WILLIAM WILSON
Que dira, que dira, cette Conscience maussade, Ce spectre qui marche dans mon chemin.
Chamberlain (Phayronida).
Laissez-moi pour le moment me désigner moi-même sous le nom de William Wilson. La page blanche que voici n'a pas besoin d'être salie par mon véritable nom. Il n'a été que trop souvent déjà un objet d'horre.ir, un objet d abomination pour les miens. Les vents indignés n'ont-ils pas, jusqu'aux régions les plus éloignées du globe, divulgué son infamie sans pareille ? Oh ! Proscrit, le plus abandonné de tous les proscrits! n'es-tu pas pour jamais mort à ce monde, à ces honneurs, à ses rieurs, à ses ambitions ? Et un nuage pesant, lugubre, immense, n'est-il pas à tout jamais suspendu entre tes espérances et le ciel ?
En eussé-je le pouvoir, je me refuserais à matérialiser aujourd'hui, dans ces pages, le souvenir de mes dernières années de misère indicible et d'impardonnable crime. Cette période récente de mon existence s'est élevée brusquement dans la turpitude, à une perfection dont je me propose seulement de montrer l'origine. D'ordinaire, c'est progressivement et peu à peu que les hommes deviennent méprisables : pour moi, c'a été d'un seul oetip, en un seul instant que toute ma vertu a glissé de mes épaules, comme un manteau. D'un degré de perversité relativement moyen, j'ai passé, par une enjambée gigantesque, à des énormités qui dépassent celles d'un Elagabal. Le hasard, l'événement unique qui a déterminé cette cri e fatale, permettez que je vous le raconte. Voici la Mort venir, et les ombres qui la précèdent ont jeté une influence apaisante sur mon esprit. Au moment de traverser la sombre vallée, j'ai soif de la sympathie, j'allais dire de la pitié, de mes semblables. Je voudrais les convaincre que j'ai été subjugué en quelque sorte par des circonstances qui échappaient à tout contrôle humain. Dans les détails que je vais leur donner, je voudrais, au milieu du désert de mes erreurs, leur faire découvrir quelque chose comme une oasis : la conscience de la
fatalité qui me poursuivait. Je voudrais leur faire admettre ceci, — et ils ne se refuseront pas à l'admettre, — que si la tentation put avoir été aussi grande pour le commun des hommes, jamais du moins elle ne se manifesta de cette façon, — jamais on n'y succomba de cette façon. Et n'est-ce pas pour cela même que personne n'a connu semblables souffrances ? En fait, n'ai-je pas vécu dans un rêve ? Ne suis-je pas sur le point de mourir victime de la plus horrible, de la plus mystérieuse et de la plus extraordinaire de toutes les visions sublunaires ?
Je suis le descendant d'une race qui s'est toujours fait remarquer par son tempérament imaginatif et facilement excitable, et dès ma plus tendre enfance, mon caractère porta l'empreinte manifeste de cet héritage atavique. Avec les années, il s'accentua de plus en plus fortement, et finit par être pour beaucoup de raisons, une cause de sérieuse inquiétude pour mes amis et de grave préjudice pour moi-même. Je devins volontaire ; je me livrai aux caprices les plus extravagants et je fus la proie des passions les plus indomptables. Faibles d'esprit et affligés eux-mêmes d'infirmités constitutionnelles analogues aux miennes, mes parents n'étaient guère en état de réprimer les mauvais penchants qu'on remarquait en moi. Il y eut de leur part quelques velléités timides et maladroites qui aboutirent à la faillite complète de leur autorité et à mon triomphe sur toute la ligne. Depuis lors, ma parole fut la loi de la maison : à un âge où peu d'enfants sont sortis de leurs lisières, je me vis sans autre guide que ma propre volonté, et je devins, en fait, sinon nominalement, le maître de mes actions.
Les premiers souvenirs de ma vie d'écolier sont liés à une habitation du style d'Elisabeth, spacieuse et mal coordonnée, dans un sombre village d'Angleterre, où il y avait une
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grande quantité d'arbres gigantesques et
noueux, et où toutes les maisons étaient extrêmement anciennes. En vérité, c'était un pays de rêve, bien fait pour le calme de l'esprit, que cette vénérable localité. En ce moment même, mon imagination se remémore la fraîcheur reposante de ses avenues profondément ombreuses ; j 'aspire les émanations de ses mille bosquets, et je me sens frissonner encore d'un plaisir indéfinissable, à la voix grave et creuse de la cloche troublant, à chaque heure, de ses vibrations mélancoliques et inopinées, le silence de l'atmosphère obscure où dormait enfoui le clocher gothique sculpté à jour.
