IL Y AVAIT UNE FOIS UNE PRINCESSE
En voyant les regards de miss Anna se détourner des ^iens , et un léger incarnat couvrir ses joues , David éprouva un trouble extraordinaire. Ce trouble était mêlé d'un bien-être qu'il n'avait pas connu jusque-là. Il restait immobile, tremblant, silencieux, le regard toujours allaclié sur la jeune fdle qui, sans se rendre compte de ce ({iii se passait en elle, jouait machinalement avec ses cravons. Pendant un moment, l'artiste, non plus que le modèle, ne sa\ait trop quelle contenance tenir.
Pour mettre fin à cet embarras réciproque , la jeune lille prétexta un violent mal de tête et leva la séance.
Quand David fut de retour au chantier, il se mit à gamliador comme un fou, il chantait, il riait tout soid, il était heureux ; mais ce premier mouvement d'i^ressc fit bientôt place à de tristes réflexions.
— A qiu»i ai-je pensé? disail-il, en se parlant à lui-même. Me voilà amoureux d'une j<!une fille riche qui va bientôt rtMoiinicr dans son pa\s oii elle finira par éjiouser son e()M^in; d'aillcuis, ne suis-je pas sé|)ar('' d'elle par une
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barrière plus infranchissable encore? La farlnn(\ Ah! David, mon ami, In t'es préparé bien des tournienls, il vandrail mien\ pour loi que lu n'eusses jamais mis le pied dans le collage de M. Hamillon.
Puis, à un aulre momenl, il se laissait aller à des pensées plus consolantes; le père de miss Anna n'a\ail-il pas commencé par ôlre ouvrier comme lui? Ne pouvait-il pas, lui aussi, devenir riche comme le négociant de Mexico? En Amérique, on ne regarde pas à la naissance; la fortune égalise tous les rangs. Oui, disait-il, en proie à son exallalion amoureuse, je veux conquérir miss Anna par mon travail, je veux combler de pièces d'or l'abîme qui me sépare d'elle ; on parle en ce moment de gens qui l'ont en quelques mois des fortunes considéral)les aux mines de la Californie, eh bien ! j'irai en Californie; d'ailleurs ça me rapprochera toujours du pays de miss Anna. El, pour calmer un peu l'agitation de son àme, il redoublait d'ardeur au travail, mais il avait beau faire, l'image de la jeune fille était toujours présente à sa pensée. Le lendemain matin, miss Anna partit pour New- York, oii elle allait passer quelques jours.
Pendant celte absence, David put mesurer toute l'étendue de son amour; il était irisle, ennuyé, malheureux, il ne pensait qu'à miss Anna, son imag(î, comme une ombre charmante, le poursuivait partout et toujours, il se surpreiiait ;i prononcer son nom, il songeait à sa subiie apparition dans la salle d'altenle le jour de son arri-
vée, il la voyait à son chevalet levant sur lui ses grands yeux noirs, et à ce souvenir un fréunssenient invulonlaire s'emparait de tout son être, il maudissait l'instant ou il l'avait vue, et pourtant il ne se sentait pas le courage de résister au désir de la voir encore.
Miss Anna revint; mais au lieu d'apporter l'espérance au cœur de David, son retour devait y jeter le désespoir. Le jeune ouvrier apprit par rintendant que la nièce de M. Hamilton allait retourner au Mexique auprès de sa famille.
— Elle va partir, pensait-il, et je ne la verrai plus, sa vue me rendait si heureux! Je ne suis qu'un ouvrier, mais pour conquérir cette femme je me sentirais la force de soulever le monde.
Après la première explosion de douleur, il de\int plus calme : son parti était pris.
Sur ces entrefaites, la jeune fille le fit appeler. David quitta aussitôt son travail.
— Monsieur David, lui dit la jeune fille en souriant, je n'ai plus qu'une séance à vous demander, je quille demain le cottage.
— Je le savais, interrompit David.
