L'IMAGIER
C'était un beau couvent bâti sur un haut plateau. Au-dessus, la montagne couverte de sapins. Les toits pointus et les tourelles de la sainte maison se découpaient sur ce fond sombre. Au-dessous, une .large vallée, 5 des vignes, des champs de blé, des prairies bordées de peupliers, et un village le long d'une molle rivière.^
Les moines de ce couvent étaient à la fois de bons serviteurs de Dieu, de grands savants et d'excellents laboureurs. Le jour, leurs robes blanches apparaissaient
10 çà et là dans la campagne, penchées sur les travaux de la terre ; et, le soir, on les voyait passer de pilier en pilier, sous les arceaux du large cloître, avec un murmure de conversations ou de prières.
Il y avait parmi eux un jeune religieux, du nom de
15 Norbert, qui était un très bon imagier. Dans le bois ou dans la pierre, ou bien avec Targile qu'il peignait de vives couleurs, il savait façonner de si belles statues de Jésus, de Marie et des saints, que les prêtres et les personnes pieuses venaient les voir de très loin et les ache-
20 taient très cher pour en faire l'ornement de leurs églises ou de leurs oratoires.
Norbert était fort pieux. Il avait surtout pour la sainte Vierge une dévotion extraordinaire; et souvent il restait des heures devant l'autel de l'Immaculée, immo-
25 bile et prosterné sous son capuchon, les plis de sa robe épandus derrière lui sur les dalles.
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Norbert était parfois rêveur. Le soir surtout, en regardant, du haut de la terrasse, le soleil s'éteindre à l'horizon, il devenait inquiet et triste. Il aurait voulu s'en aller loin, voir d'autres coins du monde que celui oli il vivait. S
Le prieur lui disait alors:
— Que pouvez-vous voir ailleurs que vous ne voyiez* oh vous êtes ? Voilà le ciel, la terre, les éléments. Or, " c'est d'eux que tout est fait... Quand vous verriez* toutes les choses à la fois, que serait-ce qu'une vision lo
vaine ? •
Les bons moines étaient très aumôniers; et, comme ils étaient riches, un jour vint où il n'y eut plus un seul pauvre dans les environs. Alors ils résolurent de construire à leurs frais une magnifique église près de leur 15 couvent.
Ils firent venir pour les aider plusieurs centaines d'ouvriers. On creusa des carrières profondes qui étaient comme des plaies éclatantes de blancheur au^ flanc de la montagne. On en tira d'innombrables blocs de pierre que 20 l'on tailla avec art; et tout le couvent fut enveloppé d'une poussière blanche comme de la farine.
On abattit, sur les pentes boisées qui dominaient le monastère, les plus beaux chênes et les plus beaux sapins pour en faire la charpente de l'église. On les équarrit, 25 puis on les scia en les posant sur de hauts tréteaux; et tout le couvent fut enveloppé d'une poussière jaune comme de l'or.
Et c'était, au milieu de l'immense solitude, comme une bourdonnante ruche humaine. Chaque ouvrier, en 30
taillant sa pierre pour la cathédrale future, ignorait oli cette pierre serait posée et même si elle serait vue des fidèles, mais il savait bien qu'elle serait vue de Dieu; et tous ensemble se réjouissaient de collaborer, chacun 5 pour son humble part, à l'œuvre sainte.
Et bientôt, pierre à pierre, lentement, l'église monta,
monta vers le ciel.
Un des anciens moines du couvent avait écrit ces mots dans un petit livre de méditations pieuses, qu'il avait
10 appelé V Imitation de Jésus Christ:
« Ne disputez pas des mérites des saints. Ces recherches produisent souvent des contestations inutiles; elles nourrissent l'orgueil et la vaine gloire, d'oîi naissent la jalousie et les dissensions, celui-ci préférant tel saint,
15 celui-là tel autre. . . L'examen de pareilles questions, loin d'apporter aucun fruit, déplaît aux saints.»^
Les bons moines manquèrent à ce précepte, un soir qu'ils devisaient entre eux sur la terrasse du couvent, après l'Angélus.* Non seulement ils disputèrent du
20 mérite de plusieurs saints, mais encore de celui des trois personnes de la divine Trinité.
Il s'agissait de savoir sous quel vocable leur église serait placée; et chacun proposait son sentiment et le soutenait avec ardeur.
«S Peut-être, s'ils avaient été de moins pieux personnages, eussent-ils trouvé meilleur ' de goûter silencieusement la paix du soir. Non loin, les murs inachevés du futur sanctuaire surgissaient, noyés et grandis,* dans le crépuscule; en sorte que ces murailles neuves étaient
30 aussi belles et aussi majestueuses que des ruines. En
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bas, la rivière serpentait, glacée d'argent. L'or du couchant faisait paraître violets du côté de l'orient les arbres de la plaine ; et, par moments, un aboiement solitaire, le cri lointain d'un essieu de charrette, élargissaient le silence. . .^ 5
Le pfieur, homme de gouvernement et de tradition,* parla le premier:
— Il sied que notre église soit placée sous le vocable de notre fondateur, saint Eustase.' Autrement, les fidèles croiraient qu'il y a peut-être un plus grand saint 10 que l'illustre cénobite qui a institué notre ordre.
Le sous-prieur dit:
— Les saints les plus vénérables ne sont que de pâles reflets du Christ leur modèle. Si vous m'en croyez,* nous consacrerons cette église à Notre-Seigneur Jésus, 15 d'oU le salut est venu aux hommes et d'oh procède toute sainteté.
Le moine Alcuin, âgé de plus de cent ans, si maigri et si tordu par les années, que sa robe blanche faisait des angles comme un linge qu'on aurait mis sécher sur un 20 sarment noueux, prit la parole à son tour:
— Je propose Dieu le Père. On le néglige un peu. On l'oublierait tout à fait si l'usage n'était de réciter le Pater,^ Pourtant, c'est lui qui a créé le monde. Pendant plus de quatre mille ans, les hommes n'ont point 25 eu d'autre Dieu. A l'heure présente, beaucoup de peuples l'adorent, qui ne connaissent point son fils.
Le moine Théobald haussa les épaules. C'était le plus profond théologien de l'abbaye. Jamais il ne sortait dans la campagne; il vivait dans la bibliothèque, 30 enseveli sous les parchemins, déchiffrant d'anciennes
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écritures ; et il passait pour avoir sur toutes choses des opinions particulières.
