‹ Contes étrangesChapitre 7 sur 94 · PLUSIEURS PERSONNES INCONNUES (P · texte numérisé non relu

PLUSIEURS PERSONNES INCONNUES (P

de l'habitation. Environ à cinq pieds et demi de la fenêtre en question, passe une chaîne de paratonnerre. De celte chaîne, il semblait impossible à n'importe qui d'atteindre la fenêtre, je ne parle pas d'y entrer. ['observai toutefois que les volets du quaêtage appartiennent à ce genre spécial que les ouvriers parisiens appellent jerrades, modèle qu'ils emploient rarement aujourd'hui, mais qu'on retrouve encore dans les vieilles maisons de Lyon et de Bordeaux. Ils ont la forme d'une porte ordinaire, ■ — d'une porte simple et non à deux battants, — avec cette différence que la partie inférieure est lattéc ou travaillée en jalousie, fournissant ainsi aux mains une excellente prise. Dans l'espèce, ces volets ont trois pieds et demi de large. Quand nous les avons vus de derrière la maison, ils étaient tous deux ouverts à demi, ce qui revient à dire qu'ils se trouvaient à angle droit avec la muraille. Il est probable que les agents de la police, comme je l'ai 'fait moi-même, ont examiné le derrière du bâtiment; maiscomme ils devaient se trouver placés de telle façon qu'ils ne pouvaient voir que l'épaisseur des volets, ils n'ont pas pu se rendre compte exa< t<:iie;it de leur largeur, ou du moins ils ne lui ont pas attribué toute l'importance qu'elle pouvait avoir. En fait, convaincus cpie la fuite ne pouvait avoir eu lieu de ce côté les agents n'ont dû se livrer qu'à un examen très sommaire. Il n'était pas moins évident pour moi que le volet appai tenant à la fenêtre située à la tête du lit, s'il était rabattu le long <\u mur, an à deux pieds de la (haine du paratonnerre. Il et. m évidenl aussi que grâce à un déploiement msolitc d'énergie et d'audace, on .m rail pu air i en1 rei par la fenêtre en grim-

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\ l.i di t. un < d< d( u\ pieds et demi, - nous omplêtemenl ouvert ,

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^ COXTES ETRANGES ^

tout à fait extraordinaire comme étant indispensable pour réussir un tour de force aussi hasardeux et aussi malaisé. .Mon dessein est d'abord de vous montrer que la chose pouvait se faire, mais aussi et principalement, de faire ressortir à vos yeux le caractère vraiment extraordinaire, je dirai presque surnaturel, de l'agilité indispensable pour l'accomplir.

Vous me direz, sans doute, pour emprunter le langage juridique, que pour mettre ma thèse hors de cause, je devrais évaluer en dessous plutôt qu'en dessus la (pian ti té d'énergie nécessaire en l'occurrence. C'est peut-être l'habitude des gens de loi, mais ce n'est pas dans les saines pratiques de la raison. Mon but final n'est autre que la vérité. Mon but actuel est de vous amener à rapprocher ces deux points : d'une part, l'énergie tout à fait extraordinaire dont je viens de vous parler, d'autre part, le caractère étrange de cette voix aiguë, — ou rude, — de cette voix saccadée, sur la nationalité de laquelle on n'a pu trouver deux témoins s'accordant, et dont la prononciation est telle qu'on n'a pu distinguer aucune syllabe articuli

Sur ces mots, une vague conception encore à demi-informe tic la pensée de Dupin, tressaillit dans mon esprit.

11 me semblait que j'étais sur le seuil même de la compréhension, sans pouvoir comprendre, de même qu'il arrive parfois qu'on se trouve sur l.i pente du souvenir sans

pouvoir se rappeler.

Mon ami continua : Vous voyez, dit-il, qu'au lieu de m'oi i uper du moyen «le sortir, j'ai inverti la question et me mus occupé du moyen d'entrer. Il était dans mou plan d'établir que la fuite et l'entrée se sont . tie< t uées de la même façon el sui le même poinl Revenons maintenant à l'intérieui de la ' I i.i 1 1 1 1 ■ i < \ "\ ons en tous les détail •

i ■ tiroirs de la i o iode, a t on dit, on1

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L'AFFAIRE DE LA RUE MORGUE

LE PREFET DE POLICE NE PUT DISSIMULER COMPLETEMENT LE DEPIT QU IL EPROUVAIT DE VOIR AINSI TOURNER CETTE AFFAIRE (p. 58).

personne, sortaient rarement, et n'avaient en définitive que de rares occasions de changer de costume. Ceux qu'on retrouve sont, au moins, d'aussi bonne qualité que ceux qu'on peut imaginer avoir été en possession de ces dames. Si un malfaiteur en a pris quelques-uns, pourquoi n'a-t-il pas choisi les meilleurs ? Pourquoi n'a-t-il pas tout pris ? Enfin, pourquoi aurait-il abandonné quatre mille francs en or pour s'encombrer d'un paquet de linge ? L'or a été laissé. Presque toute la somme mentionnée par M. Mignaud, le banquier, a été trouvée, un sacs, sur le tapis. Il faut donc écarter de votre esprit toute idée de mobile intéressé, idée capable de nous induire en erreur, et qui a trouvé naissance dans la cervelle des agents par le fait des dépositions qui parlent d'argent déposé à la porte de la maison. Des coïncidences dix fois plus frappantes que celle-ci (livraison d'une somme d'argent et meurtre commis dans les trois jours sur la personne de celui qui l'a reçue), se présentent à chacun de nous à chaque heure de notre existence sans appeler un seul instant notre attention. Les coïncidences, d'une

façon générale, sont les grosses pierres d'achoppement sur le chemin des chercheurs qui n'ont pas été initiés à la théorie des probabilités, théorie à laquelle les plus glorieux objets de la science humaine sont redevables des plus glorieuses découvertes. Dans l'espèce qui nous occupe, si l'or avait été volé, le fait de sa remise trois jours auparavant aurait constitué quelque chose de plus qu'une coïncidence. Cela serait venu corroborer l'idée d'un mobile intéressé.

