AND ONLY IN THE WHOLE WORLD
ANTELOPE-MAN.
PrICK : 3 CENTS.
En tète était le portrait de Dubois ; au-dessous, une notice où on disait qu'il était né d'un esclave abyssinien et d'une antilope; qu'il courait aussi vite qu'un cerf, ne vivait que de luzerne et de foin, et que ses cornes allongeaient d'un pied tous les ans. On offrait de le vendre à un cabinet d'histoire naturelle pour trois mille dollars : on ajoutait toutefois que ce ne serait que quand il aurait fait des petits avec une femelle de sa race, qu'on attendait par un prochain navire de rinde.
Pendant un an Dubois fut promené de ville en ville, mangeant toujours du foin et de la luzerne et logeant à l'écurie. Las de cette vie, il s'échappa un jour et gagna la campagne. Vers le soir, à la lisière des grands bois, il vit une hutte à demi brûlée et qui paraissait abandonnée depuis peu : il entre et trouve une scie à main. Le voilà aussitôt qui se scie les cornes au ras du front, et remet sa perruque, qu'il avait toujours eu soin de conserver au milieu de ses malheurs.
Il s'enfonce au plus épais du bois, choisit un arbre creux pour dormir et s'endort.
Un violent coup sur la tète le réveille en sursaut, et il voit, debout devant lui, un Iroquois qui venait de tâcher de lui casser le crâne.
:i'f HISTOIRE DE L'INVALIDE
Il se met sur son séant et regarde tranquillement riroquois.
— Mon frère blanc a un front de pierre, dit le sauvage : mon frère blanc a-t-il la chevelure aussi solide que le crâne?
Et aussitôt le sauvage prend son petit couteau et se met à scalper Dubois. La lame se pique dans le bois et se casse : le sauvage s'arrête interdit. Dubois prend sa perruque, l'ôte et la donne au sauvage, qui faisait des grimaces de possédé pour dissimuler son étonnement : car vous savez qu'un sauvage tient à honneur de ne s'étonner de rien.
Llroquois, cependant, garrotte Dubois et remmène à sa tribu. Chemin faisant, il disait :
— Mon frère blanc a la tête dure et sa chevelure s'enlève sans douleur : mais nous verrons s'il pourra rire au milieu des tortures et si son cœur est aussi dur que son front.
Cette mauvaise bête de sauvage aurait tout aussi bien fait de se taire que de dire des horreurs pareilles, puisque Dubois ne comprenait pas un mot de son baragouin.
Arrivé à la tribu, on attache Dubois à un poteau. Les femmes et les enfants viennent le regarder sous le nez, l'insulter, lui cracher à la figure, lui donner des chiquenaudes, enfin lui faire mille misères, pendant que les guerriers.
A LA TKTE DE BOIS. 3o
assis en cercle et n'ayant pas Tair défaire attention à lui, délibèrent sur son sort. Son vainqueur s'avance d'un air modeste, raconte avec animation sa capture, et termine en exhibant la perruque. On se la passe de main en main, et chaque guerrier, après Tavoir examinée curieusement, la passe à son voisin. Le tour fini chacun se tait, et alors le chef se lève et prononce un discours dans lequel il annonce, à gTfmd renfort de gestes expressifs, qu'on va assommer le prisonnier à coups de tomahawks et de flèches, et qu'on le brûlera ensuite tout vif.
A un geste du chef tous les guerriei's se rangent autour du poteau, brandissant leurs tomahawks : alors chacun s'avance à son tour et plante son tomahawk à deux pouces de la tète de Dubois.
Dubois s'ennuyait beaucoup.
Au moment où le chef était près de lui, lui tournant le dos , ma foi ! une pensée héroïque lui traverse la tète : il lève le pied et en donne un grand coup au derrière du chef, qui va tomber sur le nez à dix pas de là.
Aussitôt dix tomahawks volent en l'air; deux se plantent de chaque côté de la tète de Dubois, tandis qu'une volée de flèches vient s'y fixer. Dubois, par un effort désespéré, brise ses
liens, et le voilà qui marche bravement sur les sauvages, faisant trembler les flèches piquées sur sa tête et marquant qu'il ne s'en porte pas plus mal. Mais sa tête avait l'air d'un porcépic.
Les sauvages, d'abord effrayés, reviennent peu à peu, et enfin, ne pouvant plus contenir leur étonnement, se mettent à danser autour de lui en gambadant. Ce fut alors un triomphe : c'était à qui le toucherait, à qui s'assurerait du miracle. Les jeunes filles lui piquaient des aiguilles dans le nez; les garçons lui plantaient, à grand renfort de coups de marteau, des clous sur la tête; un autre, plus espiègle que ses camarades, avait déniché un vilebrequin et lui enfonçait la mèche n'' d dans l'occiput, lorsque le chef, qui était devenu d'une douceur charmante, dit aux enfants, en iroquois :
— Allons! allons! mes enfants, vous finiriez par importuner monsieur.
D'un signe il éloigna tout le monde, puis invita Dubois à se retirer avec lui dans son wigwam. Là eut lieu une conférence secrète dont rien ne transpira.
Lorsque tous deux sortirent de la tente, le chef regardait Dubois avec une bienveillance extrême mêlée de compassion; il fit un signe que tout le monde comprit, et aussitôt on se
rangea respectueusement sur le passage de Dubois.
Le chef expliqua alors que « le guerrier à la tête d'érable » n'avait pas sa raison !
Dubois avait dit tant de bêtises dans son entretien avec le chef, que celui-ci le croyait fou.
Quand je vous dis qu'il était bête !
Dubois, se voyant libre, demande la route de Paris. On lui dit qu'il faut aller s'embarquer à Boston. On lui donne un guide, il part.
Arrivé dans la ville, il le renvoie en le chargeant de dire bien des choses aux sauvages de sa part; et de lui écrire pour lui donner de leurs nouvelles; et de bien faire attention de ne pas manquer de bien faire la commission ; et de n'y pas manquer, bien sûr; et de ne rien oublier de ce qu'il lui disait; et de porter ce sucre d'orge au petit du vilebrequin; qu'il l'avait trouvé bien gentil et qu'il l'aimait bien; et de ne pas sucer le sucre d'orge en route : et voilà.
Et puis alors il s'en va au consulat de France. Là il raconte son histoire : le consul n'en croit pas un mot et le met à la porte.
Le lendemain Dubois, en se promenant dans la ville, voit du monde attroupé devant une boutique où un homme, battant la grosse caisse, annonçait une exhibition magnifique de tous les rois, reines, princes, princesses et personnages
célèbres de la terre. Ça ne coulait que deux sons. Dubois entre, dans Fespoir d'y voir le roi de France et de lui conter son histoire.
Dieu ! quel coup de temps !
Savez-vous qui il reconnaît, debout auprès de l'empereur du Maroc et habillée en sultane?
La fille du coiffeur de Paris! sa passion, sa seule passion!
A cette vue il perd la tête, demande le maître de l'établissement, se trouve devant lui et reconnaît qui?
L'auteur de sa tête, accompagné du mécanicien qui lui a fait sa langue et sa mâchoire !
Dubois raconta son histoire. Le coup de sabre du sultan, les trous des cornes, les pointes des flèches et des tomahawks, avaient bien détérioré la tête de bois, cependant le sculpteur et le mécanicien reconnurent très bien leur ouvrage.
Ils lui apprirent que, forcés par des revers de fortune de s'expatrier, ils avaient monté un cabinet de figures de cire mécaniques; que la fille du coiffeur de Paris était tout bonnement une figure de cire comme les autres, et peu propre à faire une bonne femme de ménage. Ilslui offrirent de l'associer à leur industrie, soit en qualité de figure de cire, soit en qualité de Directeur général du Contentieux. Il refusa leurs offres, mais leur laissa entrevoir qu'il
, A LA TETE DE iiOIS. 39
accepterait avec plaisir quelques réparations à la tète.
Non seulement ces Allemands y consentirent^ mais encore ils poussèrent la générosité <iu point de lui faire une tête en bois des îles, avec une langue neuve en cuir de Russie, une vis en acier et un œil de verre, de sorte qu'au lieu de sentir la peau de daim mouillée son haleine embaumait le cuir de Russie. Ils changèrent ses traits en ceux d'une jeune fille de quinze ans, peignirent la figure au blanc de zinc (crainte des coliques de plomb que le blanc de céruse aurait pu lui donner), lui firent des couleurs, des lèvres vermeilles, et ajoutèrent à tant de générosité une magnifique perruque à la Louis XIY chocolat et de jolies petites moustaches noires à crocs.
Ils conduisirent Dubois, ainsi ficelé, chez le consul de France, qui, prévenu par son physique agréable, le reçut fort bien et le retint à dîner ainsi que le mécanicien et le sculpteur. Dubois charma d'autant plus la compagnie par le récit de ses aventures, que depuis ses réparations, comme sa tète neuve était en bois des îles, il avait un accent créole tout à fait agréable. Le soir, tous les trois ayant un peu trop bu, le consul les fit rapporter chez eux dans sa propre voiture.
Ce diplomate fit équiper un vaisseau à trois ponts pour ramener Dubois en France. Le sculpteur et le mécanicien vinrent l'accompagner jusqu'au vaisseau et le forcèrent d'accepter en souvenir, et pour se distraire pendant la traversée, un singe qui faisait tout seul, à l'instar du célèbre canard de M. de Yaucanson : seulement il était encore plus fort, car il n'y avait même pas besoin de lui donner à manger pour le faire digérer.
Ils se séparèrent tout en larmes.
A bord, Dubois fut traité comme un prince. Officiers et matelots ne se lassaient pas de lui entendre raconter ses aventures étonnantes; quant au singe à mécanique, c'était la coqueluche du gaillard d'avant.
A son arrivée en France on ne parla que de lui. Le roi voulut le voir, lui fit raconter son histoire en présence de toute la cour et le présenta à la reine et aux princesses, qui lui donnèrent leur main à baiser, et chacune une orange. On le congédia généreusement, et le lendemain une voiture de la Cour vint le prendre pour le conduire aux Invalides, où tous les vieux débris ^'attendaient.
Son arrivée fut un triomphe. On l'embrassait, on le félicitait; c'était à qui causerait avec lui et lui paierait des petits verres.