— C'est à r Esprit-Saint, dit-il, que je voudrais dédier notre église. Car son règne va venir. Après la révéla-
5 tion de Dieu le Père à Abraham, après celle du Christ aux Apôtres, il y aura celle de T Esprit. Elle est nécessaire, car voyez comment va le monde. L'impiété règne, et la concupiscence, et le plus grand nombre des hommes continuent à se damner. L'Esprit achèvera la 10 Rédemption. Cela est annoncé dans l'Évangile; seulement il faut savoir lire. . .
A ces mots, le prieur fronça les sourcils, et le sousprieur fit signe à Théobald de se taire.
Éginard, un moine de trente ans, aux traits impérieux 15 et rudes, dit d'une voix forte;
— 'Volontiers j'élirais, pour être le patron de notre église, le pape saint Grégoire.^ Il fut plus puissant que les empereurs et les rois. Il comprenait que la force matérielle, qui, comme le reste, vient de Dieu, est encore 20 le moyen d'action le plus efficace aux mains de ses serviteurs, et que celui-là est vraiment charitable, qui ose contraindre l'humanité à faire son salut
— Moi, dit le Père jardinier, je préfère saint Fiacre.* Il ne fut, dans sa vie mortelle, qu'un pauvre homme qui
25 faisait son métier de son mieux et qui avait la crainte de
Dieu. Mais, justement, la plupart des hommes ne sont
que de pauvres hommes, auxquels il faut proposer en
exemple des vertus qu'ils puissent comprendre et imiter.
A ce moment, un paysan passait dans le sentier, au
30 pied de la terrasse, sa pioche sur l'épaule. Le prieur l'appela poliment et lui dit:
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— Si tu étais assez riche pour bâtir une église, à qui voudrais-tu la consacrer?
Le paysan répondit:
— Je ne dis point de mal de Dieu, ni de la Vierge Marie, ni des autres saints du Paradis. Mais, si vous 5 voulez savoir mon idée, je choisirais saint Evroult.^ C'est en lui que j'ai le plus de confiance. Car il a guéri ma vache et m'a fait retrouver trois poules que j'avais perdues.
Un peu après, une jeune femme parut au tournant du 10 sentier. Humble, mais proprement vêtue, elle portait un nourrisson sur son bras et tenait un autre enfant par la main.
Le prieur lui posa la même question qu'au paysan.
La femme répondit sans hésiter: 15
— Je dédierais l'église à la Mère de Dieu.
— Pourquoi ?
— Parce qu'elle est mère.
Norbert s'était tu jusque-là. Pensif, il regardait pâlir les ors et les pourpres du couchant. Quand il eut 20 entendu la réponse de la paysanne:
— O femme, dit-il, tu as bien parlé. Mais moi, ce n'est pas à Marie mère de Dieu, c'est à la Vierge Marie que je consacrerais ce temple. C'est parce qu'elle fut compatissante à tous les hommes. £t c'est parce qu'elle 25 fut souverainement pure et souverainement douce qu'elle mérita d'être la mère de Dieu. Il est donc permis, et il m'est plus agréable, je l'avoue, de l'aimer surtout comme vierge et comme mère des hommes, de l'honorer uniquement dans sa charité. 30
Soudain, l'économe du couvent, gras, fleuri, avec un
42 CONTES DE LEMAtTRE
large visage et des yeux fins, s'avança au milieu des moines :
— Mes pères, dit-il, si vous voulez m'en croire, ce n'est ni à Dieu le Père, ni au Fils, ni à l'Esprit, ni à saint
5 Grégoire, ni à saint Eustase, ni à saint Fiacre, ni à saint Evroult que vous dédierez votre église. Ce sera, ne vous en déplaise, au bon saint Gengoul.
— Et* la raison. Père économe ? demanda le prieur.
— C'est que tel est le nom du noble duc dont nous lo sommes les vassaux. Cela lui fera plaisir, et cela le
détournera peut-être de nous rançonner, sous couleur que nous sommes riches. Il faut désarmer les puissants, s'il se peut, par des politesses. Car les temps sont mauvais et l'on commence à avoir moins d'égards 15 pour les gens d'église et pour les pauvres religieux.
— Mais, dit le moine Éginard, ce n'est pas un saint bien reluisant que votre saint" Gengoul. Qu'a-t-il fait? et que sait-on de lui?
— Peu de chose, à la vérité; mais nous sommes sûrs 20 qu'il fut tout au moins homme de bien, puisqu'il figure
dans le calendrier.
— Ce n'est pas une preuve, murmura le moine Théobald.
— Enfin, reprit le Père économe, j'estime que, pour 25 nous, le plus grand, c'est celui qui peut le mieux nous
servir. D'ailleurs, tout temple est d'abord à Dieu, cela va de soi; et, au surplus, quand vous aurez fait sa part au patron de notre digne suzerain, rien ne vous empêchera d'orner votre église des images de la très sainte 30 Vierge et de tous les saints que vous voudrez.
Après une discussion assez vive, on se rangea à l'avis
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du Père économe. Il fut décidé que le grand portail serait surmonté de la statue de saint Gengoul. Un peu au-dessus on placerait la Vierge Marie, et, sur la pointe du pignon, Jésus crucifié.
Norbert fut chargé de sculpter ces trois figures. s
Il tailla sans beaucoup de zèle la figure de saint Gengoul. Ne sachant pas au juste quelle profession ce saint avait exercée de son vivant, Norbert en fit un chevalier, afin de plaire au seigneur duc. Il le campa droit et raide dans une armure de fer et joignant avec exactitude, lo sur sa poitrine, les doigts énormes de ses mains gantelées. Ce fut vite fait
Puis il sculpta, dans un bloc de granit, un Jésus en croix, haut de quatre toises. Long, décharné, les côtes saillantes, les genoux pareils à des têtes de mort, la 15 tension des bras lui creusant de grands trous aux^ aisselles, des filets de sang s'entre-croisant tout le long de son corps, se rejoignant sur ces pieds gonflés et lui coulant entre les orteils, le chef penché et ballottant, vraiment ce christ semblait avoir ramassé sur lui la 20 grande misère humaine, le désespoir des meurt-de-faim, la détresse des abandonnés, les tortures des malades, des possédés, des lépreux, de ceux qu'on supplicie, de tous ceux enfin qui sont éprouvés dans leur chair. Et, en même temps, son visage enseignait la résignation, expri- 25 mait la certitude de la délivrance et du repos; et, tandis que le corps sanglant disait: Souffrance, le chef, bien que couronné d'épines, disait clairement : Espoir.
Mais, quoique Norbert apportât à cette œuvre tous
ses soins et toute sa piété, il songeait sans cesse à Ist Vierge Marie dont il devait ensuite ciseler l'image; et il lui réservait, sans le dire, tout l'effort de son art et de
son amour.