Mais dans les circonstances réelles de l'affaire, si nous supposons que l'or a été le mobile du crime, nous devons également supposer l'assassin assez irrésolu et assez niais pour avoir abandonné et son or, et le motif de son acte.

Maintenant, mettez vous bien dans l'esprit les points sur lesquels j'ai appelé votre attention, — cette voix singulière, cette agilité insolite, et cette déconcertante absence de motif intéressé dans un crime d'une atrocité si extraordinaire ; songez à cette boucherie : ici, une femme que des mains tle fer ont étranglée et qui a été enfoncée dans une cheminée, la tète en bas. Des

meurtriers otdittàires n'emploient pas de tels moyens pour assassiner les gens ; — ni surtout pour se débarrasser de leurs victimes. Kn ce fait d'avoir enfoncé le corps dans la cheminée, vous admettrez bien qu'il v a quelque chose d'excessif et d'outré, quelque chose qu'il est absolument impossible de concilier avec ce que nous pavons en général, des actions humaines, ces actions c ssent-elles pour auteurs les hommes les plus pervertis. Songez aussi à la force prodigieuse qu'il a fallu déployer pour enfoncer ce corps dans une telle ouverture, et pour l'y engager si profondément que les efforts réunis de plusieurs personnes se sont trouvés à peine suffisants pour l'en arracher. Passons maintenant à d'autres marques significatives de cette vigueur si surprenante. Dans l'âtre de la cheminée, on a recueilli des mèches épaisses, — des mèches paisses, — de cheveux gris. Elles avaient été arrachées avec leurs racines. Vous sa\ez quel effort il faut faire pour arracher seulement vingt ou trente cheveux d'un seul coup. Vous avez vu comme moi le. m>< hes dont il s'agit. Spectacle hideux ! L'assassin a arraché avec les racines des fragments du cuir chevelu, témoignage catfa< téristique de la force prodigieuse qui a été nécessaire pour arracher peut-être un demi-million de cheveux d'un coup. On tl'avaii pas seulement COUpé le cou de la vieille dame: la tête était complètemenl séparée du tronc; or, l'instrument a'étail qu'un simple rasoir. J'insiste pour VOUS souligner la bftttale férocité de «es actes.

Ouanl aux meurtrissures qu'on a relevées sur le l orpfl de Mme l.'l ipatUT '\ je n'en

veux rien dire : M. Dumas, et son digne

< oadjuteur. M Etienne, se sont prou. »n< es

doi toralemenl sur i e poinl e1 oui dé< laré étaienl <\"< I un instrument coniond.-i.ni D ont fait preuve d<

la plu . loua ;' il est < lait que

i m trumenl i ontondanf a été, dan l'e ■i lequel la \ i< tim< c .1 tombée par la i< u> tre > onl igui au in r cite idé( •! : impie qu'< lie pul i parattn maintenant, a >'< happé a la polii e, i omme lui a é< happé la largeur d< \ olel el poui i.,. ou vu rai on < .1 1 1' i.! bute de 1 1 1 malheureux i loue, si b agi ni i oi giqm tnenl refu ■-' a • on idé r» i ■ omme

§> COS TES ÉTRANGES <g

possible que les fenêtres aient jamais pu être ouvertes.

Si maintenant, par surcroît, vous avez réfléchi comme il convient sur le singulier désordre de la chambre, nous sommes amenés à combiner les idées d'une agilité surprenante, d'une poigne surhumaine, d'une férocité brutale, d'une boucherie sans motif, de quelque chose de saugrenu dans l'horreur qui n'a rien de commun avec l'humanité, et d'une voix étrangère dont l'accent est inconnu à des hommes appartenant à plusieurs nationalités, une voix dénuée de toute articulation distincte et intelligible. Que ressort-il de là, à votre avis ? Quel effet a produit sur votre esprit cet ensemble de constatations ? »

Je sentis un frisson me passer dans tout le corps à cette question de Dupin. I 'es1 un fou, dis-jc, qui aura commis cela, quel-: que fou furieux échappé d'une maison de santé du voisinage ! »

— Sous certains rapports, reprit-il, votre idée n'est pas si mal venue. Mais les voix des fous, môme au paroxysme de leurs a< i as furieux, n'ont jamais rien eu de commun avec cette voix singulière qui a été entendue dans l'escalier. Les fous font partie d'une nation, et leur langage, si incohérent qu'il soit, quant au vocabulaire, conserve toujours une certaines faculté d'articulation. De plus. leurs cheveux ue ressemblée pas à ceux que je tiens dans ma main J'en ai retire cette petite touffe des doigts crispés de Mme L'Espanaye. Dites-moi ce que vous pense/ de: i i