Au bout de quelque temps cependant, comme on se lasse de tout, on se lassa de lui. On s'aperçut qu'il était affreusement bête et horriblement ennuyeux : on s'éloigna.
D'un autre côté, les étrangers ne venaient plus le voir : ceux qui, venus d'abord, avaient raconté leur visite à d'autres personnes, furent traités d'imbéciles, de sorte que peu à peu nul n osa plus demander « l'Invalide à la Tête de Bois ».
Bientôt même son existence fut révoquée en doute par les corps savants : Dubois le sut et s'en affecta.
Dégoûté des hommes, désenchanté de la gloire, il se livra avec fureur à la pêche à la ligne. Il ne pouvait jamais rien prendre, parce qu'il ignorait les règles de cet art et n'avait pas assez d'intelligence pour comprendre qu'il fallait un appât pour attirer les poissons : il s'obstinait à espérer qu'un d'eux finirait par prendre son hameçon pour un ver et qu'il l'attraperait.
Un jour pourtant une secousse vint ébranler son flotteur, qui fit un plongeon rapide. Fou de joie, Dubois lève sa ligne, tire, et jette à quinze pas de lui un énorme soulier que le courant avait porté dans la direction de sa ligne.
Dubois , convaincu qu'il avait enfin capturé
une carpe, ne put supporter cet excès de joie : il était trop bête pour devenir fou : il devint idiot.
Aujourd'hui il ne sort plus de l'hôtel des Invalides.
Toute la journée il vient tendre au-dessus des fossés une ficelle attachée à un bâton.
Il ne bouge pas et ne pense à rien.
Aux heures des repas, on vient le chercher : il se laisse conduire comme un enfant, en répétant d'un air hébété :
— C'est giiion cApe!... C'est gnion cape!
Procumbit humi hos!
L'événement que je vais vous conter mérite, par son étrangeté merveilleuse, d'être gravé sur les tablettes de Thistoire.
Après avoir pris un premier corps sous la forme d'une de ces nuées de cancans qui s'élèvent dans les petites villes à la suite de tout incident notable, le narré s'en est définitivement fixé en un récit exact, complet et authentique, qui, après avoir plus d'une fois défrayé les conversations de tout le pays, est parvenu à mes oreilles un jour que je me trouvais de passage dans une petite ville que vous connaissez peutêtre et qui s'appelle Cerceau-la-Toupie : c'est à Cerceau-la-Toupie que le fait est arrivé.
Cette histoire estfécondeen enseignements et fertile en émotions tour à tour douloureuses et réjouissantes.
Mais ce n'est pas son seul mérite : sans parler
de ragrément que vous trouverez à vous instruire d'un fait que vous ne connaissez pas, elle renferme une grande leçon morale, car c'est la Providence qui l'a fait arriver.
M. L'Éclanché, maître des cérémonies des Pompes Funèbres de première classe en retraite, et qui dans sajeunesse avait été un sous-officier distingué du corps des infirmiers militaires, occupait à Gerceau-la-Toupie, sur la place aux Oies, une maison qui faisait la joie de son propriétaire et l'ornement de la cité.
Cette maison était construite en gros blocs de rocaille, avec des encadrements de coquillages et de madrépores aux fenêtres; ces fenêtres étaient en plein cintre, partagées par une colonne torse surmontée d'un chapiteau d'ordre toscan; une grande porte ogivale moyen âge, ornée de niches où se dressait tout un peuple de petites statuettes, donnait accès dans cet étrange et merveilleux édifice, qu'on venait voir de dix
lieues à la ronde.
M. L'Éclanché, propriétaire etinventeurde ce monument, était un de ces déclassés à rebours, oserai-je dire, que le sort se plaît à tirer tout à coup d'une condition médiocre pour les guinder inopinément aune hauteur de fortune où le vertige les étourdit complètement et les met dans l'impossibité absolue de jouir de leur bonheur.
M. L'Éclanché, au retour d'un convoi de première classe où il avait répété pour la centième fois, avec ce sourire engageant que vous savez : « Messieurs, quand il vous fera plaisir », trouva chez lui un journal où il apprit qu'il venait de gagner cent mille francs à la loterie.
Lorsqu'il se fut relevé de l'effroyable maladie que cette nouvelle lui avait causée, il prit sa retraite, vint s'établir à Cerceau-la-Toupie, son pays natal, et s'occupa de réaliser les rêves de toute sa vie : et il y en avait beaucoup.
D'abord, M. L'Éclanché, qui, en sa qualité d'ex-infîrmier militaire et d'employé aux Pompes Funèbres, n'avait jamais navigué, s'était épris d'une folle passion pour la mer et pour la marine. De plus, la fréquentation des malades et des cimetières lui avait inspiré un goût très vif pour la science et pour les monuments. Enfin cette vie continuelle de représentation, en habit à la française, en culottes courtes, avec Tépée au côté et le chapeau sous le bras, dans les cérémonies funèbres, lui avait donné une pointe d'ambition : à force de se frotter à des défunts de haut parage, il en était venu à désirer passionnément d'avoir de son vivant une place dans ce grand monde dont il ne connaissait que la dernière scène.
En arrivant à Cerceau-la-Toupie il résolut
donc de se poser enmarin, en artiste, en savant, en homme de la haute société. A cet effet iJ commença par se construire l'espèce d'aquarium que vous savez, en y encastrant toute espèce d'ornements architecturaux, puis il fit de son intérieur un véritable musée oii il entassa tout ce qu'il put trouver de vieilleries dans le pays. Cela fait il entreprit d'installer chez lui un appareil d'éclosion pour les poissons, une magnanerie modèle, un système pour faire de la giace. Il eut dans son jardin un rocher à cascades, des jets d'eau avec de petits bonshommes •qui se soutenaient au bout ; il entreprit aussi de résoudre le problème de la direction des aérostats, et enfin il lui arrivait parfois de dire :
— Il faudra pourtant bien que je voie un peu à la quadrature du cercle, quand j'aurai le temps...
De tout cela il résultait que la maison de M. L'Eclanché était du haut en bas un vrai fouillis d'objets de toutes sortes et de toutes formes, où l'on ne pouvait faire un pas sans se heurter ou s'accrocher à quelque objet encombrant ou fragile.
La pièce principale, celle qu'habitait de préférence M. L'Eclanché et qu'il appelait l'atelier, était située au second, vis-à-vis d'un escalier très large dont la cage était carrée avec des
LK BŒUF. 4"î
paliers à tous les angles. Cet escalier, tout en pierre, ouvrait au fond du vestibule, lequel donnait sur la place par un large perron de trois marches.
Le 17 septembre 184o, à une heure et demie « de relevée », M. L'Eclanché était dans son atelier, occupé à transvaser ou à tourmenter de petits poissons qui venaient d'éclore dans son appareil de pisciculture, lorsqu'un coup violent fut frappé à sa porte. Sans se retourner, incliné qu'il était sur ses petits poissons, i] dit :
— Entrez!
Un pas extraordinairement lourd retentit; M. L'Eclanché, croyant avoir affaire à un paysan et tout occupé de ses poissons, dit au survenant, toujours sans tourner la tète :
— Qu'est-ce que vous voulez?
— Mmmmmhhhh ! ! ! Un beuglement épouvantable fit trembler toute la maison, et l'infortuné M. L'Eclanché, se retournant, vit devant lui, debout, le mufle allongé jusqu'à le toucher, un bœuf 1
Oui, un bœuf! Trois cents kilogrammes de viande sur pied, avec la peau, les os, le suif, les issues, tout, et plein de vie et de santé! Un article de boucherie, une pièce de bétail, un immeuble par destination I
Une invraisemblance^ une impossibilité, un cauchemar, un épouvantement!
Et M. L'Eclanché portala main à son front, et ses jambes se dérobèrent sous lui, et il s'affaissa sur une chaise, et ses bras tombèrent le long de son corps, et sa tête s'inclina sur sa poitrine.
Alors le bœuf, levraut la tète au plafond, se remit à faire :
— Mmmmmhhhh ! ! ! !
Puis, baissant la tête, il flaira M. L'Eclanché sous le nez.
Alors, comme si ce souffle redoutable lui eût rendu la vie, M. L'Eclanché se détendit à la manière d'un ressort et se trouva lancé le corps à moitié hors delà fenêtre, et il cria :
— Au secours!
Considérez, je vous prie, avant d'aller plus loin, combien était étrange et digne de sympathie la situation de l'honorable M. L'Eclanché. Certes la vie, comme chacun en est d'accord, est pleine de maux et de misères : et ce n'était pas un homme comme M. L'Eclanché, un homme qui avait tant de fois vu la mort de si près, qui aurait pu se faire illusion sur l'instabilité des choses humaines. Mais il y a des événements, ceux de l'ordre normal, qu'on peut prévoir et dont on peut supporter le poids : tandis qu'il y en a d'autres, ceux de l'ordre phénoménal,
auxquelsonnedoitpass'attendre,etquinousrenversent infailliblement sous leur choc imprévu : l'apparition d'un bœuf vivant au beau milieu d'une chambre, au second étage, au moment où un citoyen laborieux et éclairé se livre à l'étude de la pisciculture, est évidemment et au premier chef un événement de l'ordre phénoménal.
Mais en se précipitant à la fenêtre M. L'Eclanché vit une autre scène faite pour mettre le comble à son épouvante. La place aux Oies (laquelle est très petite, comme vous savez, et dont les avenues sont fort étroites, les rues de Cerceau-la-Toupie n'ayant guère plus de deux mètres de largeur), cette place, dis-je, entièrement bourrée d'un troupeau de bœufs se bousculant, se montant les uns sur les autres et poussant d'affreux beuglements, n'offrait à l'œil qu'une surface houleuse de croupes et d'échinés hérissée de cornes et de queues, où l'on voyait surgir et plonger tour à tour la tête et les pieds de devant d'un bœuf à cheval sur la croupe d'un de ses congénères; celui-là retombait, un autre s'élevait, et pendant ce temps une partie du troupeau, formant tête de colonne, avait envahi le perron de la maison L'Éclanché et cherchait à en forcer le passage pour pénétrer dans l'escalier à la suite du bœuf qui fait le sujet principal de cette histoire. Deux des toucheurs de
aO LE BŒOUF.
bœufs étaient sur le seuil de la porte et faisaient un moulinet héroïque et désespéré pour repousser les assaillants.
