‹ Contes fantastiques (volume 2)Chapitre 12 sur 21 · HISTOIRE VÉRITABLE ET FANTASTIQUE · texte numérisé non relu

HISTOIRE VÉRITABLE ET FANTASTIQUE

Je commence par déclarer hautement que s*il falloit renoncer de toute nécessité à l'un de ces immortels chefs-d'œuvre d'Homère, VIliade et VOdyssée et qu'il y eût pour cela une ordonnance expresse du roi, ou une loi formelle des chambres, je tâcherois d'apprendre VIliade par cœur avant de la perdre, mais c'est VOdyssée que je garderois. Je n'hésiterois pas un moment.

Et je conviens que ce début peut sembler trop magnifique pour une historiette. Il me met en état de rébellion manifeste contre la règle éternelle de l'exorde classique:

Non fumum ex fulgore, sed ex fumo dare lucem.

Il faut cependant le prendre comme il est, car je n'y changerai pas un mot. Les critiques en parlent bien à leur aise.

Ce qui me charme dans VOdyssée, ce qui me pénètre à sa lecture d'un sentiment mêlé d'admiration et d'attendrissement, c'est la bonne foi sublime de ce poète qui récite ingénument des contes d'enfants comme il les a entendu réciter, et qui les orne à plaisir des plus riches couleurs del'imagination et du génie, parce qu'il n'a rien appris de mieux dans la conversation des vieillards, des héros et des sages. Ses histoires sont merveilleuses, à la vérité; mais il est plus merveilleux qu'elles encore, lui qui a confiance dans ses histoires.

Quand Alcinous roi des Phéaciens, laisse échapper quelques doutes sur la vraisemblance de tant d'événements étranges observés en quelques années de navigation, Ulysse se garde bien de lui répondre par des raisonnements; il se borne à continuer, et Alcinous n'insiste plus. C'est qu'il faut deux choses essentielles à la poésie, le poète qui croit ce qu'il dit, et l'auditeur qui croit le poète. Cette rencontre est devenue fort rare et la poésie aussi.

Notre âge participe beaucoup du double état de ces corps affoiblis que la mort a déjà saisis presque tout entiers. A ceux-là, une mélodie suave et tendre comme des chants anticipés du ciel suffit pour bercer l'agonie, et le poète inspiré arrive à son temps. A ceux-ci, dont la sensibilité matérielle ne peut être réveillée que par des irritants caustiques et dévorants, il arrive un autre poète qui les déchire et qui les brûle pour leur arracher un cri de vie. Ce sont les deux dernières missions de l'art, et, quand elles sont accomplies, tout est fini.

Il y a du génie dans ces derniers efforts de la poésie ; il y en a autant peut-être que dans l'abondance naïve et crédule des compositions homériques: il faut lutter à la fois contre le prosaïsme d'une parole usée, contre la monotonie d'une création trop décrite, où les savants ne voient plus que des agrégations capricieuses de molécules élémentaires, contre la sécheresse de ce cœur de cendre que porte la société actuelle et qui ne palpite plus. Cela est difficile et admirable. Mais la poésie des choses, où est-elle maintenant sur la terre? où sont les anges d'Isaac et de Tobie, les tentes de Booz et les lavoirs de Nausicaa ? je ne vous en dirai pas de nouvelles.

Ce grand voyageur épique de l'antiquité, dont j'aime tant les récits, seroit bien surpris aujourd'hui

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s'il avoit à recommencer sa fable immortelle! On lui apprendroit que sa Circé n'est tout au plus que la Narina de Levaillant, ou l'Obérea de Bougainville. Ses syrènes, ce sont des phoques ou des veaux marins; Carybde et Scylla, des roches; Polyphème, un Patagon borgne et anthropophage. Heureuse influence des découvertes et des progrès ! ne redemandez pas ce sublime conteur aux siècles pour lesquels il étoit fait, et qui Font cependant méconnu. Vous seriez encore plus ingrats et plus injustes qu'eux; vous ne lui donneriez pas l'aumône.

Un de mes amis s'ecrioit dernièrement à ce propos, dans une boutade assez gaie:

Mais ces trésors de goût, d'amour, de poésie, Qui les remplacera? — Vidiosyncrasie,

Hélas ! oui ; sous la baroque influence qui a fait de la rose un phanérogame, et du papillon un lépidoptère, il ne faut rien attendre de mieux de notre civilisation anthropomorphe. J'en suis aussi fâché que vous.

