‹ Contes étrangesChapitre 77 sur 94 · IL BAILLA POUR LA TROISIÈMK FOIS (P. J · texte numérisé non relu

IL BAILLA POUR LA TROISIÈMK FOIS (P. J

La jeune fille paraissait plus belle que jamais, après cette nuit de rej OS, avec les charmantes boucles de ses cheveux tombant sur le Iront, les bouts de ses doigts dégantés, roses et frais.

Et comme elle avait l'air décidé !

Le déjeuner fut plein de contrainte.

Le couple causa fraternellement, mais >an> animation.

Le garçon intimidait Hoopdriver et le grand nombre de fourchettes l'effrayait.

Mais, elle l'appelait « Chris ».

Ils discutaient la route sur sa carte du comté à six pence, uniquement pour avoir un sujet de conversation; mais ils évitèrent de choisir un itinéraire en présence du domestique.

On paya la note sur le billet de cinq livres, et bien que Hoopdriver eût résolu de se montrer gentleman jusqu'au bout, le garçon et la fille de chambre n'eurent chacun qu'une demi-couronne, et le valet d'écurie dut se contenter d'un florin.

— Des gens en vacances ! se dit à part soi le valet d'écurie, sans aucune gratitude.

L'Ê TRA NGE A VENTl RE

Remonter à bicyclette en public causa un instant d'effroi à Hoopdriver.

Un policeman était à ce moment même arrêté, et les épiait sur le bord du trottoir d'en lace.

Si par hasard il avait traversé la rue, s'il était venu dire : « Cette bicyclette est-elle à vous, monsieur ? » y aurait-il discussion ? ou faudrait-il abandonner la partie et se sauver ?

Hoopdriver traversa encore une autre phase d'appréhension terrible durant le parcours des rues de la ville, au point qu'une petite voiture de laitier n'échappa à la destruction que grâce à la chance qui s'attachait aux roues de M. Hoopdriver.

Dans les chemins ruraux, il respira plus librement, et une conversation moins gênée s'engagea entre nos voyageurs.

- Vous êtes sorti de Chichester en grande hâte, dit Jessie.

Oui, le fait est certain, je suis un peu ennuyé au sujet de cette... bécane.

('cites, dit-elle, je n'y songeais plus. Mais où allons-nous ?

— Encore un ou deux tournants de plus axant d - nous arrêter, si cela ne vous fait rien, dit Hoopdriver... Il faut ensuite que je pense à votre sûreté, vous savez. Je me sentirai plus à l'aise. Si nous venions à être « bouclés "... Ce n'est pas que je m'en soucie, pour mon compte.

Pendant qu'ils (liaient, une bain!" de

mer grise apparaissait ou disparaissait

à leur gau< he.

A < haque nulle qu'ils mettaient entre eux et Chichester, M Hoopdriver sentait de moins en moins le remords et

devenait de plus en plus un calant che

valier prêt à tout affronter.

Ne voyageait-il pas sur une ma» hine !.. el a) anl .1 son 1 ôté une jeune fille du dei niei < hic ? Que penserail -on de lui à VEtnporium si quelque employé le voyait pai ha ard ?

Il e repré enta dans tous ses détails l'étonnemenl de mi [saai s et de miss Hou.-.

Quoi ' c'est M Hoopdrivei I du. m mi 1 a u

Jamais, affit ruerait 1 ati - [uement

mi Howe.

Puis il blaguait Briggs et se payait la tête du (iruiui Soleil.

— Si je la leur présentais, ma sœur improvisée.

Car il était son frère, Chris... Chris !... et quel autre nom patronymique avait-il donné ensuite... quoi déjà ?... Harrington, Harrington, — un nom dans ce genre.

Il regrettait à présent de ne pas avoir dit la vérité.

Il jeta un coup d'ceil sur la jeune fille. Elle pédalait, les yeux droit devant elle. Ne semblait-elle pas un peu silencieuse ? Il constata qu'elle montait parfaitement et qu'elle pédalait les lèvres closes. C'était ce à quoi il lui était impossible d'arriver.

L'esprit de M. Hoopdriver ht un détour vers l'avenir.

Qu'allait-elle faire ? Qu'allaient-ils faire, l'un et l'autre ?

Ses idées prirent une teinte plus grave. Il l'avait tirée d'affaire. C'était une belle tâche, bien digne d'un homme, que cette délivrance à laquelle il s'était engagé. Il fallait qu'elle consentît à rentrer chez elle, en dépit de cette bellemère. Il devait insister sérieusement, fermement, sur ce point.

Certes, elle était de celles qui «un de l'initiative, mais cela suffit-il 5... Ce serait bien étonnant qu'elle eût de l'argent.