A cette vue M. L'Eclanché perdit subitement la voix et les jambes, et se ployant en deux sur le bord de la fenêtre, la tête en bas et les bras pendants, il y demeura dans l'attitude misérable d'un polichinelle en disponibilité. En même temps apparurent à toutes les fenêtres de la place des créatures de sexe et d'âge variés, qui se penchaient au dehors, les bras en croix, les yeux écarquillés, la bouche ouverte, comme des prédicateurs, et qui criaient à tue-tête.
Ce premier tableau dura peu. En quelques minutes tout Cerceau-la-Toupie était sur pied et se dirigeait vers la place aux Oies. On n'y pouvait pénétrer ta cause des bœufs, et des colloques s'étaient engagés entre les gens des fenêtres et les survenants à TefTet de savoir comment dégager la place, lorsque le marchand de bœufs, qui s'était attardé dans un cabaret du faubourg, arriva sur le lieu du tumulte.
A l'aide de quelques personnes il ne tarda pas à débrouiller cet écheveau de cornes et de queues, et le troupeau, calmé et remis en ordre, s'écoula par la rue des Pincettes, dégageant la porte de la maison L'Eclanché.
On put alors s'occuper du sauvetage du pauvre
monsieur, et de la recherche du bœuf égaré.
Pendant qu'un groupe de citoyens sans caractère officiel se livrait à ces délibérations incohérentes et tumultueuses qui sont le préliminaire obligé de toute résolution importante; pendant qu'un chœur de femmes éplorées s'abandonnait à des lamentations entremêlées de cris aigus, les autorités, prévenues par le tambour de ville, arrivaient de différents côtés. Le maire, le commissaire de police et le capitaine des pompiers, parurent d'abord au coin de la rue Saint-Pantaléon; un autre groupe, composé du juge de paix, du greffier, du premier adjoint et des deux huissiers, s'avança par la rue des Calottes; enfin, du côté du Minage, on vit déboucher la brigade de gendarmerie renforcée de deux ou trois fins chasseurs armés de leurs fusils.
Il y a quelque chose de très malheureux à Cerceau-la-Toupie : c'est que, depuis que le monde est monde, le maire et le juge de paix ont toujours été à couteaux tirés : par une conséquence de cette première donnée, le greffier est du parti du maire, et le premier adjoint, du parti du juge de paix; les huissiers se partagent ; on s'arrache tour à tour les commissaires de police qui se succèdent, et quant aux brigadiers cle gendarmerie, instruits par la disgrâce qui a
frappé deux ou trois de leurs prédécesseurs, ils gardent la plus stricte neutralité.
Après en avoir conféré en aparté pendant quelques minutes, les trois groupes se rapprochèrent. Le maire, homme très faihle et très craintif de caractère, opina le premier :
— Il faut tout de suite envoyer là-haut des hommes résolus, qui attacheront le bœuf et le feront redescendre.
Le commissaire de police, le greffier, Thuissier Pattenoire et le capitaine des pompiers, firent un signe d'assentiment; le juge de paix, sans dire oui, ne dit pas non. Mais le premier adjoint, voyant qu'on allait s'accorder, se mit immédiatement en travers :
— Vous n'y pensez pas, messieurs! Est-ce que vous croyez que ce bœuf va se laisser attacher? Et en l'admettant, vous vous imaginez qu'on pourra lui faire descendre l'escalier?
Cette première objection mit le feu aux poudres. Une discussion animée s'engagea, puis s'aigrit, puis s'envenima^ et finalement le premier adjoint en vint à attaquer l'administration du maire, énumérant tous les actes de ce magistrat pour les ridiculiser ou les flétrir. Le pauvre maire, excellent homme, balbutia et se mit à pleurer : ce que voyant, le capitaine des pompiers, qui était un homme de six pieds
avec de longues moustaches rousses, prit le maire sur son cœur et cria à l'adjoint, qui s'en allait :
— Vous êtes un polisson !
Ainsi il ne suffisait pas que l'introduction d'un bœuf dans la maison de M. L'Eclanché eût eu déjà pour eft'et de saccager l'intérieur et de compromettre la vie de cet homme respectable : de ce second étage, oii sa présence était un défi à toutes les convenances sociales, cet animal soufflait la discorde parmi les autorités constituées de tout le canton !
Cependant le corps de M. L'Eclanché pendait, toujours inerte, en dehors de la fenêtre. Il y serait longtemps demeuré sans l'arrivée d'un nouveau personnage, M. Anastase Marcassus, receveur de l'enregistrement à Cerccau-la-Toupie.
M. Marcassus était un de ces hommes que la Providence, en ses impénétrables desseins, lâche de distance en distance au milieu des sociétés humaines pour rappeler à chacun que la vie est un combat et que l'ennemi rôde incessamment autour de nous quœrens qucm devoret. Aux veux de M. Marcassus, le genre humain tout entier n'était qu'un vil troupeau de bêtes rétives et indisciplinées « qu'il fallait faire marcher », disait-il, et dont il s'était constitué le chien. En
conséquence il mordait aux jambes quiconque ne se conduisait pas à sa fantaisie, et sauf quelques bonnes ruades qu'il avait- attrapées par-ci par-là, il savait, comme les cbiens de bouvier, se raser à propos et laisser passer le coup de pied par-dessus sa tête.
Ce méchant homme, qui de plus était un sot animal, ne vivait que d'orgueil et d'envie. Son unique soin était de rechercher avec un art infernal toutes les occasions de prendre en faute, non seulement les fonctionnaires qui avaient affaire à lui, mais surtout, et c'était alors sa joie suprême, les personnes placées en dehors de la hiérarchie officielle. Ferré à glace sur tout ce qui se rapportait à son service, il ne s'était jamais laissé prendre lui-même en faute, et il ne soulevait pas une affaire désagréable pour l'administration sans s'être cuirassé par avance d'une circulaire qui le justifiait pleinement : aussi, à la direction du chef-lieu, ses chefs ne le désignaient-ils que sous le nom de « l'exécrable receveur » .
Au physique, grand, maigre, voûté, le cou démanché en avant, avec la face blême et l'air consterné d'un pierrot, M. Marcassus était vêtu d'une longue redingote noire à grandes poches, d'un pantalon noir, d'un gilet jaune et d'une cravate blanche à trois ou quatre tours, le tout
surmonté d'un interminable chapeau à larges bords plats posé en arrière de la tète.
Comme beaucoup de ses pareils ce mauvais homme se posait en bienfaiteur de l'humanité : il s'occupait d'instruction primaire ; il s'occupait de sauvetage surtout, et il n'y avait pas d'incendie ou de distribution de prix où on ne le vît arriver à pas comptés comme le spectre du dévouement. Dans les distributions de prix son seul aspect suffisait à glacer toute l'assemblée; mais dans les incendies il jetait invariablement parmi les pompiers un trouble et une irritation qui entravaient leur service et paratysaient leur bonne volonté.
En arrivant sur la place il s'arrêta, regarda tout autour de lui, et apercevant le groupe des autorités, s'en approcha.
— Que se passe-t-il donc, messieurs? dit-il d'un air elTaré.
Personne ne se souciait d'engager la conversation avec lui. Il répéta sa question; le commissaire de police se décida enfin à lui répondre :
— Il se passe qu'il y a un bœuf là-haut.
— Là-haut?
— Oui, là-haut, chez M. L'Éclanché.
— Vivant?
— Oui.
— Enras é ?
— Non.
— Mais alors, que fait ce bœuf là-haut? Pourquoi est-il là?
— Est-ce que je sais, moi? Il y est, voilà tout ce que je peux vous dire.
— Et M. L'Éclanché?
— M. L'Eclanché? Il est à sa fenêtre, tenez, vous le voyez bien.
M. Marcassus regarda :
— Mais cet homme est mort ou mourant ! Et les autorités sont là, n'agissant pas, délibérant, pendant que cet homme se meurt !
Et il courut au groupe, les deux mains en avant, plus blême encore que de coutume, et il s'écria :
— C'est une infamie ! c'est à soulever l'indignation de tous les honnêtes gens ! Messieurs, si vous ne me suivez pas, je vous rends tous responsables de la mort de M. L'Eclanché! Ce que vous faites là est un assassinat administratif! Il y a des moments où l'abstention est un crime! Monsieur le commissaire de police, je vous requiers au nom de la loi de me prêter mainforte pour porter secours à un citoyen en danger de mort, et si vous vous y refusez j'irai seul! C'est une horreur! c'est une infamie! Il faut être dans un pays comme celui-ci pour voir des scènes aussi honteuses pour l'humanité !
Il leur fit pour! Tous le suivirent et leur troupe, ayant en tête Texécrable receveur, monta Tescalier, mais moins vite qu'on n'aurait pu s'y attendre : à partir de la première marche, en effet, l'ascension se ralentit peu à peu, si bien qu'arrivé au palier du premier étage Marcassus finit par s'arrêter, et toute la colonne s^empressa de l'imiter.
Il nous faut maintenant revenir au bœuf.
Une fois entré dans la pièce où son apparition avait si justement épouvanté M. L'Eclancbé, le pauvre animal se trouva tout interloqué : son affolement fit place à un sentiment d'inquiétude qui le ramena par degrés à une immobilité absolue, et il resta quelques minutes planté sur ses quatre jambes, tournant lentement la tête de çà et de là, clignant de ses larges paupières rousses, et ne comprenant plus rien à sa position.
A mesure qu'il examinait le mobilier et le matériel au milieu desquels il se trouvait jeté par la plus étrange des aventures, sa grosse tête s'y perdait, et tous ces objets de forme inquiétante ou bizarre, dont il n'avait jamais vu les analogues dans le milieu bestial de Fétable et des champs où sa vie s'était passée jusque-là, tous ces objets prenaient à ses yeux les proportions incohérentes du rêve et les perspectives
58 LE BŒUP\
fantastiques où s'égare un cerveau enfiévré. De temps en temps, comme succombant sous le poids de son incertitude, il baissait la tête et il poussait contré le plancher un long- souffle :
— Ffffff!!!
Puis il relevait sa tête et recommençait à la balancer en clignant des yeux.