C'est peut-être là tout le genre de plaisir dont je suis aujourd'hui capable, que de m'attarder sur les menus souvenirs et les soucis journaliers de l'école. Dans l'excès d'infortune où je suis plongé, et qui n'est que trop réel, on voudra bien m'excuser de chercher quelque soulagement, si léger, si fugitif soit-il, dans la puérilité de ces détails décousus. Ces détails tout à fait insignifiants et ridicules en eux-mêmes, revêtent pour mon imagination une importance qu'ils tirent des circonstances, car ils sont en rapport étroit avec une période et des lieux où je reconnais maintenant, sous leur forme ambiguë, les premiers avertissements de la destinée qui, dans la suite, m'enveloppa si complètement de son ténébreux mystère. Don< laissez-moi me souvenir,
J'ai dit que la maison était vieille et que la construction en était irrégulière. Les terrains étaient vastes ; un haut et solide mur de briques, dont le faîtage était garni d'une couche de mortier el de verre cassé, entourai! le tout. Ce rempart ressemblait ;i celui d'une prison et formait la limite de notre domaine. Trois fois par semaine seule ment, il nou t tait donné de porter nus rds .m delà, un< foi ■ haque i amedi dan i l'apr< (-midi, quand, Burveillés par deux maîtres répétiteurs, nous allions faire di i '"H te promenade en rangs â travers quelques i hamp et deux foi
le diman< he, où non d< filion , dan ■ le mi me apparat, pour nous rendre au* offices du matin et de l'apri midi, gui avaient lien â l'unique égli e du » illaj e D< cetti • gli i !<• prin< ipaJ de notre 1 1 ol< i I roui ait l tre le pa iteur Vvec quelle curiositi el quel
ébahissement je le regardais, du banc éloigné que nous occupions dans la galerie, au moment où, d'un pas lent et solennel, il montait en chaire ! Ce respectable personnage, à la contenance si réservée et si bénigne, couvert d'étoffes chatoyantes aux larges plis ecclésiastiques, à la perruque si congrûment poudrée, si raide, si vaste, — était-il possible que ce fût le même individu qui, le visage rechigné, les vêtements barbouillés de tabac, veillait, férule en main, à la stricte observance des règlements draconiens de l'école. Oh! le surprenant paradoxe, si anormal qu'il excluait toute solution !
Dans un angle du mur massif se renfrognait une porte plus massive encore. Elle était cloutée, armée de verrous et surmontée de fortes broussailles de fer. Quelle profonde impression de terreur elle nous inspirait ! Elle ne s'ouvrait jamais que pour les trois sorties et les trois rentrées périodiques dont j'ai parlé, et dans chaque grincement de ses gonds formidables, nous découvrions tout un monde mystérieux, tout un monde d'observations graves et de réflexions plus graves encore.
Le vaste enclos avait des contours irréguliers, ménageant plus d'un large recoin. Trois ou quatre des plus spacieux constituaient la cour de récréation. Elle était plant' et couverte d'un gravier fin et dur. Je me rappelle parfaitement qu'elle ne comportait ni arbres, ni bancs, ni quoi que ce soit de semblable. Naturellement, elle se trouvait sur le derrière de la maison. En façade, il y avait un petit parterre planté de buis et d'autres arbrisseaux, mais nous n'étions admis dans i <• ici ritoire s. nie qu'en de rares occasions, telles que l'arrivée à l'école ou le départ définitif, OU peut-être encore, lorsqu'un parent ou un .uni nous ayant fait de mander, nous partions joyeusement chez nous pour les congés de Noël ou les grandes \ ai ances.
