‹ Contes fantastiques (volume 2)Chapitre 11 sur 21 · HISTOIRE DE PIROUZ LE SAVANT · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE PIROUZ LE SAVANT

Illustres seigneurs, vous n'apprendrez peut-être pas sans étonnement que je suis le troisième frère de ces deux vieillards, et que c'est de moi qu'ils vous ont parlé sous le nom de Pirouz. Je suis plus connu aujourd'hui dans l'Orient sous le titre de SAVANT que l'on m'y a donné par excellence, pour me distinguer de la foule des gens qui font profession de science, aux risques et périls de l'humanité, sans s'être jamais signalés par une découverte utile. C'est moi qui avois reçu du génie de la montagne le talisman au moyen duquel on connoît le secret des maladies, et les électuaires spéciaux que la nature a produits pour y porter remède. Il n'avoit probablement pas fait ce choix sans motif, mon inclination m'ayant toujours porté à la recherche de ces arcanes précieux, qui seroient la première des richesses de l'homme, s'il savoit la connoître. Je reçus cette faveur avec joie, parce qu'elle m'ouvroit en espérance un long avenir de fortune et de gloire, et je quittai mes frères sans regret et sans envie. Épris de leur opulence et de leurs avantages personnels, ils jouissoient d'une santé qui ne me donnoit pas lieu de croire qu'ils eussent jamais besoin de moi. J'emportai donc ma part des provisions, et je m'avançai dans le désert en cueillant des simples assortis aux principales infirmités de l'espèce.

Quelques semaines écoulées, mon sac fut plein de spécifiques et vide de provisions. Je me trouvai riche de tout ce qui peut guérir ou soulager les souffrances de l'humanité, à l'exception de la faim; la faim, ce mal positif, auquel les sages n'ont pu pourvoir jusqu'ici qu'en mangeant. Ce qui me consoloit, seigneur, dans les tourments

qu^elle me fit éprouver, c'est que je n'ignorois pas qu'il y avoit beaucoup de savants qui les ont éprouvés avant moi, et, si on s'en rapporte au témoignage des histoires, il n'est pas absolument nécessaire d'aller dans le désert pour en citer des exemples.

J'étois pressé par cette nécessité importune et humiliante, quand mon oreille fut frappée du bruit de quelques voix humaines. Le bruyant délire dont ces voyageurs paroissoient animés me fit d'abord espérer que j'aurois affaire à des malades ; mais je m'aperçus avec une certaine satisfaction, je dois le dire, qu'il n'annonçoit que l'explosion bienveillante et communicative d'un banquet qui tire à sa fin. Je m'y glissai sans crainte: les gens qui ont faim sont si insinuants et si persuasifs! J'y fus admis sans difficulté: les gens qui dînent sont si polis! Je pris part, avec une expansion toute naturelle, à la bonne chère et à la joie des convives, et j'y serois resté longtemps, si un soin particulier ne les avoit appelés quelque part.

C'étoit un festin funèbre.

Le roi d'Égypte avoit alors un favori que la passion de la chasse aux bêtes fauves entraînoit souvent à leur poursuite dans les régions les plus sauvages. Il s'étoit arrêté, la veille, avec son escorte, dans le lieu qui nous rassembloit, et il venoit d'être victime de la vengeance d'un tigre blessé à mort, qui l'avoit laissé sans vie à côté de lui sur le sable du désert. La fosse étoit creusée, le cadavre étoit là, et voilà pourquoi on se réjouissoit, en attendant les funérailles.

Je n'eus pas plutôt touché le mort, que je reconnus qu'il étoit vivant. Mon sac me fournissoit des baumes et des dictâmes inconnus d'une puissance héroïque; et quand tout fut prêt pour l'enterrement, mon mort monta à cheval.

Le plus rare bonheur qui puisse arriver à un jeune médecin, c'est de débuter dans la pratique par la guérison d'un grand seigneur. Le salut d'un peuple entier ne l'auroit pas tiré de l'obscurité; celui d'un homme en place fait sa fortune; mais la mienne devoit être exposée à d'étranges vicissitudes, et je ne vous en raconterai qu'une partie. J'arrivois au Caire sous les auspices d'un courtisan que la faveur dont il jouissoit rendoit au moins l'égal du souverain, et, par conséquent, avec une perspective presque infaillible de profit et de gloire. Malheureusement pour mon patron et pour moi, le prince, qui avoit besoin d'un ami plus assidu, venoit de donner un successeur à mon maître. Quand son favori arriva, il lui fit trancher la tête, et c'est un genre d'accident pour lequel mon amulette ne m'enseignoit pas le moindre remède. La science ne sauroit pourvoir à tout.

Par une compensation dont les médecins ont seuls quelque bonne raison de se féliciter, la contagion qui désole l'Égypte tous les ans faisoit alors d'horribles ravages. La circonstance étoit propice, et j'en usai avec empressement pour guérir tous les malades, à l'exception de ceux qui aimoient mieux mourir selon les règles, en s'en tenant aux ordonnances qui avoient tué leurs pères. Leur nombre fut considérable ; mais ma réputation prévalut, et je n'en tirai pas un grand profit. Il n'y a rien d'ingrat comme un malade guéri. Les hommes n'apprécient la santé à sa valeur que lorsqu'ils n'en jouissent plus. Il en est autrement de l'héritage des morts, dont ils ne connoissent jamais mieux le prix que lorsqu'ils vont en prendre possession. L'héritier est naturellement reconnoissant et libéral, et voilà pourquoi les riches ne guérissent presque jamais.

Cependant je n'avois pas à me justifier, dans ma pratique, d'un seul événement sinistre ou même douteux, et la médecine me porta envie. Le collège des docteurs m'assigna devant le tribunal souverain, pour y rendre compte du droit que j'avois de guérir, car il n'est pas permis, dans ce pays-là, de sauver un homme de la mort, quand on n'y est pas autorisé par un brevet qui rapporte de gros deniers au fisc. Pour être confirmé dans l'exercice de la profession dont j'avois témérairement usurpé les privilèges, il falloit prouver au> moins que je m'y étois préparé par des études préliminaires d'un genre fort singulier, entre lesquelles passoit en première ligne la connoissance approfondie de la langue copte. Le tribunal souverain devant lequel m'avoit envoyé le collège des docteurs, et qui ne connoissoit pas la langue copte, me renvoya devant le collège des docteurs, qui ne la connoissoit pas non plus.

Le premier des docteurs qui avoit à m'interroger me demanda si Sésostris étoit devenu aveugle des deux yeux à la fois, et, dans le cas où je partagerois l'opinion contraire, qui paroît la plus vraisemblable aux savants, si l'œil qu'il avoit perdu le premier étoit le droit ou le gauche.

Je lui répondis que cette question sembloit assez étrangère à l'art de guérir, mais que, si Sésostris n'étoit pas devenu aveugle à la fois des deux yeux, et que ce ne fût pas l'oeil gauche qu'il eût perdu le premier, il me paroissoit probable que c'étoit le droit.

Je peux dire ici, sans faire trop de violence à ma modestie, que cette solution fut accueillie par un murmure assez flatteur.

Le second docteur voulut savoir mon avis sur la couleur du scarabée sacré, qui a toujours passé pour noir, jusqu'à l'arrivée d'un voyageur venu de

Nubie, d'où il a rapporté un scarabée vert. Cette difficulté ne présentant pas non plus un intérêt fort grave pour Thumanité souffrante, je me contentai de déclarer, dans la sincérité de mon cœur, que Dieu avoit fait, selon toutes les apparences, des scarabées de toutes les couleurs, et que ses moindres ouvrages étoient dignes de l'admiration des hommes.

