‹ Contes étrangesChapitre 37 sur 94 · ÉPILOGUE RAISONNABLE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE RAISONNABLE

Il n'est pas dans l'esprit de l'auteur de donner à ce récit une conclusion, — et que le lecteur ne pousse pas l'exigence jusqu'à contraindre l'auteur à suivre méticuleusement ses personnages, dans les voies choisies par chacun d'eux. Ce serait, au point de vue de la composition, enlever à la Tragique Aventure du Mime Pro perce, sa raison d'être ; autant dire, ajouter à cette aventure les aventures de Madeleine, de Maxime et d'Amélie de Piccadilly; mieux dire, à un roman superposer trois autres romans. Afin de rester dans le domaine de la vraisemblance et dans la juste mesure contentons-nous donc raisonnablement de l'épilogue promis.

Nous allons bientôt retrouver quelquesuns (]c nos personnages, réunis à nouveau, par les circonstances qui sont tout, ou pai Il destin qui n'est rien, —au choix, — dans la même petite ville, maritime et tranquille, deux ans après le suicide émouvant de Madeleine Haubourg...

leux ans après le cauchemar relaté < i dessus que Proper< e des< endit d'un cab, devant un hôtel luxueux, situé dans Maddoz streel Les vocables « streel i I a i ab indiquent i lairemenl que la si ène s<- pas '■ â Londn

I ■ an . de pérégrinations a< i identées, de tourné* i infructueuses, de déboires de

l'avaient encore amaigri, apâli, réduil â sa plus simple expression. Il n'était plus que l'ombre de lui même. Sa tenue, jadi i correcte quoique un peu

était devenue moin i i u re< te, tout 'H ri itanl aussi s oyante, Fran

le mot il i tait aie et mal

h lin.

II avait plutôt l< i apparent e d'un di -

crotteur de bottes que d'un artiste mime, ayant conscience de sa haute valeur...

Il monta au premier étage de l'hôtel luxueux, situé dans .Maddoz street, ouvrit une porte, s'inclina respectueusement dit. en excellent français :

— La voiture de Madame est avancée...

Or, il n'y avait point de dame dans le

petit salon dont Properce venait d'ouvrir la porte. Iln'y avait qu'un monsieur, grand, gros, gras, haut en couleurs et tiré à quatre épingles, l'air arrogant et le sourcil impérieux.

— Descendez les bagages ! ordonna-t-il, d'une voix que notre M. Marathon luimême n'eût pas reconnue e1 dans laquelle le célèbre autant que silencieux médecinlégiste, dénommé Poussin, eût eu de I l peine à déchiffrer celle, amie, de s »n ancien condisciple, Maxime 1 Eaub »urg.

Maxime Haubourg car c'était lui !

appuya son index sur un petit timbre à portée de sa main... Une autre porte s'ouvrit avec empressement, et une jeune femme, élégante el maniérée, parut. Elle portail des bandeaux plats à la Botticelli, de lourds anneaux d'oi aux oreilles et des bagues prétentieuses à tous les doigts... Un œil minutieux en eût rompt. \ ingl trois.., Mais quel œil minutieux eût reconnu dans l,i jeune femme à qui le violoncelliste «lit : u Lilith, il est l'heure de partit ' i la petite \'in lie qui, deux ans aup u a\ ant, ensei nait . dan • Pici idillj , les i udiments de la langue fra ux tout petits

uji i. ,i Edouard VU '

l , 1 1 1 1 . (allons p nu l ihtii au lieu .l'Amélie I) s'approi lit de Maxi et . appuyant

ses lèvres sui le li mt iront di i om ei I du \ îolon< elliste, j déposa un bai >ei anj lais,

§> LA TRAGIQUE AVENTURE DU MIME PROPERCE Ç

acidulé comme les bonbons du même nom, et c'est d'une voix pareille — pareille au baiser acidulé — quelle laissa tomber :

— Ne craignez-vous' point, cher maître, les inconvénients d'une traversée toujours pénible ?

