DEMANDÉ A ÊTRE ENTENDU (P
ni en haut, ni en bas. Les cris ont continué jusqu'à ce que la porte eût été forcée, — et ils ont cessé tout à coup. Ils semblaient être les cris d'une personne, — ou de plusieurs personnes, — ■ à l'agonie. C'étaient des cris retentissants et prolongés, et non pas des appels brefs et précipités. Le témoin gravit l'escalier. En arrivant au premier palier, il a entendu deux voix se livrer à une discussion bruyante et animée, — l'une était rude, l'autre suraiguë, — une voix étrange. Put distinguer quelques mots prononcés par la première, qui était celle d'un Français. Assurément, cette voix n'était pas celle d'une femme. Put comprendre les mots sacré et diable. La voix aiguë était celle d'un étranger. Ne saurait dire si c'était la voix d'un homme ou d'une femme. Ne put distinguer ce qu'elle disait, mais croit qu'elle s'exprimait en espagnol. L'état de la chambre et des corps est décrit par le témoin comme nous l'avons fait hier.
Henri Duval, voisin, orfèvre de son métier, dépose qu'il faisait partie du groupe de ceux qui entrèrent les premiers dans la maison. Confirme, en général, le témoignage de Muset. Aussitôt qu'ils eurent forcé la porte, ils la refermèrent pour contenir la foule qui allait grossissant rapidement, malgré l'heure avancée. D'après ce témoin, la voix aiguë était celle d'un Italien ; à coup sûr, pas celle d'un Français. Ne pourrait assurer que c'était une voix d'homme : c'était peut-être celle d'une femme. Le déposant n'est pas familiarisé avec la langue italienne. Ne put distinguer les paroles, mais est convaincu d'après l'intonation que c'était un Italien qui parlait. Connaissait Mme L... et sa fille. Avait
conversé avec elles fréquemment. Est certain que la voix aiguë n'était point telle de l'une OU de l'autre des défuntes.
Odenheinter, restaurateur. — Ce témoin a demandé lui-même à être entendu. Ne parlant pas français, il a été interrogé au moyen d'un interprète. Est né à Amsterdam Tassait devant la maison au moment des iris. Ils durèrent plusieurs minutes, — environ dix minutes. Ils étaient prolongés et éclatants, — très angoissés et pleins de détresse. Le témoin fut un de ceux qui pénétrèrent dans la maison. Corrobore le témoignage précédent, sauf en un point : il est sûr que la voix aiguë était celle d'un homme, — d'un Français. N'a pas pu distinguer les mots prononcés. Ils étaient lancés avec force et d'un ton saccadé, et pouvaient exprimer aussi bien la crainte que la colère. La voix était rude, — non pas tant aiguë que rude. Il ne peut appeler cela une voix aiguë. La grosse voix a répété à plusieurs reprises sacré, — diable, — et une fois mon Dieu.
Jules Mignaud, banquier, de la maison Mignaud et fils, rue Deloraine. Est l'aîné des Mignaud. -Mme L'Espanaye possédait une certaine fortune. Elle avait un compte ouvert à la banque Mignaud depuis le printemps de l'année - (huit ans auparavant). Elle faisait de fréquents dépôts de petites sommes d'argent ; elle n'avait rien retiré jusqu'alors, quand, trois jours avant le drame, elle \in1 en personne demandci" une somme de quatre mille francs. Cette me fut payée en or, et portée à domi- ( de par un < ommis.
Adolphe Lebon, < ommis de la maison Mignaud et lils, dépose que le joui eu
question, vers midi, il a accompagné Mme L'Espanaye à sou domicile ave< les quatre
mille h. ui' contenus dans deux sacs.
Loi que la poi b 'om i H . Mlle I appai ni
et du ),nt de, mains l'un des sais, tandis que la \ ieille dame le débai rassait de l'aul re il les salua et partit. N'a » u pei orme dans
l.t rue a < e moment La i lie I ' écart
William Bird, tailleur, dépose qu'il était
un de < eux qm on1 entrés dan i la mai ..n. i i \ii:'i.u i. V. vécu deux .mi .1 i vu i i ut un de ■ premiei i ■< '• lani ei dans l'e ■ ( aliei \ i ntendu les voix qui t di putaienl
La grosse voix était telle d'un Français. Il a pu discerner plusieurs mots qu'il ne se rappelle pas. Il a entendu distinctement sacré et won Dieu, C'était comme un bruit de plusieurs personnes se battant, — un bruit de pas et de lutte. La voix aiguë était très forte, plus forte que la grosse voix. Il est sûr que ce n'était point la voix d'un Anglais ; ce semblait être plutôt celle d'un Allemand ; peut-être, une voix de femme. Le témoin ne sait pas l'Allemand.