Ces mots avaient clé accentués avec un ton si significatif, que miss Anna regarda le jeune ouvrier avec élonnement. A partir de ce moment, elle comprit ce fpii se passait dans le cn^nr d<^ Da\i(l; mais ce! amour, dont ellt' aur;iit ri peul-rlri' si clli' r;i\ail décuuvrrl dan> nu
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homme do sa eondilion, lui parut une chose si nouvelle, si étrange, et si peu dangereuse pour elle, que bien loin de s'en l'urnuiliser elle l'accepla en quelque sorte connue un naïf hommage rendu à sa jeunesse et à sa beauté,
— Puisque j'ai commencé cette étude, reprit-elle, pour faire cesser un silence embarrassant, il faut que je l'achève aujourd'hui môme.
Au bout d'une heure environ l'étude était entièrement terminée.
— Monsieur Da\id, dit la jeune fille en se levant, il ne me reste plus qu'à vous remercier. Maintenant, ajouta-lelle en agitant dans sa main une petite bourse dans laquelle sonnaient des pièces d'or, il faut vous montrer raisonnable : je sais que l'ouvrier français est fier, mais cette fierté doit être généreuse ; en souvenir des moments agréables que j'ai passés avec vous et des leçons de français que vous m'avez données, acceptez ce petit cadeau.
— De l'or? dit David; oh! non, mademoiselle ne pense pas que je puisse prendre de l'or de sa main.
Miss Anna parut vivement contrariée de ce refus.
— Si je vous en priais bien cependant, ajouta-t-elle,
— Non, dit David en rougissant. Mais, tout-à-coup, il pàlil et ajouta en hi'silant et en baissant les yeux: Je ne l'accepterai qu'à une condition.
— Une condition, et laquelle ?
— Il se lil un nioiiicnl de silence, pcndâiil lequel David l'JiiTcliiiil i''\ idciiiiiK'iil à ses itied.s inie uralidc résolu-
1o8 CONTES ET VOYAGES.
lion et des paroles convenables pour exprimer sa pensée. . . [| commença plusieurs phrases en tournant son chapeau (le paille dans ses mains; puis, ses regards se portant sur celle fraîche et belle créature, dont la vue lui donnait l'envie de tomber à deux genoux, la hardiesse lui vint au cœur et il dit :
— Est-ce que mademoiselle lient beaucoup à se marier avant la fin de l'année?
— Pour({uoi me demandez-vous cela? dit miss Aiuui.
— C'est que... c'est que je prendrais la bourse, si \()us me promettiez de ne pas vous marier avant un an.
Miss Anna étouffa un petit cri de surprise, et regarda lixement David.
— Et pourquoi cette condition! dit-elle, en prenant le [uirli de rire de cette singulière sortie.
— C'est une idée, répondit David en tournant toujours son chapeau entre ses doigts.
— Eh bien ! s'il ne faut que cette condition pour \ons fiiirc accepter mon cadeau, prenez-le, dit la jeune lille en souriant, je ne me marierai pas avant un an.
David prit la bourse, salua miss Anna en silence, el Sortit. Son cœur bondissait de joie, deux grosses larmes roulaient dans ses yeux.
Le soir même, il qnitlait b^ cottage de M.Hamilton. La charpente qui lui avait élé commandée était terminée.
Ordinairement le rejias de famille était égayé parla vi-
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vacité de miss Anna et les malices gracieuses qu'elle dirigeait contre son cousin et futur, M. Edward Parker.
Mais ce jour-ià, miss Anna mangea et parla peu.
M. Hamilton, tout entier au souvenir des opérations de la journée, ne faisait aucun effort pour soutenir la conversation, et bientôt un silence prolongé vint rompre les habitudes du logis
Le jeune dandy américain, qui en était déjà à son sixième verre do porto, le rompit par une observation qui devait amener un orage sentimental dans le petit Edcn domestique.
— Ah çà, mon cher oncle, dit-il, vous avez donc donné dos rouleaux de pièces d'or à ce charpentier qui travaillait ici? En partant, ne s'est-il pas avisé de distribuer des dollars à tous les domestiques; il n'y a pas jusqu'à mon groom qui n'en ait reçu sa part. Un duc et pair des trois royaumes n'agirait pas avec plus de magnificence que cet ouvrier français : c'est héroïque !