— Dupin. dis-jc. complètemenl bouleversé, ce ne sont pas là des cheveux ordinaires ; cène tont pas des cheveux humains I

je ii. h poiul 'In que i e lut des cheveux humains, répondit-il. M. us avanl de nous pronom i t lui i e point, jetez un coup d'oeil,

je vous prie, sur le petil Cr0qui8 que j'ai

traa iui i e papiei , C'esl un fat simile représentant ce qui, dans certaine dépo Miions de t< munis. ,i été qualifié de meurde marqua ■ d'ongles profondi relevé» iui li coi ps de Mlle ! ls panaye, et i e qui, dam d'aul re dépo .i.,,, . . ii. . .i. \i m i lumaa el Etienne, a

.i. d< igm ■ n< uni h i ie de tai hes

livid< i \ idemmenl de marqw di doigl Vous o iii.M querc i conl inua mon ami,

IL SEMBLE PROBABLE QUE CES DAMES NE S'ÉTAIENT PAS APERÇUES DU DANGER (P. 5 7 \

en étalant le papier sur la table, que ce dessin donne l'idée d'une poigne ferme et solide. 11 n'y a pas trace d'aucun glissement. Chaque doigt a gardé, probablement jusqu'à la mort de la victime, l'effroyable empreinte où il s'était fixé. Maintenant, essayez de placer vos doigts, tous en même temps, dans les empreintes correspondantes que vous voyez ici. »

Je m'y efforçai, mais en vain.

— Ce n'est peut-être pas ainsi qu'il convient de s'y prendre pour faire cette épreuve. Le papier est étalé sur une surface plane, tandis qu'une gorge humaine est de forme cylindrique. Voici un rouleau en bois dont la circonférence correspond à peu près à celle d'un cou. Etalez le dessin tout autour et recommencez l'expérience. »

Je lui obéis, mais la difficulté n'en apparut que plus évidente.

■ — Ceci, dis-je, n'est pas l'empreinte d'une main humaine ! »

— Lisez maintenant, reprit Dupin, ce passage de Cuvier. »

C'était la description anatomique fort minutieuse du grand orang-outang fauve des îles de l'océan Indien oriental. La stature gigantesque, la force et l'agilité prodigieuses, la féroi ité brutale de ces animaux, < 1 leur penchant à l'imitation sont suffisam- • i mus de toute le monde Je m'expliquai immédiatement tous les détails horribles de ce drame.

— La description des doigts, dis-jc en terminant ma lecture, concorde exactement avec votre dessin. Je vois maintenant que eul, un orang-outang, de l'espèce décrite ki, a pu laisser des empreintes semblables .1 celles que vous avez reproduites. De plus, cette touffe de poils fauves est identique ment analogue au poil de ranimai de Cuvier. M.us je ne puis arriver à comprendre les paiii< ularitésdecet effroyable mystère. D'ailleurs, il y avait deux voix qui se disputaient. < ! l'une d'elles était în< ont ta blement la voix d'un Fran»

l'.u faitement, et vous y ous rappelez ion que pn que cou l< b moin ont attribuée a cette voix, l'expn ion

Mon Dieu ' • Cet ion, dans la

. in .,i, itam > . a -t. |M.ii. ù tu h ment i ai...

pai l'un des l' moin . Montano le i "nii '-m , • "Hune un'- expn ion d< rcpr<

che et de remontrance. C'est principalement sur ces deux mots que je fonde L'espéianoe d'arriver à la solution intégrale de l'énigme.

Un Français a eu connaissance du meurtre. Il est possible, — je dirai même, il est plus que probable, — qu'il est innocent de toute participation aux actes sanglants qui ont été commis. L'orang-outang a pu lui échapper ; il peut l'avoir pourchassé jusque dans la chambre ; mais dans les circonstances terrifiantes qui s'ensuivirent, il n'aura pas pu s'en rendre maître. L'animal doit être en liberté. Je ne veux pas poursuivre plus loin ces conjectures, — je n'ai pas le droit de désigner autrement des déductions encore bien ténébreuses, qui sont à peine saisissablcs pour ma propre intelligence, et qui ne seraient guère accessibles à d'autres. Nous leur donnerons donc le nom de conjectures, et c'est sous cette réserve que je continue. Si le Français dont il s'agit est, comme je le présume, innocent de toutes i es horreurs, voici une annonce sur laquelle je compte pour nous l'amener ici. Hier soir, en revenant à la maison, je l'ai déposée dans les bureaux du journal Le Monde, organe spécial des intérêts maritimes et qui a la clientèle des marins. »

Il me tendit le journal, et j'y lus ce (pu suit :

AVIS. - Le matin du... de matin du drame), de très lionne heure, un a < apturé un énorme orang-outang de la race de Boi nc'o. Le propriétaire, que l'on sait devoir être un manu appartenant à un équipage maltais, est à même (h- rentrer en possession de la U'te, à condition d'en fournir un signalement suffisant et d'acquitter les irais nécessités par sa capture et son gardiennage. S'adresser rue... n" faubourg Saint ( ermain, au ,■ étage

i omment vous j êtes -vous pris, de mandai -je à I mpin, poui savoir que , y t un marin et qu'il appartient à un équipage

maltais ?

