CHAPITRE V
Comment M. Hoopdriver fut hanté
Tout en roulant et en zigzaguant le long de la route de Ripley, M. Hoopdriver fut frappé d'une idée qui lui causa un soulagement indicible. C'était la conviction d'avoir vu pour la dernière fois la jeune dame en gris.
Mais la caducité mal dissimulée de sa bicyclette, la succession des événements, le Deits ex machina, pour ainsi dire, tout était contre lui.
La bicyclette violemment éloignée de cette attrayante jeune personne, se faisait de plus en plus lourde et son allure devenait de plus en plus irrégulière.
On eût dit qu'elle oscillait entre un arrêt à Ripley ou la mort à la fleur de l'âge.
Hoopdriver entra à la Licorne après avoir appuyé sa bicyclette contre le mur, près de la porte.
Comme il prenait le frais et fumait une cigarette marque « Hareng saur », pendant qu'on lui préparait un repas froid, il vit par la fenêtre la jeune dame en gris et l'autre cycliste en complet million qui entraient à Ripley.
Il jetèrent sur la maison qui lui servait d'abri un coup d'ail qui le remplit d'appréhension, mais la vue de sa bicyclette, penchée de côté comme l'ivrogne incapable de bouger, son gaolr Unie tout ; a lanterne borgne qui les regardait d'un air narquois, leur produisit l'effet d'un épouvantai! ainsi que le crut voir M. Hoopdriver, et les lit entrer dans la
ieuse gueule béante du Dragon d'Or.
La jeune «lame pédalait tri i< ntemenl . <•! l'homme en marron avant un pneu crevé, i ondui ait sa mai bine .1 la main.
\l 1 [oopdrivt 1 remarqua sa moustache couleui filasse, son nez aquilin, ses épaules un peu voûti 1 et < 1 \ a une soudaine 'i tn vivt antipathie poiu 1 1 I homme.
La bonne de la Lu orne, <l' niée pai la nature d'un < arai ti re agr< abl< mai surmené* pai de 1 arrivé) 1 onl inueUt ■ ,l, cyclist , J < 1 ont. ut .h trait» ment.
Hoopdriver avec le ton distingué qui lui était propre, — l'entretenait du temps qu'il faisait, de la distance d'ici à Londres et de l'excellence de la route de Ripley, mais il pensait surtout à la fraîcheur, à l'éclat incomparable de la jeune dame en gris.
Tout en mangeant, il tournait sans cesse la tête vers la fenêtre pour voir s'il n'apercevrait point quelque indice de sa présence. La physionomie du Dragon d'Or ne laissait percer aucune marque de satisfaction après avoir englouti un aussi fin morceau.
Une conséquence de cette distraction fut que M. Hoopdriver se trouva pendant une minute fort incommodé d'avoir avalé une cuillerée de moutarde.
Après avoir demandé son compte, et réconforté par le repas et... la moutarde, il gagna la porte, les jambes écartées, les mains plongées jusqu'au fond de ses poches, et se mit à regarder hardiment sur la foute.
A l'instant même, l'homme en marron se montra sur le seuil de la cour du Dragon d'Or. Il roulait sa machine au pneu crevé qu'il menait chez Flambeau, le réparateur.
Il regarda autour de lui et aperçut Hoopdriver, s'arrêta une minute et fit une grimace de déplaisir.
Mais Hoopdriver demeura ferme à son poste sur le seuil de la Licorne jusqu'à ce que l'homme en marron eût disparu dans la boutique de Flambeau.
Alors Hoopdriver jeta un coup d'œil (l'une inimité sur le Dragon d'Or, arrondit la bouche comme pour exprimer son indifférence en sifflotant et se mit en devoir de rouler sa machine sur la route de façon à avoir l'espace suffisant pour 1 tei .
Comme je l'ai dit, Hoopdrivei préférait à ce moment ne plus revoii la jeune dame en gi is.
Il jugea que l'homme en mai ron était
sans doute son In n •. bien <|iie ce peiSOn-
nage eut le teint d'un blanc pale, bien différent de la chaude cai nation qui caractéri .nt La j< une personne...
1 'aprt 1 midi às\ ait être défavorable
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DE M. ÏIOOPDRIVER <§
Il faisait une chaleur intolérable qui brûlait le crâne de Hoopdriver. Ses forces avaient déserté ses jambes pour aider au travail de son estomac qui digérait la viande froide, et son trajet jusqu'à Gueldford se rit de la façon la plus inégale.
De temps à autre, il mettait pied à terre ou bien flânait le long de la route.
Chaque auberge qu'il rencontrait devenait, en dépit de Briggs et de ses propres instincts d'économie, un prétexte à limonade avec une pointe de bitter.
En effet l'expérience a appris à tous ceux qui voyagent sur deux roues, que plus on boit, plus on se livre au cruel tourment de la soif, si bien que quiconque croit se rafraîchir en buvant, active en soimême, un enfer où le feu ne meurt point.
Enfin, l'achat d'un penny de pommes aigres et vertes détourna le courant qui menaçait de l'entraîner.
De temps à autre, des cyclistes isolés ou en groupe passaient près de lui, avec des roues scintillantes, des chaînes qui tournaient sans bruit.
Chaque fois, M. Hoopdriver, par considération pour luimême, descendait et faisait semblant de remettre quelque chose en place à sa selle.
Cependant, à chaque descente l'incertitude allait diminuant.
Il arriva à Gueldford heures.
Il était alors si fatigué qu'il prit le parti d'y passer la nuit, à la taverne-café du Marteau jaune.
Après avoir employé quelque temps à respirer l'air frais et à se restaurer avec du thé, du pain, du beurre et de la confiture, — pour le thé il le buvait avec bruit, à la soucoupe, — il s'en alla flâner le reste de l'après-midi.
Gueldford est, d'ailleurs, une charmante vieille ville, fameuse ainsi qu'il l'apprit
quatre
dans un Guide, parce qu'elle est la scène où Martin Tupper (1) a placé son grand grand roman historique Etienne Langton.
Elle possède un magnifique château tout enguirlandé de géraniums et son hôtel de ville est un édifice de l'époque Tudor très agréable à voir.
Dans l'après-midi les magasins sont très fréquentés. Les allées et venues de la population dans les rues leur donnent de l'animation et un air de prospérité.
Un des plus agréables passe-temps d'Hoopdriver était de jeter un coup d'œil par les fenêtres et de voir dans les magasins de nouveautés les commis des deux sexes, occupés à servir les clients avec empressement.
La Grande- Rue a une penïf<Z?~~)~-, *e de soixante- /,@^» ~~'-^ dix degrés sur ^V^ l'horizon. Du
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rut ainsi à M.
Hoopdriver dont le jugement, en ce qui concerne les pentes, était porté à une invraisemblable exagération ; et il eut une sorte de vertige en voyant un cycliste descendre sans frein cette inclinaison, aussi facilement qu'une mouche qui marche la tête en bas sur une vitre de fenêtre.
Il visita le château dès les premières heures de la soirée et paya deux pence pour pénétrer dans le donjon.
Là-haut, de l'intérieur de la cage de l'escalier, il promena ses regards sur les groupes de toits rouges de la ville, sur le clocher de l'église, puis revenant du côté sud, il s'assit, alluma une cigarette marque « Hareng saur », et resta bouche bée, les yeux fixés sur la vieille ruine couronnée de ronces, envahie par les fougères,
(1) Martin Farquhar Tupper, rouaancier anglais 1810-
1889). Son principal roman Etienne Langton ou les Jours du rot Jean, a paru en 1858.