L.V. lOISON Doit. \i
et rôties, et, une deiiii-heure après, les trois amis avaient achevé un repas sauvage et succulent.
Quand ils eurent mangé, File-ton-^œud (jui n'avait cessé de diriger ses regards du côté où piafl'aient les chevaux sauvages, se glissa sans rien dire le long du fourré, el j)ar\int ainsi jusqu'aux sources.
— (Ju'est-ce qu'il va faire par là? dit Polyphèmc; il va effrayer les chevaux. (3hé ! File-ton-Nœud ! crial-il.
Mais Filc-ton-Nœud ne l'entendait pas.
Aussitôt que ces animaux eurent aperçu à quelques pas d'jeux le jeune Parisien , ils se sauvèrent à la déliandade en caracolant dans la prairie.
— tl s'imagine, dit le forgeron, qu'on prend ces clie- \au\-là Comme des oiseaux, en leur mettant un grain de sel sur la queue! Va-t'en voir s'ils viennent. Henreusemenl que j'ai des lacets, et quand il sera temps, nous a\iserons.
Cependant, les chevaux etfra^és, après a\oir ell'ectué leurs évolutions, re\enaient au petit trot à l'endroit de • leur rendez-vous aux sources
File-ton-Nœud, au lieu de quitter la place, se mil a sauter et à se rouler siu* la pelouse.
Les chevaux se tenaient immohileS;, le col allongé en avant , leurs grands yeux ronds arrêtés sur File-ton- Nœud, qui commença à faire la roue devant eux, tantôt s'éloignant, tantôt se rapprochant de la troupe.
Ii6 CONIES liT VOYAGES.
Les ciievaux se débandèrent encore , s'élaucèrenl au galop en sautant les uns sur les autres, revinrent, repartirent, et recommencèrent dix fois ce manège en se rapprucliant cliaque l'ois davantage du jeune Parisien.
File-ton-Nœud, qui, on se le rappelle, contrefaisait avec le plus grand succès le cri de tous les animaux, se mit à imiter en saulant et en gambadant, le hennissement de ces quadrupèdes.
L'imitation était si complète qu'une jeune pouliche noire, marquée de taches blanches, et moins sauvage que les autres, s'approcha de lui , comme si elle eût voulu le llairer; puis, d'un bond, elle lui passa par-dessus la lèle.
File-ton-Nœud , encouragé par ce premier succès, recommença à tourner autour de la pouliche, en poussant son hennissement, en cabriolant et faisant la roue devant elle... si bien qu'au bout d'un quart-d'heure, la [«juliche, de moins en moins efl'arouchée, répondait à ses gambades et jouait avec lui.
— Le diable m'emporte, si ce moutard-là ne l'apprivoise pas ! dit Polyphème, qui, depuis quelques instants, suivait ce manège avec attention.
Cependant la pouliche se tenait toujours à une certaine distance de File-ton-Nœud ; elle le poursuivait, sautait par-dessus lui, courMt follement la tête au vent et les crins dressés ; mais aussitôt qu'il faisait mine de la
saisir, elle frappait la lerrc de ses sabols, et d'un hoiid s'élaiieait à trente pas.
File-toii-Nœud, désespérant de s'emparer de l'anniial, s'était étendu essoufflé sur le gazon. Bientôt il vit venir au [)as la pouliche qui se rapprochait do lui en tournanl. Il lit le mort; la bète, la tète tendue, le corps eu arrèl, le llaira , et s'approcha si bien cette fois, que File-tou- Nœud eut le temps de la prendre par le col, et, en un tour de reins, il fut à califourchon.
— Bravo! s'écrièrent à la fois David et Polyphème, qui suivaient tous ses mouvements.
Mais File-ton-Nœud ne put entendre les applaudissements de ses amis. La pouliche, étonnée, a\ait fait vainen^ment trois bonds pour désarçonner le cavalier cramponné à sa crinière; puis, elle était partie à fond de train, suivie de tous les autres chevaux, qui n'apparurent bientôt que comme une ligne noire au bout de l'horizon.
