TERRE ET PANIERS D'OEUFS
Le voyageur. — Il fait un temps épouvantable ei je crois que nous allons nous noyer.
Le voyageur rien élevé. — J'espère que non mais je crois que si. Quoi qu'il en soit voilà une scène cligne du pinceau de Raphaël.
Le voyageur. — Pourquoi dites-vous : Raphaël ?
Le voyageur bien élevé. — Cela tient peutêtre à mon extrême émotion.
Le voyageur. — On a vu en effet des personnes, douées jusque-là d'une présence d'esprit admirable, la perdre subitement sous le coup d'une impression violente.
Le voyageur bien élevé. — Monsieur, veuillez agréer tous mes regrets de ne pouvoir continuer avec vous cette conversation qui, je vous assure, m'intéressait fort, mais je me vois dans la nécessité de m'éloigner pour quelques instants. (Au garçon.) Garçou, jc me sens mal à l'aise. Voulez-vous avoir la complaisance de m'indiquer oii je puis...
Le garçon. — C'est là, monsieur. Si monsieur le désire, je puis y conduire monsieur?
Le voyageur bien élevé. — Vous me ferez plaisir, mon ami. Comme cela j'arriverai plus vite, et je ne vous cacherai pas que je l'aime autant.
Le voyageur, couché dans sa cabine et contemplant d'un air languissant le chiffre S. W. R. tracé au fond d'une cuvette de porcelaine anglaise. — Ou m'assure qu'en me tenant couché et les yeux fermés j'éviterai tout accident fâcheux. Ah!
Le garçon. — Voici une autre cuvette. Monsieur est bien souffrant !
Le voyageur. — Oh I oui I Ah !
Le garçon. — Je vais à l'instant en apporter une autre à monsieur et enlever celle-ci. Il y en a à bord en nombre suffisant pour pourvoir aux besoins de tous les passagers. Nous sommes habitués à ce genre de service.
Le voyageur. — Il doit bien vous dégoûter.
Le garçon. — Mais non, au contraire.
Le voyageur. — Comment ! Au contraire ! Quelle horreur ! Ah !
On entend un violent craquement. Le garçon frappe -discrètement à la porte de la cabine.
Le voyageur. — Entrez !
Le garçon. — Je suis chargé de prévenir monsieur que nous venons de toucher par la faute du timonier et que le bateau fait eau de toutes parts.
Le voyageur. — Est-ce que nous allons sombrer ?
Le garçon. — Oui, monsieur, mais il y a eu vue un bateau à vapeur auquel nous avons fait des signaux et qui vient à notre secours.
Le voyageur. — C'est fort heureux, car sans cela nous aurions tous péri et on n'eût plus jamais entendu parler de nous.