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FONDIT LE GARÇON

... L'homme qu'accompagnait le docteur Poussin était un grand diable, maigre et dégingandé. ..Tout de noir habillé, de la tête aux pieds, une longue redingote enveloppait son corps de faucheux, à la façon d'une lévite flottante, et un pantalon à la houzarde exagérait, par son ampleur au mitan, l'étroitesse des bottes — quoiqu'il pa-

LA TRAGWI'E AVENTf'RE Df MIME PROPERCE

fût avoir naturellement le pied petit et bien cambré. Une écharpe de surah, aux bouts frangés de filigranes d'or, brochait sur l'ensemble de sa toilette... et, du col rabattu, émergeait la tête la plus mélancolique et la plus hirsute qu'il soit possible d'imaginer...

L'homme salua très bas les magistrats, avec une émotion supérieure à celle de M. Marathon ; et, dans ce mouvement de respect exagéré, les mèches de ses longs cheveux se séparèrent et imitèrent le saule pleureur, à s'y méprendre. Mais il avait probablement l'habitude de ce dérangement capillaire, car, d'un tour de main, en relevant la tête, il les remit en place et découvrit, au regard inquisiteur du juge Marathon, un visage douloureux, où deux grands yeux d'enfant brillaient, ingénus, un peu gonflés d'avoir trop pleuré — un visage que, nonobstant la barbiche taillée diaboliquement à la Méphisto, il était naturel de qualifier de candide...

M. Marathon lui proposa un siège et lui posa plusieurs questions.

L'homme accepta le fauteuil et répondit aux demandes, en tamponnant ses pauvres yeux ingénus de son mouchoir à fleurs...

... Il n'y avait guère à douter de la réalité du crime ! Il venait de la Morgue, avec le docteur Poussin, son camarade de lycée, retrouvé médecin... et médecin-légiste par dessus le marché... Il n'avait pas hésité à reconnaître, hélas ! les vêtements ayant appartenu à la victime et le doute n'était plus possible sur L'identité de s;i pauvre Bceur... encore que le cadavre incomplet ne pu!

lui permettre une affirmation absolue, Madeleine Haubourg m- portant ni bagues, ni autres objets distinctiifs qui, à

a connaissance, l'eussent pu mieux é( lairei ... Le porte-monnaie était le

i. n . Le poi tefeuille également... Mais... Certes, c'était bien Là La forme de ses

mains fuselées, le rappel de ses attaches fines... Mais... Il ne pouvait s'en remettre qu'à une sorte de prescience, d'intuition fraternelle qui le faisait tomber à genoux, sanglotant devant le cadavre de la victime.

Ah ! s'il voyait la tête, par exemple !.... L'eût-on défigurée, il la reconnaîtrait, entre mille... Madeleine avait, sur la joue gauche, un grain de beauté de la grosseur d'un gros pois, un peu audessous de l'œil... et comme elle était affligée d'un léger strabisme, il en résultait une expression singulière, — presque unique, appuya-t-il, — en tous cas, très caractéristique de sa physionomie... La tache noire et fixe de ce grain de beauté exagérait la déviation de la prunelle mouvante...

... Aux questions que le juge lui posa, touchant ses antécédents, Maxime Haubourg répondit avec une grande clarté...

Il dit leur vie très simple et très retirée, dans le faubourg de Rouen qui s'appelle le Mont-aux-Malades... Ils vivaient là, très humbles, très ignorés et peu fortunés, depuis la mort de leurs parents. Madeleine courait le cachet, péniblement — donnant des leçons de français et d'anglais. Lui, de son côté, pratiquait le solfège et les notions de violon — car, pour le violoncelle, il n'y faut pas compter ! — autant que son masque de relations le lui permettait... Il avait été, deux ans durant, attaché à l'orchestre du Théâtre-Lyrique... mais le grand art se mourait... même à Rouen ! et le public n'avait plus d'oreilles que pour les flonflons de music-hall !...

Et il en était réduit à jouer pour lui seul, — pour lui seul et pour elle ! - - Bach qu'il adorait et César Franck qu'il idolâtrait I... ses deux maîtres fa\<>i^ '

A la conviction et à la fougue que le jeune artiste se uni à lui faire ce1 te m cidente déclaration de principes, le juge Marathon vit bien que s'il laissait sou client s'égarer du côté musical, il allait

r> LA TRAGIQUE AVENTURE DU MIME PROPERCE €

perdre de vue l'assassinat qui devait être et était la préoccupation de tous...

Et il ramena doucement le passionné violoncelliste à la question...