Dans le premier saisissement, David et Polyphème s'élaiont regardés épouvantés; mais ce dernier vit Calicot se lancer en chasse aux trousses des chevaux, et rassura son compagnon.
— Il n'y a pas de gibier que mon chien ne rabatte quand il tient la piste. Un peu de patience, nous allons les voir revenir.
Au bout d'une demi-heure, la ligne noire reparut dans le lointain.
C'étaient les mêmes chevaux; la pouliche tenait la tète
128 tOMES ET SOiAGES.
de la l)aii(lo, v[ 1^'ile-ton-Nœiid, lance en llèclio, semblait un général d'armée. Soit lassitude, soil que son cavalier l'eut domptée , la pouliche arrivait au petit galop de chasse.
Quand les chevaux par\inrenl aux sources, la pouliche, désespérant sans doute de se débarrasser de File-ton- Nœud qui semblait rivé et chevillé à son dos, se mil à paître tranquillement, en continuant de temps en temps ses sauts de mouton.
— Comment diable as-tu fait ? lui cria David.
— Domptée, mon cher, ça n'est pas plus difficile que ra ; (juand j'ai vu qu'elle m'emportait, je lui ai mis les talons dans le ventre. Comme elle s'est aperçue que je ne boudais pas, elle est devenue plus sage
El il IVap[)ait le col de l'animal , h; caressait et l'embrassait.
— Ne t'y lie pas, lui dit Polj^phènie. Tiens, voilà un lacet, passe-le autour du col de la bête, et attachons-la à un arbre.
Cette opération fut bientôt terminée.
— Maintenant, dit Polyphème, notre affaire est sùrc; avec c<Ute pouliche nous pouvons prendre toute la troupe si nous voulons. Cachons-nous derrière ce nutssif et faisons silence.
En enV'i, cinq minutes ne s'étaient pas écoulées que trois ou (juatie beaux chevau.v friiiganis \inrenl, les
l.V TOISON d'or. 12^
ori'illcs (h'issns t'i le |ioil liérissi-, lourncr .iiihtnr ilc \n jmiii'iil.
Polyphème, ('acli<'' dcrrièi'c le boiiqucf d'arbres, laiioa un do ces longs lacets à l'aide desquels les Peaux-Rouges prennent les chevaux sauvages, et s'empara ainsi de l'ini de ces animaux : le second fut pris de la même manière; ])uis, il coupa une branclie d'arbre, et façonna trois mors. Quand Ions ces préparatifs furent exécutés, les trois amis sautèrent sur le dos de leurs montures.
— El Calicot, dit File-ton-Nœud.
— Ah diable ! s'écria 'Polyphonie , je n'avais pas pensé à lui.
— Est-ce ffu'il ne pourra pas nous suivre? demanda David.
— Nous suivre, oui , si le Sacramento n'est qu'à une trentaine de milles; mais si nous voyageons toute la nuit, nous courons risque de le perdre.
— J'ai trou\é le joint, dit File-ton-Nœud... Ici, Calicot... Et plaçant le chien devant lui sur le dos de la pouliche, il l'attacha avec des cordes, en forme de vali.se. Maintenant, dii-il, rien ne nous empêche plus de filer.
— Ça ne se fait pas comme ça, répondit Polypbcine; attendez, et au moment où je vous le dirai, coupez les lacets qui retiennent vos montures.
Le soleil avait tout-à-fait disparu derrière les arbres ; la clairière était encore éclairée çà et là par un»' lueur
430 CONTÏÏS ET VOYAGES.
vngiio ol crépusculaire; le sileuce n'était iroulilé que |)ar lo piétinement des chevaux. Bientôt, un roulement sourd et confus, qui resseiuldait au bruit lointain du tonnerre, se lit entendi'o.
— Allentioii ! s'écria J^)lyphème.
Le bruit se rapprochait à chaque seconde. Il devint formidable. Tout-à-coup, un nuage noir sembla s'aballre sur la clairière. Les chevaux poussèrent des hennissements terribles.
— Coupez les lacets, cria Polyphème, et vogue la galère !
