‹ Contes et voyagesChapitre 9 sur 20 · LE DOCTEUR FILE-TON-NŒUD · texte numérisé non relu

LE DOCTEUR FILE-TON-NŒUD

Malgré la buiiiie \uluiilc el l'ardeur dos trois amis, les travaux marchaient loiitemeut à cause du manque d'oulils. Cette charpente dont ils avaient tant besoin pour reposer pendant la nuit, eux qui depuis si longtemps couchaient à la belle étoile, ils l'auraient élevée en huit joui's dans des conditions ordinaires, mais ils voyaient avec peine qu'il leur faudrait plus du double de temps pour l'achever. David, toujours le premir le\é, ne quittait l'ouvrage que lorsque la nuit ne lui permettait plus de distinguer les objets. Alors on étendait un lit de feuilles sèches sous les massifs, on allumait du feu pour éloigner les hèles fauves, et chacun s'endormait à quelques pas de ce trésor qu'on allait attaquer aussitôt la charpente terminée, pendant que Calicot,^ qui avait tout le temps de se reposer le jour, se tenait debout, l'oreille au guet, protégeant le sommeil de ses trois maîtres, et prêt à donner l'alarme an premier signal du danger.

Un matin, à leur ré\eil, David et Polyplième ne troii- \èr(iit plus, comme à l'ordinaire, File-lon-Nœud et Calicot. En voyant qu'un des deux fusils de la communauté n'était pas à sa [tiace, ils pensèrent qu'une velléité de chasse avait passé par la tète de File-ton-Nœud, et qu'il ne larderait pas à revenir. Mais plusieurs heures s'écou-

106 HONTES ET \OYAGES.

Irronl dans collt' iilli'iile. Da\id iiuirmurail onlro ses dfMits, et se plaignait de la négligence de son ami, qui uiiljjiail le lra\ail jiniir courir le chevreuil.

— Que diable \eu\-lu? lui disait Polyphènie, c'est jeune, il faut bien que ça s'amuse, ça ne poursuit pas comme toi et moi une idée sérieuse. Quand le petit trouve une occasion de prendre du bon temps, il ne faut pas lui en faire de reproche; que je travaille comme un bœuf, moi, c'est mon lot, que tu t'épuises à l'ouvrage, ça se -conçoit encore, mais lui...

— C'est vrai, répondit David, mon impatience me rend injuste envers mes camarades.

— Ça n'est pas ça que je veux dire^ mais les amoureux, ça ne raisonne pas, et tu es amoureux; quand bien même File-ton-Nœud ne m'aurait pas dit la chose, je me serais bien vite aperçu que tu as le cœur piqué.

— Je ne nie pas le fait, dit David que la solitude avait rendu communicalif; je suis poursuivi à toute heure, à tout instant par une même pensée, et ce qu'il y a de plus malheureux, vois-tu, c'est que cet amour-là est une folie.

— Je ne te demande pas ton secret, mon garçon; seulement je comprends ton infirmité, j'ai passé par là.

— Tu as été amoureux aussi? demanda David en se rapprochant du forgeron.

— Pourquoi pas? continua celui-ci ; je n'ai pas toujours fait peur aux jolies femmes. Avant d'avoir, par

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siiito d'un éclat de for rouge, attrapé cette balafre à la figure et perdu un œil, ce qui m'a valu l'avantage d'être surnommé Polyphème, je passais parmi les jolies filles de Marseille pour un garçon assez bien tourné. Tu ne t'en douterais pas, mais c'est pourtant la vérité.

— Et cet amour, qu'esl-il devenu?