Le troisième docteur toucha de plus près aux questions sur lesquelles mon talisman me fournissoit des solutions infaillibles. Il exigeoit que j'expliquasse à la docte assemblée les vertus secrètes par lesquelles Vabracadabra guérit de la fièvre tierce, et je répliquai cette fois, sans hésiter, que Vabracadabra ne guérissoit point de la fièvre tierce. Comme les médecins d'Égypte ne guérissent la fièvre tierce qu'au moyen de Vabracadabra, quand ils ont le bonheur de la guérir, cette dernière réponse excita l'indignation générale. Le collège me repoussa comme un imposteur téméraire et ignare qui ne savoit pas même la langue copte, et le tribunal souverain me renvoya en prison, pour y finir mes jours, avec défense expresse de guérir qui que ce fût, sous peine du dernier supplice. J'y passai trente ans à souhaiter la mort; mais je ne m'étois jamais mieux porté, et je ne reçus pas une seule visite des médecins. C'est la seule marque de vengeance dont ils m'aient fait grâce.

Au bout de trente ans, le jeune roi d'Égypte étoit devenu vieux. Tourmenté d'un mal inconnu qui défioit toutes les prescriptions de la science, et pourvu d'une vitalité qui résistoit à tous les remèdes, il se rappela confusément les cures miraculeuses du médecin persan qui avoit fait si grand bruit au commencement de son règne. Il ordonna que je lui fusse amené, sous la condition formelle de payer de ma tête le mauvais succès

d'une ordonnance inutile. J'acceptai avec empressement cette terrible alternative, quoiqu'il ne me parût pas bien démontré que mon amulette eût conservé si longtemps sa vertu. Il y a si peu de facultés données à l'homme qui ne perdent pas, en trente ans, une partie de leurs propriétés et de leur énergie, si peu de réputations scientifiques qui survivent à un quart de siècle !

Je ne manquai pas sur ma route d'occasions de me rassurer. A peine eus-je passé le seuil de mon cachot, que je trouvai la rue encombrée de malades, les uns errant comme des spectres échappés au tombeau, et encore à demi voilés de leurs linceuls : les autres, appuyés sur le bras de leurs amis et de leurs parents; ceux-ci gisant sur la paille, et tendant vers moi des bras suppliants; ceux-là portés dans des litières magnifiques, et faisant joncher le chemin que je parcourois de bourses d'or et de bijoux, par les mains de leurs esclaves. D'un regard, je connoissois tous les maux; je les guérissois d'une parole, et j'arrivai au palais, escorté d'un peuple de moribonds ressuscités qui remplissoient l'air des éclats de leur joie et de leur reconnoissance. Je m'approchai, avec la sécurité calme et fière d'un triomphateur modeste, du lit royal sur lequel le prince étoit assis. Hélas! combien ma confiance fut trompée !

Le roi d'Égypte n'avoit pas alors plus de cinquante ans, mais son front portoit l'empreinte d'une caducité séculaire. Sa face hâve et plombée, comme la main livide de l'ange funèbre qui s'étoit étendue sur lui, avoit perdu jusqu'au mouvement de la vie. Ses lèvres sans couleur conservoient à peine assez de force pour s'entr'ouvrir au dernier souffle qui alloit lui échapper; ses yeux seuls laissoient deviner quelques restes d'une existence fugitive, et finissoient de briller dans la profonde

cavité de leur orbite, comme deux étincelles prêtes à s'éteindre sur des charbons éteints. Il voulut faire un mouvement pour m 'appeler, mais sa main le trahit et resta glacée sur le dossier qui Fappuyoit. Un balbutiement confus erra sur sa langue paralysée, mais je ne l'entendis point.

Mon état n'étoit guère à préférer à celui de l'agonisant. Je ne l'avois pas plutôt aperçu que je devinai ma destinée à l'horrible silence de mon talisman. Il ne me suggéra pas une pensée, pas un subterfuge même qui pût me tenir lieu de pensée. Un médecin ordinaire auroit improvisé le nom d'une maladie inconnue, celui d'un remède imaginaire ou difficile à trouver. Il auroit gagné le temps nécessaire pour laisser mourir son malade, et il en falloit si peu ! Médecin par l'instinct de la nature et les bons secours du génie de la montagne de Caf, je ne connoissois pas ces habiles artifices. Je jetai autour de moi un regard d'humiliation et de désespoir, et je rencontrai les yeux du médecin du roi qui jouissoit de ma confusion avec un insolent sourire. Ma première idée fut que la présence d'un de ces docteurs à brevet suffisoit pour neutraliser les effets de l'amulette salutaire, quoique le génie ne l'eût pas dit; mais les génies ne peuvent pas penser à tout. Convaincu que je ne gagnerois rien à réfléchir plus longtemps, je me jetai la face contre terre.

— Seigneur, m'écriai-je enfin en me relevant sur mes genoux dans l'humble attitude de la résignation, ou votre majesté n'est point malade, ou le mal dont elle est frappée se dérobe à mon savoir impuissant. Je suis incapable de la guérir.

A ces mots, le roi rassembla le reste de ses forces pour m'accabler de sa colère, mais il ne put faire qu'un geste et pousser qu'un cri. — Qu'on le mène à la mort, dit-il.

— Seigneur, dit le médecin en se rapprochant de l'auguste malade, votre indignation est légitime, et votre vengeance est trop douce. Permettezmoi cependant de vous indiquer un moyen de la rendre utile à la conservation de ces jours^ précieux sur lesquels reposent la prospérité de l'Egypte et le bonheur du monde. Votre majesté, qui sait tout ce que savent les rois, ces dieux visibles de la terre, n'ignore pas que notre loi nous défend d'attenter au cadavre et de troubler par une étude sacrilège le saint repos de la mort. Cette science impie des Cafres et des giaours nous est sagement interdite, mais le divin Alcoran ne nous a défendu nulle part d'en puiser les rares secrets dans les entrailles d'un criminel vivant. Si votre mansuétude paternelle, qui veille incessamment à la conservation de vos sujets, daignoit m'accorder ce misérable, couvert de forfaits et d'ignominie, je me crois assez expert dans mon art pour l'ouvrir et le disséquer, sans toucher aux parties nobles, et pour découvrir dans ses viscères palpitants le mystère et le remède des douleurs qui vous tourmentent, car l'amour seul de votre personne sacrée m'a inspiré cette prière.

Pendant cette allocution effroyable, la moelle s'étoit figée dans mes os, et j'attendois la réponse, du tjnran dans une horrible perplexité. Un sourire d'espérance courut sur sa bouche pâle, et il inclina foiblement la tête en signe d'approbation. Je perdis connoissance.

Alors on me lia les pieds et les mains; on me transporta ainsi dans une litière fermée, et on me conduisit à la maison de plaisance du médecin du roi, délicieuse villa^ dont le Nil baigne l'enceinte élevée. Arrivés au terme de ce voyage fatal, les esclaves me déposèrent sur une table de cèdre qui paroissoit disposée à l'avance pour l'affreuse

opération que j'allois subir, tandis que d'autres serviteurs préparoient sur une table voisine les instruments de mon supplice, des scies, des couteaux, des scalpels, des bistouris acérés, dont la vue feroit horreur à un de ces héros invulnérables que chantent les anciens poèmes de T Arabie. J'en détournais les yeux avec une épouvante qui me brisoit le cœur, quand un pas grave et lent, qui s'imprimoit solennellement sur les degrés, m'annonça la présence de mon barbare assassin. Oh! combien je regrettai alors que le génie maladroit qui m'avoit doué, sans mon aveu, du privilège stérile de guérir toutes les maladies des hommes, ne m'eût pas accordé en échange le pouvoir de les donner! de quelle foudroyante apoplexie j'aurois accueilli, sans remords, le médecin du roi! Mais je me débattis inutilement sous les convulsions de la terreur, et je retombai dans mes liens.

— Que vois-je! s'écria-t-il en m'apercevant. Est-ce ainsi qu'on reçoit les hôtes respectables qui me font l'honneur de me visiter! Hâtez- vous de rompre ces cordes infâmes et de nous apporter des carreaux sur lesquels nous puissions nous livrer à loisir aux douceurs d'un sage entretien. — Et toi, continua-t-il, en s 'adressant à une espèce de majordome que je n'avois pas encore vu, tâche de te surpasser dans les apprêts d'un festin qui témoigne à ce noble étranger, par sa magnificence, combien je suis sensible à la gloire dont sa présence me comble aujourd'hui. Quand j'aurai affaire à vous pour d'autres services, j'aurai soin de vous appeler et de vous faire connoître mes volontés.