Et Maxime Haubourg y revint d'autant plus volontiers que parler de sa sœur c'était encore parler de son art que, divinement, elle comprenait ; et qu'il aimait sa sœur, comme son art, jusqu'à l'adoration et à l'idolâtrie...

Il reprit le récit de leurs antécédents, ainsi que disait le juge dans son jargon, passant vivement sur leur dénuement dernier — depuis son renvoi du Théâtre-Lyrique — car il était très fier et ne se plaignait nullement de la destiné

qui leur avait toujours été si peu propice... Et lorsqu'il fut arrivé, dans son long discours, coup 5 de sanglots, comme de points de suspension, au départ de sa sœur pour Londres, où une place d'institutrice l'attendait, dans une famille honorable, il hésita...

Il en était arrivé au chapitre vraiment douloureux de son histoire...

— Monsieur le juge, dit-il..., vous comprendrez qu'il m'est excessivement pénible de porter, contre la chère morte, un jugement sévère, mais je dois vous dire la vérité...

— Vous l'avez juré, argua M. Marathon, sentencieux...

- La vérité, c'est que, pour la pre-

JE NE l'KIl.U L AUTOPSIE QUI DIX APRÈS-MIDI,

vs m'y ArroRisEZ, dit ie médecin (p. 23).

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mière fois de notre vie, elle avait fait fi de mes conseils, et c'était contre mon assentiment qu'elle partait chez des étrangers, loin de la maison familiale... Oh ! je serais le dernier des misérables si je lui en faisais grief... Je connaissais le fond de son cœur et la pureté de ses sentiments... Mais je dois encore à la vérité de dire, sans que sa mémoire en soit outragée, combien, depuis des mois... elle était nerveuse et fantasque... malgré sa douceur de caractère et sa bonté native.. Ses préoccupations étaient sans motif... Un rien la faisait pleurer, toute une journée... et je ne pouvais attribuer son irritabilité à notre demipauvreté... qui est bien la pire misère... puiqu'elle l'avait jusqu'en ces derniers temps supportée, avec une bonne humeur toujours égale... Je consultai un médecin du faubourg de Mont-aux-Malades... Le médecin m'assura qu'elle était neurasthénique... Oui, oui... c'est un mot très large qui s'adapte merveilleusement à tout ce qu'on ignore... Il me conseilla des promenades, des distractions... Nous faisions, ma sœur et moi, monsieur le juge... parfois jusqu'à vingt et vingt-cinq kilomètres à pied... à travers la campagne qui est admirable comme une symphonie de Beethoven, en cette fin de saison... et au bord du fleuve qui est majestueux, par toutes les saisons... Mais l'hypocondrie où elle se morfondait ne faisait que s'aggraver...

Il s'arrêta de parler, passa sa main sur son front moite, — poursuivit :

— La semaine qui précéda sou départ de la maison — la semaine dernière — fut la plus terrible... Elle descendait chaque jour à la ville, s'y attardait davantage, el Lorsqu'elle en revenail , tombail dan une prostiai ion épouvantable... Ah ' monsieur, j'aurais tout donné poui qu'elle reprîl

sa gaieté d'autan et quelque gOÛl à la

vie — à notre vie si peu brillante, et si calme aussi — à la vie que nous avions toujours menée... C'est alors qu'elle m'annonça qu'elle avait trouvé une place d'institutrice à Londres et que le moment de nous séparer avait sonné.

La nouvelle m'affecta d'autant plus profondément que je n'avais jamais songé à la possibilité d'un tel événement. Je lui démontrai le péril, la mis en garde contre tous les écueils, toutes les aventures... Elle s'entêta doucement dans son projet... et je vis bien, à sa façon de s'entêter que son projet était irrévocable... Madeleine avait vingt-huit ans... la chère âme... J'en ai trente-deux... et je croyais que l'âge me donnait une autorité morale... Lorsque je m'aperçus qu'en la contrariant, je ne réussirais qu'à faire empirer le mal dont elle souffrait, je me résignai à son départ avec la tristesse la plus profonde...

On eût dit vraiment que j'avais la prescience du malheur qui allait arriver !... Tout ça, d'ailleurs, monsieur le juge, c'est la faute à son amie...

— A Amélie ? sursauta M. Marathon.

— A Amélie... oui, monsieur.

— A Amélie qui habite Piccadilly, hein ? insista vivement le magistrat.

— Je ne sais pas où elle habite...

monsieur... J'ignore même dans quelle famille ma sœur allait être placée...

Elle devait me l'écrire, sitôt arrivée à Londres...

