‹ Contes étrangesChapitre 10 sur 94 · II, LUI AVAIS, EN MANIÈRE DE PLAISANTERIE, PROMIS DE M'EN SOUVENIR (I · texte numérisé non relu

II, LUI AVAIS, EN MANIÈRE DE PLAISANTERIE, PROMIS DE M'EN SOUVENIR (I

— Je n'ai jamais songé à le faire jusqu'à présent, dis-je.

— Il y a un exercice de divination, repritil, qui se joue sur une carte de géographie. L'un des joueurs demande à l'autre de découvrir un nom donné, le nom d'une ville, d'une rivière, d'un état, d'un empire, bref, un mot quelconque sur la surface versicolore et encombrée de la carte. Un novice, à ce jeu, cherche généralement à embarrasser son adversaire en lui donnant à chercher les mots écrits en caractères extrêmement menus ; mais les malins choisissent des mots de grande envergure, écrits en gros caractères et qui vont s'étalant d'un bout de la carte à l'autre. Ces mots-là, comme les enseignes et les affiches en lettres trop grosses, échappent à l'observation en raison même de leur excessive évidence ; ici, l'inattention physique est un phénomène exactement analogue à l'inattention morale qui laisse échap-

per sans les voir des considérations trop indiscrètement et trop matériellement évidentes. Mais c'est là un point, semble-t-il, quelque peu au-dessus ou au-dessous de la compréhension préfectorale. Notre homme n'a jamais cru probable ou possible que le ministre ait déposé la lettre immédiatement sous le nez de tout le monde, dans le but de mieux empêcher n'importe qui de l'apercevoir. Quant à moi, plus je réfléchissais au caractère brillant, distingué et original de D..., à ce fait que le document devait toujours être demeuré à portée de sa main ; à cet autre fait démontré jusqu'à une évidence décisive par le préfet, à savoir que la lettre n'était point cachée dans le domaine des investigations habituelles de ce fonctionnaire, — plus j'arrivais à me convaincre que, pour cacher cette lettre, le ministre avait recouru à l'ingénieux et sage expédient de ne pas essayer du tout de la cacher.

Pénétré de cette conviction, je mo pourvus d'une paire de lunettes vertes, et me présentai un beau matin, tout à fait comme par hasard, à l'hôtel du ministre. Je -trouvai D... chez lui. bâillant, flânant, musant comme à son ordinaire, et se déclarant en proie aux affres suprêmes de l'ennui. C'est peut-être l'homme le plus énergique qu'il y ait de nos jours, mais seulement quand il est bien sûr que personne ne le voit. Pour le de la même monnaie, je me plaignis de la ai less • de ma vue et déplorai la nécessité où j'étais de porter des lunettes, sous le couvert desquelles j'inspectai en détail et minutieusement tout le cabinet, en ayant l'air occupé tout entier par ma conversation avec mon hôte.

Je fixai spécialement mon attention sur un large bureau près duquel il était assis, et sur lequel se trouvaient pêle-mêle quelques lettres décachetées et d'autres papiers, avec un ou deux instruments de musique et quelques livre.;, ici cependant, après un examen prolongé et circonstancié, je ne vis rien qui excitât particulièrement les soupçons.

A la fin, en faisant le tour de la pièce,

mes yeux tombèrent sur un porte-cartes

de rien du tout, en carton gaufré, qui était

i :idu par un ruban bleu sale, à un petil

bouton de laiton, juste au-dessus du milieu

de la cheminée. Dans ce porte-cartes qui

trois ou quatre compartiments ce

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tieusement. [ci, le cachel était large et noir, a\ej le chiffre de D... ; là, il était petit et rouge, avec l'écusson ducal de la famille S... ; ici, l'adresse du minis'.re était en caractères minuscules et d'une main féminine ; là, on lisait sur la suscription le nom d'une personne royale, d'une écriture remarquablement hardie et décidée. Le seul point commun était le format de la lettre. .Mais toutes ces différences, par le fait même de leur exagération, la saleté, le marnais état de ce papier, déchiré et chiffonné, circonstances si contraires aux véritables habitudes de D — , qui est la méthode même ; toutes ces différences, qui suggéraient si bien le dessein de dérouter l'investigateur sur l'importance du document ; tout cela joint à la situation plus qu'impudente de ce document, qui crevait les yeux de tous les visiteurs et concordait ainsi exactement avec mes conclusions préalables ; tout nia dis-je, corroborait singulièrement les soupçons de quiconque arrivait avei la préméditation du soupçon.