M. ii l.i maison ' Quelle V ieille bâtisse
baroque ' Et pour moi, en réalité, quel palais enchanteur I Ses détours étaient sans lins, et incompréhensibles ses multiples subdi
\ i ionS I »n n'aurai! BU dire d'une faÇOH i eitaine, a un moment donne, dans lequel
de ■ d( u\ i tage - de la maison on Be trouvait . D'une i h. uni. m- .i r.mi re on ren< ontrail infailliblement troii luatre man lies, soit
& WILLIAM H'ILSON
à monter, soit à descendre. Puis, les ramifications latérales étaient infinies, inconcevables et revenaient si bien sur ellesmêmes, que notre idée la plus exacte relativement à l'ensemble de la maison ne différait pas sensiblement de celle que nous nous faisions de l'Infini. Durant les cinq années de séjour que j'y fis, je n'ai jamais pu affirmer avec certitude et précision dans quelle région lointaine figurait topographiquement
munie d'une porte massive, et plutôt que de l'ouvrir en l'absence du Dominie, nous aurions consenti à périr de la peine forte et dure. Dans d'autres angles s'élevaient deux autres boîtes du même genre, beaucoup moins redoutées, il est vrai, bien qu'elles fussent encore l'objet d'une certaine appréhension. L'une était la chaire du maître d'humanités classiques; l'autre, la chaire du professeur d'anglais et de mathématiques.
LES PREMIERS SOUVENIRS DE MA VIE D'ÉCOLIER SONT LIÉS A UNE HABITATION DU STYLE D'ELISABETH (P. J $).
le petit dortoir que je partageais avec quelque dix-huit ou vingt autres écoliers.
La classe était la salle la plus vaste de la maison, et même du monde entier, du moins j'étais porté à le croire. Elle était très longue, étroite, et horriblement basse, avec des fenêtres en ogive et un plafond en chêne. Dans un angle éloigné, d'où soufflait la terreur, se dressait une enceinte carrée de huit à dix pieds, le sanctum où, durant des heures, trônait notre principal, le Révérend Dr Bransby. C'était une solide construction
Disséminés à travers la salle se croisaient de la façon la plus irrégulière d'innombrables bancs et pupitres, noirs, vieux, usés par le temps, couverts d'effroyables piles de livres maculés, et tellement balafrés d'initiales, de noms entiers, de figures saugrenues et autres ouvrages taillés au couteau, qu'ils perdaient le peu de forme primitive qu 'ils avaient pu avoir en des jours depuis longtemps révolus. Un grand seau se trouvait à une extrémité de la classe, et à l'autre extrémité, une horloge de dimensions stupéfiantes.
Enfermé entre [es murs épais de cette vénérable institution, je passai cependant sans aversion et sans ennui les années du troisième lustre de mon existence. Le cerveau fécond de l'enfance ne réclame pas tout un monde d'incidents extérieurs pour
uper ou s'amuser ; et la monotonie de l'école, si lugubre au premier abord, fut remplie pour moi de sensations intenses : mon adolescence n'en a pas trouvé de telles dans les satisfactions du plaisir, ni mon âge mûr dans la pratique du crime. Cependant, je dois croire que mon premier développement mental n'alla pas sans bon nombre de singularités, ni même sans un dérèglement outré. La généralité des hommes arrives à l'âge mûr ne conservent guère des événements du tout premier âge qu'une impression assez mal définie. Cela constitue pour eux une ombre grise, un ensemble de souvenirs imprécis et mal reliés entre eux, un assemblage confus de piètres plaisir.; et de chagrins déraisonnables. Pour moi, il n'en va pas de même. Enfant, il a fallu que j'éprouvasse avec une énergie toute virile les impressions que je retrouve maintenant gravées dans ma mémoire en lignes aussi vivantes, aussi profondes et aussi durables que les exergues des médailles puniques fji lait, cependant, au point de vue ordinaire du monde, combien peu il y avait matière Vi souvenirs ! Le réveil du matin, l'appel du soir au lit, le calcul, les récitait demi-< ongés périodiques et les promenades ; la cour de récréation avec ses disputes, ses jeux, ses petites cabales, tout cela, par un prestige de sorcellerie morale depui ■ longtemps disparu, était Eai1 pour
aîner avec soi une impél uosité de sensations, tout un monde de i i< txe in< idents, tout un univers d'émotions variées el d'excitatioi i i enh tentes. Oh t le
bon h ni i'. qu de fer ! (i)
En réalité, mon tempérament ardent, expan lil i I imp< i u u> me mil bientôt hors de pair parmi mes camarades d'école, et de la façon la plu ■ na1 urelle m'a ura un danl marqué m tou i eux qui n'é taient pa i de beau* oup plu âgé que moi, m tous, un ■■'•ui « ■■•.. epté, Cetto i cep don > 1 1 : • 1 1 en la pei tonne d'un <• olier qui,
•• mçal . dan le U Kfce,
bien que n'ayant avec moi aucun lien de parenté, portait le même prénom et le même nom patronymique, fait qui n'avait rien d'extraordinaire ea soi : car, malgré la noblesse de mon extraction, mon nom était un de ces noms si répandus qu'ils semblent par droit de prescription avoir été de tout temps la propriété commune de la foule. C'est pourquoi dans ce récit je me suis désigné sous celui de William YYilson, nom supposé qui n'est pas très difféient du réel. Seul mon homonyme, parmi ceux qui, pour parler le langage des écoliers, composaient notre classe, se permettait d'entrer en compétition avec moi, soit dans ncs études soit dans nos jeux, soit dans les querelles qui se produisaient dans nctre cour de récréation ; il osait refuser une confiance aveugle à mes affirmations, une soumis absolue à mes volontés, et contrarier en somme dans toutes les occasions possibles l'arbitraire de ma dictature. S'il existe sur terre un despotisme suprême et injustifié, c'est celui qu'exerce une intelligence enfantine d'élite sur les âmes moins bien trempées de ses camarades.