— x\li! voilà, répondit Polyphème avec un soupir; l'accident dont je te parlais toul-à-riieurc m'est arrive; juste la veille du jour où j'allais me marier. En me voyant si cbangé, ma promise n'a plus voulu de moi. J'étais bien triste, et j'ai eu un rude moment à passer. Je me tàtais pour savoir si je ne me ferais pas sauter le caisson. J'étais comme un boule-dogue en colère ; je tournais à la méchanceté. Enfin, grâce à Dieu, j'ai pris le dessus. Polyphème, que je me suis dit, faut oublier les jupons, mon vieux, tu n'auras jamais de chance de ce côté-là. Et alors cet amour que j'avais pour une femme, je l'ai reporté ailleurs; ne pouvant avoir de famille à moi, je résolus de me faire une famille de tout ce qui souffre; je sais bien que ce n'est pas tout-à-fait la même chose, mais ça console toujours un peu.

Après ces paroles, David avait serré les mains du forgeron, et ils s'étaient remis silencieusement à l'ouvrage.

Pendant qu'ils sont occupés à travailler, nous allons suivre File-ton-Nœud dans sa course aventureuse.

File-ton-Nœud s'était aperçu que les fatigues qu'ils avaient endurées depuis leur fuite du placer de Juhii

168 TONTES KT \OYAGES.

Marslinll, jiiiiili' i\ la mauvaise iioiirrilure avaionl cousi- (lérablemenl aiïailili David. Dans ce pays cliaud, où riiommc a hcsuiii d'èlri' recoiiloitc' par les iDiiitjues, les trois amis ne bu\aienlque de l'eau du Sacramento. Polyplième, habitué à la frugalité et à la manière de \ivre des Peaux-Rouges, ne se préoccupait même pas de l'insuffisance de cette hygiène. Quant à File-ton-Nœud, qui n'a- \ait jamais été malade, la fatigue glissait sur lui, sui\anl son expression , comme de l'eau sur du caoutchouc. Mais l'état de faiblesse de son ami David l'inquiétait ; de plus, il trouvait ({ue l'ouvrage n'avançait pas assez faute d'instruments; en conséquence, il avait résolu de leiiler une expédition le long du Sacramento, où il savail que des placers étaient établis à une certaine distance, alln de se procurer, à l'aide des trente-sept dollars qui lui étaient restés à travers toutes ses aventures, une bouteille de rlium et quebjues outils. Un beau matin donc il était parti ; voici de quelle manière.

Sur un signe. Calicot l'avait suivi, et il s'était rendu dans une prairie voisine de leiu' campement. Là, Filetun-Nœud a\ait fait entendre un hennissement, aussitôt un autre hennissement lui avait répondu, et la pouliclio qui l'avait amené au Sacramento était accourue vers lui.

Nous dirons au lecteur pour l'intelligence de ce fait que le lendemain de son arrivée à la source, File-ton- Nceud étant oc('u[ié à abattre un arbre sur la lisière du

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l)ois, nvait été fivs-éloniié de se sentir lire pnr l;i jKirtie |)()stérieiii'e de ce vêtement indispensable (pie les Anglaises appellent un ine.rjire.ssihle et ({ue les gamins de Paris nomment tuul simplement une cnlotle, il s'était retourné pensant qne Da\id ou Polyplième lui faisait une farce, mais il s'était trouvé nez à nez avec la pouliche de la clairière.

File-ton-Nœud , enchanté de continuer la connaissance, s'était mis à jouer avec elle, et ils étaient devenus les meilleurs amis du monde.

Le jeune Parisien , en souvenir d'un sentiment que la rue de la Lune avait vu naître, avait donné à sa pouliche le nom de Paméla. Cette appellation faisait le plus grand honneur à la mémoire amoureuse de File-ton-Xœud.

Ce matin donc , il passa un mors dans la houclie de Paméla, sauta dessus et descendit le cours du Sacramento.

Il n'avait pas fait vingt milles qu'il aperçut dans le l(»intain des [)oints ronges et blancs qui se détachaient sur l'eau jaunâtre du lleuve. C'étaient les chercheurs d'or.

— Bon ! voici un placer , se dit File-ton-Nœud , modérons l'ardeur de Paméla , et avançons au petit trot.

