‹ Contes étrangesChapitre 93 sur 94 · DANS LE JARDIN (P. I · texte numérisé non relu

DANS LE JARDIN (P. I

t kX

mm-

& L ' É TUA NGE A VEN T URE

bénisse! dit miss Mergle, pourquoi ?Cet

homme... la bigamie...

tinuez, dit Mrs Milton en déchirant son mouchoir, continuez, dites-nous ce qui est arrivé. Il vous a abandonnée ? Nous avons voyagé comme frère et sœur .

— Oui ? oui ?

— Mais cet homme vulgaire, celui qui est assis dehors, nous a vus et il s^est douté de quelque chose.

— Bon ! après ?

— Et lorsqu'enfinje me suis crue prise... au piège, il est intervenu. Si vous saviez avec quel courage, quelle résolution, quelle simplicité il s'est conduit. De la vraie chevalerie.

Ainsi, ce M. Béchamel? demanda Mrs Milton.

- Mais pourquoi n'êtes-vous pas revenue tout de suite; à la maison ? Pourquoi ne vous a-t-il pas tout de suite ramenée après vous avoir délivrée de cet... de cet... homme? demanda miss Mergle.

Parce que,... j'étais honteuse... je crois bien... et surtout... parce que je ne voulais pas revenir vaincue. Je croyais qu'il me serait encore possible de mener une vie indépendante.

Mais il savait à quoi s'en tenir, votre héroïque sauveur, objecta miss Mergle. Certainement, il savait à quoi s'en tenir. Ne m'objectez pas...

— Il m 'étudiait.

Il faut que ce jeune homme soit extrêmement nigaud pour se lai

promener par tout le pays, par mie jeune

fille < api e ieu e, de dix epl ans à peine

fe ne puis comprendre...

Dans toutes ces aventures témérair< dit mis Mergle.

répandant en < on mtaires, je m

puis attribue] votre < onduite qu'à 1 1 I e pi ii d'instabilité. ..

J'ai fait tout mon possible poui

- "ii\ m. [< i, dit Mi Milton. l 'ai 'lit à tout le monde que \ ou é tiez i it' i h< / di ami I >■ ami i «pii demeurent loin Pei onne à sui biton

< i i espril d'in tabilité, reprit mi Mergle, qui 'i t i mpax< <J tant de femn ilés et inutile

Pourquoi dire des mensonges aux

gens ? demanda Jessie. Pourquoi les gens ne sauraient-ils pas la vérité sur ce qui s'est passé 3 Je n'y trouve rien qui soit tellement...

— Ma chère, vous seriez perdue, s'écria Mrs Milton.

— - Mais pourquoi ?

— Lisez Sézanne et les lis\ reprit miss Mergle, lisez Shakespeare et Christinna Rosetti 2. Là au moins vous verrez des cœurs à l'idéal pur...

Ni l'une ni l'autre ne l'écoutaient.

■ — ■ Comment serais-je perdue ? Qu'estce qu'être perdue ?

— Personne à Surbiton ne voudrait vous recevoir, dit Mrs Milton. Vous seriez une paria, vous trouveriez les portes fermées devant vous.

■ — Mais je n'ai pas fait de mal, dit Jessie.

Mais tout le monde croira que VOUS en avez fait.

— Il faudra que je mente, parce quç les autres croient... les idiots! Et, en outre, qui se soucie de voir desgens pareils ?

— Ma chère enfant, vous ne comprenez pas.

Et miss Mergle continuait à discourir, sans que personne y prît garde, sur l'Idéal, la vraie nature féminine, les destinations sociales, la saine littérature, etc..

— Une vie simple, hygiénique, saine, disait-elle.

Miss Mergle vous le dira, dit Mrs Milton en recourant à elle.

