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SCÈNE m

RUFFIANO SACRIPANTI, ANNUNZIATA.

SaCR[PANTI, prenant la taille d'Annunziata. Eh bien,

soupons-nous?

Annunziata. — Pas encore, mon beau diavolino ; nous avons donc oublié qu'à huit heures et demie c'est le tour de l'Anglais? (Eiie lui tape sur

la joue.)

(Le rideau tombe.)

Auriez-vous cru qu'aujourd'hui, au xix'' siècle, il pût se trouver un homme qui joue de hi lyre?

J'avoue que si, hier encore, on m'avait posé cette question, j'aurais répondu hardiment : Non. Que diahle voulez-vous, aurais-je objecté avec raison, qu'on puisse faire d'une lyre par le temps de prosaïsme et de démocratie qui court?

Eh bien, j'aurais eu tort, d'autant plus coupable en cela d'ailleurs, que j'aurais par-là rompu en visière à tous mes principes et foulé aux pieds mes plus chères théories.

Loin de m'étonner d'avoir rencontré unhomme qui joue de la lyre, j'aurais dû avoir déjà passé plusieurs années à affirmer son existence, à prédire son apparition, à le saluer d'avance et à le chercher de tous côtés.

En effet, car voici en deux mots ma théorie :

L'homme n'est qu'une bête ;

N'étant qu'une bête, il doit être régi parles mêmes lois que ses congénères :

Or les bêtes, depuis que le monde est monde, n'ont jamais cessé de faire invariablement toujours les mêmes choses de la même façon (ceci renverse la théorie de Darwin, mais ça. m'est égal).

Cela bien établi, comprenez: puisque l'homme est une bête, il a dû nécessairement se comporter en conséquence : et en effet, lisez, non pas les historiens mais l'histoire vraie, et vous verrez que depuis l'origine des siècles les hommes n'ont pas fait autre chose que de s'imiter servilement et obstinément les uns les autres, et que ce qu'on appelle progrès n'est que la répétition, sous une autre forme, des paroles, des pensées et des actes, de nos ancêtres.

Au fond nos habits noirs ne sont que des peaux de bêtes; nos maisons, de grandes huttes; nos caves, des grottes; nos canons, des frondes; nos locomotives, des chevaux postiches; nos hommes politiques, des Peaux-Rouges : tout cela perfectionné, dit-on, mais au fond beaucoup plus cher et beaucoup moins solide que les produits naturels^ car tout cela s'use, s'écroule, s'inonde, éclate, déraille et déraisonne.

On en peut dire autant du piano, qui n'est

qu'une lyre mécanique exagérée jusqu'à l'aberration, c'est-à-dire perfectionnée.

Seconde théorie, corollaire de la précédente :

Les types, étant les clichés du livre de la nature, ne peuvent pas être détruits. Quand un type a été une fois fixé, en dépit de certains déplacements et de certains plongeons qui peuvent un temps le dérober aux yeux d'une partie de l'humanité, il y en a toujours un exemplaire quelque part, et on le voit reparaître au moment 011 on s'y attendait le moins.

Il y a quelque dix mille ans, un petit berger a eu l'idée de se faire « une musique » avec une calebasse, deux cornes de bœuf et trois ficelles : le type de la lyre était créé.

Et voilà comment il se fait que j'ai vu de mes yeux, pas plus tard qu'hier, un homme qui joue de la lyre.

Je l'ai rencontré tout simplement dans un bureau de tabac du boulevard des Batignolles, hélas î où j'étais entré pour allumer mon cigare.

Le débitant de ce bureau cumule avec sa dignité officielle la noble profession de cabaretier.

Tournant le dos au comptoir où on fume, un homme se tenait debout, les genoux plies et le dos en arc, devant le comptoir où l'on boit. Sa femme, grosse commère haute en couleur et

foiie en gueule, le secouait par le bras : mais, ô prodige ! à chaque secousse le paletot graisseux et dépenaillé du pauvre hère rendait des accords mystérieux dont les soupirs semblaient s'exhaler tantôt du collet et tantôt des basques de cet habit étrangement sonore.

— Un petit verre, pas plus ! hurlait la femme.

— Ma bonne amie, mon ange adoré, rien qu'un polichinelle! Vrai, là, je te jure que je ne tiens plus sur mes pauvres jambes!

