‹ Contes extraits de MyrrhaChapitre 3 sur 16 · IV INTRODUCTION · texte numérisé non relu

IV INTRODUCTION

is not only a distinguished and most delightful critic, he has written other works: Sérénus^ the story of a martyr, published in 1886; Les Rois^ a novel published in 1893; a number of plays which were acted at the Comédie Française and several volumes of short stories. In ail his Works, Jules Lemaitre displays a talent of infinité charm and subtleness; his prose is of the purest. M. Doumic, in his article on Jules Lemaître in Ecrivains d^aujourd^huiy writes: «si quelqu'un voulait se faire, d'après un livre d'aujourd'hui, l'idëe la plus exacte de ce que c'est que la langue française, il n'y aurait pas à hésiter une minute: il faudrait lui mettre entre les mains un livre de M. Jules Lemaître. »

The French are the short story writers, par excellence^ but none has written short stories more exquisite, more dainty, more full of delicacy and tenderness than has the author of Lilith^ Charitéy la Chapelle blanche^ la Cloche^ and many more.

Jules Lemaître is a member of the Académie Française,

The editor acknowledges her indebtedness to ProfesSor Mary Vance Young of Mount Holyoke Collège for kindly suggestions.

E. RIVILLE-RENSCH.

Saint-Ay, Loiret, September, 1907.

La petite paroisse de Lande-Fleurie avait une vieille cloche et un vieux cure.

La cloche était si fêlée que sa sonnerie ressemblait à une toux de vieille femme, qui faisait mal à entendre^ et qui attristait les laboureurs et les bergers répandus 5 dans les champs.

Le curé, l'abbé Corentin, était solide encore, malgré ses soixante-quinze ans. Il avait une figure d'enfant, ridée, mais rose, encadrée de cheveux blancs pareils aux écheveaux que filaient les bonnes femmes de Lande- 10 Fleurie. Et il était adoré de ses ouailles à cause de sa bonhomie et de sa grande charité.

Comme l'époque approchait oîi l'abbé Corentin devait accomplir la cinquantième année de son sacerdoce, ses paroissiens résolurent de lui offrir un cadeau d'importance 15 pour fêter cet anniversaire.

Les trois marguilliers firent secrètement la quête dans toutes les maisons, et, quand ils eurent réuni cent écus, ils les portèrent au curé, en le priant d'aller à la ville et d'y choisir lui-même une cloche neuve : 20

2 CONTES DE LEMAtTRE

— Mes enfants, dit Tabbé Corentin, mes chers enfants . . . c'est évidemment le bon Dieu qui . . . pour ainsi dire ... en quelque manière . . .

£t il n'en put dire plus long, tant il était ému. Il ne 5 sut que murmurer:

— Nunc dimittis servum tuuniy Dominey secundum verbutn tuum in pace}

Dès le lendemain, Tabbé Corentin se mit en route pour acheter la cloche. . Il devait faire à pied deux lieues 10 de pays, jusqu'au bourg de Rosy-les-Roses, oli passait la diligence qui menait à la bonne ville de Pont-l' Archevêque, chef-lieu de la province.

Il faisait beaiL La vie des arbres, des oiseaux et des plantes utiles ou agréables bruissait sous le soleil des 15 deux côtés du chemin.

Et le vieux curé, la tête déjà pleine des beaux carillons futurs, marchait allègrement, en louant Dieu, comme saint François,^ de la gaieté de la création.

Comme il approchait de Rosy-les-Roses, il vit, sur le ao bord de la route, une voiture de saltimbanques dételée. Non loin de cette voiture, un vieux cheval était couché sur le flanc, les quatre jambes allongées et raidies, les cerceaux des côtes et les os pointus de la croupe crevant la peau usée, du sang aux naseaux, la tête énorme et les 25 yeux blancs.

Un vieil homme et une vieille femme, vêtus de haillons bizarres et de maillots de coton rosâtre étoiles de* reprises, étaient assis au bord du fossé et pleuraient sur le vieux cheval mort.

Une fille de quinze ans surgit du fond du fossé et courut vers l'abbé, en disant:

— La charité, monsieur le curé! la charité, s'il vous plaît !

La voix était rauque et douce à la fois et modulait sa 5 prière comme une chanson de zingara. L'enfant, dont la peau avait la couleur du cuir fraîchement tanné, n'était vêtue que d'une chemisette sale et d'un jupon rouge; mais elle avait de très larges prunelles noires et veloutées^ et les lèvres comme des bigarreaux mûrs; ses bras 10 jaunes étaient tatoués de fleurs bleues et un cercle de cuivre retenait ses cheveux noirs, étalés en éventail de chaque côté de son visage maigre,^ comme cela se voit aux figures égyptiaques.

L'abbé, ralentissant sa marche, avait tiré de son porte- 15 monnaie une pièce de deux sous. Mais, ayant rencontré, les yeux de l'enfant, il s'arrêta et se mit à l'interroger

— Mon frère, expliqua-t-elle, est en prison, parce qu'on a dit qu'il avait volé une poule. C'est lui qui nous faisait vivre et nous n'avons pas mangé depuis deux jours. 20

L'abbé remit les deux sous dans sa bourse et en tira une pièce blanche.

— Moi, continua-t-elle, je sais jongler, et ma mère dit la bonne aventure. Mais on ne nous permet plus de faire notre métier dans les villes et dans les villages, 25 parce que nous sommes trop misérables. £t maintenant, voilà que notre cheval est mort Qu'est-ce que nous allons devenir?

— Mais, demanda l'abbé, ne pourriez-vous point chercher de l'ouvrage dans le pays? 30

— Les gens ont peur de nous et nous jettent des

4 CONTES DE LEMAtTRE

pierres. Puis, nous n'avons pas appris à travailler; nous ne savons faire que des tours. Si nous avions un cheval et un peu d'argent pour nous habiller, nous pourrions encore vivre de notre état. . . Mais il ne nous reste S plus qu'à mourir.

L'abbé remit la pièce blanche dans son porte-monnaie.

— Aimes-tu le bon Dieu ? demanda-t-il.

— Je l'aimerai s'il nous vient en aide, dit l'enfant. L'abbé sentait à sa ceinture le poids du sac oli étaient

10 les cent écus de ses paroissiens.

La mendiante ne quittait point le saint prêtre des yeux, de ses yeux de tzigane que les prunelles emplissaient tout entiers. Il questionna:

— Es-tu sage ?

15 — Sage? fit la tzigane avec étonnement, car elle ne comprenait pas.

— Dis: «Mon Dieu, je vous aime!»

L'enfant se taisait, des larmes plein les yeux.^ L'abbé avait défait les boutons de sa soutane et ramenait le gros 20 sac plein d'argent.

La tzigane attrapa le sac d'un geste de singe et dit:

— Monsieur le curé, je vous aime.