Il se demandait ce que coûterait le billet de seconde ctesse de Havant à

Londres, liien entendu, il le payerait,

« ela coulait de source, puisqu'il était un gentleman. Il la ramènerait donc chez elle. Il se mit à esquisser à grands traits un tableau émouvant de ce retour, la bellemère se repentant de ses cruautés inexprimables, les attendrai! . el il \ aui.nt

pies d'elle un oncle ou deux.

Le valet de pied annoncerait M ....

quelle scie que ce nom à retenir qu'il oubliait sans cesse!... et miss Villon.

Phi les deux femmes pleureraient ensemble, et, au fond de la scène, un personnage chevaleresque vêtu d'un beau complet noitolk. encore passablemenl neuf, < ai herail ses sentiments jusqu'au derniei moment.

En pou. mi congé, il s'arrêterait sur

le seuil, dans l'.it 1 il udr i pi', mi ,nt prise

M George Alexander, et du. ni d'une

DE M. FfOOPDRfVER <§

BRUSQUEMENT M. HOOPDRIVER ÉCARTA LES DRAPS ET SE MIT SUR SON SÉANT AU BORD DU LIT (P. ■?$).

^ L'ÉTRANGE AVENTURE

voix lente et de plus en pins lointaine :

Soyez lionne pour elle... Soyez bonne pour elle! i et il disparaîtrait, le cœur brisé, sans que nul ne pût s'en douter.

.Mais cela, c'était L'avenir.

Actuellement il fallait bientôt entamer la question du retour.

Cette route était peu fréquentée. Il rejoignit la jeune fille, car ses rêveries Taxaient fait rester un peu en arrière.

— Monsieur Denison, commença-t-elle.

Puis d'un ton hésitant .

— C'est bien votre nom ? Suis-je sotte de ne pouvoir...

— C'est ça, dit M. Hoopdriver. (Denison, était-ce vraiment cela ? Denison, Denison, Denison, que disait-elle donc ?)

— Je me demande dans quelle mesure VOUS êtes disposé à m'aider.

Il était singulièrement difficile de répondre à une question posée en ces termes, à brûle-pourpoint, sans perdre un peu de son aplomb en selle.

— Vous pouvez compter, dit M. Hoopdriver en rattrapant son équilibre après une violente oscillation de droite à gauche... je puis vous assurer... je souhaite de vous être très utile. Xe me regardez pas, ou, du moins, regardez-moi comme entièrement à votre service.

« Quel ennui de ne pas pouvoir exprimer convenablement une chose pareille ! » pensa-t-il.

— Vous le \o\ez, je SUIS dans une bien fausse situation.

Si seulement je pouvais vous aider... vous me rendriez très heureux. Il y eut un silen< e.

Après avoii doublé une courbe de la route, ils se trouvèrent sur un terrain

gazonn entre la route et les

baies, semé de -| i rguk et de n mes

i ru un ;n bre tombé gisait sui f'he] be.

Elle de < endit à < et endroil et appuj a

;i ma" hine < ontre une pin re,

\< i non | ,,u\ on eau i ''ii elle. Dm 61 m Hoopdriver, attentii

Au hoiil d'un m l.ml . I.in! .issise, le

i oude m on genou l< menton dan a ni.nii. l« \ veux dxi ■ droil de* anl i No. elle repril :

[e n' ,u | i | m h oln, .1

ma i h

— C'est juste, dit M. Hoopdriver, ça va de soi.

— Je veux vivre, je veux voir ce que la vie signifie, je veux apprendre. Tout le monde me bouscule. Toutes les choses m'assaillent. Je veux du temps pour penser.

M. Hoopdriver était intrigué mais plein d'admiration ; il était pénétré d'un respectueux étonnement en entendant la jeune fille s'exprimer avec autant de clarté et d'aisance; mais, comment ne pas dire des choses remarquables avec une gorge et des lèvres comme les siennes!

Il sentait très bien qu'il n'était pas à la hauteur et fit cependant un effort pour n'être pas trop banal.

— Si vous vous laissiez « fourrer »

par eux dans quelque affaire désagréable qui vous causerait de l'ennui, naturellement vous seriez bien « sotte ».

— Et vous, tenez-vous à apprendre ?

interrogea-t-elle.

— Je me le demandais ce matin encore... commença-t-il.

Puis il s'arrêta net.

Elle était trop préoccupée de ses propres pensées pour remarquer cette iusutfisance.