Il était tout au plus à trois cents pas du lavage, lorsqu'il vit qu'il se faisait un grand mouvement parmi les

mineurs, tous les regards étaient tournés vers lui. File-

luii-}^œiul no pouvait comproiulrc le molif de lo sensation (jiio causait son arrivée.

Deux chercheurs d'or se détachèrent du groupe, s'avancèrenl vers lui et lui demandèrent en anglais, après avoir ôté leurs chapeaux jusqu'à terre, s'il n'était pas le trèshouorahle docteur Templeton.

— Templeton ? répéta File-ton-Nœud , connais pas. Les deux chercheurs d'or remirent leurs chapeaux d'un

air désappointé et revinrent sur leurs pas.

La façon dont on lui avait denuindé s'il était le docteur Templeton , fit faire quelques réflexions à Fileton-Nœud.

— Il y a des malades dans la colonie, se dil-il; puisqu'ils sont assez californiens pour croire encore aux médecins, je vais leur eu procurer lui, moi, de vétérinaire.

Après celte improvisalion mentale , il donna lui coup de talon à Paméla , el rejoignit ses deux inlerlocuteurs.

— Mes genllemen , leur dit-il , est-ce que vous avez une confiance parîicidière dans le docteur Templeton?

— Non, répondil un d;'s mineurs, on nous a assuré que M. Tenq)lel.)ii élail à chercher de l'or à un des placers du Sacramenio , i-l connue nous a\uns heancuupde malades ici, nous avons dépêché vers lui un exprès.

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— Mciicz-moi vers vos malades, leur dit résoluniciil File-loii-Nœud.

— Est-ce que vous seriez médecin, monsieur?

— Un peu : le docteur Fiie-tou-Nœud, de la Faculté de Paris.

Il avait à peine achevé ces mots que les mineurs se confondirent en salutations et supplièrent le docteur impro\isé de vouloir bien les suivre au [)lacer.

File-ton-Nœud descendit de cheval et l'ut bientôt en- Innré d'une population souffreteuse. Tous ces hommes aux traits amaigris par la fièvre et la fatigue lui tendaient les bras pour qu'il leur tàtât le pouls, lui montraient leur langue et se plaignaient tous en même temps ; File-ton- Nœud répondait à chacun avec un sang-froid magnifi- (fue. Cependant, ahuri par les mille questions qui lui étaient adressées de toutes parts, il engagea les malades à rentrer dans leurs tentes, en leur promettant qu'il irait les visiter chacun à son tour.

Il faudrait ne pas connaître le caractère de File-ton- Nœud et douter des connaissances encyclopédiques du jeune Parisien, pour supposer qu'il fut un seul instant embarrassé de son rôle ; File-ton-Nœud avait la foi la plus robuste dans un certain remède pratiqué par sa tante Cadiche, qui, suivant lui, en savait beaucoup plus long que toute la Faculté. La recette du remède n'était pas dillicile à retenir. Faire tremper du pain rôli dans du vin chaud Irès-sucré, et boire le vin quand le pain en avait

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en quelque surio absorbé l'àcrotL'. Le jeune doeli'iir eoiunicnea donc sa tournée, préparant Ini-niènie sa iné{b'einf', la faisant avaler aux malades et leur recunnnandanl de se coucher immédiatement entre deux cou\eriures. 11 avait déjà vu une quinzaine de fiévreux, lorsqu'il arriva dans la tente d'un mineur qui semblait beaucoup [dus inalade que les autre:i.

File-ton-Nœud s'approcha de lui pour lui tàler le poiiU, comme doit faire tout médecin qui a passé cinq ans Mules bancs de l'école; mais, tout-à-coup, il reconnut dans le malade le gros Mexicain aux breloques d'or, qui était resté avec Tom sur le bâtiment, au moment où le Ilot avait entraîné la barque loin de la Mouette.

