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montrer, il crut devoir s'annoncer de façon à porter au comble l'influence qu'il exerçait déjà sur les nègres. En conséquence, ayant gonflé ses poumons de tout l'air qu'il y pouvait comprimer, il poussapar trois fois le Cri de la Licorne Amoureuse, qui lui avait valu l'idolâtrie de tous les buveurs de chopes, du temps oii il fréquentait l'estaminet célèbre du Rat Mort.
' Galvanisés par cet inexprimable glapissement, les nègres, décollant leurs articulations ankylosées, se mirent à quatre pattes, le nez en terre, dans l'attitude d'une profonde vénération. Octave, tournant sur lui-même afin de leur faire voir son talent sous toutes ses faces, s'avança lentement vers eux dans le plus profond silence.
Il vous semblerait peut-être que cette histoire, au point où elle en est, soit parvenue au sommet culminant de son paroxysme, avouez-le? Eh bien, non, et la nouvelle péripétie qui va se produire à l'instant dépassera en étrangeté tout ce que je vous ai raconté jusqu'ici.
Au moment où, tout en tournant sur luimême pour se rapprocher des nègres. Octave avait le visage de leur côté, il entendit un vif froufrou de soie, flaira un parfum exquis de poudre à la maréchale, et avant qu'il eût eu le temps de se retourner, il recevait en pleine poitrine une jeune fille de la plus rare beauté,
revêtue d'une délicieuse toilette, et qui, se jetant à son cou, s'écria :
— Enfin en voilà un !
Malgré sa grande habitude du monde, Octave, imparfaitement préparé, par ce qu'il venait de voir, à cette présentation inopinée, essaya de balbutier quelques phrases de bon goût pour répondre aux politesses dont cette jeune dame l'accablait; il ne sut que dire :
— Madame. . . mademoiselle. . .je suis vraiment enchanté d'avoir fait votre connaissance...
Mais elle, avec une effusion inépuisable, continuait à demeurer suspendue à son cou en criant :
— Enfin, en voilà un! Tant pis, tant pis, papa dira ce qu'il voudra !
On n'est pas de marbre pour se sentir entre les bras d'une joUe fille qui a une robe de soie et qui embaume, et ne pas se laisser gagner par les voluptueux enlacements de ce corps délicat. Perdant toute retenue, et jaloux d'ailleurs de répondre aux transports de cet accueil enthousiaste, il prit la tête de la demoiselle entre ses deux mains et se mit à l'embrasser comme du bon pain.
Mais bientôt revenant à lui, il s'arrêta et lui fit mille excuses de sa familiarité, qu'elle trouverait peut-être déplacée.
— Mon Dieu, monsieur, lui répondit-elle d'un
air piquant et ingénu, ne prenez pas tant de peine pour vous excuser : je suis une fille sauvage, et avec moi c'est sans conséquence.
— Une fille sauvage! Dans cette toilette?
— Yous la trouvez jolie? dit-elle en se regardant avec une certaine complaisance^ ce n'est pas étonnant, elle vient de Paris.
— De Paris? Yous vous faites habiller à Paris? Mais au fait, dit-il en se frappant le front, vous parlez français! Yous avez l'accent parisien! Oh! ma tète se perd! De grâce, expliquezmoi ce prodige ou je deviens fou!
— Je suis élève de Saint-Denis.
— Comment peut-il se faire qu'étant une fille sauvage vous ayez été élevée à Saint-Denis?
— Rien de plus simple : mon père, ce vieux, là, qui a un œuf d'autruche pendu à chaque oreille, * est chevalier de la Légion d'honneur.
— Ah! parfaitement, tout s'explique à présent le plus naturellement du monde ! Mais les filles d'officiers supérieurs étant seules admises à Saint-Denis, alors monsieur votre père est militaire?
— Non, répondit la jeune fille d'un air détaché, il est roi.
Octave salua.
— Oh! ne saluez pas tant, cela n'en vaut pas.
la peine : voilà, avec quelques jeunes négresses qui m'attendent là-bas dans une pirogue, tout son peuple ou peu s'en faut. Il a levé tous les hommes de douze à quatre-vingt quatorze ans pour venir ici chasser le lézard, dont il est très friand, et voilà tout ce qu'il a pu rassembler de soldats : ils sont quinze et encore y en a-t-il un qui est boiteux.