Petit à petit cependant un sentiment confus commença de se mettre on branle dans son épaisse et lourde cervelle : le sentiment de l'intrusion, ce sentiment qui fait qu^on se sent déplacé là 011 on est, sentiment très vif chez les animaux domestiques en général, et dont on peut observer la manifestation énergique chez le chien qu'une série malencontreuse de démarches inconsidérées a engagé sur une partie du territoire occupée par un jeu de quilles.
On pourrait résumer l'état moral du bœuf en ce peu de mots :
— Je voudrais bien m'en aller !
La situation de notre héros avait cependant quelque chose de relativement avantageux en ce que personne n'était là pour le troubler, de sorte qu'il pouvait se livrer, dans le silence du cabinet, à tout le calme et à toute la maturité que demandait une aussi grave délibération.
Il délibérait encore lorsque M. L'Eclanché, qu'un moment d'exposition à Tair frais avait
LE BŒUF. o9
ranimé, se déplia de dessus rappiii de la fenêtre et, s'étant retourné, vit au milieu de la pièce l'honnête bœuf tellement placide, tellement bon enfant, que le courage rentra dans son cœur. Avec le courage, le croirait-on? une bouiïée d'orgueil monta à la tête de l'ancien maître des cérémonies; le tabernacle ultime de son cœur s'ouvrit, et la croix de la Légion d'honneur, but secret de toutes ses aspirations, étoile mystérieuse vers laquelle ses yeux avaient été incessamment fixés, se mit à lui briller sous le nez et à l'aveugler de ses scintillements magnétiques.
En quelques secondes et avec la rapidité que la pensée prend dans les situations critiques, M. L'Eclanché se vit combattant le bœuf, le tuant et, pour récompense de ce trait d'héroïsme, décoré de l'ordre de la Légion d'honneur! Il rédigea même la notice que le Journal Officiel aWait lui consacrer :
« L'Eclanché [BonaDentitre-Epomiiiondas)^ ancien sous-officier du corps des infirmiers militaires, employé supérieur de l'administration des Pompes Funèbres en retraite. A fait preuve d'un grand courage en tuant au péril de sa vie un bœuf qu'on pouvait supposer enragé ; pisciculteur ingénieux; travaux étendus sur l'apoplexie séreuse des vers à soie ; services
exceptionnels pendant le choléra. Vingt ans de services militaires et civils. »
Et M. L'Éclanché résolut de tuer le bœuf de ses propres mains.
Ainsi cet homme pacifique et craintif, dans l'enivrement d'une ambition insensée, n'hésitait pas à l'idée de tremper ses mains dans le sang! Et ce qu'il y avait de plus douloureux et de bien propre à faire ressortir la noirceur des desseins de M. L'Éclanché, c'est qu'à ce moment le bœuf n'avait pas l'ombre d'une mauvaise pensée et n'éprouvait d'autre sentiment que Tennui d'être dans cette chambre et le désir d'en sortir.
M. L'Éclanché, saisissant une chaise, la leva tout doucement, s'en fit un bouclier et entreprit de se couler, en longeant la muraille, jusqu'à un trophée d'armes où se trouvaient deux pistolets chargés et un grand sabre de garde national à cheval .
Le bœuf le laissa faire; M. L'Éclanché, sans perdre de vue « sa victime », comme il l'appelait déjà dans son coupable orgueil, décrocha les pistolets et les posa sur une table à portée de sa main ; puis il voulut prendre le sabre, qui lui échappa et fit en tombant un grand fracas.
A ce bruit le bœuf se ramassa sur lui-même
et tourna vers M. L'Eclanché une tête menaçante. A Taspect de ces cornes redoutables prêtes à le clouer au mur, toute l'ambition de M. L'Eclanché s'évanouit comme une vaine fumée, et renonçant subitement à ses desseins sanguinaires, il se cacha sous la table, qui heureusement était assez large et assez basse pour le garantir, pourvu toutefois que le bœuf ne vînt pas à la renverser.
Pendant ce temps la troupe des autorités, après un moment d'hésitation sur le palier du premier étage, avait repris son ascension; seulement, par un effet proportionné au degré de faiblesse morale de chacun, la colonne s'allongeait démesurément à mesure qu'on approchait du second étage, si bien que M. Marcassus, soutenu par sa méchanceté et aussi par le brigadier de gendarmerie et le commissaire de police, dont il ne s'était pas séparé, apparut d'abord au niveau du palier, laissant loin derrière lui toutes les autres personnes.
Le bœuf, lui, avait fait d'abord un quart de tour qui l'avait placé la croupe tournée vers la porte ; achevant le demi-tour, il s'était mis la tête tournée vers le fond de la pièce ; alors, se déplaçant de côté sur la gauche, il s'était trouvé le corps parallèle à la cloison qui séparait la chambre du palier, et sa croupe touchait la porte
d'entrée, qui était restée ouverte, de sorte que le battant de la porte le cachait.
Il reculait tout doucement et la porte cédait, lorsque M. Marcassus, s'avançant avec précaution et voulant, par orgueil, pénétrer le premier dans la chambre, passa la tête le long du chambranle de la porte. Il demeura bouche béante : M. L'Eclanché n'y était pas, le bœuf n'y était pas ! Après un instant d'hésitation, il se hasarda à crier :
— M. L'Eclanché! M. L'Éclan...
Il ne put achever : au bruit de sa voix, le bœuf, se reculant subitement, litfermer la porte, qui vint pour s'appliquer sur le chambranle : mais comme l'espace nécessaire était en partie occupé par le haut du corps de M. Marcassus, ce corps fut saisi comme dans un étau, et l'exécrable receveur, presque coupé en deux^ resta pris au piège comme une mauvaise bête qu'il était.
La porte était dans un coin; le bœuf, en continuant à reculer, heurta de la croupe contre le mur, et comprenant qu'il ne pouvait plus reculer, ne voulant pas avancer puisqu'il reculait, se coucha, formant de son énorme masse un obstacle définitif à l'ouverture de la porte.
Alors, n'ayant rien à faire qui pressât pour le moment, il se mit à ruminer. . .
Le Marcassus criait autant que pouvait le lui permettre sa position : il avait la tête et l'épaule gauche prises, et M. L"Eclanché, qui ne Taimait pas, a dit depuis que jamais il n'avait rien vu de plus affreusement drôle que cette face blême devenue vert:-pomme et ce bras décharné s'agitant convulsivement.
— Jamais, disait M. L'Eclanché, je ne l'ai trouvé aussi laid.
Le brigadier et le commissaire de police accoururent et essayèrent de le dégager, sans se rendre compte de sa situation. Ils ne réussirent, à force de peser sur le haut de la porte, qu'à lui rendre un peu de souffle. Il leur expliqua alors comment iJ se trouvait pris. Le commissaire fit monter plusieurs grosses bûches, dont on se servit comme de leviers pour écarter la porte ; mais si le receveur en reçut un peu de soulagement, il n'en restait pas moins serré comme dans un étau, et sa respiration de plus en plus haletante indiquait que l'asphyxie commençait à faire des progrès.
— Si on ne me dégage pas de là, disait-il d'une voix étranglée par la peur, avant cinq minutes je suis un homme mort. Messieurs!... mes bons amis!... au nom du ciel, hàtezvous !
Le brigadier et le commissaire échangèrent
un de ces regards mélodramatiques où Ton aurait pu lire clairement ces mots :
— Si nous ne le tirions pas de là, quel bon débarras pour tout le monde !
Cette pensée criminelle passa comme un éclair dans ces deux âmes honnêtes, mais" il est de fait que le décès du receveur aurait suscité à Cerceau-la-Toupie des transports d'allégresse. Quoi qu'il en soit le brigadier, n'écoutant que son devoir, dit au commissaire :
— Il faut à tout prix faire lever ce bœuf!
Et il essaya de passer son épée sous la porte, mais l'intervalle ne le permit pas. Le commissaire, à son tour, donna de grands coups de pied dans la porte sans que le bœuf parut s'en souci'er. Le brigadier dit alors qu'il fallait percer la porte avec une mèche, et qu'on arriverait ainsi à piquer profondément le corps du bœuf.
On alla chercher un menuisier, et l'opération eut le résultat désiré : dès qu'il sentit la pointe de l'instrument, le bœuf se leva, et se retournant pour reculer, dégagea la porte qui s'ouvrit à moitié. Le receveur, après avoir fait trois ou quatre aspirations prolongées, dégringola l'escalier, s'en alla au grand galop chez lui et se mit au lit, où il tomba malade de la peur qu'il venait d'avoir.
La piqûre qu'il avait reçue ne troubla pas la
sérénité naissante du bœuf. Le repas rétrospectif qu'il venait de faire en ruminant l'avait tout à fait remis dans son assiette; il avait envoyé les réflexions au diable, et prenant son parti de s'arranger vaille que vaille de ce logement improvisé, il regarda de droite et de gauche pour voir s'il n'y avait pas par là quelque chose à se mettre sous la dent. Il se parlait à lui-même, absolument comme nous ; il se disait :
— Ma foi, je prendrais volontiers quelque chose !
Un heureux hasard avait placé, dans un coin de l'atelier, une grande manne pleine de feuilles de mûrier destinées pour la nourriture des vers à soie (K modèles » . et que M. L'Eclanché avait fait porter là pour les électriser.
M. L'Eclanché, dans la pénurie où il était de renseignements sur les sciences en général, avait senti l'inutilité de toute tentative pour compléter son instruction, et il s'était contenté d'acheter une machine électrique, convaincu qu'à l'aide de cet instrument il pouvait faire (( des découvertes ». Quelles, c'est ce qu'il laissait au hasard le soin de décider, ayant entendu dire que les plus belles découvertes ont été dues au hasard. Partant de là, il s'était attelé à la manivelle de sa machine, et il électrisait tout ce qui lui tombait sous la main, depuis ses
petits poissons naissants jusqu'à des paysans adultes. Lorsque la muscardine éclata, M. L'Eclanché se persuada que l'électricité devait avoir raison de cette épidémie redoutable, et il se mit à électriser ses vers, les claies où il les élevait, la feuille qu'il leur donnait à manger.
C'est pourquoi il y avait là une manne de feuilles de mûrier.
En l'apercevant le bœuf se retourna tout à fait, comme quelqu'un qui se dit :
— Yoilà mon affaire.
Et s' approchant à pas comptés de la manne, il se mit à brouter la feuille avec toute la sécurité de conscience d'un bon bourgeois qui mange tranquillement ses revenus.