— Allons ! bon ! pesta M. Marathon, en ponctuant son exclamation d'un formidable coup de poing, sur son bureau Empire... C'est pour en arriver là que vous me racontez vos petites histoires... que vous m'initiez à votre vie familiale et que vous me parlez de neurasthénie ! !

Il enfla la voix...

Neurasthénie! Neurasthénie ! Ça n'a rien à voir dans mon instruction!... et

la moindre adresse de notre Amélie ferait bien mieux notre affaire !... Mais n'embrouillons pas cette histoire à plaisir... elle l'est suffisamment ! Et répondez à ma question, simplement !...

Vous connaissez cette Amélie ?

— Oh ! monsieur, voilà huit ou dix ans que je ne l'ai vue... C'était presque une enfant... et, si je la rencontrais aujourd'hui, je ne sais point si je la reconnaîtrais... Son nom de famille... un nom très simple à retenir...

Il se ravisa :

— Enfin ! nous voici sûrs d'un premier point... Amélie existe ; Amélie n'est pas un mythe... comme la femme en rouge... Bien !... Maintenant, j'ai à vous poser une question délicate et je vous prie, dans l'intérêt de la justice et dans le vôtre, d'y répondre avec sincérité... Ne connaissiez-vous point, à votre sœur, des relations... d'amitié qui nous conduiraient à penser...

vois, mon si Kl' K l'ir.D. TENEZ-Yors. A TOVTE RÉQUISITION, A la DISPOSITION DK LA JlSTIi"E (p. 24).

— Dénoncez-nous le nom de famille !

implora presque M. Marathon.

Maxime Haubourg chercha :

— Du... Dubois... Durand... non... Dupont.

Il eut un geste d'impuissance...

— ■ Le nom de famille m'échappe, avoua-t-il, déconcerté.

— D'une autre, maintenant ! fit le juge, en jetant au procureur Percevent un regard de détresse... Vous n'êtes pas, précisément, pour éclaircir l'affaire, vous! monsieur Haubourg!

Maxime~'Haubourg redressa son maigre corps de faucheux ; il eut un mouvement de tète, en arrière, qui révéla la fierté la plus noble et la plus dédaigneuse, et c'est d'un ton très hautain qu'il répondit :

— Je ne reconnais à personne au monde, monsieur, le droit de suspecter les sentiments purs de ma pauvre sœur...

— - Permette/, permettez ! s'excusa le juge Marathon... Je respecte infiniment le mouvement d'amour fraternel qui vous fait prononcer, sur un ton aussi péremp-

LA TRAGIQUE AVENTURE DU MIME PROPERCE

loin-, une affirmation aussi convaincue... Mais, Voici le fait brutal que je n'ai pas à vous celer, et duquel il est permis, je crois, de déduire certaines suppositions : Mlle Madeleine Haubourg est descendue, samedi, venant de Rouen, à l'hôtel du Matelot Saxon... Un homme, venant également de Rouen, l'y a rejointe. Ils occupaient individuellement les chambres 14 et 13, au dire de l'hôtelier... qui doit savoir. Au dire d'autres témoins, dans la journée d'hier, dimanche, on les a vus sortir, à maintes reprises, seul à seul ou ensemble. Ce matin, l'homme a pris le rapide pour Paris et l'on a découvert le cadavre de votre sœur... et, notez-le bien, monsieur Haubourg, dans la chambre 13, prise par l'homme, en location, et non au numéro 14, où elle était descendue. Voilà le fait brutal, je le répète... Il n'y a pas à faire de fausse sentimentalité:

Il eut un geste évasif, s'entêta ;

- Voilà le fait. L'explique qui pourra... Personne n'ayant d'explication plausible à donner, tout le monde se tut...

Or, par scrupule, poursuivit M. Marathon, si vous m'entrave/,, dans ma tâche, déjà assez lourde, je ne vois pas comment j'expliquerai le fait, moi qui en suis chargé...

- Mais, je ne demande pas mieux!

balbutia le violoncelliste...

- Alors, répondez à cette nouvelle et décisive question... Connaissez-vous un nommé Properce ?

- Propercc ? fit Maxime Haubourg...

Je ne connais pas... pas du tout !

Ali ! mille insectes ! ça c'est trop

raide! redoubla le juge Marat bon, en martelant le bureau Empire d'un deuxième coup de poing non moins énergique que le premier, et eu adressant, au pi 01 m etu Per< evenl , un ei ond regard au ! désolé que le précédent... Vous ne < "min . / pa 1... vous osez dire que ■/mu 1 ne < onnai ez p 1 Pfopi r< ■ Properi e, arti ite mime ?