Et elle s'enfuit vers les deux vieux qui, sans bouger, pleuraient toujours sur le cheval mort.

25 L'abbé continua sa marche vers Rosy-les-Roses, songeant à la grande misère oîi il plaît à Dieu de tenir beaucoup de ses créatures, et le priant d'éclairer cette petite bohémienne qui, visiblement, n'avait pas de religion, et qui, peut-être, n'avait pas même reçu le saint 30 baptême.

Mais, tout à coup, il s'avisa que ce n'était plus la peine d'aller à Pont-1 'Archevêque, puisqu'il n'avait plus l'argent de la cloche.

Et il revint sur ses pas.

Il avait peine à comprendre, maintenant, comment il 5 avait pu donner à une mendiante inconnue, à une saltimbanque, une somme si énorme — et qui ne lui appartenait point.

Il pressa le pas, espérant revoir la bohémienne. Mais il n'y avait plus, au bord du chemin, que le cheval mort 10 et la roulotte dételée.

Il médita sur ce qu'il venait de faire. Il avait, sans aucun doute, gravement péché: il avait abusé de la confiance de ses ouailles, détourné un dépôt, commis une espèce de vol. 15

Et il entrevoyait avec terreur les conséquences de sa faute. Comment la cacher ? Comment la réparer ? Oîi trouver cent autres écus? Et, en attendant, que répondre à ceux qui l'interrogeraient? Quelle explication donner de sa conduite? 20

Le ciel se couvrait. Les arbres étaient d'un vert blessant et cru sur l'horizon livide. De larges gouttes tombèrent. L'abbé Corentin fut frappé de la tristesse de la création.

Il put rentrer au presbytère sans être aperçu. 25

— C'est déjà vous, monsieur le curé? demanda sa servante, la vieille Scholastique. Vous n'êtes donc pas allé à Pont-l'Archevêque ?

L'abbé fit un mensonge: 30

6 CONTES DE LEMAtTRE

— J*ai manqué la diligence de Rosy-les-Roses. . . Je retournerai un autre jour. . . Mais, écoute, ne dis à personne que je suis déjà revenu.

Il ne dit point sa messe le lendemain. Il resta en- 5 fermé dans sa chambre et n'osa même se promener dans son verger.

Mais, le jour suivant, on vint le chercher pour porter Textrême-onction à un malade, au hameau de Clos- Moussu.

10 — M. le curé n'est pas rentré, dit la gouvernante.

— Scholastique se trompe; me voici, dit l'abbé

Corentin.

En revenant de Clos-Moussu, il rencontra un de ses plus pieux paroissiens:

1$ — Eh bien, monsieur le curé, avez-vous fait bon voyage }

L'abbé mentit pour la seconde fois:

— Excellent, mon ami, excellent.

— Et cette cloche ?

20 L'abbé fît un nouveau mensonge. Hélas I il n'en était déjà plus à les compter.^

— Superbe, mon ami, superbe ! On la dirait en argent fin. Et quel joli son ! Rien qu'en lui donnant une chiquenaude, elle tinte si longtemps que cela n'en finit plus.

25 — Et quand la verrons-nous ?

— Bientôt, mon cher enfant, bientôt. Mais il faut d'abord graver dans son métal son nom de baptême, ceux de ses parrain et marraine et quelques versets des saintes Ecritures. . . Et, dame ! cela demande du temps.

— Scholastique I dit Tabbé en rentrant chez lui, si Ton vendait le fauteuil, la pendule et l'armoire qui sont dans ma chambre, crois-tu qu'on en tirerait cent écus?

— On n'en tirerait pas trois pistoles, monsieur le curé. Car, sauf votre respect, tout votre mobilier ne vaut pas s quatre sous.

— Scholastique ! reprit l'abbé, je ne mangerai plus de viande. La viande me fait mal.^

— Monsieur le curé, répondit la vieille servante, tout ça n'est pas naturel, et, pour sûr, vous avez quelque lo chose." C'est depuis le jour oli vous êtes parti pour Pont-l'Archevêque. Que vous est-il donc arrivé?

Elle le harcela si fort de questions qu'il finit par tout lui raconter.

— Ah! dit-elle, cela ne m'étonne point. C'est votre 15 bon cœur qui vous perdra. Mais ne vous faites point de mauvais sang, monsieur le curé. Je me charge d'expliquer la chose jusqu'à ce que vous ayez pu ramasser

cent autres écus.

Et donc, Scholastique inventa des histoires, qu'elle 20 débitait à tout venant: «On avait fêlé la cloche neuve en l'emballant, et il fallait la refondre. La cloche refondue, M. le curé avait eu l'idée de l'envoyer dans la ville de Rome pour qu'elle fût bénie par notre Saint-Père le Pape, et c'était là un long voyage. . . » 25

L'abbé la laissait dire, mais il était de plus en plus malheureux. Car, outre qu'il se reprochait ses propres mensonges, il se sentait responsable de ceux de Scholastique, et cela, joint au détournement de l'argent de ses paroissiens, formait, à la longue, une masse effroyable de 30

8 CONTES DE LEMAtTRE

péchés. Il fléchissait sous le faix, et, peu à peu, une pâleur terreuse remplaçait, sur ses joues amaigries, les roses rouges de son innocente et robuste vieillesse.

Le jour fixé pour les noces d*or du curé et pour le 5 baptême de la cloche était passé depuis longtemps. Les habitants de Lande-Fleurie s'étonnaient d'un tel retardement. Des bruits se répandaient : Farigoul, le maréchalferrant, racontait qu'on avait vu l'abbé Corentin dans les environs de Rosy-les-Roses, et il ajoutait:

10 — C'est moi qui vous le dis: il a mangé l'argent de la cloche.

Un parti se formait contre le digne desservant. Quand il marchait dans la rue, il y avait des chapeaux qui restaient sur les têtes, et il entendait, sur son passage,

15 des murmures hostiles.

Le pauvre saint homme était accablé de remords. II concevait toute l'étendue de sa faute. Il en éprouvait la plus douloureuse attrition : et pourtant, il avait beau faire, il ne pouvait arriver à la contrition parfaite.

20 C'est qu'il sentait bien que cette aumône imprudente, cette aumône de l'argent d'autrui, il l'avait faite comme malgré lui et sans avoir même la liberté d'y réfléchir. Il se disait aussi que cette charité déraisonnable avait pu être, pour l'âme ignorante de l'enfant des bohémiens,

25 la meilleure révélation de Dieu et le commencement de l'illumination intérieure. Et toujours il revoyait, si noirs, si doux et tout pleins de larmes, les yeux de la petite saltimbanque. . .

Cependant, l'angoisse de sa conscience devenait in-

tolérable. Sa faute grossissait, rien qu'en durant^ Un jour, après être resté longtemps en prière, il résolut de se décharger de son péché en le confessant publiquement à ses paroissiens.

