‹ Contes étrangesChapitre 9 sur 94 · VERTES (P · texte numérisé non relu

VERTES (P

Ce jeu est simplet et se joue avec des billes.

Un joueur tient dans sa main un certain nombre de billes et demande à l'autre si le nombre en est pair ou impair. Si l'autre répond juste, il gagne une bille ; si non, il en paye une. L'enfant dont j'ai parlé gagnait toutes les billes de l'école. Naturellement, il avait une certaine méthode de divination, méthode basée sur la simple observation et sur l'appréciation du degré d'astuce de ses adversaires.

Par exemple, il a pour adversaire un franc nigaud qui, levant sa main fermée, lui demande : « Pair ou impair ? » Notre écolier répond impair et se trouve avoir perdu.

Mais au second coup, il gagne, car il s'est dit : « Mon nigaud avait un nombre pair au premier coup, et toute sa malice ne va pas plus loin qu'à l'amener à jouer impair au second coup. Je dirai donc impair.» Il dit : impair, et il gagne. Maintenant, avec un joueur d'un niveau intellectuel supérieur au premier, il aurait certainement raisonné ainsi : « Ce gaillard-là a vu que dans le premier cas j'ai dit impair, et pour le second coup sa première pensée aura été de varier simplement de pair à impair, comme a fait le premier nigaud ; mais alors. une seconde réflexion lui aura suggéré que

g» CONTES ÉTRANGES *£

c'est une variation par trop simple, et finalement, il se décidera à remettre pair comme au premier coup. Je dirai donc pair. Il dit pair, et il gagne. Eh bien, celte méthode de raisonnement de l'écolier que ses camarades appellent de la chance, e.i dernière analyse, savez-vous ce que c'est ?

C'est tout simplement, dis-je, de la part de celui qui raisonne, le fait d'identifier .son intelligence avec celle de son adversaire.

( 'est cela, dit Dupin ; et comme je demandais à cet enfant par quel moyen il i lie- tuait cette identification complète d'où il tirait tout son succès, il me fit cette réponse. Quand je veux apprécier le le degré de sagacité ou de stupidité, de bonté ou de méchanceté d'un individu, ou connaître quelles sont ses pensées du moment, je compose l'expression de mon visage aussi exactement que possible à l'imitation du sien, et j'attends alors les pensées ou sentiments qui germeront dans mon esprit et dans mon cœur et qui s'associeront à cette expression de ma physionomie.» Cette réponse d'écolier laisse bien loin derrière elle la fausse profondeur qu'on a bien voulu attribuer à La Rochefoucauld, à Machiavel et à Campanella.

— Et l'identification, dis-je, de l'intellect du raisonneur avec celui de son adversaire, dépend, si je vous ai bien compris, du plus ou moins d'exactitude avec laquelle il mesure l'intellect de cet adversaire?

Elle eu dépend, en effet, au point de

vue de sa valeur pratique, répondit Dupin.

s, le préfet et ses acolytes se trompent si

fréquemment, c'esl d'abord pane qu'ils

i âne telle identifii ation, e1 en se-

, ,,n,\ lieu, part e qu'ils apprêt ienl mal, ou

t i omplètemenl d'apprêt 1er l'in-

laquelle ils sont aux

i iennenl i orapte que de l'ini de leurs propres i une cho qu'aux

qu'il iauraien1 employés eux mêmes

pour la ' ai b< I ta il n on1

pomi tort, i .h tour propre ingi i té est

une fid itation de celle de la

quand l'a il u< e d'un < i iminel déterminé e .t d'un i ara» tore difft renl de la tour, naturellement, le ( riminel h

en échec. C'est ce qui arrive toujours quand son habileté est plus grande que la leur, et c'est même ce qui arrive très souvent encore quand elle est moindre. Ils ne savent pas varier le principe de leurs investigations ; tout au plus, quand ils sont éperonnés par quelque circonstance peu commune, — l'appât de quelque récompense extraordinaire, par exemple, — ils exagèrent et poussent à l'extrême les vieux procédés de leur routine, sans modifier en rien leur principe ordinaire. Ainsi, dans le cas de D..., qu'a-t-il été fait en dehors de leur principe le plus usuel ? Qu'est-ce que c'est que toutes ces perforations, et ces sondages, et ces fouilles, le microscope à la main, et cette répartition des surfaces de l'habitation en pouces carrés numérotés ? Qu'est-ce que cela, sinon l'application exagérée d'un système ou d'une série de systèmes d'investigation qui sont basés uniquement sur l'ensemble des notions que le préfet s'est acquises relativement à l'ingéniosité humaine, systèmes auxquels il s'est accoutumé dans la longue pratique de son métier ? Ne voyez-vous pas qu'il considère comme un point acquis que tous les hommes, s'ils ont à cacher une lettre, se serviront, sinon exactement d'un trou de vrille dans un pied de chaise, du moins de quelque trou ou de quelque coin écarté dont le choix sera suggéré par le même ordre d'idée qui a fait choisir pour cachette, une certaine fois, un trou de vrille dans un pied de chaise ?