Maxime Haubourg porta la main à son cœur, comme pour le consulter, puis répondit, avec emphase :

— Je ne crois pas... En tous cas, il faut partir et cueillir de nouveaux lauriers.

Lilith lui sourit de toutes ses dents et de toutes les gemmes qui fleurissaient à ses doigts. Elle désigna, sur le guéridon, un amoncelle ment de cartes de visite et de télégrammes congratulateurs..

— Voyez, cher, ditelle... voici votre moisson de gloire !

Maxime Hau bourg (elle l'appelait Maximum dans la la dame ex rotjgs avaii 1 sombre intimité, à cause qu'il était arrivé au faîte de la renommée !) ferma les yeux pour jouir intérieurement de la moisson. Les fumées de la gloire montaient à son cerveau, mais il avait le cerveau solide et ne se grisait plus depuis beau temps !

La rentrée de Properce qui venait de descendre les derniers bagages dissipa d'ailleurs les dernières fumées et lui fit rouvrir les yeux. Lilith avait coiffé une mignonne capote et jeté, sur ses épaules, un

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mantelet de voyage à carreaux dits écossais. Maxime se leva avec dignité, afin de prendre son pardessus, et Properce se précipita au secours du pardessus, afin de l'aider à envelopper l'homme gros, gras et important qu'était devenu l'artiste incompris, parti de Mont-aux-Malades, près Rouen — pas en sabots, ce serait de l'exagération, mais, soit dit sans l'offenser, sur des chaussures plutôt éculées. Properce, sa tâche accomplie, s'effaça modestement. Le violoncelliste et Lilith descendirent les degrés de l'hôtel, avec une majesté apprise, et montèrent dans le cab. Le cab fila vers la gare de Londom Bridge. Et Properce prit ses jambes à son cou et fila, après le cab.

Par quel jeu de bascule, chance et déveine, expliquer l'ascension de Maxime Haubourg et la dégringolade du mime Properce, partis ensemble de Dieppe, deux ans auparavant , la main dans la main, en frères, à la conquête de la gloire, sous l'égide de la petite Amélie de Piccadillv ?

Et pourquoi l'égide avait protégé l'un et point l'autre 5

Un résumé sommaire des faits et gestes de nos trois personnages suffira à mettre le lecteur dans le plan nouveau où évoluent. comme des figures géométriques dans l'espace, les silhouettes dorénavant bien distinctes du mime et du violoncelliste. Il n'y

isort (p. 92).

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LA TRAGIQUE AVENTURE DU MIME PROPF.RCE <g

avait pas eu, entre eux, association, au sens où le législateur l'entend, niais agglomération. La même sentimentalité, mise en mouvement par la même cause, les avait fait se tenir par la main, se souder l'un à l'autre. Nous connaissons la cause. Examinons les effets.

... Le premier fut qu'en touchant le sol hospitalier de la libre Angleterre, Properce trouva immédiatement, dans un musichall, près le Hanover square, un engagement qui, pour ne pas être aveuglément brillant, était du moins sortable.

Le second fut que Maxime Haubourg attendit quinze jours son entrée à l'orchestre du même music-hall, ce qui lui permit d'écorner ses maigres économies.

Le troisième fut qu'Amélie mit ces quinze jours à réfléchir sur la combinaison la plus avantageuse pour permettre aux deux artistes incompris de ne pas tout à fait mourir de faim. Et le résultat de ces réflexion- s'affirma par une démission de la jeune personne de ses fonctions d'institutrice dans la famille respectable où elle jouissait de ces ingrates prérogatives, et par son agglomération définitive et

avec le duo. Outre l'éc >mie

qu'elle introduisait ainsi, en prenant en mains l'entretien et les nourritures du violoncelliste et de l'émule de Debureau, elle relevait le charme intime el doux el triste de l'artistiqui 1 1 tnpa aonnage : elle foi tiiiait de sa présem e une amitié improi.i elle sut, vite el bien, ri ■ n< i sur le petit appartemenl meublé qu'ils ;,t loué dans Duke Street.