Je prolongeai ma visite autant qu'il me lut possible, et tandis (pie je soutenais une discussion fort animée avec le minis'.re sur un thème (pie je; savais susceptible de l'intéresser et de l'exciter, mon attention demeurait en réalité clouée sur la lettre. Au cours de cet examen, je gravai dans ma mémoire son apparence extérieure et sa disposition

dans le porte-i artes , <-t à la fin j'arrh .u ainsi à une découverte qui dissipa jusqu'au plus léger doute (pie j'aurais pu conserver e \i urc En considéranl les bords du papier, je remarquai qu'ils étaient éraillés d'une façon invraisemblable. Ils présentaient l'aspei t luis,'- d'un papier raide qui aurait 1 1 une première lois plié et pressé par le coupe papier, pui replié en sens 1 oui n dans lr . mêmei ph et !<• même foi mai que u lettre originale. Cette découverte était

décisive. Il était clair pour moi «pie Ici

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LA LETTRE VOLÉE

comme nous étions ainsi occupés, une détonation violente, comme celle d'un coup de pistolet, se fit entendre juste au-dessous des fenêtres de l'hôtel, et fut suivie de cris d'effroi et des clameurs d'une foule terrifiée. D... se précipita vers une croisée, l'ouvrit et regarda au dehors. Pendant ce temps, j'allai tout droit au porte-cartes, je saisis la lettre, la mis dans ma poche et la remplaçai par un fac-similé, (du moins en ce qui concerne l'aspect extérieur,) fac-similé que j'avais soigneusement préparé à la maison, imitant le chiffre de D..., au moyen d'un cachet de mie de pain.

L'alerte dans la rue avait été occasionnée par la conduite excentrique d'un homme porteur d'un mousquet. Il avait fait feu au milieu d'une foule de femmes et d'enfants. Il fut établi cependant qu'il n'avait point tiré à balle et on laissa l'individu poursuivre son chemin comme un fou ou un ivrogne. Quand il fut parti, D... revint de la fenêtre où je l'avais suivi, dès que j'avais été en possession de la lettre. Quelques instants après, je lui dis au revoir. Le prétendu fou était un homme à ma solde.

— Mais quelle était votre intention, demandai-je, en remplaçant la lettre par un fac-similé ? N'aurait-il pas été préférable, dès votre première visite, de vous en saisir, sans autres formes, et de décamper ensuite ?

— ■ D..., répondit Dupin, est un homme qui n'a pas froid aux yeux et en même temps un vigoureux gaillard. D'autre part, il n'était pas sans avoir, dans son hôtel, des domestiques entièrement dévoués à ses intérêts. Si j'avais tenté l'entreprise insensée dont vous parlez, je ne serais pas sorti vivant de l'appartement ministériel. Il aurait pu se faire que le bon peuple de Paris n'entendît plus jamais parler de moi. Mais j'avais une intention particulière en dehors de ces considérations. Vous savez sans doute où vont mes préférences politiques. En cette occasion, je m'inspirai des intérêts du parti de la dame dont il s'agissait. Pendant dix-

huit mois, le ministre l'a tenue sous sa coupe. C'est elle qui a barres sur lui, maintenant, puisque, n'étant pas averti que la lettre n'est plus en sa possession, il voudra continuer, comme par le passé, ses procédés de chantage. C'est ainsi que sa ruine au point de vue politique sera inévitablement l'œuvre de ses propres mains. Et sa chute ne sera pas moins précipitée que grotesque. Il est de bon ton d'évoquer le facilis descensus Averni (1) ; mais chaque fois qu'il s'agit d'un sommet à atteindre, on peut répéter ce que Catalani disait du chant : il est beaucoup plus aisé de monter que de descendre. Dans le cas actuel, je n'éprouve ni de la sympathie, ni même de la pitié pour celui qui va faire la culbute. Ce monstrum horrendum est un homme de génie, mais complètement dépourvu de scrupules. Je confesse cependant que j'aimerais à connaître la couleur exacte de ses pensées au moment où, mis au défi par celle que le préfet dénomme une certaine personne, il en sera réduit à ouvrir la lettre que je lui ai laissée dans le porte-cartes.

— Comment ? Vous avez donc mis dans l'enveloppe quelque chose de particulier ?

— Dame, il me semblait tout à fait discourtois de laisse ■ l'enveloppe vide. C'aurait été une sorte d'injure. D..., à Vienne, m'a joué jadis un assez vilain tour, et je lui avais, en manière de plaisanterie, promis de m'en souvenir. Aussi, prévoyant qu'il pourrait être curieux de connaître l'identité de celui par qui il se trouvait mystifié, je pensai qu'il serait vraiment dommage de ne pas lui fournir quelque indication à cet égard. Il connaît parfaitement mon écriture, et j'ai copié au beau milieu de la page blanche ces mots :

... Un dessein si funeste, S'il n'est digne d'Atrée, est digne de Thyeste. Vousles trouverez dansl'J/j^deCrébillon

11 est facile de descendre en enfer.

I( I. Wl I.

né, d'où soufflait lu terreut nctum où, durant des heures,

trônait u<<i>, principe (/■. 7<0-

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