SON LIEU DE REPOS
« Je mourrai, dit-il, il faut que je meure, de cette lamentable folie. C'est ainsi, et non autrement, que je dois mourir. Je redoute les événements futurs, non pas en eux-mêmes, mais dans leurs retentissements. Je frissonne à la pensée de tout incident, même le plus trivial, qui peut avoir son action sur cette insupportable agitation d'esprit. En vérité, je ne crains nullement le danger, si ce n'est dans son effet immédiat, la terreur. Dans cette situation démoralisante et digne de pitié, je sens que le moment viendra tôt ou tard où la vie et la raison m'abandonneront à la fois dans quelque conflit avec ce hideux fantôme, La Peur. »
Dans la suite, j'appris en outre, à diverses reprises, par des réticences et des sous-entendus, un autre trait remarquable de sa condi-
tion mentale. Il était sous le joug de certaines impressions superstitieuses, ayant trait à la demeure qu'il habitait, demeure dont il ne s'était jamais écarté depuis nombre d'années. Il admettait une influence dont il traduisait l'effet en des termes trop vagues pour que je puisse les reconstituer ici, — une influence que diverses particularités dans la structure et la substance même de son manoir familial, avaient, disait-il, acquise sur son esprit, de connivence avec son état de souffrance maladive ; une influence que le physique des murs gris, des tourelles et de l'étang obscur où tout cela se reflétait, avait à la longue produit sur le moral de son existence. Il admettait cependant, non sans quelque hésitation, que la mélancolie dont il était affligé d'une façon si anormale, pouvait
pour une bonne part avoir une origine plus naturelle et plus précise, dans la longue et cruelle maladie, dans le danger de mort évidemment prochaine, où se trouvait une sœur à lui qu'il aimait avec tendresse, compagnie, depuis bien des années, sa dernière et sa seule parente en ce monde. Sa mort, me disait-il, avec un accent d'amertume que je n'oublierai jamais, sa mort laissera ici-bas. faible et désespéré, le dernier de la vieille race des Usher.
Pendant qu'il parlait, lady Madeline, — c'est ainsi qu'elle s'appelait — vint à passer dans une partie éloignée de l'appartement, et disparut sans avoir remarqué ma présence. Je la regardai avec une surprise extrême qui n'était pas exempte d'une sorte de terreur, sans pouvoir analyser d'ailleurs les sentiments que j'éprouvais. J'étais sous le coup d'une véritable stupeur en la suivant des yeux pendant qu'elle s'éloignait. Quand une porte à la fin se fut refermée sur elle, mon regard se porta instinctivement et avec une curiosité avide sur le visage de son frère ; mais il s'était caché la tête entre ses mains ; tout ce que je pus voir, c'est qu'une pâleur plus livide encore l'avait envahi, et qu'à travers ses doigts ennuies roulait un torrenl de larmes brûlantes.
J.a maladie de lady Madeline déroutait depuis Longtemps l'habileté des iru'decins. Une apathie qu'elle ne pouvait secouer, un épuisemenl graduel de tout son être,
1 taque i brèves mais répétée affei tant une forme analogue â celle de la cata-
" i étail l'exi ep1 tonne) diagnostic (le ■ elle aile tion. Jusqu'alors ell< support'' a- e< énergie le poids de •
• i n'en étail pas i n< ore réduite â garder le lit ; mais le soir même de mon . di mi are, e1 I hej
m'en fil pari pendanl la nuil ave< une inexprimable agitation, elle Eut, malgré toul son cou ,o le mal Unsi,
le Coup d'œil <pie java:-, pu jeter sur elle
être probablement le dei nii vi van te du Duranl les quelq qui uh irent .
son nom ne fui pas pronom è, ni pai I hei ni pai moi, et pendant cette période je m'employai de mon mieu; â oui
de mon ami. Nous peignions ou no ii h ion i ôte a ' ôte ou bien i
tais comme en rêve les curieuses improvisations de la guitare qu'il faisait parler sous ses doigts. Et au furet à mesure qu'une intimité plus étroite me faisait pénétrer plus avant dans les profondeurs de son âme, je me rendais mieux compte de la vanité de tous mes efforts en vue de rasséréner un esprit dont la propriété essentielle semblait être cette mélancolie qui, sans relâche, assombrissait autour d'elle l'univers physique et moral par des effluves de ténèbres.
Je garderai toujours présentes en ma mémoire maintes heures pleines de solennité que je passai seul ainsi avec le maître de la maison d'Ushcr. Mais c'est en vain que j'essaierais de donner une idée exacte du caractère des études ou des travaux vers lesquels il m'entraînait ou dont il me montra le chemin. Un idéalisme quintessencié et tout à fait déréglé jetait sur toutes ses occupations sa lueur sulfureuse. Ses longues improvisations funèbres ne cesseront de résonner à mes oreilles. Entre autres choses, je conserve un souvenir presque douloureux des déformations morbides et des développements inattendus que sa fantaisie faisait subir au motif déjà si poignant de la valse qui fut la dernière œuvre de Weber.
Des ébauches où s'épanchait son imagination luxuriante, et où, par touches successives, il atteignait à un degré de mystère qui me faisait frissonner, — et frissonner d'autant plus profondément que j'igno rais pourquoi, — de ces ébauches si vivantes qu'elles ressuscitent et se meuvent encore dans mon esprit, — quelle idée pourrais-je donner sans outrepasser les ressources limitées du langage hum. un qui n'a que d( mots à sa disposition Par la simplicité extrême, par la sobriété de son dessin, il arrêtail e1 imposail l'ai tention Si jamai • un homme i eignit une id< e, i el homme lui Roderii k I teher. Pour moi, du moins i uni donni es les i ir< onstances qui m'< n touraienl , il e d< ■■>■ eail d< i es al si rai
tions pures que l'h\ po< Ondl ia-pie ini.ri
naît de jeter sur la toile, une intensité de terreui insupportable, el telle que
ries de Fuseli, i ardentes, m. us trop i om rôte i, ne m'ont jamais i ien sug
de ' MiU.ii. h-
[e re> ois en< oie une des i oni ept ions i.int.i i ique i de mon ami, où Ba tendant <•
LA CUITE />/•: LA MAISON D'USHER
vers l'abstraction n'était pas aussi exclusivement marquée, et qu'on peut essayer d'esquisser bien imparfaitement par des mots. C'était un petit tableau représentant l'intérieur d'un souterrain voûté s'allongeant à perte de vue, et rectangulaire, avec des murs bas, polis et blancs, se déroulant ininterrompus et dénués de tout ornement architectural. Certaines indications accessoires du dessin suggéraient invinciblement l'idée que cette excavation était située à une excessive profondeur au-dessous de la surface du sol. On n'apercevait aucune issue, dams aucune partie de sa vaste étendue, et aucune torche ni aucune autre source artificielle de lumière ; et cependant un flot de rayons intenses se répandait partout et baignait le tout d'une lueur affreusement pâle et paradoxale.
J'ai signalé tout à l'heure l'état morbide du nerf auditif, qui rendait au malheureux malade toute musique intolérable, à l'exception de certains effets produits par les instruments à cordes. C'était peut-être les limites étroites où il était ainsi réduit à se confiner qui imprimaient dans une large mesure un caractère si original à son genre de virtuosité. Mais la vivacité facile de ses impromptus ne saurait s'expliquer de la même façon. Dans les notes, aussi bien que dans les paroles de ces curieuses fantaisies (car assez souvent sa musique accompagnait des improvisations rimées), ce devait être le résultat d'un recueillement intellectue très intense, de cette concentration mentale dont j'ai parlé, et qui ne se manifeste que dans les périodes de la plus haute excitation artificielle. J'ai reconstitué assez facilement les paroles d'une de ces rapsodies. Si elle m'impressionna plus fortement que les autres lorsque je l'entendis, c'est peut-être que, sous le mystère symbolique de ce poème, je crus comprendre pour la première fois qu'Usher avait pleinement conscience de son état, et sentait sa hautaine raison chanceler sur son trône. Ce poème, qui s'intitulait le Palais hanté, était à peu de chose près, sinon exactement, conçu en ces termes.
Dans la plus verdoyante de nos vallées, — où n'habitent que des anges de bonté, — jadis un superbe et imposant palais, — un palais radieux, dressait son front. — C'était dans les Etats du roi Pensée, ('est
I.A PALEUR DE SA PHYSIONOMIE AVAIT PRIS UNE TEINTE PLUS SPECTRALE (p. I07).
là qu'il s'élevait. Jamais, Séraphin ne déploya son aile — sur un édifice aussi beau de moitié.
io4
Des étendards blonds, glorieux et dorés,
— sur son dôme flottaient et ondulaient.
— (Cela, tout cela, c'était au temps jadis,
— dans des temps très anciens.) — Et à chaque brise caressante qui se jouait — dans la douceur de ces jours, — tout le long de (.es remparts duvetés aux teintes pâles, s'envolaient des parfums ailés.
Les pèlerins passant dans cette bienheureuse vallée, apercevaient à travers deux fenêtres illuminées, — des esprits se mouvant harmonieusement — suivant le rythme d'un luth bien accordé- — autour du trône où était assis, — comme un Porphyrogénète (i),
— dans tout l'apparat qui convenait à sa majesté, — ■ le souverain maître de ce royaume.
Et toute resplendissante de perles et de rubis — était la porte du merveilleux palais — par laquelle s'écoulait à flots, à flots, à flots, — et bruissait sans cesse, — une longue théorie d'échos dont la douce tâche — consistait simplement à chanter — avec des voix d'une indicible beauté, — -l'esprit et la sagesse de leur roi.
Mais des êtres maudits, en robes de douleur, — ont assailli la toute puissance du monarque, — (Ah ! lamentons-nous, car jamais plus l'aurore d'un lendemain — ne luira pour sa désespérance!) — Et tout autour de sa noble résidence, la splendeur — qui rayonnait et florissait — n'est plus qu'une légende, un sombre souvenir — des anciens temps abolis.