... Deux mois de cette vie en commun suffirent très amplement :

i" A Maxime I taubourg, pour perdre sa pla< c m caractère exclusif :

■m an ivei au terme de

,-,u I il .r . ni'iil.

< • mue Ma cime I laubouJ g n'avait plus

mi. et que le mime Properce n'en

avait jamais eu, ce furenl celles >\<- La

petite i •• m il ituti ii e qui fin ni l< a frais

de la i onvi i ation i m ral< I I

la conversation toucha à sa fin, Properce trouva heureusement un barnum qui voulait bien l'emmener en Hollande, montrer aux naturels de Rotterdam ce qu'un mime français est capable de ne pas dire.

... Six mois en Hollande avaient suffi pour que Maxime Haubourg dénichât enfin un emploi digne de lui, dans un quatuor célèbre et pour que — o Azaïs ! - — Properce eût ruiné son barnum et dégoûté de la pantomime tous les naturels de Rotterdam et autres villes similaires!

Maxime Haubourg, qui commençait à être connu, s'éprit de la petite Amélie — lui appréhenda la main droite et l'épousa légitimement, sans plus de façons.

Le mime — tout à Debureau — ne s'en formalisa aucunement ; et ce simple événement n'empêcha nullement l'agglomération de tenir ferme.

« Quand il y en a pour un, il y en a pour deux ! « disait plaisamment La petite exinstitutrice... Et les gains estimables du violoncelliste alimentèrent, cette fois, la détresse du mime Properce.

... Mais, avec le temps. La détresse s'accentua jusqu'à devenir irrémédiable ; et des rêves de gloire qu'il avait cari retomba, un vilain soir, dans l'arène d'un cirque ambulant, où son principal mérite était <le recevoir congrument des coups de pied au derrière, sans sourciller. Maxî me I laubourg, dont La | Loire ne lais ut

que (loi Ire et embellir, s'en montra vexé. 11

déclara qu'en L'occurrence et pour sauves le presl ige de l'Art, il était préférable que Properce renonçât au fameux couronnement que Le lecteur n'a sans doute pas oublié, el se contentât de cirei Les bol tines, de brosser les vêtements, d'éplucher les , et de faire Le i i ourses Properce qui poi tait toujoui t, <\^<r> son .nue. le ,,,u\ i nu tendre de La pau\ re suit idi e, M

.1 ce bas emploi... Il lui sembla

que s'éloignei du fn re <\>' La seule personne qu'il aimât , à travers le halo de son ima rination, autant valait moui u ! A quoi

& LA TRAGIQUE AVENTURE DU MIME PROPERCE

IOÇ

bon la vie, si l'on détruit, de ses propres mains, la petite fleurette qui la rend supportable ? Cette rieur bleue, c'est en compagnie du violoncelliste et de la jeune personne surnommée Lilith, pour l'agrément du tête-à-tête, qu'il lui était seulement

mération, fut réduit à zéro... Mais l'important était que le zéro ne se trouvât pas détaché du chiffre formé par l'association de trois caractères aussi différents... Et il s'estima encore très heureux vraiment que M. et Mme Haubourg ne le chassassent point, hors de leur présence glorieuse. Et nous disons bien « glorieuse », car la gloire était venue au musicien, brutalement, impétueusement, implacablement, — sans ménagements, ainsi qu'une intruse qu'elle est.

C'était à l'époque où le célèbre violoncelliste Joseph Hollmann triomphait d'une capitale à l'autre, avec

ET LE GREFFIEI

(Ê iT, OUVRIT LARGES SES DECX MAINS VIDES (P. 94).

donné de la cultiver !... Et pour qu'elle embaumât toujours son souvenir, et pour qu'elle fleurît de sa couleur tendre, sa noire détresse, le mime détrôné consentit à toutes les fonctions ! En moins de temps qu'il n'en faut à un homme convaincu pour changer d'opinion, le mime Properce, d'une unité qu'il représentait dans l'agglo-

le Concerto en ré mineur de Saint-Saëns et un autre concerto de Haydn. Maxime Haubourg avait rencontré un alto qui jadis, ayant fait partie du fameux quatuor Isaye, ayant conséquemment connu, approché, entendu, touché... le maître, le dieu... César Franck, pouvait en parler en tout état de cause. Cet alto était un

