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L'ÉTRANGE AVENTURE
parfaite absence de compréhension d'une créature qui est encore une fillette, au point de vue ûnotif.
Elle savait que la première des choses à faire est de louer une chambrette, de fréquenter le British Muséum et d'écrire des articles de fond pour les journaux quotidiens, jusqu'à ce qu'elle eût quelque chose de mieux à faire.
Si Béchamel, ce scélérat, avait tenu ses promesses au lieu des propos révoltants, tout aurait été pour le mieux.
Maintenant, elle n'avait plus d'espoir qu'en cette femme à l'esprit libéral, miss Mergle, qui, un an auparavant, l'avait lancée dans le monde avec une éducation accomplie.
Au moment de la séparation, miss Mergle lui avait recommandé de vivre sans crainte, sans dissimulation. Elle lui avait en outre donné un volume des Essais d'Emerson et la République de Hollande de Motley pour l'aider à franchir les rapides de l'adolescence.
I sentiments qu'éprouvait Jessie au sujet de la vie qu'elle menait chez sa bellemère, étaient ceux d'une haine active.
11 n'y a pas au monde de femmes plus graves, plus solennelles, que ces jeunes filles chez qui les progrès scolaires ont retardé la coquetterie féminine.
Malgré le ton avancé qui régnait dans le roman anti-marital de Thomas Plantagenet, Jessie avait promptemenl vu clair à travers Les aimables défenses dont s'entourait cette aimable personne.
La variété '1 1 poses que n ;< essitaient |. fidèles » L'agaçail à an degré toul ;l [ail déraisonnable. Quelle platitude dans l'insignifiance ! Retourner à i ette \ îe ridi< ulemenl ii réelle, < apituler sans conditions, devant i et - amas de conven 1 1' .n était une pei pe< tive exaspérante.
Et poiu tanl était il possible de faire autrement j
Von ' omprendri z donc qu'elle était par moments songeu e I pendant que \l Hoopdi ivei gardait an silen» e re pe<
,t t( mu ■ i que pai foi aussi, elle e Lu ail allei à di ci itiqui i loquentes m l'oi < 1 1 < < l ■ chos< i tablii
Elle était o< iali t(
M | [oopdi ivei l'appi m (i il donna
vaguement à entendre que, pour sa part. il comptait aller plus loin, jusqu'aux horreurs de l'anarchisme. Il se serait même risqué jusqu'à s'avouer l'auteur de la destruction du Palais d'Hiver, s'il avait eu la moindre idée qu'il existât un Palais d'Hiver et s'il avait pu affirmer avec une assurance équivalente à cette certitude que le Palais d'Hiver avait été détruit.
Il admit de grand coeur avec elle que la situation actuelle de la femme était intolérable, mais il s'arrêta juste à temps devant cette théorie qu'une jeune personne ne devait pas s'attendre à ce qu'on bouleversât pour elle des cartons quand un vendeur était sur le point de traiter une affaire importante avec un client.
Sans doute, si Jessie mit aussi longtemps à voir clair dans la nature de M. Hoopdriver, et s'il lui fallut pour cela toute la journée du samedi et du dimanche, il faut attribuer ce long délai à sa préoccupation, à sa perplexité et à la certitude qu'onla poursuivait et qu'on la rejoindrait.
Jessie trouvait bien en son compagnon un je ne sais quoi de choquant, mais faire sur lui une étude analytique complète, c'eût été une tache actuellement au-dessus des moyens intellectuels qu'elle avait à sa disposition.
Il se produisit néanmoins un ou deux accidents qui embarrassèrent M. Hoopdriveret il veut même des questions posées avec incrédulité par la jeune fille.
I rois lois il tomba dans des réminiscences du Sud-Africain qui étaient pleines de chausse-trappes et il ne s'en tira que pat miracle. Il y eut, entre autres, un affr< va récit qu'il émailla d'énormes invraisemblances. Des indigènes avaient attaqué
la « niai 50n », puis tule\ é toutes les au truelles, le bétail et les poulos et tout
le linge de la mère, enfin tous les objets sur lesquels ils purent mettre la main ».
Il s'agissait en n 1 1 . ■ d'une poursuite ii'"' tui ne laite pal lui. SOn père et sou lieie,
qui .n i iv< rent au hou moment, guidés pai la i ouleui bi illante des vêtements blaro qu'avaient endosses les pillards.