C'est pour cela que j'ai juré de ne plus lire d'ouvrages marqués au sceau du savoir et de l'esprit, et on ne sauroit croire combien il est difficile d'en trouver qui n'aient pas ce cachet fatal, depuis que l'enseignement mutuel et la méthode Jacotot ont mis la littérature transcendante à la portée de toutes les intelligences. Oh! si j'avois été M. de Montyon, avec toutes les agréables conditions qui lui ont permis de doter si richement ses héritiers, que j'aurois fondé de beaux prix en faveur des ignorants et des simples, et que je prendrois de plaisir, du monde où il habite, à les voir distribuer, au jugement des mères de famille et des petits enfants ! quelles bonnes primes j'aurois attachées à la publication d'un livre ingénu où la foi tient lieu de

science, où Fexpérience tient lieu d'étude, où le sentiment tient lieu d'habileté ; où le naturel f eroit oublier au besoin l'absence du talent, s'il étoit bien prouvé que le talent fût autre chose que le naturel! Avec quelle munificence, toutefois plus économique et plus facile que la sienne, j'aurois voulu reproduire en abondance tous les ans, pour rinstruction et le bonheur de la multitude, ces délicieuses compositions qui saisissent l'âme par des sympathies si vives, et qui la pénètrent d'enseignements si utiles et si doux: V Odyssée, les Voyages de Pinto, les Contes de Perrault, les Fables de Pilpay, d'Ésope, de La Fontaine, Télémaque, Robinson, Don Quichotte, les Hommes volants ! On sent bien qu'il n'est question ici que des livres de l'homme, mais quels hommes et quels livres, grand Dieu! que ceux dont je viens de parler! voilà de l'argent bien employé! voilà une bibliothèque de véritable progrès humanitaire ! et le peuple qui l'adoptera, voilà un peuple digne d'envie, un peuple qui mérite que l'on vive de l'air qu'il respire, et qu'on se réchauffe à son soleil! M. Herschell le trouvera peut-être dans la lune.

En attendant, je n'ai pas renoncé à raconter des histoires auxquelles je suis souvent le seul à croire, et je voudrois bien savoir pourquoi, mes histoires réunissant tous les motifs de créance qu'on peut chercher dans les histoires, la vraisemblance des faits et la loyauté du témoin désintéressé qui les rapporte. Je vous demande en effet quel intérêt j'aurois à imaginer que le loup a mangé le Petit Chaperon, s'il ne l'avoit pas mangé? et plût à Dieu que le loup n'eût pas mangé le Petit Chaperon, et qu'on pût me le prouver tout à l'heure, car cette peine compte encore parmi mes peines, bien que la foule y soit grande ! Ces choses-là ne s'inventent pas, et ne se disent qu'à regret quand on ne peut

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se dispenser de les dire pour en tirer de saines inductions morales et d'excellentes règles de conduite, comme celles qui sortent de la catastrophe du pauvre Chaperon, savoir: premièrement, qu'il ne faut jamais confier son secret aux méchants, et secondement, qu'il ne faut pas laisser sortir les petites filles toutes seules. Je voudrois qu'on me fît connoître un livre de haute philosophie ou de haute politique, solennellement couronné, qui ait porté dans les familles deux enseignements plus utiles, et qui les ait accrédités d'une manière plus universelle par un symbole plus naïf et plus populaire! Je sais bien qu'un livre que je n'entends pas est au-dessus du Petit Chaperon de toute la hauteur insurmontable de son inintelligibilité ; mais ce livre que je n'entends pas, ne fussions-nous qu'un cinquième ou un dixième de la nation à ne pas l'entendre (et cela n'est pas très fier), est en dehors du but providentiel de l'instruction nécessaire qui appartient à tout le monde. Dans une bonne civilisation, les gens qui ne progressent pas, qui n'ont pas progressé et qui ne progresseront probablement jamais, n'en méritent pas moins des égards.

Chacun est libre, d'ailleurs, d'occuper son imagination à sa manière, et « de s'approprier, comme le dit admirablement un philosophe, dans les mythes d'une intellectualité rationnelle, ce qui s 'harmonie le plus identiquement avec les sympathies spontanées de son esthétisme individuel et intime. » Voilà qui est assez clair ! Avez- vous plus de foi, par hasard, au saint-simonisme qu'aux contes de fées ? Allez au père ! — Est-ce au néochristianisme ? Allez au pontife, qui est ressuscité le troisième jour. — Au Phalanstère? on va l'ouvrir. — A la loterie de M. Reinganum? on va la fermer. — A l'Église française de M. Châtel?

on sonne la messe; il y en a pour tous les goûts. A moi seulement, à moi, esprits indolents et crédules, mais tendres et gracieux, qui prendriez plus de plaisir à une fable intéressante qu'à toutes ces vaines théories de l'orgueil, quand même ces mensonges superbes seroient destinés à devenir, par malheur, des vérités et des lois. Permettez aux petits de venir, car il n'y a point de danger pour eux à écouter mes récits, et vous me connoissez assez pour me croire. Celui-ci sera revêtu d'ailleurs d'une autorité qui vaut mieux que la mienne. Il m'a été communiqué par un homme dont j'aurois peut-être essayé de décrire les rares et parfaites qualités, s'il ne m'avoit permis d'attacher son nom à ces pages fugitives. Maintenant qu'il est nommé, son éloge est fait.