File-ton-Nœud fit alors cette réflexion que Tom aussi devait être sauvé. 11 parla au Mexicain , le remua , le secoua pour l'interroger, mais il ne put en tirer aucune parole.

— Oh! oh! pensa-t-il, ea va mal; employons vile le remède de ma tante Cadiche, sinon il est perdu.

Par malheur , le Mexicain râlait eflroyablemeni , et il fut impossible au jeune Esculape de lui introduira une seule goutte du précieux liijuide dans le gosier.

— Allons, il est dit que je ne saurai rien, il va mourir sans vouloir desserrer les dents. Cet homme-là a toujours été entêté.

Kncnél, au bout de (juebiues heures, le Mexicain avait rendu le dernier soupir.

FiI('-ton-Nœu(l s'inrornia aii[)rès dos gens du [ilacer si le Mexicain ne s'était pas présenté au placer avec nn compagnon; mais on lui répondit qu'il était venu seul et dans le plus profond dénùment.

— Sacrebleu ! disait File-ton-Nœud , quel mallirur (jue je sois arrivé si tard !

Le lendemain, le remède avait si bien agi (jue tous les malades élaienl sur pied el avouaient (juils ne s'étaient jamais mieux portés. File-ton-Nœud était salué par luus comme un sauveur.

Ah ! si le Mexicain avait pu a\aler le vin chaud, ]hmisailFile-lon-Nœud , il m'aurait dit si Tom est encore de ce monde.

Quand le triomphant docteur \il qu'on n'a\ail {dus besoin de lui, il se dis[)osa à [tarlir malgré les supplicaliDn-intéressées de sa clientèle qui voulait le conserver au [)lacer; il résista à toutes les prières. Lorsqu'on recoiuiul que son parti était irrévocablement pris, on lui oiïril d(î la poudre d'or en assez grande quantité pour la rémuiiériilion (lèses soins; File-ton-Nœud refusa (djsiiiK'iiicnt et Ihiit [lar déchirer qu'il accepterait seuiemenl, [lour emporter un souvenir de ses malades, une bouteille de rhum et quelques outils.

— Ah ! vous voulez aussi chercher de l'or, lui dit un des deux Anglais (|ui élaienl venus la \eille à sa reiieouli'e.

— De l'or! ri'pondil File-ton-Xiend avec im sujterbe di'dain, di' l'itr! j'.d le plus profond nu'itris pour ce iné-

tal, je fais parlio (J'iiiie petite colonie qui poursuit un autre but que la recherche de l'or. Liés par une pensée de haute utilité sociale, nous sommes là quelques solitaires , (|ui menons une vie frugale et simple au sein des douceurs de l'agriculture.

— Ah ! fit l'Anglais.

— Oui, nous nous sommes particulièrement voués à la culture de la pomme de terre. Nous appartenons au grand clul), philanthropique dePhiladolphic pour la proi);igalio!i uni\('rs('ilo de ce légume.

L'Anglais soria avec admiration la main du jeune docteur philanthrope qui put enlin monter sur Paméla, (diargé de toutes sortes d'instruments et de deux bouteilles de rhum.

Au moment où il se disposait à partir, en promettant de revenir de temps en temps au placer, un des mineurs qu'il avait guéris lui dit avec enthousiasme :

— Dieu me damne ! docteur, si je ne dis pas partout que M. File-ton-Nœnd , de la Faculté de Paris, est le plus grand médecin du monde.

— Il n'y a pas de quoi, lui répondit celui-ci en lui serrant la main ; el il piqua des deux dans la direction de la source de Sacramonto, emportant les deux bouteilles d(> rhum, une scie, ime hache toute neuve, un pieu en fer cl les béniMliclions de la colonie.

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L EBOULEx\IENT.