E Ue avait trouvé 1 1 la étrange ».
l i range ! mai une i ho « en a> ait ameoi une .mi re et le linge mi i à sé< hei dont il u'a\ ait été pai lé d'abord qu'in< idemmenl
DE M. H00PDR1VER ^
M. HOOPDRIVER REMIT SUR LE TAPIS LE SUJET DE SA POSITION DANS LE MONDE (P. IIO).
?> L'ÉTRANGE AVENTURE
était revenu fort à propos quand elle avait demandé comment on pouvait poursuivre des nègres pendant la nuit.
D'ordinaire c'est impossible, observa-t-il en hésitant.
Et alors, le linge à blanchir l'avait tiré d'affaire, mais pour peu qu'elle y réfléchît, combien cette invention lui paraîtrait niaise et stupide !
Au— i le dimanche soir, éprouva-t-il sans motif plausible une disposition inaccoutumée à rester éveillé. Il se reconnut alors un méprisable -menteur.
Pendant les premières heures du lundi, il fit en rêve la revue de toutes ses hâbleries et prit la fuite devant un régiment de Matabélés habillés de linge blanc, et quand il fut parvenu à écarter ce cauchemar, le problème financier surgit brusquement devant lui. Il entendit sonner
deux heures, puis trois heures.
Bonjour, madame, dit Hoopdriver, quand Jessie descendit à la salle à mania Idisan don- le lundi matin.
Il sourit, il s'inclina, il se frotta les mains, lui offrit une chaise, et se remit
a se frotter les mains.
Eli • s'arrêta bj usquement . l'air intrigué devant cette mimique.
Où ai-je déjà vu cela ? dit-elle.
La < haise ? dit Hoopdriver en rougis ant.
Non, l'ai titude.
Elle s'avança, lui tendit la main tout
iminant curieusement sa figure.
El puis « e mot : madame I
i i i une habitude, dit .M. Hoopdiivei di l'air d'un coupable, une très mau\ ai -■ habitude , I elle de du e aux Igdl madame. Il faul que von m< I tie/. . ela m le i ompte de notre i udi e coloniale là ba au pa l ..■ [adi c'< i : i .m ni >u les appelons toutes madami
\ ou . avez une ou di ux habil udi
wngulii ri frèn Chri dit I i Ivant
ici ion de diamanf et
de von ■ I.iih ei <l. m, i.i ociété, i omme
vou dit' ■ t de vou pn i nti i â la dépu
tation, quelle belle chose que d'être un homme! - il faudra vous guérir de cette habitude de faire des révérences, de vous frotter les mains et d'avoir l'air d'attendre d - ordres.
— C'est une habitude.
— Je le sais, mais je ne trouve pas que ce soit une fort bonne habitude.
Cela ne vous fait rien que je vous le dis Pas du tout, je vous en sais gré.
- J'ai le don ou le malheur d'avoil l'esprit observateur, reprit Jessie pendant le déjeuner.
M. Hoopdriver porta la main à sa moustache, puis, songeant que cela pourrait être une autre mauvaise habitude, il arrêta ce mouvement du bras et enfonça -a main dans sa poche. Il se sentait « diablement « décontenamé pour employer une forme qui lui était propre.
Les yeux de Jessie se portèrent sui un fauteuil où un morceau d'étoffe i tait détai hé et peut-être pour mettre à profil ses qualités d'observation, elle se tourna
VeW lui pour lui demander une épingle.
La main de .M. Hoopdriver se porta instinctivement à son revers d'habit où se trouvaient implantées, par habitude, deux épingles <|u'il avait ramassées!
Quel singulier endroit pour mettre des épingles ! dit Jessie en en prenant une.
i 'est 'tes commode, dit M. Hoor>
di i\ ei . j'ai vu un jour un individu faire comme ça dans un magasin.
Vous devez avoir l'esprit soigneux,
dit-elle p. n de Us soi) épaule, en |S
penchant sur le fauteuil,
Au centre de l'Afrique, c'est à due m paj .on apprend à faire cas des épingles, dit M Hoopdrh ei après un silence. Il n'y a pas des tas d'épingles en Afrique. i m n'en trouva point p.u tel le l.i bas.
Il avait en ce momenl la figure d'un rouge cramoisi, Par où le commis de non montrerait il le bout de l'oreille, la i haine f< »i '
1 1 [( mi i .i les mains dans les DOI lies de
son habit, l<s sortit, fit disparaître la
. i ond épingle et la jeta fui tivement
di ni' re lui tout dou< ement . Elle tombé
ave< un bi uit >e< ui l< i hem I Heu
nient Jessie lie i einai < pia lien,
étant '» . upée à r< parei le fauteuil.