— Je crois bien : tu en as bu quatre depuis ce matin ; si tu bois encore celui-là tu ne pourras plus travailler !

Le paletot rendait des sons lamentables. Je m'approchai, voulant découvrir la source de cette secrète harmonie.

— Monsieur, me ditrivrogne,unpolichinelle, est-ce que ce n'est pas dur de refuser ça à un pauvre ar tisse ?

Et ouvrant son paletot, il me fit voir UNE LYRE!!!

Je demeurai un instant immobile de surprise. L'Olympe et la Grèce venaient de surgir devant moi. Homère, Orphée, Apollon lui-même, m'apparaissaient avec tout le prestige de mes souvenirs classiques. J'étais transporté tout à coup aux temps héroïques : le cabaret devenait un temple, le cabaretier, un prêtre de Bacchus; les

omnibus semblaient des chars olympiques; le boulevard des Batignolles, THélicon.

— Jouez-moi quelque chose, lui dis-je tout ému.

C'était un homme de quarante-cinq ans, jaune^, étique, cagneux; sa bouche violette et baveuse pendait de travers en laissant voir deux ou trois chicots noirâtres; ses yeux éraillés clignotaient misérablement; sonnez, mince et rouge comme un radis, flamboyait entre deux joues flasques et ridées.

11 accorda sa lyre, et prenant la pose inspirée de Corinne au cap Misènc, il chanta en s'accompagnant :

Si vous croyez que je vais dire

Qui j'ose aimer, Je ne saurais, pour un em{)ire,

Vous la nommer...

Ce soir-là j'avais cru devoir aller au bal de rOpéra pour me divertir, et je m'y divertissais de tout mon cœur, si bien que, dans le feu d'une conversation vive et animée avec un domino plein d'entrain et de promesses , ayant fait le moulinet de mon bras droit à l'effet de peindre éloquemment la violence de mon amour naissant, je fis tomber le chapeau d'un jeune homme qui était à droite et un peu en arrière de moi.

— Maladroit! cria une voix dont le timbre me sembla peu d'accord avec le caractère masculin de la coiffure que je venais de voir tomber.

Je me retournai et, me confondant en excuses, je ramassai respectueusement le chapeau et l'offris au jeune homme, lequel n'était autre qu'une jeune et jolie femme , et qui ne pouvait guère s'en cacher sous le pantalon collant, le gilet à cœur et l'habit noir, qui moulaient de

leur ébène les blancheurs cachées d'un corps de Vénus.

L'inconnue rayonnait d'un tel éblouissement de beauté que je demeurai bouche béante, l'air fort bêle (ainsi que je l'ai su depuis), et lui tendant son chapeau dans une posture de suppliant.

Un peu renversée sur la hanche, la tête en arrière, elle me regardait ou plutôt me toisait par-dessus son épaule de l'air le plus dédaigneux du monde. Elle avait assemblé ses pieds et tenait ses deux mains dans les poches de son pantalon : on aurait dit un jeune duelliste prêt à lancer un cartel.

Le cou, le tour du visage et le front, étaient d'une beauté incomparable : une forêt de cheveux blond cuivré, mal contenus par quelques petits peignes ou quelques épingles qu'on voyait surgir çà et là sous les débordements de cette cascade , avait été enroulée de manière à imiter le mieux possible une coiffure d'homme ; mais la chute du chapeau avait dérangé cet artifice, et d'épaisses torsades s'étaient échappées de toutes parts comme un tleuve d'or qui aurait rompu ses digues. Une boucle, entre autres, tombait sur le front et voilait entièrement un de ses beaux yeux.

Ils étaient noirs, ces yeux, et dardaient une

flamme dorée qui me fascinait. Mais ce qui était plus extraordinaire encore, c'était la taille de l'inconnue. Elle n'était nullement maigre, et pourtant je ne me souvenais pas d'avoir jamais rien vu d'aussi fin, d'aussi mince, d'aussi lon«\ Aussi, à force de la considérer, je finis par m' écrier :

— Le Serpent!

— Le Serpent? me dit-elle d'un ton surpris, je ne sais ce que cela signifie.

— Mais oui, « Le Serpent ». Il n'y a qu'une femme au monde faite comme cela.