Et maintenant, les pèlerins passant par 1 1 vallée, — aperçoivent à travers les fenêtres enflammées de lueurs rougeâtres,- - desformes monstrueuses aux gestes déréglés, se mouvant aux sons d'une musique discordante, tandis que, Bemblable ;ï un «ours d'en: rapide et fantomatique, à travers la porte pâlie, une mul1 Ltude biden i e i ne sans tré\e ci é( Latede rire, e1 nesail plus sou rire,
I ivii os em ore que i e1 te ballade,
par i':. symboles qu'elle Invoquait, nous induisit dans nu ordre d'idi e où je vis lanife itei un< mani re de voii d'1 hei <iui me parul remarquable, non pas tant pai sa nouveauté (car d'autres ii"i!
avaient <\< jâ pensi 'i' mt me) (2), que pat
l'ardeur qu'il mettait à la soutenir. Cette opinion, sous sa forme la plus générale, consistait à proclamer la sensitivité des végétaux. Mais dans l'imagination déséquilibrée d'Usher, cette idée révélait un caractère plus audacieux, et empiétait, dans un certain sens, jusque sur le domaine de la nature inorganique. Je ne trouve pas de mots pour exprimer combien" sa conviction était absolue à cet égard, et à quel point il prenait au sérieux cette croyance. Je puis dire toutefois qu'elle avait trait principal lement, comme je l'ai déjà indiqué en passant, aux pierres grises de la maison de ses ancêtres. Les conditions où cette sensitivité se manifeste, se -trouvaient réalisées ici, imaginait-il, par le plan qui avait présidé à l'agencement des matériaux, par la disposition des pierres comme par la disposition des nombreuses fongosités qui les envahissaient, et des arbres morts qui se dressaient à l'entour, et surtout par la perpétuité de cet ordre de choses qui n'avait jamais été troublé, et par ce fait que cet ensemble d'objets se réfléchissait et se doublait en quelque sorte dans les eaux mortes de l'étang.
« Cette sensitivité, — disait-il, et je tressaillais en l'écoutant, — cette sensitivité apparaît de la façon la plus évidente, dans cette condensation lente mais sûre, autour des eaux et des murailles, d'une atmosphère qui leur est propre. Le résultat en /(.ni visible, ajoutait-il, dans cette Influence silencieuse, mais terriblement néfaste, qui, depuis des siècles, modelait à sa façon les destinées de sa famille, et qui avail t. ut de lui L'homme <|||(' i1' voyais maintenant, l 'homme qu'il était. I >e telles opinions se passent de imentaire el je M'en ferai aucun.
\os livres, les livres qui, depuis bien longtemps, constituaient une partie importante de ['existent e miellé, tuelle du malade, étaient 1 omme on peul le supposer, en harmonie Intime ave< Bon tempérament fantasque. Nous lisions ensemble des oui, i , que \ m Vertti /« < harlreuse ( 1) ,i,- 1 ,i<- b -.et . le Belphégor, de Mat aiaveJ . le < ;, / ,/ l'Enfer, de Swedenborg ; le
( 1 ; Né dan 1 la poui pre.
( .') \V;.t on, P< l' ival, Spallanzani, 1 1 plu ■pé< Lai m. m L'évéqui di Landaff, Voit
1] v | Note d'1 dgai Poé ;
1 . ( , i, , 1 p.i La moindre Bingulai iti de . ette bibliothèque que d'j voii figur< 1 Les ,,,,,,,. , ,:i poèmi de Gr< et. t Note du traduc*
Dessin Je J. WÉLY
LA CHUTE DE LA MAISON D USHIÎR
Aie soulevant sur les oreillers, je scrutai d'un regard avide les ténèbres opaques de la chambre (/>. 107).
Voyage souterrain de Xicnlas Klimm, par Holberg ; la Chiromancie, de Robert Flud,
de Jean d'Indaginé et de La Chambre ; ige dans le bleu, de Tieck, et h Cité .', de Campanella. Un de ses volumes favoris était une petite édition in-8° du ■ uni Inquisitorium, par le dominicain Eymeric de Gironne ; et il y avait des passages de Pomponius Mêla, traitant des anciens satyres africains et des cegipans, sur lesquels Usher passait des heures à rêver. Son plus grand plaisir était de compulser un in-quarto gothique extrêmement rare et curieux, le manuel d'une église oubliée, — les Vigiliœ mortuorum secundum chorum Ecelesiœ Maguntinœ (Vigiles des morts selon le chant de l'église de Mayence).
Je songeais involontairement au terrifiant rituel contenu dans cet ouvrage et à l'influence qu'il devait avoir sur l'esprit de mon malade, quand un soir, il m'apprit sans plus de préparations, que lady Madelinc n'était plus de ce monde ; il m'exposa son dessein, avant de procéder à l'enterrement définitif, de conserver le corps pendant une quinzaine dans l'un des nombreux < aveaux ménagés à l'intérieur des gros murs de la maison. Les motifs d'ordre matériel qu'il alléguai! pour justifier cette façon de faire musitee, étaient de telle nature que je ne me sentais pas le droit de m'élevei à rencontre ( i tte résolution lui était di< tée disait-il, par le caractère anormal de la maladie de la défunte, par le désir d'éviter la. ( uriosité indi i rôte des méde< îns e1 par la situation éloignée e1 fort isolée de la Bépulture familiale, J'avoue qu'en un- remémorant l'allure cauteleuse de l'individu que ren< onti ■' dan - l'e < alier, le jour de mon a? 1 1 ■. ée dan la mai mm je n'éprouvai au' une velléité de m'oppo ei a i <■ .pic je i on \d( rais i omme une p'i é< aul ion bien iiinoi ente, el qui n'avait i ien que de 1 1 • s nal u i <■ l
Sur la demande d'L) her, je l'as i ma i ei onne dan le disposil ions qu'il pril en '• ue de cette épult ure ptoy iaoire, Le ii'.n . le poi on lieu de nou le pla< âm< ferm ' depui i si longtemp i qu< no ton he â demi < touffées dan i el te atmoa
phare épaisse, et qu 'elles ne nous permettaient guère d'examiner les lieux. Ce réduit était étroit, humide, et n'offrait aucun accès à la lumière du dehors. Il se trouvait situé à une grande profondeur, exactement au-dessous de la partie de l'habitation où se trouvait ma propre chambre à coucher. Il avait été utilisé apparemment comme oubliette, aux temps lointains de la féodalité, et à une époque plus récente, comme dépôt de poudre ou de toute autre matière explosible : aussi toutes les parois du long passage voûté par où nous l'atteignîmes, étaient, par mesure de précaution, revêtues de cuivre. La porte, qui était de fer massif, était protégée de la même façon. Son poids énorme produisait un sonextraordinairement aigu et grinçant quand elle tournait sur ses gonds. Ayant déposé notre triste fardeau SUT des tréteaux dans cette région d'horreur, nous soulevâmes légèrement le couvercle de la bière qui n'était pas encore vissé, et nous contemplâmes le visage de la morte. La frappante ressemblance du frère et de la sœur arrêta d'abord mon attention.
Usher devina sans doute mes pensées, et murmura quelques mots par lesquels j'appris que la défunte et lui étaient jumeaux, et qu'il avait toujours existé entre eux des sympathies difficilement explicables. Cependant nous ne nous attardâmes pas longtemps à contempler la morte, car nous ne pouvions la regarder sans effroi. Le mal auquel elle avait succombé en pleine jeunesse avait, comme il arrive souvent dans les cas de nature licitement cataleptique, laissé subsister sur le sein et le \ i di i ision d'une faible rougeur a \ e rire suspect et languissant qui est si effraj aut sur les lèvres des morts, Après avoir re ilaci et vissé le couvercle, fermé el barré la porte de fer, non reprîmes fatigués le i hemin ipi rie ira à ] eine moins tristes i eau ■ [ue nous quil lions.
\|.i s < [uel me ■ jours passés dans le demi
le plus amer, u i i l'.m"cmcnl notable B6
produi u dan . le i manife ta I ions du d sordre iii- i i.i i de mon ami. Sa manière de vi\ re habit uelle i bail compli temenl boul< 1 1 négligeait e ■ o< i upal ions ordinaire • ou le oubliait ( >n le \ 03 ail ei rani d'une 1 h. nu bre â l'autre d'un pas préi ipité, in< gai el ans 1 mi 1 .i pâleui de on \ Lsaj e, 1 >ien que
s. LA CHUTE DE LA MAISON D'USHER «g
cela pût paraître impossible, avait pris une teinte plus spectrale, et la clarté lumineuse de son regard s'était complètement éteinte. La tonalité rauque qui, de temps en temps, caractérisait sa voix, avait tout à fait disparu et avait fait place à un chevrotement continuel qu'on eût dit causé par une excessive terreur. Je m'imaginais parfois en vérité que son esprit était en proie à une cause d'agitation incessante, qu'il était tourmenté par quelque secret accablant, et qu'il ne pouvait prendre sur lui le courage nécessaire pour le divulguer. D'autres fois, j'étais tenté de mettre ses allures singulières sur le compte des mystérieuses bizarreries de la folie, car je le voyais regarder dans le vide pendant de longues heures, dans l'attitude de la plus profonde attention, comme s'il prêtait l'oreille à quelque bruit imaginaire. Il ne faut pas s'étonner que son état en vînt à me terrifier, à m'affecter moi-même. Je sentais s'insinuer en moi, par un travail lent mais sûr, l'influence communicative de ses superstitions fantastiques et malsaines.
Une nuit surtout, au moment de me mettre au lit, — c'était sept ou huit jours après que nous avions déposé lady Madeline dans le caveau, — je me sentis plus que jamais sous le coup de ces fatales influences. Le sommeil se refusait à moi, tandis que les heures s'écoulaient l'une après l'autre. Je fis effort pour raisonner l'état de nervosité qui s'était emparé de moi. Je voulus me persuader que la majeure partie de mes impressions, sinon toutes, étaient dues à l'effet déprimant du lugubre mobilier qui garnissait la pièce, — des tentures sombres et délabrées qui, tourmentées par le vent d'une tempête naissante, se tordaient ça et là le long des murs et bruissaient avec des soupirs inquiétants autour des boiseries de mon lit. Mais tous mes efforts furent inutiles. Un frisson insurmontable m'envahit peu à peu, et finalement, je me sentis la poitrine écrasée sous le poids d'un cauchemar effrayant, bien que sans cause apparente. Je le secouai violemment, je respirai avec force, et; me soulevant sur les oreillers, je scrutai d'un regard avide les ténèbres opaques de la chambre. Je prêtai l'oreille, — je ne saurais dire pourquoi, sinon qu'une sorte d'instinct m'y
poussait, — à certains bruits bas et indéfinissables, qui, pendant les moments de relâche de la tempête, arrivaient jusqu'à moi, venant je ne sais d'où. Cédant à un sentiment d'horreur angoissée, que je ne pouvais m'expliquer, ni supporter davantage, je me vêtis à la hâte, sentant bien que je ne fermerais pas l'œil de la nuit, et je m'efforçai, en arpentant la chambre de long en large, de sortir de l'état lamentable où je me sentais affaissé.