* Le dimanche suivant, il monta en chaire après TEvan- s gile,* et, plus pâle et roidi d'un plus sublime effort que les martyrs dans l'arène, il commença:

— Mes chers frères, mes chers amis, mes chers enfants, j'ai une confession à vous faire. . .

A ce moment, une sonnerie claire, limpide, argentine, lo chanta dans le clocher et remplit la vieille église. . . Toutes les têtes se retournèrent, et un chuchotement émerveillé parcourut les bancs des fidèles:

— La cloche neuve ! la cloche neuve !

Etait-ce un miracle ? Et Dieu avait-il fait apporter la 15 nouvelle cloche par ses anges, afin de sauver l'honneur de son charitable ministre?

Ou bien Scholastique était-elle allée confier l'embarras de son vieux maître à ces deux dames américaines — vous savez ? — Surie et Bettina Percival,* qui habitaient 20 un si beau château à trois lieues de Lande-Fleurie, et ces excellentes dames s'étaient-elles arrangées pour faire à l'abbé Corentin cette jolie surprise ?

A mon avis, la seconde explication souffrirait encore plus de difficultés que la première. 25

Quoi qu'il en soit, les habitants de Lande-Fleurie ne surent jamais ce que l'abbé Corentin avait à leur confesser.

Jésus étant né à Bethléem^ au temps du roi Hérode^ des mages d* Orient arrivèrent à Jérusalem et dirent:

— Oii est le roi des Juifs gui est né? Car nous avons vu son étoile en Orient, et nous sommes venus P adorer,

S Z^ roi Hèrodcy Payant appris, fut troublé; et, ayant assemblé les sacrificateurs et les scribes, il sHnforma d'yeux où devait naître le Christ, Et ils lui dirent:

— C'est à Bethléem.

10 Alors Hérode, ayant appelé secrètement les mages, s'enquit du temps oil ils avaient vu P étoile; et, les envoyant à Bethléem, il leur dit:

— Allez, informez-vous exactement de ce petit enfant et, quand vous P aurez trouvé, faites-le-moi savoir, afin que

\l faille aussi P adorer.

Mais, après que les mages, conduits par Pétoile, eurent trouvé et adoré P enfant, avertis par un songe de ne pas retourner vers Hérode, ils s* en allèrent dans leur pays par un autre chemin.

20 Alors Hérode, voyant que les mages s'étaient moqués de lui, fut fort en colère^ , . .

La princesse Lilith, fille du roi Hérode, couchée sur un lit de pourpre, songeait, tandis que la négresse Noun balançait sur son front un éventail de plumes et que * 25 son chat Astaroth dormait à ses pieds.

La princesse Lilith avait quinze ans.^ Ses yeux étaient profonds comme une eau de citerne, et sa bouche pareille à une fleur d'ibiscus.

Elle songeait à sa mère, la reine Marianne, morte quand Lilith était toute petite encore. Elle ne savait 5 point que son père Pavait tuée par jalousie; mais elle savait qu'il conservait, au fond d'une chambre secrète, le corps de la reine embaumé dans du miel et des aromates, et qu'il la pleurait encore.

Elle songeait à son père, le roi Hérode, si sombre et 10 toujours malade. Quelquefois, il s'enfermait dans sa chambre et, là, on l'entendait pousser des cris. C'est qu'il croyait revoir ceux qu'il avait fait mourir: son beau-frère Kostobar, sa femme Marianne, ses fils Aristobule et Alexandre, frères de Lilith, sa belle-mère 15 Alexandra, son fils Antipater, le docteur de la loi Bababen-Bouta, et beaucoup d'autres. Et, bien que Lilith ignorât ces choses, son père lui inspirait une grande terreur.

Elle songeait au Messie attendu des Juifs, et dont 20 lui avait souvent parlé sa nourrice Egla, morte à présent Et, quoique le Messie dût être roi à la place d' Hérode, elle se disait qu'elle voudrait pourtant bien le voir; car l'attrait lointain de cet événement merveilleux la détournait de chercher comment il pourrait 25 s'accomplir.

Elle songeait enfin au petit Hozaël, le fils de sa sœur de lait Zébouda, qui demeurait à Bethléem. Hozaël était un petit garçon d'un an, qui riait et commençait à parler. Lilith l'aimait tendrement. Et, presque tous 30 les jours, faisant atteler ses mules au chariot de cèdre.

elle allait, avec la négresse Noun, visiter le petit Hozaël.

Lilith songeait à tout cela, et qu'elle était bien seule au monde, et que, sans le petit Hozaël. elle se serait 5 beaucoup ennuyée.

Alors Lilith alla dans le jardin, afin de s'y promener sous les grands sycomores.

Elle y rencontra le vieux Zabulon, qui avait été autrefois capitaine des gardes du roi. Hérode avait remplacé 10 sa garde juive par des soldats romains; mais, ayant confiance dans le vieux Zabulon, il Pavait chargé de surveiller la partie du palais qu'habitait la princesse Lilith. Le vieux Zabulon, infirme depuis quelques années, se chauffait au soleil sur un banc de pierre ; et l'âge l'avait 15 si fort incliné que sa large barbe se repliait sur ses genoux.

Lilith lui dit:

— Tu es triste, vieux Zabulon ?

— C'est que j'ai su par un centurion que le roi a 20 donné l'ordre de tuer demain, dès l'aube, tous les enfants

de Bethléem au-dessous de deux ans.

— Oh ! dit Lilith ; et pourquoi?

— Les mages ont annoncé que le Messie était né. Mais on ne sait à quoi le reconnaître, et les mages ne

25 sont pas revenus dire s'ils l'avaient trouvé. En tuant tous les petits enfants de Bethléem, le roi est sûr que le Messie ne lui échappera pas.

— C'est vrai, dit Lilith; cela est très bien imaginé. Puis, après un moment de réflexion:

30 — Est-ce qu'on peut le voir ?

— Qui?

— Le Messie.

— Pour le voir, il faudrait savoir oîi il est. Et, si l'on savait ob il est, le roi n'aurait pas besoin de tuer tous les petits enfants de la même bourgade. 5

— C'est juste,^ dit Lilith.

Elle ajouta à voix basse, et comme ayant peur de ses paroles:

— Mon père est bien méchant.

Puis, tout à coup: 10

— Et le petit Hozaël ?

— Le petit Hozaël, dit Zabulon, mourra comme les autres, car les soldats fouilleront dans toutes, les maisons.

— Pourtant, je suis bien sûre, moi, que le petit 15 Hozaël n'est pas le Messie. Comment voulez-vous* qu'il soit le Messie ? C'est le fils de ma sœur de lait.

— Demandez sa grâce à votre père, dit Zabulon.