Il aclunait à peine ces mots que les trois chevaux parliroiit comme une flèche dans la direction d'uii venait le bruit : bientôt ils se trouvèrent au milieu de douze à quinze cents chevaux qui semblaient raser le sol. Les trois amis, couchés sur leurs montures, ne voyaient plus rien, n'entendaient plus rien ; la terre fuyait sous le sabot sonore de ces animaux sauvages; les arbres, les rochers disparaissaient à leur approche , emportés bien loin derrière eux ; c'était une fantasmagorie qui tenait du cauchemar. Hurra! hurra ! Le vent sifïlait aux oreilles des cavaliers, qui respiraient à peine ; dans les cieux roulaient des flots d'éluiles qui semblaient s'entre-choquer; tout s'élanrail, bondissait et disparaissait; la nature entière avait le mors aux dents.
Ils se tenaient aux crins de leurs chevaux, emportt's dans l'espace, avec une espèce de contraction fébrile, les
("liovoiix li(''riss('.s, les ytMix li.ig.-inls, In Itituclie oiivorlt\ sejnblables à ces pâles fantômes dont parlent les ballades allemandes; assonrdis par les cris des chevaux, qui s'animaient, se mêlaient, se croisaient, se heurtaient et bondissaient les uns par dessus les autres, ils n'avaient plus le sentiment de leur position, leurs oreilles tintaient comme un glas, et la course devenait toujours plus précipitée. Hurra ! hurra ! le désert est franchi , les vallées , les collines, les précipices, tout fuit, tout disparaît, tout s'abîme dans l'espace. Hurra ! depuis quatre heures ils roulent dans des flots de poussière. Polyphème, plus maître de lui-même que ses deux compagnons, les cherch(^ au milieu des chevaux noirs; il ne les voit plus, il est seul... il est seul, et c'est lui qui a conseillé la fuite. Toutà-coup, un cavalier passe à sa droite; c'est David... il a la force de lui crier : Courage!... A sa gauche, un autre cavalier bondit sur la pouliche noire marqut'e de taches blanches !
Hurra! les chevaux vont vite, mais la nuit va plus vite que les chevaux! Voici le soleil, voici les fleurs, voici les arbres aux branches vertes, voici la nature qui sourit ! Ils sont tout au haut d'une colline, et l'espace s'étend sans limite devant eux. La course se précipite encore, les chevaux couverts d'écume rasent le sol avec une ardeur nouvelle ; les trois centaures vont succomber à la fatigue; File-ton-Nœud pâlit, ses forces l'abandonnent, il ne tient plus que d'une main convnisive les crins de sa montine.
132 (ONTIvS KT VOYAUES.
i|iiaiiil, loiil-;i-0((ii|i, Iniil (lis|)iir.'iîl , an milioii tlii briiil, aux regards des cavarKjrs qui sentent la terre man(juer sous les pieds de leurs clicvaux.
— Adieu! s'i'crienl-ils en mémo tiMiips, e'esl l'abîme !...
Et ils ne reprennent leurs sens que dans la rivii-re dél(()rd(H' par le reflux de la mer , et oii les quinze cents rlievanx s'étaient préeipih's dans un dernier bond.
Tis ('laient au Sacrameuld.
Ai; SACRAMENTO.
La vallée du Sacramento présente au premier coup d'œil un aspect assez triste, dépendant la nature y est riche et puissante : nue V(''gélalion couleur vert-somlire s'é'ieml comme une nappe sur un lerraiit uni jusqu'aux dernières limites de l'horizon. Le sol est dénué d'accidents; des massifs plantés cà et là, au hasard, et une cliauie de petites collines qni domine un des côtés de la vallée, tempèrent seuls la monotonie du paysage. Le Sacramtmto, ce Pactole si vanté , roule ses eaux limpides entre deux rives assez distantes l'une de l'autre et ombragées en de certains endroits d'iui rideau de saules. A mesure qu'on se rapproche wrs la mer, les bords du fleuve
(levitMinPiit (lo pln.^ on [iliis socs oi nridos; do vnsloslniigues d'un sable gris noir, parsemoes d'arbres rares el ral)oiigris, s'élendonl à porte do vue. De ce côté, le voyageur norciu'onlrerailpasb' inoindnîltoufjuol d'arbres vcrls pour se inetlro à labri du soleil. (>'est %ors cotte partie basse du fleuve que sont généralement établis les placeres, parce que c'est surtout près de l'emboucliure du Sacraniento que la précieuse poussière se trouve en |)lus grande quantité. Les chercheurs d'or, qui n'ont d'autre abri qiu' l'ombre de leurs tenlos, sont exposés tout le jour à nue chaleur insupportable, et les fièvres déciment ces populations nomades recrut('es incessamment de nouveaux aventuriers.
