‹ Contes étrangesChapitre 38 sur 94 · JE POSAI LE RASOIB SUR LH BOED DE LA TABLE BT .1 K PLONGEAI LA TÊT · texte numérisé non relu

JE POSAI LE RASOIB SUR LH BOED DE LA TABLE BT .1 K PLONGEAI LA TÊT

DANS LA CIVETTE (p. 98).

... Lorsque Properce toucha au terme de son ascension, l'unique gardien allait fermer les portes de la nécropole dieppoise. D'un coup d'œil bref de connaisseur, l'homme qui joignait, à sa fonction de gardien, celle plus pittoresque de fossoyeur, jugea l'individu de peu que semblait Properce... Le mot de la situation jaillit de ses lèvres :

— Trop tard !

Mais le mime insista, avec tant de dou-

deux ans, une demoiselle Madeleine Haubourg ?

Le gardien compulsa son carnet indicateur des sépultures qui lui étaient confiées, et bégaya :

— Ma...Ma...de...leine... Haubourg ?....

Ah ! voilà ! c'est dans le septième carré... Mais je ne sais pas si vous vous y reconnaîtrez !... C'est le carré des indigents, sans pierres tombales... Le gazon seul... recouvre... et dame !

LA TRAGIQUE AVENTURE DU MIME PROPERi E

N'importe ! dil Properce.aveuglé par sa foi...

Car il ci nu) 'tait bien, le pauvre sage qui ressemblait si étrangement à un fou, que sa douleur et son amour lui seraient deux guides inconscients mais absolument suffisants pour se rappeler l'endroit ! Et il se mit en marche vers le septième carré. Le ur gardien, par mesure de précaution, l'accompagna... En route, Properce osa :

- C'était, monsieur, une adorable jeun- fille... Je ne sais si votre mémoire en a gardé quelque souvenance, mais sa fin fut si dramatique que je me flatte, qu'à défaut de sensibilité de votre part, la célébrité de cette histoire vous soit restée gravée dans l'esprit... Cette demoiselle Haubourg fut l'héroïne du drame du Matelot Saxon...

— Saxon ? répéta machinalement le fossoyeur, dont la nomination à cet emploi était postérieure au douloureux événement... Saxon5 Je ne sais pas ce que vous voulez dire !

Alors, Properce chancela. Il touchait du

bout du doigt, en attendant, hélas!

d'en voir le fond, le néant des choses humaines ' Ainsi, il existait un homme qui avait la garde des restes de .Madeleine Haubourg, id >le en lui toujours vivante... et qui ignorait jusqu'au nom de son idole ! Et,seulemen1 à cette minute, Properce compril qu'entre les tertres uniformes m vei i du septième carré, sa douleui et sou amour seraienl insuffisants poui re< onnaître, entre deux cents tertres pareils, le tertre demandé...

l [é bien ! intei rogea le gardien, lorsqu'ils furent arrivés, vous v reconnaissezvous '

Properce leva les yeux au i tel, l< « tel et la nier, à l'horizon, se i onfondaienl . ei le ■ mains joint» , lentemenl , ave< fei

veui, il parla...

Petite .une troublée, ô cœui adora ble, Etoile de nia Nuil el Fleui de mon [ardin ! flad< i i qui e i moi te

poui jnoi ' tu 1 1 ites la il'. .ii i ii e (i l'uni-

que... Tu m'attends quelque part... je ne sais où... et je fais le serment de te retrouver, coûte que coûte... Ni l'ingratitude des hommes, ni l'oubli de tes proches, ne mordront jamais sur le métal pur de ma conscience ! Aie confiance en moi... Je ne perdrai jamais de vue ton étoile, au milieu de la nuit, et je ne respirerai jamais d'autre fleur, dans le jardin de la vie !.. Maintenant, que tu reposes... ici ou là... à droite ou à gauche... que veux-tu que cela lasse au mime Properce... je te le demande ? C'est dans mon cœur qu'est le saint sépulcre de ta candeur... et partout où j'irai, partout où je serai, je sais pertinemment... je sais... je sais... s'exalta-t-il, que c'est vers ton sépulcre vrai que tu tourneras ta petite âme troublée et fidèle... ô corps perdu dans l'anonyme oubli !

— Mon ami, dit le gardien inquiet, en le tirant par sa manche, il est temps de partir.

— Je suis à vous, répondit Properce.

Il mit un genou en terre, devant les deux cents tertres uniformes el sanglota:

- Adieu, Madeleine ! D'un carré de

gazon ou de l'autre, il arrivera toujours un jour où tu te révéleras, où tu surgiras de ta demeure avant-dernière, pour venir retrouver celui...

Allons ! ouste ! le releva le fossoyeur devenu grincheux... J'en ai assez de vos

lamentations... Vous oubliez que c'est

pai bienveillance el par exception que je vous .h laissé entrer... après La fermeture réglementaire.

Ne suis-je pas, moi-même, une e\i eption ? lit doucement Properce, en iecouanl La poussière aux genoux de son

pantalon.

Vous m'en avez tout l'air! répliqua le gardien bourru.