— Je me trouve dans la vie et elle m'épouvante. 11 me semble (pie je suis un atome léger et qu'une roue m'emporte soudain dans un élan fou. Pourquoi suis-je là ;j Je n'eu sais rien. Est-ce simplement pour y demeurer un certain temps ? Je me le suis demandé il v a huit jouis, je me le suis demandé

hier ; je me le demande encore aujourd'hui. Les journées se remplissent de nienus détails, puis elles passent. . Ma belkmère m'emmène de magasin en magasin.

Des j^elis viennent pielidic le thé. 1 ne

pièce nouvelle occupe quelque temps,

ou bien c'esl un COncei t . un i. >in. m. I es

louages (le l'univers continuent .1 tourner, loin n.i < 'e -i lioi rible. Je voudrai voir faire un miracle, comme Josué, i i .n ic in < e mouvement incessanl jus qut j'en aie trouvé !<• sens. A la ni.ii on . 'est impossible.

\l Hoopdrivei i ai i a >a moustache Ce i ainsi dit-il d'un air profond I. chos» marchent en i ffel de la

DE M. HOOPDRIVER <§

Le souffle alangui de l'été agitait les

arbres.

Une poignée d'aigrettes de pissenlit s'éleva au-dessus des reines des prés, et se divisa en une demi-douzaine de faisbeaux qui rencontrèrent les genoux du chevalier, s'y disjoignirent, et tombèrent parmi l'herbe, dès que la brise s'arrêta, les uns devant y germer, les autres, périr.

Elle les suivit des yeux jusqu'à ce que le dernier eut disparu.

— Je ne peux pas retourner à Surbiton, dit la

jeune dame en gris.

— Eh ! fit M.

Hoopdriver, en- tirant sa moustache.

Une phrase nouvelle et imprévue s'élançait.

— je compte écrire, dit la jeune dame en gris, écrire des livres, et changer les choses. Faire du Bien. Je veux mener une Vie Libre, et me Posséder moi-même. Je ne peux pas revenir.

Je veux me faire une situation comme journaliste. On m'a dit...

mais je ne connais

personne qui puisse m'aidertout de suite. Personne de ceux à qui je pourrais m'adresser. Cependant je connais une dame... Elle donnait des leçons à mon école. Si je pouvais lui écrire... oui. mais comment avoir la réponse?

— Heu ! fit M. Hoopdriver, très grave.

— Je ne peux pas vous être à charge plus longtemps. — Vous êtes venu, vous avez couru des risques...

— Ça ne compte pas, dit M. Hoopdriver. C'est double bénéfice que vous me permettiez de faire cela pour vous.

— Vous êtes bien bon de me parler ainsi. L'on est si esclave des conventions à Surbiton ! et moi je suis décidée à

HEU, FIT M. HOOPDRIVER (P. 79)

rester en dehors des conventions.,, à tout prix. Si je pouvais seulement briser par mon épanouissement tout ce qui me fait obstacle... Je veux lutter, prendre ma place dans le monde. Je veux être [maîtresse de moi, régler, modeler moi-même mon avenir. Ma belle-mère ne l'entend pas ainsi. Et pourtant elle fait tout ce qui lui plaît, mais se montre si exigeante pour moi afin de mettre sa conscience à l'aise ! Et revenir maintenant, ce serait m'avouer battue...

Elle laissa deviner le restcà l'imagination du pauvre Hoopdriver qui répondit :

— Je vois bien tout cela.

\\dcvait\\\\xçm\- \ en aide.

En son crâne s'effectuaient des calculs compli que s, ayant pour base six livres, six shillings, deux pence.

lien vint à supposer, d'après tout ce que Jessie lui avait tumultueusement raconté , qu'elle cherchait à éviter un mariage qui lui déplaisait, mais que sa réserve la portait à donner d'autres raisons à sa fugue.

Il avait un cercle limité d'idées.

— Vous savez, monsieur... Voilà que j'ai encore oublié votre nom !

M. Hoopdriver sembla plongé dans la méditation.

— Naturellement vous ne pouvez pas rentrer chez vous, dit-il d'un air pensif, — y rentrer comme ça.

Ses oreilles rougirenl soudain. Ses joues s'empourprèrent .

Mais comment vous nommez-vous 3

— Mon nom, dit M. Hoopdriver, quoi !

c'est Benson, naturellement.

— M. Benson — oui — c'est vraiment

& L'ÉTRA XGE A l 'EN T L 'RE

stupide de ma part. Mais je n'arrive jamais à retenir les noms. Il faut que j'en prenne note sur ma manchette.

Elle saisit un petit porte-crayon d'argent, et é' ri v it le nom.

Si je pouvais correspondre avec mon amie, je crois qu'elle serait en mesure de m'aider à me faire une existence indépendante. Je pourrais lui écrire ou lui envoyer un télégramme. Ecrire plutôt, car j'aurais de la peine à expliquer ma situation dans un télégramme. Je sais qu'elle m'aiderait.