L'insubordination de Wilson était pour moi la source des mortifications les plus amôres : car, malgré les fanfaronnades avec lesquelles je me faisais un devoir de le traiter devant tous, lui el ses prétentions, je sentais qu'au fond je le i raignais, et j'étais obligé de considérer comme une nui. pie de véritable supériorité l'aisance ave< laquelle il se maintenait avec moi sur le pied d'égalité, alors qu'il me fallait à moi un i erpétuel effort pour n'être pasprimé. Cependant cette supériorité, ou tout au moins cette égalité,
j'étais seul à en avOÙ Conscience. Nos eon-
disi iples, pai on a\ euglemenl (pic je ne m'expliquais pas, ne semblaient pas en avoir la moindre conscience En fait, ses i ompétitions, ees révoltes el sp< i ialemenl son intervention Importune el hargneuse dans me i projet qi e manifestaient que dans uos relations personnelles, de lui à moi. u emblait a'a\ oii ni l'ambition qui m. pou sait a dOminet . ni l'énei gie sioun. e >{^i m'en rendait i apable Dans sa i ivalité i ontre moi, on aurait pu Buppo er qu'il était guidé uniquement par le désû lu/, u i. de me i ontre ai rei . de me rabe de me mortifier . el pourtant, fêtai obligé
ÉTAIT-IL POSSIBLE QUE CE FUT LE MÊME INDIVIDU QUI VEILLAIT, FÉRULE EN MAIN, A LA STRICTE OBSERVANCE DES RÈGLEMENTS DRACONIENS DE L'ÉCOLE ? (P. 74).
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de reconnaître parfois avec an sentiment lait d'étonnement, d'humiliation et de dépit, qu'il mêlait à ses offenses, à ses insultes et à ses contradictions certaines manières affectueust s fort déplacées et assurément fort déplaisantes. Je ne pouvais m'expliquer une conduite aussi anormale que par le fait d'une suffisance parfaite, affectant un ton vulgaire de protection et de tutelle.
Ce dernier trait de la conduite de YYilson à mon égard, joint à l'identité de nos noms, et à la coïncidence fortuite de notre entrée à l'école qui eut lieu le même jour, fut peutêtre ce qui, dans les classes supérieures de l'institution, donna lieu à cette opinion que nous étions frères. En généial, les grands ne s'occupent pas avec un véritable souci d'exactitude des affaires des petits. J'ai dit précédemment, ou du moins j'aurais dû le dire, que YV'ilson n'avait aucun lien de parenté avec ma famille, fût-ce au degré le plus éloigné. Mais, assurément, si nous avions été frères, il aurait fallu que nous fussions jumeaux ; en effet, lorsque j'eus quitté l'institution du Dr Bransby, j'appris par hasard que mon homonyme était né le 18 janvier 1813, ce qui constitue une coïncidence fort intéressante, car c'est là précisément le jour de ma naissance à moi.