LA TRAGIQUE AVENTURE DU M1MI-: PROPERCE 3

brave homme et il ne cacha pas, après avoir entendu Haubourg, son admiration pour une aussi parfaite virtuosité. Comme les congratulations entre artistes ne coûtent rien, il lui dit, d'un ton pénétré, que Crickboon lui-même lui était inférieur et qu'il ne ferait qu'une bouchée, s'il voulait s'en donner la peine, de Joseph Hollmann en personne.

Hollmann, sur ces entrefaites, étant venu donner un concert à Ostende, fut acclamé, — suivant la formule... Maxime Haubourg n'hésita pas... Huit jours après, il répétait, devant la même assemblée de dilettantes, le Concerto en ré mineur de Saint-Saëns et l'autre concerto deHaydn... Et, où Hollmann avait été superbe, il se montrait prodigieux..., pro-di-gieux !

Les mots manquent, les mots : acclamations, succès fous, triomphes, etc.. insuffisent pour dire l'électrique commotion qui happa l'assembler de dilettantes susindiquée.

Et, du jour au lendemain, Maxime Haubourg devint célèbre, entre les plus

célèbres!... Aux quatre vents de la publi-

i ité, les trompettes de la renommée claironnèrent les louanges à profusion... Instinctivement les impresarii vinrent se

brûler les ailes à l'astre neuf, surgi sur la

barre de l'horizon mom anl qu'est le panorama de l'An musical... .Maxime Haubourg on a< quiei t vite le sens du pratique

i caresseï pai celui donl les ailes et les propositions étaienl les plus brillantes 1 1 qui daignait lui faire un pont d'or. 11 s'engagea sut < e pont : sa femme l'y suivit i omme elle l'avait juré, devanl les autels . ei le mime Propen e i tail >i fluet et si efflanqué qu'on ne l'aperçut guère dans leui ombre.

>i An:' li' de Pic< adilly avait quelque

d ■ tre éblouie pat l'a itre qu\ tait devenu ion • poux, Propen i i n a\ ait une autn di n ■ tre point tout .1 fait a Proper» e, lui au i 1 ■ loire.el .1

i"" e de la rêvei , il l'avait eue... Il l'avait 1 ue, - u ."i, i<»i inh rieur, cl c'i tait plus et

c'était mieux ! Les acclamations qui naissaient maintenant sous les pas du violoncelliste?... Et puis?... Ffuut ! 11 se les était préalablement décernées, tout seul... sans le secours d'un public toujours versa* tile !

L'orgueil d'être un grand artiste ?... Ah ! ah !... allons donc ! Il en avait joui, démesurément joui, sans avoir besoin qu'un simple alto du quatuor Isaye vînt le lui dire! Properce était vraiment au-dessus de l'apothéose !

Et si l'astre éblouissait Lilith, si l'astre s'éblouissait lui-même de sa fortune, n'était-ce point qu'il était au-dessous de sa fortune et que, conséquemment, il ne la méritait pas ? Lui, Properce, misérable désormais, sa carrière brisée, n'en continuait pas moins à porter en lui une petite flamme fidèle, suspendue dans le tabernacle de son cœur, ainsi qu'en une iragile argile... Et cette petite flamme que personne autre que lui n'apercevait, rillumi-

nail d'une tout autre lumière cpie l'incandescent triomphe d'un violoncelliste arrivé! ... Properce restait le seul dépositaire de

la petite lampe d'argile (prêtait le souvenir lointain de la pauvre Madeleine Haubourg.