J'avais à peine fait quelques tours ainsi, quand un pas léger sur un escalier contigu fixa mon attention. Je reconnus bientôt que c'était le pas d'Usher. L'instant d'après, il frappait doucement à ma porte, et entrait, une lampe à la main. Son visage était, comme toujours, d'une pâleur cadavérique, mais, de plus, il avait dans les yeux je ne sais quel rictus insensé, et toute sa contenance trahissait un accès nerveux qu'il avait peine à contenir. Son aspect m'épouvanta, mais tout me semblait préférable à la solitude que je venais d'endurer, et j'accueillis même sa présence avec un véritable soulagement.
— Et vous n'avez pas vu cela ? dit-il brusquement, après avoir pendant quelques instants regardé en silence autour de lui. Alors, vous n'avez pas vu cela ? Mais attendez, vous le verrez ! —
Tout en parlant ainsi, ayant mis sa lampe à l'abri, il se précipita vers l'une des croisées et l'ouvrit toute grande au vent de la tempête.
L'impétuosité furieuse avec laquelle la rafale pénétra dans la pièce faillit nous soulever de terre. C'était en vérité une nuit de tempête horriblement belle et d'un caractère unique dans son horreur et dans sa beauté. Un cyclone avait dû se former dans le voisinage, car la direction du vent se modifiait à chaque instant d'une façon brusque et violente. Les nuages étaient d'une densité extrême, et si bas, qu'ils rasaient les tourelles de la maison. Nous n'en percevions pas moins la vélocité vivante avec laquelle ils volaient les uns contre les autres, conjurés de tous les bouts de l'horizon et se massant au-dessus de nous au lieu de se perdre dans le lointain. Je dis que l'extrême densité des nuages ne laissait échapper à nos yeux aucun des détails
de ce phénomène : — et pourtant, il n'y avait pas un rayon de lune ou d'étoile, et pas un éclair pour illuminer la scène. Mais sur la surface inférieure de ces masses de nuées en furie, de même que sur tous les objets qui couvraient le sol autour de nous, flottait la lueur surnaturelle d'une exhalaison vaporeuse, distinctement visible, qui pesait sur la maison et l'enveloppait d'une sorte de linceul faiblement lumineux.
— Vous ne devez pas regarder cela !
Vous ne regarderez pas cela ! dis-je à Usher en frissonnant. — Je le détournai de la fenêtre avec une douce violence et je le conduisis vers un fauteuil. - - Ces phénomènes qui vous troublent sont de simples météores électriques assez vulgaires ; ou peut-être ont-ils leur origine dans les miasmes pestilentiels de cet étang. Fermons cette croisée : l'air est glacial et dangereux pour votre santé. Voici l'un de vos romans favoris. Je vais vous faire la lecture, et vous écouterez. Nous passerons ainsi ensemble cette terrible nuit. »
Le volume antique que j'avais pris à tout hasard était le Mac/ Trist(l) de sir Launcelot Canning ; mais si je l'appelais un des livres favoris d'Usher, c'était plutôt par manière de plaisanterie ; plaisanterie d'assez mauvais goût d'ailleurs, car, vraiment, dans sa prolixité sotte et désordonnée, H n'offrait pas une nourriture intellectuelle bien appétissante pour l'idéal raffiné de mon ami. Mais c'était le seul livre que j'eusse immédiatement sous la main, et l'avais le vague espoir, le processus des
désordres mentaux est plein d'anomalies de ce genre, - que la Burexcitation passadu malade trouverait quelque apaisenient dans l'ex< ■ i même de folies dont j'allai lui donner le< ture, \ en jugei d'ailleurs par l'attention extraordinaire avec laquelle il è* outait, ou semblait i • outei .
le ,, , n .|. i i tte histoire, je | rus avoir lieu
de m'applaudit du succès de mou i dient,
I , i cet i pi ode bien i on
m, nu le hérO ■ du roman, I IImIo d .1 .ml
,.,, vam < ber< in .1 p. ut 'i- 1 an • ' oup imii dans la demeure de l'ermite, se mel ri, ■•■ roduire d< •■ ive fon e,
On se souvient qu'en cet endroit l'écrivain s'exprime ainsi :
— Et Etheked, qui, de par sa nature, avait le cœur valeureux, et qui était maintenant réconforté par l'effet du vin qu'il avait bu, ne voulut pas davantage perdre son temps en pourparlers avec l'ermite, personnage obstiné et malicieux; mais sentant la pluie sur ses épaules, et craignant de voir éclater l'orage, il brandit sa masse d'armes, en quelques coups s'ouvrit à travers les ais de la porte une ouverture suffisante pour sa main armée du gantelet, et tirant à lui de toute sa force, disjoignit et fit s'effondrer le tout, si bien que le bruit du bois vermoulu et sonnant creux porta l'alarme dans la forêt et s'y répercuta d'un bout à l'autre.
A la fin de cette phrase, je tressaillis, et je m'arrêtai un moment, car il me semblait, — illusion sans aucun doute de mon imagination en travail, — il me semblait que, d'une partie lointaine de la demeure, arrivaient à mon oreille des sons indistincts, quelque chose qui ressemblait exactement à l'écho, mais voilé et affaibli, du craquement et de l'effondrement que sir Launcelot venait de nous décrire avec tant de complaisance. C'était évidemment le ^eul effet de cette coïncidence qui avait fixé mon attention, car parmi le cliquetis des 1 bâssis de fenêtres, parmi le tumulte varié et confus de la tempête qui croissait toujours, ce bruit en lui-même n'avait rien qui pût m'intéresser ou me troubler. Je poursuivis donc ma lecture :
m, ,, 1 bhelred, le brave chevaKer, ayanl fran- 1 in le seuil, i"' grandement Curieux el émerveillé en ne trouvant plus trace de l'ingénieux ermite. \ a place 3'allongeail un dragon couvert ,r, , aille . et de proportion i monstru<
de !■ 11 1 e dragon montait La garde d< vant un palai d'or pavé d'à \n |imr était n i" a i" un bou< lier d'airain resplendissant, qui portait cette légende :
G lui qui pénétri ra en • es lieu» au\
queur, Celui qui tuera le dragon aura miriti le bouclier-
i t i n,. lr< d, brandi anl a ma 1 d'armes,
en frappa la tête du dra 1 qui B'abattil
, pthalant un souffle pe til< otit l, av< 1 on
rugis • '"■ ni 1 1 iux, i rude el l p< rçant
., La i"'i i'" Ired dut ae boui L* 1 l< a on illea
aV( , 1, , doi| 1 poui • proti '•■ 1 i ontre une i La- 1 1 1< - 1 1 1 |u qu'aloi • Inouïe
Dessin de J. WÉLY.
LA CHUTE DE LA MAISON D USHER
Et Ethelred, brandissant sa masse d'armes, en frappa la tête du dragon qui s'abattit à ses pieds (p. 108).
< ONTES I. TR INGES
De nouveau, je fis un arrêt brusque à cet endroit. et cette lois, ce fut avec un sentiment d'épouvante effarée ; — car je ne pouvais plus avoir aucun doute à ce sujet , en ce moment même, j'entendais, sans pouvoir dire dans quelle direction, un bruit affaibli, qui paraissait éloigné, mais criard, prolongé, perçant et grinçant, contre-partie exacte de la clameur surnaturelle du dragon décrite par le romancier, et que mon imagination évoquait. Après cette seconde et si extraordinaire coïncidence, malgré l'accablement où me plongeaient des milliers de sensations contradictoires, où prédominaient surtout la surprise et la terreur, je sus néanmoins garder assez de sang-froid pour ne pas éveiller par une remarque quelconque la sensibilité morbide de mon compagnon. Je n'étais nullement certain qu'il eût ] >ré té l'oreille aux bruits dont il s'agit, bien qu'en fait, pendant les quelques dernières minutes, une altération étrange se fût produite dans sa physionomie. Placé d'abord de façon à me faire face, il avait peu à peu détourné son fauteuil, de sorte qu'il se trouvait assis vis-à-vis de la porte de la chambre. Dans cette position, je ne pouvais plus apercevoir qu'une partie de son visage. Je voyais toutefois ses lèvres s'agiter comme s'il chuchotait des paroles qui échappaient à mon oreille. Sa tête s'était affaissée sur sa poitrine ; et pourtant, il ne dormait pas ; — son œil que j'entrevoyais de profil était grand ouvert et fixe ; le mouvement de son corps contredisail également toute idée de sommeil, car il S(; halan el d'autre sur un rythme
doux, mai i i onstanl ei unifoi me. Vprôs
avoir observé rapidement tous C€S détails,
je repris le ré< Lt de sir Laun,< elot, qui i ontinuait ainsi :
Et aloi li pi' 'I •• • I" * alii r, a) anl é< happ à la lui, -m du di upa du bout lit i d'ai-
rain < on idéranl i omrm rompu l'en» uau in. ut qui , 'lui .it tai lié, il écarta di a routi la carca i du mou I i de pied f< rm<
.m le )>.!%■' 'I argi ut du • j ul droit
au mut "h |" u'i.tii I- bou lier, < elui ci, à i rai diri , n .ii i' •!' lit pa qu'il y tout ii.it mais tomba
du ht i" m li i'-i ■■ • d'aï ■:• ut -i\ un ,,M \ ibranl d b ■ rible.
I ,'■ < i happées
que, - ommi si un bou-
clier d'airain était, en effet, à ce moment même, tombé lourdement sur un pavé d'argent, — j'en entendis la répercussion distincte, caverneuse, métallique, retentissante, bien qu'évidemment assourdie.