Je ne puis pas duc que je le sais,

dit-il ; < e n'est pas une cert le Mai

tenez, \ oit i on boul de i uban don I la foi mi et l'appareni • grai eu ■ prou\ ent qu'il a iM.uei de . . neveux en une de i es longut queue qui font l'orgueil des mai ina i >«■ plus, peu de pei lonnea sa> ent faire un

nœud «le ( et le l.n on. hoiun . le . m.i i m , i

L'AFFAIRE DE LA RUE MORGUE

il e;t particulier aux marins maltais. J'ai ramassé ce ruban au bas de la chaîne du paratonnerre. Il ne peut avoir appartenu à aucune des deux victimes. Du reste, si j'ai eu tort de conclure de la présence de ce ruban que notre Français est un marin appartenant à un navire maltais, mon annonce ne saurait nuire à personne. Si je me suis trompé, notre homme pensera simplement que j'ai été égaré par des considérations qu'il ne se souciera pas d'approfondir. Mais si ma piste est bonne, un point essentiel nous est acquis. Connaissant le crime, le Français, tout innocent qu'il soit, hésitera, bien entendu, à répondre à l'avis du journal, à venir réclamer son orang-outang. Mais voici le raisonnement qu'il se tiendra : « Je suis innocent ; je suis pauvre ; mon orang-outang est d'une grande valeur ; dans la situation où je me trouve, c'est une véritable fortune. Pourquoi le perdre en cédant à d'imbéciles appréhensions ? Il est là, à ma disposition. Il a été trouvé dans le Bois de Boulogne, c'est-à-dire bien loin du théâtre du crime. Comment pourrait-on soupçonner qu'un animal en est l'auteur ? La police est en défaut : elle n'a pas le moindre indice. Alors même que l'on serait sur la piste de la bête, comment prouver que j'ai été témoin de l'assassinat ? Et quand cela serait établi, peut-on me condamner simplement pour avoir eu connaissance du crime ? Il y a un fait : c'est qu'on me connaît. Celui qui a provoqué cette insertion me vise comme étant le propriétaire de l'animal. J'ignore, il est vrai, jusqu'où va sa certitude. Mais si je m'abstiens de réclamer une propriété de cette valeur et qu'on sait être mienne, j'expose l'animal aux soupçons. Il ne serait pas de bonne politique d'attirer l'attention sur moi ou sur l'animal. Je vais donc répondre à l'insertion, reprendre l'orang-outang, et je le tiendrai sous clé jusqu'à ce que l'affaire soit enterrée. »

A ce moment, nous entendîmes un pas dans l'escalier.

— Tenez- vous prêt avec vos pistolets, dit Dupin ; mais gardez- vous bien de vous en servir ou même de les montrer, à moins d'un signe de ma part.

La porte d'entrée de la maison avait été laissée ouverte; le visiteur avait pénétré sans sonner et avait fait quelques pas dans

l'escalier. Maintenant, néanmoins, il semblait hésiter. Nous l'entendîmes redescendre. Dupin s'élançait vers la porte, quand nous entendîmes le visiteur remonter, d'un pas assuré cette fois, et frapper à la porte de la pièce.

— Entrez, dit Dupin, d'une voix enjouée et accueillante. Un homme entra. A n'en pas douter, c'était un marin : grand, vigoureux, tout en muscles, avec une allure décidée qui n'était pas pour déplaire. Son visage, très basané, était caché plus qu'à demi par les favoris et la moustache. Il tenait à la main un fort gourdin de chêne, mais ne paraissait pas avoir d'autres armes. Il nous salua d'un air gauche et nous souhaita le bonsoir avec un accent français qui, bien que mâtiné de neufchâtelois, indiquait suffisamment son origine parisienne.

— Asseyez- vous, mon ami, dit Dupin.

J'imagine que c'est à votre orang-outang que nous devons votre visite. Ma foi, je vous l'envie presque ! C'est un bel animal et qui doit avoir une grande valeur. Quel peut être son âge ?

Le marin respira longuement, comme un homme qu'on vient de débarrasser d'un poids insupportable, et répondit, la voix plus ferme :

— Je ne saurais vous le dire exactement ; mais je crois qu'il ne peut avoir plus de quatre ou cinq ans... Vous l'avez ici ?

— Oh non ! Nous n'avons pas de place pour le garder commodément. Il est chez un loueur de chevaux, à deux pas d'ici. rue Dubourg. Vous pourrez l'avoir demain matin. Ainsi donc, vous avez des preuves établissant que vous êtes en le propriétaire ?

■ — Assurément oui, Monsieur.

— Cela me contrarie déjà de m'en séparer.

— Mais je n'entends pas que vous vous soyez donné tout ce mal pour rien, dit l'homme. Ce n'est pas du tout mon intention, et je suis tout disposé à dédommager la personne qui a trouvé la bête, si toutefois ses prétentions n'ont rien de déraisonnable.

— Bon, fit mon ami, voilà qui est fort honnête. Voyons, laissez-moi chercher...

Qu'est-ce que je pourrais bien vous demander ? Eh bien, tenez... voici la seule récompense que je veux : vous me direz tous les détails que vous connaissez sur l'affaire de la rue Morgue !

derniers mots, Dupin les prononça d'un ton très bas et très posé. Avec le même flegme, il se dirigea vers la porte, la ferma, mit la clé dans sa poche tira un pistolet de sa poitrine et le posa sur la table, le tout sans la moindre marque d'émotion.

Le visage du marin devint tout rouge, comme s'il allait suffoquer. 11 se dressa d'un bond et saisit son gourdin ; mais au bout d'un moment, il se laissa retomber sur sa (baise, tremblant de tous ses membres et le visage défait. Il ne prononça pas un mot. Au fond, je le plaignais de tout mou ( ceur.

— Mon ami, dit Dupin d'un ton bienveillant, \ous avez tort de vous inquiéter, je vous le jure. Nous n'avons aucune mauvaise intention à votre égard. Je vous garantis, sur mon honneur de galant homme et de Français que nous ne voulons vous faire aucun mal. Je sais fort bien que vous n'êtes pour rien dans les atrocités qui ont été commises rue Morgue. Toutefois cela n'empêche pas que vous n'ayez été mêlé à cette a liane dans une certaine mesure. D'après ce que je vous ai déjà dit, vous devez comprendre que j'ai suivi des voies d'information dont vous ne pouvez avoir idée.