( lue dans le I limulte «les applaudissements une voix eut été malencontreuse qui eût rappelé au frère l.i sœur tragique^ iu<ut disparue ! < >u "nu p. >i t un eiit paru à

Amélie le souvenir de s m amitié ! I.ointaine la douleur de M. Maxime Haubourg,

Venu par l'express de Koiien. poui s.111-

glotei ■! genoux às\ anl le 1 .^\.t\ re Mib tête d'une jeune fille à l'identité indécise.. ,

pOUl l'hurluberlu M- Marathon ! Aussi

lointaine, la ici \ eur que la petite institi trice niei tait a baiset . de\ ant trois LnspeOi teurs de la Sûreté, le petit réticule de < uir vert, 1 é< epi.H le di i lettre poi^ [nantes de I .uni' de |)cnsion !.. Lointain, le « au< h<- 111. n 'i pas ■! lointain poui lanl ' puisqu'il était dei ri< re eux. toujours, in< essamment, u,. lui tabli nu ni . ci que le mime Pi ojîeri e avait .e 1 1 pu 1.1 lourde tâ< lie de poi ti 1,

LA TRAGIQUE AVENTURE DU MIME PROPERCE

avec leurs bagages, d'une capitale à l'autre, la douleur ancienne du frère, la ferveur démodée de l'amie, résumées dans sa seule douleur, fervente et continue !

... Et de capitale en capitale, de triomphe en triomphe, Maxime Haubourg

ig.vez ! signez! s'écria maxime haubourg av

TATIOX (P. 97).

avait traîné, depuis deux ans, le concerto de Haydn, sa femme radieuse et le mime maupiteux.

... Il allait revenir en France... C'est pourquoi, dans Maddoz street, il avait pris un cab... Paris l'acclamerait ! Paris le consacrerait ! Et s'il condescendait à s'arrêter à Dieppe, il y avait une raison majeure... La voici...

... Saint-Saëns, en personne, venait audevant de lui ! Le maître Saint-Saëns faisait le premier pas — celui qui coûte!... et le priait, par dépêche, de jouer son Concerto en ré mineur devant une assistance triée sur le galet, car la season battait son plein et les familles les plus aristocratiques relevaient un peu la clientèle ordinaire du Casino. N'était-ce pas un concours de circonstances fait pour tourner des têtes moins ambitieuses que celle de Maxime Haubourg ?

... Et, à mesure que le train parti de London-Bridge (City) les rapprochait de Newhawen, le couple en premières et Properce en troisièmes — le cœur de nos trois héros se gonflait, pour des raisons différentes.

L'orgueil agissait en première classe, alors que la simple douleur opérait en troisième !

Et ce fut pis encore, lorsque nos trois personnages eurent pris la mer et voguèrent vers les rives que l'on sait... Le ciel était pur comme le cœur du mime et le soleil aussi éclaboussant que la renommée du violoncelliste. La mer calme et quiète, et pleine d'oubli, berçait la petite âme oublieuse de celle qu'on nommait, deux ans auparavant, Amélie de Pensaient-ils, l'un ou l'autre, l'un et l'autre, parfois, malgré eux cl quand même, au drame de jacrR? Il est certain qu'entre cette histoire bien naguère et les circonstances présentes, il y avait une disproportion telle qu'il n'est peut-être pas téméraire d'affirmer que la soirée en perspective occupait, tout entiers, les deux époux...

Piccadilly.

LA TRAGIQUE AVENTURE DU MIME PROPERCE

Quant au mime Properce, relégué à l'arrière du paquebot, le iront dans ses mains, assis sur un paquet de cordages, — son âme atterrissait déjà, à deux ans en arrière...

... Les sirènes meuglèrent avec conviction. Le long de la jetée de Dieppe, une

chenille humaine ondulait. Des mouchoirs s'agitaient, des bras s'érigeaient, des ombrelles rougeoyaient, cependant que les appareils hypocritement photographiques se préparaient à saluer, d'un déclic instantané, l'entrée du paquebot dans la passe...

Sur le quai, une calèche attelée de deux chevaux de réforme, attendait, entourée de messieurs ridicules, en habit, cravate blanche et claque à la main, tenue désobligeante à deux heures d'après-midi, à la descente d'un steam-boat...