Je perdis tout sang-froid, et je me dressai debout. Usher n'interrompit pas son balancement automatique. Je m'élançai vers le fauteuil où il était assis. Ses yeux étaient fixés droit devant lui, et tout son corps semblait avoir la rigidité de la pierre. -Mais comme je lui touchais l'épaule, un grand frisson secoua tout son être ; un sourire navrant frémit sur ses lèvres ; et je vis qu'il parlait, qu'il chuchotait d'une voix basse, pressée, inintelligible, comme s'il n'avait pas conscience que j'étais là. Je me penchai tout près de lui, et je finis par boire, pour ainsi dire, sur ses lèvres, le sens affreux de ses paroles :
— Ne l'entendez-vous pas ? — oui, je l'entends, et je l'ai entendue ! Longtemps, longtemps, longtemps, bien des minutes, bien des heures, bien des jours. Je l'ai entendue ; cependant je n'osais pas. Ah ! Ayez pitié du misérable que je suis ! — Je n'osais pas, je n'osais pas parler ! Nous l'avons mise vivante (ictus la tombe ! Ne vous ai-je pas dit combien mes sens sont subtils ? Je vous dis maintenant que j'ai entendu ses premiers mouvements, — si faibles, - - dans le creux de sa bière, Je les ai entendus, — voilà bien des jours, bien des jours, — et cependant, je n'osais pas, je n'osais pas vous parler ! Et maintenant, - cette nuit. Ethelred,
bal ha! l'effondremeni de la porte de l'ermite I Et la clameur de mort du dragon ! i.i le retentissemenl du bouclier' Due.. plut m le bruil de son , en ueil, el le gi in . cinciii des gonds de La porte de son caveau, ci ses efforts sous la voûte d'airain do sa prison ! Oh I où fuirais je Ne \ a I elle pas ii ir ni i tient* >i Ne \ ienl elle pas me reproi her ma pré< ipitation N'ai entendu Bon pas dans l'est aliei i t-c< .,, ,h itingue pa • déjà le lourd el I m >i rible battemenl de son i osui ' I
Et ici, il i '!"■ ia deboul , frénél iquement, et hurla omme i dans i e dei oiei
effort M eûl rendu son âme. - l l dis qu'elle tsi là, maintenant der*
lie porta I
g» LA CHUTE DE LA MAISON D'USHER
Comme si l'énergie surhumaine de son articulation avait eu la toute-puissance d'un charme évocateur, les vastes panneaux antiques qu'il désignait en parlant s'ouvrirent à ce moment même, avec lenteur, ainsi qu'une gueule d'ébène aux pesantes mâchoires. C'était l'effet d'un terrible coup de vent.
Mais alors dans l'ouverture béante se dressa, couverte d'un linceul, la haute silhouette de lady Madeline Usher. Il y avait du sang sur ses vêtements blancs, et tout son corps émacié portait les traces manifestes d'une lutte horrible. Un moment elle demeura tremblante et chancelante sur le seuil de la porte ; puis, avec un cri triste et plaintif, elle tomba lourdement en avant sur le corps de son frère, qu'elle entraînait avec elle dans son agonie, maintenant définitive, — et qui succombait, lui aussi, victime de ses terreurs anticipées.
Frappé d'épouvante, je m'enfuis hors de cette chambre et de cette demeure. La tempête au loin se déchaînait encore dans toute
sa furie, au moment où je me trouvai traverser la vieille avenue. Soudain une lueur inattendue se projeta sur le chemin, et je me retournai pour voir d'où surgissait cette clarté extraordinaire, car je n'avais derrière moi que la vaste habitation et sa masse ténébreuse. Ce rayon n'était autre que celui de la pleine lune qui se couchait, rouge comme du sang. Maintenant, elle brillait d'un vif éclat à travers la lézarde, jadis à peine visible, qui s'étendait en zig-zag, comme je l'ai dit, depuis le toit de la maison jusqu'à sa base. Pendant que je la regardais, la lézarde rapidement s'élargit. Le cyclone souffla en formidable rafale, et l'orbe tout entier de la planète se déploya aussitôt à ma vue. J'éprouvai une sorte de commotion cérébrale au moment où je vis les murailles s'effondrer en deux parts. Il y eut un fracas tumultueux comme la clameur d'un millier de cataractes ; — puis, la surface liquide du lac referma ses eaux sombres et silencieuses sur les décombres de la maison d'Usher.
i.i • i i i DAM1 m m \i i i ;
quelqm ■ minuk , (/l- u^'
UNE DESCENTE DANS LE MAELSTROM
Les voies de Dieu dans la Nature, comme dans ses desseins providentiels, ne sont pas nos voies; et les conceptions de notre intelligence ne sont en aucune façon comparables avec l'immensité, la profondeur et le caractère des œuvres divines qui ont, en elles un abîme plus profond que le puits de Démocrite.
Joseph Glanville.
Nous étions arrivés maintenant au point culminant du rocher le plus élevé. Pendant quelques minutes, le vieillard parut trop épuisé pour prononcer une parole.
- Il n'y a pas bien longtemps, dit-il enfin, j'aurais pu vous guider sur ce chemin aussi bien que le plus jeune de mes fils ; mais il m'est arrivé, il y a trois ans, une aventure telle qu'aucun être mortel n'en subit jamais de pareille, telle du moins qu'aucun homme n'y a survécu pour la raconter; et les six heures de mortelle angoisse que j'ai passées là m'ont démoli l'âme t le corps. Vous devez me croire très vieux; mais il n'en est rien. Il a fallu moins d'une journée pour blanchir ces cheveux qui étaient d'un noir de jais, pour affaiblir mes membres et pour détendre mes nerfs au point que je tremble au moindre effort et que je m'effraye d'une ombre. Croiriez-vous que je puis à peine regarder par-dessus cette petite falaise sans me sentir le vertige ? >,
La « petite falaise » sur laquelle, pour se reposer, il s'était étendu avec tant d'insouciance, que la partie la plus lourde de son corps surplombait, et que, seul, son coude le retenait d'une chute, appuyé qu'il était sur le bord extrême et glissant, — la petite falaise se dressait devant un précipice béant, taillé dans un granit noir et luisant, à quelque quinze ou seize cents pieds au-dessus de tout un peuple de rochers. A aucun prix, je n'aurais essayé d'approcher à moins dé six yards du bord. En vérité, la position hasardeuse de mon compagnon m'inspirait une telle émotion que je me laissai choir sur le sol, de tout mon long, me cramponnant aux arbustes avoisinants, n'osant pas même regarder vers le ciel ; et je luttais en vain pour détruire en moi l'idée que les fondations mêmes de la montagne étaient
en danger sous la fureur des vents. Je dus prendre du temps avant de pouvoir me raisonner et trouver un courage suffisant pour m'asseoir et regarder dans le lointain.
- Il vous faut surmonter ces idées-là, dit le guide ; car, si je vous ai amené ici, c'est parce que c'est de là que vous aurez la vue la plus complète de l'endroit où s'est passé l'événement dont je vous ai parlé, et pour vous raconter toute cette histoire pendant que vous aurez s; us les yeux la scène même où elle s'est déroulée. Nous sommes maintenant, continua-t-il, avec la précision qui caractérisait sa façon de s'exprimer, nous sommes maintenant sur la côte de Norvège, à la hauteur du 68e degré de latitude, dans la grande province du Nordland, et dans le sombre district de Lofoden. La montagne sur le sommet de laquelle nous sommes assis est Helseggen, la Nuageuse. Maintenant, dressezvous un peu, cramponnez-vous aux herbes, si vous avez le vertige, — comme cela, — et regardez au-delà de cette bande de vapeur, au-dessous de nous, dans la mer. »
Je regardai malgré un affreux vertige, et je vis une large étendue de l'Océan, dont les eaux couleur d'encre me rappelèrent aussitôt la relation du géographe Nubien sur la Mare tenebrarum (Mer des Ténèbres). L'imagination humaine ne saurait concevoir un panorama plus déplorablement désolé. A droite et à gauche, aussi loin que l'œil pouvait atteindre, se déployaient, comme si c'eût été les remparts du monde, les lignes d'une falaise horriblement noire et surplombante, dont le caractère de tristesse était aggravé encore par le ressac qui s'élevait très haut, jusqu'à la crête blanche et sinistre de la falaise,
■y CONTES ÉTRANGES €
avec dos aboiements et des hurlements ininterrompus. Juste à l'opposé du promontoire sur la pointe duquel nous avions pris place, et à une distance d'environ cinq ou six nulles en mer, on voyait une petite île à l'aspect dénudé ; ou, plus exactement, on devinait sa présence à la fureur des vagues dont elle était enveloppée. Environ à deux milles plus près de la terre, se trouvait une autre île plus petite, affreusement rocailleuse et stérile, et entourée de groupes de roches noires se succédant irrégulièrement. L'Océan, dans l'espace compris entre l'île la plus distante et le rivage, avait quelque chose d'extraordinaire dans son aspect.
Il soufflait en ce moment, du côté de la terre, un vent si violent, qu'un brick, là-bas, au large, était à la cape, sous un double ris, et qu'à chaque instant sa coque disparaissait tout entière ; et cejxmdant, il n'y avait rien là qui ressemblât à une houle ordinaire, mais seulement le choc des vagues s'entrecroisant dans toutes les directions avec un bruit bref, précipité et comme irrité, et cela aussi bien dans les « dents du vent » que dans les autres sens ; d'écume, on en voyait peu, sauf dans le voisinage immédiat des rochers.