Von i don. ( omment la question se présente : vous n'avez rien fait qu'il vous ait été permis d'éviter, rien tait qu'on puisse vous repro- < her. Nous auriez pu voler en toute imp inité et VOUS n'avez rien dérobé. Vous n'avez don» pas d'intérêl a rien dissimuler. D'autre part, les prini ipes de l'honneur vous tout un devoir de déclarer tout ce qui es1 à votre , onnai au* e un inno< en1 es1 en < e moment

sous les verrOUS ; on l'ai «use de l'assassinat

don t vous êtes en mesure de désigner l'auteur,

l.e m. uni avait .i i eu près recou

: e ipril , pendant que Dupin pro nonçail i ( paroles. M. us < 'en étail fait de toute

Dieu me garde ' dil il après quelque hé itation [< maît re

le . détail • que je ai au lujet de « ette affaire, mai j'ai bien peut que i ous ne i roj iez pa . la moni ' <!• ous dire

orail folie que d'j i omptei i (oui tant, jo lui • Innoi eut, ci i \ Ider la

•ace. dût-il m'en conter la vie I »

g» C<>\ TES ÉTRANGES <§

Ce qu'il nous déclara, le voici, en substance. 11 avait fait récemment un voyage dans l'archipel Indien. Une partie de l'équipage auquel il appartenait était descendu à Bornéo, et avait fait pour son plaisir une excursion dans l'intérieur des terres. Lui et un de ses compagnons avaient capturé l'orang-outang. Ce compagnon étant mort, il était resté seul' propriétaire de l'animal. Après bien des ennuis occasionnés pendant le voyage, par l'intraitable sauvagerie de son prisonnier, il avait enfin réussi à le mettre en lieu sûr dans son propre logement, à Paris. Pour ne pas attirer sur lui l'importune curiosité des voisins, il avait rigoureusement séquestré l'animal en attendant que celui-ci fût guéri d'une blessure au pied qu'il s'était faite avec un éclat de bois à bord du navire. En fin de compte, son intention était d'en tirer parti en le vendant.

Une nuit, ou un matin plutôt, - le matin du drame, — comme il rentrait chez lui à la suite de quelque ribote de matelots, il trouva la bête installée dans sa propre chambre où elle s'était introduite, bien qu'il crût l'avoir solidement enfermée dans un cabinet voisin. Un rasoir à la main et dûment barbouillée de savon, elle était assise devant un miroir et essayait de si' raser, ayanl sans doute, par le trou île la serrure, observé antérieurement son maître pendant qu'il se livrait à cette opération. Epouvanté de voit une arme aussi dangereuse entre les mains d'un animal aussi téroce. et si bien capable de s'en servir, notre homme avait i té d'abord tout a lait perplexe. Il el.nt habitue pourtant à mater l'aniinal, même dans ses ai'»' plus furieux, en se servant d'un touet. et il

5 .ut re ours Mais a la \ ne du fouet, l'orang-outang s'élança par la porte, 'le [a,

, hainhiv. dégl ingola le l"ii;; de l'eSI aller, et

par une fenêtre malencontreusement ouverte,

Be jeta dan. la me.

I .- I rançais, au désespoii . le suivait. l.e Binge, brandissant toujours sou rasoir. s'arrêtait de temps a autre, se retournait

pour taire des !;iini,ue. a .on maille, puis

reprenait aa i oui le quand il < voyait près d'être rejoint i i • i ne • i taient i omplôte nient di iei te car il étail un non trois b< du matin, I a iuivant une allée dei riôre

la rue Morgue, l'attention du lugitif se lixa ■Ut une lumiôro qui brillait à la fenétro

L'AFFAIRE DE LA RUE MORGUE

ouverte de la chambre de Mme L'Espanaye, au quatrième étage de la maison. Il bondit vers le mur, avisa la chaîne du paratonnerre, v grimpa avec une agilité inconcevable, s'agrippa au volet qui était alors complètement rabattu le long de la muraille et s'en servit pour s'élancer sur le chevet du lit. Ce tour de force ne lui avait pas même demandé une minute. Le volet avait été rabattu le long du mur, d'un coup de pied, par l'orang-outang, au moment où il pénétrait dans la chambre.

Le marin, pendant ce temps, était partagé entre la satisfaction et l'inquiétude. Il espérait bien reprendre sa bête à qui il était difficile de sortir du piège où elle s'était aventurée, autrement que par la chaîne du paratonnerre, au pied de laquelle le Français pouvait la ressaisir à la descente. Mais d'un autre côté notre homme se demandait avec anxiété quel sabbat elle était capable de faire dans l'intérieur de la maison. Cette dernière réflexion l'amena à se remettre à la poursuite de son fugitif. Il n'est pas difficile de grimper le long de la chaîne d'un paratonnerre, surtout pour un marin ; mais arrivé à la hauteur de la fenêtre qui était sur la gauche, hors de sa portée, il se trouva arrêté, il ne put que se guinder de façon à pouvoir jeter un coup d'œil dans l'intérieur de la pièce. Il faillit lâcher prise devant l'horreur du spectacle qui s'offrit à ses yeux. C'est à ce moment qu'on entendit dans la nuit les cris épouvantables qui éveillèrent les habitants de la rue Morgue.