. Properce Le suivit. Ils sortirent...

\ m aii heure », Propei i e n'avait pas ein ore songé au gîte de la nuil , ni au soup.a du soir. Il avail oublié Mme Pierre, la \ Haine h< itelii re à L'absinthe au sucre. Il avail oublié Maxime Haubourg, Le violon-

LA TRAGIQUE AVENTURE DU MIME PROPERCE

celliste à qui les délégués du Casino et le marchand de contremarques faisaient une ovation, sous les guirlandes électriques de la salle de spectacle. Il avait oublié Lilith, celle qui. deux ans auparavant, sous le nom plus véridique d'Amélie de Piccadilly. l'avait sauvé des griffes du juge Marathon...

Properce s'était oublié lui-même jusqu'à marcher, sur la plage et dans la nuit au delà des limites permises par la plus élémentaire précaution. Il adressait au

ble nuit, il voyait beaucoup de choses ; dans l'exaltation de sa passion il en comprenait davantage... Mais ce qu'il ne voyait pas, c'était le flot implacable de la marée envahissante, et ce qu'il ne comprenait guère, c'était la situation critique où sa marche inconsidérée le conduisait...

En une seconde, il eut de l'eau jusqu'aux genoux et ne s'en aperçut nullement, tant les étoiles — pour lui seul — brillaient dans le ciel vide.

... En deux minutes, les vagues l'enve-

C'EST ALORS nr'AVAXT HISSIMfLÉ I. A TETE DANS MA VALISE ( P. ID11).

ciel vide et noir et à la mer mugissante, — et à haute et intelligible voix, — des mélopées funèbres, dans le genre de celle improvisée, l'après-midi, à la nécropole... Le bruit des lames scandait ses paroles perdues... Il parlait, il parlait encore, il parlait toujours... Il parlait comme s'il eût voulu, vraisemblablement, se rattraper de n'avoir pas dit grand'chose, sa vie durant. Il parlait aux étoiles absentes, il parlait à Madeleine Haubourg... mais se parlait surtout à soi-même... Dans l'impénétra-

loppèrent jusqu'aux aisselles, et il s'en soucia médiocrement, bercé au rythme de ses propres paroles et pris à son propre piège.

Il se laissait aller aux caresses de la vague...

... Une lame terrible le roula, enfin ! sur les galets et l'emporta, comme une épave inutile, — vers la haute mer, vers l'oubli et vers son destin.

I La bise se mit à souffler avec une violence subite, et sur les falaises, là-haut, au

1 A TRAGIQUE AVENTURE DU MIME PROPERCE

is de la ville brillante de lumières, dans le septième carré, aux tertres verts anonymes, le vent joua, dans les branches de cyprès, sur des harpes invisibles...

... Le lendemain matin, à l'Hôtel-Royal, Maxim- Haubourg se reposait, dans sa chambre, vanné du triomphe de la veille. Le maître Saint-Saëns, après l'exécution du (' muaio en ré mineur, l'avait embrassé — en public... D'autres, inoins vaniteux que Maxime, en eussent été touchés... Il en était fier.

Lilith entra, sur la pointe du pied et murmura :

— Voici, cher maître... (Le lecteur a dû remarquer que Lilith opérait une gradation savante dans ses appellations familières. Elle disait couramment et successivement, et toujours : cher maître, cher, puis cher ami — chute souvent heureuse)...

Voici, cher maître, murmura-t-elle, la d'un visiteur qui désirerait vous présenter ses respectueux hommages.

Le violoncelliste prit le bristol gravé des mains de son épouse et lut :

Do< reuR Poussin Médecin légiste

— Qui ça, Poussin ? fit-il négligemment, < omme sortanl d'un rêve.

Lilith rougit et risqua, en baissant les yeux :

Ne serait-ce pas, cher, an de vos condisciples d'enfam e ?... celui qui, voilà deux ans, dan-, les pénibles cir< onstances qu'il est ennu .-■ ux de rappeler...

Dites que je ne reçois pas ! brusqua Maxime Haub »urg, gêné par l'évocation inutile du suicide périmé.

• ■ in< lin i la jeune femme aux

band<

Puis, opérant une rentrée d apres avoir congédié l'importun, Lilith

midemenl

. punit . ehci .uni, qu'il

,.t ut,!.-, poui 1' - i ""' ' 'l 'ii' e .. d.' faire une m in- an i imetii re on...

— Peut-être bien ! répondit Maxime Haubourg qui pensait toujours an baiser de Saint-Saèns.

Et il tourna aussitôt, par une inconsciente association d'idi

— Alors, on ne sait pas ce qu'est devenu Properce ?

— Absolument point !

— Bon débarras ! fit-il... C'est la grâce que je nous souhaite.

Pour monter à trente-deux mètres d'altitude, le ménage Haubourg fit atteler, sur le fameux landau de la veille, les deux chevaux de réforme. Lilith acheta, dans la Grand'Rue, deux couronnes mortuaires, — la plus grande pointure...