L'île qui est là-bas, dans le lointain, : eprit le vieillard, est appelée par les Norvégiens Vurrgh. Celle-ci, à mi-chemin, est Moskoe. Celle-là, à un mille au nord, est Ambaaren. Là-bas, sont [slesen, Hotholm, Keidhelm, Suarven et Buckholm, Plus loin, entre Moskoe et Vurrgh, Boni Otterholm, Hiincn, Sandfiesen e1 Stoi kholm. Ce son1 là les noms véritables de << endroit
mais pourquoi diable a-t-OU pigé utile de
leui donner un nom quelconque, je ne le tai i pas plus que vous. Entendez-vous quelque i ho e - ( >bservez-> ou quelque modifia ation dans l'aspei i de la I
il avait aloi i une- dizaine de minute» que qou ■ ' ion ■ bu] i <■ Bommel de Hel eg gen, ou non étions montés venanl de l'iati riem d< I ofoden de Borte qui u .1 vions eu i onnai >am e de la mer qu'au \i où, du baul de ■ -• Bommel , nous immédiatement ou b Pendant que le • ieillard me pai lait, je remar quai un bi ui1 \ îoL ut qui ' '"' •"' graduelle ment, i ômm< l< mugi i ment d'un immense t roupeau de buffl< dans une prairie d' \m<
rique ; et au même moment, j'observai
que l'aspect de l'Océan au-dessous de nous, aspect que les marins caractérisent sous le nom d'état chipoteur, se transformait avec rapidité en un courant qui se dirigeait vers l'est. Même, pendant que je regardais, ce courant acquit une prodigieuse vitesse.
Chaque moment ajoutait à sa rapidité, à sa fougueuse impétuosité. En cinq minutes, toute la mer, jusqu'à la hauteur de Vurrgh, fut fouettée par sa fureur effrénée ; mais c'était entre Moskoe et la côte que le tumulte battait son plein. Là, le vaste lit des eaux, labouré et balafré de mille courants contraires, éclatait soudain en convulsions frénétiques, — se soulevant, bouillonnant, sifflant, — et virait en gigantesques et innombrables tourbillons, et tout en tournoyant se propageait vers IV t . avec une vitesse que l'eau n'atteint pas nulle part, si ce n'est dans les chutes à pic. Encore quelques minutes, et il se produisit sur la scène un radical changement à vue. Dans son ensemble, la surface de la mer s'aplanit peu à peu, et les tourbillons, un à un, disparurent, tandis que de prodigieuses bandes d'écume surgissaient en un point où l'on n'en voyait aucune auparavant. Ces bandes, à la longue, s'étendirent sur une grande distance, se combinèrent, parurent héritei de la force giratoire des autres tourbillons disparus, et tonnèrent le centre d'un autre tourbillon incomparablement plus vaste, Rapidement, très rapidement, —ce tourbillon prll une existence distincte et nettement définie, formant un < en le de plus d'un nulle de diamètre I e bord de * e toui billon i tait limité par une large ceinture d'écume brillante ; mais pas une particule de cette ci mue ne glissail dans l.i gueule du monstrueux entonnoir, dont l'intérieur, aussi loin que le regard pouvait j plongi i était mie muraille liquide, plane lui iante, el d'un ton noir de jais, m' lin< e lur l'horizon d'un angle de quarante i inq d grés i n\ iron, tournant sur
elle le avei une vite > enfiéx rante et
Lnatrii , et jetant aux \ ents une i lameur
épouvantable, moitii i ri moitié rugissement,
telle que mémo la puissante i atarai te du
Niagara dan • a con\ til iion uipn me n'eu
i d( m mblablc vers le i loi.
e montagm tremblait Bur sa base m
INE DESCENTE DANS LE MAKLSTROM
Vous verrez si j'ai le droit de dire que je le connais, le Moskoe^Strom (p. 117 •
g> CONTES ÉTRANGES <g
le roc s'ébranlait. Je me jetai la face contre terre, et je me cramponnai aux frêles herbes dans un excès d'agitation neiveuse.
— Cela, dis-je enfin au vieillard, — cela ne peut pas être autre chose que le grand tourbillon du Maëlstrom.
— On l'appelle ainsi parfois, dit-il ; nous autres, Norvégiens, nous l'appelons le Moskoc-Strom, du nom de l'île de Moskoe, qui est à mi-chemin.
Les descriptions qu'on donne couramment de ce tourbillon ne m'avaient en aucune façon préparé à ce que nous avions sous les yeux. Celle de Jonas Ramus, qui est peut-être la plus circonstanciée de toutes, ne peut donner la plus faible idée de la magnificence et de l'horreur grandiose de ce décor non plus que l'impression d'épouvante qui confond le spectateur en présence de ce tableau jamais vu. Je ne saurais dire exactement de quel point de vue et à quel moment l'écrivain dont il s'agit a été appelé à l'observer ; mais ce ne peut être assurément du sommet de Helseggen, ni pendant une tempête. Cependant, il y a quelques passages de sa description qui peuvent être cités pour leurs détails, bien qu'ils ne soient guère susceptibles de donner une impression du spectacle :
i Entre Lofoden et Moskoe, dit-il, la profondeur de la mer est de trente à qua ante toises ; mais de l'autre côté, dans la direclion de Ver (Vurrgh), cette profondeur décroit au point qu'un vaisseau y passant risque fort de se déchirer sur les rochers, . .■ qui arrive même par un temps calme. Au momenl du flux, le courant se précipite dans l'espace compris entre Lofoden ( t Moskoe, avec une rapidité furieuse ; son fracas au momen où il reflue avec impétuosité '.ers la mer e (1 à peine égalé pat , elui <ie-. < atara< b le plus tumultueuses ei le , plus terrible . le bruil e Eai1 entendre ù plusii iii. lieues a la ronde ; el le tourbillon mffn e I d'une étendue e1 'l'une profondeu telle i que, si an na\ ire pénétre dans . en le d'attra< tion, il e I infaillible meut happ ■ •' i i11 qu'au fond où U
e i nu i en pi ces < ontre le roi aei i ; et, loi que le tourbillon 'apai <•. \t Boni rejetéd ■< la sui Ea< e. illi
de r< f ichi a< e produi ien1 qu\ u1 r< li reflux ei |i flux, etent mpt i aime . il idun m
moins d'un quart d'heure ; après quoi, le tourbillon graduellement reprend toute sa violence. Au moment où le tourbillon bat son plein, si, d'autre part, sa colère se double d'une tempête, il est dangereux d'en approcher dans les limites d'un mille norvégien.
« Des barques, des yachts, des navires ont été emportés pour ne s'être pas mis en garde avant de se trouver à la portée de son étreinte. De même, il arrive asse; souvent que des baleines s'aventurent trop près du courant e sont vaincues par sa violence, et l'on ne saurait décrire les mugissements qu'elles poussent dans leurs efforts infructueux en vue de se dégager. Un jour, il arriva qu'un ours, ayant entrepris de passer à la nage de Lofoden à Moskoe, fut saisi par le courant et emporté au fond; il poussait des clameurs si terribles qu'on l'entendai du rivage. D'énormes troncs de sapins et de pins, après avoir été engloutis par le courant, remontent à la surface, fracassés et déchiquetés à ce point qu'il semble leur avoir poussé une sorte de toison ligneuse. Cela démontre évidemment que le fond du gouffre est constitué par des rochers aigus sur lesquels ces débris ont roulé çà et là. Ce courant est réglé par le flux et le reflux de la mer, qui se succèdent invariablement de six heures en six heures. Dans l'année 1645, de grand matin, le dimanche de Sexagésime, il se déchaîna avec un tel vacarme e1 une
telle intensité qu'en des maisons situées sur la côte, des pierres se détachèrent des murailles. »
l 'our < e 'i'" esl de la profondeur de l'i au, je ne vois pas bien 1 omme on aurail pu s'en assurer dans le voisinage immédiat du tourbillon. Les quarante toises ne doi- \rnt se référer qu'aux parties du canal voi- I11 rivage de Mo ikoe ou de l «ofoden. 1 ., profondes au 1 entre du tourbillon doil être inconcevablemeul plus grande, il niiif pour B'en endre 1 ompte de jeter un , oup d'oeil obliquement dans l'abîme, «lu i,. mi du ro( ber de 1 leli eggen. En regardant, du h.nii de ■ e pi( . le l 'hlégéthon qui hurlait ,, mes pied 1, je ue pouvais m'empéchei de •■••ni ire 1 n Bongi an1 à la simplii ité de l'honni te fonas Ramu . qui ra< onte i omme ,], g i.nt , ui\ raii emblables ses bistoin ,], i,.,i. m. . i d'oui . .11 il m'apparaissait
& UNE DESCENTE DANS LE MAËLSTROM
comme évident en soi que les plus puissants vaisseaux de ligne existants actuellement devaient être en état de résister au Maèlst-om à peu près autant qu'une plume à l'ouragan, et ne pouvaient manquer de s'y anéantir tout entiers, d'un seul coup.
On a essayé d'expliquer ce phénomène de différentes façons. Je me souviens que quelques-unes de ces explications me semblaient à la lecture suffisamment plausibles ; mais elles réapparaissaient maintenant sous un aspect tout autre et aussi peu satisfaisantes que possible. L'idée généralement admise est celle-ci : « Comme trois autres petits tourbillons qui sont dans les abords des îles Féroë, le Maëlstrom n'a d'autre cause que l'entrée en collision des vagues montant et retombant, aux heures du flux et du reflux, contre une ligne de récifs et de rochers' qui fait obstacle aux eaux et les fait se précipiter en vaste cataracte; de sorte que, plus le flot monte, plus profonde doit être la chute. Le résultat naturel et final est un tourbillon ou vortex dont le prodigieux pouvoir d'absorption est surabondamment établi par des exemples de moindre importance. » C'est ainsi que s'exprime à ce sujet l'Encyclopédie britannique. Kircher et d'autres, ainsi que lui, imaginent qu'au centre du canal du Maëlstrom est un abîme qui traverserait l'écorce terrestre et aurait son issue en quelque autre point très éloigné. On a même désigné d'une façon positive le golfe de Bothnie. Cette opinion, au fond assez niaise, était, au moment où je contemplais les lieux, la seule qui satisfît mon imagination ; et l'ayant signalée à mon guide, je fus quelque peu surpris de lui entendre dire que, si c'était en effet l'opinion presque unanime des Norvégiens à ce sujet, ce n'était néanmoins pas la sienne. Quant à l'explication énoncée plus haut, il se déclara incapable delà comprendre, et sur ce point, je tombai d'accord avec lui; car, si concluante qu'elle soit sur le papier, elle vous apparaît comme inintelligible et même absurde quand on est en présence des tonnerres de l'abîme. — Maintenant que vous avez du tourbillon une idée suffisante, dit le vieillard, nous allons, si vous le voulez bien, nous glisser derrière ce rocher, pour nous mettre à l'abri du vent et n'être pas assourdis par le mugissement des eaux. Je vous conterai
une histoire, et vous verrez si j'ai le droit de dire que je le connais, le Moskoe-Strom. » Je pris place comme il le désirait, et il commença :
— Mes deux frères et moi, nous possédions jadis un bateau de pêche gréé en goélette, d'environ soixante-dix tonneaux, avec lequel nous avions l'habitude de pêcher parmi les îles au-delà de Moskoe, près de Vurrgh. Dans les endroits où la mer est agitée de remous violents, la pêche est généralement bonne, si on s'y livre en temps voulu, et si l'on ne craint pas de tenter l'aventure; mais de tous les hommes de la côte de Lofoden, nous étions les seuls, à nous trois, qui fissions métier régulièrement d'aller aux îles, comme je vous l'ai dit. Les parages fréquentés pour la pêche sont beaucoup plus bas vers le sud : on peut y prendre du poisson à toute heure, sans beaucoup de risque, et il est naturel que ces emplacements soient préférés. Mais ici, plus haut, parmi les rochers, il y a des endroits qui donnent, non seulement du poisson de meilleure qualité, mais encore en bien plus grande quantité ; si bien qu'il nous arriva de pêcher en un seul jour ce que d'autres, moins aventureux dans le métier, ne pouvaient récolter à eux tous en une semaine. Nous faisions là des sortes de coups de fortune inespérés : le risque plus grand diminuait l'effort et l'audace constituait l'enjeu.