<( Le Serpent » était un modèle que bien des artistes connaissent, et qu'on avait surnommée ainsi à cause de la merveilleuse finesse de son corps.

— Eh oui! répétai-je, je te connais, c'est toi qui as posé la Léda de...

— Modèle ! répliqua l'inconnue d'un air piqué.

— Mais, madame, repris-je un peu décontenancé, ce que je dis ne doit pas vous blesser et prouve tout au plus combien je vous trouve belle.

— Allons ! dit-elle moins fâchée, je veux bien vous pardonner, mais il faut réparer votre maladresse. Vous allez me remettre mes cheveux en place et mon chapeau sur la tète.

Et me désignant des yeux une banquette dans

un coin sombre du couloir, elle y alla, s'assit et, se penchant en avant, me tendit son front.

Je tenais toujours à la main le chapeau de la dame , qui m'embarrassait, car j'avais de plus en plus honte de garder le mien devant elle à mesure que l'admiration s'emparait de moi. Je finis par l'ôter, de sorte que je me trouvai un chapeau à chaque main, faisant avec ces deux couvre-chefs une pantomime désolée où l'embarras, la surprise et l'amour, s'entre-croisaient en paraboles incohérentes.

Elle riait :

— Eh bien, posez là ces deux chapeaux, voyons, et arrangez-moi les cheveux.

— Madame, lui dis-je en ôtant vivement mes gants, je vous obéis, parce que je ne connais que ma consigne : mais je réclame d'avance toute votre indulgence , un homme étant plus exercé à défaire ces sortes d'ouvrages qu'à les rétabhr...

— Oh! je sais que vous êtes tous aussi fats les uns que les autres. C'est bien, je vous donne acte de ce que vous n'êtes pas coiffeur, ce qui est fâcheux : mais prenez garde à ce que vous allez faire ! ne comptez sur aucune indulgence , je vous en avertis. Au reste ce que j'attends de vous est fort simple : vous voyez bien cette

boucle qui me pend sur le front? Relevez-la d'un de vos doigts... Bien... Maintenant, fixez-la avec une épingle.

— Mais, madame, il n'y en a pas.

— Attendez , dit-elle en se renversant et en étalant sa poitrine, mettez la main dans la poche de côté de mon habit, là. Prenez ce petit portecigarettes, ouvrez-le, il y a des épingles à cheveux.

J'obéis. Je prenais courage. Avec une délicatesse de femme de chambre, et suivant mot à mot les ordres de l'inconnue, je réussis tant bien que mal à réprimer les révoltes des boucles les plus mutines, et les mains me tremblaient lorsque j'eus mené à bien, à travers ce torrent d'or parfumé , l'entreprise la plus charmante qu'un mortel ait jamais pu rêver d'accomplir.

Elle se tourna vers une glace, sourit d'un air moqueur , haussa les épaules, et me regardant la tète un peu penchée :

— Pauvre garçon, vous avez encore à travailler avant de devenir un bon coiffeur ; mais enfin vous y avez mis de la bonne volonté et de la soumission. J'aime la soumission.

Elle prit, en disant cela, un air de reine.

— Maintenant, continua-t-elle, remettez-moi mon chapeau. Pas ainsi! plus sur le front, et droit, et non pas bêtement en arrière, comme

le mettent les femmelettes qui n'ont pas l'habitude du costume d'homme.

Je lui mis son chapeau , elle me fit un signe de tête, me dit merci, et se perdit dans la foule.

Tout cela s'était passé en moins de temps que je n'en ai mis à vous le dire, et l'inconnue était loin avant que j'eusse eu le temps de me rendre compte de la stupéfaction où cette scène étrange m'avait plongé.

Ma tête se perdait en conjectures plus insensées les unes que les autres pour deviner ce que pouvait être cette femme et quelle raison elle avait eue pour agir à mon égard d'une façon aussi fantastique.

Dès que j'eus repris mon sang-froid, rassemblant dans un seul élan tout ce que le plus furieux désir peut donner de force et de volonté à un homme, je me précipitai à la recherche de l'inconnue, et pendant quatre heures, bousculant et renversant tout sur mon passage, je labourai la foule de mes coudes , de mes épaules et de mes reins, montant et descendant les escaliers, courant dans les couloirs, m'introduisant dans les loges, enfin ravageant tout comme un hippopotame échappé.