Il pourra paraître étrange qu'en dépit de l'inquiétude continuelle où me mettaient la rivalité de Wilson et son insupportable esprit de contradiction, je n'aie pu me déterminer à le haïr complètement. Certes, nous avions presque chaque jour une querelle au cours de laquelle, toui en m< publiquemeul la palme de la victoire, il s'arrangeait de façon i nie faire sentir que 1 'étail lui qui l'avail méritée ; mais un sentiment de fierté de ma part, e1 une véritable dignité de la tienne, noue maintenait
JOUI d apporta de convenance ,
il y avait même dan le nom
oinl d'analogie .1 . ez marqu éveiller en moi di its que seul,
bail de mûrir en véritable amitU El n'e 1 pas fa< il< en tomme, de définir me 1 - en1 Lments ri el
lui, m même d'en d< er une idi 1
< 'étail un mélan je 1 ompo ite el h< ti d'animosité fébrile, qui u'étail cependant ir< ii. m < h e d< quelque peu d'ea titan . d< b< au< oup d< d< f< rem 1 d'appré-
hension l>lus encore, et de tout un inonde de curiosité gênée. 11 est nécessaire d'ajouter
— et ici, c'est au moraliste que je m'adresse,
— que Wilson et moi, nous étions les plus inséparables des compagnons.
Ce fut sans doute le caractère ambigu de nos relations qui orienta toutes mes attaques contre lui (soit ouvertes, soit dissimulées, elles étaient fréquentes), dans le sens de l'ironie et des plus mauvais tours, de ces tours qui font souffrir tout en gardant l'air de simples farces, plutôt que dans le sens d'une hostilité sérieuse et mieux définie. Daillcurs,tous mes efforts dans ce but étaient loin de se voir uniformément couronnés de succès, alors même que mes mesures étaient le plus ingénieusement préméditées. Car il y avait dans le caractère de mon homonyme beaucoup de cette réserve aisée et tranquille qui, tout en se divertissant de ses propres succès, ne laisse pas voir en soi le talon d'Achille, et ne permet pas qu'on la ridiculise. Je ne pouvais en somme découvrir qu'un seul point vulnérable ; il consistait dans une particularité physique due peut-être à une tare constitutionnelle, et telle encore qu'elle aurait été épargnée par un adversaire dont l'invention eût été moins à court : mon rival avait une faiblesse des cordes vocales qui l'empêchait d'élever la voix à aucun moment au-dessus d'un chuchotement tirs bas. Prenant texte de ce défaut, je ne manquais aucune occasion d'en tirer tout le misérable parti qui était en mon pouvoir,
Les représailles de Wilson étaient de nature variée ; il y avait surtout une forme de Ba agai H' maligne qui me troublait .m delà de boute mesure. Commenl son espril pénétrant a.'&\ an il pas dé( ouvei 1 tout d'abord qu'une chose aussi mesquine étail
de nature à mm molester : ( 'est là mie
question que je n'ai jamais pu résoudre . me fois qu'il l'eut découvert, cela
■ |i\ ml 1 1 ins un proi édé de \ ex.i
1 mu donl il adopta la pratique « onstante i toujours éprom 6 di l'.n ci ami poui
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di.i m* tion < 1 pour mon pr< nom a \ ulgaire pu | : 1 . pli !.. u 11 Ces deus m >! i 1 tau ni ( omme un 1»" on poui me ion illi e1 quand,
h- i 'ii mon .m 1 u 1 '■ a la e u ion il '\
ond w iiiiain w il -n r m" senti .mu in .i lui qui 1 01 taii -
Il 1 LIA. \M UILSOX
et doublement dégoûté parce qu'un étranger le portait, dont l'existence doublerait les occasions de le répéter, qui serait constamment en ma présence, et dont les affaires, dans le va et vient ordinaire des occupations de l'école, devraient infailliblement, par suite de cette fâcheuse coïncidence, être souvent confondues avec les miennes.
Cette impression d'agacement s'exaspéra par l'effet de toutes les circonstances qui tendaient à faire ressortir quelque ressemblance morale ou physique entre mon rival et moi. Je n'avais pas encore découvert ce fait remarquable que nous étions du même âge ; mais je voyais que nous étions de même taille, et je constatais de singulières similitudes dans l'ensemble de notre tournure et de notre physionomie.