Nous mettions notre barque à l'abri dans une crique, à environ cinq milles au-dessus d'ici, sur la côte ; et nous avions l'habitude, par beau temps, de mettre à profit les quinze minutes de mer étale pour pousser à travers le canal principal du Moskoe-Strom, bien au-dessus du gouffre, et pour mettre au mouillage là-bas, quelque part, à proximité d'Otterholm ou de Sandflesen, où les remous sont moins violents qu'ailleurs.
Nous attendions là, généralement, le moment où la mer s'apaise, pour lever l'ancre et retourner chez nous. Nous n'entreprenions jamais une telle expédition sans un vent largue bien soutenu pour aller et pour revenir, et sans être bien certains qu'il ne mcllirait pas avant notre retour. Il nous arriva rarement de faire erreur sur ce point. Deux fois, en l'espace de six ans, nous fûmes obligés de rester toute la nuit à l'ancre par
CONTES ÊTR 1XGES
suite d'un calme plat, ce qui est bien rare dans nos parages; et une autre fois, il nous fallut rester à terre, près d'une semaine, mourants de faim, par suite d'une tempête qui (•< la la peu de temps après notre arrivée, ci rendit le canal tellement furieux que le retour nous était impossible. En cette circonstance, nous aurions été entrâmes en pleine mer en dépit de tout, car les tourbillons nous faisaient pirouetter avec une telle violence qu'à la lin nous chassâmes sur notre ancre, qui fut arrachée. Mais nous dérivâmes par bonheur dans un de ces innombrables courants en sens inverse qu'on rencontre, ici aujourd'hui, ailleurs demain; et ce courant nous conduisit sous le vent de Flimcn, où nous eûmes la chance d'aborder. Je ne saurais vous énumérer la vingtième partie des dangers que nous avons essuyés en cet endroit. Même par beau temps, c'est une mauvaise passe ; mais nous trouvâmes toujours moyen de braver le Moskoe-Strom sans encombre, bien que parfois le i œur me montât aux lèvres, quand il nous arrivait d'être d'une minute soit en retard, soit en avance sur le moment de l'accalmie. Le vent panois n'était pas aussi fort que nous Taxions espéré en partant, et alors, nous faisions plutôt moins de chemin cpie nous ne l'aurions désiré, tandis rpie le couranl rendait le bateau ingouvernable.
Mon frère aîné avait un fils de dix-huit ans, et j'avais moi-même deux forts garçonn< I . Us nOUS auraient été d'un grand secours en pareil «as, soi1 eu prenant les avirons, soit en s 0 la ])é( lie ; mais si nous vou-
lions bien en courir le risque pour nousmêmes, nous n'avions pas le CCBUr de laisser eunea K^ns l'affronter pour leur i ompte, < ar il n'v a pas à duc, i 'est la vérité pure, — le danger était horrible.
Il y a maintenant trois ans. à quelques
jours près, qu'an l'.a i e que je vais vous
due. < 'étail le 10 juillet [8..., un jour que
pr< d'oublier,
«.H < i jour la Bouffla i<- plus diabolique
oui, i". m qui .ut jamais boi ti des i ieux.
l'ouï i.mt, toute la m. ii inée i i a • ■■ tard
l'après midi, h y aveil i u uni gentille
l.nse bien sage \< nuit 'lu u'i ouest i |
un soleil su] ei i"-. si bien que le plu i \ iauK
manu parmi non- n- < tut jamais douté
i'.i .i m .M arriver!
Mes frères et moi, nous avions traversé tous trois jusqu'aux îles vers deux heures de l'après-midi ; et bientôt, le bateau fut plein de magnificpie poisson qui, nous en avions tous fait l'observation, était plus abondant ce jour-là que nous ne l'avions jamais vu. Il était juste sept heures à ma montre, quand nous levâmes l'ancre pour rentrer à la maison, de façon à traverser la zone la plus dangereuse du courant pendant la période de mer étale, qui, nous le savions, devait avoir lieu à huit heures. Nous partîmes avec un vent frais sur notre hanche de tribord, et pendant quelque temps, nous filâmes à grande allure, nullement préoccupés du danger possible, car nous ne voyions pas, ce jour-là, le moindre sujet d'appréhension. Tout à coup, nous voilà masqués par une saute de brise nous venantd'au-dessousd'Helscggen. Cela nenous était jamais arrivé, et je commençai à me sentir mal à mon aise, sans trop savoir pourquoi. Nous fîmes arriver au vent, mais n uis ne pouvions faire un bon sillage, à cause des remous, et j'allais proposer de: retourner à notre mouillage, quand, regardant en arrière, nous vîmes tout l'horizon couvert d'un drôle de nuage couleur de cuivre qui s'élevait avec la plus étonnante rapidité.
lui même temps, le vent qui nous axait poussés jusque-là, vintà tomber, et nous nous t romaines en calme plat, dérivant au gré des courants dans toutes les directions. .Mais cet état de choses ne dura pas assez longtemps pour nous laisser le temps de i.i réflexion- En moins d'une minute, la tempête lut sur nous ; la minute d'après, le i lei étail entièrement < ouvert, et le jour s'assombril à ce point que, les embruns s'en
mêlant, non:, ni' pouvions plus voir à bord du bateau.
Essayer de \ ous d< i rire un ouraj pari il je ne m'en mêlerai pas l es plus \ icux l iup de un i de la Non ôge n'onl jamais rien \ u de pa reil, Nous a \ ii >n ■ a mené toute nol ie voilure a\ ant Tal< i le mais à la première rafale, nos deux mâts pa isôrenl par
di n i I comme s'ils a \ aionl été si les,
le grand t emportanl avei lui mon plus
jeune frère qui, pai précaution, s'j était ai ' roi he
Notre bateau était la plume la plu»
LE BATEAU SEMBLAIT SUSPENDU. COMME PAR MIRACLE, A MI-CHEMIN DU GOUFFRE. SUR LA SURFACE INTERNE D'UN ENTONNOIR DE VASTE CIRCONFÉRENCE (P. 123/.
légère qui eût jamais tenu sur la surface des eaux. Le pont en était complètement rus et n'avait qu'une petite écoutille près de l'avant. Nous avions l'habitude de fermer toujours cette écoutille avant de tiaverser le Strom, par une mesure de prudence tout indiquée quand on a affaire à une mer clapoteuse. Sans cette précaution, dans la circonstance présente, nous aurions sombré du coup, car nous fûmes complètement ensevelis sous les flots pendant quelques instants. Par quel miracle mon frère put-il échapper à la mort, je n'en sais rien, car je n'ai pas eu, hélas ! la possibilité de l'apprendre. Pour ma part, ayant lâché la misaine, je me jetai à plat ventre sur le peut, les pieds contre l'étroit plat-bord de l'avant, et me cramponnant des deux mains à un anneau près du pied du mât de misaine, Bien que ce fût sans aucun doute le meilleur parti à prendre, c'était uniquement l'instinct qui me poussait à agir ainsi, car j'étais trop abasourdi pour être en état de raisonner. Pendant quelques instants, nous fûmes entièrement submergés, comme je vous l'ai dit, et durant ce temps, accroché à mon anneau, je me bornai à retenir ma respiration. Puis, n'en pouvant plus, je me soulevai sur mes genoux, sans lâcher prise, de façon à dégager ma tête. A ce moment, notre petit bateau se donna une secousse, comme ferait un chien au sortir de l'eau, et émergea ainsi partiellement au-dessus de la mer. Je tâchai alors de chasser de mon mieux L'état de stupeur où j'étais plongé et de rassembler mes idées pour voir ce qu'il y avait de mieux à faire, quand je sentis quelqu'un me saisir par le bras. C'était mou frère aîné, et mon cœur sauta de joie, car je Le croyais bel et bien enlevé pardessus bord. Mais l'instant d'après, toute joie se transforma en horreur, Lorsque, mettant Ba bouche roui prôa de mon oreille, il ni'- i i ia de toute i le ■ for< es ce seul mot : Moskoe-Strom !
I.. coup que je ressentis à ce moment, orme ae h ais. Je tri tnblais
de la tête aux pieds Comme SI j'avais été en proie au plus vif accès de fièvre. J'étai |,,, yi poui 'i'"' """| fl' "' voulait
dit» iple mol , je i ompn nai i •
qu'il me donnait à i nt< ndn v li yent qui non -n' .nn.iii maint aant , non / 1 ion
justiciables du Strom, et nous n'avions aucune chance de salut !
"\ 'ous avez bien compris qu'en traversant le canal du Strom, nous faisions toujours un long détour pour passer bien au-dessus du tourbillon, même par le temps le plus calme, et encore devions-nous attendre et guetter soigneusement le moment de la mer étale ; mais maintenant, nous étions emportés tout droit sur le gouffre lui-même, et par une telle tempête ! Sûrement, pensais-je, nous y arriverons juste au moment de l'accalmie, — il y a là un peu d'espoir, — mais l'instant d'après je m'en voulais à moi-même d'avoir été assez fou pour concevoir une ombre d'espérance. Je savais très bien que nous étions condamnés, quand nous aurions été dix fois un navire de quatrevingt-dix canons.