Le 4 août 1834, M. le marquis de Louvois arrivoit en calèche dans les Pyrénées. Sur le siège de sa voiture étoit assis un jeune domestique dont l'histoire antérieure ne tiendra pas beaucoup de place. Paul est le fils d'un marchand de bestiaux très peu favorisé par la fortune, et le frère de neuf autres enfants qui déciment, chacun pour leur part, les fruits chanceux du petit commerce paternel. Paul s'étoit par conséquent trouvé trop heureux d'entrer au service de M. de Louvois, et cela se conçoit à merveille quand on connoît son maître.

La voiture suivoit depuis quelque temps cette route inégale qui domine sur la route la riante vallée d'Argelez, et d'où l'œil s'égare à plaisir, en remontant le cours des eaux, à travers des massifs d'arbres touffus, parmi lesquels se dressent quelquefois les ruines d'une vieille tour féodale, aussi fameuse par ses traditions que pittoresque par son aspect. Au loin, quelques espaces d'un blanc lisse et resplendissant se détachent çà et là sur le fond obscur et mobile de la plus magnifique

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végétation ; une flèche pointue perce les cimes arrondies, et vous devinez un village presque entièrement voilé de la richesse de ses ombrages, comme d'un rideau de verdure. Ainsi s'acheminoit, sous le fouet retentissant du postillon, la calèche de M. le marquis de Louvois, quand elle dépassa pour la dernière fois un bon vieillard à cheval, qui sembloit s'efforcer de l'accompagner, et dont l'émulation hors de propos inquiétoit sans doute la sensibilité de notre noble voyageur. Enfin, c'en était fait: ni l'homme ni sa monture n'avoient reparu dès lors jusqu'au relai de Pierrefitte; et M. de Louvois, délivré du souci de cette lutte inégale, s'empressa de demander des chevaux. Les chevaux manquent rarement au relais de Pierrefitte, mais la route y manque souvent, quand les eaux du gave de Cauterets, grossies par un violent orage, se débordent avec fureur dans la plaine; et le 4 août 1834 était un de ces jours-là. Il falloit coucher à la poste de Pierrefitte, ce qui est une des extrémités les plus fâcheuses auxquelles puisse être réduit le toitriste des Pyrénées, depuis les rives du Tet jusqu'à celles de la Nivette. M. de Louvois se résigna, et porta aussi loin que possible le courage de sa position. Malgré la mauvaise apparence des mets, il se résolut à souper.

A l'extrémité de la longue table où il s'étoit placé on vint apporter un second couvert, et un vieillard ne tarda pas à s'y asseoir après un salut modeste; c'étoit le cavalier présomptueux qui avoit entrepris, une heure auparavant, de mettre son coursier fatigué au train d'un attelage fringant, circonstance dont l'attention de M. de Louvois avoit été frappée, comme on s'en souvient. Il jeta sur lui les yeux, et c'étoit un simple mouvement de curiosité; il les y reporta plusieurs fois, et c'étoit l'effet d'un mouvement d'intérêt et de sympathie.

Cet homme avoit une figure noble et douce; des cheveux blancs, mais fournis, ombrageoient sa tête respectable; son regard, que M. de Louvois rencontroit souvent, paroissoit animé d'une expression peu commune ; et les larmes involontaires qu'il rouloit quelquefois trahissoient une peine intérieure qui demandoit à se répandre. La conversation ne tarda pas de s'établir et d'en amener l'occasion. Je ne changerai rien à ce récit, pas même les noms propres, que je sais ajuster comme un autre aux convenances d'une fiction, quand j'ai besoin de les inventer. J'ai promis en commençant une histoire authentique, où l'imagination du conteur ne seroit pour rien, une histoire sans parure et sans déguisement, comme la nature et la société en donnent de temps en temps à ceux qui les cherchent, et c'est cette histoire que j'écris. Il y a peut-être quelque indiscrétion à désigner si ouvertement des personnes dont je n'ai ni reçu ni demandé l'aveu; mais à quoi bon s'envelopper des mystères du roman dans une narration qui n'a rien d'offensant pour qui que ce soit, et qui, sous certains rapports, est honorable pour tout le monde? Quoi qu'il en puisse être, et dans le cas même où l'on me condamneroit sur la forme, on m'absoudra sur l'intention. Je n'en demande pas davantage, car ce n'est pas ici une œuvre d'écrivain, mais une causerie de la veillée, destinée à ne pas sortir d'un petit cercle de bonnes gens dans lequel j'ai renfermé mon auditoire, mes prétentions littéraires et ma réputation.