S — Et maintenant, mon fils, lui dit le prieur, que Dieu conduise votre main afin que vous nous donniez une image ressemblante de la Vierge Marie tenant l'enfant Jésus dans ses bras.
— Mais, dit Norbert, ne faut-il pas la représenter de la 10 façon qui doit lui être le plus agréable ?
— Eh bien ! fit le prieur, son plus beau titre n'est-il pas celui de Mère de Dieu ?
— Oui, répondit Norbert, mais, à mon sens, je l'honorerai mieux en la représentant, non dans sa gloire,
15 mais plutôt dans l'attitude des vertus qui la lui ont méritée. . ^ Si elle se montre à nous portant un Dieu, même enfant, comment feront nos prières pour aller à elle et ne point s'arrêter à lui? Puis, quelle expression pourrais-je bien donner à son visage? Il m'est difficile
20 de l'imaginer. Peut-elle éprouver pour un Dieu les vrais sentiments d'une mère: l'attendrissement sur la fragilité d'un si petit être, la joie profonde de l'avoir tout à soi et de le protéger? Ou bien, si elle aime son fils comme une véritable mère, avec une tendresse de chair et de
25 sang, il me semble qu'alors elle n'aimera plus autant les hommes. Or, je sens qu'elle nous aime. Plus proche de nous que le Dieu suprême, elle nous comprend mieux. Il y a des péchés que Dieu tout seul ne pardonnerait pas, qu'il n'aurait peut-être pas le droit
30 de pardonner. Mais la Vierge est là; elle l'oblige à ab-
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soudre, elle lui dit: «Pardonnez! Je prends cela sur moi. Si vous saviez comme ces pauvres hommes sont malheureux, comme la matière les opprime, et comme ils font peu^ ce qu'ils veulent! Ils seraient tous saints, s'ils avaient tous les grâces spéciales que j'ai reçues.» £lle 5 a l'immense compassion et la miséricorde infinie. C'est son essence même, et c'est là sa vraie gloire. Or, je vous le demande, est-ce de Dieu qu'elle peut avoir pitié ? Je veux la représenter les deux mains ouvertes et tendues aux hommes. Elle ne pourrait pas les tendre si elle 10 avait un enfant sur les bras !
— Mon fils, ces discours sont bizarres et sentent l'hérésie. Je vous commande de faire la statue de la Vierge Mère ainsi que je l'ai dit.
Norbert n'obéit point. 15
Tout le temps qu'il travailla à la statue, il ne voulut pas la laisser voir, sous prétexte que les réflexions de ses frères le troubleraient et embrouilleraient ses idées. Et, seul avec son rêve, il tailla la Vierge Marie telle qu'il l'imaginait. 20
Longue et drapée de grands plis, la tête inclinée vers les hommes, l'Immaculée leur tendait ses deux mains ouvertes d'oli coulent les pardons. A vrai dire,^ c'était à peine un corps; mais le visage était si beau, les yeux regardaient avec tant de tendresse, la bouche souriait 25 avec une douceur si triste, le geste des mains faisait si bien grâce au monde entier, que la seule vue de cette image donnait envie de prier, de pleurer et d'être un saint
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Lorsque les moines la virent, ils se récrièrent d'admiration; et le prieur lui-même la déclara merveilleusement belle. Mais, à cause de sa désobéissance, il condamna Norbert à jeûner pendant un mois au pain et à
S Teau.
Donc, la croix sainte, la statue de la Vierge et celle de saint Gengoul furent placées oU il avait été convenu.
L'église était presque achevée. Deux hautes tours flanquaient le portail, pareilles à des faisceaux de colonie nettes et de clochetons. Norbert, animé d'un zèle fervent pour la maison de Dieu, passait ses journées sur les toits, au milieu de l'aérienne forêt de pierre, le long des galeries délicatement ajourées, parmi les monstres des gargouilles, sous les arceaux des contreforts. 15 Même, un soir, il ne redescendit point. Il voulait rêver là, toute la nuit, à son aise, et surprendre les jeux fantastiques de la lune au travers de ces architectures.
Il était au sommet de l'une des tours, sur une plateforme dont la balustrade n'était pas encore posée. Il 20 chercha s'il pourrait voir, de si haut, la statue de sa chère Vierge. Il se pencha, et, bien au-dessous de lui, crut distinguer les deux mains tendues hors de la niche.
Il se pencha un peu plus; son pied glissa; il tomba avec un grand crL 25 Dans sa chute, il rencontra un échafaudage, rebondit sur les planches, et fut renvoyé vers le pignon pointu de la façade, oU s'élevait la croix de pierre.
De ses deux mains il s'agrippa aux bras du crucifié; et
son corps pendit dans le vide le long de la grande croix.
30 Elle était trop large pour qu'il pût la serrer entre ses
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genoux, qu'embarrassaient d'ailleurs les plis de sa robe blanche.
Là, face à face avec le Christ, les cheveux hérissés d'épouvante, il le suppliait, humblement et furieusement, de le sauver. Puis, il se mit à crier de toutfes ses forces: 5 mais les bons moines, étant en paix avec Dieu, dormaient d'un sommeil si profond, que personne ne l'entendit. Des oiseaux de nuit, effarouchés, tournoyaient au-dessus de sa tête. Ses pieds grattaient la pierre, cherchant en vain un point d'appuL Ses doigts s'écrasaient sur les lo bras de granit, ses ongles saignaient ; il sentait un poids énorme l'attirer en bas. A un moment, il lui sembla que le visage du Christ, éclairé par la lune, se reculait en grimaçant d'un air de refus et d'ironie méchante. Ses doigts glissèrent, lâchèrent prise. . . iS
— Ah! Jésus, tu te venges! Au secours, Vierge Marie !
Et, de nouveau, il tomba. . .
11 tomba, sans se faire aucun mal, sur les defc paumes de marbre de la Vierge. Les mains miséricordieuses se 20 relevèrent un peu pour le retenir.
Il s'y endormit comme un enfant dans un berceau. . .
A l'aurore, les moines l'aperçurent On dressa de longues échelles. Quand on arriva près de lui pour le délivrer, il dormait encore. 25
— Pourquoi me réveillez-vous ? dit-il.
Il ne conta à personne le rêve qu'il avait fait dans les bras de la Vierge, ni ce qu'elle lui avait dit
Mais, à partir de cette nuit-là, il montra une dévotion très exacte pour le Christ Rédempteur, et vécut dans la 30 plus haute sainteté.
— Dis encore, Suzon, comme c'est beau, la messe de minuit ; dis encore !