Il n'avoit pas fini de parler que ses ordres s'exécutèrent. Une table jonchée de fleurs se couvrit de sorbets, de confitures, de mets délicats, de vins exquis ; car les médecins d'Égypte poussent à un degré incroyable de raffinement le goût de

la bonne chère, et ne se font pas grand scrupule d'enfeindre les préceptes de la loi; je ne sais s'il en est de même ici. J'étois loin cependant d'être rassuré, ou plutôt je commençois à m'imaginer que le docteur se proposoit de m'étourdir par des breuvages narcotiques dont je n'avois pas l'habitude, pour procéder ensuite à son opération avec moins de difficulté. Les scalpels et les bistouris n'avoient d'ailleurs pas disparu, et la vue de ces ustensiles menaçants réprimoit fort mon appétit. Le médecin parut remarquer enfin ma consternation, dont il n'ignoroit pas la cause.

— ^Eh quoi! me dit-il, mon illustre confrère, vous croyez-vous par hasard au saint temps du Ramazan, pour dédaigner des mets qui éveilleroient la sensualité d'un santon? Daignez du moins me faire raison de ce verre de vieux Schiraz que je vais boire à l'honneur de vos glorieux succès.

La révolution que produisit en moi cette singulière apostrophe me rendit subitement la parole: C'en est trop, lui répondis-je en pleurant de colère; je ne m'attendois pas à voir un homme qui exerce une profession libérale et humaine joindre une ironie si amère à une si noire cruauté !

— Allons donc, reprit-il, vous ne sauriez attribuer sérieusement au plus zélé de vos admirateurs et de vos disciples l'intention de cette exécrable plaisanterie. J'avoue que la gloire d'ouvrir un grand homme tel que vous est faite pour éblouir mon orgueil; mais ce n'est pas au point de fermer mes yeux à l'éclat de votre savoir et de vos talents. Je vous suivois d'assez près, ce matin, quand vous marchiez de votre prison au palais du roi d'Égypte, et vous m'avez rendu témoin de miracles si surprenants, qu'ils semblent plutôt l'ouvrage d'un génie qui celui d'un homme. O seigneur, que vous êtes un habile médecin, et que les moindres

de vos formules seroient payées cher par notre académie !

Quoique ma situation fût peu changée en apparence, j'avouerai que ces paroles me pénétrèrent ■d'une émotion assez douce, et que mon amourpropre triompha un moment de ma peur. Je bus un verre de Schiraz, et je repris quelque courage.

— Il est vrai, dis-je avec l'expression d'un contentement modeste, que ma pratique n'a jamais été malheureuse, à une triste occasion près, et je mets le monde entier au défi de citer un seul malade que je n'aie pas guéri du premier abord, si ce n'est le roi d'Égypte, à qui Dieu pardonne le mal qu'il me fait ou qu'il veut me faire.

— Pour celui-là, répliqua le docteur en riant, vous m'auriez étonné d'une tout autre manière, si vous aviez deviné sa maladie, car je vous suis caution qu'il n'est point malade. C'est une organisation de fer, usée avant l'âge par tous les excès qui précipitent le cours de la vie, la satiété des voluptés, la satiété du pouvoir, la satiété du crime. Il n'y a plus rien de nouveau pour ses organes blasés, sur •cette terre dont il est l'effroi, et voilà pourquoi il se meurt. C'est de tous mes clients celui qui m'inquiète le moins, car je lui tiens en réserve, pour le premier moment d'humeur dont il aura le malheur de m'inquiéter, une potion souveraine qui lui procurera la guérison radicale de tous ses maux, et qui guérira l'Égypte plus infailliblement encore de l'opprobre et des calamités de son règne. Ne soyez donc pas surpris de n'avoir pas trouvé de remède aux douleurs qui le dévorent. La Providence est trop sage pour avoir réservé de telles ressources au plus méchant de tous les hommes.

— Si je comprends la valeur de ce spécifique, interrompis-je en frissonnant, il est bien à regretter

pour moi que vous ne vous en soyez pas avisé plus tôt.

— C'est ce que nous verrons tout à l'heure, poursuivit le médecin du roi en jetant un regard oblique sur ses redoutables ferrements. Nous avons auparavant à nous entretenir d'autre chose, et au point où nous en sommes, vous et moi, nous pouvons nous parler tous deux sans mystère. Vous pénétrez d'un coup d'œil la cause de toutes les maladies, et vous savez leur approprier à l'instant le remède qui leur convient : c'est un point sur lequel nous sommes d'accord, et dont les observations que j'ai faites, il y a peu de temps, ne me permettent pas de douter; ce que je ne saurois croire, c'est qu'il y eût une école de médecine, en Égypte ou ailleurs, qui enseignât cette science, et vous me permettrez d'imaginer que vous la devez plutôt au hasard qu'à l'étude.

Un sentiment involontaire de confusion ou de pudeur dut alors se manifester sur mon visage, et, dans mon émotion, je baissai les yeux sans répondre.

— J'ai fréquenté comme vous, continua-t-il, les cours des sages les plus renommés, et j'y ai appris que les médecins ne savoient que peu de chose ou ne savoient rien. Nous raisonnons sur les maladies par approximation; nous leur appliquons, par habitude, les remèdes qui nous ont plus ou moins réussi dans des circonstances analogues, et nous les guérissons quelquefois par hasard. C'est à cela que se réduit notre savoir; mais il nous suffit pour gagner la confiance de la multitude, et pour vivre dans l'aisance aux dépens des gens crédules. Si vous connoissez une autre médecine que celle-là, vous êtes encore plus savant que je ne l'avois pensé, mais j'ai quelque raison de croire que vous n'en avez pas acquis le secret sur les bancs du collège. Une confidence loyale et sans

réserve pourroit faciliter entre nous un bon arrangement dont je n'ai pas besoin de vous faire sentir Turgence. Vous avez eu le temps d'y penser.

Il porta au même instant une main nonchalante sur ses bistouris, et les étala sur ses genoux avec une distraction affectée.

J'avois compris mon médecin, et je n'hésitai plus que sur les termes de la capitulation.

— Un secret pareil, lui dis-je, seroit à estimer au-dessus de tous les trésors des hommes.

— Et non pas au-dessus de la vie, reprit-il en repassant négligemment le plus horrible de ses bistouris sur une pierre à aiguiser. Il me semble qu'une jolie djerme voilière galamment équipée, qui vous transporteroit cette nuit loin des terres d'Égypte, et une poignée de franches roupies de Perse qui vous donneroit de quoi vivre, en attendant une clientèle, valent mieux pour vous que l'honneur de figurer un jour dans un cabinet d'anatomie. C'est payer assez haut, selon moi, dans la position où vous êtes, la communication de quelques folles paroles que vous devez à la bienveillance d'une péri.

— Apportez-moi les roupies, repartis-je, et allons voir la djerme, si elle est prête, car j'ai hâte de voyager. Vous aurez le talisman.

Je le passai, en effet, sur son cou au moment où le patron donnoit le signal du départ. Je fis valoir avec soin les vertus incomparables de mon amulette, mais j'omis plus soigneusement encore, et pour cause, de prévenir le docteur qu'elle perdoit à l'instant son efficacité quand elle étoit tombée en d'autres mains, parce que cette circonstance malencontreuse aurait annulé un marché auquel j'avois le plus grand intérêt possible. C'est toutefois depuis ce temps-là que les médecins d'Égypte se flattent, entre ceux de toutes les nations, de

guérir toutes les maladies; mais je puis vous attester, seigneur, qu*il n'en est rien, et que les médecins de ce pays-là tuent leurs malades comme les autres.