J'étais irrité également par le bruit qui courait relativement à notre parenté et qui s'était rapidement accrédité dans les classes supérieures. En un mot, rien ne pouvait me troubler plus désagréablement (malgré toutes mes précautions pour dissimuler ce trouble) , que la moindre allusion faite à une ressemblance quelconque existant entre nous, sous le rapport de l'intelligence, de la physionomie ou du caractère. Mais en fin de compte (sauf la question de parenté, et sauf le cas de Wilson lui-même), je n'avais aucune raison de supposer que cette ressemblance eût jamais été commentée, ou même, simplement remarquée par nos condisciples. Il était évident que, lui, l'envisageait sous tous ses aspects et avec autant d'attention que moi-même ; mais qu'il pût découvrir dans de pareils détails une mine aussi féconde en tracasseries à mon adresse, voilà ce qui, comme je l'ai dit, ne pouvait être attribué qu'à sa perspicacité plus qu'ordinaire. Le rôle qu'il s'imposait consistait dans la copie absolue de ma personnalité, aussi bien au point de vue du langage que des gestes, et il s'en acquittait à merveille. Mon costume était chose facile à imiter. Il n'eut pas grand mal à faire siennes ma démarche et mon allure générales. Malgré le défaut congénital que j'ai signalé, ma voix même ne put lui échapper. Naturellement les tons élevés lui étaient interdits ; mais le timbre était identique et son singulier chuchotement devint l'écho exact de ma voix.
A quel point me fatiguait cet étrange
pastiche de nia personne (car je ne saurais sans injustice appelei cela une caricature), je n'essaierai pas de l'exprimer. Un seul point me consolait, c'est que l'imitation ne semblait être que par moi: je n'avais à endurer que les sourires malicieux et sarcastiques de mon homonyme. Content d'avoir produit sur moi l'effet prémédité, il semblait se réjouir en secret de la piqûre d'amour-propie qu'il m'avait infligée, et négligeait avec un remarquable dédain les applaudissements publics que le succès de ses ingénieux efforts lui aurait facilement assurés. Que tout le personnel de la pension ne devinât pas son dessein, n'en vît pas l'exécution, et ne prit point part à ses moqueries, cela fut pour moi, pendant de nombreux mois d'inquiétude, un problème que je ne pus résoudre. Le fait qu'il gradua lentement ses procédés d'imitation eut peutêtre ce résultat de la rendre moins sensible ; ou, ce qui est plus probable, peutêtre ai-je dû ma sécurité relative à l'art parfait de mon imitateur, qui dédaignait la lettre (seule accessible en peinture aux esprits obtus), et ne faisait ressortir que l'esprit, dans sa plénitude, l'esprit de son modèle, pour n'être compris que de moi, et ne faire enrager que moi.
J'ai déjà parlé à plusieurs reprises de l'air de protection blessante qu'il affectait à mon égard et de ses procédés familiers d'intervention officieuse à rencontre de mes volontés. Cette intervention prenait souvent le caractère malplaisant d'un conseil, conseil qui n'était pas ouvertement donné, mais suggéré, insinué. Je le recevais avec une mauvaise grâce qui ne fit que s'accroître à mesure que je grandissais. Cependant, aujourd'hui où ce temps est bien loin de moi, je tiens à rendre justice à Wilson et à faire cet aveu : je ne puis me rappeler aucune occasion où les suggestions de mon rival aient eu ce caractère d'erreur ou de folie si commune à un âge où font défaut la maturité et l'expérience ; s'il ne m'égalait pas par l'ensemble de ses talents et par la science pratique de la vie, il m'était supérieur au point de vue du sens moral qu'il avait plus affiné ; jamais pu êtie aujourd'hui un homme meilleur, et par suite plus heureux si j'avais moins fréquemment rejeté les conseils enfermés dans cet> chu-
COh 1 ES ÉTRANGES ^
choiements significatifs qui m'inspiraient une aversion si cordiale et un mépris si amer. C'est ainsi que je devenais à la longue de plus en plus rétif à son indiscrète ingérence, et que, de jour en jour, je m'irritais plus ouvertement contre des procédés que j'attribuais à la plus insupportablearrogance. J'ai dit que, dans les premières années de nor. rapports d'écoliers, mes sentiments à son égard auraient pu aisément mûiir en amitié; mais dans les derniers mois de mon séjour à l'institution, bien que l'importunité de se; manières habituelles £e fût dans une certaine mesure atténuée, me,; sentiments, dans une mesure à peu près égale, s'étaient orientés vers une haine positive. Je crois qu'il s'en aperçut un jour, et depuis, il m'évita, ou fit mine de m'éviter.