— ■ Non... non... je vous le jure ! s'effara Maxime Haubourg.

Et il répétait, le front dans ses deux mains, ses cheveux en saule pleureur...

— Properce ?... Properce ?... artiste, mime ?... non... non...

Puis, levant vers le juge un regard bouleversé...

— Néanmoins...

— Néanmoins ?

— Oh! non... c'est impossible! J'ai toujours été le confident de ses plus intimes pensées et elle m'aurait dit...

— Que vous aurait-elle dit ? pressa le juge...

— Voici, monsieur... C'est la profession de cet homme qui me... Il y a une corrélation évidente entre...

— Entre quoi ? entre quoi ?... pria M. Marathon. Je le connais, le danger des corrélations !

— Je vous ai révélé que la semaine qui précéda son départ, Madeleine avait été d'une nervosité grandissante et que je ne l'avais jamais vue dans un état pareil !... Il me revient maintenant à l'esprit — et c'est la profession de cet homme qui réveille ma mémoire — qu'elle me demanda, entre autres choses, des détails circonstanciés sur l'art de la pantomime... qu'elle écoutait ce que je lui racontais avec une curiosité et un plaisir... très vifs... trop vifs... Je me rappelle même qu'elle revenait, chaque jour, à pareille conversation... et qu'elle nie dit, enfin, que ce devait être là... parmi les arts d'expression, le plus beau, le plus difficile et le plus tentant...

— Permettez, permettez, interrompit M. Marathon, tout ç.à, c'est des turlutaines d'artiste ! Kl puis ?

1 .t puis ?... C'est tout , lit naïvement Maxime Haubourg... Ali I je me rappelle encore parfaitement qu'elle me

dit un soir un soir que je Venais d'exécuter sur mon violoncelle le ChoSSêUf

111,111/1/, de César Franck (quoique çt ne vaille point les Béatitudes I... nous

MAGISTRAT DU PETIT PARQTTBT RBSARDA I, K POLICIBR (p. 3Q).

en avions comme les nerfs malades !...) elle me dit qu'elle n'eût rien souhaité au-dessus d'être douée pour cet art-là, et qu'elle avait, la nuit précédente, rêvé d'un rôle... le rôle de Desdémone, monsieur, où elle mimerait, sous l'oreiller d'Othello, le combat de la Vie et de la Mort.

Et Maxime Haubourg emboîtant son visage dans ses deux mains, se prit à pleurer doucement, tout à l'évocation de ce souvenir pareil à un présage...

Le juge regardait le procureur avec perplexité... Il ramena toutes ses idées flottantes à une seule et prononça, au milieu du silence le plus complet...

— Tout cela ne prouve qu'une chose, monsieur Haubourg, c'est que si voua ne connaissez point le mime Properce, Mlle Haubourg le connaissait, elle.

— Malgré cette vague apparence, riposta le frère de la victime, je ne le crois pas encore, monsieur.

— ■ Nous allons voir d'ici peu, d'ailleurs, fit M. Marathon, en jetant un regard sur l'œil-de-bœuf qui marquait L'heure, au-dessus de la porte.

Et, l'index recourbé sur son crâne, très fier de sa trouvaille, il pontifia :

— Voilà un second point d'acquis...

Votre sœur rêvait de jouer le rôle de /«/ victime /... Il est quatre heures., vous pouvez vous retirer... L'assassin sera dans mon cabinet à 4 heures 45. Si vous voulez vous donner la peine de revenir...

... Lorsque Maxime Haubourg fut sorti du cabinet du juge, M. Marathon se leva. Il posa familièrement ses deux mains sur les épaules de M. Percevent...

— Eh bien ! mon cher procureur, est-ce assez rondement mené ?

/ 1 TRAGIQUE AVENTURE DU MIME PROPERCE

— Avec les éléments dont vous disposez, surtout !

— Minute ! dit M. Marathon, d'un air équivoque, j'ai un espoir, pour donner à mon instruction tout le lustre

lire...

— Et cet espoir ?

— Cet espoir, répondit le juge, avec une admirable inconscience, c'est que L'assassin avoue !

... Sitôt que fut rendue officielle l'arrivée proche de l'assassin Properce, du rond-point du Puits-Salé, la foule se mit en marche — certes, plus vite que la vérité ! — vers la gare, par les quais où étaient amarrés les barques et les voiliers désertés, car la population des marins était descendue à terre, pour se mêler à la cohue des curieux.

Jamais, depuis l'inauguration du boulevard Maritime qu'un ministre de la République, en personne, était venu rehausser de sa présence, donnant aux réjouissances locales une tournure officielle, on n'avait vu, à Dieppe, un pareil concours de populaire...

