LE DIABLE DANS LE BELE ROI
vieux gentlemen pâlissant, laissant tomber leurs pipes et retirant leur jambe droite de dessus leur genou gauche.
— Le Tiable ! gémirent-ils. Dreiss ! dreiss! Mein Gott ! foilà qu'il est treiss heures maindenant.
Pourquoi tenter de décrire la terrible scène qui suivit ? Tout Vondervotteimittiss se trouva du coup dans un lamentable état de tumulte.
— Gu 'est-ce gui est arrifé à mon f entre ? crièrent les enfants. Foilà ine heure gue ch'ai faim.
— Gu'est-ce gui est arrifé à ma jougroute, s'écrièrent toutes les femmes ?
Elle toit êdre en pouillie tépouis ine heure ?
— Gu'est-ce gui est arrifé à ma bipe ? sacrèrent tous les petits vieux gentlemen. Donnerre et églairs ! Elle toit êdre fide tépouis ine heure !
Et ils la bourrèrent si vite et si furieusement que toute la vallée fut immédiatement remplie d'une fumée impénétrable.
Pendant ce temps, les choux tournaient au rouge, et il semblait que Old Nick luimême eût pris possession de tout ce qui était en forme d'horloge. Les horloges sculptées sur les meubles entraient en danse, comme ensorcelées, tandis que celles de la cheminée pouvaient à peine contenir leur furie et carillonnaient la treizième heure avec des frétillements de balanciers et des trémoussements tels que c'était un spectacle effroyable à voir. Mais, ce qui' était le pis, c'est que ni les chats, ni les
cochons ne pouvaient plus endurer le dévergondage des petites montres à répétition accrochées à leurs queues, et montraient leur ressentiment en courant tous sur la place, griffant et farfouillant, et braillant, et grognant, et miaulant, et s'élançant à la figure des gens, et se fourrant sous les jupons des dames, créant le plus épouvantable vacarme, et un désordre tel qu'il n'est pas permis à une personne raisonnable de se l'imaginer.
Et il était flagrant que l'infâme petit sacripant qui occupait le clocher s'efforçait de son mieux pour aggraver encore ces abominations. De temps à autre, à travers la fumée, on pouvait entrevoir le coquin.
Il était assis, dans le beffroi, sur le gardien qui était étendu sur le dos. Le scélérat tenait dans ses dents la corde de la cloche et l'agitait en secouant la tête, faisant un tel fracas que mes oreilles en tintent encore rien que d'y penser. Il tenait le gros violon dont il raclait, sans mesure ni ton, à deux mains, faisant mine, le misérable ! de jouer « Judy O'Flamagan et Faddy O'Rafferty. »
Les affaires se trouvant dans cette pitoyable situation, je quittai la place, de dégoût, et je viens faire appel au concours de tous ceux qui aiment l'heure exacte et la fine choucroute. Marchons en masse sur le bour^ et restaurons l'ancien ordre des choses à Vondervotteimittiss en précipitant le petit sacripant du haut du clocher.
LA CHUTE l'i LA MAISON D USHEH
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LA CHUTE DE LA MAISON D'USHER
C'était pendant une journée d'automne, lugubre, sombre et silencieuse où des nuages bas pesaient lourdement sur le sol. J'avais parcouru seul, à cheval, une étendue de pays d'une désolation saisissante ; et comme le crépuscule approchait, je me trouvai en vue de la mélancolique maison d'Usher.
Je ne saurais dire comment il se fit qu'au premier coup d'œil jeté sur cette habitation, une sensation d'insupportable tristesse s'empara de mon esprit. Je dis insupportable, car cette tristesse n'était en rien atténuée par l'impression, — - presque agréable, en raison de son caractère poétique, — que suggèrent ordinairement à notre esprit les farouches tableaux de la désolation et de la terreur. Je regardais le décor qui se déployait devant moi, — cette maison isolée, et le paysage si caractéristique qui en composait le domaine, les murs froids, les fenêtres semblables à des yeux vides, quelques touffes de joncs et quelques troncs blanchis d'arbres morts ; — et je me sentais sous le poids d'une dépression morale que je ne saurais comparer à aucune sensation terrestre, si ce n'est au réveil du fumeur d'opium, au moment amer où il retombe de toute la hauteur de son rêve dans les réalités de chaque jour, au moment où le voile se dissipe qui dissimulait ces hideurs. C'était comme un froid glacial qui m'étreignait le cœur jusqu'à la nausée, une tristesse sans nom qu'aucune pensée ne pouvait ennoblir, qu'aucun effort d'imagination ne pouvait torturer pour en faire quelque chose de sublime. Qu'était-ce donc ? — je fis halte pour y penser, — qu'était-ce donc qui agissait si puissamment sur moi, pendant que je contemplais la maison d'Usher ? C'était là un mystère parfaitement insoluble, et je ne parvenais pas à écarter les ténèbres qui obscurcissaient mon cerveau pendant que j'y méditais.