DE M. HOOP DRIVER
Le déjeuner se faisait attendre.
Il prit sa serviette roulée, examina de près et minutieusement le rond, puis il passa la main sur le pli de la nappe, en considéra le tissu.
Alors il éprouva un vague besoin de faire remuer avec son doigt sa dent de sagesse qui était cariée ; heureusement, il s'en abstint.
Il s'aperçut tout à coup qu'il se tenait debout devant la table, comme s'il était devant un comptoir, et il se hâta de s'asseoir.
Il tambourina avec sa main sur la table, il sentait une chaleur,une gêne terrible.
— Le déjeuner se fait bien attendre, dit Jessie.
— N'est-ce pas?
La conversation
languissait.
Jessie tint à connaître la distance où se trouvait Ringvood. Puis le silence recommença.
M . Hoopdriver fort embarrassé de sa 'personne, se remit à examiner les couverts , souleva distraitement les coins de la nappe sur les bouts de ses doigts, les regarda.
— Quinze-trois, fit-il en aparté.
— Pourquoi faites-vous cela ? "dit Jessie.
- Quoi ! dit M.
sant brusquement
— Cette façon de regarder la nappe.
Je vous ai vu hier faire la même chose.
La figure de M. Hoopdriver devint d'un rouge encore plus vif. Il se mit à tirer nerveusement sa moustache.
— Je sais, dit-il, je sais. C'est une
drôle d'habitude, mais, par là-bas, vous savez, on a des domestiques indigènes, vous savez... et c'est drôle à dire, mais, il faut avoir l'œil à ses affaires, vous savez, et se rendre compte si elles sont propres ou non. C'est une habitude à prendre.
— Comme c'est étrange ! dit Jessie.
— N'est-ce pas? marmotta Hoopdriver.
— Si j'étais un Sherlock Holmes,
dit Jessie, je suis certain que j'aurais découvert que vous veniez des colonies, rien qu'à ces menus détails. Mais j'ai deviné tout de même, n'est-ce pas ? Pourquoi ne pas saisir l'occasion de faire une franche confession et ajouter: « Malheureusement vous vous êtes trompée ». Estce qu'elle avait des soupçons?
Mais au moment psychologique, la bonne poussa devant elle la porte avec son plateau, apportant le café et les œufs à la coque.
— Je suis assez souvent heureuse dans mes intuitions, dit Jessie.
Le remords s'accumulait depuis deux jours dans l'âme de M .
Hoopdriver et se trouvait sur le point de déborder. Quel misérable menteur il faisait! Et d'ailleurs, ne lui faudrait-il pas, un jour ou l'autre, fatalement capituler ?
S IL SE MARIE, SON GRAND SOLEIL POURRA LU DONNER SES BOTTES A CIRER (P. I 10).
Hoopdriver en laisretomber la nappe.
M. Hoopdriver servit les œufs, puis au lieu de commencer, il resta la joue contre sa main en regardant Jessie verser le café. Il avait les oreilles d'un rouge vif. les yeux brillants. Il prit gauchement sa tasse, s'éclaircit la voix, se renversa soudain sur son siège et fourra ses mains jusqu'au fond de ses poches.
— Je le ferai, dit-il tout haut.
^ V ÉTRANGE AVENTURE
' luoi (loin- ? dit Jessie toute surprise. levant les yeux par-dessus la cafetière. Elle entamait son œuf à la coque. ■ — J 'avouerai.
— Avouer quoi ?
.Miss Milton, je suis un menteur.
Il pencha la tête de côté et la regarda avec un froncement de sourcil qui annonçait une résolution à toute épreuve.
Puis d'un ton mesuré, et en remuant la tête de côté et d'autre, il annonça :
— Je suis commis en nouveautés.
— Vous êtes commis en nouveautés ?
Je croyais...
— Vous vous trompiez, mais il faut que ça sorte. Les épingles, la pose, les habitudes, ça parle assez clair... Je suis un commis en nouveautés qui a été lâché en congé pour dix jours... Rien qu'un commis en nouveautés, ce n'est pas grand' chose, n'est-ce pas? Un courtaud de boutique...
— Etre commis en nouveautés, ce n'est pas une profession dont on doive rougir, dit-elle, revenue de sa surprise, et cependant >;ms bien comprendre ce qu'il y avait dans ces mots.
— Si, c'est ainsi, actuellement, dit-il, pour un homme. N'être que l'outil d'un autre homme, c'est ce que je suis. Etre obligé de s'habiller comme ou vous dit (le le faire, aller à l'église pour contenter les i lients et travailler.il n'y a pas d'hommes qui -oient aussi surmenés. Un maçon
i un roi en comparaison.