Mes ressources ne furent pas longtemps à s'épuiser; mais je croyois en avoir conservé quelques-unes dans mes habitudes de praticien. J'avois vu et nommé une multitude de maladies; j'avois nommé et conseillé une multitude de remèdes, et ma mémoire ne m'avoit pas abandonné avec le talisman du génie. J'allai donc à travers le monde, cherchant partout des malades, imposant le plus souvent au hasard les définitions de ma pathologie et les recettes de ma pharmacopée, et laissant les traces ordinaires du passage d'un médecin dans les endroits où je passois. J'en eus quelques remords au commencement, parce que j'ai l'âme naturellement sensible; mais je finis par m'en faire une habitude assez facile, comme les autres médecins, quand j'eus expérimenté, en cent consultations différentes, que les plus huppés de cette savante profession n'en savoient pas plus que moi. Il arrivoit toujours, en dernier résultat, que le malade triomphoit du mal, ou que le mal triomphoit du malade, selon l'arrêt de la destinée ou le caprice de la nature.

J'éprouvai cependant quelques échecs qui compromirent ma réputation, et qui mirent ma sûreté en péril. Je crois qu'il n'en eût pas été question pour un docteur en crédit, dont la considération repose sur une vieille tradition pratique et sur la confiance d'une clientèle honorable. Ceux-là font tout ce qu'ils veulent des infortunés qui tombent dans leurs mains, et l'opinion ne vient pas leur en demander compte ; mais c'est autre chose pour un pauvre médecin sans diplôme, qui n'a pas, comme l'on dit, V attache du corps enseignant, et le privilège

i6o CONTES FANTASTIQUES

légal d'exercer Tart de guérir, sans avoir jamais guéri personne. On me sacrifia sans pitié dans toutes les villes où je m'étois successivement établi à la basse jalousie de mes confrères, qui se partageoient joyeusement mes malades le lendemain de mon départ, et qui ne manquoient pas de les enterrer en trois jours, pour se réserver le plaisir d'attribuer ce mauvais succès au vice radical du premier traitement. Cette fatalité, qui sembloit partout s'attacher à mes remèdes, finit par produire un tel scandale, que la justice crut devoir me défendre de pratiquer la médecine, sous peine de perdre le nez et les oreilles. J'étois si las de la science, et si jaloux de conserver les principaux ornements d'une figure humaine en bon état, que je me résignai à vivre d'aumônes, en suivant les convois des morts, que j'avois vus tant de fois s'ouvrir sous mes auspices. J'étois parvenu à ce point de misère et d'avilissement, quand le hasard me fit rencontrer avant-hier, aux portes de Damas, ces deux vieillards mendiants, dans lesquels j'ai reconnu depuis mon frère Douban le riche et mon frère Mahoud le séducteur, que les avantages de la fortune et de la beauté n'ont pas rendus plus chanceux que moi.

A ces derniers mots du récit de Pirouz, les trois frères se levèrent et demandèrent au vieillard bienfaisant de Damas la permission de s'embrasser, comme des voyageurs revenus de courses lointaines, qui se rencontrent inopinément au but commun de tous les hommes, sur cette pente de la caducité qui mène à la mort. Le vieillard les y autorisa par un signe de tête plein de douceur et de grâce ; et se levant à son tour en essuyant quelques larmes, il les embrassa aussi tous les trois; après quoi il reprit sa place et les fit asseoir.

— C'est à moi, dit-il, de vous apprendre main-

LES QUATRE TALISMANS i6i

tenant, ô mes chers amis 1 comment je suis parvenu à Téclatante prospérité qui couronne mon heureuse vieillesse, et qui va devenir yotre partage; car vous voyez en moi votre frère Ébid, que vous avez laissé dans la montagne de Caf. Consolez- vous, frères bien-aimés, et soyez sûrs que le jour où le Tout-Puissant vous dirigea vers ma demeure, il avoit tout oublié comme moi.

HISTOIRE d'ÉBID LE BIENFAISANT

Mon histoire, continua-t-il, ne sera pas longue à raconter. Il y a peu de vicissitudes dans la vie des hommes simples, qui obéissent naïvement à leur nature, et qui subissent les lois inévitables de la nécessité sans ressources et sans secrets que la patience et le travail. Ce que j'ai fait, c'est ce que l'instinct universel de la conservation enseigne à tous nos semblables. Ce que je suis devenu, c'est Dieu qui l'a fait.

Mes cris troublèrent comme les vôtres le silence presque inviolable où reposoit depuis des siècles le génie de la montagne. Il m'apparut corrime à vous, mais probablement plus impatient et plus fatigué, car il n'avoit pas compté sur une importunité nouvelle. Aussi je ne vous cacherai pas que son aspect me remplit de terreur, et que je tombai tremblant devant lui, sans avoir la force d'opposer une parole à sa colère. Touché cependant de mon enfance et de ma foiblesse, il s'empressa de me rassurer par des discours bienveillants, qui me rendirent un peu de courage, parce qu'à travers les formes grossières de sa mauvaise éducation, ils annonçoient un grand fonds de bonne foi et d'honnêteté naturelles. « Lève-toi, pauvre petit, me dit-il, et laisse-moi en repos sans t'inquiéter pour toi-même, car je ne veux point te faire de

i62 CONTES FANTASTIQUES

mal. Ce n'est pas ma faute, au reste, si tu dors d'un sommeil si dur, et je regrette que tu ne te sois pas éveillé avec tes compagnons. Comme ils m'avoient rendu service, et que toute peine vaut salaire, j'ai distribué entre eux quelques babioles qui me sont venues d'héritage, mais dont je n'avois aucun besoin pour mon usage particulier, le patrimoine que mes aïeux m'ont laissé me permettant de vivre ici à mon aise, insouciant et solitaire, sans autre ambition que de dormir la grasse matinée et de manger à mes heures. Je les ai dotés de la science, de la fortune et du don de plaire. C'étoit tout ce que j'avois de joyaux: un pauvre génie ne peut donner que ce qu'il a. Quant à toi, tu me trouves les mains vides, et j'en suis presque aussi fâché que toi. Vois pourtant, contimia-t-il en frappant du pied un vieux sac de cuir qu'avoit laissé, selon toute apparence, quelque homme égaré comme nous dans ces tristes déserts, vois si tu peux tirer quelque parti de ces ferrailles ; il ne me reste pas autre chose. » Après cela il disparut.

Mon premier soin fut d'examiner mon trésor, qui se composoit d'outils bizarres que je croyois avoir vus quelquefois dans la main des ouvriers, mais dont je ne m'expliquois pas l'usage. Le second fut de recourir aux provisions que vous m'aviez ménagées, et de rassembler ce qui m'en restoit dans un autre sac qui les avoit contenues, en répartissant les deux charges d'une manière àpeu près égale, pour diminuer la fatigue du transport. Cependant je marchois lentement, parce que j'étois foible, et je m'arrêtois souvent, parce que j'étois paresseux comme le sont tous les enfants; mais je m'aperçus avec plaisir, au bout de quelques jours, que l'habitude m'avoit rendu ce travail facile et ce fardeau léger.

