‹ ContesChapitre 14 sur 32 · LE VOYAGEUR, UN GUIDE · texte numérisé non relu

LE VOYAGEUR, UN GUIDE

Le voyageur. — Je me sens très las. Arrivonsnous bientôt?

Le guide. — Dans une petite heure au plus. Quand nous aurons tourné là-bas nous apercevrons de loin le sommet de la montagne.

Le voyageur. — Ce lieu abonde en beautés pittoresques, mais il est désert. Y a-t-il des ours?

Le GumE. — Beaucoup, monsieur, et ils sont magnifiques.

Le voyageur. — Sont-ils dangereux et hardis?

Le guide. — Non, monsieur, excepté quand ils ont faim.

Le voyageur. — N'en rencontrerons -nous point?

Le guide. — Pas ici. Ils se tiennent toujours au bout de ce chemin, parce qu'il y a un plateau où ils peuvent manger commodément.

Le voyageur. — Le temps ne me parait pas sûr.

Le guide. — En effet, monsieur a du coup d'œil, et nous allons avoir un orage accompagné de pluie, de grêle et de tonnerre, mais heureusement nous n'aurons pas de neige.

Le voyageur. — Y a-t-il un abri au sommet de la montagne ?

Le guide. — Oui, monsieur, mais il a été détruit par la foudre aussitôt après sa construction.

Le voyageur. — Nous voilà parvenus au bout du chemin. Je n'aperçois pas d'ours.

Le guide. — Pardon, monsieur, en voici deux qui se dirigent de ce côté : c'est un ours et une ourse.

Le voyageur. — A quoi reconnaissez-vous l'ourse ?

Le guide. — A son sexe.

Le voyageur. — Croyez-vous qu'ils nous attaqueront?

Le guide. — Ce n'est pas probable : il n'y a pas quatre jours qu'ils ont dévoré un ménage.

Le voyageur. — N'y a-t-il point de brigands?

Le guide. — Pas ici. C'est trop fatigant à monter et d'ailleurs il ne passe pas assez de monde pour que ça en vaille la peine. C'est en redescendant, plus bas.

Le voyageur. — Nous arrivons au sommet de la montagne. Si j'en crois le Guide du Voyageur^

on jouit ordinairement ici d'un panorama incomparable, mais je ne vois rien que des nuages.

Le guide. — Oui, monsieur, s'il faisait beau vous verriez cinquante lieues de pays en long et quarante-cinq en large.

Le voyageur. — Puisque j'ai atteint le but de mon excursion, nous pouvons redescendre.

{Pluie, grêle, tonnerre, ruisseaux et cailloux roulant de tous côtés.)

Le guide. — Il pleut depuis deux heures, le temps va s'éclaircir. Appuyez-vous sur moi pour traverser ce torrent. Ne craignez rien, mais fermez les yeux, sans quoi le courant vous éblouirait, et si vous tombiez il n'y aurait pas de guide au monde qui put vous en tirer.

Le voyageur. — Je vous remercie, nous voilà sains et saufs sur l'autre rive.

Le guide. — Il n'y a pas de quoi. C'est mon métier de conserver la vie aux voyageurs. Je n'ai pas peur du danger, moi !

Le voyageur. — Quel est cet homme de mauvaise mine que j'aperçois là-bas, les jambes écartées, planté en travers du chemin et appuyé sur un bâton?

Le guide. — Faites pardon, sur un fusil. C'est le brigand d'ici.

Le voyageur. — Croyez-vous qu'il va nous dévaliser?

Le guide. — Non, pourvu que vous lui donniez tout l'argent que vous avez sur vous.

Le brigand. — Bonjour, messieurs. La bourse ou la vie.

Le voyageur. — Je croyais que cela ne se disait plus. J"aime mieux vous donner ma bourse.

Le brigand. — Dépêchez-vous, je n'ai pas le temps d'attendre, c'est l'heure de mon dîner.

Le voyageur. — C'est que ma poche est mouillée et j'ai peine à en retirer ma bourse. La voici.

Le brigand. — Je vous remercie, vous pouvez continuer tranquillement votre route, (au guide.) Fais bien attention que monsieur ne se fasse pas mal en passant sur les pierres du ruisseau du moulin.

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