Ce fut, si je ne me trompe, vers la même époque, que j'eus avec lui une altercation violente, au couis de laquelle il soitit de sa réserve coutumiôre : ce jour-là il ca vint à parler et à se comporter avec une liberté et un abandon qui ne lui étaient pas habituels et je découvris alors, ou je crus découvrir, dans son accent et dans son aspect général, quelque chose qui d'abord me surprit, et ensuite me donna fort à penser, en apportant à mon esprit de vagues visions de ma première enfance, des souvenirs étranges, confus el multiples • l'un âge où la mémoire elle m< me n'étail pas encore née J< ne puis mieux décrire la sensation ainsi éprouvée : j'avais peine à
ecouer l'idée que j'avais connu L'être qui se tcn.ui devanl moi, à une époque très ani ienne, .1 une époque infinimenl éloi| L'illusion cependant s'évanouil aussi rapidement qu'elle était venue ; et je ne la mentionne que pour déterminer le jour de la dernière 1 onvei ation que j'eus dan
j < h tion avei mon singulier ho □ mi
l.'imi! ■ [] mai "ii, avei
innombrable 1 Bubdn u ion , 1 omprenail plu
grande 1 piôc< qui 1 ommuniquaienl
l'une avet l'aul reetoùi ou< haienl la ma jeure
parti it cependant,
• [a ne pouvail manquer dan un bâti
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oin ■ formant le • boul et L extri mi ■ n< 1 o mi . et l'éi onomie ingé
h 0 h e du D1 Bran ibj le • ai ait également aménagé 1 ndoi boii Mai** omme< en'< taient
que de petits cabinets, ils ne pouvaient loger qu'un seul pensionnaire. Une de ces petites pièces était occupée par Wilson.
Une nuit, vers la fin de ma cinquième année d'école, et immédiatement après l'altercation dont je viens de parler, je profitai du moment où chacun était plongé dans le sommeil, je me levai de mon lit, et la lampe à la main, je me glissai furtivement par un labyrinthe désert de corridors étroits qui allaient de ma chambre à celle de mon rival. J'avais mûrement prémédité à ses dépens une de ces farces malfaisantes qui jusqu'alors m'avaient toujours réussi aussi mal que possible. Mon intention, en agissant ainsi, était de faire sentir à Wilson toute l'étendue de la méchanceté dont j'étais capable. Ayant atteint son cabinet, j'y pénétrai sans bruit, laissant au dehors la lampe qui était munie d'un abat-jour. J'avançai d'un pas et j'écoutai le bruit de sa respiration tranquille. M'étant assuré ainsi qu'il dormait, je retournai chercher la lumière et je me rapprochai du lit. Il était enveloppé de rideaux fermés que je tirai doucement et lentement pour exécuter mon projet. Soudain les rayons lumineux tombèrent sur le dormeur, et au même moment, mes yeux s'arrêtèrent sur sa physionomie. Je regardai, - - et un engourdissement, un froid glacial me pénétra instantanément. Ma poitrine frémit, mes genoux tremblèrent, tout mon être tut en proie à une horreur insuppoi table et sans objet. Haletant, je baissai la lampe plus près encore du visage du dorme m l 1.1 ii nt -ce l tien là, étaient-ce les traits île William Wilson r1 Je voyais bien que 1 '('i.i: iits, mais je tremblais < omme
si j'étais a^ité de la fièvre, en pensant que 1 c n'étaient peut être pas ^és traits Qu'avaient-ils don< de parti* ulierqui put me ( onfondre ain 1 J< re ;ardais, tandis que mon cerveau vacillait sous la poussée d'une multit ude de 1 en 1 e irn ohéxetrtes. 11 ne m'apparai iait pas ainsi, non pas ainsi 1 ei tainement, dans l'ai 1 i\ iti de - heures
de veilli 1 Q ' I a m< me tournure I
\i 1 u 1 [1 m. me joui à la pem ion I Et puis ette imitation ai haï ni e el Lnexpli- , able de ma di mari he de ma voix, de mes habil ude i, de mi manii n I Etait-il hum 11 nement poai Ible en v( rite que 1 e qui 1 tait :..,,, on . j 1 u-.. lut simplement le résultat
SOUDAIN LES RAYONS LUMINEUX TOMBÈRENT SUR LE DORMEUR, ET, AU MEME MOMENT, MES VEUX S'ARRÊTÈRENT SUR SA PHYSIONOMIE (P. 8o).
( ONTES ÉTRANGES
de cette pratique habituelle d'imitation moqueuse' Frissonnant de teneur, j'éteignis la lampe, je sortis de la chambre silencieusement, et je pris la fuite, quittant les murs de la vieille pension pour n'y jamais rentrer.