— Moi! répondit M. Hamilton, je ne lui ai donne quo ce qui lui revenait; mais ma nièce, ajoula-t-il, t'en dira peut-être plus long que moi à ce sujet.
— Oui, dit miss Anna d'un air qui jouait l'indillorencc, je lui ai r(>mis dix pièces d'or pour le remercier d'avoir posé Comme modèlo. J'ai eu assez do peine à les lui faire accepter.
— L'ou\ri(!r uo voulait pas les prendre, dit ht |»ctile rousiu(,'dedix ans, qui avait assisté à la scène du matin,
et qui pour le moment remplissait le rôle d'enfant terrihlc, il ne les a prises que parce que cousine Anna lui a pruiuis (le ne pas se marier cette année.
M. Ilaniiilon partit d'un grand éclat de rire.
— Serait-ce vrai, ce que dit cette enfant, miss Anna? demanda M. Edward d'un ton visiblement inquiet et blessé.
— Qu'y aurait-il d'étonnant? répondit la jeune fille.
— Mais il me semble, reprit Edward, que cette parole serait doublement inconvenante.
— En quoi donc, s'il vous plaît? dit miss Anna tranquillement.
— En quoi? vous me demandez en quoi, miss? D'abord, parce que c'est une de ces confidences qu'une jeune fille de votre condition ne fait pas à un ouvrier; ensuite, parce que vous n'avez plus le droit de faire une pareille promesse... puisque nous allons nous marier.
— Vous vous trompez, Edward, il n'a jamais été convenu que nous nous marierions avant un an.
— Il a été convenu, reprit M. Parker, que le mariage aura lieu, et je vous demande depuis quinze jours d'en fixer l'époque à votre retour à Mexico : c'est donc une manière indirecte de me signifier un refus.
— C'est tout ce qui vous plaira.
— Allons, mes enfants, paihnis d'aiitre cbose, s'écria M. Ilaniiilon qui \oyail a\re peine le Ion d'aii^reur <(ue prenait la cnnversalion.
Mais M. Edward l'aiker l'iaii iri)(i prulDiub'meul ('imi
de la manière iiialteiuliie el inexplicable dont l'indiUerence de sa cousine à son sujet venait de se trahir pour en rester là. Il se promit d'avoir avec elle une explication, et reçut de ses mains la tasse de thé habituelle en conservant une physionomie rcfrognée, et sans lui adresser un mot de remercîment.
De son côté, miss Anna était piquée au vif. Son méconlcntement tenait moins peut-être aux prétentions, à la suffisance un peu cavalière de son cousin qu'au sentiment du trouble secret qu'il avait réveillé en elle. Elle s'assit à l'écart, en prenant sur ses genoux sa petite cousine Sopliie qu'elle avait l'habitude d'endormir chaque soir avec des contes improvisés, et se promettant bien, à la première occasion, de donner une leçon à son prétendu.
L'occasion ne tarda pas à se présenter. La petite Sophie réclama do sa bonne cousine l'histoire de chaque jour.
— Oui , oui , une histoire, dit le jeune Parker d'un air fat et moqueur. Cette chère Anna a tant d'imagination ! J'aime beaucoup ses histoires.
Et il acheva d'un trait sa tasse de thé.
— Ah ! vous aimez mes histoires, dit Anna. Eh bien ! je vais racont(T la pins jolie détentes.
— Ah! quel boidieur ! s'écria la petite Sophie.
— Attention! dit l'oncle Hamilton, qui s'apprêtait à s'assoupir dans son grand fauteuil, et miss Anna commença ainsi :
<62 CONTKS ET VOYAGES.
— Il y avait une fois une belle princesse, bien belle, J)ien belle, qui avait un papa qui était roi du pays et qu'elle aimait beaucoup. Un jour comme elle courait dans les bois après les papillons, elle alla bien loin, bien loin, si loin qu'elle s'égara tout-à-fait. Ne pouvant plus reconnaître son chemin pour revenir au palais du roi, elle s'assit sur une pierre et se mit à pleurer.