A l'endroit où le Sacrameuto prend sa source, la nature présente un spectacle tout opposé. Là, le voyageur foule sous ses pieds des prés fleuris et verdoyants, il respire un air frais et pur. Des collines étagécs les unes sur les autres en amphilhéâlre et couronnées de pins gigantesques, des rochers noirs et dilTormes au sommet desquels bondit l'élan efTaroucbé, des massifs profonds que le soleil n'a jamais percés de ses flèches, quelque chose de grand et d'abrupte, tel est le haut pays du Sacrameuto, nature sauvage et vigoureuse qui vous étonne sans vous efl'rayer, car on sent que la ^ ie circule dans ces grands arbres peuplés d'oiseaux, dans ces collines aux flancs toufl"us, et jus(iuo dans ces blocs de rochers couverts de mousse et ond)ragés de rameaux verts.
Les inlropiflfts amis qui s'claioni crus porrlus au monient où ils avaient senti le sol manquer sous les pieds de leurs chevaux, ne furent pas médiocrement surpris quand ils se retrouvèrent tous trois étourdis par leur longue course, et nageant machinalement après leur plongeon dans le Sacramento. L'impression subite causée par la fraîcheur de l'eau et la suffocation les rappelant au sentiment de la vie, ils s'étaient laissés glisser sur le dos de leurs montures dans les flots de la rivière. Après s'être débattus parmi tous ces animaux qui nageaient dans tous les sens, ils parvinrent sur l'autre bord, haletants et épuisés. Ils demeurèrent pendant quelques instants silencieux, puis, mesurant rapidement dans leur esprit l'étendue du |)i''ril auquel ils venaient d'échapper, ils se précipitèrent en même temps, mus par la même pensée, dans les bras les uns des autres.
— Quel voyage! dit File-ton-Nœud, qui rompit le premier le silence.
— Mes amis, s'écria Polyphème en prenant la main des deux Parisiens, rendons d'abord grâce à Dieu qui nous a sauvés si miraculeusement!
— C'est vrai, s'écria File-ton-Nœud, j'oublie souvent de le prier, mais aujourd'hui c'est de bon cœur que je le remercie... Brrr! quelle course! mes oreilles tintent comme une cloche... Aye ! quelle compote! je suis écorché pour toute ma vie.
LA rOlSON D OR. 135
— Nous soiniues au Sacramento, dit David, dont les yeux resplendissaient, tout est oublié.
Et il dépliait au soleil la carte d'exploration de Toni l'Américain.
— Au Sacramento ! répétait File-ton-Nœud; dire qu'on est arrivé, et que la voilà enfin, cette satanée rivière que nous sommes venus chercher de l'autre bout de l'univers!. . C'est fini , mon vieux, ajoutait-il en frappant sur l'épaule de Polyphème. Voilà la pèche aux goujons que j'aime. Nous n'avons plus qu'à amorcer nos lignes!... Allons-nous en prendre de ces poissons jaunes ! quelle friture de monnaie !
Et déjà il se disposait dans son ravissement à exécuter un entrechat, lorsque la souflrance que lui faisait éprouver chaque mouvement un peu vif le rappela au souvenir de sa course à fond de train.
— Oh ! les reins ! s'écria-t-il, les jambes, les bras, la lèle, tout cela ne tient plus qu'à un fil.
— Il y a un moyen de nous remettre de nos fatigues, interrompit Polyphème; c'est d'établir tout de suite notre domicile et de confectionner nos outils. Qu'en dis-tu, David?
David avait toujours les yeux arrêtés sur la carte.
— Allons, continua Polyphème, retroussons nos manches.