Je fus forcé de me rabattre sur cette conclusion peu satisfaisante, à savoir, qu'il
Son cœur est un luth suspendu ; Sitôt qu'on le touche il résonne.
Béranger.
y a, sans aucun doute, des combinaisons d'objets naturels très simples, qui ont le pouvoir de nous affecter ainsi ; mais que, par contre, les éléments mêmes de ce pouvoir gisent à une profondeur où ils défient notre analyse. Il se peut, me disais-je, qu'une disposition légèrement différente dans certaines parties de ce tableau, dans certains détails de ce décor, suffise pour modifier, qui sait ? pour réduire à néant son influence démoralisatrice. Et me guidant d'après cette idée, j'arrêtai mon cheval sur le bord escarpé d'un étang noir et livide, dont l'eau morte miroitait devant la maison, — et je regardai, — mais ce fut avec un frisson plus intense encore que la première fois, — les images ainsi répercutées et inverties des joncs grisâtres, des troncs d'arbres mornes, et des fenêtres vides, pareilles à des yeux incites.
Pourtant, dans cette sombre demeure, je me proposais alors de faire un séjour de quelques semaines. Son propriétaire,.
Roderick Usher, avait été l'un de mes bons compagnons d'enfance; mais bien des années s'étaient écoulées depuis notre dernière rencontre. Une lettre de lui, cependant, était venue m'atteindre dernièrement dans une partie éloignée du pays, une lettre de lui dont l'appel étrangement pressant ne souffrait pas d'autre réponse que mon arrivée immédiate. L'écriture portait la marque évidente d'une vive agitation nerveuse. Roderick Usher y parlait d'une maladie physique aiguë, d'un désordre mental dont il était affligé, et il manifestait l'ardent désir de me voir, comme étant son meilleur, et en réalité son seul ami intime, pour essayer si mon enjouement cornmunicatif ne lui procurerait pas quelque soulagement à son mal. La manière dont ces choses, et bien d'autres encore, étaient dites, ce cœur mis à nu pour formuler sa requête, tout cela ne me laissait aucun prétexte pour hésiter, et c'est pourquoi j'obéis
aussitôt à cette singulière mise en demeure. Bien que dans notre enfance nous eussions été intimement liés, au fond, je ne connaissais que fort peu de chose sur le compte de mon ami. Ses manières avaient toujours été empreintes d'une réserve poussïe à l'excès. Néanmoins, je n'étais pas sans savoir que sa famille, d'origine très ancienne, s'était distinguée, de temps immémorial, par un tempérament d'une sensibilité suraiguë, que ce trait s'était manifesté, durant de longs siècles, par des œuvres d'un art tout à fait supérieur, et, dans ces derniers temps, par des actes de charité accomplis sous la forme la plus large et la plus discrète, et aussi par une prédilection presque maladive pour les arcanes de la science musicale, plutôt même que pour ses beautés classiques, trop facilement accessibles. J'avais eu connaissance également de ce fait remarquable : L'arbre généalogique des Usher, si glorieux qu'il fût par son antiquité, n'avait jamais poussé à aucune époque une branche durable ; autrement dit, la famille entière se composait de descendants en ligne directe, à part quelques exceptions insignifiantes et éphémères.
En réfléchissant à la concordance étroite qui se manifestait entre le caractère du paysage et le caractère bien connu de la race qui s'y était développée, et en méditant sur l'influence que le paysage avait pu
sur la race pendant une longue suite de siècles, je me prenais à penser que i '/Lui < ette absence d'issue i ollatérale, cette hérédité invariable de père en fils transmettant, ans aucune déviation, le patrimoine ave» I- nom, c'était cela qui avait dû à la fin identifie] l'un ave< l'autre, au point de tondre le nom primitii de la propriété dans cette appellation bizai re e1 ambiguë de Maison appellation qui était employée d'une Cai on « ourante pai l< paysans, el qUi dans leui e prit, semblail i omprendre ,, ],, |,,i , ]., Eamilli el la maison de famille. I ,u ,|,i que I' eul résultai de mon expéquelque peu < nfantine, i elle qui
il ., . on idérei d l'image ,1,, manoir, avail i h uniquement de rendre plus pénétrante l'impi di jâ
diète 'i"': j'avais éprouvé* toul d'abord l ett< di po iltion : up< i titieu e,
car pourquoi ne pas l'appeler ainsi ? — ne pouvait que s'aggraver par la conscience que j'avais de son développement.