I t mis. Mergle s'arrêta soudain pour assurer qu'il était nécessaire de tenir • a< liés les détails de l'excursion de Jessie. - Les gens croient que \ ous êtes en v Lsite, «lit miss Mergle el , à moins qu'ils ne vous soupçonnent, ils ne vous soumettront pas à un rigoureux interrogatoire Il n'\ a aU( nue i aisi 'il | OUI

que la chose soiî sue de «i111 que ce soit ;

il \ en a des milliers pour qu'elle soit

ignorée.

Voilà i e qu'on appelle vivre i i .unie, vivre honnêtement.

I ■ • 1 1 1 1 Rusltin, un de» évangiles •'■■ iiu groupi pté nphaéllti 1 1 s }•> i*>m)-

DE M. HOOPDRIVER

— Si vous tenez tant que cela à vivre sans crainte et honnêtement, vous devez vous abstenir d'actes aussi extravagants, dit miss Mergle dans

un éclair de lumineuse inspiration.

Pendant ce temps, M. Hoopdriver faisait triste figure au soleil dans le jardin.

Elle était finie, sa merveilleuse excursion, et le coup soudain qui le séparait d'une exquise compagne : lui fit sentir toutce que ces quelques jours avaient été pour lui. Il s'efforça de se rendre compte de leurs situations respectives, et s'il retombait dans son milieu, elle restait m i jeune fille, inaccessible. Lui permet trait-on seulement de lui faire ses adieux ? Comme tout cela avait été extraordinaire ! Il se rappelait le moment où il l'avait vue pour la première fois, ayant à dos la lumière du soleil, filer le long de la route qui longe le fleuve. Il se rappelait cette étonnante nuit à Bognor. Il se la rappelait comme si tous ces événements avaient été l'œuvre de son initiative à lui. Il s'était bien conduit.

— Brave! brave! c'est ainsi qu'elle l'avait appelé.

Et ensuite, lorsqu'elle était venue à lui, le matin, si bonne, si maîtresse d'ellemême... Elle avait toujours l'air maîtresse d'elle-même.

Mais aurait-il dû lui conseiller de retourner chez elle ? Il se remémora quelques velléités vite étouffées dans ce sens.

Et maintenant, ces gens-là venaient la lui arracher ! Comme s'il méritait de vivre dans le même monde qu'elle...

Il ne comptait plus. Il sentait qu'il avait tablé sur son ignorance du monde quand il avait voyagé de compagnie avec elle, jour et nuit. Elle était si gentille, si charmante, si sereine... Il ne voyait qu'elle.

Il se mit à passer en revue ses expressions, la lueur de ses yeux, le contour de sa tête.

Tous ses rêves étaient à terre ! Il n'était pas même digne de voyager sur la même route qu'elle. Et si on lui permettait de lui faire ses adieux, que pour-

ça c'est une machine épatante (p. 126).

rait-il lui dire ? Toutes ces folles pensées ? Il les dirait. Mais certainement on ne lui permettrait pas de lui parler en tête à tête. Sa mère serait présente pour lui servir de... de chaperon.

Quelles occasions il avait manquées !

Il n'avait pas eu une seule fois la chance de lui dire ce qu'il sentait et puis, en somme, c'était maintenant seulement qu'il commençait à se rendre compte de ses sentiments.

De l'amour ? Il n'aurait pas eu cette audace ? C'était un culte. S'il pouvait seulement avoir une autre occasion ! Il lui fallait une autre occasion ! N'importe où, n'importe comment. Alors il dévoilerait devant elle toute son âme avec éloquence. Il serait éloquent et les mots viendraient :

« Je suis de poussière, sous vos pieds... »

Sa méditation fut interrompue par le bruit sec d'un bouton de porte. La vérandah s'ouvrit et Jessie se montra dans l'ombre.

— Venez, dit-elle à Hoopdriver qui se levait pour aller à sa rencontre, je m'en retourne avec eux. Nous avons à nous dire adieu.

M. Hoopdriver ouvrit la bouche, la referma et se leva sans dire un mot.

L'ÉTRANGE AVENTURE

Tout d'abord, ils marchèrent en silence en s'éloignant de l'hôtel.