C'était la veille de Noël. Les parents de Pierrot venaient de rentrer des champs; la femme trayait les
5 vaches, l'homme rangeait ses outils dans la grange, et Pierrot, en attendant le souper, était assis sur son petit escabeau, au coin de la grande cheminée de la cuisine, en face de sa sœur Suzon.
Il tendait $es mains à la flamme pétillante et claire ; et
10 ses mains et sa figure ronde étaient toutes roses, et ses cheveux étaient couleur d'or. Suzon, très grave, tricotait un bas de laine bleue. Sur le grand feu de sarments la marmite chantait, et le couvercle laissait échapper un peu de vapeur blanche qui sentait les choux.
15 — Dis encore, Suzon, comme c'est beau.
— Oh! fît^ Suzon, il y a des cierges tant et tant, qu'on se croirait en paradis. . . Et puis on chante des cantiques si jolis, si jolis I ... Et puis, il y a l'enfant Jésus, habillé de belles bardes, oh ! belles ! ... et couché sur la paille ;
20 et la sainte Vierge en robe bleue, et saint Joseph avec son rabot, tout en rouge; et puis les bergers avec beaucoup de moutons. , . Et puis l'âne et la vache, et puis les rois Mageç en habits de soldât, avec de grandes barbes • . . , et ils apportent à l'enfant Jésus des" choses . . .
25 ah ! des choses ! ... Et puis }es bergers lui apportent du boudin. Et alors les bergers, et Içs rois Mages, et
Monsieur le curé, et l'âne et la vache, et les enfants de chœur et les moutons demandent à l'enfant Jésus sa bénédiction. . . Et puis, il y a des anges qui apportent des étoiles à l'enfant Jésus. . .
Suzon avait été l'autre année à la messe de minuit et 5 peut-être croyait-elle y avoir vu tout cela. Pierrot l'écoutait d'un air de ravissement, et, quand elle eut fini:
— Je veux aller à la messe de minuit, dit l'enfant.
— Tu es trop petit, fit la mère qui entrait Tu iras quand tu seras grand, comme Suzon. 10
— Je veux! dit Pierrot en fronçant les sourcils.
— Mais, mon pauvre petit gars, l'église est trop loin, et il neige dehors. Si tu es sage et si tu dors bien, tu entendras la messe de minuit, sans sortir de ton lit, dans
la chapelle blanche. 15
— Je veuxl répéta Pierrot en serrant ses petits poings.
— Qui est-ce qui dit ; Je veux ? fit une grosse voix. C'était le père. Pierrot n'insista pas. C'était un
enfant très sage, qui comprenait déjà que le mieux est d'obéir, quand on ne peut pas faire autrement. 20
On se mit à table. Pierrot mangea sans appétit. Il ne disait rien et songeait. . .
— Suzon, va coucher ton petit frère !
Suzon emmena Pierrot dans la chambre carrelée de rouge, oU il y avait une armoire et même une commode 25 avec un dessus de marbre; au mur, dans un cadre, un ouvrage de petite fille, un carré de canevas oh Suzon avait f marqué»^ avec du coton rouge et bleu les vingtquatre lettres de l'alphabet, un pot de fleurs, un clocher
et un chat; au bas du lit des parents, une descente de lit représentant des roses qui ressemblaient à la fois à des pivoines et à des choux; en face, les deux petits lits du frère et de la sœur, entourés de rideaux de calicot 5 blanc.
L'enfant couché et bordé, Suzon ferma les rideaux de la couchette;
— Tu verras, dit-elle, comme c'est joli, la messe de minuit, dans la chapelle blanche.
10 Pierrot ne répondit pas.
Il ne s'endormit point. Il ne voulait pas dormir et restait les yeux grands ouverts.
Il écoutait le va-et-vient de ses parents dans la cuisine,
puis la voix aiguë de Suzon ânonnant, dans un vieil
15 almanach, les Crimes de la bande d*Orgères} A un
moment, il lui sembla qu'on mangeait des marrons, et il
eut le cœur plus gros.
Un peu après, sa mère entra dans la chambre, entr'ouvrit ses rideaux, se pencha sur lui. . . Mais il ferma les 20 yeux et ne bougea point.
Enfin il entendit qu'on sortait, qu'on fermait les portes ; puis le silence. . .
Alors Pierrot descendit de sa couchette.
Il chercha ses hardes dans l'obscurité. Ce fut un 25 long travail. Il trouva sa culotte et sa blouse, mais point son gilet de tricot. Il s'habilla comme il put et passa sa blouse à l'envers; et, quoique ses petits doigts se fussent donné beaucoup de peine, aucun bouton n'était dans sa boutonnière.
Il ne put trouver qu\in de ses bas et, accoté contre le mur, il l'enfila tout de travers, le talon faisant une bosse : de sorte que le petit pied mal chaussé n'entrait qu'à moitié dans l'un des petits sabots de frêne, et que le petit pied nu jouait* dans l'autre sabot. 5
A tâtons, boitillant et sabotant, il découvrit la porte de la chambre, puis traversa la cuisine qu'éclairait, par la croisée sans rideaux, la froide lueur de la nuit neigeuse.
Très subtil, Pierrot n'alla point vers la porte qui lo donnait sur la rue et qu'il savait fermée à clef. Mais il ouvrit aisément celle qui menait de la cuisine dans l'étable.
Une vache remua dans sa litière. Une chèvre se leva et, tirant sur sa corde, vint lécher les mains de Pierrot '15 en faisant c mée I . . .» d'un ton plaintif et doux. Elle semblait lui dire:
— Reste avec nous oîi il fait chaud. Que vas-tu faire, si petit, dans tant de neige ?
A la faible clarté d'une lucarne tapissée de toiles 20 d'araignée, il put, en se dressant sur la pointe des pieds, tirer le verrou intérieur de la porte de l'écurie.
Brusquement, il se trouva dehors, dans la blancheur profonde et glacée.
La maison des parents de Pierrot était blottie à l'écart, 25 à cinq cents toises de l'église. On suivait d'abord un chemin bordé de vergers, puis on tournait à droite et l'on avait devant soi le clocher du village.
Pierrot, sans hésiter, se mit en marche*
52 CONTES DE LEMAtTRE
Tout était blanc de neige, la route, les buissons et les arbres des clos. £t la neige tourbillonnait dans l'air comme la balle légère que secoue un van.
Pierrot enfonçait dans la neige jusqu'aux chevilles: 5 ses petits sabots s'alourdissaient de neige; la neige poudrait ses cheveux et ses épaules. Mais il ne sentait rien, car il voyait au bout de son voyage, dans une grande lumière d'or, l'enfant Jésus et la Vierge et les rois Mages, et les anges qui ont des étoiles dans leurs 10 mains.