... Et lorsqu'ils franchirent, à leur tour, les portes de la nécropole, ce fut le même gardien fossoyeur qui les reçut, avec des égards non montrés, la veille, vis-à-vis du mime Properce.

— La sépulture d'une demoiselle Madeleine Haubourg ? s'enquit brièvement Lilith.

Plus heureuse que le mime, l'e\-pelite

institutrice recul instantanément cette

l'épouse :

— Je vais VOUS guider, madame et monsieur... mais nous pouvez vous vanter d'avoir de la chance !

Si habitués qu'ils tussent à se VOÎr, les

époux Haubourg se regardèrent...

— Hier soir, encore... poursuivit le préposé aux renseignements, je n'aurais

pu \ous la montrer... Je ne sais en fonctions que depuis un an et l'ignorais...

l [eureusemenl . hiei l'après midi, une ma-

tiii iv de Ion est venu... et connue je n'ai pu la lui désigner, je me suis renseij n< , .m café, ce matin... auprès île mon pi, d< cesseur... ("est assez difficile à trouver... mais, maintenant . je la vois d'il i pai mj

les tombes d'indi m' : le cl sans

inscription... C'est Celle on il y a 'les ri

,mi\ âge ! plante-, là par nue espèce de

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M. l'II.llKE, LK GÉEANI DU BUFFET, ACCUEILLIT MADELEINE AVEC INE AMABILITE EMPKESSÉE

^ LA TRAGIQUE AVENTURE DU MIME PROPERCE

gagné une petite fortune, avec son Matelot Saxon... Je la vois d'ici... Soyez tranquilles. ... Et les trois personnages s'acheminèrent vers le carré VII. Maxime Haubourg observait une attitude hautaine et impénétrable qui était devenue, par suite de l'habitude, une seconde nature. Lilith cherchait, pour la circonstance, des jeux de physionomie triste, en rapport avec le but méritoire de leur pèlerinage... Cependant que le gardien, blasé sur les manifestations extérieures des chagrins intimes, propres aux survivants, tirait du pied, devant eux, chargé des couronnes, grand modèle...

— Voilà, dit-il simplement, lorsqu'ils eurent atteint le but méritoire.

Et sa main décrivit un arc de cercle, englobant le gazon, divisé en jeu de dominos, sans pierres tumulaires, pour marquer la pose !

— Suivez-moi... monsieur... madame...

c'est à deux pas !

... Mais, à deux pas, il s'arrêta.

Il posa les couronnes à terre.

Il tira de sa poche un mouchoir à carreaux et s'en épongea le front.

Puis, après un silence, ayant souffle bruyamment, il se retourna la mine effarée, l'œil inquiet, les cheveux quasiment dressés sur la tête... vers le ménage Haubourg impassible.

— Eh bien ! ça ! s'écria- t-il... monsieur et madame, en voilà un phénomène !

— Quel phénomène ? interrogèrent, en chœur, Maxime et Lilith.

— Quel phénomène ? Vous demandez quel phénomène ? Regardez donc !

De la main du fossoyeur, le pouce se sépara de l'index et l'index du médius ; le médius se décolla aussi prestement de l'annulaire et l'annulaire ne voulut pas être en reste de séparation spontanée avec l'auriculaire... La main ouverte en éventail se tendait vers un rectangle de rosiers sauvages... et l'homme répétait, aussi ahuri, aussi bouleversé :

— Regardez donc ! regardez donc !

Lilith et Maxime, à la vérité, regardaient.

A preuve que le violoncelliste finit par desserrer les dents et exprimer :

— Nous regardons... En effet, ce sont des rosiers sauvages..

— Mais le phénomène ? se raidit le bonhomme.

— Un phénomène ? répétait Lilith.

— Comment... monsieur et madame ne voient pas le phénomène ! Cristi ! N'y a pas besoin de lunettes, pourtant !... Jamais de ma vie je n'ai vu ça... Jamais !... Vous n'ignorez pas que toutes les fleurs se tournent vers le soleil... j'espère ?... vers le midi... quoi !

Il pirouetta sur ses talons, exécuta un double moulinet de ses deux bras, imitant la rose des vents, en énonçant, avec preuves à l'appui :

— Voici le nord... voici l'ouest... voici l'est... et voilà le midi, que diable ! Les roses d'un rosier, comme toutes les fleurs, quotidiennement et naturellement, s'ouvrent vers le midi... par une loi de la nature, comme qui dirait !... Ça c'est une vérité vraie... y a pas à dire !... Et vous ne voyez pas qu'aujourd'hui... ce serait, ma foi, à crier au miracle, si un fossoyeur pouvait croire aux miracles !... vous ne voyez pas que voilà toutes les roses des rosiers tournées vers le nord... c'est-à-dire vers la mer !...

Et il montra le poing à la mer et s'enflamma :

— Vous avez déjà vu un phénomène pareil, vous, monsieur et madame ?

Maxime Haubourg et Lilith, les paupières baissées vers les rosiers sauvages plantés par feu M. Pied, se taisaient, immobiles, en regardant, d'un air désappointé, les deux couronnes de perles, officiellement commémoratives : A MA

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