'on avait lire dessus.. .
— El ({uc leur ('lail-il ani\é ? donuuula Fiie-lou- Nœud.
— Tues, lous i]i'u\\ répondil Polyplième. Ainsi, mes ainis, si poudani la coiu'se nous ne sommes pas broyés contre les arbres, écrasés le long des rocliers ou précipités dans les abîmes, nous sommes certains d'arriver au Sacrameuto; car c'est là le but de ces animaux indomptés, dont la course est d'autant plus folle que, voyageant en masse compacte, ils s'excitent les uns les autres.
— Eb bien ! ètes-\ous toujours décidés? ajouta Polyplième en regardand File-lon-Nœud et David.
— Toujours, dit tranquillement David.
— Plus que jamais! s'écria File-lon-Nœud avec exaltalion.
— Alors, loucbez là ! et ijue Dieu lasse le resic !
Le courage de ces trois boinmes était égal, leur résolution inébranlable. Néanmoins, après (juelques moments de réflexion, le moyen que venait d'indiquer le forgeron avait quelque pou rembruni la j)iiysionomie des deux Parisiens; s'ils n'(iaienl point lioiniiies à reculer devant l'expéilienl av(Miliireii\ de leiii' ami , ils ne pouvaient s'einpèclier de mesurer le dernier obstacle qu'ils avaient eiU'ore à vaincre avant d'arriver à cet introuvable T^io- Sariaiiii'iitd.
Polyplièine affecta, au contraire, à partir de ce moment, de l'assurance et de la gaîté.
— Le voyage sera rude, dit-il, mais, comme dit l'autre, qui ne risque rien n'a rien.
— C'est vrai! s'écria File-lon-Nœud . Les millions du Sacramento valent bien la peine de risquer le paquet. Aussi, soyez calmes, je ne serai pas le dernier à enfourcher le poulet d'Inde.
— Nous l'enfouroherons tous , dit David, qui craignait qu'on n'attribuât son silence à un sentiment de crainte.
— Il faut te dire, ajouta File-ton-Nœud en s'adressanl à Polyphème, que David a dans sa poche de quoi enfoncer les richesses de tous les banquiers de l'univers; une carie, mon petit, qui indique les gîtes oii est le magot ; nous n'aurons que la peine de nous baisser et de inctlre les louis d'or dans nos pochas. Casera irës-fatigant, n'est-ce pas?
— Oui, dit David, j'ai là une exploration qui m'a été remise à bord par un brave Américain que nous avons vu disparaître dans la tempête; mais pas moyen de lui porter secours, des vagues grosses comme des maisons, notre barque entraînée loin du navire... tout le tremblement... Cette carte, vois-tu, c'est en effet notre fortune.
— On sera cousu d'or comme des notaires, ajouta File-ton-Nœud, ce (jui permettra à David qui est amoureux comme un sandier ...
LA TOISON d'or. 1^23
— Passons, interrompil Polyplième.
— Eh bien , de quoi ! il épousera sa passion , le gueux ! une de la haute... une princesse, une earrossière... quelque chose comme ça!...
— Et toi, que feras-tu quand tu seras riche?
— Table ouverte à tous les amis! des bombances à faire trembler la nature ! un phalanstère de noceurs , et du cachet rouge à discrétion.
— Tu aimes la noce , mon garçon , c'est fort bien ; toi, David, tu es amoureux, c'est encore mieux ! Moi, j'ai aussi mon idée, et je ne serai pas le dernier à l'ouvrage, parce que, voyez-vous, l'or ça vaut mieux que les belles paroles qui ne convertissent personne. Avec de l'or, on peut faire bien des choses,.. Enfin, suffit... je m'entends... qui vivra verra. Pour le quart-d'heure, il s'agit de se lester, je commence à avoir faim.
— Laisse-moi faire, dit File-ton-Nœud qui s'empressa d'armer son fusil. La volaille est encore plus nombreuse ici qu'au marché; si je n'ai pas écrasé cette nuit, dans notre fuite, dix coqs de bruyère et dix lapereaux, je veux être condamné à ne voir jamais le Sacramento qu'en rcve.
— Ne jetons pas notre poudre aux moineaux, elle est trop rare, interrompit Polyphème; Calicot n'a pas besoin de fusil.... Allons, mon garçon, en chasse! ajouta-t-il en regardant tixemeut le chien
^-5 «:oisrKS ei \o\ages.
(-illicol lie se le lii [);is dire deux fois; en trois bonds il (lis[);iriil d;insles broussailles.
— Ce yiieux de Calicot fait donc tous les métiers , dit File-ton-Nœiid ?
— (tétait le [)lus grand chasseur de la tribu. Figurezvous qu'un jour ce gredin-là ne s'est-il pas mis dans l'idée de poursuivre une vache sauvage; il l'a, ma foi, étranglée tout net. Depuis un an, il ne fait que chasser du matin au soir.
En ce moment le chien doiuia de la voix.
— Oh ! oh ! dit Polyphème, c'est un gaillard qui n'aboie pas pour peu de chose... Il chasse la grosse bète.
Au bout d'un quart-d'heure, Calicot sortit du fourré traînant un chevreuil.
— Le tour est fait, dit File-lon-Nœud , allumons du feu et retroussons nos manches. Voici une allumette; justement, il m'en reste deux.
— L'allumette pourra servir plus tard , répondit Poliplième; ici, nous sommes à la campagne, il n'y a pas besoin de faire de façons.
ïi\ se dirigeant vers un arbre , il en arracha une espèce de mousse sèche, résineuse, et la plaça sur un caillou qu'il frappa du dos de son couteau en s'en servant comiiie d'un l)i'i(|nel. En un instant la matière résineuse s"enll;imiiia.
— Voilà ' dil-il.
I.r> di'iix cnisM's (le i-lie\ fi'iiil l'ui'enl l)ienl(')l (lt''ponill('e>