Il allait, il allait, comme attiré par la vision. Mais déjà il marchait moins vite. La neige l'aveuglait; elle emplissait de sa ouate le ciel entier. Il ne reconnaissait rien, il ne savait plus où il était.
15* Maintenant ses petits pieds pesaient comme du plomb; ses mains, son nez, ses oreilles, lui faisaient grand mal ; la neige lui entrait dans le cou, et sa blouse et sa chemise étaient toutes mouillées.
Une pierre le fit tomber; un de ses sabots le quitta.^ 20 II le chercha longtemps, de ses mains gourdes, à genoux dans la neige.
Et il ne voyait plus l'enfant Jésus, ni la Vierge, ni les rois Mages, ni les anges porteurs d'étoiles.
Il eut peur du silence, peur des arbres voilés de blanc 25 qui crevaient çà et là l'immense tapis de neige et qui ne ressemblaient plus à des arbres, mais à des fantômes.
Son cœur se serra d'angoisse. Il pleura et cria à travers ses larmes;
— Maman I maman!
La neige cessa de tomber.
Pierrot, en regardant tout autour de lui, aperçut le clocher pointu et les fenêtres de l'église, toutes flambantes dans la nuit.
Sa vision lui revint, et la force et le courage. Là, s c*était là, la merveille désirée, le beau spectacle^ de paradis I
Il n'attendit pas le tournant du chemin, mais il marcha tout droit vers l'église illuminée
Il roula dans un fossé, s'y heurta contre une souche et lo y laissa son autre sabot.
A travers champs, clopin-clopant, l'enfant se traîna, ^les yeux fixés sur la lueur. Et, comme il allait toujours plus lentement, le chapelet de petits pas qu'il laissait derrière lui s'égrenait toujours plus serré* dans l'immen- 15 site blanche. . .
L'église, grandissante, se rapprochait. Des voix arrivaient jusqu'à Pierrot:
Venez, divin Messie. . .
Les mains en avant, les yeux dilatés par l'extase, sou- 20 tenu seulement par la beauté de son rêve plus proche, il entra dans le cimetière qui entourait l'église. La grande fenêtre ogivale étincelait au-dessus du portail. Là, tout près, quelque chose d'ineffable s'accomplissait. . . Les voix chantaient: 25
J 'entends là-bas dans la plaine Les anges descendus des cieux. . .
Petit-Pierre allait en trébuchant, de tout ce qui restait de force à son petit corps épuisé, vers cette gloire et vers ces cantiques. 30
Tout à coup il tomba au pied d'un buis encapuchonné
54 CONTES DE LEMAtTRE
de neige; il tomba les yeux clos, subitement endonnii et
souriant au chant des anges.
Les voix reprirent:
Il est né, le divin Enfant I
Au même moment, la descente molle et silencieuse des 5 blancs flocons recommença. La neige recouvrit le petit corps de ses mousselines^ lentement épaissies. . .
Et c'est ainsi que Pierrot entendit la messe de minuit dans la chapelle blanche.
MELIE
— Adorée ? dit la comtesse Christiane, je suis sûre de l'avoir été une fois dans ma vie. Non pas par vous, messieurs, quoique plusieurs me Paient dit : car je sais que c'est une façon de parler et que c'est déjà fort joli 5 d'être aimée. Mais, étant tout enfant,* j'ai été adorée par une petite fille de mon âge, qui était bien la plus misérable petite fille, la plus mal lavée et la plus souillon qu'on pût voir, et qui s'appelait Mélie.
Oui, adorée ; et je vous prie de donner au mot tout
10 son sens. Il n'y en a pas d'autre pour exprimer le sentiment que j'inspirais à Mélie. Je comprends maintenant que j'étais sa seule pensée, sa seule joie au monde, sa seule raison de vivre ; que rien n'existait pour elle en dehors de moi; qu'elle était réellement ma chose* et
15 qu'elle m'appartenait absolument. . .
Oli cela se passait ? Là-bas, dans la vieille maison de province oîi je suis née. Une rue déserte et claire, à pavés pointus, bordée de façades grises et de longs murs de couvents. Une grande maison sonore à hautes
20 fenêtres et à boiseries, avec un vaste jardin, traversé dans toute sa longueur par une tonnelle tapissée de vignes, oh il faisait sombre et frais comme dans une église, et qui donnait chaque année trois ou quatre pièces de vin blanc. De chaque côté de la tonnelle, de
25 grands carrés plantés d'arbres fruitiers, très vieux. Au bout du jardin, une porte de bois à claire- voie* s'ouvrait
s 6 CONTES DE LEMAÎTRE
sur la campagne. De là on voyait le soleil se coucher ; et, en se retournant, on apercevait le chevet de la cathédrale et ses derniers contreforts, tout dorés par le soir. • L'humble image de Mélie est liée pour moi au souvenir S de ce coin de terre, d'une paix profonde et presque
solennelle.
Toutes les fois que je songe à Mélie, je revois une fillette de dix à douze ans, laide, assez grande, très maigre, criblée de taches de son, les yeux luisants à tra-
10 vers des cheveux en broussailles; les pieds dans de vieilles bottines à élastique, éculées et crevées; des haillons sans couleur, un corsage boutonné de travers, et toujours quelque pli de chemise passant par la fente de la jupe. Bref, un parfait guenillon. Ce qu'elle avait de
15 mieux,^ c'était une grande bouche avec des dents de jeune chien, qu'elle montrait continuellement, — à moi, du moins, car elle ne pouvait me regarder sans rire de béatitude.
Moi, il paraît que j'étais une petite fille assez jolie, mais
20 surtout très blanche, très délicate, avec de longs cheveux couleur de marron d'Inde.^ Mon frère, un peu plus âgé que moi et très taquin, appelait cela des cheveux carotte, pour me faire enrager. Ou bien il les comparait à la queue du Petit-Blond (le Petit-Blond était un petit per-
25 cheron rougeaud, solide et entêté, un compagnon d'enfance, qui nous promenait dans la belle saison et qui prenait visiblement plaisir à nous secouer le plus possible dans sa charrette). Enfin, et quelle qu'en fût' la nuance, . c'étaient des cheveux que mon père aimait beaucoup et
30 dont on avait grand soin. Avec cela des yeux verts
MÉLIB 57
très singuliers et, dans toute ma personne, quelque chose de maladif et d'exalté. J'avais l'air d'une petite fille un peu irréelle. Je rapporte ce qu'on m'a dit II est évident que, pour Mélie tout au moins, j'appartenais à un monde supérieur, au même monde que les figures dia- s phanes d'anges et de saints qu'elle voyait dans les vitraux
d'église.