— Votre Altesse Royale daignera-t-elle maintenant... dit Octave.
— Vous achever Thistoire? C'est aussi simple que le reste, comme vous allez voir. Je peux vous le dire parce que vous ne le répéterez pas, mais ma pauvre mère était un peu . . . imprudente : un Commodore américain ayant un jour débarqué dans notre île pour faire de l'eau, mon père la surprit dans une situation qui pouvait lui faire craindre pour son honneur conjugal. Il se mit dans une si violente colère que le commodore, perdant la tète de peur et ne sachant que faire pour le calmer, imagina de le nommer chevalier de la Légion d'honneur, distinction que mon père lui avait dit désirer passionnément. Une fois décoré, papa fit venir de France les statuts de l'ordre, et y ayant vu que les filles de léoionnaires avaient droit d'être élevées erra-
tuitement à Saint-Denis, il m'envoya en France avec une lettre de recommandation pour le
grand-chancelier. Le gouvernement français, qui était alors en très bons rapports avec les Etats-Unis, ne voulut pas faire un affront au Commodore qui s'était permis de décorer papa, et trouvant d'ailleurs un avantage à se ménager un bon port de relâche dans la mer d'Oman, régularisa la chose, expédia un brevet à papa, et lui reconnaissant l'assimilation d'officier supérieur, m'admit à Saint-Denis, où j'ai fait toute mon éducation.
La jeune fille était charmante, mais Octave put remarquer alors qu'elle était du plus beau jaune d'orange, qu'elle avait les yeux bleus et les cheveux couleur d'or moulu.
— Je naquis, continua la jeune fille en baissant les yeux, quelques mois après le départ du Commodore...
— Et sans doute, princesse, s'empressa poliment d'ajouter Octave, cet heureux événement effaça tout souvenir de la scène pénible qui avait donné lieu à la décoration de monsieur votre père?
— Justement. Mais parlez-moi de vous maintenant, monsieur. Comment se fait-il que vous vous trouviez ici? Qu'est-ce que c'est que ce costume? Auriez-vous perdu votre garde-robe dans quelque naufrage, ou est-ce ainsi que votre sexe s'habille maintenant à Paris?
Ce fut pour Octave un rude coup de voir que
la princesse en fût encore à ne pas même soupçonner son talent, et à prendre sa galerie de peinture pour un maillot. Mais quelques explications eurent bientôt jeté un trait de lumière dans l'âme intelligente de la jeune princesse; ses yeux se dessillèrent, et au bout de quelques minutes elle déclara qu'elle comprenait!
— Restez avec nous, monsieur, lui dit-elle. Yous décorerez nos cases, nos temples, et jusqu'à nos cocotiers si vous voulez. Notre île est fréquentée par les navires de la Compagnie des Indes : deux ou trois fois par an nous voyons débarquer des touristes d'une excentricité tellement phénoménale que vous trouverez certainement parmi eux des acheteurs enthousiastes. Nous vous procurerons du papier blanc. Nous mettrons même à votre disposition, si vous le voulez, la peau de nos nègres, et sur ces fonds de bitume vous trouverez un champ illimité pour de nouvelles inspirations.. .
— Comme vous vous exprimez bien ! ne put s'empêcher de dire Octave.
— Ne vous en étonnez pas, j'ai toujours eu le premier prix de style dans toutes mes classes. Au reste, continua-t-elle, ne vous y trompez pas ; ces nègres-là sont tous des hommes distingués; j'ai civilisé tout ça parfaitement. Mon père, tel que vous le voyez, lit couramment la
Revue des Deux Mondes ; ]q puis même dire qu'il en fait ses délices. Allez ! on ne rend pas justice au nègre : c'est une nature supérieure : il aime la couleur, le fracas, le faste, la pompe, les panaches, les lumières; il est le fils aîné du soleil enfin, et quand le règne des sots sera fini, le nègre entrera en scène pour rendre à l'humanité déteinte ce chaud van dyck des premiers âges^ qu'elle a perdu.
Et, levant lentement ses longues paupières orangées, elle le regarda et il se sentit convaincu qu'elle avait raison.
Pendant ce discours, le roi, se remettant peu à peu de son émotion, reprenait ses sens : ce que voyant, l'armée les reprit aussi, et tous se levant vinrent environner Octave et exécutèrent autour de lui une danse accompagnée de gestes et de cris qui exprimaient avec une justesse étonnante l'admiration la plus frénétique.