Vous devinez que je ne trouvai rien : en pareil cas c'est do règle. Vers six heures du

matin, par une jolie petite neige fondante agrémentée de grésil et rafraîchie de quelques bouffées d'un vent glacial, je rentrais piteusement chez moi.

Commissionnaires, porteurs d'eau, concierges . agences de renseignements , pendant un mois je mis tout en œuvre pour découvrir le nom et la demeure de l'inconnue, et j'en serais encore là si, m'étant enfm avisé de retourner au bal de l'Opéra, je ne me fusse trouvé tout à coup vis-à-vis d'elle.

Elle vint à moi en souriant. Elle était en habit noir et en cravate blanche, comme la première fois. Comme la première fois, elle avait les mains dans les poches de son pantalon. Je lui demandai de prendre mon bras.

— Je n'ai jamais pris le bras de personne, me dit-elle d'un ton singulier. Marchons ensemble un moment, et si vous voulez nous irons nous asseoir, car je suis fatiguée.

Au bout d'un ou deux tours de foyer, nous nous assîmes dans un couloir. La conversation, de mon coté, prit vite le chemin de l'amour, et je ne tardai pas à essayer de lui toucher la main ; mais à chaque fois elle se levait d'un air fâché, et finit par me dire que si je continuais elle s'en irait.

Et pendant tout ce temps, quoi que je pusse

faire ou dire , elle ne cessa de garder, comme toujours, les mains dans ses poches.

Nous restâmes là fort longtemps, moi lui contant mille folies, elle m'écoutant d'un air de curiosité et ne me répondant que quelques mots. Ces mains si obstinément cachées me mettaient la tête à l'envers^ et je voyais clairement qu'elles devaient jouer quelque rôle mystérieux dans la vie de cette femme^ mais je n'osai jamais l'interroger à ce sujet. Je n'y fis donc aucune allusion, je ne laissai voir rien qui pût trahir ma curiosité dévorante , et après avoir déployé une stratégie d'ailleurs peu difficile en ces sortes de rencontres, j'obtins enfin un nom et une adresse, avec rendez -vous pour le lendemain à deux heures.

Un épisode de ce genre, surtout lorsqu'il se passe au bal de l'Opéra, marque ordinairement la fin du roman, et j'avoue que, cette fois comme bien d'autres, dès que je me vis en possession du nom et de l'adresse que je cherchais depuis tant de jours d'une ardeur si furieuse, je commençai de considérer la situation d'un œil plus calme. Je supputai mentalement le nombre probable de semaines que devait durer mon bonheur : nous étions en février, je partais pour la campagne en avril : je faisais donc acte de sagesse en me deman-

dant si un seul bond de fidélité pouvait me porter jusque-là.

Le lendemain, deux heures sonnant, je sonnais à la bienheureuse porte. Une femme de chambre me fit traverser un corridor, un salon, et me laissa seul dans un fort aimable boudoir, où, quelques minutes après, je vis apparaître mon inconnue .

Elle était encore en homme, seulement elle avait une espèce de costume d'atelier : veston et pantalon de velours nacarat, cravate de blonde et les pieds nus dans des babouches orientales. Toute singulière que fût une pareille toilette, elle faisait ressortir avec toutes sortes d'avantages la tournure sans pareille de la femme qui la portait. Quant au visage, il était, par la longueur et la finesse des traits, d'un type tout à fait inconnu et merveilleusement séduisant.

Cette beauté, ce costume et les souvenirs de ce qui s'était déjà passé entre nous, me mettaient dans un trouble d'autant plus étrange que la dame, cette fois encore, avait les deux mains dans les poches de son pantalon et se recula vivement en arrière lorsque, par un mouvement tout naturel, je lui tendis les mains en entrant.

Elle me fit asseoir, nous causâmes beaucoup. La conversation prenait un tour de pkis en plus

tendre. Tout en me répondant avec une grâce assez conciliante, la dame paraissait gênée et combattue entre des sentiments contraires. Enfm, comme si elle eût pris son courage à deux mains, elle rougit, baissa la tète et me dit :

— Voulez-vous avoir la bonté de me donner un verre d'eau sucrée? Là, sur cette table. Un seul morceau de sucre et quelques gouttes de jus de citron.