— Un instant, dit David, avant de rien entreprendre,
il faut nous urieiitor vers l'enflroit ou sont Ik-liés les jalons.
— De quel côté sont-ils ? demanda Polj pliènie.
— Vers la partie, du fleuve qui avoisine sa source.
— J'avais cru, au contraire, dit File-ton-Nœud , que la poussière d'or se trouvait dans la partie basse du pays, a rembouchure de la rivière.
— Oui, la poussière d'or, répondit David, mais les lingots, mais les pépites, mais les gisements aurifères d'un volume considérable se rencontrent dans les fissures des rochers d'où le Sacramento s'élance en cascade; l'Américain m'a bien expliqué la chose. Si nous allons établir un placer comme tout le monde sur la partie basse du fleuxe, dans trois mois nous aui'ons tout au plus ramassé pour cent mille francs de poudre d'or.
— Gueux de David? s'écria File-ton-Nœud ébloui par cette perspective, a-t-il des moyens, cet ètre-là! dire que si nous avions été seuls, Polyphème et moi, nous nous serions contentés de récolter des centaines de mille francs... des bêtises... une occupation de meure-de-faim.
Le sérieux grotesque avec leijuel File-ton-Nœud a\ail prononcé ces derniers mots arracha un sourire à ses deux amis.
— Si c'est comme ça, reprit Polyphème, décampons.
— Droit aux rochers, dit File-ton-Nœud, qui cette fois n'y tint plus et risqua une gambade malgré la douleur qu'il ressentait de sa courbature.
— Aie, les reins! Et Calicot lui-même, qui ne va plus que de trois patles. Il a été secoué aussi, à ce qu'il paraît.
En etVel, le malheureuN. boule-dogue avait été ficelé avec précipitation, et File-ton-Nœud n'avait pu remarquer qu'une de ses pattes était pliée en deux. Cette posilion gênée devait priver l'intéressant animal de l'exercice de sa quatrième patte pendant quelques jours.
Les quatre amis, y compris Calicot, se mirent en marche clopin dopant, et parvinrent, au bout de quelques heures, en remontant le fleuve, à l'endroit où le Sacramcnto prend sa source, et dont nous avons doinié la description au commencement de ce chapitre.
— Nous y voilà! dit File-ton-Nœud.
— Oui, répondit David, voici les rochers, voici la cascade : c'est dans les flancs de cette colline que sont renfermés nos trésors; il ne s'agit plus que d'éventrer ces rochers, et notre but est atteint.
— S'il ne faut que du travail, répondit Polyphème, ce sera bientôt l'ail.
— Le plus pressé, continua David, c'est de trouver les jalons. Consultons notre carie.
La carte, grâce aux immersions qu'elle avait subies, ne présenlail ])lns (pie d"s caractères à moitié eiVact's; elle fut étendue sur l'herbe, et les trois amis cherclièrent le' point \er> lequel de\;iient èlre diri.i;ées leurs invesligaiiojis.
138 CONTES ET VOYAOES.
— Rendons-nous compte des localilës, dit David; je \ois sur la carie deux vallées séparées par une chaîne de collines, et voilà la marque des jalons! Son doigt indiquait des croix noires tracées perpendiculairement du bord du fleuve à la colline.
— Un instant, dit File-ton-Nœud, il y a des croix de l'autre côté de la colline.
— C'est signe, répliqua David, que le filon règne sous cette masse de roches, et s'étend jusque dans l'autre vallée qui.csl derrière, Nous avons le choix de l'attaquer par un bout ou par l'autre.
— Commençons par ce côté-ci, dit Polyphème, s'il ne rend rien, nous aurons la ressource de tourner la colline.
— Bravo! dit File-ton-Nçeud. il s'agit maintenant de reconnaître les lieux et de trouver les jalons.
Les trois amis jetèrent un coup d'œil scrutateur sur les objets qui les environnaient.
— Voilà les collines devant nous, dit David, d'après la carte, les jalons ont été plantés dans l'endroit où le fleuve est serré de plus près par les rochers : c'est à deux pas. Et se relevant aussitôt, il marcha dans la direction qu'il indiquait, sui\i de Filo-ton-N(Bud et de Polyphème.