Le nMoiir de File-ton-Nœud chargé de richesses, nous voulons dire d'instruments de travail, avait singulièrement changé la face des choses. Les trois ouvriers, armés d'outils, n'étaient plus arrêtés h chaque instant par des dilTicullrs insurmonlahles ; ils mirent tant de cœur à la l)es(VJ,'He, (ju'en peu de jours la haraque s'éleva comme par encliaiilement. Quoique les curieux ne fussent pas à redouter dans ce lieu sauvage, ils l'avaient dressée dans un des Tourrés qui faisaient face à la colline, afin d'en soustraire l'aspect à tous les regards. La vue d'une maison à cùté des rochers aurait pu donner l'éveil a la cupidité de quelque aventurier égaré, et ce qu'ils craignaient par-dessus tout, c'était que l'on découvrît le rocher où gisait feur trésor.

File-lon-Nœud, en faisant part à ses amis de ses aventures au [)laccr où il avait ohlenu un si beau succès médical, n'avait pas oublié de raconter à David l'étonnement que lui avait causé la vue du Mexicain, qu'ils a^aient cru englouti dans les flots avec' Tom. Cette nouvelle avait causé la joie la plus vive à David qui ne doutait plus (jue Tom n'eût échappé connue son compagnon à la fureur de la tenqièle, et il avait ('lé convenu (|ne le (juarl du trésor

que l'on Iroiivorail (hiiis le roclior serait réservé pour èlre remis à Toiu le jour uii l'on parvieiulrail à découvrir ses Ira ces.

La baraque achevée, il ne restait plus qu'à attaquer la mine; Polyplième se chargea de desceller la pierre qui avait été cimentée dans le rocher par l'ami de Tom, et en quelques heures le rocher présenta une ouverture assez large pour que File-ton-Nœud, aidé et poussé par ses camarades, pût y pénétrer.

Le jeune ouvrier était enfin dans les entrailles de la mine.

11 alluma une branche résineuse dont il se ser\it eu guise de torche, et commença par examiner reudroil ou il se trouvait.

L'intérieur du rocher présentait l'aspect d'une vaste salle basse, dont la voûte allait toujours se rétrécissant, en sorte qu'après avoir l'ait une quarantaine de pas, Fileloii-?V(jeud l'ut obligé de se bais.ser de plus en plus à mesure qu'il avançait dans la profondeur. L'eau, tombant goutte à goulle par des e\ca\alions pratiquées de tous les côtés, a\aii creusé une ([uaulité infinie de petites rigoles qui allaieiil se jeter, lleuves lilliputiens, dans un océan en miniature d'un pied de large, lequel se perdait sous terre, et était sans doulo un des mille ruisseaux qui conqjosaient la source du Sacramento.

|-'il('-!(m-N(i'ud reni.-irqua qu'en de cerlains endroils l;i iiiiliiiv di- 1,1 iiii'irc i''l;iii Icllenicnl friabli' el molle qu'il

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sulfisail de grallor le rocher avec l'ongle pour cii dé- Uiclior quelques grains poussiéreux. La première impression do File-ton-Nœud avait étr une espèce dedésappoinli'iiii'iil ; il s'éUiil l'ail tl'uno mine, une idée si l'aulaslifjue dans ses rêves de richesse, qu'il s'élail attendu à v(jir a grotte toute ruisselante de lingots. Cependant il ne se découragea pas, il chercha, il examina minutieusement, cl, promenant sa branche résineuse dans tous les coins, il décou\ril une ligne aux rellels jaunes incrusiée dans la pierre, et ({ui semidait un ruhan se délacliaul en rdi-d' sur la muraille; il poussa un cri de joie. C'était un lilon.

Il revint aussitôt à l'ouverture de la grotle, et fit part à ses amis de sa découverte.

— Passez-moi une pioche, leur dil-il, je vais vous en apporter un échantillon.