Un jeune soldat vint à passer et demanda à la princesse la cause de son chagrin.
— Je ne peux plus trouver la route qui conduit au palais de mon père, dit-elle.
— Je veux bien vous l'indiquer, répondit le soldai, mais à une condition ; c'est que vous ne vous marierez pas de l'année.
M. Edward, qui avait écouté jusque-là le récit avec indillérence, se tourna vers sa cousine, qui continua sans faire sem])lant de rien.
— La princesse qui craignait de ne jamais revoir le palais de son père, promit qu'elle ne se marierait pas de l'année; d'autant plus qu'elle avait un prétendu qui l'ennuyait toute la journée par les remontrances qu'il ne cessait de lui adresser, et le jeune soldat, qui connaissait le chemin, guida la princesse, el, pendant foule la route, il eut bien soin d'ell(\ II la l'aisail passer dans les sentiers où elle ne pouvait pas se blesser les pieds, et il était prêt à la défendre si (|uelque animal eût voulu l'attaquer;
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iitais il n'y en eut pas, et il la conduisil sans accident, jusqu'à la porte du palais du roi.
— Et qu'est-ce qui est arrivé après? demanda la petite Sophie.
— Le soldat salua la princesse et retourna à l'armée.
— Et après? dit l'enfant.
— Il arriva, dit M. Edward qui perdait patience, que le roi fit bàtonner le soldat qui avait été assez hardi pour parler ainsi à sa fille.
— Non, monsieur, répondit miss Anna, vous ne savez pas l'histoire; puis, se tournant .vers sa cousine, elle lui dit à demi voix, mais assez haut pour être entendue par l'interrupteur : le soldat devint général et, au retour de la guerre, il épousa la princesse.
— Miss Anna, dit M. Edward avec une colère concentrée, on voit clair à travers vos histoires romanesques. Vous voulez me pousser à bout. Eh bien, ajouta-t-il en frappant du pied, je ne sais qui me tient...
— Qu'est-ce que c'est? s'écria l'oncle en se ré\ei liant en sursaut... encore une dispute... Allons! vous êtes deux enfants!.. Qu'on se donne la main, et qu'il ne soit plus question de toutes ces niaiseries.
Puis, prenant Edward à part, il lui dit: Es-tu fou? tu sais bien que c'est tout le caractère de ta mère. Elle parlera de cet ouvrier français qui est un beau garçon, ma foi, tant que tu la tourmenteras à ce sujet, et elle n'y pensera plus dès que tu n'en diras rien.
164 CONTES ET NOYAGES.
Ccllo observnliun calma le jeune prétendu qui, ainsi que lout prétendu doit faire, avoua ses torts et demanda grâce. Le pardon fut accordé, et Edward Parker quitta le collage sans insister sur l'époque du mariage, jugeant, d'après l'observation de son oncle, qu'il était plus prudent de se reposer sur le temps pour faire justice d'une résolution exorbitante, cboquante, impossible, et dont la malice habituelle de sa cousine et l'esprit de contradiction avaient sans doute fait tous les frais.
A quelques jours delà, miss Anna s'embarquait à New- York, avec sa gouvernante et son cousin, pour Mexico; David qui avait appris en faisant causer l'intendant le nom du bâtiment qui de\ait emmener la jeune fille, la sui\it caché dans la foule, jusqu'à la chaloupe du navire. Il put la voir du quai s'établir sur le pont pour jouir de la brise molle et tiède du soir. Il resta immobile et suivit du regard le navire jusqu'à ce qu'il disparut à l'horizon.
— C'est mon bonheur qui s'en va, dit-il; maintenant, c'est à moi de l'aller chercher.
David quitta les Etats-Unis peu de temps après. Nous avons dit comment il retrouva son camarade File-ton- Nœud et comment ils se rendirent en Californie. Le lecteur comprendra l'ardeur extraordinaire et l'excès de Iraxail (|u'il apportait dans la recherche de l'or au milieu de ses deux compagnons.
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