Evidemment il n'y avait en cette circonstance qu'une ligne de conduite pour un gentleman.

— En ce cas, dit M. Hoopdriver, si vous ne voyez aucun inconvénient à nous confier à un inconnu, nous pourrions peutêtre continuer à vivre de la même façon... pendant un jour ou deux, jusqu'à ce que vous ayez reçu des nouvelles.

.Mettons une dépense de trente shillings par jour, pensa-t-il, ça fait quatre jours. Disons : quatre fois trente ça fait cent vingt, six quid bon, ça fait trois... disons quatre, dix.

Vous êtes bien bon pour moi.

Il eut une expression éloquente. Alors c'est très bien, et je vous remercie. C'est (tonnant, c'est plus que je in- mérite, si vous...

Elle abandonna brusquemenl ce sujet.

— A combien se montait notre note à Chichester ?

Comment ? lit M. Hoopdriver, en prenant un air ahuri.

11 y eut une courte discussion.

Il était werètement enchanté de l'in-

ince qu'elle mettait à vouloir partager

les dépenses. Elle (mit par avoir gain de

cause, l.t aussitôt il se mirent à fixei

l'emploi de la joui n< e.

Il- dé< id rènt d<- voyager sans se pr< 'i

On passerait pai Havant. On s'arrêteiaii peut i in à Farnham ou à Southampton, < ai la i ourse de la veille II avait fatigué tou le deux

I omme M Hoo] di ivei tenait a i ai te déployé) m i ,.-' 1 1 < • 1 1 -. il aperçut pat

lia anl la bi< y< |e||e qu'il ,i\ ,ul eje\ anl lui.

— Cette bicyclette, fit-il tout à fait hors de propos, n'aurait plus du tout le même aspect si elle était pourvue d'un gros timbre double, au lieu de cette petite sonnette.

— Pourquoi ?

— Oh! une idée en passant.

Un silence.

— Très bien, dit Jessie en se levant.

Havant... et le déjeuner.

— J'aurais bien voulu, dit M. Hoopdriver, que nous eussions conduit l'affaire sans voler cette machine... Parce que, voyez-vous, c'est un vol, il faut l'avouer,

— Sottises ! M. Béchamel n'a qu'à vous causer des ennuis, je dirai à tout le monde, s'il le faut...

— Je crois que vous le feriez, dit M. Hoopdriver, l'admirant. Vous êtes une pjersonne de tête, — je le vois bien.

Et s'apercevant aussitôt qu'elle était debout, il se leva également, et lui ramassa sa machine.

Elle la prit et la poussa sur la route. Alors il prit la sienne. Il s'arrêta pour la regarder.

— Oui, dit-il. Quel air aurait cette bécane si elle était peinte en émail gris :j

Elle jeta un coup d'œil par-dessus son épaule sur la figure grave que faisait Hoopdriver.

Pourquoi essayer ce travestissement ?

C'est nue idée qui m'était venue

en passant, dit M. I loopdriver d'un andétaché.

Comme ils filaient vers Havant, M.

Hoopdriver eut un instant la pensée que

l'entrevue axait tourné tout autrement qu'il ne s'y attendait. Mais c'était toujours

(le cette façon que se réalisaient les espi -

rances de M. Hoopdriver.

Et, bien (pie sa sagesse put en lui

(les ails graVeS, et que l.| ] |] lldell. V Comptât l'argent dans le creux de sa main, bien qu'un vieux préjugé en faveui de .la propriété lui fît ho< hei la tête, il \ a\ ail eni ore en lui quelque . hose qui protestait bruyamment contre toutes Les autres i on id rations, lui disant de les méprit ei

( Yl.ut l'idée einv Mille de VOVageg

DE M. noornh'tVEii

avec elle, pendant toute la journée prétente, toute celle du lendemain, et peutêtre encore quelques jours de plus ; celle de causer familièrement avec elle, d'être le frère de cette jeune fille faite de grâce, de fragilité et d'énergie, et de passer une période heureuse, qui, dans sa réalité mer veilleuse, surpassait tout ce qu'il avait rêvé.

Les fantaisies, qui jadis lui étaient familières, firent place à des perspectives aussi impalpables, aussi flottantes, aussi belles que le couchant d'un jour d'été.

A Ha vaut, il acheta chez un coiffeur de la Grande-Rue, une brosse à dents, une paire de ciseaux à ongles, plus un petit flacon de teinture pour la moustache, que le boutiquier réussit à lui vendre grâce à ses recommandations chaleureuses pour ce produit.

Page 1