E1 n<- voyez-vous pas cm me que des cai h< l'es aussi ; et lia n liées ' ne conviennent

qu'en des occasions ordinaires ei ne sont adoptées que par des intellects ordinaires; , ,,,-, dans tous les i as où il s'agit d'objets cachés, le lait qu'ils ont été dissimulés d'une façon recherché! ' est à première \ ne présu

niable et présumé . ei .un -i I., ,|, i ouverte

du l'olnii dépend, non poinl de la pénétra- 1 1 . .i. desi hen heurs mais simplement du soin, de la patient e et de la dé< Lsion qu'ils appor

tenl dans leurs relier, lies ; I l quand le

, ., , i important, ou, i e qui rei ien4 at

ne aux yeux de la police, quand ta

récoin] ensi es1 de i 1 1, Ii qualités en

i i p i,. ,n, ai dan li texti | V du T.).

:- LA LETTRE I OLÉE ^

question n'ont jamais été en défaut. Vous saisissez maintenant ce que je voulais dire en affirmant que si la lettre volée avait été cachée dans le domaine de l'investigation du préfet, en d'autres mots, si l'ordre d'idées qui a suggéré le choix de la cachette s'était trouvé compris dans l'ordre d'idées du préfet, il n'y a pas l'ombre d'un doute que la lettre eût été découverte. Or, ce fonctionnaire a été tout à fait mystifié ; et la cause première de son échec réside dans ce point, qu'il a considéré le ministre comme un fou, parce que ce dernier a acquis une certaine réputation comme poète. Tous les fous sont poètes, d'après notre préfet, et sa faute unique a été une non distributio medii (répartition erronée du terme moyen), puisqu'il a déduit de ce terme que tous les poètes sont fous.

— Mais, est-ce réellement le poète ?

demandai-je. Ils sont deux frères ; je les connais ; et tous deux ont atteint une certaine réputation dans les lettres. Le ministre, je crois, a écrit un traité remarquable sur le calcul différentiel. C'est lui le mathématicien, et non le poète.

— Vous faites erreur. Je le connais très bien : il est l'un et l'autre, poète et mathématicien ; comme tel, il devait raisonner judicieusement. Comme simple mathématicien, il n'aurait pas raisonné du tout, et aurait été ainsi à la merci du préfet.

— Vous me surprenez, dis-je ; . car cette manière de voir est en complet désaccord avec l'opinion généralement admise. Vous n'avez pas la prétention, j'imagine, de réduire à néant une idée que plusieurs siècles ont mûrie ? La raison mathématique est depuis longtemps considérée comme la raison par excellence.

— Il y a à parier, répondit Dupin en citant Chamfort, que toute idée, publique, toute convention reçue, est une sottise, car elle a convenu au plus grand nombre. Les mathématiciens, je vous l'accorde, ont fait de leur mieux pour accréditer l'erreur populaire dont vous vous faites l'écho, et qui n'en est pas moins une erreur, bien qu'elle ait été accréditée comme une vérité. Ainsi, par un artifice digne d'une meilleure cause, ils ont appliqué à l'algèbre le terme d'analyse. Les Français ont été à l'origine les coupables de cette fraude^Mais s'il faut atta-

cher quelque importance à la terminologie, — si les mots tirent une valeur quelconque de leur application, — alors, le mot analyse signifie algèbre à peu près comme le mot latin ambitus signifie ambition, comme le mot religio signifie religion, comme les mots homines honesti signifient un groupe de gens honorables.

— Je prévois que vous allez avoir maille à partir avec bon nombre d'algébristes parisiens, m'écriai-je ; mais continuez.

— Je conteste l'efficacité, et par suite la valeur pratique de toute raison qui est cultivée par d'autres procédés que ceux de la logique pure. Je conteste en particulier la raison formée par l'étude mathématique. Les mathématiques sont la science de la forme et de la quantité ; le raisonnement mathématique est simplement la logique appliquée à l'observation de la forme et de la quantité. La grande erreur consiste à supposer que, même les vérités de ce qu'on appelle l'algèbre pure sont des vérités abstraites ou générales. Et cette erreur est si complète que je suis confondu de la voir accueillie avec une telle unanimité. Les axiomes mathématiques ne sont pas des axiomes d'une vérité générale. Ce qui est vrai sous le rapport de la forme et de la quantité est souvent grossièrement faux au regard de la morale, par exemple. Dans cette dernière science, il est très couramment inexact que la somme des parties soit égale au tout. En chimie également, l'axiome est en défaut. Il en est de même en mécanique : car deux moteurs, animés chacun d'une force donnée, n'ont pas nécessairement, si on les associe, une force égale à la somme de leurs forces respectives. Il y a bon nombre d'autres vérités mathématiques qui ne sont vraies que dans des limites de rapport. Mais le mathématicien, par une vieille habitude, argue de ses vérités finies, comme si elles étaient d'une application absolument générale, ce que tout le monde, au demeurant, s'imagine comme eux. Bryant, dans sa très savante Mythologie, mentionne une source analogue d'erreurs, quand il fait remarquer que, malgré le discrédit général où sont tombées les fables du paganisme, nous nous prenons encore journellement à en tirer do conséquences comme nous le ferions de réalités existantes. A l'égard des