Mais pourquoi me dites-vous cela, maintenant ?
11 est important que vous le sachiez.
tout de suite.
Mais . mon i' m Ben son...
i c n'esl pas tout. Si ça ne vous lait
rien que je VOUS parle un peu de moi,
! aul re ' hose que je \ oudrais bien
m. ii dire fe ne veux pas continuer à
■.ou trompi r. [e ne m'appelle pas Ben l,n Pourquoi v ous ai je dit que je
m'appelai lien '.n } |e n'en s.u i i. n
i ce n'< i pan e qiu je m en quelque
..i t. un imbéi il'v Eh bien ' ;'.i\ .h • em le
(le paraître un peu plu que je ne suis.
Je m'appelle 1 1, „,pdi l vei .
— Ah!
I t tOUt I e que je \..ii | .n du .1 pi"
pos de cette Afrique du Sud... et de ce lion...
— Eh bien ?
— Mensonges.
— Mensonges ?
— Et la découverte de diamants à la ferme des Autruches et l'attaque de la maison, mensonges aussi. Et toutes les histoires de girafes, mensonges au— i. Jamais je ne suis monté sur des girafes. J'aurais trop peur.
Il la regarda avec un air de sombre satisfaction. En tout cas, il était soulagé la conscience.
Elle le contempla avec une extrême perplexité. Cet homme-là se montrait sous un jour tout nouveau.
— Mais pourquoi ?... commença-t-elle.
— Pourquoi je vous ai conté toutes ces choses ? Je ne sais pas. C'est, je crois, que je suis une sorti' d'imbécile. Je suppose que j'aurai voulu vous impressionner. Mais en tout cas, je tiens à ce que vous sachiez la vérité.
Silence. Le déjeuner reste intact.
— J'ai cru ce que je devais tout vous dire, dit M. Hoopdriver. J'ai passé presque toute la nuit dernière sans fermer l'oeil, en pensant avec remords à la caricature d'homme que je m'étais faite.
- Et vous n'avez pas d'actions de diamants, et vous ne comptez pas entrer au Parlement, et vous n'êtes pas...
Mensonges, tout ça. dit Hoopdriver d'une voix sépulcrale. Mensonges d'un bout à l'autre. Comment en suis-je Venu à le dire ? Je n'en sais rien.
Elle le regarda avec stupéfaction.
| .iiii.ii i de ma vie, je n'ai vu l'Afrique, dit Hoopdriver pour achever ses aveux, Puis il tira sa main droite de sa poche,
et de l'air insouciant d'un homme pour qui l'amertume de la mort est passée,
il se mit à boire son café.
Voilà qui est un peu surprenant,
dii [e ie d'un ton indécis.
r. n . / \ Lien, du M. Hoopdriver, l'en suis fâché du fond du cœui
l' i i. .1. jeunet cont inua en silence.
Jessie mangea forl peu et parut absorbée dans ses réflexions.
M I [oopdrivei el.nl si abattu de coii-
ui. i udi
in'il
DE M. HOOPDRIVER <§
quantité inusitée rien que par distraction et avala ses œufs à la coque avec la cuiller destinée d'ordinaire à la marmelade. Il tenait ses yeux baissés, il avait l'air sombre. Elle le regardait par dessous ses cils; une fois ou deux elle résista à l'envie de rire ; une fois ou deux elle parut sur le point de s'indigner.
— Je ne sais que penser, dit-elle enfin. Je me demande pour qui je dois vous prendre, frère Chris... Je croyais que vous étiez parfaitement honnête... En tout cas...
— Eh bien ?
— Je le crois encore.
— Honnête avec tous ces mensonges ?
— Je me demande...
— Moi, pas, dit M. Hoopdriver. Je suis tout à fait honteux de moi. Mais, en tout cas, je ne veux plus vous tromper.
— Je croyais, dit la jeune dame en gris, que l'histoire du lion...
— Seigneur ! dit M. Hoopdriver, ne me rappelez plus ça.
— Il me semblait que vos récits n'avaient pas tout à fait l'accent de la vérité.
Soudain, elle éclata de rire, en voyant l'expression de sa figure.
— Evidemment, vous êtes honnête, dit-elle, comment ai-je puTen douter un instant. Comme si je n'avais pas prétendu
de mon côté...
Je vois tout cela maintenant.
Elle se leva soudain et ten-