Lorsqu^il fut arrivé au fond du panier, il le renversa d'un coup de tête pour voir s'il n'y oubliait rien; puis, mis en confiance par cet agréable début, il se dit que dans une maison où on mangeait si bien on devait trouver à boire : et il chercha.
Un petit clapotemxent doux lui fit tourner la tète vers le coin opposé de l'atelier où, sur un échafaudage léger, se développaient les assises mignonnes d'un appareil d'éclosion. Là, dans une série d'auges en terre cuite élagées en gra dins et ahmentées par un filet continu d'eau fraîche, les élèves de M. L'Eclanché parcouraient
le cycle complet de la vie pisciculturale, depuis la première auge, où l'œuf reposait sur des claies de verre, jusqu'à la dernière, d'où ils sortaient aspirants surnuméraires à la dignité de fretin.
Le bœuf avait soif. Il appuya son large mufle rose sur l'auge la plus basse, et sous l'action de cette formidable machine aspirante tout le contenu de Tauge, liquide et petits poissons, disparut comme un rêve.
Le bœuf avait encore soif. Il avala de même la seconde auge, puis la troisième, puis la quatrième, puis la cinquième.
Arrivé à la sixième, son mufle toucha les claies de verre sur lesquelles reposaient les œufs fécondés, espoir des auges inférieures : soit que ce léger obstacle l'eût contrarié, soit que le contact des œufs lui eut chatouillé les naseaux, soit encore peut-être qu'il voulût faire comme nous faisons lorsqu'après boire nous nous livrons à quelques actes de dévastation, il donna un coup de tête dans le petit établissement, et l'échafaudage disloqué s'écroula, entraînant les auges qui se brisèrent en mille morceaux.
Le tuyau d'ahmentation, dégagé de tout service obligatoire, se mit alors à couler pour son propre plaisir, et après avoir inutilement
cherché un lit pour faire un ruisseau , l'eau se dispersa dans toutes les directions en formant des flaques qui s'étendaient de minute en minute.
M. L'Eclanché, de dessous sa table, assistait au saccagement de ses richesses scientifiques, le cœur déchiré par ce spectacle, mais n'osant souffler de peur d'attirer l'attention du bœuf.
A ce moment un certain bruit se fit entendre dans l'escalier, et le marchand de bœufs, muni de cordes et de bâtons et suivi de deux bouviers, monta rapidement jusqu'au second, écartant et bousculant les autorités, qui délibéraient encore au bas de l'escalier.
Ils allèrent jusqu'à la porte et ils aperçurent le bœuf debout au milieu de l'atelier, et si calme qu'ils n'hésitèrent pas à aller à lui.
En les voyant le bœuf se recula, baissa la tête et fît mine de résister, mais le marchand lui lança un nœud coulant aux cornes, tira dessus et dit :
— Je le tiens !
Il y avait, sur la table qui servait d'abri à M. L'Eclanché, une bouteille de Leyde chargée d'une forte dose d'électricité : c'était la provision destinée pour préparer la manne de feuilles de mûrier.
Se sentant pris, le bœuf tira sur la corde, courba Téchine et leva la queue; la queue alla
toucher l'carmature do la bouteille de Leyde, et une terrible secousse électrique, s'élançant de Farmature à la queue , de la queue au bœuf, du bœuf à la corde et de la corde au marchand, fit sauter le tout à deux pieds de terre !
Les deux bouviers, et à leur suite le marchand, s'enfuirent par l'escalier, poussant des cris affreux et renversant toutes les autorités sur leur passage.
Quant au bœuf, devenu fou de terreur et de rage, il se mit à caracoler, à ruer, à se cabrer, à donner des coups de corne, et après avoir défoncé tous les meubles, pulvérisé tout ce qui était pulvérisable, il s'élança contre la table sous laquelle était M. L'Eclanché. Celui-ci, avec le courage du désespoir, put heureusement s'élancer sur le soubassement d'une bibliothèque et de là sur la corniche de ce meuble , où il se trouva en sûreté.
Cependant la fuite du marchand de bœufs avait achevé de mettre les autorités en désarroi. Tout le monde était sorti dans la rue et on délibérait. De leur côté le marchand et ses acolytes répandaient la terreur parmi la foule en assurant que le bœuf était ensorcelé et que «jamais » il ne sortirait de la maison L'Eclanché.
Il y avait parmi les assistants un nommé Caron dit Tubœuf , boucher de son état, homme de
beaucoup de bon sens et de résolution, et de plus doué d'une force herculéenne . Il avait deux fils qui le valaient à tous égards. Il haussa les épaules, et suivi de ses deux fils qu'il appela, il monta sans rien dire à personne et alla voir ce qui se passait.
Il entra dans l'atelier, prit le bout de la corde du bœuf et alla le donner à ses deux fils. Ceux-ci passèrent la corde dans un des balustres de l'escalier, puis tirèrent jusqu'à ce que la tête du bœuf fut près de la porte. Alors le père rentra dans l'atelier, prit M. L'Eclanché comme il aurait fait d'un enfant, et le soutenant d'une main par le collet, il lui fit passer la porte tandis que de l'autre main il frappait le bœuf, qui recula sa croupe.
Ceci fait il descendit avec M. L'Eclanché, et s'approchant des autorités leur dit :
— Il n'y a pas d'autre moyen que de tuer ce bœuf.
— Eh bien, dit vivement le brigadier, nous allons le tuer à coups de fusil !
— Si vous le manquez, il se jette sur vous, se précipite dans l'escalier et tue tout le monde. Si on veut me donner le bœuf pour ma peine, je me charge de tout et dans deux heures d'ici il sera coupé en morceaux.
Cette proposition, qui permettait enfin d'en-
trevoir un terme à cette situation inextricable, fut accueillie avec un enthousiasme unanime, et le maire, après avoir consulté du regard les assistants, lui dit :
— Eh bien , faites-en votre affaire. La commune n'aura rien à vous payer ?
— Rien du tout.
— Messieurs, dit le maire, vous êtes témoins. Et il lui donna la paumée, signe de marché
conclu.
Tubœuf alla chercher ses outils et son tablier et monta.
Ses fils tirèrent la corde, le bœuf tendit le cou et tomba foudroyé d'un seul coup de masse.
Il était mort ! Il payait du dernier supplice un instant d'égarement suivi de quelques heures d'indiscrétion î Et personne ne le regrettait, personne ne versait une larme en son honneur, tandis que dans la maison voisine on s'empressait, on se lamentait, autour de M. L'Eclanché, seul auteur de tous ses maux.
Car enfin je suis juste, et je ne peux pas m'empècher de dire que s'il avait eu soin de tenir sa porte fermée rien de tout cela ne serait arrivé .
En attendant le bœuf était mort. On le saigna, on Técorcha, on le dépeça, et moins d'une h(uire après, ses morceaux pantelants étaient
étalés sur une table, devant la porte même de M. L'Eclanché, où Tubœuf avait été autorisé par le maire à vendre Fanimal aux enchères.
Vous croyez peut-être que l'histoire finit là ? Non, car voici ce qui arriva :
La vente à peine commencée, le marchand de bœufs fit paraître l'huissier Pattenoire, qui mit opposition à la vente.
Tubœuf en référa au juge de paix, qui se déclara incompétent tout en maintenant provisoirement la saisie de la viande, laquelle fut vendue à vil prix, l'argent déposé à la caisse des dépôts et consignations.
Le soir, Tubœuf et ses fils, ayant rencontré le marchand de bœufs et ses deux toucheurs, leur donnèrent une volée ; la gendarmerie les arrêta tous les six, les fit coucher au violon, verbalisa, et ils furent condamnés, pour rixe et tapage nocturne, chacun à trois jours d'emprisonnement et à 15 francs d'amende.
M. L'Eclanché se mit au lit et fit une longue et douloureuse maladie, qui faillit se terminer comme se terminent beaucoup de maladies de cette espèce.
L'adjoint fut révoqué pour avoir dit au maire les impertinences que vous savez.
M. Marcassus eut de l'avancement, le directeur de l'enregistrement ayant habilement pro-
fité de Ja circonstance pour s'en débarrasser en le présentant comme ayant été blessé dans un sauvetage, et ayant par-là mérité une récompense.
Quant au procès, il tomba entre les mains de deux excellents avoués, secondés par deux excellents huissiers et assistés de deux excellents avocats. Ce procès dura quatre ans et neuf mois. Tubœuf appela le maire en garantie ; le maire appela à son tour M. L'Eclanché en garantie, sous le prétexte qu'il avait eu le tort de ne pas fermer sa porte.
L'Eclanché, qui connaissait son code, répondit par une action reconventionnelle en dommages-intérêts contre le maire, comme n'ayant pas tenu la main à la police des bestiaux. En même temps il mit en cause le marchand de bœufs et ses deux garçons.
A l'audience on demanda une expertise pour estimer le dégât. Elle fut ordonnée et dura six mois.
Lorsqu'on revint à l'audience, le préfet éleva le conflit, les actes du maire dans cette circonstance ayant été faits en vertu de ses attributions administratives et échappant dès lors à la compétence de la juridiction civile.
On plaida. Le tribunal admit l'intervention du préfet et mit le maire hors de cause jusqu'à
ce qu'il eût été statué sur le conflit... etc., etc.
Et ainsi de suite pendant quatre ans et neuf mois.
Au bout de ce temps, personne ne comprenant plus rien àTafTaire, un des avoués, homme très honorable et très désintéressé, proposa noblement une transaction, qui fut noblement acceptée par son confrère, homme très honorable et très désintéressé aussi. Tubœuf, le maire, le marchand et M. L'Éclanché, eurent à débourser chacun une somme de 2,000 francs pour frais et honoraires, puis tout ce monde se serra cordialement la main.
Et ainsi se termina définitivement cette série de catastrophes mémorables qu'un simple bœuf a pu déchaîner sur une cité paisible, et tout cela rien qu'en montant à un second étage.
Pauvre humanité ! que nous sommes donc peu de chose ! Un pépin de raisin dans la gorge, un bœuf dans le cabinet de travail, et nous voilà sens dessus dessous!
Majestueusement panaché de fumée et de vapeur, et enguirlandé de vagues vertes et d'écume blanche, le paquebot Sermgapatnam^ de la ligne Marseille-Cochinchine, voguait sur la mer.