— Je n'ose pas, dit Lilith.

Elle reprit: 20

— Je vais aller, avec Noun, chercher moi-même le petit Hozaël, et je le cacherai dans ma chambre. Il y sera en sûreté, car le roi n'y vient presque jamais.

Lilith fit atteler les mules au chariot de cèdre, fut ' à Bethléem avec Noun, entra chez sa sœur de lait Zébouda, 25 et lui dit:

— Voilà trop longtemps que * je n'ai vu Hozaël. Je voudrais l'emporter dans mon palais et le garder un jour et une nuit. L'enfant est sevré et n'a plus besoin de tes

14 CONTES DE lÎÈMAÎTRE

soins. Je lui donnerai une robe d'hyacinthe et un collier de perles.

Et elle ne dit point à Zébouda ce qu'elle avait appris de Zabulon, tant elle avait peur du roi.

( 5 Mais elle remarqua que le visage de Zébouda rayonnait d'une joie inaccoutumée.

— Pourquoi es-tu si joyeuse?

Zébouda hésita un moment, et dit:

— Je suis joyeuse, princesse Lilith, parce que vous 10 aimez mon fils.

— Et ton mari, où donc est-il ?

Zébouda hésita encore, et répondit:

— Il est allé rassembler son troupeau dans la montagne.

15 Noun cacha sous ses voiles le petit Hozaël; et Lilith et la bonne négresse rentrèrent au palais, à l'heure oîi le soleil se couchait derrière Jérusalem.

Quand Lilith fut dans sa chambre, elle prit Hozaël sur ses genoux; et l'enfant riait et voulait saisir les longs 20 pendants d'oreilles de la petite princesse.

Mais Noun qui, dans la salle voisine, préparait une bouillie de mais pour l'enfant, accourut et dit:

— Le roi ! Voici le roi ! ■

Lilith n'eut que le temps de cacher Hozaël au fond 25 d'une large corbeille et de le recouvrir d'un monceau de soies et de laines éclatantes.

Le roi Hérode entra à pas pesants, le dos voûté, les yeux sanglants dans sa face terreuse, secouant sur lui des colliers et des plaques d'or; et son menton était

agité d'un tremblement dont sa barbe tressée frissonnait toute.^

Il dit à Lilith :

— D'oU viens-tu ?

Elle répondit: 5

— De Jéricho.

Et elle leva sur le roi ses yeux tranquilles.

— Oh! comme elle lui ressemble! murmura Hérode. A ce moment, un petit cri sortit de la corbeille.

— Veux-tu bien te taire ?^ dit Lilith au chat Astaroth, 10 qui dormait sur le tapis.

Puis elle dit au roi:

— Mon père, vous semblez avoir du chagrin; voulezvous que je vous chante une chanson ?

Et, prenant sa cithare, elle chanta une chanson sur 15 les roses.

Et le roi murmura:

— Oh ! cette voix !

Et il s'enfuit, comme pris d'épouvante, parce que les regards et la chanson de Lilith lui avaient rappelé la 20 voix et les yeux de la reine Marianne.

Un peu après, Lilith alla dans le jardin et vit le vieux Zabulon qui pleurait.

— Pourquoi pleures-tu, vieux Zabulon ? demandât-elle. 25

— Vous le savez, princesse Lilith. Je pleure parce que le roi veut tuer ce petit enfant qui est le Messie.

— Mais, dit Lilith, s'il était vraiment le Messie, les hommes n'auraient pas le pouvoir de le tuer.

l6 CONTES DE LEMAÎTRE

— Dieu veut qu'on l'aide, répondit Zabulon. Princesse, vous qui êtes bonne et compatissante, vous devriez avertir le père et la mère de ce petit enfant.

— Mais oh les trouverai-je ?

5 — Interrogez les gens de Bethléem.

— Mais dois-je sauver celui qui chassera ma race de ce palais, celui par qui je serai peut-être un jour une pauvre prisonnière ou une mendiante des rues?

— Ces temps sont éloignés, dit Zabulon, et le Messie 10 n'est encore qu'un tout petit enfant, plus faible que le

petit Hozaël. Fuis le Messie aura assez de puissance pour être roi sans faire de mal à personne. £t si un jour vous aviez une fille, princesse Lilith, le Messie, quand il sera grand, pourrait la prendre en mariage. 15 — Mais est-il le Messie ? demanda Lilith.

— Oui, dit Zabulon, puisqu'il est né à Bethléem au temps marqué par les prophètes et que^ les mages ont vu son étoile,

— Il doit être beau, quoique petit, n'est-ce pas, jo Zabulon?

— Il est écrit qu'il sera le plus beau entre les enfants des hommes,

— J'irai le voir, dit Lilith.

La nuit venue, Lilith s'enveloppa de voiles noirs; et 25 les bracelets et les cercles d'or de ses bras et de ses chevilles, et les colliers de son cou et les pierres précieuses dont elle était toute couverte luisaient à travers ses voiles aussi doucement que les étoiles dans le ciel, et ainsi Lilith ressemblait à la nuit, dont elle portait le 30 nom.

Car tLîlith», en langue hébraïque, signifie la Nuit.

Elle sortit secrètement du palais avec la négresse Noun, et elle songeait en chemin:

— Je ne voudrais pas que le Messie enlevât la couronne à mon père: car il me serait dur de ne plus 5 habiter un beau palais et de ne plus avoir de beaux tapis, de belles robes, des joyaux et des parfums. Mais je ne veux pas non plus que Ton fasse mourir ce petit enfant nouveau-né. Alors je dirai à mon père que j*ai découvert sa retraite et, en récompense de ce service, je le prierai 10 d'épargner cet enfant et de le garder dans son palais. Ainsi, il ne pourra nous nuire; mais, s'il est le Messie, il nous associera à sa puissance.

Lilith trouva Zébouda en prière avec son mari Méthouel. £t tous deux paraissaient remplis d'une 15 grande joie.

Alors Lilith s'avisa d'une ruse:

— Hozaël va bien, dit-elle, et je vous le rendrai demain. Mais, puisque vous savez oîi est le Messie, conduisez-moi auprès de lui. Je suis venue pour 20 l'adorer.

Méthouel était un homme simple et peu enclin à croire le mal. Il répondit:

— Je vous conduirai, princesse Lilith.

Quand ils arrivèrent au lieu ob était l'enfant, Lilith 25 fut fort étonnée, car elle s'était attendue à quelque chose d'extraordinaire et de magnifique, sans savoir quoi, et

l8 CONTES D£ LEMAÎTRE

elle ne vit qu'une hutte adossée au rocher et, sous ce chaume, un âne, un bœuf, un homme qui avait Pair d'un artisan, une femme du peuple, belle sans doute, mais pâle et frêle, et pauvrement vêtue, et, dans la mangeoire, 5 sur de la paille, un petit enfant qui lui sembla d'abord pareil à beaucoup d'autres.