Ayant préparé le verre, je le lui présentai sur un plateau d'argent que j'avais trouvé sur la table .

Elle me jeta un regard d'une inexprimable tristesse, et me dit :

— Donnez-moi à boire, je ne puis boire seule. J'approchai le verre de ses lèvres. Elle but

comme un oiseau, à petits coups, m'envoyant à chaque fois un regard de remerciement; puis, quand elle eut fini, elle m'indiqua d'un signe de tête un petit mouchoir de batiste bordé de dentelle , qui était sur une table tout près, et me tendant sa bouche adorable elle me dit :

— Essuyez-moi les lèvres.

J'obéis avec le plus vif empressement, et je serais encore à caresser du mouchoir ces lèvres purpurines, si la dame ne m'avait arrêté par un remerciement, en me priant de me mettre sur un

pouf qui était à une distance assez respectueuse du divan où elle était assise.

— Il est temps, me dit-elle, de vous avouer une triste vérité que vous avez déjà sans doute devinée...

—^ Je voudrais fermer les yeux, madame, à ridée qu'une aussi belle personne que vous puisse... ait le malheur... Mais enfin puisque vous croyez le moment venu de me dévoiler Ténigme de ces bras toujours immobiles, j'avoue qu'il me tarde de sortir de cette angoisse... C'est une véritable angoisse, je vous jure! C'est-àdire, non, pardon, madame... mais tout est si étrange, si inexplicable en vous! Et puis l'amour, la surprise, l'inattendu...

— Je ne sais si vous m'aimez réellement, me répondit-elle, mais il suffit que vous le disiez pour que je doive vous avertir. Je ne suis pas telle que vous croyez me voir : je suis un monstre au milieu de l'espèce humaine... Je suis née sans bras !.

Et à ces mots, défaisant avec ses dents un lacet caché derrière le nœud de sa cravate de blonde, elle se leva toute droite, et son veston de velours, se détachant de ses épaules, tomba sur le divan avec les deux masses inertes qui figuraient les bras.

Comment vous décrire le buste étrange qui,

serré dans un gilet de velours nacarat, se dressait comme une colonne vivante surmontée d'une tête divinement belle? Ebloui, muet de surprise, je me sentais emporté dans un tourbillon d'idées au milieu desquelles je ne pouvais me reconnaître^ puisque tout y était étranger au monde réel. Je perdis absolument la tête, et poussant des hurlements qui n'avaient plus rien d'humain, je me précipitai sur « le monstre » avec des intentions qui, comme bien vous pensez, n'avaient rien de meurtrier.

Elle m'attendait : enroulé sur lui-même, ce corps sans bras, long et menu, avait l'air d'un serpent. Avant que je ne fusse arrivé à elle, elle s'était dressée et m'administrait sur la joue, de son pied déchaussé, un soufflet qui m'envoya rouler dans un coin.

— Lâche! me cria-t-elle, vous croyez pouvoir abuser de votre avantage? Je ne vous crains pas, entendez-vous? Et si vous osez encore faire mine seulement de vous approcher de moi, je vous en ferai repentir I

Le soufflet que je venais de recevoir ne n'avait pas calmé, au contraire. J'étais furieux, et de plus cette résistance ne faisait que m'enfla ïimer davantage.

— Un soufflet vaut un baiser, lui dis-jc, et j'aurai le baiser!

La scène qui suivit fut indescriptible. En vérité je ne conçois pas comment je n'en suis pas devenu fou !

J'essayai de m'élancer sur cette fantastique créature.

Tout ce que la gymnastique, l'escrime, la savate et la chorégraphie, peuvent déployer d'adresse, de violence et de ruse, n'est rien en comparaison des sauts de carpe, des cabrioles, des écarts , des feintes , que ce corps indescriptible exécuta autour de moi. Elle tournoyait en l'air, elle roulait sur le tapis, elle rebondissait contre les murailles , avec une si prodigieuse rapidité que je ne pus pas une fois même l'eflleurer de mes mains, et chaque fois que, dans ses bonds vertigineux, elle passait à portée de moi, elle me lançait un effroyable coup de pied. J'en avais tant reçu que je ne les comptais plus!