11 commença ce travail avec une ardeiu' que l'on comprendra facilement ; mais la difïiculte était plus grande qu'il ne l'avait supposé : celle partie du roc, qui contenait des linéaments jaunes, était tellement dure, (juc la pioche s'éhréchait contre la paroi grauili(jue sans l'enlamer. Pourtant, après un travail opiniâtre, il parvint à d<''l.Kdier (In filon un peiil morceau aui'ifère cnionré de fiagments de quartz, et qu'il rapporla Iriompli.dcinenl.

— Voici une preuve de lu chose, dil-il.

Les deux amis examinèrent la pépile; c'était bien de l'or. Da\id ne se contenait plus, il essaya de glisser par

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rouvorlurc de la grotte, mais tous ses oiïurts furciU inutiles. File-lon-Nœud, beaucoup plus mince que lui, n'avait pénétre qu'avec la plus grande difficulté.

— Il faut absolument élargir l'ouverture, dit Da\id à Polyphème.

Comme l'orifice était assez élevé dans le rocher, les deux amis construisirent un échafaudage el comnuMicèreul l'opéralion. File-ton-Nœud les ïiidail eu altaiiuanl le roc à l'iuiérieur, pendant que David el Polyphème lultaienl extérieurement contre le bloc de granit (jui semblait se jouer de leurs elTorts.

Après une demi-journée consacrée tout entière à ce travail, ils avaient enfin brisé, morceau par morceau, ini fragment de roc assez considérable el purent rejoindre File-ton-Nœud dans la grotte.

— Mes amis, dit Polyphème, lorsqu'il eut examiné la ligne jaune qui coupait le mur horizonlaleracnt, nous sommes plus riches que l'empereur du Mogol : l'or natif se rencontn; très-rarement en filons dans ce pays, on le trouve plus ordinairement en cube, en lames ou en paillettes, en grains ou en masses; mais ce filon que vous voyez est inépuisable : dix générations de mineurs n'en verraient peut-èlre pas la lin.

— Est-il possible ! s'écria File-lon-Nœud.

— Comment sais-tu cela? demanda David.

— J'ai souvent causé de (;a avec des amis qui cnunaissaient bien la nature du minerai, ils m'ont expliqué que

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los filons ou fentes irrégulières gisent entre deux espèces de roches aussi loin que ces roches se prolongent. Si nous pou\ions arracher une des parties de ce roc vous verriez la ligne aurifère s'étendre à l'inlérieur telle qu'elle vous apparaît ici.

— C'est pourtant ce qu'il faut tenter, dit David, pour extraire plus facilement le filon du rocher.

Il fut donc convenu^ qu'on allait attaquer le roc de côté, de manière à former un angle qui mit à nu une certaine partie du filon.

Polyphème redescendit à son enclume, aiguisa les pioches et l'œuvre fut entreprise.

C'était une tâche hien autrement difficile que l'érection delà charpente ; la matière granitique était si dure, qu'au houl d'une semaine les trois amis n'étaient guère plus avancés qu'au premier jour.

Quelquefois le désespoir s'emparait d'eux , ils avaient des millions sous la main, et il leur était impossihle do s'en emparer.

File-lon-Nœud ouvrit un avis : los deux poires à poudre de la communauté étaient encore presque pleines , il [U'opusa de faire sauter le rocher.

Cet avis fut adopté à runanimilé.

Lorsque le travail de la mine fut préparé, les trois amis soriirent de la grotte, et Polyphème mit le feu ;i la traînée de poudre.

La collint! craqua à sa base par le l'ait (Je la secousse électrique, cl l'explosion retentit.

— C'esl l'ait ! s'écria File-ton-Nœud , et il se précipita dans la yrutle suivi de Polyphèiuc.

David se disposait à en faire autant , lorsque toul-àcoup une partie du rocher se détacha avec fracas : nu immense éhoulement venait d'avoir lieu.

A la vue de ce terrible désastre, David demeura foudroyé.

La grotte n'offrait plus qu'un amas de décombres : d'énormes blocs de granit s'étaient détachés de la voûte et interceptaient tout passage; David appela ses deux amis à plusieurs reprises, aucune voix ne lui répondit.