Comment avais-je fait la connaissance de. Mélie? Je ne sais plus. Ses parents étaient de pauvjes gens du voisinage. Ce qui est sûr, c'est qu'ils ne s'occupaient lo guère de leur fille, que je m'étais accoutumée à la voir partout sur mon chemin, et qu'elle vivait dans mon ombre.
Je ne doute point qu'au commencement mon père n'eût essayé^ d'éloigner de moi cette petite sorcière. 15 Car vraiment ce n'était pas une compagnie pour une petite fille de riche bourgeoisie, comme j'étais. J'imagine qu'il avait été vaincu par la persévérance de Mélie, par sa souplesse de couleuvre à se glisser, paraître et disparaître, et peut-être aussi par mes prières. Je sentais 20 bien, en efiFet, que j'étais pour Mélie une espèce de petite madone; et une madone ne s'irrite point que les gueux lui fassent leurs dévotions, du fond de la chapelle.
Elle était si peu gênante, la pauvre Mélie! Elle ne 25 me demandait que de la supporter, non pas même à côté de moi, mais derrière. Le matin, quand ma bonne me conduisait au couvent, Mélie, embusquée au coin de la porte, guettait ma sortie. Elle prenait le cartable oh étaient mes livres et nous suivait à quelques pas de dis- 30
tance. Je lui disais : c Merci, Mélie ! » Cela lui suffisait. Elle savait bien que mon père n'eût pas souffert qu'elle marchât à mes côtés, et qu'il n'eût pas trouvé convenable que je fisse la conversation avec elle dans la rue ; et elle 5 était elle-même tout à fait de cet avis.
Elle avait d'ailleurs sa dignité, celle que conserve, sans le savoir et sans y tâcher,^ tout amour désintéressé et profond. Ainsi, quoiqu'elle fût bien pauvre, je ne lui donnais jamais de sous. Une fois que j'avais voulu lui
10 en donner, elle avait refusé en secouant énergiquement sa tête de loup. Seulement, quand j'avais quelque friandise, des crottes de chocolat ou des macarons, je lui en offrais derrière mon dos, tout en trottinant près de ma bonne; et elle venait les prendre. Les bonbons, cela
15 s'accepte.^
Je me demande quelquefois pourquoi Mélie était si loqueteuse, car certainement on devait lui donner, à la maison, de vieilles hardes et de quoi* se vêtir plus proprement ... Je lui faisais honte, quelquefois, de ses
20 cheveux jamais peignés, de ses boutons arrachés, de ses taches et de ses accrocs. . . Alors elle baissait la tête, très confuse, et ne disait rien. Et elle reparaissait le lendemain aussi minable que devant. C'était sans doute plus fort* qu'elle.
25 II faut dire qu'avec la vie qu'elle menait, il lui eût été difficile d'être tirée à quatre épingles.* Tout le temps qu'elle n'était pas avec moi, elle le passait soit à se battre dans la rue avec des galopins, soit à courir les champs, à grimper aux arbres, à cueillir des fleurs, à dormir dans
30 les foins. Une vraie petite faunesse! Elle ne savait pas lire, n'étant jamais allée à l'école, mais elle connais-
MÊLIE 59
sait très bien les herbes, celles qui sont bonnes pour les rhumes, celles qui sont rafraîchissantes, celles qui guérissent les douleurs, celles qui cicatrisent les plaies. . . Elle en apportait souvent à la cuisine, et aussi des mâches, du cresson, et d'énormes bouquets de violettes, de perce- 5 neiges, de coucous, de marguerites, de coquelicots, de bluets-
Autant de prétextes pour se glisser dans la maison. Ou bien, elle rôdait autour de la cuisine, épiant l'aubaine d'une commission à faire :^ le pain qui manquait au 10 moment du déjeuner, le boucher qui n'envoyait pas la viande. Mélie courait, était de retour en un clin d'oeil, et alors elle ne s'en allait plus, se dissimulait dans les coins, passait par les portes entre-bâillées, me cherchait, et finissait par me retrouver. 15
C'était le plus souvent au jardin. Elle se montrait d'abord de loin, timidement. Je lui faisais signe de s'approcher. Et elle accourait, une joie de paradis dans les yeux.
— Oh! mademoiselle! mademoiselle! 20
Nous nous installions sur un banc, sous la tonnelle, et là, bien cachées, nous causions à l'aise. Ce que nous disions, je l'ai oublié; mais je me rappelle très bien ce que nous faisions. Mélie était très ingénieuse. Elle m'apprenait à faire des sifflets avec des branchettes de 25 saule, des canons avec du sureau, des balles avec des coucous, des couronnes avec toutes sortes de fleurs, et des pompes avec des pailles enfoncées dans les trous d'un noyau d'abricot (mon Dieu! c'est bien simple: on fait les trous en usant le noyau contre du grès, et, par 30 ces trous, on retire l'amande avec une épingle). Quand
elle avait reçu quelques soùs pour ses commissions, elle achetait, chez une couturière de la ville, des fouffesy c'est-à-dire des rognures d'étoffes et des bouts de ruban, et, roulant et cousant ensemble ces chiffons multicolores
5 autour d'une poignée de foin et de quatre bâtonnets, elle en fabriquait des poupées qui me semblaient superbes, des poupées éclatantes, fantastiques, avec des têtes en satin rose et des gestes imprévus, des poupées bien plus vivantes — Bourget* n'hésiterait pas à dire: plus sugges-
10 tives — que celles qu'on achète chez les marchands.
Mélie était aussi très généreuse. Un jour, en sortant, je la vis qui m'attendait* accotée contre une borne et tenant une longue tartine sur laquelle fumait une couche de pommes de terre écrasées et assaisonnées de ciboule
15 et d'autres herbes. Il y avait beaucoup plus épais de pommes de terre que de pain, et cela sentait bon, mais bon! Je n'y pus tenir:
— Ça ne doit pas être mauvais, ça, Mélie ?