Bientôt je parvins à des lieux plus favorisés du

ciel, où la nature me fournit assez de racines et de fruits pour suppléer à mes provisions épuisées. Je m'y serois arrêté volontiers, si le cri des bêtes féroces ne m'avoit pas inquiété pendant de longues nuits, qui n'étoient pour moi que des veilles soucieuses. C'est alors que j'appris la valeur des objets contenus dans mon sac de cuir. J'imaginai de détacher quelques fortes branches d'arbres avec un de mes instruments qui s'appelle une scie, de les enfoncer dans la terre avec un maillet, de les unir avec des sions robustes que j'empruntois aux roseaux, de les fortifier par de grosses pierres que je cimentois de terre glaise avec une truelle, et de m'en faire une enceinte impénétrable, où je trouvois chaque soir le repos. Toutefois, je n'arrivois pas aux habitations des hommes, et mes vêtements en lambeaux commençoient à m'abandonner. Je m'avisai de m'en faire d'autres avec quelques écorces flexibles qui se détachoient facilement sous ma main, que je taillois avec des ciseaux et que je réunissois avec des aiguilles, au moyen de certains filaments souples et solides que me foumissoient en abondance les plantes les plus communes. Je m'étois initié ainsi, par un apprentissage de trois ans, à tous les travaux des métiers ; et quand le sort aventureux des voyages me conduisit à Damas, je n'étois ni riche, ni beau, ni savant, mes pauvres frères; j'étois ignorant, indigent et dédaigné, mais j'étois ouvrier. La sobriété m'avoit rendu sain et robuste; l'exercice m'avoit rendu souple et léger; la nécessité même, qui est une bonne maîtresse, m'avoit rendu inventif et adroit. Je joignois à cela le contentement de l'âme qui rend sociable et gai. L'aspect d'une ville ne m'efïraya point, parce que je sa vois que les hommes, réunis en société, ont besoin partout de payer de quelques aliments l'intelligence,

i64 CONTES FANTASTIQUES

l'industrie et la force. Au bout d'un jour, j'avois gagné ma journée; au bout d'une semaine, j'avois économisé pour les besoins d'un jour; au bout de quelques mois, je m'étois assuré une vie d'un mois, car il faut bien compter avec les maladies et même avec la paresse. Un an après, j'avois de l'aisance; dix ans après, j'étois riche dans l'acception raisonnable du mot. La richesse consiste à vivre honorablement, sans se rendre à charge aux autres, et dans une condition d'aisance modeste et tempérée qui permet quelquefois d'être utile aux pauvres. Tout le reste n'est que luxe et vanité.

A trente ans, le soin que je mettois à mon travail avoit attiré l'attention des manufacturiers de Damas. Le plus opulent de tous me donna de lui-même sa fille unique que j'aimois sans oser le dire. Je reconnus sa bonté par mon zèle, et Dieu favorisa mes entreprises. J'avois centuplé sa fortune quand il la laissa dans mes mains. Arrivé moi-même à l'âge du repos, car mon bienfaiteur étoit mort plein de jours, je bornai ma dernière ambition à sanctifier sa mémoire par un bon usage des biens qu'il m'avoit laissés, et je m'avance ainsi doucement vers le terme de ma douce vie, sans avoir rien à regretter que l'épouse chérie et les amis que j'ai perdus.

Vous étiez compris dans ce nombre, car je ne vous avois jamais oubliés. L'heureux événement qui vous a rendus à mes vœux est un bienfait de plus dont je suis redevable à la divine Providence. Après ces rudes épreuves de la vie qui ont été si pénibles pour nous, il vous reste du moins à goûter, dans le sein de la famille, les loisirs sans mélange d'une tranquille vieillesse. Cet âge n'est plus celui des vives jouissances, mais il a les siennes qui ont aussi leur charme et leurs délices, et vous verrez qu'il n'est jamais trop tard pour être

heureux. Nous nous rappellerons ensemble vos espérances et vos désabusements, pour nous réjouir ensemble des circonstances prospères, quoique tardives, qui vous ont fait passer de cet océan d'illusions orageuses dans un port de salut et de prospérité; et nous tomberons facilement d'accord pour convenir que de tous les talismans qui promettent le bonheur aux vaines ambitions de l'homme, il n'y en a point de plus sûr que le travail.

Ici finit le discours du vieillard, et on ne trouvera pas mauvais que je finisse avec lui. Je vous proteste qu'il y a longtemps que j'en éprouve le besoin, et que je regrette de vous avoir entraînés dans les lenteurs d'une narration languissante dont j'avois peine à dégager mon imagination et ma plume; mais l'aimable génie qui me raconte ces histoires dans mon sommeil avoit prêté à celle-ci des grâces que je n'ai pas retrouvées en écrivant. Vous jugerez si l'époque est venue où je dois renoncer à ses promesses, et j'apprendrai de vous si j'ai perdu aussi le modeste talisman qui m'a quelquefois obtenu de foibles droits à votre indulgence. Il faut bien que ce jour arrive, et il est peut-être arrivé.

Il s'en falloit de beaucoup, en 1561, que la route de Bergerac à Périgueux fût aussi belle qu'aujourd'hui. La grande forêt de châtaigniers qui en occupe encore une partie étoit bien plus étendue et les chemins bien plus étroits; et dans l'endroit où elle est comme suspendue sur une gorge profonde qu'on appeloit alors la Combe du reclus, la pente de la montagne qui aboutissoit à cette vallée étoit si âpre et si périlleuse que les plus hardis osoient à peine s'y hasarder en plein jour. Le i^^ novembre de cette année-là, propre jour de la Toussaint, elle auroit pu passer, à huit heures du soir, pour tout à fait impraticable, tant la rigueur prématurée de la saison ajoutoit de dangers à ses difficultés naturelles. Le ciel, obscurci dès le matin par une bruine rude et sifflante, mêlée de neige et de grêlons, ne se distingoit en rien, depuis le coucher du soleil, des horizons les plus sombres; et comme il se confondoit par ses ténèbres avec les ténèbres de la terre, les bruits de la terre se mêloient aussi avec les siens d'une manière horrible, qui faisoit dresser les cheveux sur le front des voyageurs. L'ouragan, qui grossissoit de minute en minute, se traînoit en gémissements comme la voix d'un enfant qui pleure ou d'un vieillard blessé à mort qui appelle du secours; et l'on ne savoit d'où provenoient le plus ces affreuses lamentations, des hauteurs de la nue ou des échos du précipice, car elles rouloient avec elle des plaintes parties des forêts, des mugissements venus des étables, l'aigre criaillement

des feuilles sèches fouettées en tourbillons par le vent, et l'éclat des arbres morts que fracassoit la tempête ; cela étoit épouvantable à entendre.

La combe noire et creuse dont je parlois tout à Theure opposoit à ceci, sur un de ses points, un contraste frappant, une clarté fixe, mais large et flamboyante, qui s'épanouissoit d'en bas comme le panache d'un volcan ; et, de la porte ouverte à deux battants qui lui donnoit passage, montoient des bouffées de rires capables d'égayer le désespoir. C'est que c'étoit la forge de Toussaint Oudard, le maréchal-f errant, qui étoit parvenu à l'âge de quarante ans sans se connoître un seul ennemi, et qui solennisoit joyeusement l'anniversaire de sa fête à la lueur de ses fourneaux et au milieu de ses ouvriers, étourdis par le plaisir et par le vin.

Ce n'est pas que Toussaint eût jamais violé la solennité des saints jours pour armer la sole d'un cheval ou pour ferrer une roue, à moins qu'il n'y fût contraint par quelques accidents inopinés survenus à des étrangers en voyage, et alors il ne tiroit aucun salaire de son labeur; mais sa forge ne cessoit d'ardre en aucun temps dans les fêtes les plus scrupuleusement fériées, parce qu'elle servoit de fanal, surtout pendant la mauvaise saison, aux pauvres passants égarés, qui y étoient toujours les bienvenus ; et quand on vouloit indiquer parmi les paysans de la combe la maison de Toussaint Oudard, fils de Tiphaine, on l'appeloit communément l'auberge de la Charité.

Toussaint entra tout à coup dans une grande cuisine contiguë à la forge, où quelques pièces de gibier et de boucherie achevoient de rôtir devant un feu clair et bien nourri qui auroit fait envie à la forge même, sous l'ample manteau d'une de ces cheminées du vieux temps que l'aisance sembloit avoir inventées pour l'hospitalité.

i68 CONTES FANTASTIQUES

— Voilà qui va bien, dit-il en s'adressant gaiement à une vieille femme qui étoit assise sur un pliant à l'angle de la cheminée, et dont le visage grave et doux brilloit, vivement éclairé par une lampe de cuivre à trois becs, posée sur une console de plâtre historié, mais fort noircie par la fumée et par le temps ; il m'est avis que tous les petits sont couchés et que le joli troupeau des jeunes filles de la combe vous fait aussi bonne compagnie qu'à l'ordinaire pour la veillée qui commence. Dieu me garde de la laisser troubler par les éclats de mes garçons que le bruit de l'enclume a depuis longtemps assourdis, et qui ne sauroient s'entendre entre eux s'ils ne hurlent comme des loups. Je viens de les dépêcher dans ma chambre à coucherd'où leurs cris n'arriveront plus jusqu'à vous, et où vous aurez la bonté, ma mère, de nous envoyer le reste de ces béatilles par une de vos servantes, la plus mûre et la plus rechignée qu'il y ait, si faire se peut, et pour cause. Conservez cependant quelque bon lopin pour les pauvres diables que le mauvais temps pourroit nous amener; et quant à vos gentes amies, tâchez de les bien régaler à leur gré de châtaignes dorées sous la braise, en les arrosant largement de vin blanc doux, frais sorti de la cuvée, et qui mousse comme un charme. Quand il n'y en aura plus, il y en aura encore. ... Je ne vous laisserois pas toutes ces peines, mère bien-aimée, continua Toussaint en essuyant une larme et en embrassant la vieille, si ma chère Scholastique vivait encore; mais Dieu a permis qu'il ne restât que vous de mère à mes enfants, et de providence visible à leur père !