La délégation venue pour saluer le violoncelliste étail composée des membres de l'administration du Casino el d'un marchand de contremarques. La délégation s'inclina à 90° Maxime Haubourg à 45" environ. Lilith salua, avec simplicité, y au plus... ( »n s'entassa, tant bien que mal, dan-, le landau, el le landau cingla vers l'Hôtel-Royal.

Propen e qui n'avait eu ni le temps ni

le moyen de voir la réception grandiose

1 1 K-ami, étail resté, les bras

ballants, le ,,<•/. en l'an, au milieu des

voyageurs qui lebousi ulaient. Il cherchait quelque < hose, eût-on cru... et 1 e quelque 1 hose il ne le retrouvail plus... Il s'adressa a un employé de !;i gare et risqua

l'ouine/.-vous m'iudiquer, Vil vous j -Lut, monsieur l'hoiel du Matelot Su.xwi ! idu ï' 1 b mi ii. Irom .1 le ,.iii. M ci lépondirV

' Oflnaffi pas.

1 isi / moi, dit Propen >■.

Mn. déjà l autre interpellait un wbaJ

' onnai isez voua l'Hi n, voua ?

tel .lu Matelot

Le subalterne interpellé tenait uni de la dextre et de la senestre une boit» à chapeaux : il se débarrassa de la valise et indiqua de la main droite, en face ai lui :

— Ben quoi ! le voilà !... Mais y a bel âge que la boîte a changé d'enseigne !

Properce salua avec respect et remercia. Puis, repromenant son nez en l'air, il lut, à la hauteur du deuxième étage, sur une planche rectangulaire, peinte en rouge vif, l'enseigne qui se détachait, en lettres blanches : Aux Deux Madeleine... Le malheureux garçon manqua de choir à la renverse : un étourdissement le prit à la nuque... Il blêmit, et une grosse larme déborda de sa paupière... Mais il axait une énergie morale au-dessus de ses forces apparentes qui étaient faibles et, ayant touss éternué, il se décida à risquer un pas... poussé par il ne savait quelle force mystérieuse...

Il traversa la chaussée, monta les «pi. 1ques degrés sur Lesquels s'ouvrait le couloir et s'arrêta, haletant... Là, à droite

ah ! il se rappelait l'immeuble comme s'il l'avait quitté la veille ! là... à droite... derrière le châssis vitré, était le bureau de M. Pied...

11 allait l'apercevoir, entre les 1 idéaux relevés par des embrasses de fa

veurs bleues, installé dans le iautcuil

directorial... H restait eu suspens, le

souille arrêté... lorsqu'une servante qui

:wit de l'extéi ieui . s.ms le \ un, buta

dans son dos el s'exi l.uua eSSOuffli e .

l' ii bien ' monsieui .. Entrez-vous ou soi tez \ ous ' Faudrait se décider !

I entre, dit Properce...

s. n mant d'un < ourage mu humain, il i.nii 11.1 le bei 'I' 1 ni. du buie. m de l'hôtel.. I.e fauteuil dire» i"i ial étail toujours là... m. n, \i Pied n\ était pins. E 1 la personne qui 'm 1 upait le siège, poui eue d'un sexe différent . n'en était pas m. an. d'aspect drolat iqu< \i tenl ionm e a \ n sei . sur

Ulie pel lie pelle de IH' la I ol lire . I " 1 1 1 1 III I]

< eau •!' iu< re, de l'eau dans un \ ei re de

j'avais une ancienne ordonnance, on m'a délivré un flacon d'aconitine (p. 94)

LA TRAGIQUE AVENTURE DU MIME PROPERCE

cristal à demi-plein d'une liqueur opaque ayant toutes les apparences de l'absinthe, elle lança, sans lever les yeux du travail compliqué qui la prenait toute :

— Vous demandez ?

— M. Pied ! balbutia Properce, estomaqué de Pappaïition...