Quatre des témoins susnommés, convoqués de nouveau, déposent que la porte de la chambre où fut trouvé le corps de Mlle L... était fermée en dedans quand ils arrivèrent. Tout était silencieux, — ni gémissements, ni bruits d'aucune nature.
Lorsque la porte fut forcée, on ne vit personne. Les fenêtres de la chambic de derrière et de celle de devant étaient fermées de l'intérieur et assujéties avec solidité. Une porte entre les deux chambres était fermée, mais non pas à clé. Une petite chambre sur le devant, au quatrième étage, à l'entrée du couloir, était ouverte, la porte entrebâillée. Cette pièce était encombrée de vieux bois de lit, de coffres, etc. Tous ces objets ont été retournés et visib's ave< soin. Il n'y eut pas un pouce d'une partie quelconque de la maison qui ne fût exploré attentivement. On passa des balais dans les cheminées. La maison a quatri avec des mansardes, lue trappe sur le toit était i loue.- solidement, et ue semblait pas avoir i té ouverte depuis des années. Le temps qui s'écoula entre le bruit des voix en discussion et l'im.ision de la chambre a été diversement évalué par les
témoins. Les uns Opinent pour trois minutes.
d'autres pour . inq. ' ta eut quel. pu- diffi . uit. à ouvrir la porte.
. Hfoti ■ ;it repreneur «le pompes
funèbres, dépose qu'il habite rue Moigin I .1 originaire d'Kspagnc I lait du notnbn deteeux qui tuent irruption dans la maison. \e nioni.i pa ■ l'e ii .i Liei , I e témoin e il nei \ eux et appri hende le ■ i onséqueni e • d'une
\ lolente einoti..n II e il. - 1 1 • 1 1 1 le ■ VO« qui
se disputaient i a gro e voix était i elle1
d'un ii.ni. .u il ne pui .h- un qu'elle .h Bail . i.i voix aiguë était i elle d'un anglais, H i ii i i m 1 1 m . omprend pas
L'AFFAIRE DE LA RUE MORGUE
l'anglais, mais il en juge par l'intonation.
Alberto Montant, confiseur, dépose qu'il fut des premiers à monter l'escalier. Il entendit les voix en question. La grosse voix était celle d'un Français. Il distingua plusieurs mots. Celui qui parlait semblait Eure des reproches. Le témoin ne put comprendre le langage de la voix aiguë. Elle parlait vite et d'une façon saccadée. Il croit que c'était la voix d'un Russe. Confirme l'ensemble des autres témoignages ; est Italien, n'a jamais conversé avec un Russe.
Plusieurs témoins, convoqués de nouveau, déclarent que les cheminées de toutes les :hambres du quatrième étage étaient trop étroites pour donner passage à un être humain. En parlant de balais, ils ont entendu :es brosses cylindriques qu'on emploie pour ramoner les cheminées : ces brosses )nt été passées de haut en bas dans tous les tuyaux de conduite de la maison. Il n'y a aucun passage sur le derrière par où l'on aurait pu descendre' pendant que 'on montait l'escalier. Le corps de Mlle L'Espanayc était si fortement enfoncé dans la cheminée qu'on n'a pu l'en dégager }ifcn tirant à quatre ou cinq personnes.
Paul Dumas, médecin, dépose qu'il fut ippelé à l'aube pour examiner les corps. ïîs étaient tous deux étendus sur la toile l'un lit de sangle dans la chambre où Mlle L... a été trouvée. Le corps de la jeune demoiselle était couvert d'ecchymoses et i'excoriations. Le fait de son introduction dans la cheminée paraît de nature à cxpl papr suffisamment ces contusions. La jorge était toute déchirée. La victime portait de larges égratignurcs juste au-
dessous du menton, ainsi qu'une série de taches livides provenant évidemment de la pression de doigts. Le visage était horriblement décoloré et les yeux sortaient de la tête. La langue était presque coupée. Une large contusion était visible au creux de l'estomac, produite suivant toutes les apparences par la pression d'un genou.