Le conseiller municipal chargé d'aun speech bien senti au ministre de La République en voyage, l'avait lah en termes pompeux, sur le mode lyrique: remontant dans les archives de la ville et comparant la visite ministérielle à celle que fit François Ier, 1 520, au riche armateur Ango...

en glissant, naturellement, pour les convenam es d imoi 1 ai iques, sur le séjour de Diane de Poitii i - au manoii de Varengeville. Encore que le para) [èle fui exagéré el d'un maladroil < oui m avait 1 hatouillé l'orgueil des habitants de La peine ville, l'orgueil ei la curiosité.

La < m" rtté, 1 e joui là, n'étail pa m< m vive, si L'orgueil étail en baisse ; et poui n'êl re Fi • Ier, ni m< me

un ministre de la troisième République en voyage, l'assassin du Matelot Saxon pouvait se vanter de faire ses frais.

Le procureur Percevent, qui ne s'exagérait point les choses à la façon du juge Marathon, pensait bien que la foule, mue tout simplement par un mouvement de badauderie, et pas sanguinaire pour un sou, n'irait point jusqu'au lynchage... Il n'en jugea pas moins utile et prudent de faire organiser un service d'ordre plus sérieux que celui du matin, improvisé par un seul homme, devant l'hôtel meublé... Et il laissa ce soin à la gendarmerie nationale.

M. Marathon, qui avait vraiment la fièvre d'agir, pensa qu'il était d'une extrême urgence de ne pas perdre une minute ; et il se fit amener le prisonnier, dans son cabinet, avant même de l'écrouer à la prison de la ville...

... Properce, accompagné de l'inspecteur Fleury, prit place dans une vieille voiture de louage, avec, à chaque portière, un gendarme à cheval, caracolant bien en évidence... Et il fut amené. dans cet équipage peu rassurant, au Palais de Justice, par des rues détournées, après être sorti de la gare des marchandises, cependant que la foule dépistée, ignorant cette fuite discrète, continuait de trépigner, devant la gare des voyageurs...

Et, contrairement aux usages reçus et aux conventions, lorsque l'assassin présumé se trouva en présence de son juge, le juge fut aussi troublé que L'inculpé...

Emu, certes, M. Marathon l'était...

Lorsqu'on es1 juge d'instruction, dans uni- petite ville <>ù les crimes sonl rares, poui ne pas dire inconnus, c'est une gloire peu banale «le découvrir un cadavre sans tête, à neul heures du mat in. et à cinq heures de L'après-midi, d'avoir, sous l.i main, le criminel rattrapé à , en1 soixante dix kilomètres de distance I... Cette gloire-là troublail M. Marathon I

L'HOMME ACCEPTA LE FAUTEUIL ET RÉPONDIT AUX DEMANDES EN TAMPONNANT SES PAUVRES RUE. INGÉNUS DE SON MOUCHOIR A FLEURS |

^ LA TRAGIQUE AVENTURE DU MIME PROPERCE C-

L'inspecteur Fleury, lui ayant remis l'interrogatoire d'identité, lui fit part, avec toutes sortes de circonlocutions, de tous les propos incohérents tenus par l'assassin, touchant sa femme, Madeleine.

— Connu ! connu ! dit le juge... N'empêche que, pour une fois, ce serait drôle de voir un assassin d'accord avec les témoins à charge !... Mais il ne faut pas se monter l'imagination... Ce serait trop beau !... Ce n'est probablement qu'un alibi !...

Sur quoi, l'inspecteur de la Sûreté lui remit le portrait de l'alibi, c'est-à-dire ia photographie, gratuitement donnée par le mime Properce au magistrat du petit parquet, lors de son arrestation à Paris...

M. Marathon pensa pleurer de joie...

— Ah! ça, c'est admirable! se réjouitil bruyamment... car, si nous n'avons plus la tête, nous en avons du moins l'effigie... C'est déjà quelque chose.

Comme les trois malles chapelières, expédiées de Rouen, en consigne, et réexpédiées par l'agent Dumoulin, avaient suivi leur légitime propriétaire, le juge les fit ouvrir, séance tenante... On n'y cL' couvrit que des effets, à l'usage des deux sexes, des robes pailletées et des costumes de pitre, ainsi que les qualifia sévèrement M. Marathon..., des brochures et des affiches de concert, aux eouleurs rutilantes exagérément, où, côte à côte, un jeune homme qui était Properce donnait la main à une jeune femme qui était... la reproduction de la photographie dont le magistrat s'éventait...