Mais, s'étant approchée, elle vit ses yeux et, dans ces

yeux, un regard qui n'était point d'un enfant, ime

douceur infinie et plus qu'humaine ; et elle s'aperçut que

lo retable n'était éclairée que par la lumière qui émanait

de luL

Elle dit à la jeune mère:

— Comment vous appelez-vous?

— Miryem.

15 — Et votre petit garçon?

— Jésus.

— Il a l'air bien sage.

— Il pleure quelquefois, mais il ne crie jamais.

— Voulez-vous me permettre de l'embrasser?

20 — Oui, madame, dit Miryem.

Lilith s'inclina, baisa l'enfant sur le front ; et Miryem fut un peu fâchée de voir qu'elle ne s'agenouillait point

— Ainsi, dit Lilith, ce petit enfant est le Messie ?

— Vous l'avez dit, madame.

25 — Et il sera roi des Juifs ?

— C'est pour cela que Dieu l'a envoyé.

— Mais alors il fera la guerre, il tuera beaucoup d'hommes, et il détrônera le roi Hérode ou son successeur?

30 — Non, dit Miryem, car son royaume n'est pas de ce monde. Il n'aura pas de gardes ni de soldats; il n'aura

pas de palais ni de trésors, il ne lèvera pas d'impôts, et il vivra comme le plus pauvre des pêcheurs du lac de Génésareth. Il sera le serviteur des humbles et des petits. Il guérira les malades, il consolera les affligés. Il enseignera la vérité et la justice, et c'est sur les 5 cœurs et non sur les corps qu'il régnera. Il souffrira pour nous apprendre le prix de la souffrance. Il sera le roi des pleurs, de la charité et du pardon. Il sera le roi de l'amour. Car il aimera les hommes; et, à ceux qui sont tourmentés d'un désir d'aimer auquel la terre ne 10 suffit point, il dira comment leur pauvre cœur trouvera son contentement et sa joie. Il aura d'inépuisables miséricordes pour tous ceux qui, même coupables, auront conservé ce don d'aimer et cette vertu de se sentir frères des autres hommes et de ne pas se préférer à eux. Et 15 sans doute il aura un trône. . .

— Ah! vous voyez bien!^ dit Lilith, résistant encore. — ... Mais, reprit Miryem, ce trône sera une croix.

C'est sur une croix qu'il mourra, pour expier les péchés des hommes et afin que Dieu son père les prenne en pitié. 20

Lilith écoutait avec étonnement. Lentement elle tourna la tête vers la crèche; elle vit que l'enfant la regardait, et, sous la caresse de ses yeux profonds, vaincue, elle glissa sur ses genoux en murmurant:

— On ne m'avait jamais dit ces choses. 25 Et elle adora.

Et depuis longtemps Noun, la bonne négresse, était • agenouillée et pleurait.

— Je sais, dit Lilith en se relevant, que le roi Hérode cherche l'enfant pour le faire mourir. Prenez l'âne (je 30 le payerai à son maître), et fuyez!

80 CONTES DE LEMAtTRE

Par les chemins étroits serpentant autour des collines rondes, Jésus et sa mère, et Joseph, et Lilith, et la négresse, et râne arrivèrent dans la plaine.

— C'est ici, dit la princesse, qu'il faut que je vous 5 quitte. Je suis la princesse Lilith, fille du roi Hérode. Souvenez-vous de moi.

Et, pendant que Miryem, montée sur l'âne que conduisait Joseph, et tenant Jésus dans ses bras, s'éloignait par le chemin de droite, Lilith suivait des yeux, dans la nuit, 10 l'auréole qui entourait le front divin du petit enfant.

Et juste au moment ob, derrière un bois de sycomores, la pâle lumière mystérieuse disparaissait, voici que, par le chemin de gauche, apparut, avec un bruit de chevaux, des froissements de fer et des lueurs rapides de casques 15 sous la lune, l'escadron des soldats romains marchant vers Bethléem. . .

Le vieux Touriri, prince de Bagdad,^ était très riche, très savant, et passait pour parfaitement sage.

Dans son palais, oli les marbres et les métaux précieux imitaient par leurs ciselures les arbres et les fleurs,

Dans ses jardins, où les fleurs et les arbres imitaient 5 par leur éclat les métaux et les pierreries.

Il entretenait de belles femmes, sans leur rien demander que d'être belles et bien parées, — et il ne leur en voulait point d'être capricieuses ou sottes;

Il entretenait des poètes, sans leur rien demander que 10 d'écrire des vers et des chansons quand la fantaisie leur en* venait, — et il ne leur en voulait point quand leurs chansons n'étaient pas bonnes;

Il entretenait des philosophes, sans leur rien demander que de raisonner avec lui sur la nature de Dieu et l'ori- 15 gine du monde, — et il ne leur en voulait point quand d'aventure ils déraisonnaient

Un matin de printemps, Touriri se promenait dans la principale rue de Bagdad.

Les monceaux d'oranges et les amas de roses qui em- 20 plissaient les voitures des marchands, le fourmillement des vestes et des robes bleues, rouges et vertes, étincelaient dans la blancheur de la rue; des magnolias se penchaient par-dessus les murs des cours, et l'eau chantait plus légère dans les vasques des fontaines. 25

Et les jeunes femmes étaient pareilles à des fleurs un peu moites, avivées d'une petite rosée tiède, et très subtilement odoriférantes.

Et, à cause de ces parfums, de ces couleurs, de cette 5 joie épandue, le sage Touriri sentait son vieux corps s'assouplir; il se ressouvenait avec plaisir des jours passés; il ne voyait plus aucune objection sérieuse à l'existence du monde comme il est; et il n'était pas fort éloigné de croire que la vie est bonne.

10 II dit presque tout haut:

— La douce chaleur ! et le beau soleil !

Il rencontra une petite fille de cinq ans, blonde et rose, jolie, vêtue d'une chemisette. Très grave, un doigt dans 15 sa bouche, l'enfant, à travers les mèches de ses cheveux de lin, le regardait, et semblait admirer beaucoup la grande barbe de Touriri, ou peut-être les bêtes mystérieuses brodées sur son manteau.

Et, parce qu'elle était jolie, Touriri se pencha sur elle, 20 l'embrassa, et lui mit deux pièces d'or dans sa petite main.

Il rencontra ensuite un petit garçon de dix ans. L'enfant était laid, couvert de haillons, criblé de taches de rousseur jusqu'au bout de son nez pointu, et ses yeux 25 étaient sans transparence comme une eau salie. Il tendait la main, et, d'une voix aiguë, en ayant l'air de réciter une leçon et de penser à autre chose, il racontait que sa mère était au lit, qu'il avait sept petits frères et qu'il n'avait pas mangé depuis trois jours.