Suivant M. Dumas, Mlle L'Espanaye avait été étranglée par une ou plusieurs personnes inconnues. Le corps de la mère était horriblement mutilé. Tous les os de la jambe et du bras droits étaient plus ou moins brisés. Le tibia gauche était fracturé de même que les côtes à gauche ; tout le corps terriblement contusionné et décoloré. Il n'était pas possible de dire comment toutes ces blessures avaient été occasionnées. Un lourd gourdin en bois, une large barre de fer, une chaise, ou quelque arme pesante et contondante pouvait seule avoir produit de tels résultats, à condition d'être maniée par un homme extrêmement robuste. Att-
DXES MIGNAUD DÉPOSE QUE MADAME L'ESPANAYE POSSÉDAIT UNE CERTAINE FORTUNE (r."-|2).
Cime femme n'aurait pu porter de tels coups n'importe quelle arme. La tête de la victime, quand le témoin la vit, était entièrement détache e du tronc et broyée étrangement comme le reste du corps. 11 était évident que la gorge avait été tranchée avec un instrument très affilé, probablement avec un rasoir.
Alexandre Etienne, chirurgien, a été appelé avec M. Dumas pour examiner les corps. Confirme le témoignage et les conjectures de M. Dumas.
Plusieurs autres personnes ont été interrogées, mais il n'en est résulté aucun renseignement nouveau de quelque importance. Jamais il n'a été constaté à Paris de t.rimei Si crime il y a, — qui ait présenté des circonstances aussi mystérieuses et aussi déconcertantes. La police se trouve tout à fait en défaut, ce qui est rare dans une affaire de ce genre. On n'a pas, jusqu'à présent, l'ombre d'un indice sérieux.
L'édition du soir du journal relatait que la plus grande agitation continuait à régner dans le quartier Saint-Roch, — que les lieux en question avaient été soumis à un nouvel examen approfondi, que de nouveaux témoins avaient été entendus, mais le tout sans résultat. Cependant on annonçait, <n dernière heure, que Adolphe Le Bon avait été aiTÔtt <t emprisonné, bien
qu'il n'existât aucune charge contre lui en dehors des faits déjà connut du lecteur.
Lupin semblait suivre cette aflaire a\e< un intérêt singulier, autant qu'on pou-
vait en juger d'après ses faits et gestes, , ;ir i| „c m II'- i."1 •' Mil 00 I oimiiciitaire. :, [ttenl . m lisant l,i nouvelle de
L'arrestation de I • Boa qu'il me demanda mon opinion au buj< i de i m meurtre*
[e dus lui avouer que, comme tout le
monde à Paris, je ( onsidérais le m
, omme In .olubie l< n'tntrevo; ai i au< un
. a qui put Indiquer la kl RJfJn.
\,,u . m pouvon • i" moyens,
,im Dupin, d'api, i e1 1<- ' an a» s d'in il i m i ion. La p"h< <• pai 11*1111*- ■ i ■•• ■ " i « « • ■• pour sa lubtilitéi e,i adroite, mais rien de plu il !,'•, a au une m< thode dan i <■ enqu
Ile n'en ,i pa • d'auf re qu< i elle du moment. Elle Eai1 grand i talage d< mi nr<
quelV i ii- i i' ma ouvenl
§> CONTES ÉTRANGES <l
Ces mesures sont mal adaptées à l'objet qu'on se propose et rappellent le cas de M. Jourdain demandant sa robe de chambre, — pour mieux entendre la musique. Les résultats que la police atteint ne laissent pas que d'être souvent surprenants, mais pour la plupart, ils sont dûs tout bonnement à la diligence et à l'activité des agents qu'on a mis en campagne. Imaginez une affaire où ces qualités ne trouvent pas leur emploi, et voilà toutes les combinaisons par terre. Vidocq, par exemple, avait de remarquables qualités de divination et de persévérance. Mais son manque de culture intellectuelle le laissait à la merci des erreurs où l'entraînait l'ardeur même de ses recherches. Il diminuait l'acuité de sa vision en fixant son objet de trop près. Il était capable peut-être d'élucider un ou deux points avec une clairvoyance peu ordinaire, mais par cela même, il perdait nécessairement la notion de l'ensemble. C'est à proprement parler le défaut d'être trop profond. La vérité n'est pas