La voix du mime fit échapper, des mains de la verseuse attentionnée, la carafe frappée... Et, levant, dessus son breuvage compliqué, un visage stupéfait, strabisme et grain de beauté compris, elle ouvrit la bouche démesurément et s'écria :

— C'est vous !... c'est toi !... c'est toi !... c'est vous !

— Effectivement, c'est moi ! répondit piteusement le mime Properce.

— Eh bien ! prends une chaise, mon colon ! dit la dame drolatique, en récupérant son aplomb aussi précipitamment qu'elle l'avait perdu...

Le mime s'assit, face à la dame ; il tenait les yeux baissés et tourmentait son feutre entre ses doigts... Madeleine, — quoique, depuis un an, elle eût remplacé l'anisette par le sucre, le lecteur l'aura probablement reconnue, — Madeleine dévisagea des pieds à la tête le pauvre artiste, et le résultat de son inspection, brève et sure, fut qu'elle fit la moue...

— Tu ne m'as pas l'air à la hauteur, mon pauvre vieux... Et quel bon vent te ramène dans ces parages ?

D'une voix triste, et lente et monotone, Properce répondit :

— Il n'y a plus de bon vent pour moi... J'accompagne, en qualité de laquais, M. Maxime Haubourg et Mme Haubourg que vous avez connue, voici deux ans, sous le nom d'Amélie de Piccadilly...

M. Haubourg est arrivé au faîte de la gloire...

— Aussi vite que tu es. descendu à la base ? Compris ! fit Madeleine qui, en deux ans, n'avait point perdu ses manières primesautières. Mais, pour se payer un larbin de ta sorte, il gagne doue beaucoup

d'argent ton violoncelle ?... car, c'est du violoncelle qu'il raclait, le type, si j'ai bonne mémoire.

— De cinquante à soixante mille francs l'an ! dit posément Properce.

— Bigre ! il n'y va pas avec le dos de la cuiller ! s'enthousiasma Madeleine... Au moins, ça, c'est chic ! et je lui accorde immédiatement mon estime.

— Et à moi ? demanda Properce en relevant la tête.

— Heu !.., à toi, c'est la pitié qui cadrerait mieux.

Puis, changeant de discours, prestement, afin de ne pas l'humilier ou, qui sait ? pour l'humilier davantage :

— Moi, aussi, mon petit, j'ai fait mon chemin... J'ai obtenu le divorce...

— Ah ! dit indifféremment le mime Properce.

— Oh! ça n'a pas été tout seul... On te croyait au pôle nord... Bref, le divorce obtenu, j'en ai profité....

— Comment ? demanda Properce.

— Honnêtement. J'ai épousé M. Pierre, le gérant de la buvette de la gare maritime.

— Ah ! répétait le mime indifférent...

— M. Pied ayant tourné de l'œil, sur ces entrefaites, continua la dame drolatique, nous avons acquis l'hôtel, modernisé l'enseigne... tu as pu t'en apercevoir... et nous faisons des affaires d'or...

— Tant mieux pour vous ! répliqua négligemment le mime, en balançant sa jambe gauche sur sa jambe droite.

— Alors, tu comprends si la pantomime, la romance patriotique, tout le diable et son train... tu comprends, si c'est loin pour moi ! J'ai la considération des commerçants de la ville, l'amour d'un homme qui n'a pas de billevesées dans le cerveau, lui... et je suis la plus tranquille des créatures !

— C'est parfait ! c'est parfait ! répétait Properce, en balançant, cette fois, sa jambe droite sur sa jambe gauche.

— D'ailleurs, si tu veux attendre dix

r> LA TRAGIQUE AVENTURE DU MIME l'ROI'ERCE €

minutes et prendre un pernod... avec moi... tu vas voir ton successeur.

— Inutile, dit le mime, en se levant Madeleine lui tendit la main...

— Tu ne m'en veux pas ?

- — Pourquoi vous en voudrais-je ?

— Ça, c'est vrai... Ma métamorphose te fait honneur, au surplus... N'ai-je pas l'estime et l'admiration des honnêtes gens ?