Tout de suite, elle me tendit la tartine, oii ses dents
20 de loup avaient découpé des demi-cercles comme à l'emporte-pièce. Et moi, si chétive et que l'on grondait toujours parce que je ne mangeais point, je dévorai la tartine en me barbouillant de pommes de terre jusqu'au bout du nez. Et Mélie me regardait d'un air drôle, oit
25 il y avait du ravissement, de la fierté de voir que j'appréciais si fort sa cuisine, et aussi, tout au fond, un peu de regret. . . A partir de ce jour-là, toutes les fois qu'on faisait quelque fricot chez elle, elle m'en apportait dans du papier. Elle tirait cela de sa poche avec des mines
30 mystérieuses. . . Mais ce n'était plus la tartine de pommes de terre! C'étaient des mangeailles de pauvre qui sen<»
MÉLIE 6l
taient décidément trop fort. J'essayais d'y goûter; mais cela ne passait pas ; je lui disais que je n'avais pas faim, et elle en était toute triste.
En somme, Mélie m'inspirait, par certains côtés, une sorte de considération. Sa force, son agilité, sa hardiesse 5 étonnaient ma timidité de fillette frêle, recluse et sur- Veillée. Je l'enviais de pouvoir courir partout et de ne rien craindre. Parfois elle sentait le foin oh elle s'était roulée, et elle en avait encore des brins dans les cheveux. Elle me faisait rêver de vie libre à travers champs, à la 10 Robinson.* Quand nous étions bien sûres d'êtres seules, elle grimpait aux arbres du verger, secouait les branches, faisait pleuvoir les fruits mûrs, arrachait les autres à poignées. Elle aimait beaucoup les pommes vertes, et surtout les abricots verts, durs comme des balles. Elle 15 m'affirmait, en les croquant, que c'était très bon, et j'en croquais aussi, par amour-propre, et pour faire comme elle. Mais tout de même, j'aimais mieux les fruits un peu mûrs. . . Nous n'avions que des cerisiers très tardifs. Je lui dis une fois que c'était très ennuyeux de n'avoir ao pas encore de cerises. Le lendemain, elle m'en apporta plein ^ sa jupe. Elle les avait pillées dans quelque jardin. Elle volait pour moi, pour moi elle aurait tué.
Et, dès qu'elle voyait quelqu'un de la maison venir de notre côté, — à moins que ce ne fût* ma bonne ou la 25 cuisinière, qui étaient assez de ses amies^ — elle disparaissait je ne sais comment, par quelque trou de haie.
Les plus mauvais jours pour Mélie, c'étaient ceux oli de petites amies venaient me voir. Mélie continuait à tourner autour de moi, mais je passais devant elle sans 30 lui parler, sans avoir l'air de la- connaître. Et alors elle
se reculait, s'effaçait, se faisait petite. Elle ne m'en voulait point, elle comprenait que ces belles petites filles élégantes devaient ignorer qu'elle était mon amie. Elle ne se disait pas que je rougissais d'elle, ou, si elle se le
5 disait, elle trouvait cela tout naturel ; mais je sentais que tout de même cela lui faisait gros cœur.
Un autre chagrin pour elle, c'était quand mon père m'emmenait avec mon frère à une maison de campagne, très rustique et flanquée d'une fermette, qu'il possédait
10 à une petite lieue de la ville. Elle essayait bien de nous suivre de loin, mais mon père ne le souffrait pas, la renvoyait avec sa grosse voix. Un jour, comme nous approchions de la ferme, je vis Mélie, tout empoussiérée, surgir d'un fossé oîi elle s'était tapie pour me voir passer.
15 Elle restait là, tremblante, prête à s'enfuir au moindre mouvement hostile de mon père. J'en fus attendrie:
— Père, dis-je bien doucement, laissez-la marcher derrière nous. Qu'est-ce que cela vous fait ?
Mon père consentit; et Mélie, radieuse, me suivait
20 comme un bon chien; et, de temps en temps, je lui tendais la main par derrière sans rien dire; elle la prenait dans la sienne et posait dessus, un instant, son autre patte. Rien de plus.
Vers la fin du déjeuner, je trouvai moyen de sortir
2$ seule et je portai à Mélie, blottie contre la porte, du pain, un peu de viande, du fromage, ce que j'avais pu prendre.
• — Oh ! mademoiselle ! mademoiselle 1
Puis je jouai avec mon frère sous les grands arbres
30 qui entouraient la ferme; et, sans la voir, je devinais que Mélie était dans le;5 environs, cachée par quelque
buisson, et qu'elle me regardait, et que cela la rendait contente.
A un moment, mon frère me quitta, et bientôt après j'entendis des cris du côté de la ferme. J'y courus et je vis, devant l'écurie, la pauvre Mélie mouillée jusqu'aux 5 genoux, sa robe ruisselante, ses pieds clapotant dans ses savates.^ Le méchant garçon l'avait empoignée à l'improviste et trempée dans l'auge de pierre, pleine d'eau de pluie, 011 buvaient les chevaux. Mélie pleurait; mais, dès qu'elle m'aperçut, sachant bien que j'allais gronder 10 mon frère et que cela amènerait une querelle, ne voulant point m'ennuyer ni m'attrister, ni que je prisse la peine de la plaindre ou que je fisse l'effort de la défendre, elle renfonça subitement ses larmes et, me souriant avec sa grande bouche, elle me dit: 15
— Ce n'est rien, mademoiselle. C'était pour s'amuser. . .
Quand vint l'époque de ma première communion, je montrai une piété ardente dont Mélie fut tout impressionnée. Elle voulut faire comme moi, communier le 20 même jour. . Elle n'était pas prête du tout, n'ayant jamais suivi ^ le catéchisme. Ce fut moi qui l'instruisis, qui lui parlai de Dieu. Mais, tandis que ma piété était pleine d'amour et d'espérance, il y avait surtout dans la sienne de l'étonnement et de la crainte. 25*
Le jour de la cérémonie, j'avais une telle fièvre que mon cierge tremblait dans ma main et arrosait les voiles de mes voisines. On dut me l'enlever. Au dernier rang, Mélie, presque propre, toute rouge dans sa grosse mousseline bleuie par le IjiY^ge, nç me quittait pas du regard. 30
Elle priait pour sa petite malade ; car elle ne demandait jamais rien pour elle-même, se jugeant tout à fait négligeable aux yeux de Dieu, et ne croyant pas qu'il pût avoir le moindre plaisir à s'occuper d'elle. De moi; à la S bonne heure P
L'après-midi, mon parrain le cardinal me confirma la première, et mes parents m'emmenèrent vite à notre maison de campagne. . . Mélie m'attendait, dans son fossé, au bord d'un champ d'avoine. Mon cœur se
10 fondit, et je lui envoyai un baiser.
On me coucha. J'entendais, de mon lit, le bruit des voix et des rires, car toute la famille était réunie à dîner pour la circonstance. Je ne pensais à rien, envahie seulement par la tristesse de la tombée du jour, de cette
15 heure si mélancolique et si grise dans ces grandes plaines de la Champagne.^ . . .