■ — Avant de s'enfoncer plus profondément dans ce dédale dont nous tenons dorénavant le fil d'Ariane, commença M. Marathon, la loi exige que vous fessiez choix d'un défenseur...

Properce ébaucha un geste ^ la main, signifiant que cela lui était parfaitement égal et qu'il n'vn avait nul besoin. Mais M. Marathon insista et lui fit passer, sous fis yeux, le tableau tics avocats du bar-

reau, pour l'exercice de l'année courante.. Properce, insoucieux et sans même ouvrir la bouche, désigna de l'index le nom du premier avocat inscrit... Et comme l'inscription était par ordre alphabétique, ce fut un Me Aubin que le hasard désigna — plutôt que l'accusé...

Un garçon de bureau, en deux temps et trois mouvements, sauta au Café des Tribunaux... Le barreau, aligné à la terrasse, prenait des bocks confraternels, afin d'amortir l'ennui d'une attente prolongée... Le garçon de bureau pria Me Aubin d'accepter l'honneur qui lui était échu... Et les confrères évincés firent une moue et reprirent, pour se consoler, un nouveau breuvage, touchés de la guigne qui faisait débuter leur nom familial par des lettres plus reculées, dans l'ordre ridicule de l'alphabet...

— ... Maître Aubin, dit M. Marathon, si vous voulez passer dans une pièce à côté, pour vous entretenir promptement avec votre client...

Me Aubin, le sourire aux lèvres, salua respectueusement l'assassin présumé de Madeleine Haubourg. Mais, déclinant vite et pour la première fois, depuis qu'il était en face d'un vrai juge, faisant usage de la parole, le mime Properce déclara lentement :

— ■ Je vous remercie, monsieur l'avocat, de vos bons offices, mais permettezmoi de ne pas m'en servir, les jugeant parfaitement inutiles. Mieux et plus, je pense que, malgré votre sollicitude professionnelle et le talent que vous pourriez déployer à défendre ma cause, votre intervention serait nuisible à mes véritables intérêts...

L'avocat, qui portait binocle, fit une grimace si vive et si spontanée, que sur son nez à la Bourbon, le binocle en lut du coup désarçonné...

Et le mime Properce, s'adressant à M. Marathon, aggrava sa déclaration eu ces termes :

— J'ai, monsieur le juge, une seule

révélation à vous faire, une seule qui les résume toutes... Je suis innocent du crime dont on m'accuse... Je le déclare de toute la force de mon cœur et avec la dernière énergie... Je suis innocent...

Pour le surplus, j'ai le regret de vous dire que je ne répondrai à aucune de vos questions, que j'ai résolu de m'enfermer dans le plus absolu mutisme, dont rien au monde ne me fera départir...

Et Properce s'étant incliné très bas, avec une extrême courtoisie, se renversa au dossier de sa chaise et ferma les yeux.

M. Marathon, lui, n'était pas myope ; il était presbyte. Mais la grimace qu'il esquissa, pour n'entraîner point la chute de ses besicles, solidement fixées, n'en fut pas moins d'une signification très claire... Son espoir — le fameux espoir qu'il avait si imprudemment confié à M. Percevent — s'évanouissait, et il se trouvait ainsi livré à ses seules ressources... Il en masqua l'excessive maigreur, et c'est d'un ton autoritaire qu'il renvoya :

— Parfait ! parfait ! cela n'importe guère... Nous arriverons toujours à déchiffrer la vérité, sans votre aide... Greffier ! lisez, à haute et intelligible voix, les dépositions de M. Pied, patron de l'hôtel du Matelot Saxon, et de ses employés... et aussi celle de M. Pierre, le gérant du buffet de la gare maritime... Et vous, accusé, écoutez !

Le greffier lut et Properce, sans dé- 1 Lore les paupières, dodelinant de la tête, écouta... L'inspecteur Fleury, dissimulé dans une encoignure, écouta de même, avec intérêt, pour se faire une religion... Et le procureui Percevent, arrivé en retard, .m 1., pointe des pieds, é< outa <li itraite ment, déjà .m i ouranl « 1 * i es déposif ion-,...

L'insti H' non se faisait eu famille

rut on 1 1 h

El loi que l': gr< ffiei eut terminé la le< nui: <ln papiei où étaienl rigoureu »ement i on igné I' fait e1 estes des deux |(„ ataire p i agei d< M Pied, leui arrivée, leui 'joui, leui départ, M. Marathon

demanda, pour la forme, à l'inculpé :

— Qu'avez-vous à répondre ?