Il entendait qu'elle respirait avec quelque gêne. Il la regarda et vit qu'elle serrait fortement les lèvres et avait une larme sur la joue. Elle avait la figure chaude et animée et regardait droit devant elle.

Il n'avait rien à lui dire. Il fourrait ses deux mains dans ses poches et détournait ses yeux volontairement.

Au bout d'un instant elle parla du paysage, puis des moyens de s'instruire soi-même. Elle prit note de son adresse chez Antrobus et promit de lui envoyer quelques livres. Mais leurs propos étaient dépourvus d'entrain.

Hoo] driver le sentit, car ses dispositions belliqueuses avaient disparu. Elle lui sembla préoccupée des souvenirs de sa dernière bataille et cette apparence le blessa.

— C'est la fin, se dit-il tout bas. Elle esl perdue pour toi, mon vieux.

Ils descendirent dans un vallon par une pente douce et boisée et remontèrent jusqu'à un plateau élevé dont la perspective s'étendait fort loin.

Ils s'y arrêtèrent sous une impulsion commune. Us contemplèrent les vagues des forêts qui s'allongeaient à leurs pieds, en crêtes succédant aux crêtes e1 qui se perdaient dans un lointain bleu.

Elle était sur un mamelon d'où elle le dominai) un peu, de sorte qu'il était obligé de levei les yeux quand elle pai lait . Elle i dr< ail en pleine lumière, silhouette grise, légère, gracieuse, la main un peu ramenée en arrière. Elle avait l'air de lais ei tomber ses regards sur lui.

Ain i. «ht elle, ' 'l.i tout par des

adieux.

Il re ta une demi inimité sans répondre. l'ni H < mu entra a rt olution, '< i lai < it la

il \ a une < ho e que j'ai à dire il .h rêta

Eh l'i- n j tit ell< ave< tu pri e I' n' demande pa d'être payé di n t-.iii \i.n

Il s'arrêta encore.

Leurs yeux se rencontrèrent.

— Non, je ne veux plus le dire, cela ne servirait à rien. Ce serait franchement trop hardi de ma part. Non, je n'avais absolument rien à dire. Adieu. Elle l'avait contemplé' avec une expression d etonnement ému.

— Non, pas adieu, dit-elle doucement.

Mais n'oubliez pas que vous allez vous mettre à travailler. Rappelez-vous, frère Chris, que vous êtes mon ami. Vous travaillerez. Que deviendrez- vous ?... Qu'y a-t-il qu'un homme ne puisse faire de soi dans un espace de six ans ?

Il la regarda fixement. Une volonté s'agitait en lui et les lignes indécises de sa bouche durent se raffermir. Il vit qu'elle avait compris ce qu'il ne pouvait dire. Il savait que ces six ans étaient l'équivalent d'une promesse.

— Je travaillerai, dit-il simplement. Ils restèrent un instant côte à côte.

Puis il ajouta avec un mouvement de tête :

— Je ne retournerai pas vers eux.

Tenez-vous à ce que je vous ramène ?

Elle prit dix secondes pour réfléchir.

— Non, dit-elle en tendant la main et en mordant sa lèvre inférieure :

— Adieu, fit-elle tout bas.

Il fit demi-tour, la figure pâle, la regarda dans les yeux, lui prit maladroitement la main, puis, poussé par une impulsion subite, la porta à ses lèvres.

Elle lit un effort brusque pour la retirer,

mais il la serra en suivant son mouvement. Elle sentit le contact de ses lèvres

et aussitôt il lâcha ses doigts, se d' t"Uina

d'elle et descendil la pente à grandes enjambées. Au boul d'une don/aine de

pas son pied buta dans le trou d'un

terriei de lapins, il chancela et faillit tombei .

Il ne se retourna plus. Elle regarda sa silhouette s'éloigner, se rapetisser.

Alors elle lit aussi demi toui el s'en alla les mains loi temenl i rois» es dei i ière le dos, du < ôté de Stonej Cro

fe n'ai pa - su, se disait elle à demi voix, Les lèvii i bl me >, je n'ai pas i "inpi i M< me en < e m ml , je ne comprends pas...