Je sentis des fleurs fraîches dans mes mains. Mélie était là, agenouillée, le front sur le bord de mon lit. Je voulais parler; elle me supplia de me taire, de rester
20 calme, de dormir, — pour qu'on ne la chassât pas. . . Mon père vint me voir et me trouva endormie, tenue par elle, son bras sous ma tête.
Il n'eut pas le courage de la renvoyer ce jour-là et lui fit porter à manger.*
25 Quelque temps après, ma mère exigea que j'apprisse tout ce que doit savoir une bonne maîtresse de maison. Félicie, une petite ouvrière* bossue et très douce, qui venait plusieurs fois la semaine (je vois encore sa silhouette humble et falote sur les rideaux blancs de la
30 fenêtre), eut l'ordre de m'apprendre à coudre. D'autres
furent chargées de m'enseigner le soin du linge et un peu de repassage. Je dus aussi ranger moi-même mes affaires dans ma chambre.
Tout cela m'ennuyait bien, car j'avais une passion: la lecture. Heureusement, ma mère était souvent absente ; 5 et Mélie avait fini par se faire tolérer^ dans la maison. Elle assistait aux leçons de Félicie et des autres ouvrières, et, dans son désir de m'aider, elle apprit beaucoup plus vite que moi. C'était elle, la plupart du temps, qui faisait à ma place les petites besognes dont 10 on me chargeait: ourlets, reprises, linge à plier; et c'était elle qui mettait ma chambre en ordre.
Pendant qu'elle travaillait, je lisais, assise dans un coin, me bouchant les oreilles avec mes pouces pour n'avoir pas de distractions. Je lisais la Vie des Saints^ 15 V Histoire romaine de RoUin,* des récits de voyage, et je ne sais quel vieux petit livre à tranches rouges qui contenait des anecdotes sur le xviiie siècle. Et, quand Mélie avait fini, je lui racontais mes lectures: c'était là sa récompense. 20
Roulée à mes pieds, en boule, immobile, les yeux attachés sur moi, elle m'écoutait avec extase, comme on écouterait le bon Dieu. Je racontais très bien, paraît-il, avec un grand sérieux, des gestes expressifs, une extrême ardeur de conviction. Je me rappelle qu'une de ces 25 histoires commençait par cette phrase:
— Au temps oh M™* de Pompadour* régnait sur la France. . .
Je ne sais trop ce que M™« de Pompadour représentait pour Mélie, ni même pour moi. Mais je me sçuviens 30 que c'était une bien belle histoire.
66 CONTES DE LEMAlTRE
Ici, un grand trou dans ma mémoire . . . , une longue maladie, la petite vérole, la fièvre, le délire. De tout cela, une seule vision m*est restée: Mélie à mes côtés, remuant des tisanes; Mélie accroupie par terre; Mélie 5 à cheval sur mon petit lit, me tenant les mains doucement, et pourtant de toutes ses forces, et m'empéchant de me gratter la figure.
On lui avait dit que, si je me grattais, je deviendrais laide; et elle veillait sur ma beauté comme un gnome 10 sur un trésor.
Comment la souffrait-on auprès de moi et Texposaiton à prendre mon mal ? On avait tout fait pour Tempêcher d'entrer; puis, un matin, on l'avait surprise dans un coin de ma chambre, derrière un fauteuil, oîi elle 15 avait passé la nuit. Il n'était plus temps de la renvoyer; au reste, elle aurait bien trouvé moyen de revenir, car les portes n'étaient jamais bien fermées dans cette grande maison de province. . .
Le jour où je commençai à aller mieux (on était en 20 avril et il y avait du soleil sur mes draps), Mélie rn'ap^ porta des brassées de fieurs et des balles de coucous. Nous jouions à nous jeter ces balles; j'étais si maladroite et si faible encore que je les laissais souvent tomber. Mélie les ramassait dans les coins, sous les meubles, à 25 quatre pattes, avec une agilité de chat ; et cela m'amusait.
J'avais les enfantillages de la convalescence, des enfantillages plus jeunes que moi, quoique je ne fusse qu'une petite fille. L'intelligence, après une si longue et si rude secousse, ne me revenait que très lentement.
Je me retrouvais plus proche de Mélie, presque aussi simple qu'elle; et, quand je m'efforçais de me rappeler le passé (ohl comme il me semblait loin!), c'est toujours avec Mélie que je me revoyais, sous le berceau de vigne ou dans le verger. Et très gravement, nous échangions s nos souvenirs: -
— Te rappelles-tu, Mélie ? . . . •
— Ohl oui, mademoiselle.
Et, maintenant, c'était elle qui se rappelait le mieux les belles histoires que je lui avais contées, et c'était moi 10 qui les lui demandais et qui l'écoutais à mon tour.
— Et cette autre, Mélie, tu sais bien? où ça parlait de M">« de Pompadour. . .
— Attendez, mademoiselle, je vais la retrouver.
Et Mélie commençait: 15
— Au temps oli M"« de Pompadour régnait sur la
France. . .
Un jour, Mélie ne vint pas. C'était le premier jour oîi l'on m'avait permis de me lever. Je la réclamai avec insistance. Ma mère me dit que Mélie était malade, 20 mais qu'elle viendrait bientôt.
Le lendemain, on me transporta à la campagne. Tout le monde s'empressait autour de moi^ cherchait à me distraire, me faisait jouer. Mon père passait avec moi de longues heures et, quand le soleil était chaud, me 25 promenait sous les arbres au feuillage tendre et tout neuf et par des chemins tout neigeux d'aubépine. Cependant, je n'oubliais pas Mélie et, de temps en temps, je demandais à la voir.
— Mélie, me dit mon père, est très malade. Mais, 30
sois tranquille, je lui ai envoyé le médecin et tout ce qu'il faut; elle est très bien soignée. Tu la verras quand elle sera guérie.
Mes forces revenaient peu à peu. J'avais grand
5 appétit Je jouissais vivement de toutes choses, du bon air, de la bonne chaleur, des bons petits plats qu'on me faisait, des fleurs, des arbres, des prés, de la promenade, comme quelqu'un qui refait la découverte de la vie. Je m'épanouissais délicieusement dans Tégoïsme de la con-
10 valescence. Une fois pourtant j'interrogeai:
— Et Mélie ?
— Mélie est morte, répondit tristement ma mère.
— Pauvre Mélie ! fis-je rêveusement et comme songeant à quelque chose de très vague et de très lointain.
15 Et je n'y pensai plus.^
Mais depuis j'y ai pensé très souvent.