Contrairement à l'attente générale et

à sa promesse de tout à l'heure, le mime Properce rouvrit les yeux et répondit :

— Votre question, monsieur le juge, n'en est pas une..., c'est pourquoi j'y répondrai... sans me compromettre... Moi seul, qui sais la vérité, peux distinguer ce qu'il y a de vrai de ce qu'il y a de vraisemblable dans ces allégations... Je ne les infirmerai, ni ne les confirmerai.

Néanmoins, permettez-moi de vous dire — j'ai d'ailleurs fait une remarque à peu près identique à l'agent de la Sûreté, ici présent — que les charges qui pèsent sur moi sont d'un ordre si... si puéril, que mes propres accusateurs sont d'accord...

(il se tourna vers Me Aubin) avec la défense...

■ — Absolument! opina le subtil avocat.

— Car vous constatez, continua Properce, que je suis entré, samedi, à l'hôtel du Matelot Saxon, et que j'en suis sorti, ce matin, accompagné de ma femme... Or...

— Or, interrompit M. Marathon, pendant l'intervalle, vous y avez laissé le cadavre d'une femme sans tête... dont on ne peut qu' approximativement établir l'identité. Et c'est décela seulement, sans nous arrêter à l'autre... à celle que vous prétendez vivante et qui, en tout cas, n'est point là pour le prouver — que vous êtes accusé... Répondez donc franchemenl : avouez votre crime... vous ne m'avez pas l'air d'un méchant garçon... et vos aveux vous seront largement comptés devant le jui \ ...

fe n'ai rien à répondre, perce.

El il referma les yeux...

Eh bien ! s'écria M. Marat) tement exaspéré, moi, j'ai

nui'i ...

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^ LA TRAGIQUE AVENTURE DîT MIME PROPERCE <g

d'exercices... Nous allons vous mettre en présence du propre frère de votre victime, M. Maxime Haubourg, le violoncelliste du Mont-aux-Malades... et de ce choc, espérons-le, jaillira quelque lumière Introduisez M. Haubourg, commanda le juge au greffier...

Alors, la pâleur tragique du mime Properce s'accentua jusqu'à la lividité ; les traits de son visage se décomposèrent, un tremblement nerveux agita tout son corps, et les larmes s'échappèrent de ses yeux... D'une voix nouvelle, nouvelle d'une profondeur inconnue, il implora :

— Oh ! non. . . monsieur le juge, je vous en conjure..., non...

— Introduisez, sapristoche ! réitéra M. Ma rathon au greffier, du d'oreille.

nous a plongés... Si vous saviez, monsieur ! Si vous saviez !...

— Minute ! dit M. Marathon. « Si vous saviez » implique que vous savez quelque chose... Et ce quelque chose, vous le cachez !... Pourquoi ?

— Parce que, répondit Properce, je suis seul à avoir... l'unique témoin de mon innocence n'existant plus.

— Ah ! ah ! mon gaillard, fit le juge, vous commencez à vous enferrer et les liens de l'instruction se resserrent sur vous... Ah ! ah !...

Puis, ayant offert un siège à Maxime

Et Maxime Haubourg, accompagné du docteur Poussin, se trouva, tout à coup, en présence de l'inculpé d'assassinat sur la personne de sa sœur.

Douloureusement, ivec le tragique mélancolique qu'ils portaient en eux, les deux hommes s'entre-regardèrent.

Une même pitié souveraine, une même anxiété mianait d'eux...

— Monsieur, dit Properce, sans y être invité ■ — et le juge jus;ea que pour un mime }ui avait juré de ne pas desserrer les dents, il était suffisamment prolixe — pardonnez-lui Loutc la douleur où elle

■ loi ! uo H MENT !... v

LA TRAGIQUE AVENTURE DU MIME PROPERCE

Haubourg qui ne quittait pas des yeux l'assassin au visage sympathique, il tira de son dossier la photographie de... l'alibi, et la lui présentant...

— Reconnaissez- vous cette personne ?

— Madeleine ! exhala, dans un cri douloureux, le malheureux violoncelliste...

ma chère Madeleine !

Il couvrait de baisers le morceau de carton, expliquait :

£*± — Si je reconnais ma sœur, monsieur le juge !... Voyez, à gauche, le grain de beauté... dénonciateur... et le léger strabisme dont je vous parlai... Madeleine !

Puis, sur sa douleur et son expansion, la réflexion se greffant :

— Mais je n'ai jamais eu connaissance de ce portrait !... s'étonna-t-il, l'air égaré.

— Retournez-le, monsieur, dit Properce, et vous vous rendrez compte de votre erreur.