Après une période de quelques mois que je passai à la maison paternelle dans la plus complète oisiveté, je fis un séjour à Eton en qualité d'étudiant. Ce bref intervalle avait suffi pour atténuer en moi le souvenir des événements qui s'étaient accomplis à l'école du Dr Bransby, ou au moins pour modifier complètement la nature des sentiments que m'inspiraient ces souvenirs. L'aspect tragique du drame n'était plus une réalité présente. Je pouvais maintenant me trouver des prétextes à moi-même pour douter du témoignage de mes sens ; et il m'arrivait rarement de me rappeler ces détails sans admirer combien était vaste le domaine de la crédulité humaine et sans sourire de la puissance héréditaire de mon imagination. D'ailleurs le genre de vie que je menais à Eton n'était point fait pour aller à l'encontre de ces dispositions sceptiques. Le tourbillon de folie insoucieuse où je me trouvai là plongé sans transition et avec tant d'indifférence, effaça tout, sauf l'é« urne de mes heures passées, anéantit tout ce qui était impression solide et sérieuse, pour ne laisser subsister dans ma mémoire que les seules légèretés de mon existence antérieure.
Mon intention n'est pas cependant de
retracer ici le < ours de mes misérables
meni . qui bravaient les lois en même
temps <]u'j|s éludaient la vigilant <• <l<: l'uni-
I roi . années de folie dissi] pure i erte n'avaienl fait que me donnei l'iial-ii ude invétérée du \ u e toul eu développanl ma taille physique an peu .m
dessus de l'ordinaire I a \ \ après toute
-un' pa lée dans la dis tipal Ion la plu é( o tirante j'avai • \n\ iti un pitil groupe d'< i udiants, i hoi >i i parmi le ■ plu i • h "lu .1 un'- orgie i lande itine dan ■ ma i hambre, Nou nou ren< on1 rame i ■ < une heure tardn e de la auil car i 'é tail pour nou un devoii ia< r< que d< poui iiih re notre débam he |u iqu'au matin Le \ m i oulall a ■ il ne manquait pa d'autre poi "ii i
séducteurs plus dangereux peut-être ; si bien que le petit jour apparaissait déjà faiblement à l'orient, au moment où notre délire et notre extravagance battaient leur plein. Follement enivré par les cartes et la boisson, j'en étais à porter un toast dans les termes les plus profanes, quand mon attention fut détournée soudain : la porte de l'appartement s'était entre-bâillée vivement, et un domestique, en quelques mots rapides, m'annonça qu'une personne paraissant très pressée demandait à me parler clans le vestibule. Dans le paroxysme de l'ivresse, cette interruption imprévue me causa moins de surprise que de plaisir. Je me levai aussitôt en titubant et je fus en quelques pas dans le vestibule de la maison. La pièce était basse et exiguë ; il n'y avait pas de lampe, ni de lumière d'aucune sorte, si ce n'est celle de l'aurore, encore très faible, qui filtrait à travers une fenêtre semi-circulaire. Comme je mettais le pied sur le seuil, je me vis en présence d'un jeune homme à peu près de ma taille, et habillé d'une robe de chambre de Casimir blanc, à la mode nouvelle, dans le genre de celle que je portais en ce moment. Le peu de lumière qui éclairait la pièce me permit d'entrevoir tout cela, mais je ne pus distinguer les traits de son visage. En me voyant entrer, il s'élança vers moi à grands pas. et nie saisissant par le bras avec un -este d'impatience irritée, il me chuchota à l'oreille tes mots William Wilson ! »
Je fus tout à tait dégrisé SUr-le champ. Dans les manières de l'étranger, dans la façon dont il agitai! nerveusement son doigl qu'il tenail levé entre mes yeux et la lumière, il y avait quelque i hose qui me remplit du plus grand étonncinent ; in.ii • e n'esl pas i e «pu m'axait ému si
\ Lolemmenl ( 'étail le ton de sa parole. singulièremenl basse, sifflante, grosse de solennelle réprimande ; el par-dessus tout. c'étaii i' caracfc re, le I imbre 'le . es quelques ■ pu, en eii. m. mi n'avaienl rien qui 'i' simple el de familiei mais qui, (lui, li>>!,< -, in\ stéricusement, cl van! de mille souvenirs de joui ■ pa produi ih ni sur mon aine un I li"' <
parable ■< i - lui d'une pile de \ olta \\ ani
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l'i i rang i 'étail é< lipsé.