toujours au fond d'un puits. En fait, pour ce qui concerne les objets les plus importants de notre connaissance, je crois qu'elle est invariablement à la surface. Pour bien voir le fond d'une vallée, il ne faut pas se placer dans le fond même de la vallée, mais sur le faîte de la montagne, d'où l'on découvre ce tond. On trouve des exemples typiques des modalités et des sonnes de ce genre d'erreur dans la contemplation des corps célestes. Observe/ une étoile d'un simple coup d'oïl, regarde! la obliquement en tournant Vers elle la Luiexterne de la rétine, plus susceptible q»e l'interne d'être Impressionnée par une
lumière faible: vous aurez la plus exacte appréi Lation de Bon éclal éclal que \ oua
verrez B'a1 b i au fut <-t à mesure que vous
ramônerea votre oeil e i pie n sur elle. I a plus grand nombre de rayons v iennenl frapper
VOtre œil dans ce dernier i as. mais dans
la premier, votre œil esl dans un étal de
réceptivité plus afi ■ \ trop appro
fondlr, notre pi r< eption perd de sa netteté ,i de Ba préci ion ; el il n'e t pas impossible d'effai et S énu ■ elle mi me du nnruuneJ| eu la tixant d'une fa< on trop Boutenue, trop
| ,,||< < Il 1 1 - e trop duc I<
Pour < e qi l< cet a as ina1 faisons
• n i ie ■ no1 re petite enquête a\ an1
g. L'AFFAIRE DE LA RUE MORGUE
le nous former une opinion. Une enquête îous fournira quelque amusement. (Je trouvai cette expression déplacée dans son ipplication, mais je ne soufflai mot.) Et mis, Le Bon a eu l'occasion de me rendre in service, et je ne veux pas me montrer ngrat. Nous allons nous rendre sur les lieux >our tout voir de nos propres yeux. Je contais G..., le préfet de police, et je n'aurai >as grand mal à obtenir le permis nécessaire.
Le permis fut obtenu et nous nous renlîmes aussitôt rue Morgue. C'est une des ilus misérables ruelles qui vont de la rue Richelieu à la rue Saint- Roch (i) Il était ard dans l'après-midi quand nous l'atteinîmes, car ce quartier est à une grande istance de celui où nous résidions. Nous econnûmes facilement la maison, car il y vait encore quantité de personnes qui, u côté opposé de la rue, regardaient les olets clos, avec la curiosité des désœuvrés, /était une maison comme on en voit tant
Paris, avec une porte cochère sur un côté e laquelle se trouvait une sorte de guérite itrée, avec un panneau glissant dans la mètre pour figurer une loge de concierge. Lvant d'entrer, nous poussâmes plus avant ans la rue, nous tournâmes dans une liée et nous passâmes ainsi sur le derrière e la maison. Dupin, pendant ce temps, xaminait tout le voisinage avec une attenlon minutieuse dont l'objet échappait à les conjectures.
Revenant sur nos pas, nous nous trouâmes sur le devant de la maison, nous mnâmes, et ayant exhibé nos lettres 'introduction, nous fûmes admis par les gents qui montaient la garde. Nous graîmes l'escalier jusqu'à la chambre où le arps de Mlle L'Espanaye avait été trouvé, t où les deux défuntes reposaient encore, omme il est d'usage en pareil cas, le désorre de la chambre avait été respecté. Je ne is rien de plus que ce qui avait été rapporté
(i) Il est à peine besoin de faire remarquer s grosses erreurs de topographie parisienne munises par l'auteur, qui tait communiquer . rue Saint-Roch et la rue Richelieu par de isérables ruelles. Il est bien entendu que la xe Morgue, le passage Lamartine et la rue eloraine n'ont existé que dans l'imagination a conteur Américain qui n'est jamais venu
Paris. (Note du traducteur.)
par la Gazette des Tribunaux. Dupin examinait tout en détail, sans excepter les corps des victimes. Nous passâmes ensuite dans les autres pièces et dans la cour ; un gendarme nous accompagnait partout. L'examen nous occupa jusqu'à la nuit, après quoi nous partîmes. Au retour, mon compagnon s'arrêta un instant dans les bureaux de rédaction d'un journal quotidien.