Cependant la première fureur de la tempête s'était dépensée, ou peut-être ne la sentions-nous plus autant parce que nous fuyions devant elle ; quoi qu'il en soit, la mer, que le vent avait maintenue d'abord plane et écumeusc, se soulevait maintenant en véritables montagnes. Un singulier changement s'était produit aussi dans le ciel. Tout autour de nous, dans toutes les directions, il était encore noir comme du goudron ; mais presque au-dessus de nos têtes, s'ouvrit tout à coup en cercle une déchirure de ciel clair, — clair comme je ne l'ai jamais vu, — d'un bleu intense et brillant, et à travers cette déchirure resplendissait la lune, dans son plein avec un éclat également jamais vu. Klle éclairait toutes choses autour de nous avec la plus grande netteté; m, us, quelle scène, grand Dieu, quelle scène elle avait à éclairer I
Je lis alors une ou deux tentatives pour parler à mon frère ; mais sans que je pusse ■ omprendre i omment, le fra< as des eaux y tari tellemenl a< i ru que je ne pouvais lui Eaire entendre le moindre mol . tout en < riant à son oreille de toute la for< <• de ma voix, Soudain, il secoua la tête, devinl pâle
i omme as I el leva un de ses doigts,
i omme pour me dire i out» I
Je ne pus tout d'abord in expliquer ce qu'il VOUlail dire ; mais bientôl , une
i en ■ e effroyable jaillit en moi. Je tirai
ma montre de mon gou et i lie ne mar< liait
!• i. [ardai on i adran au < Lair de lune
UNE DESCENTE DANS LE MAELSTROM
et soudain je fondis en larmes et la jetai bien loin dans l'Océan. Elle s'était arrêtée res Nous avions dépassé le moment de la mer étale, et le tourbillon du Strom était en pleine furie !
Si un bateau est bien construit, convenablement arrimé et ne s'enfonce pas trop sous sa charge, les vagues, quand il court largue, par une forte tempête, semblent toujours s'échapper de dessous la quille ce qui paraît étrange à un terrien, — et c est ce qu'on appelle chevaucher en terme de marine.
Eh bien, nous avions jusqu'alors chevauché la houle très adroitement- mais bientôt une lame gigantesque survint qui nous prit en plein sous la coque, et nous emporta avec elle, en s'élevant haut, très haut, comme jusqu'en plein ciel. Je n'aurais jamais cru qu'une vague pût s'élever aussi haut. Et puis; nous descendîmes en effectuant une courbe, une glissade un plongeon, qui me donna la nausée et m'étourdit, comme si je tombais en rêve du sommet de quelque haute montagne. Mais pendant que nous étions au sommet de la lame ; | avais jeté un coup d'oeil rapide autour de moi, et Ce seul regard m'avait amplement suffi. Instantanément, je m'étais rendu compte de notre position exacte. Le tourbillon du Moskoe-Strom était à environ un quart de mille, droit en avant de nous ■ mais un Moskoe-Strom qui ne ressemblait pas plus au tourbillon de tous les jours que celui que vous voyez présentement ne ressemble aux remous d'un moulin Si je n avais pas su où nous étions et ce qui nous attendait, je n'aurais jamais reconnu l'endroit. Le tableau était tel que 1 horreur me fit malgré moi fermer les veux et mes paupières se contractèrent comme dans un spasme.
H ne s'était pas écoulé deux minutes que nous sentîmes soudain les values «apaiser et que nous fûmes enveloppés d écume. Le bateau fit violemment demitour p babord et s,é]ança comme
foudre dans sa nouvelle direction. Au même moment, le mugissement des eaux fut étouffe par une sorte de clameur aiguë un bruit tel que vous pouvez l'imaginer en supposant les sifflets de plusieurs milliers de steamers lâchant leur vapeur en même
VOUS DEVEZ ME CROIRE TRÈS VIEUX, MAIS N'EN EST RIEN (p. 113).
temps. Nous étions alors dans la ceinture de houle qui encercle toujours le tourbillon et je pensais, naturellement, que l'instant d après nous plongerait dans le gouffre dont nous ne poux-ions voir le fond distinctement, par suite de l'épouvantable rapidité avec laquelle nous étions emportés. Le bateau ne semblait pas du tout s'enfoncer dans eau, mais effleurer, comme une bulle d'air la surface des flots. Son tribord rasait le tourbillon, et à bâbord se dressait tout cet océan que nous venions de quitter et cela faisait comme une immense muraille tournante entre nous et l'horizon.
Cela peut vous sembler bizarre mais maintenant que nous étions dans la gueule même du gouffre, je me sentis plus maître cte moi qu'au moment où nous ne faisions quen approcher. L'esprit dégagé de toute espérance, je me sentis délivré d'une grande partie de la terreur qui m'avait paralysé
CONTES ÉTRANGES <g
tout d'ahonl. J'imagine que ce fut en quelque sorte le désespoir qui raffermit mes nerfs.
Ceci n'est pas de la fanfaronnade, c'est la vérité pure ; je me mis à songer qu'il y avait quelque chose de sublime dans une pareille mort, et que c'était folie de ma part de m'arrêter à une considération aussi basse que celle de ma propre vie, en présence d'une aussi grandiose manifestation de la puissance de Dieu. Je crois bien que je rougis de honte quand cette idée me passa dans l'esprit. Un instant après, je fus pris de la plus ardente curiosité au sujet du tourbilloa lui-même. J'éprouvai un véritable désir d'en explorer les profondeurs, au prix même du sacrifice qu'il allait m'en coûter, et mon plus gros chagrin était que je ne serais jamais en mesure de faire part à mes vieux compagnons des mystères que j'allais approfondir. Voilà certes des pensées bien étranges de la part d'un homme arrivé à une telle extrémité, — et j'ai souvent pensé depuis, que le mouvement giratoire du bateau autour de l'abîme m'avait quelque peu étourdi.
(ne autre circonstance contribuait à me rendre la possession de moi-même, et c'était la cessation complète du vent, qui n'avait plus prise sur nous, dans notre situation actuelle ; car, ainsi que vous avez pu vous en rendre compte par vous-même, la ceinture d'écume est de beaucoup plus basse que le niveau général de l'Océan, et i e dernier élevait maintenant au-dessus de nos têtes une sorte de crête escarpée, sombre et montagneuse. Si vous n'avez jamais été en mer par une grosse tempête, vous ne pouvez avoir une idée de l'effet démoralisant produit par la compli ité du vent et des embruns. Cela VOUS aveugle,
cela vous assourdit, cela vous étouffe et vous enlève toute fa< ulté d'a< tion ou de
réflexion, Mais nous étions m.i in l<-n.i ni
dans une large mesure débarrassés de ces toul ' omme les i riminels conrj imné ■ & mort jouissenl dans leur pi i on le petit 'iMI ,l"1 ' taient refu i e
t.uit que la sentent e était en< ore in< ertaine,
( ombien d< ou a \ ons fait le i ir-
i mi de la < ouronne d'é( urne, il m< impossible de le dire Noua tourn toui nâme pendanl une heure peul i tro,
volant plutôt que flottant, gagnant graduellement le milieu de la houle et nous rapprochant de plus en plus de sa terrible bordure intérieure. Pendant tout ce temps, je n'avais pas lâché mon anneau. Mon fière était à l'arrière, cramponné à une petite barrique à eau, vide, solidement amarrée sous la cage de la voûte d'arcasse, seul objet qui n'eût pas été balayé par dessul bord dés le début de la tempête. Comme nous approchions du bord de l'abîme, il lâcha prise, se dirigea vers l'anneau, et dans l'angoisse de la peur, il essaya de me l'arracher des mains, car l'anneau n'était pas assez large pour nour fournir à tous deux une prise suffisante. Je n'ai jamais ressenti de chagrin plus profond qu'au moment où je le vis faire cette tentative, bien que j'eusse conscience qu'il était fou, fou furieux par excès de terreur. Cependant, je ne me mis pas en peine de lui disputei la place. J'estimais à sa juste et précaire valeur la possession de cet anneau ; aussi le lui laissai-je et gagnai-je docilement la poupe pour m'accrocher à la barrique. Je n'eus pas grande difficulté à le faire, car le bateau, dans sa course circulaire, se maintenait assez d'aplomb sur sa quille, uniquement secoué de-ci, delà, par les coups de balai gigantesques et l'effervescence du tourbillon. A peine m'étais-je adapté à ni i nouvelle position que nous donnâmes une
terrible embardée à tribord, et tout à coup nous coulâmes à pic dans l'abîme. Je murmurai une prière rapide à Dieu et je crus que tout était fini.
i i serrement de cœur occasionné par le mouvement de plongée m'avait fait instinctivement me cramponner à la barrique ave< plus d'énergie, et j'avais fermé les veux, l'end. tut quelques '.coude-,, je n'osai les rouvrir : je m'attendais à L'anéantisse* ment immédiat et je m'étonnais de n'être pas submergé déjà et agonisant sous les îlots. M. ii le temps bc passait, el j'étais toujours en \ ie i a e,, lation de < hute avail
le mouvemenl du bateau ne dnie-
i.ui pas sensiblement de ce qu'il était .m
i où nous étions dans la < einluie
d' ne Maintenant , toutefois, noua peu.
i iiion , d,i\ antage sur tribord. Je repj jfl . ourage et en< ore une i, ia je regardai la bi ône.
UNE DESCENTE DANS LE MAELSTROM
Jamais je n'oublierai la sensation d'angoisse, d'horreur et d'admiration que j'éprouvai devant le spectacle qui m'environnait. Le bateau semblait être suspendu, comme par miracle, à mi-chemin du gouffre, sur la surface interne d'un entonnoir de vaste circonférence et de prodigieuse profondeur. La surface, parfaitement lisse, en aurait pu être prise pour de l'ébêne, n'eussent été la rapidité effarante avec laquelle elle tournoyait sur elle-même et le reflet étincelant et livide qu'elle projetait sous les rayons de la pleine lune, qui du fond de la déchirure circulaire dont je vous ai parlé, coulaient comme un torrent d'or fluide le long des murs noirs et jusque dans les plus intimes profondeurs du gouffre.