Us fouillèrent dans tous les sens, piétinant sur l'herbe, écartant les buissons et se déchirant aux épines, sans découvrir l'objet de leurs recherches.
— C'est singulier, murmurait David.
— Esl-cc que los oiseaux sont dënicliés? dit Polyphème.
La plus vive anxiété était peinte sur le visage des trois amis.
— C'est bien là pourtant, disait David en frappant du pied le sol.
Pendant que Pol}phènie et David fouillaient tous les endroits où ils supposaient que devaient être cachés les jalons, File-ton-Nœud s'était penché vers la carte étendue sur l'herbe.
Une note écrite dans un des coins, en anglais et en caractères très-fins presque entièrement effacés par l'action de l'eau, attira son attention. Il épela chaque mot, se rendit compte, à l'aide des lettres qui n'étaient pas effacées, de celles qui manquaient, et parvint à compléter le sens général de l'hiéroglyphe. C'était une note explicative qui simplifiait singulièrement la difficulté de la découverte des jalons.
File-ton-Nœud se leva aussitôt, et se dirigea vers un pin isolé, situé en face de la colline; puis, mesurant des pus, il en compta cent cinquante-deux, et se baissa en fouillant l'iicrln'.
— Je tiens un jalon ! s'écria-t-il.
David et Polyphème bondiront jusqu'à l'endroit où était File-ton-Nœud, et se convainijuirent que leur jeune ami ne s'était pas trompé.
140 COiMliS ET VOYAGES.
— Cuiiiiiieiil as-lu l'ail? (Jeiiiaiida Pulvplièjiie éiiieiveillé.
— Belle malice! répouilil File-luii-.Nœud; je \ais trouver tous les autres par le môme procédé. David n'a pas aperçu une petite note écrite en pattes de mouche, effacée par l'effet du bain de ce matin, et qui explique que le premier jalon est planté à cent cinquante-deux pas de ce pin dans la direction de la colline. La note ajoute que les autres sont fixés de quarante pas en quarante pas, toujours dans la même direction.
— Allons, mon garçon, dit David, tu as bien gagné ta journée; mais ne perdons pas de temps.
File-lon-Nœud recommença à compter les pas, et trouva successivement cinq jalons.
— PauvrcTom, murmurait David, comme il serait heureux s'il était là avec nuus !
— Allenliun! dit File-lon-Nœud, les pattes de mouche diseni (ju'il n'y a que six jalons; nous brûlons, mes amis, n(jus brûlons. Le sixième et dernier doit être
Ils se Irouvaicnl devant un rocher situé à mi-côlc de la colline , et enviroinié à sa base d'un ininiense buisson, dont les épines menaçantes en détendaient l'approche.
— ,I'ai In, dil Polyphème, dans de beaux livres, qu'il \ asail (hoi-. raneieii Icnqi^ nne loisnn tout en or, qui riaii ;j,;u'dei' par nue canaille di- dragon ijui ne
LA TOISON d'or. I 41
plaisantait pas. Eh bien! mes amis, il y a pour sur une toison dans ce rocher : le dragon , c'est ce gueux de buisson.
— Si nous y metlions le feu? dit Fiie-ton-Nœud.
— Pas besoin, répondit Polyphèmc; et, preiianl sa hache suspendue à sa ceinture, il se fraya un i>assagc jusqu'au rocher.
Le dernier jalon apparut fixe dans une crevasse du rocher.
Les trois amis poussèrenl en même temps une exclamation de joie,
— La MarseUlaiac! s'écria File-lun-Nœud.
Calicot lui-même, mis en belle humeur par les conldrsions jojcuses de son premier maîlre, salua de ses aboiements la découverte de l'endroit où gisait le trésor.
Polyphème, plus grand que ses amis, put examiner de près la crevasse du rocher, à travers laquelle l'eau suintait goutte à goutte; il remarqua avec étonnemenl (|u'un orihce avait été pratiqué, et qu'on l'avait rebouché à l'aide d'une pierre cimentée dans le rocher.
Il fit part de sa découverte à ses deux compagnons.