Ce n'est pas qu'une épouvantable tempête ne bouleversât en ce moment les flots de fond en comble : mais ces paquebots sont tellement immenses, tellement inébranlables, que, du haut du pont, pour savoir quel temps il fait à la mer, il faut l'envoyer demander au bureau des renseignements, qui est à plus d'un quart d'heure de distance du lieu oi^i se tiennent les passagers.
Ce défaut complet d'intimité entre la mer et les voyageurs qu'elle portait sur son dos fera comprendre à merveille comment, lorsque le capitaine vint leur annoncer que le navire allait sombrer, ceux-ci tombèrent des nues.
— Est-ce que c'est pour tout de suite, et
pensez-vous que je n'aurai pas le temps d'achever mon aquarelle?
Ainsi parla un jeune homme qui, assis sur un pliant, tenant de la main droite un pinceau et de la main gauche une boîte-palette d'aquarelle, était occupé à faire le portrait d'une dame de la plus tendre jeunesse et de la plus merveilleuse beauté, et qui, à demi couchée sur un canapé indien, dans une voluptueuse et languissante pose, posait.
Le capitaine avait fait naufrage dix-sept fois dans sa vie, bien qu'il n'eût que trente-cinq ans : il pouvait donc légitimement, jusqu'à ce jour, se croire quelque peu ferré sur cette partie du service maritime : mais le propos de ce passager le frappa d'une telle stupéfaction, qu'après être demeuré plus d'une minute les yeux écarquillés, la bouche ouverte et les bras en croix, il partit d'un formidable éclat de rire.
On s'ennuie beaucoup à bord : on s'y contente du plus léger prétexte pour tâcher ou pour faire semblant de s'amuser. En voyant rire le capitaine, les passagers prirent l'unisson; les officiers de quart et les timoniers firent chorus, et, se propageant comme une traînée de poudre sur toute la longueur du pont, grimpant de manœuvre en manœuvre jusqu'à la pomme des mâts et dégringolant d'échelle en échelle jusqu'au
fond de la cale, un éclat de rire poussé par cinq cents voix domina un instant le fracas de la machine et les hurlements de la tempête.
Remarquez que pendant ce temps-là le navire sombrait toujours : ce détail n'est pas sans importance, ainsi que vous le verrez par la suite de l'histoire.
Ce rire, vous l'avez compris sans doute, était plutôt un rire nerveux. Dans les naufrages il arrive en effet parfois que les passagers ont les nerfs un peu surexcités par 1' « émotion inséparable d'un premier début » de cette sorte, et que, se trompant de robinet, au lieu de pleurer ils rient.
Car il n'y avait pas de quoi rire, en vérité.
Sans insister plus qu'il ne convient, — car je risquerais de tomber dans la banalité, — sur les nombreux inconvénients d'un débarquement en pleine mer, par les 3*^ 17' 28" de latitude N. et les 103'' 32' 49' de longitude E. du méridien de Paris, il me suffira, pour vous faire mesurer l'énorme inconvenance de cet éclat de rire, de vous faire connaître le passager qui y avait donné lieu. Avant que le navire ait tout à fait sombré, j^ai le temps de vous faire son portrait, d'autant plus qu'il continue imperturbablement son aquarelle pendant que l'eau lui monte le long des bottes pour y redescendre un instant
et reprendre bientôt son mouvement ascensionnel, et qu'en même temps, chose merveilleuse, le modèle, comme hypnotisé par le scintillement du génie de l'artiste, continue à poser au milieu des petites vagues qui déjà commencent à se jouer en clapotant autour de son canapé indien !
Jeune, beau, séduisant; comblé, par la nature et par le sort, de tous les plus heureux dons du tale-nt et du génie, Octave, après avoir longtemps cherché sa voie à travers les coulisses des cafésconcerts et les colonnes des revues artistiques à un sou, était enfin parvenu, au moment oii nous le voyons qui va se noyer, au point culminant de l'art.
De cette hauteur vertigineuse il contemplait le genre humain ou plutôt il y prenait des points de comparaison pour se contempler lui-même, et le monde lui apparaissait comme un vaste hospice de gâteux aveugles et paralytiques condamnés par une nature marâtre à ne pouvoir jamais, je ne dis pas comprendre sa peinture, mais en deviner, même vaguement, même timidement, le sujet ! C'est alors que le souffle puissant d'un légitime orgueil soulevait sa poitrine, quand il se sentait monté dans ces régions sublimes où nulle intelligence et nul œil humain ne pouvaient le suivre !
Il avait parfois d'immenses compassions, non pas pour le troupeau imbécile du public, des amateurs, des marchands de tableaux et surtout des idiots infects que les gâteux nomment artistes, mais pour les anciens compagnons d'atelier qu'il avait laissés en route pataugeant et barbotant dans les limbes enfantines du réalisme, du plein air et de l'impressionnisme.
Il aurait voulu leur tendre la main, mais ils étaient trop bas : que faire pour des limaces quand on se sent aigle ?
Pendant six mois il avait parcouru les ateliers de l'école nouvelle, laissant derrière lui des traînées de jaune indien, de vermillon de Chine, de cendre verte, à éblouir toutes les populations de la zone torride : des plaques de noir et de blanc à barioler tous les zèbres et toutes les pies de l'univers !
Par ses discours, par ses imprécations et par ses œuvres, il avait successivement nié, ridiculisé, broyé, pulvérisé, anéanti :
L'antique;
Le moderne;
Le beau;
Le laid ;
Le dessin;
La couleur;
Le clair-obscur;
La composition; L'expression; Et l'esthétique; Et la palette;
Et LE TABLEAU !
' Le ttttablcaul C'est là qu'il fallait l'entendre et le voir! Alors il se calmait subitement, il allait prendre un objet octogone, hexagone, parfois triangulaire, sur lequel étaient tracés en rouge, en jaune, en bleu, en vert, en noir et en blanc, des signes mystérieux. Il vous le mettait sous le nez en vous disant :
— Qu'est-ce que c'est que ça?
— Je ne sais pas, répondait-on toujours avec candeur.
— Vous ne savez pas? Eh bien, moi je vais vous le dire : c'est un tableau .
— Un tableau! qu'est-ce que ça représente? Alors il riait d'un rire immense comme son
génie, il allait majestueusement raccrocber son tableau, le considérait un moment d'un air rêveur, puis il revenait à petits pas, vous posait la main sur l'épaule et vous disait entre les deux yeux :
— Ça représente l'idiotisme et l'ânerie humaine concourant pour le prix de Rome.
C'est lui qui a dit le premier ce mot célèbre, qu'un fameux peintre de portraits, chef de
l'école des charcutières, récite au dessert dans les noces et festins où on le convie :
— Laissez-moi donc tronquilV avec vot' môssieu Velasquez et vot' môssieu Murillo !
Bien convaincu de l'isolement nécessaire où son génie l'obligeait à se confiner, il s'occupa d'abord de confectionner une théorie de l'art qu'il formula ainsi :
— Le dessin et la couleur sont des insanités pures et simples : pour faire de la peinture, il n'y a qu'une chose à savoir : peindre. Mes tableaux sont les seuls qui soient peints : or personne ne peut les comprendre : donc je suis à moi seul l'art tout entier.
Partant delà, il n'eut pas de peine à se convaincre que tous les procédés de représentation employés par les artistes devaient nécessairement être faux puisqu'ils paraissaient justes aux gâteux qui les regardaient.
Il fallait donc, pour reproduire le véritable effet que les lignes et les tons doivent produire sur un spectateur non gâteux, faire passer sur la toile non pas l'image des objets, mais la conception que s'en fait l'artiste.
Il se mit alors à méditer, et ayant découvert le secret de l'art, il l'appela le YIBRISME.
les tons xe sont pas ixertes '. ils vibrent.
Eh biex, pour qu'ils vibrent, il faut les faire
VIBRER, c'eST-A-DIRE LES PLACER, LES JETER, LES UNS A CÔTÉ DES AUTRES, SANS s'oCCUPER s'iLS SONT OU NON DANS l'objet, ET QUAND VOUS AUREZ JETÉ VOS TONS, ÇA VIBRERA ET VOUS AUREZ UN TABLEAU.
En conséquence il s'était composé une palette ainsi conçue :
Jaune indien ;
Yermillon de Chine ;
Cendre verte ;
Bleu de cobalt;
Noir de pêche ;
Blanc d'argent !
D'ailleurs plein de mépris pour les moyens matériels usités dans les ateliers, il ne connaissait que l'aquarelle, dont les procédés rapides pussent se prêter aux élans fougueux de son génie.
Au bout de peu de temps il commença de se sentir mal à l'aise au milieu de la nature bourgeoise que les peintres vulgaires vont étudier en Normandie ou dans la forêt de Fontainebleau, et c'est ainsi qu'un beau jour il s'était embarqué pour aller chercher dans l'Inde, parmi les tigres, les fakirs, les pagodes et les forêts vierges, des sujets dignes de son pinceau. En attendant, il n'avait pas dédaigné de prendre pour modèle une adorable jeune femme qui allait en Cochinchine rejoindre un sien cousin qu'elle parais-
sait aimer d'une sincère et profonde affection.
Pendant le temps que j'ai mis à vous raconter tout cela, le navire continuait à sombrer.
Ce naufrage, comme vous avez vu, avait commencé gaîment : eh bien, c'est une chose singulière, mais il fmit de même. Un médecin de fous, à qui je Tairaconté, a prétendu que très certainement tout ce monde-là devait avoir été pris d'un accès collectif d'aliénation mentale causé par la terreur de la mort. Je ne sais que penser de la valeur de ce diagnostic, car on m'assure à l'instant que tous les médecins de fous deviennent plus ou moins fous eux-mêmes. Quant à moi je n'en sais rien, mais toujours est-il que ce fut une chose consolante et même, oserai-je dire, réjouissante, de voir la bonne humeur et l'entrain avec lesquels les habitants du Seringapat- ?z«m déménagèrent pour un monde meilleur.
Tandis que les matelots se faisaient des farces en rapport avec la grossièreté de leurs mœurs, poussant leurs camarades à l'eau ou les décrochant des cordes où ils cherchaient à s'agripper, les officiers et les passagers , le chapeau à la main, exprimaient aux dames, en des termes de la plus exquise courtoisie, leur regret de voir interrompre si tôt des relations si agréables, et à mesure que quelqu'un tombait à l'eau, on agitait les mouchoirs pour lui dire adieu.