Mme L'Espanaye et sa fille, en toilette de nuit, étaient probablement occupées à ranger quelques papiers dans le coffre de fer dont il a été parlé et qui avait été traîné au milieu de la pièce. Il était ouvert, et son contenu était épars sur le plancher. Les victimes devaient tourner le dos à la fenêtre, et étant donné le temps qui s'écoula entre l'irruption de l'orang-outang et les premiers cris poussés, il semble probable que ces dames ne s'étaient pas immédiatement aperçues du danger. Le claquement du volet avait pu naturellement être attribué au vent.

Au moment où le marin regarda dans la chambre, le gigantesque animal avait empoigné Mme L'Espanaye qui venait de se peigner et avait les cheveux flottants ; avec son rasoir, il lui gesticulait autour de

la face, imitant les mouvements d'un barbier. La demoiselle gisait sur le sol, immobile. Elle était évanouie. Les cris et les efforts de la vieille dame, efforts pendant lesquels les cheveux lui furent arrachés de la tête, eurent pour résultat de changer en un accès de fureur les dispositions probablement inoffensives de l'orang-outang. D'un coup net de son bras robuste, il lui sépara presque la tête du corps. La vue du sang ne fit qu'enflammer sa fureur et la poussa jusqu'à la frénésie. Grinçant des dents et les yeux en feu, il bondit sur le corps de la demoiselle, lui enfonça ses terribles griffes dans le cou et ne la lâcha que quand elle eut expiré. Ses regards furieux et égarés tombèrent à ce moment sur le chevet du lit, au-dessus duquel il aperçut le visage de son maître qui était paralysé par l'horreur. La colère de l'animal qui, sans doute, se souvint alors du terrible fouet, se changea immédiatement en frayeur. Conscient d'avoir mérité une conection. il semblait vouloir dissimuler ses sanglants méfaits, -t bondissait à travers la chambre, en proie à un accès d'agitation nerveuse, bousculant et brisant les meubles dans ses mouvements, et arrachant les matelas de dessus le lit. Pour finir, il saisit le corps de la demoiselle et l'enfonça dans la cheminée où on devait la retrouver; puis celui de la vieille dame, qu'il jeta aussitôt par la fenêtre, la tête la première.

Lorsque le singe s'approcha de la fenêtre portant ce corps mutilé, le marin, terrifié, se baissa, se laissant glisser plutôt qu'il ne descendit le long de la chaîne du paratonnerre, puis il rentra chez lui en courant. Il redoutait les conséquences de cette boucherie, et, dans sa terreur, il abandonnait l'orang-outang à sa destinée. Les mots entendus par les gens qui montaient l'escalier n'étaient autres que les exclamations d'horreur et d'effroi poussées par le Français et mêlées aux glapissements démoniaques de l'animal.

Je n'ai presque plus rien à ajouter. Il est probable que l'orang-outang s'était échappé de la chambre par la chaîne du paratonnerre juste au moment où l'on enfonçait la porte. Il avait dû refermer la fenêtre en y repassant. Dans la suite il fut repris par son propriétaire lui-même, qui en tira une forte somme en le vendant au Jardin des Plantes. Le Bon

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lut relâché immédiatement lorsque Dupin

ri'n exposé les détails de l'affaire, non sans impagner de commentaires, dans le bureau du Préfet de Police. Ce fonctionnaire malgré ses bonnes dispositions à l'égard de mon ami, ne put dissimuler complètement le dépit qu'il éprouvait de voir ainsi tourner cette affaire, et il ne put retenir quelircasmes à l'adresse des gens qui >e mêlaient de ses affaires, à lui.

— Laissez le parler, dit Dupin, qui ne < rut pas nécessaire de riposter; laissez-le discourir : cela lui déchargera la conscience. Je suis satisfait de l'avoir battu sur son propre terrain. Toutefois, qu'il ait été en défaut devant ce problème à résoudre, il

n'y a pas lieu de s'en étonner, et c'est moins étrange qu'on ne le suppose. Car en fait, notre ami le Préfet est trop finaud pour être profond. Sa sagacité manque de base. Elle est toute en tête, et n'a pas de corps, comme les images de la déesse Laverna, — ou, pour mieux dire, toute en tête et en épaules, comme la morue. Mais après tout, c'est un bon diable. Je l'apprécie particulièrement pour sa maîtrise en matière de cant, maîtrise à laquelle il doit sa réputation d'ingéniosité. Je veux parler de la manie qu'il .1 de nier ce qui est et d'expliquer ce qui n'est pas. (i)

(i) Rousseau (Nouvelle Héloïse).

MAIS, DIT LE PRÉFET JE SUIS TOUT DISPOSÉ A PRENDRE UNE CONSULTATION ET A LA PAVER (P. 64).

LA LETTRE VOLEE

Nil sapientias odiosius acumine nimio '.

Senèque.

C'était à Paris, à la tombée de la nuit, après une fin de journée sombre et orageuse de l'automne de 18.. ; je savourais le double plaisir de la méditation et d'une pipe d'écume de mer, en compagnie de mon ami C. -Auguste Dupin, dans sa petite bibliothèque, qui servait aussi de cabinet de travail, au troisième, n° 33, rue Dunot, dans le faubourg Saint-Germain. Pendant plus d'une heure, nous étions demeurés dans le plus profond silence, et à qui nous eût observés par hasard, nous aurions paru l'un et l'autre intensément et uniquement attentifs à suivre les volutes ondulées de la fumée dont l'atmosphère de la pièce était tout alourdie. Pour mon compte, j'étais occupé

à ruminer dans mon esprit certains points qui avaient fait l'objet de notre conversation pendant la première partie de la soirée : je veux parler de* l'affaire de la rue Morgue et du meurtre si mystérieux de Marie Roget(i). Je songeais aux points communs que présentaient ces deux affaires, lorsque la porte de notre appartement s'ouvrit, livrant 'passage à notre vieille connaissance, M. G..., le préfet de la police parisienne.