J'ai dit que mon ami avait, dans ses manières d'être, nombre de bizarreries, et que je les ménageais (cette expression n'a pas d'équivalente en anglais). Pour le moment, sa fantaisie était d'écarter toute conversation au sujet des meurtres, jusqu'au lendemain midi. Il me demanda alors, tout à coup, si je n'avais rien observe de particulier sur le théâtre de ces atrocités.
Il y avait, dans sa façon d'énoncer et d'accentuer le mot particulier quelque chose qui me fit frissonner sans savoir pourquoi.
— Non, rien de particulier, dis-je, rien, du moins, en dehors de ce qui a été relaté dans le journal.
— La Gazette, répliqua-t-il, n'a pas saisi, j'en ai peur, ce qu'il y a d'anormal dans cette affaire horrible. Mais laissons de côté les vaines conjectures de cette feuille. Il me semble que le mystère est considéré comme insoluble par cela même qui devrait en faire considérer la solution comme facile, — je veux dire par le caractère excessif des circonstances qui l'ont accompagné. La police est déroutée par l'absence évidente de motifs ayant déterminé, non pas le meurtre lui-même, mais l'atrocité du meurtre. Elle est embarrassée aussi par l'évidente impossibilité de concilier ce l'ait qu'on a entendu des voix se disputer, avec cet autre fait que l'on n'a trouvé personne en haut de l'escalier, hormis la victime, Mlle L'Espanaye, et qu'il n'y avait pas moyen de sortir sans être vu par le groupe de ceux qui montaient l'escalier. L'extravagant désordre de la pièce ; cette circonstance d'un cadavre enfoncé la tète en bas dans la cheminée ; la terrifiante mutilation du corps de la vieille dame, ces constatations, avec celles que j'ai mentionnées et d'autres dont je n'ai pas besoin de parler, ont suffi à paralyser les moyens des agents en mettant totalement en défaut leur sagacité bien
CONTES ÉTRANGES <g
connue. Ils sont tombés dans la grosse, mais commune erreur, do confondre ce qui n'est pas ordinaire avec cî qui est obscur. Mais c'est précisé m nt par ces déviations du plan de l'ordinaire que la raison doit trouver son chemin dans la recherche de la vérité. En des investigations telles que celles que nous poursuivons, il ne faut pas se demander ce qui s'est passé, mais en quoi ce qui s'est passé s'écarte de ce qui se passe d'ordinaire. En fait, la facilité avec laquelle j'arriverai, — ou plutôt, avec laquelle je suis arrivé, à la solution du mystère, est en raison directe de son apparente insolubilité aux yeux de la justice. »
Je regardai mon interlocuteur avec un étonnement muet.
■ — J'attends en ce moment, continua-t-il, eu regardant du côté de la porte de notre appartement, j'attends quelqu'un qui, bien que n'étant peut-être pas l'auteur de «es boucheries, doit y avoir été mêlé dans une certaine mesure. 11 est probablement innocent de ce que ces actes présentent de criminel. Je ne crois pas me tromper dans cette supposition, et c'est sur elle que je fonde mon espoir d'élucider à fond i ette énigme. J'attends l'arrivée de cet homme d'un moment à l'autre. Il est vrai <|u'j1 peut ne pas venir, mais il y a tout lieu de croire qu'il viendra. Et s'il vient, H est né< essaire de le retenir ici. Voii i de pistolcl Ci nous saxons tous deux non i n M \ n à l'ûl I .1 ion.
[e pris l< pistolets sans gin n me rendre i ompte d< ce que je fai lais, el i royant à peine mes oreilles, tandis que Dupin pouruivail comme en un monologue. J'ai déjà pari' distantes en de sem-
blables moment l. " s'adressait à moi, mais sa voix, quoique n'étanl pas d'un foi I volume, avail i ette intonation qu'on aff< i t» d'ordinaire m parlant à une personne pla< ée à une i ei tain< di eux,
dénui d. uent (jue
le mur.
j e voix qui se di iputaienl . di1 il, el qu'on! eut! util., li grouj i di g< □ qui montaient l'e i aliei . n'< taient pas les voix de \ u time i elle ou nu voilà qui esl pleirn m* ni démontré ju iqu'à Vè\ idi
non., libi re de toute ini ertit udi ui i la \ ieille dame a pu
d'abord assassiner sa fille et se suicider ensuite. Si je mentionne cette hypothèse, c'est surtout par souci de la méthode, car les forces de Mme L'Espanaye auraient été tout à fait insuffisantes pour enfoncer le corps de sa fille dans la cheminée où il fut trouvé ; et la nature des blessures constatées sur sa propre personne nous oblige à écarter toute idée de suicide. Les meurtres ont donc été commis par quelques tiers individus, et ce sont ces tiers qu'on a entendus se disputant. Laissez-moi maintenant appeler votre attention, — non sur tous les témoignages qui concernent ces voix, — mais sur ce qu'il y a de particulier dans ces témoignages. N'y avez-vous rien remarqué de particulier ?