30 Touriri fronça les sourcils et lui donna une pièce d'or. Vingt pas plus loin, il vit un vieux mendiant, tout

loqueteux et marmiteux, Téchine cassée, Pair d'un chien battu. Sa barbe était jaune comme du chanvre mal lavé et ses yeux rouges et sans cils ressemblaient aux fentes qui s'ouvrent dans les figures trop mûres. D'une voix rauque, sifflante comme un soufflet crevé, lentement et sans un 5 arrêt, recommençant aussitôt qu'il avait fini, il disait:

— Ayez pitié d'un pauvre homme qui ne peut plus travailler. Le Seigneur Ormuz^ vous récompensera.

Et l'haleine fétide de sa prière sentait les boissons fermentées. 10

Touriri lui tendit une pièce d'argent, mais de si loin que la pièce tomba par terre; et le vieux mendiant s'agenouilla péniblement pour la ramasser.

Un instant après, Touriri rencontra une femme, dont on n'aurait pu dire si elle était jeune ou vieille, et qui 15 tenait sur son épaule un nouveau-né coiffé de dartres et d'ulcètes. Humble comme la poussière des chemins, si courbée qu'il ne voyait pas ses yeux, elle le suivit en murmurant d'une voix molle une prière obstinée.

Non par dureté, mais par ennui, Touriri pressa le pas ; 20 mais cette misère et cette plainte se traînaient toujours derrière lui. Il fouillait dans son escarcelle, ne trouvant point ce qu'il y cherchait.

Enfin,^ d'un geste de colère, il jeta à la femme quelques pièces de cuivre. 25

Il aperçut alors, à trente pas devant lui, un homme sans bras ni jambes, accoté contre un mur. L'homme, d'une voix forte, fausse et triste, et qui semblait une voix de bois, chantait une chanson d'amour, une chanson de Firdousi,* pleine de fleurs, de rayons et d'oiseaux ; et cela 30 était horrible à entendre.

24 CONTES DE LEMAtTRE

Touriri s'arrêta, et, comme celui-là du moins ne pouvait le suivre, il fit semblant de ne pas le voir et passa de l'autre côté de la rue.

Il marcha quelque temps encore, mais il ne sentait 5 plus la joie de vivre. Il dit tout haut:

— Ce soleil est insupportable I

£t il rentra dans son palais.

Alors, ayant réfléchi, il appela son intendant et lui dit:

10 — ■ Va dans la Grand 'Rue. Tu rencontreras un vieux mendiant, et tu lui donneras une pièce d'or; puis une pauvresse allaitant un enfant, et tu lui donneras deux pièces d'or; puis un homme sans bras ni jambes, et tu lui donneras trois pièces d'or.

15 Mais, à partir de ce jour, toutes les fois que Touriri sortait dans la ville, un serviteur marchait devant lui, distribuait de l'argent à tous les mendiants et leur commandait de s'en aller, pour que son maître ne les vit pas. £t le sage Touriri devint de plus en plus aumônier et 20 charitable. On eût dit qu'il s'était juré qu'il n'y aurait plus de pauvres à Bagdad. Tous les jours, dans les salles basses de son palais, on distribuait à tous ceux qui se présentaient de la nourriture et de l'argent. Il fonda un hospice pour les enfants, un pour les vieillards, un 25 pour les mères, un pour les infirmes et les malades.

£t, quand on lui rapportait qu'un faux malade ou un . faux indigent s'était fait secourir par ruse, il répondait:. — Laissez-moi en repos. Je n'ai point le loisir de rechercher la yérité ni de la distinguer du mensonge.

Il dépensa de la sorte, pour le soulagement des autres hommes, plus des neuf dixièmes de ses immenses richesses. Même il réduisit le train de sa maison et ne garda près de lui que les plus jeunes de ses femmes, les plus paresseux de ses poètes et les moins affirmatifs de ses 5 philosophes.

Au reste, il continuait à vivre délicatement, parmi les plus beaux ouvrages de Part, de l'industrie et de l'esprit des hommes; et jamais il ne visita les hospices qu'il avait fondés, ni ne descendit dans les salles oh il nourris- 10 sait les malheureux.

Un jour qu'il se promenait dans la ville, de pauvres gens l'entourèrent; ils criaient tous ensemble qu'ils lui devaient la vie ; et plusieurs s'agenouillaient et baisaient le bord de sa robe. Mais il se mit en colère, comme 15 si ces témoignages l'outrageaient ou le faisaient souffrir. Et le peuple le considéra comme le plus vénérable homme et le plus élevé en sainteté qui eût jamais vécu en Perse.

Quand il se vit près de mourir, il éloigna les 20 philosophes et les poètes et ne retint à son chevet qu'une belle fille de seize ans, la priant de ne lui rien dire, mais de le regarder seulement avec ses yeux de bleuet.

Il mourut 25

Les pauvres — les anciens pauvres — de Bagdad suivirent tous ses funérailles, et beaucoup pleuraient.

Par delà les temps, par delà l'espace, par delà les formes. . .

Oh donc, alors ? 30

26 CONTES DE LEMAlTRE

Je ne sais, ni moi ni personne.

L'âme de Touriri comparut devant Ormuz^ pour être jugée.

Ormuz lui demanda:

S — Qu'as-tu fait sur la terre? Quelles sont tes œuvres?

Touriri, fort tranquille sur la sentence prochaine, répondit avec modestie et sincérité:

— Certes, j'ai été faible, n'étant qu'un homme. Je 10 me suis délecté aux belles lignes, aux belles couleurs, aux

sons, aux parfums, aux contacts suaves et aux jeux futiles de la parole. Mais j'ai fondé de mes deniers quatre hôpitaux, j'ai donné aux pauvres neuf parts de mes biens, et je n'ai gardé pour moi que la dîme.

15 — Il est vrai, dit Ormuz, que tu ne fus pas un méchant homme et que même tu fus souvent conduit par un esprit de douceur. Néanmoins, tu n'entreras pas cette fois dans mon paradis. Mais ton âme redescendra dans un autre corps, et tu vivras une nouvelle vie terrestre, afin d'ex-

20 pier et d'apprendre.

Touriri, fort étonné, demanda:

— Qu'ai-je donc à expier, Seigneur?

— Rentre en toi-même, dit Ormuz, et connais-toi mieux. Quelle était ta pensée quand tu donnais aux

25 pauvres ton bien? Et, le jour oli tu rencontras le vieux mendiant, la femme pâle avec son nourrisson et l'homme sans bras ni jambes, qu'as-tu ressenti dans ton cœur?

— Une immense pitié pour la douleur humaine, réponse dit Touriri.