A mesure que cotte lutte trop inégale se prolongeait, je sentais mes forces s'en aller, et aussi, vous l'avouerai-je? mon courage. Ces coups me faisaient mal, mais de plus ils me faisaient peur! Et puis ce corps rouge qui passait et repassait devant mes yeux, ces cheveux d'or qui flottaient en fureur, ces yeux noirs qui lançaient des éclairs, tout cela me donnait le vertige!

:m LA VENUS DE MILO.

A un moment, près de succomber, je voulus essayer de la ruse : je me mis subitement à genoux, espérant la saisir par les jambes au moment oi^i elle s'approcherait de moi.

Mais elle avait deviné, et avant que j'eusse eu le temps de me relever, elle avait passé derrière moi, et sautant à cheval sur mes épaules, elle me serra le cou entre ses cuisses.

— Ah! ah! me dit-elle, nous voulons faire le méchant? Je n'ai qu'à serrer les jambes pour vous étouffer, comme vous voyez.

Je voulus faire un mouvement pour la renverser.

— Prenez garde! dit-elle en approchant sa bouche de mon oreille, je mords!

Je demeurai coi , tremblant de tous mes membres.

— A la bonne heure! dit l'étrange créature en desserrant un peu les jambes qui m'étranglaient, maintenant nous pouvons traiter. Youlez-vous me donner votre parole d'honneur que vous ne recommencerez plus?

Vous voyez d'ici le tableau : je n'avais pas deux parti? à prendre, je sentais bien que j'étais un homme perdu si j'essayais de prolonger la lutte... Incomparablement plus honteux que « le renard qu'une poule aurait pris », je fis des serments si épouvantables, j'exprimai mon re-

pentir avec tant de bassesse, je m'excusai si éloquemment sur la beauté irrésistible (trop irrésistible, hélas!) de ma cavalière, qu'elle consentit enfin à mettre pied à terre.

J'étais fort penaud, je n'osais pas bouger, et je restais à genoux , lui lançant de coté des regards 011 j'essayais de mettre autant d'amour que de respect.

— Bien vrai? me dit-elle en se penchant sur moi et en me regardant entre les deux yeux avec un sourire d'enfant ; allons ! je vous pardonne. Venez vous asseoir à côté de moi.

Elle me raconta son histoire.

Elle était orpheline. A la mort de ses parents, un oncle indigne avait essayé de s'approprier sa fortune, croyant avoir bon marché d'un pauvre être si peu en état de se passer de secours d'autrui. Après avoir souffert en silence, elle s'était révoltée, et alors, comprenant qu'il lui fallait suppléer à tout prix aux bras qui lui manquaient, elle s'était exercée à se servir de ses pieds, et à force de volonté elle était parvenue à s'en faire des mains d'une habileté merveilleuse.

Elle me montra des broderies, des dessins. des airs notés, des cahiers manuscrits, le tout exécuté avec ses pieds. Ellem'expliqua comment, à raison de Tusage continuel qu'elle en avait

fait, ses jambes étaient devenues pour elle de véritables bras, d'où, pour les avoir plus libres, la^nécessité de porter presque toujours un costume d'homme. Ce costume à son tour lui avait donné de la hardiesse et du goût pour les exercices d'agilité, auxquels elle était presque réduite, car elle sortait fort peu, le soir seulement, craignant toujours que quelque accident ne vînt à révéler son infirmité en public.

— En somme, me dit-elle, je suis arrivée à tirer bon parti de cette vie qui aurait dû être si misérable; je lis, j'écris, je chante, je danse, je nage même...

J'avisai dans un coin du salon attenant au boudoir, quelque chose qui ressemblait à un piano.

— Est-ce que vous joueriez du piano! m'écriai-je en ouvrant de grands yeux.

— Un peu, me dit-elle, venez au salon, que je vous joue quelque chose.

Elle sauta sur un tabouret haut de cinq pieds, et de son orteil ouvrant la clef du piano, elle fit rouler avec ses doigts de pied un brillant prélude du haut en bas de l'instrument.

Elle me joua une marche ! Jamais vous n'avez rien entendu de pareil.

Puis un galop. Un galop de cheval arabe !

Et tout à coup, passant par un accord rapide

à la ritournelle d'une romance, elle commença d'une voix frémissante :

Viens dans mes bras...

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