— Ils sont morts écrasés ! pensa-t-il.

Cette pensée le fil frissonner d'horreur; il restait seul dans ce déserl , au moiacnt uii il louchait au but de ses espérances : il ne pouvait croire à ce malheur, il lui semblait qu'il .était sous le poids d'une hallucination.

— Pau\re File-ton-Nœud! pauvre Polyphème! s'écriait-il.

Le premier saisissement passé , il réllécliit que si par hasard ses amis n'avaient pas été écrasés, il parviendrait peui-èlre à les sauver. Il s'enqxira alors de sa pioche et tenta de se frayer un passage à travers les pierres et hi terre. Ses forces étaient décuplées par cette idée que Pulyplième cl File-lon-Nœud respiraient peut-être encore.

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11 travaillait avec fureur , avec rage, précipitant par l'ouverture du rocher des blocs qui roulaient le long de la colline jusque dans la vallée et redoutant à chaque pouce de terrain qu'il gagnait de trouver un cadavre sous les décombres. Des gouttes de sueur ruisselaient sur son visage et sur tout son corps. Depuis douze heures il travaillait ainsi sans avoir pris seulement le temps de respirer; il n'interrompait quelquefois son travail que pour écouter s'il n'entendrait pas enfin la voix de ses deux amis, il les appelait en frappant les rochers, en creusant la terre, et sa voix entrecoupée de sanglots ne trouvait aucun écho dans ces ruines. Enfin, vaincu par la fatigue, il était tombé épuisé, désespérant de la Providence , et ne voyant plus que la mort comme le seul refuge à sa douleur.

Il était là depuis quelques minutes roulant dans son esprit les projets les plus sinistres, lorsqu'il crut entendre dans la profondeur des décombres un bruit sourd et répété. Il prêta l'oreille : ce bruit était semblable à celui d'une pioche frappée contre la pierre. Plus de doute, l'un des deux au moins était encore vivant et tâchait de se frayer une voie pour sortir du tombeau. David, oubliant sa fatigue, se remit à l'œuvre en remerciant cette Providence qu'il blasphémait tuut-à-l'heure ; à mesure qu'il avançait dans son travail , le bruit qu'il avait entendu devenait plus distinct. Bientôt il comprit qu'il n'était plus séparé du traviiilL-ur S(j)ilf^rrain que p:ir quelques pieds

d'épaissonr. A un niûinenl , doux cris de joie avaient rete|iti; en nièiiie Icmps deux pioclies venaient de s'entrechoquer.

David et Polyphème étaient dans les bras l'un de l'autre.

— Et File-ton-Nœud? s'écria tout-à-coup David.

— Voilà ! s'écria celui-ci. Autant de tués que de blessés

Da\id ne le laissa pas achever , il éfait dans ses bras.

L'éboulement avait eu lieu au milieu de la voûte , en sorte que File-ton-Nœud et Polyphème , qui étaient parvenus vers l'autre extrémité, à l'endroii où se trouvait le filon, n'avaient pas été atteints par la chute du rucher. Seulement, ils étaient ensevelis , comme disait File-ton- Nœud, dans un tombeau d'or.

Quand ils furent sortis de leur sppulcre , et que Polyphème put examiner tout ce qu'il avait fallu à David de persévérance, de courage et de fatigue pour accomplir le rude labeur qui les avait sauvés, il lui dit en lui sernuit fortement la main :

— Ah! tu nous aimes donc bien? Maintenant , mon vieux, après ce que tu viens de faire , c'est entre nous à

a vie, à la mort !

— Ne me sais aucun gré, lui avait répondu David avec cette franchise qui ne se trouve que chez l'ouvrier ; ce n'était pas seulement des amis que je \uulais conser-

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ver, c'élaienl dos bras forls dont j'ai besoin pour accomplir mon projet.