— Tu mens, dit Ormuz. Leur vue* te fut d'abord une

surprise désagréable. Elle te rappelait trop brutalement l'existence de la souffrance et de la misère. Puis tu leur en voulais d'offusquer tes yeux par leur malpropreté et leur laideur. Tu leur en voulais aussi de leur avilissement, de la bassesse avec laquelle ils t'im- 5 . ploraient, et de l'opiniâtreté de leurs traînantes prières; et tu leur jetais l'aumône avec dégoût. Tu méprisais si fort les malheureux qu'un jour tu ne pus supporter leurs actions de grâces, car la grossièreté des effusions populaires t'irritait ; et la délicatesse de ton goût refusa à ces 10 pauvres gens le droit de te prouver, par leur reconnaissance, qu'ils n'étaient pas indignes de tes bienfaits. Tu t'efforças de supprimer la misère, estimant qu'elle souille le monde et qu'elle déshonore la vie. Mais je te le dis, moi qui sonde les consciences, il y eut de la révolte et de 15 la haine dans ta charité.

— Mais, reprit Touriri, ce que je haïssais, ce n'étaient point les misérables, c'était la souffrance, c'était le mal, c'était Ahrimane,^ votre éternel ennemi.

— Ahrimane, c'est moi, répondit Ormuz. 20

— Vous, Seigneur.?

— Je suis Ahrimane, étant Ormuz. Le bien ne peut sortir que du mal; la vertu ne peut sortir que de la souffrance.

— Est-ce là,^ Seigneur, ce que vous avez trouvé de 25 mieux?

— Ne blasphème point. Le mal passera. Il n'existe que pour engendrer la félicité et la vertu. Quand la Terre, oli se fait l'épreuve, aura disparu, quand toutes les âmes des justes seront avec moi, ce sera comme si le 30 mal n'avait jamais existé.

— Cela est spécieux, dit Touriri. Mais qu'en faut-il conclure pour mon cas? Quel sentiment pouvaient mlnspirer^ des créatures avilies et déplaisantes à voir? et que leur devais-je de plus que de soulager leur

5 misère?

— C'est pour te l'apprendre que je te renvoie sur la terre.

— Mais, Seigneur. . .

Touriri n'acheva pas. Plus d'Ormuz . . . plus de lo Touriri . . . l'abîme ...

Rien de plus simple ni de plus triste que la vie de Tirirou.

Il naquit à Eschoub, de très pauvres artisans. Il eut une enfance mal nourrie et souvent battue. Il apprit un 15 métier, dont il vécut péniblement II avait des vertus de pauvre homme: il était assez honnête, assez bon et très résigné, mais il n'avait ni la fierté ni la délicatesse qui sont le luxe de l'âme.

Il se maria pour n'être pas seul. Le travail man-

20 quait souvent. Sa femme et ses deux enfants moururent

de misère. Un jour, il* tomba d'un échafaudage, et, mal

soigné, resta fort impotent des deux jambes, avec un

bras paralysé et une plaie incurable à l'autre bras.

Il lui fallut mendier. D'abord il s'y prit mal; hon-

25 teux, il n'osait insister et il ne recevait presque rien.

Peu à peu, l'habitude lui vint de la main opiniâtrement tendue comme un engin de pêche, des attitudes humiliées, de la prière qui poursuit le passant et qui espère le lasser. Dès lors il reçut à peu près de quoi ne 30 pas mourir de faim.^

Et, n'ayant aucune joie au monde, quand il lui restait quelques sous, il s'enivrait avec la liqueur fermentée du

maïs.

. Une jeune fille très pauvre, qui habitait une chambre voisine de son taudis, l'ayant rencontré plusieurs fois, S eut pitié de lui.

Chaque matin, elle venait laver la plaie de Tirirou, lui faisait son lit, préparait sa soupe et raccommodait ses vêtements, sans rien lui demander polir cela.

Elle s'appelait Krika et n'était point belle, mais ses 10 yeux étaient si bons qu'on aimait à les rencontrer.

Et, sans savoir pourquoi, Tirirou guettait chaque matin, de son grabat, le moment oîi Krika, se levant, paraissait à sa fenêtre.

Un jour que Tirirou mendiait comme de coutume, un 15 homme riche lui jeta avec dégoût une pièce d'or.

Dans le même moment, Ormuz permit que l'âme de Tirirou se souvînt d'avoir été celle de Touriri.

Et Tirirou, voyant de la haine dans le regard de l'homme riche qui lui faisait l'aumône, comprit pourquoi 20 Touriri avait été condamné par Ormuz.

Il comprit que lui^ aussi, dans sa vie antérieure, il avait, tout en les secourant, haï les misérables pour leur avilissement et leur laideur, c'est-à-dire pour des choses dont ils n'étaient point responsables. 25

Le lendemain matin, quand Krika vint lui panser sa plaie, il la regarda. Il vit qu'elle faisait cela sans dégoût, et que ses yeux restaient doux et tranquilles.

Et alors il s'aperçut que cette jeune fille qui le soi-

gnait et ne s'éloignait point de lui, bien qu'il fût horrible entre les misérables, était vraiment bonne et vraiment sainte.

Quand elle eut fini de le panser, il lui baisa la main 5 silencieusement et pleura.

Et Ormuz lui fit la grâce de mourir dans la nuit même,

très doucement.

— Qu'as-tu compris ? demanda Ormuz à l'âme de Touriri Tirirou. •

10 — Voici, Seigneur. Il faut servir les pauvres pauvrement.^ Il faut entrer dans leur âme de pauvres, ne point les mépriser pour un abaissement et une diminution d'âme oîi nous aurions pu* être réduits, nous aussi si nous avions été accablés par les mêmes nécessités ; les

15 aimer du moins pour leur résignation, eux qui sont le nombre et dont les colères unies balayeraient les riches comme des fétus de paille; et rechercher enfin s'il ne subsiste pas chez eux' quelque vestige de noblesse et de dignité. Et il faut les servir humblement; il faut, de

20 même qu'on se résigne à ses propres souffrances, se résigner à la misère des autres en tant qu'elle offense nos délicatesses ; il faut, tout en les soulageant, ne point se révolter contre cette misère, mais l'accepter comme on accepte les mystérieux desseins de Celui qui connaît

25 seul la raison des choses. Car le but de l'univers, ce n'est point la production de la beauté plastique, mais de la bonté.

— C'est à peu près cela, dit Ormuz. Bon serviteur, entre dans mon repos.

La paroisse de Saint- Jean-du-Doigt est ainsi nommée parce qu'elle possède dans son église une des plus précieuses reliques de la chrétienté : le propre doigt de saint Jean-Baptiste, ^ l'index sacré qui désigna aux foules, sur les rives du Jourdain,^ le divin Rédempteur des 5 hommes.