Nous lui souhaitâmes le bonjour avec cordialité, car cet homme avait son côté

(1) Rien de plus haïssable qu'un excès de rafli nement dans la sagacité.

(1) Le Mystère de Marie Roget est le titre d'un des contes étranges d'Edgar Poë : on y retrouve le personnage de Dupin se substituant à la police, comme dans la Lettre volée et dans l'Affaire de la rue (N. du T.)

CONTES ÉTRAM

divertissant, bien qu'il fût méprisable à d'autres égards et il y avait du reste plusieurs années que nous n'avions eu l'occasion de le voir. Comme nous étions assis dans l'ol pi unté. Dupin se leva pour allumer une lampe; mais il revint s'asseoir, sans en rien faire, lorsque G... eut dit qu'il venait nous consulter, ou plutôt demander l'avis de mon ami, au sujet d'une affaire relevant de ses fonctions préfectorales et qui lui avait occasionné de gros embarras.

Si i 'est mi cas qui exige de la réflexion, fit Dupin. au moment où il allait allumer la nous aurons tout avantage à l'examiner dans l'obscurité.

Encore une de vos idées bizarres, dit le préfet, qui avait la manie de qualifier de bizarre tout ce qui dépassait la portée de s ii intelligence, ce qui fait qu'il vivait entouré de tout un monde de bizarreries.

— C'est vrai, dit Dupin, en offrant une pipe à son visiteur et en roulant vers lui un confortable fauteuil.

— Et alors, en quoi consiste la difficulté ? demandai-je. Ce n'est pas encore quelque chose dans le genre assassinat, j'espère.

Oh! non. Kien de cette nature. Le fait est que l'affaire est en r:alité très simple, et sans au< un doute: nous serions en mesure de nous en tirer par nous-mêmes de façon satisfaisante ; mais j'ai pensé qu'il ne déplairait pas à Dupin d'en connaître le détail, tant elle me paraît bizarre.

Simple et bizarre, ol serva Dupin.

Mais oui et pourtant ce n'est pas

bizarre <|u'il faudrait dire. Toujours est-il

que nous avons été singulièrement embai Lple que soit i el te affaire, noua tient pas moins < omplôtemenl en <'■< li< < .

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Pupin, je < ou , (jne voua

• oit.

Mais, en fin de compte, demandai-je, de quoi s'agit-il ?

— Je vais nous le dire, répondit le préfet. en envoyant une longue, copieuse et méditative bouffée de fumée et en se carrant dans son fauteuil. Je vais vous exposer la question en peu de mots, mais avant de commencer, permettez-moi de vous due que c'est une affaire exigeant le secret le plus absolu, et que je risquerais fort de perdre la position cpie j'occupe actuellement si l'on apprenait que je m'en suis ouvert à qui que ce soit.

Commencez, dis-je.

Ou n'en faites rien, dit Dupin.

— - Eh bien, voici. J'ai personnellement reçu avis qu'un papier de toute première importance a été dérobé dans les appartements royaux. L'individu qui s'en est emparé est connu, indubitablement connu, car il a été vu mettant la main dessus. On sait aussi qu'il l'a encore en sa possession.

— Et comment le sait-on ? demanda Dupin.

— On le déduit d'une façon certaine, répondit le préfet, de la nature même du document, et de la non-apparition de certains effets qui ne manqueraient pas de se produire sur-le-champ si le voleur s'en dessaisissait, c'est-à-dire s'il s'en servait en \ ne du dessein qu'il se propose.

— Soyez- doue \\\\ peu plus explicite, dis-je.

I h bien, je puis aller jusqu'à VOUS faire connaître que < e papier assure à i elui qui Le détient an i ertain pouA oir d'intimidation ''n an ■ ertain lieu où un tel pouvoir prend ane importance énorme. I e préfel était entiché de cant diplomatique.

— Je ne saisis toujours pas grand'chose,

dit Dupin.

— Vraiment ? Eh bien ! la révélation de , ette piôi e à une tien e pers >nne que je ne nommerai pa i, mel trait en Buspii ion l'hon unir d'une personne de la plus haute i ondi h, ,n, et i e fait donne au porteur du dw u ment un asi endant fâu heux sur i el te derm re pi i lonne dont l'honneui et le repos

sont ainsi < oinproinis.

Mai i cet a ci adanl n'est possible que ,i le voleui ■■<■ lait i onnu de sa y i< tirne . l nu doni a pu osi

Le voleur, dit G...i is1 la ministre D.,..