La princesse ayant en peu de mots mis le roi son père au courant de l'histoire, ce monarque, malgré tout ce que sa fille essaya de faire pour l'en, détourner, voulut adresser lui-même à Octave un discours en français. Nous sommes heureux de pouvoir mettre sous les yeux de nos lecteurs, le texte authentique de ce discours :
— Ohiho mouché : aïe ! aïe ! aïe ! moi content^ content, content. Houp vanikoro frantzès! Ka-
rabibi tableau akapatraboumboumî Rivi dé Dé Monddl Coco Sain-Dini, artiste, artiste, oh! la, la, bon, bon, bon ! Moi roi, coupé, haché, crevé ! Moi touti Ma fille princesse, ma fille princesse! Emporou Napoliouf, moi, sivalier Lozion d'homère! Pintu, pintu, patout, patout, toi! Edécamp. maïssal, gaumonnier, zénéa], tout! Moi, tout!
Et s'approchant d'Octave, il se dépouilla de tous les insignes de la royauté, lui faisant comprendre qu'il entendait être peint sur rheure des pieds à la tète, lui, son armée et sa fille.
A cette commande inespérée. Octave faillit perdre la tète de joie. Mais ne voulant pas compromettre son prestige, il se contint, et ayant demandé un nègre pour faire ses esquisses dessus, il prit un morceau de craie et jeta rapidement quelques idées sur les reins du nègre, après quoi il se mit à l'œuvre, non sans avoir eu le soin d'essuyer préalablement Fhuile qui lubrifiait outre mesure la peau du monarque.
Les compositions étaient dignes de la toile. Sur la poitrine, comme un hommage à Tesprit libéral qui avait toujours animé le gouvernement de Sa Majesté, on voyait Un Député radical moulant en chocolat les grands principes
Sur le ventre, par une allusion ingénieuse au gibier favori du roi, deux génies ailés symbolisaient les arts [Lézard : le roi fut quelques années à le comprendre, mais sur ses vieux jours il finit par y arriver). La Débauche^ la Démocratie, rinjustice, le Crime, l'Épicerie^ la Rébellion et l'Ecole de David, étaient représentés sur les augustes omoplates du prince, pour marquer que de toutes ces choses il avait plein le dos. Pour balancer dans l'ensemble de la composition l'effet du calembour de devant, qui aurait trop tiré Tœil, Octave peignit sur la partie moyenne de l'échiné royale Une Batterie d' Artillerie (les reins). Enfin, complétant la décoration du torse, au-dessus d'une composition divisée en deux parties qui représentaient par des attributs symboliques l'un et l'autre hémisphère du globe terrestre, on voyait Le Roi passant^ à cheval sur im hippopotame harnaché d'ananas et de noix de coco, la. Revue des Deux Moiides.
Quand ce fut fait, et sans désemparer, Octave décora toute l'armée de sujets et d'attributs appropriés aux fonctions de chacun, depuis le caporal jusqu'au grand connétable. Pour ce qui était de la décoration de la princesse, celle-ci demanda à son père la permission d'attendre qu'elle eût le temps d'en conférer à loisir avec Octave.
Après une chasse où on força quatre-vingtseize lézards, le roi, accompagné d'Octave et de sa fille, se rembarqua dans son canot, et tout ce monde, après une heureuse navigation de quinze jours et quinze nuits, arriva joyeux et bien portant à Tile de Socotora, où, sous Fombre charmante d'un bouquet de cocotiers, se trouvaient les Etats du prince.
Octave, devenu héritier présomptif du trône par son mariage avec la princesse, continue à faire des aquarelles, qu'il vend à des prix fabuleux aux passagers des navires qui sortent de la mer Rouge et qui ont pris Thabitude de faire escale dans son île uniquement pour y charger ses œuvres d'art.
Il a eu de son épouse orangée six enfants de toutes les couleurs : le premier est noir; le second, blanc; le troisième, rouge; le quatrième, jaune; le cinquième, bleu, et le sixième, vert: on est impatient desavoir de quels tons rompus seront ceux qui viendront continuer sa progéniture, mais on prend patience en considérant que, quoi qu'il arrive, le vibrisme ne peut plus périr, puisqu'il a fait des petits.