Cette scène était si gracieuse et si pittoresque que notre iiéros s'empressa d'en prendre l'esquisse; après quoi, espérant avoir le temps, il ouvrit sa boîte et allait saisir son pinceau, lorsque le pont du navire se déroba positivement sous lui.
Il n'eut que le temps de fermer sa boîte et de la mettre dans sa poche, et aussitôt il sentit, au balancement plus accentué des vagues, que décidément il prenait la mer.
Octave, doué, comme nous l'avons dit plus haut, de tous les talents sans exception, nageait comme une otarie. Parmi le peuple amphibie qui patauge pendant tout l'été aux bords de la Seine et de la Marne, il était unanimement reconnu pour un des notables de laGrenouillère. Il se mit donc à nageoter aussi tranquillement que s'il eût été en pleine eau à la Grande-Jatte. De temps en temps il ôtait son casque indien en moelle de sureau, le faisait flotter devant lui comme une petite embarcation^ et s'y accoudant considérait le paysage.
On eût dit que le ciel et la mer s'étaient donné le mot pour faire au grand artiste une réception digne de lui : le jaune indien, le vermillon de Chine, le bleu de cobalt, la cendre verte, le noir de pêche, le blanc d'argent, vibraient jusqu'au zénith en flamboiements sym-
phoniques, et rocéaii, ne pouvant faire vibrer aussi à la lumière ses poissons et ses coquillages trop profondément ensevelis sous les eaux, faute de mieux réfléchissait, en vibrant lui-même au souffle de la tempête, les flamboiements symphoniques sur lesquels j'ai eu l'honneur d'appeler tout à Theure l'admiration éclairée de mes lecteurs.
— Le ciel et la mer, se murmurait Octave,
se sont pavoises des couleurs de ma palette
Je suis dans le vrai maintenant je n'en doute
plus.
Mais en ce moment une vague démesurée l'ayant un peu détourné de sa direction, il aperçut à quelque distance, vers le point où le navire avait sombré, un spectacle fait pour rebausser son orgueil : telle fut du moins la conclusion qu'il jugea à propos d'en tirer pour son propre usage, car nous verrons qu'au fond il n'y était pas du tout.
Sur un espace d'un hectare vingt-cinq centiares environ, les crêtes des vagues étaient frangées dune écume rose vif, et la mer elle-même vibrait fortement d'une de ces teintes lilas dont les impressionnistes savent tirer des effets si renversants.
— Ah! ah! s'écria Octave en faisant vibrer son poing dans les airs, qu'on vienne me dire
maintenant que le blanc ne doit pas être rendu en rose et le vert en lilas! Merci de cet hommage, mer de Chine^ je t'en récompenserai, en te peignant dès que je serai arrivé à terre. Tu seras immortelle par moi et avec moi!
La vérité est que cette écume rose provenait des passagers du Seringapatnam : une troupe de requins, survenue fort à propos pour leur offrir une réception intéressée, faisait à cette société si aimable et si gaie les honneurs d'un repas de corps.
Les splendeurs du soleil couchant commençaient à pâlir. Les tons de bitume et de teinte neutre, légitime horreur du vibriste, éteignaient par degrés les aveuglants éclats du ciel et de la mer. Le tableau perdait de son intérêt. La fête était finie. Octave le remarqua bientôt, et regardant à sa montre il vit qu'il était plus de six heures et se dit qu'il faudrait bientôt songer à dîner, car il nageait depuis huit heures quarante-six minutes et la promenade menaçait de tourner au monotone.
Un heureux hasard, comme il s'en présente invariablement dans tous les naufrages où le héros ne se noie pas ou n'est pas recueilli par un bateau , fit qu'une île se trouva là à point nommé, de sorte que, vers sept heures et quelques minutes de relevée. Octave prenait pied
sur une excellente plage et se trouvait, après quelques pas, sur la rive hospitalière que la Providence avait depuis des siècles préparée pour le recevoir, lui et non un autre, car bien qu'il vint à peine d'y débarquer, il en formait déjà à lui seul toute la population.
Le premier regard qu'il jeta autour de lui suffit à lui faire voir qu'ici encore la nature avait ménagé à sa gloire un nouvel bommage, car on y pouvait voir en tons réels toutes les colorations paradoxales dont Octave s'était servi jusque-là pour faire vibrer ses tableaux. Rien n'y manquait : ni les terrains bleus, ni les feuillages lilas, ni les ciels chocolat tachetés de plaques vertes, ni les gazons écarlates, ni les rochers couleur de mandarine; les lointains baignaient dans cette brume opaline dont Jean-Marie Farina essaya vainement jadis de dérober le secret à son eau de Cologne en y mêlant de l'eau, mais que le vibrisme seul a su réaliser de nos jours en glaçant ses paysages à l'eau de savon!
Emu, transporté, oubliant son appétit qui déjà insistait avec une certaine importunité, il résolut de se mettre à l'œuvre sans perdre un instant, et tirant fiévreusement sa palette, il l'ouvrit.
Dieux immortels I de cette palette où étincelaient naguère les six tons, rayons du soleil de
Part, il ne restait plus rien ! La boite, veuve de ses couleurs, était si absolument nette, si matbématiquement propre, que l'œil exercé d'un marchand s'y serait trompé, et qu'on aurait pu dans un moment de gêne la vendre comme neuve.
Les pains de couleurs à l'aquarelle sont certainement bien fabriqués et durent tant qu'ils peuvent, mais on ne peut pas demander qu'ils résistent à un lavage de huit heures en pleine mer de Chine, et par quel temps ! Quant au pinceau, il n'en restait non plus que le regret : il était tombé parmi les débris du navire et avait sans doute été happé par quelque requin, car ces squales goulus digèrent aussi bien le poil que la plume, matériaux dont, comme vous savez, on se sert pour confectionner les pinceaux d'aquarelle.
Par un mouvement machinal, il voulut voir s'il avait du moins sauvé le portrait de la jeune passagère, qu'il avait soigneusement placé sous la voûte de son casque indien. Mais tous ses efforts pour ôter cette coiffure ne réussirent qu'à lui faire arracher de sa tête, morceau par morceau, une espèce de pâte gluante mêlée de lambeaux d'étoffe et de cheveux arrachés, où l'œil même d'une mère n'aurait pas reconnu un casque indien en moelle de sureau. La vérité est que le marchand avait frauduleusement rem-
placé cette prétendue moelle de sureau par des déchets de chiffons et de vieux gants formant pâte avec des mélasses avariées, saisies et vendues à vil prix par la douane, ce qui explique son peu de résistance à la mer. Quant au portrait, il n'en restait pas même le papier, qui s'était incorporé profondément dans ce magma plastique.
Je n'essaierai pas de décrire son désespoir : je m'en rapporte à votre bon cœur pour vous le peindre à vous-même : ce fut au point qu'il ne songea même plus à son dîner et s'endormit comme un plomb jusqu'au lendemain matin.
Je passerai légèrement aussi sur les détails de son installation et de sa nourriture. Car, d'une part, n'y ayant aucune maison dans Tile, toute idée d'installation dut forcément rester pour lui à l'état de rêve : et d'autre part, comme il ne possédait ni fusil pour tuer des perdrix ou des lièvres (qui d'ailleurs manquaient absolument clans l'ile), ni canne à pêche pour attraper des poissons, il dut se contenter des coquillages qu'il pouvait ramasser à marée basse. De légumes, il n'en faut point parler dans ces beaux lieux dépourvus de toute horticulture. Il y avait bien des fruits qui semblaient très appétissants, mais il n'osait pas en manger de crainte de s'empoisonner, et chaque fois qu'il en voyait
il regrettait de ne pas avoir à son service un nègre pour les lui faire essayer préalablement.
Mais toutes ces misères n'étaient rien en comparaison du désespoir qu'il éprouvait de ne pouvoir faire d'aquarelles. Cette idée fixe, incrustée dans son cerveau, le rongeait.
Or, une idée fixe n'étant tout simplement que le génie, on ne s'étonnera nullement des faits miraculeux qui vont se dérouler dans cette histoire.
Un jour, à la suite d'une méditation suprême en présence d'un des plus splendides couchers de soleil qui eût jamais ébloui ses yeux, Octave, se frappant le front et lançant à l'immensité un regard vainqueur, s'écria :
— Je ferai des aquarelles ! Ciel de feu, mer de saphir, arbres d'azur, gazons écartâtes, je vais vous peindre, et devant les fulgurations de ma palette, vous pâlirez! Ma tête me fournira un pinceau; la terre, Jes plantes et les coquillages, me prêteront leurs couleurs ; et pour ce qui est du papier, quand il n'y aurait que ma peau pour m'en servir, je m'en servirai!
On admire beaucoup Robinson d'avoir su se créer, dans une île déserte, une existence si confortable. Mais il me laisse froid, parce que s'il a pu faire tout cela c'est grâce aux armes, aux munitions, aux outils, aux objets manufac-
lurés de toute sorte, qu'il avait trouvés dans son vaisseau : mais j'aurais voulu le voir dans la situation d'Octave, et je me demande ce qu'il aurait répondu si on l'avait prié de faire une aquarelle pour une dame?
Octave, lui, avait trouvé.
11 commença par attacher des bouts de cheveux autour d'un manche de bois, et il eut un pinceau.
Cela fait il gratta la terre, racla des écorces, écrasa des limaces de mer et des vers de terre, pila des feuilles, broya des cailloux, macéra des fruits, et au bout d'un an d'essais infatigables, ayant d'ailleurs trouvé des arbres qui lui donnèrent de la gomme et des abeilles qui lui fournirent du miel, il put un jour aligner, dans les cases si longtemps désertes de sa palette, un rouge, un jaune, un vert, un bleu, un blanc et un noir, qui pouvaient rivaliser avec tout ce qui se fait de mieux en ce genre à Paris et à Londres.
Il ne restait plus qu'une question, celle du papier. Octave Tavait laissée pour la fin comme la plus facile à résoudre, mais lorsqu'il en arriva au fait et au prendre il vit que c'était loin d'aller tout seul. Il essaya de peindre sur pierre : mais sur la pierre polie cela ne prenait pas, et la pierre mate buvait toute Taquarelle jusqu'à
la dernière goutte. Il essaya de mettre une couche de blanc sur des feuilles de grandes dimensions : mais, sèches, elles se cassaient tout de suite, et fraîches, elles commençaient bien par se dessécher, mais se cassaient après. Il eut beau s'ingénier, se creuser la tête, il ne trouva rien, absolument rien, et il dut reconnaître que pour remplacer le papier il n'avait pas d'autre ressource que sa propre peau.