Telle est, en effet, je le savais depuis longtemps, la loi paradoxale de tous les sentiments qui ont la terreur à leur base. Et c'est pour cette seule raison peut-être, qu'au moment où mes yeux quittaient l'image reflétée dans l'étang pour se fixer sur la maison elle-même, il me vint à l'esprit une idée baroque, une idée si saugrenue en vérité que je la mentionne seulement pour montrer la force vive des sensations auxquelles j'étais livré. Mon imagination en travail m'amenait à croire que, sur le domaine et sur la maison, pesait une atmosphère qui leur était propre, à eux et à leur voisinage immédiat, une atmosphère qui n'avait rien de commun avec l'air du ciel, mais qui s'était exhalée graduellement des arbres morts, des murs grisâtres et de l'étang silencieux; une vapeur pestilentielle et mystérieuse, lourde, inerte, à peine visible et d'une teinte plombée.
Je m'efforçai de chasser de mon esprit ce qui ne pouvait être qu'un rêve, et je m'attachai plus attentivement à l'aspect réel de l'habitation. Le trait dominant semblait être une excessive vétusté. Partout se manifestait l'effet de décoloration produit par les siècles. De minuscules fongosités envahissaient toute la façade extérieure et pendaient du bord des toits en tissus finement ouvragés, lui l'ait pourtant, rien de tout cela ne faisait penser à une ruine réalisée déjà : aucune partie de la maçonnerie ne s'effondrait ; et il j avail même un remarquable contraste entre la tenue encore parfaite de l'ensemble el la décomposition visible de chacune dea par lus. Cela me rappelait la trompeuse appa reiue de conservation qu'affectenl le; vieilles boiseries abandonnées durant de longues anm ea dana quelque cave où ellea ont pouj 1 1 Bana a> oir jamai i été exposées au ouffl< de l'ail extérieur. Hormis son aspecl d'extrême vétusté, la construction im lai .m parait re au< un sj mptôme d'effondrement Imminent , l 'eut 01 re l'oeil d'un I lu expi i Imenté se n rait il arrêt* i ependanl &ui nue lézarde pr< que
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LA CHUTE DE LA MAISON D'USHER
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L'EXPRESSION DU VISAGE DU MÉDECIN ME PARUT ÊTRE UN MÉLANGE DE BASSESSE, D'ASTUCE ET D'INQUIÉTUDE (p. 99).
et descendait se perdre dans les eaux sinistres de l'étang.
Tout en faisant ces remarques, je suivais à cheval une courte chaussée qui conduisait à la maison. Un serviteur était là, à qui je laissai mon cheval, et je pénétrai sous la voûte gothique du vestibule. Un valet au pas de velours me conduisit alors en silence, par maint corridor obscur et compliqué, vers le cabinet de travail de son maître. Bien des détails que j'observai chemin faisant, contribuèrent, je ne sais comment, à aggraver les vagues impressions dont j'ai déjà parlé. Certes, les objets qui m'entouraient, les sculptures des boiseries, les sombres tapisseries qui pendaient aux murs, les parquets d'un noir d'ébène, les panoplies armoriées qui résonnaient fantastiquement, ébranlées sous mes pas, rien de tout cela, certes, n'était absolument nouveau pour moi depuis mon enfance; mais je m'étonnais des pensées nouvelles que me suggéraient ces objets. Sur l'un iliers, je rencontrai le médecin de la famille. L'expression de son visage me parut être un mélange de bassesse, d'astuce et d'inquiétude. 11 frissonna en me croi-
sant, et passa. Le valet ouvrit alors une porte et m'introduisit en présence de son maître. La pièce dans laquelle je me trouvai était très spacieuse et très haute. Les fenêtres étaient longues, étroites, de forme ogivale, et placées à une telle distance du parquet de chêne noirci, qu'on n'y pouvait atteindre de l'intérieur de l'appartement. De faibles rayons de lumière rougeâtre se faisaient un chemin à travers le treillis des vitraux et permettaient de distinguer suffisamment les objets les plus saillants parmi ceux qui nous environnaient. Mais c'est en vain que l'œil s'efforçait de fouiller les angles éloignés de la pièce et les caissons du plafond voûté et sculpté. Des tentures de nuances foncées tapissaient les murailles. Dans son ensemble, le mobilier était riche, mais dénué de confortable, désuet et fort délabré. Des livres nombreux et des instruments de musique qui gisaient un peu partout, au hasard, n'arrivaient pas à animer ce tableau. L'atmosphère que je respirais me fit l'effet d'être imprégnée d'ennui. Un air de tristesse austère, profonde et irrémédiable pesait sur tout et pénétrait tout.