— Que signifie?... dit Maxime Haubotirg, son hallucination brusquement tombée, il est signé du nom du photographe... Miguel... Harcelona... C'est fou! Jamais ma sœur n'est alléeen Espagne...

et pourtant...

— Votre sœur est-elle jamais allée à Bordeaux ? continua le mime, en désignant l'affiche de théâtre, posée sur le bureau du juge d'instruction...

— Point davantage.

Eh bien ! voyez !

Le greffier déroula l'affiche et, devant la double enluminure, Maxime Haubourg s'écria :

1 elle... ci poui tant, ce ne peut pa • « tre elle !

t. <lii le mime, Madeleine Pro perce, ma femme légitime, que j'ai épouafl .1 Paris, à la mairie du vingtième.

Entre le deux jeunes gens, ;issis à . ha que entremit) du bureau Empire, le |uge Marathon, gagn ! pai l'haïlui (nation, lai- Bail mouvoii .1 ti te falote, de gau< ne à droite et de droite .1 gaui be , il suait à itte», in- 1 omprenant plu - 1 ien,

pataugeant, effaré, dans cet inextricabj amas de contradictions...

Un huissier apportait des lampes M. Marathon eut un mot, malgré lui.

— Inutile ! inutile ! Pour une affail aussi ténébreuse, il nous faut la lumière d grand jour ! Gardes, emmenez l'accusé et vous, monsieur Haubourg, dès demai matin, à huit heures, nous reprendros la suite de l'instruction...

Les deux jeunes gens se regardaiesj toujours, avec une pitié attendrissant*

Properce essaya encore :

- — Je suis innocent !... je le jure !

Poussé par une sorte île divinatio mystérieuse, le frère de la victime h tendit spontanément la main et affirm sa conviction avec politesse :

— Je le crois, monsieur !

— Ah! halte-là ! s'interposa vivemen le juge Marathon, ébahi... ça dépasse le bornes... Vous n'allez tout de même pa vous embrasser devant moi !

Properce sortit, entre deux gendarmes et Maxime Haubourg, aux côtés du doc teur Poussin, toujours silencieux...

Eh bien ? monsieur le procureur.

Eh bien? répéta M. Percewni.

— Eh bien' s'embrouilla le juged'ins truction, je crois qu'en dix heures nou n'avons pas perdu notre temps !

L'inspecteur de la Sûreté qu'on avai oublié dans son coin, se; leva et dit lunn blement à M Marathon :

— Monsieui le juge veut il permette au simple subordonné que je suis de lu donner un simple avia .J

Donne/. ! donne/ ! mon ami !... ili M M, h athon... Vous et lez encore là, \ oui

| '.ii quelque exp \\ ien< e de ces ai [aires criminelles, poursuivit Fleury, 1

je - être pei luadé qu'il n'3 .1 pas lin

de l'ai rêtei aux in ohéren< es apparente!

Ab bah l...et \ ous croj ez .J l'ei incluent . sûrement, foi d<

LA TRAGIQUE AVENTURE DU MIME PROPERCE

Fleury, qu'il y a deux femmes dans l'histoire, deux femmes de ressemblance frappante... et que lorsque mon collègue Dumoulin, chargé d'arrêter la vivante, aura rempli sa mission, — ce qui ne saurait tarder, — nous aurons la clef du mystère.

— Vous croyez?... Vous croyez?...

exulta M. Marathon... Ah ! que de remerciements je vous devrai, à tous deux...

Et il congédia l'agent, avec une affabilité imprévue, en le priant néanmoins de demeurer à Dieppe, jusqu'à plus ample éclaircissement...

... En tête-à-tête avec le procureur, le juge s'épancha :

— Croyez- vous que j'aurai mérité mon avancement ?

— Sûrement.

— Et qui sait si la croix ne sera pas la récompense naturelle...

— Naturellement.

— Car, monsieur le procureur, pour

faire éclater la vérité, j'ai encore un espoir...

— Encore ! fit M. Percevent légèrement ironique.

— Oui... l'arrestation promise par la Sûreté... ce sont de rudes lascars, vous savez, les agents mis à ma disposition... de cette Madeleine... que... contre qui j'ai eu le flair vraiment intelligent de lancer, avant déjeuner, un mandat...

— Madeleine?... Madeleine Haubourg ou Madeleine Properce ? sourit, narquois, le procureur.

— Heu !... heu ! se troubla le juge, appelons-la Madeleine tout court, pour la commodité de l'instruction.

Imitons la sagesse discrète de M. le juge Marathon et appelons-la simplement Madeleine — pour la commodité du récit.

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