Quelques érudits selon le siècle prétendent que le mot t doigt» n'est ici qu'une altération orthographique du mot « duict » ; qu'il vient donc du vocable latin ductus ; qu'il y a en effet dans la ville les restes d'un aqueduc 10 romain ; et qu'ainsi, lorsqu'on dit » Saint-Jean-du-Doigt », c'est comme si l'on disait t Saint- Jean-de-l' Aqueduc.» Et certes l'explication est spécieuse. Toutefois, entre deux étymologies, un chrétien doit préférer celle dont il tire le plus d'édification. • 15

Aujourd'hui encore, ce Doigt fait des miracles par-ci par-là ; mais il y a quatre ou cinq siècles, alors que la foi était plus vive, il en faisait à foison.

Les prêtres présentaient aux fidèles la vénérable relique, serrée dans un étui de cristal et d'or ; et la 20 plupart des malades qui la bai^^ient étaient guéris, surtout s'ils étaient pauvres.

Car le Doigt du saint Précurseur secourait de

préférence les serfs, vilains^ et gens de peu: mais il était défiant et parcimonieux à Tégard des grands, ainsi qu'il appert de cette histoire véridique.

En ce temps-là, la duchesse Anne de Bretagne" se 5 trouvait, malgré sa puissance et ses immenses richesses, dans rétat le plus piteux du monde, étant rongée d'uiï ulcère qui lui faisait souffrir mille morts et ne lui laissait de repos ni le jour ni la nuit. En vain avait-elle appelé les plus célèbres mires de Padoue' et de Ravenne :* leur zo science n'avait fait que blanchir contre le mal dévorateur.

Alors, elle pensa que le Doigt de saint Jean pourrait sans doute la guérir; et elle commanda aux prêtres de lui amener dans son château la bienveillante relique. Elle promettait, si elle était guérie, de donner aux 15 pauvres dix mille écus d'or, et dix mille autres écus pour Tembellissement du sanctuaire miraculeux.

Or il y avait dix jours de marche, de Saint-Jean-du- Doigt au château de la duchesse Anne.

Le Doigt fut placé dans un riche reliquaire que 20 portaient des moines en chantant des cantiques; et une grande multitude de fidèles les suivaient.

Le premier jour, les arbres des routes s'inclinaient

avec respect sur le passage de la procession. Mais, vers

le soir, les arbres cessèrent de s'incliner, et les porteurs

25 sentirent une fatigue invincible qui les empêchait de

marcher plus avant.

Ils regardèrent dans le reliquaire et virent que le Doigt n'y était plus.

C'est que* le Doigt s'était dit en chemin: «Que me

fait-on faire là? Après tout, un saint est plus qu'une duchesse, et c'est à elle de se déranger. »

Et là-dessus, emportant avec lui son étui de cristal, le Doigt était retourné, par les airs, dans son église, oii les clercs le retrouvèrent le lendemain. 5

La duchesse Anne comprit qu'elle devait aller au saint, puisque le saint refusait d'aller à elle; et c'est pourquoi, malgré la longueur du voyage, elle vint à Saint-Jean-<lu-Doigt. Elle se présenta dans l'église en pompeux appareil, vêtue de pourpre et de brocart et 10 suivie de ses pages et de ses dames d'atours. Et, ayant déposé sur la relique récalcitrante un baiser oh il y avait à la fois de la ferveur et de la condescendance, elle attendit sa guérison avec sérénité.

La guérison ne vint pas. 15

La duchesse Anne s'entêta.

Elle paya d'avance les vingt mille écus d'or qu'elle avait promis.

Elle fît vœu de consacrer au Seigneur, dans un couvent de Bernardines,^ la virginité de sa fille ainée, so qui était une personne d'une grande beauté.

Elle envoya l'ordre de condamner en toute hâte et de brûler sur la place de Rennes^ un hérétique dont le procès traînait depuis quelques mois.

Elle fît allumer trois cents chandelles de cire devant 2$ la châsse oh le Doigt était enclos.

Mais son mal ne la quitta point

Et cependant, chaque jour, autour d'elle, artisans et manants, pauvresses et mendigotes,' bancroches et culs-

de-jatte, lépreux et malandrins recouvraient instantanément la santé par la puissance du Doigt compatissant.

La duchesse Anne fut^ alors consulter un vieux prêtre renommé pour sa science et ses vertus.

5 — Mais enfin, dit-elle, pourquoi le saint me refuse-t-il avec cette obstination ce qu'il accorde à tous ces misérables, dont la vie n'importe à personne ?

— Elle leur importe" du moins à eux-mêmes, répliqua le vieux prêtre. Et, puisque le saint consent à les

10 guérir, c'est donc que leur vie importe aussi à Dieu et qu'il lui plait d'être servi ici-bas par ces pauvres gens.

— Pourtant, reprit la duchesse, si le saint voulait bien s'intéresser à moi, n'y trouverait-il pas plus d'avantages qu'à s'occuper de toute cette gueusaille ? Je suis

15 puissante et je ne serais point "ingrate.

— Connaissez mieux, répondit le vieillard, le caractère de ce grand prophète. C'était un saint un peu rude, et qui n'eut jamais en considération ni la richesse, ni les pompes extérieures. Il portait un vêtement de poils de

20 chameau et une ceinture de cuir autour des reins. Il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage. Et il accueillait avec bonté et baptisait dans l'eau du Jourdain les humbles et les petits. Mais quand il voyait venir à son baptême les Pharisiens et les Sadducéens, il les

25 repoussait avec de dures paroles, parce qu'il savait que ces gens-là s'enorgueillissaient dans leur cœur et s'estimaient supérieurs aux autres hommes.

La duchesse Anne médita ce discours. Elle se dit qu'elle ne vaincrait pas aisément le parti pris du rude patron des Jacques,^ et elle imagina ce stratagème.

Elle mit une robe de bure et une cape de paysanne et, ainsi accoutrée, elle se glissa dans la foule des pèlerins 5 afin de baiser, inaperçue, la miséricordieuse relique.

Et, cette fois, la duchesse fut, en effet, délivrée de son mal, soit que le saint, trop affairé, eût été dupe de son artifice et qu'il l'eût guérie sans le savoir pêle-mêle avec les autres malades ; soit que ce déguisement même 10 l'eût touché par le commencement d'humilité dont il était le témoignage.

Et, en même temps que le corps, le bon saint guérit l'âme. La duchesse Anne connut soudainement la charité. Elle n'enferma point sa fille dans un cloître et 15 elle ne fit point brûler le pauvre hérétique de Rennes, ayant eu la révélation que Dieu ne tenait ni à cet emprisonnement, ni à ce bûcher.

Et elle se mit à faire de grandes aumônes; çt non seulement elle soulageait les indigents, mais elle les 20 aimait, parce que c'était sous leur livrée qu'elle avait été guérie; et elle ne se croyait point au-dessus d'eux; et elle mourut en odeur de sainteté.

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