A mon entrée, Usher se leva d'un sofa sur lequel il était couché de tout son long, et me reçutavecunempressement plein de chaleur, qui me parut tout d'abord ressembler à la cordialité excessive, à l'effort contraint d'un homme du monde qu'on dérange dans ses occupations. Pourtant, un coup d'ceil jeté sur son visage me convainquit de la parfaite sincérité de ses effusions. Nous nous assîmes, et pendant quelques moments, je l'examinai avec un sentiment mêlé de pitié et d'effroi.
Jamais assurément physionomie humaine n'avait été ravagée de si terrible façon et en si peu de temps que celle de Koderick l'sher. Ce n'est pas sans peine que je consentais à admettre l'identité de cet être débile, placé devant moi, avec le compagnon de ma première enfance. Et pourtant, le caractère de sa physionomie avait, de tout temps, été fort remarquable. Un teint cadavérique, des yeux larges, clairs et lumineux au-delà de toute comparaison, des lèvres un peu minces et très pâles, mais aux sinuosités aristocratiques, un nez juif délicatement dessiné, mais dont les narines étaient sensiblement plus larges que ne le comporte le type hébraïque, un menton finement modelé, témoignant d'un défaut d'énergie morale par son manque de proéminence, des cheveux plus doux et plus fins que des fils d'araignée : tous ces traits, joints à un excessif développement de la région frontale, composaient un ensemble qu'il n'était pas facile d'oublier. Et maintenant, par la simple exagération de leur caractère dominant et de leur expression accoutumée, un tel changement s'était opéré que je me demandais ;ï qui je parlais. La lividité de sa peau, devenue spectrale et l'éclat maintenant surnaturel de ses yeux, i t. tit par-dessus toul < e qui m'éton nail et me causait un véritable effroi. Il y avail i ai 1 1 Lure
soyeuse qu'il avaii lai librement,
et qui, en raison de Ba b truite ai i u une, flottait plutôl qu'elle ne tombai! autoui de soi te que, mi me en y fai aut êffoi i, je n'ai > ai i ordei
rien qui rappela! l'idée d'un simple nu
inii te de mon ami me frappèrent tout d'abord pat leur îni ohérem e, ou plutôt
par leur inconsistance, qui provenait, je ne tardai pas à m'en rendre compte, d'une suite d'efforts faibles et infructueux en vue de surmonter un état habituel de trépidation, une excessive agitation nerveuse. J'étais en réalité préparé à quelque chose d'analogue, non moins par sa lettre que par le souvenir de certains traits de son enfance, et par des conclusions que je tirais des particularités de sa conformation physique et de son tempérament. Son geste était alternativement animé ou languissant.
Sa voix passait sans transition d'un bégaiement indécis (dans les moments d'extrême dépression de ses esprits vitaux), à cette sorte de concision péremptoire, à cette élocution raide, martelée, compassée, pleine de sonorités caverneuses, à cette prononciation gutturale, lourdement équilibrée et modulée avec affectation qu'on peut observer également chez l'ivrogne invétéré ou le fumeur d'opium incorrigible, pendant les périodes de leur plus intense excitation. C'est sur ce ton qu'il me parla de l'objet de ma visite, de son ardent désir de me voir, et de la consolation qu'il en espérait. 11 s'étendit assez longuement sur la nature de sa maladie, telle qu'il se l'imaginait, C'était, dit-il, un mal constitutionnel et de famille, pour lequel il désespérait de trouver un remède, — une simple maladie nerveuse, a;outa-t-il immédiatement, — qui ne pouvait manquer d'avoir son dénouement prochain. Elle se manifestai! par une foule de sensations en dehors des lois naturelles. Quelques-unes, qu'il me détailla, m'intéressèrent et me troublèrent ; il est \ rai qu< termes qu'il employait et la tournure générale de son récit n'étaient pas sans contribuer à cet effet. Il souffrait beaucoup d'une acuité morbide des sens ; il ne pouvait apporter que des aliments à peu près dépoui vus d : n'endurai! que des
vêtements faits d'un < ertain tissu ; L'odeur de ■ fleurs Lui donnait des suffocations ; i\ étaient mai tj risés par La lumière la plus faible , e1 il n'y a\ ait que < ertains uli i p.n mi i eux que produi ■ ,ni (e . m ii uments à i ordes, qui ne fus , | . poui Lui La eau i d'une v i i itable
lioiripil.itioii.
I npi i qu'il i tait : ■ L'empire despotique d'un* i pèce de terreui anormale ;
LA CHUTE DE LA MAISON D'USHER