— J'ai remarqué que tous les témoins sont d'accord pour considérer la grosse voix comme étant celle d'un Français, tandis qu'il y a désaccord absolu au sujet de la voix aiguë, que l'un des déposants a qualifiée de voix rude.
— C'est l'évidence même, dit Dupin ; mais vous ne faites pas ressortir ce qu'il v a de particulier dans cette évidence. Vous n'avez rien observé de distinctif. Cependant, il y avait quelque chose à observer. Les témoins, comme vous l'avez remarqué, tombent d'accord en ce qui concerne la grosse voix : sur ce point ils sont unanimes. Mais quant à la voix aiguë, ce qu'il y a de particulier, i 'est, - non pas qu'ils soient en
( ont radii lion, niais que, Bi un I l.dien
un anglais, un Espagnol, un Hollandais, un Français s'efforcent d'en donner une
idée, I fiai Un d'eux parle d'elle i oinme
de la voix d'un étranger. Chai un d'eux est sur que ce n'était pas la \oix d'un compatriote. ' nacun d'eux la compare, non à la voix d'un indu idu app.n tenant à quelque n. m ion dont il parle la langui mais juste ment à tout lei on1 ra il e I e Français su] i] que i 'était la voix d'un Espagnol, el qu'il aurait pu distinguer quelque • mots .s'// avait i "ii n u l'espagnol. Le I loi landais sou tient que < 'était La voix d'un Français, mais il est établi d'autre part que, «i comprenant pas le
lut miel rogé par le moyen
d'un interprète i ' Vnglai pen m que i 'était la
\oix d'un Allemand, mais il ne comprend pas
l'allemand I I ipagnol i it con> ain< u que
; tij la voix d'un \md.u à en jugei par
L'AFFAIRE HE LA RUE MORGUE
ALFUNS° GARCI°' TÉM°IN NERVEUX' ^KÉHENOK «■ CONSÉQUENCES D'UNE V10LENTE ÉMOTION (p. 43).
l'intonation, car il n'a pas la moindre notion de l'anglais. L'Italien présume que c'était la voix d'un Russe, mais il n'a jamais conversé avec un Russe. Un second Français dépose dans un sens différent du premier, et affirme que la voix était celle d'un Italien, mais ne connaissant pas cette langue, il en juge, comme l'Espagnol, d'après l'intonation. Eli bien, il fallait donc que cette voix fut réellement bien peu commune et bien étrange pour donner lieu à de pareils témoignages ; pour que des citoyens des cinq grandes nations de l'Europe ne puissent dans ses intonations reconnaître rien de familier ! Vous direz que cela aurait pu être la voix d'un Asiatique cm d'un Africain. Ni les Asiatiques ni les Africains ne courent les rues de Paris. Mais sans rejeter cette hypothèse, j'attirerai maintenant votre attention sur trois points. La voix est caractérisée par un témoin comme étant plutôt rude qu'aiguë. Elle est représentée par deux autres comme étant brève et saccadée. Aucun mot, aucun son ressemblant à un mot ne fut distingué par aucun des témoins.