— C'est juste, murmura Polyphènie, faisant allusion à l'amour de David, le cœur de l'homme ne peut contenir qu'une passion.

Plusieurs jours furent employés au déblaiement de la grotte.

Quand ce travail fut achevé, les trois amis purent voir l'effet qu'avait produit le jeu de la mine.

Un énorme bloc de rocher s'était détaché et avait laissé à découvert une grande partie du filon qui était bien plus riche encore qu'ils n'avaient osé l'espérer.

Ils se mirent sur-le-champ à l'exploiter; Fileton -Nœud était occupé tout le jour à transporter de la grotte dans la maison de bois qu'ils avaient construite des fragments terreux où l'or reluisait en grande quantité.

Quand ils eurent recueilli un bon nombre de ces lingots rudimentaires, David dit à ses compagnons :

— Ce que nous avons de mieux à faire maintenant , c'est d'aller débiter notre or à San -Francisco, et si nous ne trouvons pas d'acheteurs dans cette ville , à Monterey. Nous devons déjà en a\oir pour une cprtaine somme : nous pourrons alors acheter les outils nécessaires pour exploiter la mine en grand. A présent , nous sommes tranquilles , nous voilà riches à millions ; la possession de tout cet or n'est plus qu'une

question de travail et de temps. Que dites-vous de mon projet?

Polyphème et File-ton-Nœud se rangèrent à l'avis de leur camarade. Le voyage fut résolu.

Les trois mineurs bouchèrent l'ouverture du rocher, placèrent des broussailles à sa base , de manière à dérober toute trace de travail , qui eût pu révéler le lieu de leur ricliesse, et firent leurs préparatifs de départ.

Il leur était facile de se procurer des chevaux à l'aide du lasso; ils en prirent deux de la sorte, le troisième était toujours sous la main de File-ton-Nœud , c'était Paméla.

Sur les bords du Sacramento et dans toute la partie ouest de la Californie, en général, les troupeaux de chevaux sont si nombreux qu'il n'est pas rare de voir un seiri fermier posséder dix ou douze mille de ces animaux; la prise de possession en est des plus simples. Quand on a saisi un cheval en lui jetant le lasso et qu'on veut s^ l'approprier, on n'a qu'une furmalité à accomplir : on lui applique son chiffre ou l'initiale de son nom sur la croupe. A partir de ce moment le cheval a un maître, c'est un cheval marqué. On lâche ensuite l'animal qui va r<'ji)indre ses camarades et pàlurer dans ces vastes prairi<s où paissent fout le jour d'immenses troupeaux dd chevaux et de buflles. Le propriétaire d'un cheval est toujours sur de le retrouver quand il veut s'en servir, car, à l'exception des chevaux de passage qui campent pendant

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quelques mois de l'année seulement sur les bords du Saçraniento, ces animaux no s'éloignent jamais des pâturages oii ils sont nés.

Une seule chose les embarrassait. Comment les trois amis emporteraient-ils leur or? Ils n'avaient ni sacs, ni malles, ni paniers, ni rien de ce qui aurait pu servir au transport de leurs richesses. File-ton-Nœud, dont le génie inventif était rarement en défaut, trouva un moyen ingénieux. Il proposa de lier leurs pantalons par en bas, de les couper à la hauteur de la jambe, et de glisser leurs pépites dans ces sacs improvisés retenus par des ficelles à leur ceinture. De cette façon, ajoutait-il, nous' aurons l'air de trois cavaliers qui se promènent pour leur agrément. L'expédient indiqué par File-ton-Nœud fut accueilli avec d'autant [il us de faveur par Polyphème et David qu'ils ne trouvaient pas d'autres moyens de résoudre le problème de la translation des lingots. Quand les mors furent placés dans la bouche des chevaux, et lorsque l'opération des panlaiuns fut achevée , les trois amis montèrent à clie\al et se dirigèrent vers San-Francisco.

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