algébristes, qui sont eux-mêmes des païens, on ajoute foi à leurs fables païennes et l'on en tire des conséquences, non pas tant par oubli que par un vice inconcevable de notre cerveau. Bref, je n'ai pas encore rencontré de mathématicien pur à qui l'on pût se fier en dehors de ses équations, ou qui ne tînt pas comme un article de foi clandestine que x2+px est égal à o, d'une façon absolue et inconditionnelle. Dites à l'un de ces messieurs, si vous voulez vous en passer la fantaisie à titre d'expérience, qu'à votre avis, des cas peuvent se présenter oùx2 + px n'est pas, d'une façon absolue, égal à o. Mais quand vous lui aurez fait comprendre ce que vous voulez dire, mettez-vous hors de portée de son atteinte aussi promptement que possible, car il n'y a pas de doute qu'il essaiera de vous assommer.

Comme je me contentais de rire de ses dernières observations, Dupin continua :

" J'entends par là que si le ministre n'avait été qu'un pur mathématicien, le préfet ne se serait pas vu dans la dure nécessité de me délivrer ce mandat. Moi! je le connaissais comme étant à la fois un mathématicien et un poète, et j'ai adapté ma façon d'agir à sa capacité, en tenant compte d'autre part des circonstances où il se trouvait placé. Je savais aussi que c'était un homme de cour, intrigant et déterminé, Un tel bu mme, pensai-je, dorl i tic, sans aucun doute, au courant des méthodes ordinaires de la police; il n'a pu manquer de prévoir — et

• ut a prouvé qu'il n'y avait pas

manqué, les guets-apens auxquels il a été

en butte. Je réfléchis qu'il devait a\ ■

lement prévu les perquisitions secrètes qui

l son hôtel. Ses fréquentes

de son domicile, la nuit, ab-

juc 1': préfet avait Baluées comme des

n Ldi rai .

moi, uniquenK ni coi

.i la i oli( e i'; < bamp libre ci l< ■

i i pour lui Buggérei pin i

:,i iémi ut la < onvii tton, .i laquelle, en fait,

ar ivé final oii que la

a'étail pas dan i l'intéi ieui de l'hôb l.

'l oute la série de < onsidérationa que je viens

détailler, non Ban qui Ique prolixib . v..,i,. ernanl li prin< i] • blemenl

routiniers qui dirigent l'action de la police dans des recherches d'objets cachés, durent nécessairement se présenter à l'esprit du ministre. Elles devaient impérieusement le conduire à dédaigner les cachettes compliquées, chéries du vulgaire. Il ne pouvait, à mon sens, être assez enfant pour ne pas voir que le réduit le plus abscons et le plus reculé de son hôtel, serait aussi exposé que les chambres les plus largement ouvertes de son appartement, aux yeux, aux sondes, aux vrilles et aux microscopes du préfet. Je sentis enfin qu'il serait animé par la nécessité des faits à user de moyens simples, alors même qu'il n'y serait pas conduit par un choixdélibéré. Vous vous rappellerez peut-être avec quels éclats de rire excessifs le préfet accueillit l'idée que je lui suggérai, lors de notre première entrevue, à savoir que, s'il était si fort embarrassé par ce mystère, c'était peut-être en raison de sa grande simplicité...

— Oui, répondis-je, je me souviens parfaitement de son accès d'hilarité. J'ai cru en vérité qu'il allait tomber en convulsions.

■ — ■ Le monde matériel, continua Dupin, comporte de très nombreuses et trê tes analogies avec l'immatériel ; et c'est là ce qui donne quelque couleur de vérité .'i ce dogme de rhétorique aux termes duquel une métaphore ou une comparaison sont capables de renforcer un argument aussi bien que d'embellir une description. Le principe de vis inerties (force d'inertie), par exemple, semble être identique dans les sciences physiques et métaphysiques. Dans les premières, il est établi qu'un corps de fortes dimensions est mû avec pins d'efforl qu'un corps de faible dimension, et le mou

vement qui s'ensuit est proportionne] à i el effel ; de mena tphj Bique, les

Lntell» i di ité, en tant que plus

puissants, plus Btables el pins susceptibles -i que • eux de grade inférieur, sont les plus diffii îles à mettre en mouvement, el

les plus embarras. i | [< plus hésitants pa 'n .i\ .n 1 1 , l'un et

l'autre pi ni' Lpe "m • galemenl n rais dans

l'uni et l'autn cienci D me, a\ ez \ oui

jamai i remarqué, <\.iw> le i u< quel

sut le • porte i des boul Lqu< le i useigne ■ qui

attirent le plus l'attention

LA LETTRE VOLÉE <S

Page 1