Je fus d'abord trop confondu pour observer avec quelque précision. Je n'eus conscience que d'un débordement général de terrifiante grandeur. Cependant, quand je me fus ressaisi un peu, mon regard fut attiré instinctivement vers le fond. Dans cette direction ma vue ne rencontrait aucun obstacle. Notre bateau suspendu sur le versant incliné de l'abîme, demeurait tout à fait d'aplomb sur sa quille, en d'autres termes, son pont était dans un plan parallèle à celui de l'eau, lequel s'inclinait sur un angle de plus de 45°, de sorte que nous semblions flotter sur le côté. Mais j'étais forcé de remarquer que dans cette situation, je n'avais guère plus de difficulté à me maintenir que si nous avions été sur un plan horizontal, et ce fait était dû, j'imagine, à l'extraordinaire vélocité de notre mouvement tournant.
Les rayons de la lune semblaient vouloir atteindre le fond même de l'insondable gouffre ; pourtant il m'était impossible de rien distinguer avec netteté, en raison d'un épais brouillard qui noyait toute la scène autour de moi, et qu'enjambait un magnifique ai'c-en-ciel semblable à ce pont étroit et chancelant qui, d'après les musulmans, est le seul passage qui va du Temps à l'Eternité. Ce brouillard ou ces embruns devaient être produits par la collision des énormes murailles de l'entonnoir au moment où elles se rencontraient au fond de l'abîme. Quant à la clameur formidable qui montait de ce brouillard jusqu'aux deux, je n'ose essayer de la décrire.
Notre premier glissement à partir de la
ceinture d'écume qui domine le gouffre, nous avait portés à une grande distance sur la pente ; mais notre descente dans la suite fut loin d'être aussi rapide. Nous descendions en tournoyant, non ?pas d'un mouvement uniforme, mais par élans et par saccades prodigieuses, qui tantôt nous envoyaient à quelques centaines de yards, tantôt nous faisaient faire le circuit complet de l'entonnoir. A chaque révolution, notre descente progressive nous rapprochait du fond d'une façon lente, mais sensible.
En regardant autour de moi sur le vaste désert d'ébène liquide qui nous emportait, je m'aperçus que notre bateau n'était pas le seul objet soumis à l'étreinte du tourbillon. Aussi bien au-dessus qu'au-dessous de nous, on voyait des débris de vaisseaux, de vastes fragments de charpentes, des troncs d'arbres, et beaucoup d'objets plus petits, tels que des pièces de mobilier, des caisses fracassées, des barils et des douves. Je vous ai déjà parlé de la curiosité singulière qui avait remplacé mes premières terreurs.
Elle sembla s'exagérer en moi au fur et à mesure que je me rapprochais du terme final de mon terrible destin. Je me mis à guetter avec un étrange intérêt les nombreuses épaves qui flottaient en notre compagnie. ;1 faut que j'aie eu le délire, car j'éprouvais même une sorte d'amusement à calculer les vitesses relatives de leur descente vers le gouffre d'écume. Je me surpris à dire : Voilà un sapin qui sera le premier certainement à faire le terrible plongeon et à disparaître, — et je me sentis comme désappointé de constater que le pont d'un navire hollandais le distançait et arrivait au fond avant lui. A la longue, après plusieurs conjectures de ce genre qui s'étaient trouvées toutes en défaut, le fait de ces mécomptes réitérés m'induisit dans un ordre de réflexions qui, de nouveau, me fit trembler de tous mes membres tandis que mon cœur bat' ait d'un mouvement plus rapide que jamais.
Et ce n'était pas une nouvelle cause de terreur qui m'affectait ainsi, mais une lueur d'espoir, combien plus émouvante ! Cet espoir provenait en partie de mes souvenirs, et en partie des faits que j'observais sur le moj ment même. Il me revint à l'esprit l'infinie
variété de matériaux légers qui jonchaient la côte de Lofoden après avoir été engloutis et rejetés ensuite par le Moskoe-Strom.
Le plus grand nombre de ces objets étaient fracassés de la façon la plus extraordinaire, si éraillés, si déchiquetés qu'ils semblaient hérissés d'échardes et de copeaux. Mais alors, je me rappelai d'une façon précise qu'il y en avait certain; qui n'étaient nullement défigurés. Je ne pouvais m'expliquer cette différence qu'en supposant que les fragments éraillés étaient les seuls qui eussent été complètement engloutis ; que les autres devaient être entrés dans le tourbillon à une période assez tardive d> la marée, ou, pour une cause quelconque, étaient descendus assez lcn ement après leur immersion, pour n'avoir pas eu le temps d'atteindre le fond avant le moment du flux ou du reflux, — suivant le cas. Je concevais comme possible dans l'une ou l'autre hypothèse, qu'ils pussent être ramenés en tournoyant jusqu'au niveau de l'Océan, sans subir le sort de ceux qui avaient été entraînés plus tôt, ou dont le mouvement de descente avait été plus rapide. Je fis aussi trois remarques importantes : la première était que la rapidité de la descente était en raison directe du volume des corps ; la seconde, que de deux masses d'égal volume, l'une sphérique et l'autre d'une autre forme quelconque, c'était la sphérique qui descendait le plus vite; la troisième, que de deux masses égales, l'une cylindrique, et l'autre de tout autre forme, la cylindrique était le plus lentement engloutie.
Depuis ma sortie de cet enfer, j'ai eu plusieurs entretiens à ce sujet avec un vieux maître d'école du district ; et c'est lui qui m'a appris à me servir des mots ' vlindre et sphère. Il m'expliqua, — mais j'ai iotalemen.1 oublié son explication, — que les trois renia ques faites par moi étaient, Les con quen e naturelles de la forme respective des épaves flottantes, et il me montra commenl il arrive qu'un cylindre, flottant sur un tourbillon, offre plu . de ri i '.ni- e à Bon pouvoir d'absorption, et est attiré ave< plus de difficulté qu'un corps de mt me volume, mais de forme différente '.
( [JVoirÀri OU» d< l>< ■ incidentibusin fluidolib.2.
Une circonstance saisissante contribua beaucoup à renforcer ces observations et à me faire désirer anxieusement d'en tirer parti ; c'est le fait que, à chaque circuit, nous dépassions des objets analogues à une barrique, à une ve gue ou à un mât de navire, et que beaucoup de ces objets, qui se trouvaient à notre niveau au moment où j'ouvris les yeux sur les merveilles du tourbillon, étaient maintenant bien audessus de nous, et semblaient s'être déplacés à peine de leur niveau primitif.
Je n'hésitai pas davantage sur ce que je devais faire. Je pris la résolution île me lier solidement à la barrique où je me tenais cramponné, de la détacher du bateau et de me jeter à la mer avec elle. Par signes, j'essayai d'appeler l'attention de mon frère sur les barils flottants qui passaient à notre portée, et je fis tout ce qui était en mon pouvoir pour lui faire comprendre ce que je me proposais. Je crus à la fin qu'il avait compris mon dessein ; mais, qu'il eût compris ou non, il secoua la tête désespérément et refusa de lâcher son anneau. Il était impossible de le joindre : les circonstances n'admettaient aucun retard. Aussi, après une lutte amère, je dus l'abandonner à son triste sort ; je m'attachai moi-même à la barrique au moyen des liens qui l'amarraient au bateau, et sans balancer davantage, je me précipitai avec elle dans la mer.
Le résultat fut précisément ce que j'avais espéré. Comme c'est moi-même, présentement, qui vous raconte cette histoire ; comme vous voyez que je m'en suis tiré, et que vous connaissez le moyen dont je me suis servi en vue de mon salut, vous devez prévoir tout ce que je pourrais vous en dire. J'abrégerai donc et je passerai rapidement au dénouement. 11 avail dû se passer une heure .1 peu près depuis que
j'avais abandonné le bateau, et il était descendu bien au-dessous de moi. quand, soudain, il fif coup sur coup trois ou quatre . solution très rapides, et emportant avec lui mon p.un re frère, il plongea de l'avant, à tout jamais, dans le < haos du fond. La ba >
rique à laquelle je m'étais attaché descendit pi qu'à mi 1 hemin environ de la distança. .pu 1 p.M.Mi Le fond de l'endroil où i 'avail Bauté par-dessus bord. A ce moment, un changement caractéristique se produisit
§> UNE DESCENTE DANS LE MAELSTROM
dans l'aspect du gouffre : les versants du vaste entonnoir devinrent rapidement de moins en moins escarpés ; les évolutions du tourbillon perdirent graduellement de leur vélocité et de leur violence. Peu à peu, le brouillard et l'arc-en-ciel .se dissipèrent,' et le fond de l'abîme parut lentement se soulever.
Le ciel était clair, les vents étaient tombés et la pleine lune se couchait à l'ouest avec un éclat radieux, quand je me retrouvai à la surface de l'Océan, en pleine vue des rivages de Lofoden, et au-dessus de ce qui avait été le tourbillon de Moskoe-Strom. C'était l'heure de la mer étale, mais elle se soulevait encore en vagues montagneuses sous l'effet de la tempête. Je fus emporté violemment dans le canal du Strom et précipité en quel-
ques minutes sur nos pêcheries. Un bateau me recueillit, exténué de fatigue, et, — maintenant que le danger était passé, — devenu muet par le souvenir de son horreur. Ceux qui me repêchèrent étaient d'anciens camarades et des compagnons de chaque jour, mais ils ne me reconnurent pas plus qu'ils n'auraient reconnu un voyageur revenu du pays des âmes. Mes cheveux qui, la veille, étaient d'un noir d'ébône, étaient aussi blancs que vous les voyez, à cette heure. Ils racontèrent aussi que toute l'expression de ma -physionomie avait changé. Je leur dis mon histoire, — ils ne la crurent pas. Je vous la dis à vous, maintenant, et je peux à peine espérer que vous y ajouterez foi mieux que ne l'ont fait les bons pêcheurs de Lofoden.
PUBLICATIONS PIERRE LAFITTE ù C,e \