— C'est l'ami de Tom, répondit David, qui a dû faire ce travail.
— En deux joiu's, reprit Polyidièmc, nous aurons fait une ouverture assez grande pour que File-ton-Nœud se glisse dans l'intérieur du rocher comme une couleuvre.
— El on s'y glissera, dit celui-ci. L'embarras, ce sera
de l'aire passer les pavés d'or par un sipeliUruu. Nom de nom ! quels richards nous allons faire ! Je ne veux plus loucher de ma vie à une pièce de cent sous. L'argent! c'est hon pour les bourgeois ! Vivent la joie et les poléons !
— Maintenant, dit David, il s'agit d'établir notre baraque au pied de cette colline; car il ne faut pas nous dissimuler que l'extraction de l'or ne se fait pas facilement : ça nous demandera du temps et de la peine. Préparons donc d'abord notre établissement • nous lutterons après avec le rocher; mais, quelques difficultés que nous ayons à vaincre, jurons que nous ne quitterons la source du Sacramenlo que lorsque nous aurons des millions.
Eu parlant ainsi, la figure de l'ouvrier resplendissait.
— Ça va ! s'était écrié File-ton-Nœud.
— Eh bien! répondit froidement Polyphème, jurons de rester ici ensemble, et de travailler les uns pour les autres jusqu'à ce que nous ayons assez de richesses pour faire trois heureux. C'est David qui a apporté la carte, il est juste qu'il passe le premier. Je piocherai pour son compte jusqu à ce qu'il dise : Assez! et quand il tiendra sou mago...
— Il ne quittera la mine qu'après avoir fait le tien ! Je le jure ! s'écria David.
Ils replacèrent les broussailles autour du rocher, et redescendirent dans la vallée pour commencer la construction de leur charpente.
LA TOISON d'or. 143
La îovk rotontit bientôt sous les coups de la cognée. Ces trois hommes animés par une même pensée , mais clans un but difVérent, n'ayant que des outils imparfaits, travaillaient avec une ardeur merxoilleuse. Polyplième avait établi sa forge dans l'anfractuosité d'un rocher, et là le silencieux cyclope aidait au travail des charpentiers en transformant les deux seuls outils dont ils étaient en possession en autant d'instruments que le travail de la charpente en nécessitait. Sur son enclume, le marteau se changeait en hachette, et une masse de gros clous qu'il portait dans la poche de son tablier en cognée , puis la cognée devenait une herminefte. A voir l'air calme et serein do Polyphème attisant, à défaut de soufflet, son fourneau avec son large tablier de cuir, tournant et ballant le fer sur une pierre du rocher qui lui servail d'enclume , suppléant par toutes sortes de moyens ingénieux aux ustensiles qui lui manquaient , et redoublant de courage en raison même de la difficulté, on eût dit un géant des époques mythologiques.
Jamais un mot d'impatience, jamais une phiinle ne s'échappait des lèvres de cet homme éminemment bon ; il ne se contentait pas de courber le fer et de façonner les outils selon le besoin du moment, il aidait ses amis dans l'œuNre de la charpente, portait les fardeaux les plus lourds, donnait les deux outils qui méritaient véritablement ce nom à File-ton-Nœud et à David , et s'en fabriquait de grossiers pour lui-même , à l'aide de cailloux
niguisés sur la pitnTc, à la faroii des >aiivages, sos anciens sujets.
David, lui, tia\aillail avec une ardeur fébrile: à son gn'', la liesugue n'avançait jamais assez; il ne prenait [las un seul instant de repos, chaque minute perdue lui semblait un vol fait à son impatience, et il gourmandait Fileton-Nœud qui oubliait quelquefois, dans ses jeux avec Calicot, rengagement mutuel qui avait servi de base à l'association.
C'est que David poursuivait un autre but que la possession de l'or. Pour lui, l'or était le moyen qui devait réaliser sa plus opiniâtre pensée. David était amoureux ; et, bien que chez l'ouvrier l'amour ne soit pas généralement une préoccupation persévérante, nous verrons dans le chapitre suivant par quelle singulière circonstance une passion vive et sérieuse s'était glissée dans le comh' de David et s'v était enracinée.