— Tout sera fait comme vous le désirez, mon digne Toussaint, dit la bonne Huberte, aussi émue que son fils du souvenir qu'avoient réveillé ses dernières paroles. Donnez- vous un peu de bon

temps pour ce qui reste de votre fête, car les heures passent vite. Quand la cloche du moutier aura sonné les premières prières des m*orts, nous serons de loisir pour y penser. Égayez-vous donc bellement, et ne soyez pas en souci sur vos hôtes. En voici déjà deux, le ciel en soit loué, que nous nous efforçons de bien recevoir, et qui seront assez indulgents pour faire grâce à la petitesse de nos moyens, si notre accueil ne répond pas à notre bonne volonté.

— Que le Seigneur soit avec eux, reprit Toussaint en saluant les étrangers qu'il n'avoit pas remarqués jusque-là, et qu'ils se regardent chez nous comme dans leur propre famille ! Faites leur d'agréables histoires qui leur adoucissent l'ennui des heures, et ne ménagez pas les provisions, car dans la maison de l'ouvrier chaque jour amène son pain.

Ensuite il embrassa encore une fois sa mère, et il se retira.

Les deux hommes dont venoit de parler la vieille Huberte s'étoient levés un moment comme pour répondre à la politesse de Toussaint, et puis ils s'étoient rassis immobiles et en silence à l'autre bout du foyer.

Le premier avoit l'apparence d'un personnage de quelque distinction; il portoit un juste-au-corps noir à aiguillettes, sur lequel se rabattoit une large fraise blanche à gros plis bien empesés et bien godronnés; ses jambesétoient enveloppées jusqu'audessus du genou, vers l'endroit où descendoit sa cape de drap, d'une bonne paire de guêtres de cuir bouclées en dehors, et son chapeau rabattu étoit ombragé d'une plume flottante qui retomboit devant ses yeux. Sa barbe pointue et grisonnante n'annonçoit qu'une robuste vieillesse, et son attitude brave et discrète lui donnoit l'air d'un docteur.

L'autre, à en juger par sa petite taille, devoit être un enfant du commun; mais son accoutrement extraordinaire avait attiré d'abord l'attention d'Huberte et des jeunes filles de la combe, qui regrettoient de ne pas discerner ses traits à travers les touffes énormes de cheveux roux dont sa figure étoit couverte presque tout entière; il étoit vêtu d'un haut-de-chausses et d'un pourpoint rouge cramoisi, extrêmement serrés, et le sommet de sa tête se cachoit seul sous une calotte de laine de même couleur, d'où s'échappoit en boucles crépues cette chevelure d'un blond ardent qui lui prêtoit une physionomie si étrange. Cette espèce de bonnet étoit fixé sous le menton par une forte courroie, comme la muselière d'un chien hargneux.

— Vous nous excuserez d'autant mieux, messire, de mal nous acquitter de notre devoir, continua Huberte en reprenant son propos et en s'adressant au plus vieux des étrangers, que notre pays pauvre et peu fréquenté n'a pas souvent l'honneur d'être visité par des voyageurs tels que vous. Il faut que ce soit le hasard qui vous y ait conduits.

— Le hasard ou l'enfer, répondit l'homme noir d'une voix rauque, dont l'aigre son fit tressaillir les jeunes filles.

— Cela s'est vu quelquefois, interrompit le nain en se renversant en arrière avec un éclat de rire étourdissant, mais de manière à ne laisser voir de son visage qu'une bouche immense, garnie de dents innombrables, pointues comme des aiguilles et blanches comme de l'ivoire.

Après quoi il rapprocha brusquement sa sellette des landiers brûlants et déploya devant le brasier deux mains très longues et très décharnées, à travers lesquelles la flamme transparaissoit, comme si elles avoient été de corne.

L'homme noir fit peu d'attention pour lors à cette gausserie brutale.

— Mon damné de cheval, poursuivit-il, emporté par la crainte de l'orage ou poussé d'un mauvais esprit, m'a égaré pendant trois heures de forêts en forêts et de ravins en ravins, jusqu'à ce qu'il ait pris le parti de me culbuter dans un précipice où je l'ai laissé pour mort. Je compte bien avoir fait trente lieues, et je ne me suis dirigé en ce pays inconnu qu'à la lueur de votre forge et par la grâce de Dieu.

— Sa sainte volonté soit accomplie en toutes choses, dit mère Huberte en se signant.

— La grâce de Dieu ne pouvoit rien moins, reprit le méchant petit homme, en faveur de très illustre et très révérend seigneur maître Pancrace Chouquet, ancien promoteur du monastère des filles de Sainte-Colombe, ministre du Saint-Évangile, recteur de l'université d'Heidelberg, et docteur en quatre facultés.

Et cette phrase fut suivie d'un éclat de rire plus bruyant que le premier.

— De quel droit, s'écria le docteur en grinçant les dents, un malotru de votre espèce ose-t-il se mêler à ma conversation pour m'attribuer des noms et des titres que je n'ai peut-être point? Où m'avez-vous rencontré ?

— Pardon, pardon, mon doux maître, ne vous emportez pas, répondit le petit garçon en flattant de sa main démesurée la cape et les manches du vieux docteur. Je vous vis à Cologne en faisant mon tour d'Europe afin de m'instruire ès-bonnes lettres, suivant les premières intentions de mon père, et j'assistois à une des leçons où vous nous traduisiez Plutarchus en latin très excellent, lorsque vous vous arrêtâtes subitement, aussi empêché que si Satan vous avoit tenu à la gorge,

sur le traité: De sera Numinis vindiclâ. C'est belle et savante matière. Il est vrai que vous aviez ce jour-là quelque chose à voir à vos affaires, car on commençoit à vous chauffer, derrière le tombeau des trois rois, une couchette plus ardente que ne l'est Tâtre de dame Huberte. L'histoire en est assez bouffonne, et je la conterai volontiers, si cela duit à l'aimable et joyeuse compagnie.

— Et moi, dit le docteur à basse voix, si tu reviens sur ce propos, je te le ferai rentrer dans l'âme avec ma dague! Il est surprenant, ajouta-til en grondant, qu'on reçoive de pareils garnements en si honnête maison !

— Je le prenois pour votre serviteur, repartit madame Huberte, et je ne le connois pas autrement.

— Ni moi, ni moi, dirent les jeunes filles en se pressant les unes contre les autres, ainsi que des petites fauvettes prises au nid.

— Moi non plus, dit Cyprienne en cachant sa tête entre les genoux de Maguelonne.

— Oh ! les mièvres d'enfants ! cria le voyageur à la calotte rouge, du coin du feu où il s'étoit accroupi pour retirer à belles griffes les châtaignes toutes brûlantes. Vous verrez qu'elles auront la malice de ne pas me reconnoître en habit de dimanche? Regardez cependant s'il est changé, mère Huberte, le petit maquignon de céans. Colas Papelin, jadis clerc, aujourd'hui valet d'écurie pour vous servir. L'honnête maître Toussaint n'a pas posé un fer à une de nos cavales que je n'eusse auparavant lavée, frottée, étrillée, lissée, cirée, brunie, rendue plus polie qu'un miroir, et dont je n'aie à toute heure, au moins de nuit, peigné les crins de mes doigts. Voilà pourquoi je suis toujours bien reçu à la forge, car entre le palefrenier et le maréchal il n'y a, comme on dit, que la main.