Je ne sais, continua Dupin, quelle impres-
sion j'ai pu produire sur votre compréhension ; mais je n'hésite pas à dire que, même de cette partie des témoignages', la partie relative à la grosse voix et à la voix aiguë, on peut tirer de légitimes déductions, qui, en elles-mêmes, seraient suffisantes pour faire naître un soupçon susceptible de nous diriger dans notre marche .ers la solution du mystère. Je dis : légitimes déductions, mais ma pensée n'est pas ainsi plemement exprimée. Je veux dire que ces déductions sont les seules qui conviennent en l'espèce, et que ce soupçon s'en dégage inévitablement comme le seul résultat qu'on puisse envisager. Ce soupçon, pourtant je ne veux pas le préciser encore. Je désiré seulement vous amener à penser avec moi qu'il était suffisant pour imprimer une direction définie, — une tendance déterminée, — à mes recherches dans la chambre. Maintenant, transportons-nous, par la pensée, dans cette chambre. Ou'y chercherons-nous tout d'abord? Les~movens que les assassins ont emplovés pour en sortir Je ne m'engage pas trop en disant que nous ne croyons ni l'un ni l'autre aux événements surnaturels. Mme et Mlle L'Espanaye n'ont
:", CONTES ÉTRANGES i
pas été massacrées par des esprits. Les auteurs du crime étaient des êtres matériels et se sont enfuis par des moyens matériels. Alors, comment? Heureusement, il n'y a qu'une façon de raisonner sur ce point, et elle doit nous conduire à une conclusion précise. Examinons un par un tous les moyens possibles. Il est évident que les assassins étaient dans la chambre où Mlle L'Espanaye a été trouvée, ou tout au moins dans la chambre voisine.au moment où les gens venus du dehors ont monté l'escalier. Ce n'est donc que de ces deux chambres qu'il convient de chercher les issues. La police a mis à nu les planchers, le plafond, la maçonnerie des murs, dans toutes les directions. Aucune issue secrète n'aurait pu échapper à sa pénétration. Mais je n'ai pas voulu me fier à elle et j'ai tenu à voir de mes propres yeux. Il n'y avait pas d'issue secrète. Les deux portes donnant des chambres sur le couloir étaient fermées solidement, les clés en dedans. Regardons les cheminées. Elles sont de largeur ordinaire jusqu'à environ huit ou dix pieds au-dessus de l'âtre ; niais au-delà, elles se rétrécissent dans toute leur étendue, au point qu'elles ne pourraient livrer passage à un gros chat. L'impossibilité de fuir par les moyens que nous venons d'examiner étantainsidémontrée de façon décisive, nous voici réduits aux fenêtres. Par i elles de la i bambre de devant, personne n'aurait pu s'échapper sans être vu di la foule qui stationnait dans la rue. Il faut don< que les assassins aient passé par (elles
de la chambre de derrière. Nous sommes amenés maintenant à cette conclusion d'une façon tellement irréfutable, (pie nous n'avons plus le droit, dans le raisonnement,
de la rejeter en raison de "ii app.m nie
impossibilité. Nous ne devons plus que nous ,ti U' lier .1 prouver qui i el te apparente impossibilité n'en est pas une réellement. il , .1 deux feni tri • dans la i bambre L'un* 'i ■ |;' " ■ ' !'•' IN'1 'i1" r i1'11 tos meubles et e t entièremenl \ i ible i 'au1 re ,. i,. < dan a pail ie inférieure pai le ( bevei d'un lourd i ois de lit qui e ( pou ion! ( miiie ( i|( i .1 pic mi< ri a et troi solidement fernu i i a dedan i lie a résisté aux plu . grands effoi ts de i • ux qui onl
■ de i " " i -, : n On a p m largi i
iii> dan l' ■ bas La d< gau< i j * i I l on
a trouvé un très gros clou qui y était enfonc presque jusqu'à la tête. En examinant l'autr fenêtre, on a trouvé un clou semblable er foncé de la même façon, et un vigoureu effort pour lever le châssis fut égalemen vain. Là-dessus, la police se considéra comm pleinement assurée que la fuite n'avait pi se produire de ce côté. Et l'on jugea supei flu de retirer les clous et d'ouvrir les fené très.