§> LA LETTRE VOLÉE

qui ne recule devant aucune entreprise digne ou indigne d'un galant homme. La façon dont le vol a été effectué révèle autant de dextérité que d'audace. Le document dont il s'agit, — une lettre, pour ne vous rien cacher, — a été reçue par la victime du vol, à un moment où elle se trouvait seule dans le boudoir royal. Elle fut interrompue dans sa lecture par l'arrivée inopinée du haut personnage à qui elle tenait spécialement à dissimuler cette lettre. Elle essaya en hâte, mais vainement, de la jeter dans un tiroir, et force lui fut de la déposer ouverte, comme elle était, sur une table. C'est alors que survint le ministre D.... Immédiatement son œil de lynx avise le papier, reconnaît l'écriture de la suscription, remarque le trouble de la personne destinataire et pénètre son secret. Il expédie quelques affaires, rondement, comme c'est sa manière, puis il tire de sa poche une lettre offrant quelque ressemblance avec celle dont il s'agit, la décacheté, fait mine de la lire, et la jette tout à côté de la première. Après un nouvel entretien d'un quart d'heure environ au sujet des affaires publiques, il prend congé, mais prend en même temps sur la table la lettre à laquelle il n'avait aucun droit. Rien de tout cela n'échappa à la personne destinataire, mais celle-ci, bien entendu, n'osa pas appeler l'attention sur le fait, étant donnée la présence du troisième personnage qui était à ses côtés. Le ministre décampa, laissant sur la table sa propre lettre, une pièce qui n'avait aucune importance.

— Voilà donc bien, me dit Dupin, ce que vous demandiez, et ce qui est de nature à compléter le pouvoir d'intimidation : — le voleur se sait connu de sa victime.

— Oui, dit le préfet, et le pouvoir ainsi conquis a été utilisé, depuis quelques mois, dans des vues politiques, jusqu'à un point très dangereux. La victime du vol est chaque jour de plus en plus convaincue de l'impérieuse nécessité où elle est de rentrer à tout prix en possession de sa lettre. Mais, bien entendu, cela ne peut se faire à ciel ouvert. En fin de compte, poussée par le désespoir, elle m'a chargé de cette besogne.

— On ne pouvait, j'imagine, dit Dupin du fond d'un véritable nuage de fumée, on ne pouvait choisir ou même imaginer un agent plus sagace.

— Vous me flattez, répondit le préfet ; mais il n'est pas impossible que telle soit en effet l'opinion qu'on a conçue de moi.

— Il est manifeste, dis-je, comme vous l'avez fait observer judicieusement, que la lettre est encore en possession du ministre, puisque c'est la possession et non l'usage de cette lettre qui confère au détenteur son pouvoir d'intimidation. L'utilisation de la lettre anéantirait le pouvoir dont il s'agit.

— C'est exact, dit G..., et c'est d'après cette conviction que je me suis mis en campagne. Mon premier soin fut de procéder à une perquisition complète en l'hôtel du ministre, et le difficile était d'opérer sans qu'il le sût. Mais avant tout je m'étais mis en garde contre le danger de lui laisser soupçonner nos intentions.

— Parbleu, dis-je, ces sortes de recherches relèvent on ne peut mieux de votre compétence. En mainte occasion, la police parisienne a dû en effectuer de semblables.

— Oh ! certes, et c'est ce qui fait que j'avais bon espoir. Les habitudes du ministre me donnaient aussi un grand avantage. Il lui arrive fréquemment d'être toute la nuit absent de chez lui. Sa domesticité n'est pas des plus nombreuses, Ses gens sont couchés assez loin de l'appartement de leur maître. Ils sont Napolitains, et c'est dire qu'on n'a pas beaucoup à faire pour les enivrer.

J'ai des clés, vous le savez, qui me permettent d'ouvrir n'importe quelle chambre ou cabinet dans tout Paris. Trois mois durant, il n'y a pas eu de nuit que je n'aie passée, au moins en grande partie, à fouiller moi-même l'hôtel D... Mon honneur était en jeu et, — je puis bien vous confier ce secret, — il y avait au bout du compte une très grosse récompense. Aussi bien, je n'abandonnai point mes recherches avant de m'être absolument convaincu que le voleur était encore plus malin que moi. Je suis sûr d'avoir fouillé tous les coins et recoins où il pouvait se faire qu'un papier fût dissimulé.

— Mais n'est-il pas possible, insinuai- je, que la lettre, bien qu'elle soit toujours en la possessioii du ministre, — ■ il n'y a pas de doute sur ce point, — ait été cachée autre part que dans sa propre demeure.

— Cela ne se peut guère, fit Dupin.

l ONTES I //,' INGES

L'étal actuel, la situation particulière des affaires à la cour, et le caractère spécial de cette intrigue, où D... se trouve mêlé, l'ont de l'efficacité immédiate de la lettre. > 'est-à-dire de la faculté de la produire en temps utile, un point dont l'importais e équivaut presque au bénéfice de sa possession.

— La faculté de la produire ? dis-je.

— Ou, si vous aimez mieux, de l'anéantir, dit Dupin.

— ■ Vous avez raison, observai-jc, le papier est certainement à l'hôtel même. Quant à le trouver sur la personne même du ministre, i 'est une hypothèse que nous devons rejeter comme ne pouvant pas être en question.

— Cela ne fait aucun doute, dit le préfet. Il a été deux fois arrêté par de faux voleurs et consciencieusement fouillé sous mes propres yeux.

— Vous auriez pu vous éviter ce soin, dit Dupin. D..., n'est pas, j'imagine, absolument fou, et par conséquent, il n'a pas manqué de prévoir les pièges qu'on serait amené à lui tendre.

— Il n'est pas absolument fou, dit ('..... mais ( 'est un poète, ce qui, à mon sens, n'est pas bien loin d'un fou.

i juste, dit Dupin. après une longue et pensive bouffée de sa pipe d'écume, encore que j'aie commis moi-même quelques mauvais vers.

Mais, détaillez-nous don< toutes les partit ularités d'; votre enquête.

— Le fait esl que nous avons pris notre temps et que nous avons cherché partout

I depuis longtemps la pratique de • i

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