En tenant ce discours, il écarta de droite et de gauche les boucles épaisses de ses cheveux flamboyants, pour mettre sa face à découvert, et il montra, en riant à ébranler les murs, une figure assez hideuse, blême et jaunie, comme la cire d'une vieille torche, sillonnée de rides bizarres, et au front de laquelle brilloient deux petits yeux rouges, plus éclatants que des charbons sur lesquels joue incessamment le vent du soufflet. Tout le monde fit un mouvement de terreur.

Dame Huberte connut bien qu'elle ne Tavoit jamais vu; mais un sentiment secret Tavertit qu'il n'étoit pas bon de le dire.

— Si j'ai jamais aperçu ce fantôme, grommela Pancrace, il faut que ce soit au grand diable d'enfer!

— Ce pouiToit bien être là, reprit Colas Papelin en riant toujours, et j'aurois lieu de m'étonner comme vous du hasard qui nous fait trouver ici. Qui se seroit avisé de chercher maître Pancrace Chouquet à la combe du Reclus ?

— A la combe du Reclus! dit Pancrace d'une voix tonnante. ... Ah! ah! reprit-il se mordant le poing.

— Ah ! ah ! répéta Colas Papelin du ton d'un ricanement infernal; mais ne pensez-vous pas comme moi, docteur, qu'il seroit assez curieux pour nous autres gens d'étude, chez qui l'amour de l'instruction s'unit à celui de l'or et du plaisir, de pénétrer pourquoi on appela ainsi cette misérable vallée ? L'histoire doit en être singulière, et il m'est avis que dame Huberte, qui sait toutes les belles histoires du monde, nous apprendra volontiers celle-ci entre deux brocs de vin doux.

— Je me soucie fort peu d'histoires, bonhomme, repartit Pancrace en faisant un mouvement pour se lever.

— Si ce n^est celle-là, ce sera la mienne, s^écria Colas Papelin en le retenant assis dans l'étreinte de son bras nerveux qui le serrait comme un étau. Oh! que nous prendrons grand plaisir, dame Huberte, à vous ouïr conter cela!

— Je Tavois promis à mes filles, répondit la vieille, et le récit n'en est pas long: Il faut donc vous dire que ce pays était bien plus sauvage et plus triste que vous ne le voyez, quand un saint homme vint, il y a plus de cent ans, y fonder un petit ermitage sur une des saillies du rocher qui borde le précipice. On dit que c'étoit un jeune et riche seigneur, et qu'il s'étoit rebuté de la cour par la crainte de n'y pouvoir faire son salut; mais il ne se fit jamais connoître que par le nom d'Odilon, sous lequel notre très saint-père l'a béatifié, en attendant qu'on le canonise.

— Diable! dit Colas Papelin.

— Tant y a, continua Huberte, qu'on ne sauroit douter qu'il eût apporté beaucoup d'argent avec lui, car en moins de rien toute la combe changea de face. Il fit cultiver les terres propres au labour, construire des usines sur les courants d'eau, bâtir un petit hospice, un presbytère, un moutier, et ses libéralités attirèrent dans la combe des gens de tous les métiers utiles aux voyageurs, dont les familles existent encore dans une commode médiocrité, et ne cessent de glorifier le nom du bienheureux saint Odilon, qui les laissa pour héritières. C'est pourquoi cette vallée s'appelle la combe du Reclus, parce qu'il ne sortoit jamais de son ermitage, et qu'à l'imitation de Dieu il faisoit du bien aux hommes sans en être vu. Le Seigneur ait son âme devant sa face, ainsi qu'il est dit dans le bref.

— Cette histoire est fort édifiante, dit le docteur Pancrace, et j'y veux bien croire cette fois, quoique

j'aie entendu sa pareille dans tous les pays de moinerie ; mais il me semble que le beau temps se rétablit: le vent a cessé de bruire, et la pluie de battre les croisées.

— Ce sera vraiment plaisir de voyager tout à Fheure, remarqua gaiement Papelin, en maintenant le docteur sur son siège; mais il seroit trop mal séant d'abandonner dame Huberte au commencement d'une si belle et si instructive narration.

— Cette narration est fort complète, répliqua le docteur avec impatience, et dit clairement tout ce que nous pouvions en attendre, c'est-à-dire l'origine et l'étymologie du nom de cette vallée: il n'y manque pas un mot.

— Il y manque, reprit Colas, une péripétie, un dénoûment et une moralité dont vous ne nous auriez pas fait grâce sur les bancs quand vous preniez la peine de nous expliquer péripatétiquement les rhétoriques de maître Guillaume Fichet; et voilà, pour la preuve, la vénérable madame Huberte qui se dispose à continuer après avoir repris haleine.

— Le bienheureux Odilon, continua-t-elle en effet, avoit ainsi vécu près des trois quarts d'un siècle dans la retraite et la prière, quand se présenta, pour l'assister en ses saints offices, un jeune homme qui se faisoit remarquer depuis quelques mois par la dévotion de ses pratiques et son assiduité aux sacrements. Comme il avoit autant de science qu'un prêtre, autant d'éloquence qu'un prédicateur, et autant de piété apparente qu'un saint, car on n'avoit jamais vu de pénitent plus recherché dans ses mortifications, l'ermitage lui fut facilement ouvert. Son nom est pour le présent sorti de ma mémoire, quoiqu'il me semble l'avoir entendu il n'y a pas longtemps.

— Le nom de ce personnage est fort inutile à

votre récit, murmura le docteur en se rongeant encore les doigts.

— Maître Pancrace Chouquet, répéta Colas Papelin, d'une voix stridente, pense que le nom de ce personnage est inutile à votre récit, ô ma respectable hôtesse! Entendez- vous bien, ajouta-t-il en criant encore plus fort, que votre histoire peut se passer du nom de ce bon apôtre, qui m'a Fair d'être quelque infernal hypocrite, et que telle est l'opinion de messire Pancrace, de messire Chouquet, de messire Pancrace Chouquet! Vous ne vous rappelez donc pas, dame Huberte?

— Le misérable veut me faire mourir! pensa le docteur à part lui, en tournant les yeux vers la porte.

— Pas encore, répondit à sa pensée le petit Colas Papelin, qui s'étouffoit de rire à son oreille.

— Nous avions craint longtemps que l'appât des trésors du bienheureux n'alléchât quelques voleurs, poursuivit la bonne veuve de Tiphaine, qui avoit à peine pris garde à ces interruptions; nous savions cette fois qu'après en avoir distribué une grande part en œuvres pies, comme je vous l'ai rapporté ci-devant, il avoit réparti le reste entre la cure et le monastère pour l'éducation des enfants, le soulagement des voyageurs et la réparation des fléaux du ciel. On ne vit donc dans toute la combe, à l'arrivée du jeune clerc, qu'un doux et favorable réconfort que la Providence envoyoit par sa grâce à la vieillesse du solitaire. Au moins, disions-nous à nos veillées, le saint homme aura quelqu'un près de lui qui lui ferme les yeux et qui appelle sur sa tête, avec la dernière onction, les bénédictions du ciel.

— Oh! que cela est dignement pensé, brave femme ! s'écria Colas Papelin en sanglotant ; la tête de ce bienfaisant vieillard, je l'aurois moi-même

bénie, je le jure, si Dieu me Favoit permis! . . . Qu'en dit mon maître, messire Pancrace Chouquet ?

Pancrace tordit sa barbe, s'agita sur sa sellette, regarda de nouveau à la porte, et ne répondit pas.

— Voilà qui est bon, continua la vieille femme. Une nuit, Tiphaine se leva tout effaré d'auprès de moi: c'étoit, messieurs, il y a trente ans, la propre nuit de la Toussaint, comme aujourd'hui, un peu avant les matines des morts.