Il n'hésita pas.
C'était se condamner à ne jamais prendre un bain, à ne jamais sortir par la pluie ; c'était s'interdire jusqu'à la plus légère transpiration!
Mais il était artiste : il n'hésita pas.
Ah! cette première esquisse!
Entre la première et la cinquième côte, à gauche, sur le cœur, six plaques juxtaposées, entremêlées de mouchetures, de tremblés et de traînées, s'entre-croisaient, s'entre-lardaient en enchevêtrements inextricables et flamboyaient comme une explosion de picrate de potasse! C'était Un Coucher de Soleil dans les Mers de rindo- Chine!
Quand ce fut fini, Octave demeura huit jours, le cou tordu et les yeux de travers, à contempler son œuvre. Cela fait il reprit son élan, et bientôt toute la partie antérieure de son être, depuis les épaules jusqu'au cou-de-pied, fut
couverte de chefs-d'œuvre dont aucune langue humaine ne pourrait donner une idée.
Ici il y eut un temps d'arrêt, et Octave put croire un moment que le papier allait lui manquer. Mais ayant eu occasion de se mirer dans une fontaine de médiocre largeur, il reconnut qu'en se couchant à la renverse ou même en sasseyant dessus, la réflexion de ce miroir naturel lui permettrait de décorer la partie postérieure de son individu comme il en avait décoré la face antérieure. Et c'est ainsi qu'une nouvelle galerie, encore plus merveilleuse que la première, vint remplir les panneaux jusque-là disponibles de ce musée vivant et ambulant.
Il couvrit donc d'aquarelles tout ce qui lui restait de papier blanc, depuis les talons jusqu'à la base des omoplates.
Le jour où ce fut fini, et quand Octave se fut bien convaincu qu'il n'y avait pas à espérer d'atteindre plus haut, un immense orgueil, mêlé d'un découragement non moins immense, envahit subitement son cœur.
En effet, s'il passait parfois des journées entières à contempler son nombril, comme un fakir, ou à s'asseoir sur sa fontaine pour se mirer dans l'eau, comme Narcisse, il passait d'autres journées à déplorer le sort cruel qui lui interdisait toute espérance de pouvoir jamais
vendre ou même exposer ses aquarelles; et vu l'état de gêne où il se trouvait, car il manquait de tout, même de gomme élastique, des larmes d'attendrissement perlaient sur ses paupières au seul souvenir du plus idiot des amateurs gâteux qu'il avait dédaignés au temps de ce qu'il appelait sa prospérité.
Une année se passa dans ces douces et cruelles alternatives. Mais la monotone insuffisance de son régime alimentaire, le manque absolu de distractions et, par-dessus tout, le sublime besoin de produire, lui faisaient désirer passionnément n'importe quoi qui pût enfin rendre un libre cours à sa carrière d'artiste.
Pendant deux ans encore ses démarches demeurèrent sans résultats, et malgré toute l'activité qu'il sut déployer il ne put réussir à se mettre en rapport avec un seul marchand de tableaux, ce qui se comprend puisque l'île était déserte.
Un nouveau sujet d'inquiétude ne tarda pas à se joindre à ses nombreux soucis : c'est que, malgré tous les soins qu'il y apportait, malgré les précautions qu'il pouvait prendre pour éviter la pluie, la poussière et la transpiration, ses aquarelles commençaient à se fendiller, à s'écailler, et il était manifeste qu'avant peu elles disparaîtraient s'il ne trouvait pas moyen de les
rentoiler sur un papier moins hygrométrique et moins agité que sa peau.
IL en serait mort de chagrin, et cette histoire ne serait jamais venue à ma connaissance, ce qui eût été vraiment dommage, si unheau jour, au moment où il commençait à faire dans sa tète un joli petit plan de suicide, il n'eût aperçu tout à coup une barque de nègres se dirigeant à force de rames vers la crique inhospitalière où il avait été jeté quatre ans auparavant, jour pour jour.
Obonspiti nègres! chè zamis à moi ! qui dira jamais tout ce que la fantaisie de l'artiste et Textase du badaud vous doivent de conceptions délirantes et de mirifiques ébahissements ! Partout où vous paraissez, la douce gaîtéfait éclore sur les plus ingrats visages la Heur du sourire ; l'émail de vos yeux et l'ivoire de vos dents ont à peine blanchi sous votre peau noire que tous nos soucis s'enfuient à tire-d'aile. La surprise et le plaisir, ces deux ressorts de l'œuvre d'art, ainsi que le remarque judicieusement de Piles dans son estimable Cours de Peinture, marchent devant vous, et jettent, sur toutes vos actions et sur toutes les scènes où la Providence vous fait figurer, une auréole de cocasserie exotique dont le prestige ne manque jamais son effet! Ah! c'est que vous êtes la plaisanterie la plus drôle
que la nature se soit permise envers l'humanité, et comme l'humanité est bonne enfant à ses heures, elle ne peut pas s'empêcher de rire en voyant reluire sur votre figure ce cirage qu'elle croyait avoir inventé pour ses bottes.
Les nègres qui s'avançaient vers ce rivage 011 leur présence était si nécessaire n'avaient garde d'être au-dessous du rôle auquel la Providence les destinait. Ils étaient noirs comme l'encre de la Petite-Yertu (avec laquelle j'écris précisément cette histoire), bariolés de 'tatouages, ébouriffés, lardés d'anneaux, de bobines, de coquillages et de piquants de porc-épic, emplumés, hérissés de dents et de griffes de bêtes féroces, caparaçonnés d'écaillés de tortue et de crânes de buffle; ils avaient des boucliers en peau de rhinocéros, des casques en cuir de crocodile enguirlandés d'œufs d'autruche en chapelet, des sabres en os de baleine pendus à des baudriers de peau de serpent, des lances de bambou armées d'arêtes de requin, et des poignards de pierre à fusil emmanchés dans des fémurs de mahométans ! Les yeux leur sortaient de la tête, ils suaient à grosses gouttes, soufflaient comme des phoques, et grinçaient des dents toutes les cinq minutes en faisant claquer leurs omoplates!!!
Non, jamais on ne vit nègres aussi magnifi-
quement, aussi prodigieusement nègres que ceux-là, et Octave lui-même, malgré toute la hardiesse et toute la désinvolture de son a chic », se sentit chanceler d'(( épatement » quand il les vit débarquer de leur canot et se ranger en bon ordre sur le rivage.
Lorsqu'il les vit alignés à sa satisfaction, celui qui paraissait être le chef se mit à les examiner l'un après l'autre, tirant chacun de leurs affiquets pour voir s'il tenait bien et jouait librement, leur secouant la tète par les cheveux et leur donnant de gros coups de poing dans la poitrine et dans le ventre, comme pour s'assurer qu'ils étaient fermes sur leurs jambes. Cette inspection achevée, il fit un signe et toute la troupe se mit en marche, produisant avec son fourniment fantastique un fracas de ferraille, de branches cassées, de feuilles sèches et de castagnettes, qui dans leurs expéditions remplace probablement pour ces peuples la musique militaire de nos régiments.
Ce spectacle était tellement inouï qu'on ne s'étonnera pas s'il jeta un instant quelque trouble dans les idées d'Octave. Même je n'assurerais point que certains frissons de venette ne lui passèrent pas dans la colonne vertébrale, car il est de fait que la physionomie de ces nègres avait quelque chose de vaguement anthropophage
dont le caractère ne pouvait échapper à l'œil exercé d'un artiste. Mais toute cette confusion se dissipa au rayonnement de joie que notre héros sentit s'épanouir dans tout son être à la pensée que les chefs-d'œuvre dont il était couvert allaient enfin trouver des admirateurs!
Avec une présence d'esprit digne de son talent et de l'étrangeté des circonstances oii il allait se révéler, Octave conçut et exécuta sur l'heure, pour exposer son œuvre dans tous ses avantages, un procédé qu'on pourrait appeler « Tencadrement instantané ».
Passant rapidement derrière un rocher, il alla prendre position sous un épais biflsson où il y avait une éclaircie propre à l'exécution de son projet, et s'y cachant dans une pose convenable, il exposa aux regards des nègres, encadrée dans une guirlande naturelle de feuillages et de fleurs, celle de ses compositions qu'il jugeait la plus écrasante.
C'était un diptyque, naturel aussi. Il représentait Le Vibrisme subjuguant la Beauté et entraînant les Capitalistes. La Beauté était sur le volet gauche, dans un costume qui ne dérobait rien de ses charmes; les Capitalistes, sous la figure d'une troupe d'ânes chargés de coffresforts, occupaient le volet droit. Au-dessus, l'ar-
liste, ailé et couronné, tenait dime main le licou des ânes, et de l'autre une chaîne de fleurs attachée au col de Ja Beauté.
L'effet fut foudroyant. Il dépassa tout ce qu'Octave avait pu rêver. A peine les nèoTes eurent-ils aperçu ce chef-d'œuvre qu'ils demeurèrent comme pétrifiés, et Octave, qui, dans la posture où il était braqué, ayant la tète en bas, pouvait tout voir entre ses jambes, crut un moment que les yeux allaient leur jaillir des orbites. Ahuri, affolé d'admiration, le roi fit d'abord un saut périlleux de quinze pieds de haut, et aussitôt retombant du haut des airs, se mit à pirouetter comme une loupie en poussant des hurlements épouvantables. Electrisée par l'exemple de son chef, toute la petite armée se prit à pirouetter de même en faisant des culbutes et des sauts de carpe à défoncer le territoire ! Pendant plus de trois heures cette farandole vertigineuse tourbillonna sans un seul instant de relâche, et Octave, qui commençait à avoir le sang à la tête et les reins brisés, cherchait une transition pour entrer en rapport plus direct avec les sauvages, lorsqu'il les vit tomber tout d'un bloc, raides et immobiles.
Ils étaient forcés ni plus ni moins que des lièvres qui ont trop couru.
Octave eut alors une inspiration. Avant de se