Mon examen, à moi, devait être un pe plus minutieux, pour la raison que je vien de vous donner, — car c'était là, je 1 savais, le point où il s'agissait de démon trer que les impossibilités n'étaient qu'ap parentes. Je raisonnais de la façon suivante a posteriori : les assassins se sont enfuis pa l'un^ de ces fenêtres. Cela étant, ils n peuvent avoir refermé les châssis de Tinté rieur, dans l'état où on les a trouvés, consi dération qui, par son évidence, a interrom pu les recherches que la police avait commen cées dans ce sens. Cependant les châssi étaient bel et bien fermés. 11 faut don qu'ils aient pu se fermer d'eux-mêmes. 1 n'était pas possible de se dérober à cetts conclusion. J'allai à celle des deux fenêtre qui n'était pas masquée ; je retirai le cloi non sans quelque difficulté, et j 'essaya de lever le châssis. 11 résista à tous me: efforts, ainsi que je l'avais prévu. Il f allai donc, j'en étais certain maintenant, qu'i y eût quelque ressort caché, et cette con iinn.tiiuii de mon idée eut tout au moini < et effel «le me i onvain» re de l'exai titudi de mes prémisses, si mystérieuses qu'appa fussent cm oie les i m onstan< es relal h a aux clous, i ne re< ber< be minutieuse mil bientôt à jour le ressort < ,i< hé. Je le fis manœuvrer, et satisfait de ma découverte j<
ne me donnai point la peine de lever 1( i hàssis.
Je replaçai alors le i lou, el je L'examina attentivement. Une personne passant pal ii i, n. i re pouvait l'a> oii referai» e et li ressort .nu. ut manœuvré, mais le (lou n'au-
pa éti n mis i n pli tte < oni lu lion était
i,i, n q< i te, 'i rétréci ait de nom eau1 le , bamp d< m< i rei her< lies i es ,/, , .a, ni m ( essairement l'être éi bappi a p.u r.mi re fenêtn I n iippo tant don< que les
de ■ deux fe Eu isent identiques^
, ,,,,,11,. ■ , t., n probabli il fallait qu'i
L'AFFAIRE DE LA RIE MORGUE
v eût quelque différence dans les clous, ou tout au moins dans la façon dont ils étaient fixés. Je montai sur le lit de sangle, et j'examinai de près l'autre fenêtre par iessus le chevet du lit. Je passai la main par derrière, je découvris facilement le CèSSOlt, que je pressai, et qui était, comme je le supposais, identique au premier. Je sonsidérai alors le clou. Il était de même grosseur que l'autre, et à première vue îxé de la même façon, enfoncé presque jusqu'à la tête.
Vous allez dire que j'étais embarrassé.
Mais si telle est votre pensée, c'est que /ous avez bien mal compris le caractère de nés inductions. Pour employer un terme le chasse, je n'avais pas été une seule fois •;? défaut. Je n'avais pas un seul instant perdu le vue la piste suivie. Il ne manquait pas in anneau à la chaîne. J'avais suivi le secret lu mystère jusqu'à sa phase ultime, et cette )hase était le clou. Il avait, sous tous les •apports, comme je l'ai dit, le même aspect pie son voisin de l'autre fenêtre, mais cette constatation était absolument sans impo ance, — si concluante qu'elle parût, - :n regard de ce fait, à avoir que c'était là, à ce joint , qu'aboutissait le fil.
1 doit y avoir dans ce :lou, me dis-je, quelquechose qui ne va pas. Je le ouchai, et la tête, avec inviron un quart de pouce le la tige, me resta dans es doigts. Le surplus de la
tige demeurait implanté dans le trou où elle s'était brisée. La fracture était de vieille date, car les bords en étaient incrustés de rouille, et elle avait été visiblement produite par un coup de marteau qui avait enfoncé en partie la tête du clou dans le haut du châssis. Je replaçai avec «»in cette tète dans le trou où je l'avais prise, et la ressemblance avec un clou complet était parfaite ; la fracture était invisible. Je pressai le ressort et soulevai légèrement le châssis de quelques pouces. La tête du clou se souleva en même temps sans bouger de son alvéole. Je refermai la croisée, et de nouveau le clou reprit l'aspect d'un honnête clou, dans son intégralité. Jusqu'à ce point, l'énigme était donc déchiffrée : le meurtrier s'était échappé par la fenêtre contigué au lit. Soit qu'elle fût retombée d'elle-même après la fuite, soit qu'elle eût été refermée
intentionnellement, par le ressort, et
elle s'était trouvée fixée l'effet produit par ce ressort avait été confondu par la police avec l'effet produit par le clou : dès lors, toute recherche plus approfondie avait été considérée comme inutile.
Une nouvelle question se posait maintenant :
c'était celle du mode de descente. Sur ce point, j 'avais été édifié au cours de l'exploration que j 'avais faite autour
SUIVANT M. DUMAS, MÉDECIN, MADEMOISELLE L'ESPANAYE AVAIT ÉTÉ ÉTRANGLÉE PAR I H