— Comment? dit Colas Papelin; pensez- vous, ma bonne mère, qu'il y aura effectivement trente ans accomplis depuis ce jour; trente ans à heure fixe, ni plus ni moins, quand sonneront les matines ?

— Il le faut bien, honnête monsieur Papelin, répliqua Huberte, puisque c'étoit en 1531. Je demandai à Tiphaine ce qui le décidoit à se lever de si bonne heure, pensant qu'il pouvoit être malade. — Remettez- vous, me répondit-il, et soyez sans crainte, bonne amie: c'est un mauvais songe qui m'a travaillé tout à l'heure, et dont il faut que j'aie mon cœur clair avant de me rendormir; car les rêves sont quelquefois des avertissements du Seigneur. Il m'a semblé qu'on assassinoit le saint vieillard Odilon, et depuis que je suis réveillé, je ne sais quel bruit de plaintes et de gémissements me poursuit; je compte vous rassurer dans un moment. — Sur cette parole, il courut à l'ermitage avec quelques-uns de ses ouvriers que tenoit le même souci, et ils reconnurent que le sommeil ne les avoit que trop bien instruits ! . . .

— Le pauvre reclus étoit mort! reprit Colas. Maître, entendez- vous ? . . .

— Il se mouroit quand Tiphaine arriva; mais, quoiqu'il fût tombé sans conserver aucune apparence de vie aux yeux de son meurtrier, il s 'étoit trouvé assez de forces un moment après pour se traîner au dehors de sa cellule, pendant que

le misérable cherchoit inutilement les prétendus trésors qu'il venoit de payer de son âme !

— Et son meurtrier, c'étoit le monstre artificieux et détestable qui lui avoit dérobé son amitié et ses prières sous le masque de la dévotion! Maître, entendez-vous? . . .

Pancrace ne répondit que par une espèce de râle sourd qui ressembloit à un rugissement.

— C'étoit lui! dit dame Huberte. Cependant la grille de la cellule s'étoit refermée sur les pas du bienheureux, par le moyen d'un ressort de l'invention de Tiphaine, dont le secret n'étoit pas connu de l'assassin.

— Le voilà pris enfin! s'écria Colas Papelin avec son horrible rire; quelques moments encore, et le juste sera vengé! Maître, entendez-vous ? . . .

— Il n'en fut pas ainsi, poursuivit Huberte en hochant la tête : Tiphaine et ses gens ne découvrirent personne dans la grotte; et comme il s'y étoit répandu tout à coup une odeur de bitume et de soufre, on pensa que l'étranger avoit contracté un pacte avec le démon pour échapper au danger où il s'étoit mis, ce qui se trouva véritable; car on apprit depuis qu'il avoit étudié à Metz ou à Strasbourg sous le méchant sorcier Cornélius, dont vous pouvez avoir entendu parler! . . .

— Oh ! son marché n'en est pas meilleur, interrompit Colas Papelin en se livrant à de nouveaux éclats de joie. Maître, entendez- vous ? . . .

— J'entends, j'entends, riposta Pancrace Chouquet du ton d'un calme affecté, le langage des folles superstitions dont le papisme a nourri ce peuple ignorant. Puisse descendre sur lui la lumière de vérité!

Et il fit un mouvement subit pour s'éloigner de son voisin. Colas Papelin ne le suivit point; il tourna sur lui un regard de dérision et de mépris.

— Ce qu*il y a de sûr, ajouta la vieille un peu piquée, c'est qu'il restoit dans la grotte un brimborion de cédule taché de sang et marqué de cinq grands ongles noirs comme d'un scel royal, qui assuroit trente ans de répit à l'homicide, comme il appert par la translation qu'en fit monseigneur le grand pénitencier; car il étoit écrit en lettres diaboliques.

— Ou les oreilles me tintent, murmura Colas Papelin, ou voilà le branle des matines. Maître, entendez-vous ? . . .

— L'assassin ne fut d'ailleurs jamais reconnu, acheva Huberte, quoiqu'il eût laissé pour signalement dans la main du bienheureux une épaisse poignée de cheveux chargés d'une peau sanglante, qui n'ont pas dû repousser.

— Respect à saint Odilon! dit Colas Papelin en se levant et en faisant voler d'un revers de son bras le chapeau empanaché du docteur.

Maître Pancrace Chouquet avoit un des côtés de la tête chauve et lisse comme si le feu y avoit passé.

Il mesura Colas d'un air menaçant, ramassa son chapeau et gagna la porte en regardant derrière lui pour savoir si le valet d'écurie le suivoit; mais le petit homme s'amusoit à frapper les landiers tout rouges avec un fourgon de fer, pour en tirer des étincelles qui jaillissoient jusqu'au comble obtus de la cheminée.

La porte se referma. Tout le groupe des femmes se tenoit silencieux et sans mouvement sous le poids d'une terreur inconnue, comme si elles avoient été pétrifiées. Colas Papelin s'en aperçut en éclatant de plus belle, et tira sa révérence en rebroussant ses cheveux confus avec la grâce coquette d'un homme du monde élevé dans les belles études et les manières élégantes.

— Adieu, respectable Huberte, et vous, bâche-

i8o CONTES FANTASTIQUES

lettes gentilles, dit-il en les quittant. Grâces vous soient rendues de l'hospitalité que nous avons reçue de vous; mais elle impose encore d'autres devoirs: je vais suivre ce galant homme dans sa route, de crainte qu'il ne s'égare.

Un instant après, on entendit rouler les gonds, et les fortes fermetures retentirent sur l'huis.

— Le diable est-il aussi parti ? s'écria la blonde Julienne en élevant ses petits doigts palpitants vers le ciel.

— Le diable ! dit Anastasie en croisant les mains dans l'attitude de l'oraison; pensez-vous qu'il soit ainsi fait ? . . .

— Il y a grande apparence, observa gravement madame Huberte, qui n'avoit cessé depuis longtemps de défiler les grains du rosaire.

— Ne s'est-il pas nommé? reprit Julienne un peu rassurée; Colas Papelin et le diable, c'est la même chose.

— Ces deux noms sont exactement synonymes, ajouta d'un air posé demoiselle Ursule, qui étoit nièce et filleule du curé.

— Je l'avois soudainement reconnu, dit Cyprienne; je l'ai vu tant de fois attiser ainsi le feu, quand je m'endormois sur mon fuseau!

— Et moi, dit Maguelone, embrouiller malignement les poils de nos chèvres, quand je veillois dans l'étable!

— Ce doit être lui, observa tout à coup la petite Annette, la fille du meunier Robert, qui égare nos ânesses en sifilant dans le bois!

— Il a bien vouki nous égarer aussi, répondit à basse voix sa sœur Catherine, et le malin au justeau-corps rouge a fait plus d'un de ses tours au bord du ruisseau de la combe.

— Libéra nos, Domine ! s'écria la vieille Huberte en tombant à deux genoux.

LA COMBE DE UHOMME MORT i8i

On pense bien que les jeunes filles suivirent aussitôt son exemple, et qu'elles ne se séparèrent pas à la cloche des matines sans avoir purifié la cuisine de dame Huberte par des prières, des fumigations de buis consacré, et des aspersions d'eau bénite.

Le lendemain matin, comme les gens du hameau se rendoient à l'office au moutier qui en est séparé par quelques broussailles, Toussaint Oudard quitta tout à coup le bras de sa mère et s'arrêta au-devant de sa petite troupe, en l'avertissant d'un geste et d'un cri de ne pas aller plus avant, car il vouloit lui épargner le hideux spectacle dont ses yeux venoient d'être frappés.

C'étoit un cadavre si horriblement lacéré, si déformé par les convulsions de l'agonie, si rapetissé, si racorni par l'action d'un feu céleste ou infernal, qu'il étoit difficile d'y reconnoître quelque chose d'humain; seulement on voyoit traîner à côté les lambeaux d'une cape noire et d'un chapeau à plume flottante.

Et c'est depuis ce temps que la Combe du Reclus a pris le nom de la Combe de V homme mort.

Page 1