DE M. HOOPDRIVER <§

L'envoi.

C'est là que finit mon récit, chers lecteurs.

M. Hoopcjriver s étant fait une entorse parmi les broussailles, peut s'en aller en boitant, sans être épié par nous, il me semble.

Quant à ce qu'il advint finalement, quant aux six années et à celles qui suivirent, ce n'est pas ici qu'il convient de les raconter.

Des années, du reste restent encore à échoir. Mais si vous avez vu comment un jocrisse perché sur grandes roues, simple courtaud de boutique, — et un nigaud par dessus le marché ! — est arrivé à sentir quelque peu toutes les beautés de tous les combats, de toutes les douleurs, de toutes les joies de la vie et s'il s'est, si peu que ce soit, acquis vos sympathies, mon but est atteint.

Et s'il n'est pas atteint, puisse le ciel, nous pardonner à tous deux.

Nous ne suivrons pas davantage cette jeune personne à Surbiton, non plus que dans sa nouvelle lutte contre Widgery et Mrs Milton coalisés. En effet, comme elle allait bientôt l'apprendre, cet homme dévoué avait obtenu sa récompense et entrait dans la famille. Nous vous invitons à garder pour cette jeune fille une part de vos sympathies.

Ce qui restait des grandes vacances de M. Hoopdriver, soit cinq jours au total, sort aussi de notre cadre.

Vous voyez de temps à autre passer une grêle silhouette, solitaire, abandonnée, en complet marron poussiéreux, avec des bas où s'emmêle de la bruyère, avec des souliers marrons qui n'ont jamais été faits pour aller à bicyclette.

Il zigzague dans la direction de Londres, en passant par le Hampshire, le Berkshire, le Surrey, et il voyage économiquement pour des raisons majeures.

Il fait chaque jour son étape. Il se meut d'une allure un peu capricieuse, mais chaque jour il gagne du chemin vers le nord-est. C'est un homme à la

poitrine étroite, avec un nez rouge et tanné par les intempéries, il a les poings bruns, avec les poignets rouges.

Vous observerez sans doute une expression distraite sur la figure de ce bicycliste. Parfois, il siffle doucement un air; parfois, il parle tout haut.

— Voilà qui est fameux pour un coup d'essai !

D'autres fois, trop souvent à notre gré, il a l'air irritable, découragé.

— Je sais, je sais, c'est une affaire finie, passée. Ça n'est pas pour moi.' Tu n'es pas assez homme, Hoopdriver. Regarde-moi ces mains stupides. Dieu !

Alors, il est emporté par une rafale de colère et il marche à une allure furieuse pendant un certain temps.

Parfois encore sa figure s'adoucit :

— En tout cas, si je ne dois plus la revoir, elle va me prêter des livres, se dit-il.

Et il tire de là autant de consolation que possible.

Puis, il reprend :

— Des livres ! quels livres ?

Une ou deux fois le souvenir triomphant des incidents récents, illumine un instant sa figure.

— J'ai joué un rôle capital dans toute cette histoire, remarque-t-il... J'ai fait ceci...

Et alors on pourrait le dire heureux.

Puis il y a des moments spéculatifs.

— Supposons qu'un type cherche à se pousser de son mieux, alors...

L'esprit de notre homme est dans un état chaotique et seul le ciel sait ce qui pourrait en sortir.

Il a bien trop à réfléchir pour se remettre à poser, et il ne cause que rarement avec les gens que le hasard met sur son chemin. Quant à sa machine, remarquezle bien, elle est peinte à l'émail gris et pourvue d'un gong sonore.

Cette silhouette traverse Basinstoke et Bagshot Staines, Hampton et Richmond.

Enfin, dans la grande rue de Putney, par une brillante et brûlante journée d'août, au soleil couchant, au moment où tous les petits apprentis se hâtent de mettre les volets, où les boutiquiers jettent

Page 1