Le mime, la main sur le bec de cane de la porte, se retourna et prononça de sa voix prophétique de jadis, enfin retrouvée :

— Permettez !... Faisons le départ, si vous le voulez bien, entre l'estime et l'admiration. Qu'on estime M. Maxime Haubourg, violoncelliste glorieux, ayant forcé les portes de la célébrité et jouissant de son triomphe, ainsi qu'est son droit strict. Soit.. Qu'on estime Amélie, institutrice pauvrette devenue Mme Haubourg, ce qui ne regarde qu'elle. D'accord... Qu'on vous loue, madame, d'avoir à une vie agitée de romancière patriotique, fait succéder une existence normale de commerçante patentée et forcé, sinon les portes de la notoriété, l'huis difficile de la considération. J'y souscris... Maxime, Amélie et vous, madame, vous êtes de la catégorie des gens qui réussissent. L'estime et la louange vont à eux, naturellement, parce qu'il son! de ceux qui on1 toujours raison, à l'égard des autres... Mais, quant à l'admiration, permettez !... halte-là !... elle

moi seul réservée, puisque je reste le seul à avoir raison, vis-à-vis de soi-même... El il tourna Les talons, après avoir incliné- son feutre jusqu'à tei re, ei son pas sonore emplil le < ouloii ei la cage del'< lier.

La petite bonne qui n'avait pas perdu une boui hée du sub (tantiel discours, demanda à sa patronne :

l i t un fou ?

Non, répondit Mme Pierre, r< i onfe< tion de on ab tinthe, c'est un mime.

— Lt qu'est-ce que c'est qu'un m nui' '

— Ma fille, expliqua gravement la patronne des Deux Madeleine, c'est un homme qui ne devrait jamais parler.

Dehors, Properce respira à pleins poumons... Il titubait, comme un homme ivre, non qu'il fût assommé par ce dénouement imprévu qui, en somme, lui importait peu, mais plutôt grisé par le souvenir avivé si étrangement de sa tragique aventure restée — elle, par exemple — sans dénouement.

Avant que de choisir un gîte, avant que de penser à soi, il se sentit l'impérieux besoin- de penser à l'autre et de marquer, par une démarche qu'en sa conscience il jugeait impérativement pressée, le sentiment d'amour qui brûlait éternellement dans la petite lampe d'argile sus-décrite. 11 renifla le vent, à la façon d'un braque, s'orienta facilement, retrouva le chemin ombreux qui monte vers le cimetière, en haut des falaises, surplombant la ville, — le champ de repos, dominant à une altitude de trente-deux mètres Le champ de bataille qu'esl une cité où les intérêts • les hommes se contredisent... 11 marchait à grande allure, forçant Le pas et aussi l'attention des passants qui Le dévisageaient, tant s.i tenue et Sa mine étaient remarquables, au sens scrupuleuse-

ment étymologique du mot, remarquables et remarqui s.

En passant au coin de La place où l'héroïque I taquesne, en bronze, semble i : là pour faire honte à la pa< ifique ardeur de ses concitoyens posthumes, se contentant d'étriller L'étranger, commercialement p.u Lant . il lient ta deux hommes en train de causeï et continua sa marche désordonnée, sans même s'excuser, l'n des messieurs bousculés regimba:

En \ "ila un butoi .

Mai ., dit L'aut ie, je n'ai pas La bel lue... monsieui Marathon... ça m'a tout

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LA TRAGIQUE AVENTURE DU MIME PROPERCE

Le même !

Vous croyez

Et notre vieille connaissance, un peu confuse de ce souvenir, intempestif dans sa carrière de magistrat infaillible, changea la conversation.

ceur et tant de» grâce avenante, que le fosher Perce- soyeur, implacable aux morts, pour leur fermer la porte de sortie, la rouvrit au vivant qu'était Properce.

— Pourriez-vous m'indiquer, monsieur, demanda poliment celui-ci, l'endroit où repose, d'un repos bien mérité, depuis

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