— Vous avez dû vous étonner, monsieur, dit le vieillard, de me voir tout à l'heure si obstiné à vous suivre; et cette ambition, si déplacée à mon âge, peut vous avoir donné une mauvaise opinion de mon jugement?

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— Non, en vérité, répondit M. de Louvois; j'ai seulement supposé que ma rencontre, prévue ou non, ne vous étoit pas tout à fait indifférente, et que vous aviez quelque communication à me faire.

— Il le faut bien, si vous m'y autorisez, répliqua le vieux voyageur ; mais comment expliquer cela ? Mon seul dessein étoit d'attirer l'attention d'un jeune domestique assis devant votre voiture, et qui ne paroît pas me reconnoître. Il n'est que trop probable au reste, ajouta-t-il en étouffant un sanglot, et portant sa main sur ses yeux pour y contenir une larme, que nous nous sommes vus tous deux aujourd'hui pour la première fois. Oserois-je vous demander s'il est depuis longtemps à votre service ?

— Depuis deux ans, dit M. de Louvois, et je le connois depuis son enfance; je l'ai reçu de sa famille.

— De sa famille, répéta le vieillard. A ce mot, il éleva les yeux au ciel, et ses larmes s'échappèrent en abondance.

— Parlez, parlez! s'écria M. de Louvois. Je ne comprends rien encore à ce mystère; mais j'ai besoin de vous entendre et un désir profond de vous consoler; j'y parviendrai peut-être.

Un soupir qui exprimoit le doute, une inclination de tête qui exprimoit la reconnoissance, furent d'abord sa seule réponse. — Vous le permettez donc, reprit-il enfin, et il ne me reste qu'à vous demander grâce pour ce qui pourra dans mes paroles révolter votre esprit et votre raison. Le trouble où m'ont jeté mes impressions d'aujourd'hui ne me laisse pas la force de me décider moi-même entre ce qu'il faut croire et ce qu'il faut nier.

Je m'appelle Despin, je suis maire de la petite viUe de Gaujac, où M. le comte de Marcellus a un

château. J'étois, il y a quatre mois tout au plus, aussi heureux qu'on peut Fêtre sur la terre. Nous avons trois cent mille francs de fortune, ma femme et moi, c'est-à-dire beaucoup plus qu'il n'en faut pour vivre dans une douce aisance, et pour faire un peu de bien autour de soi, quand on a des goûts simples et qu'on vit sans ambition. Toute la nôtre étoit de laisser, avec un nom honnête, l'agréable indépendance dont nous avions joui à un fils unique âgé de vingt-deux ans, qui récompensoit nos soins par les meilleures qualités et la plus tendre affection. La mort nous l'a enlevé; là finit notre bonheur. Nous avions vécu trop longtemps !

Ici de nouvelles larmes interrompirent M. Despin. Après un moment de silence il continua:

— Une pierre surmontée d'une croix, voilà tout ce qui nous reste de lui! Par mon inconsolable douleur, monsieur, vous pouvez juger de celle d'une mère. Souvent, pendant les courts moments de sommeil que le ciel accordoit à mes yeux fatigués, ma vieille femme se déroboit de mon lit pour aller pleurer au cimetière sur la tombe de son fils. Dernièrement, par une nuit froide et humide, je m'aperçus de son absence, et je me relevai pour la chercher, ou plutôt pour la trouver, car je savois bien où elle étoit. Cependant elle ne répondit point à ma voix, et j'arrivai jusqu'à la place où avoit été creusée la fosse avant de l'apercevoir. Elle y étoit couchée, immobile, sans connoissance. Je crus un moment, hélas ! qu'elle étoit morte aussi. Le mouvement de mon départ avoit réveillé quelques domestiques qui me suivoient de loin. Les uns la rapportèrent à la maison, un autre me soutint pour y revenir. Je n'avois pas encore tout perdu: elle étoit rendue à la vie. On nous laissa.

La physionomie de ma femme étoit extrêmement animée. Ses yeux brilloient d'une lumière étrange que je n'y avois pas remarquée jusque-là.

— Notre fils n'est peut-être pas mort, dit-elle en me pressant la main; peut-être sa fosse est vide?

Ce langage me remplit d'une nouvelle inquiétude, car je craignis que le désespoir n'eût altéré sa raison^

— Écoute, continua-t-elle du ton de voix assuré d'une personne qui veut qu'on la croie, tu connois ma dévotion à la Sainte Vierge, et combien j'ai toujours redouté de l'offenser. Eh bien! j'ai osé compter sur sa protection dans le malheur qui nous accable, et tout m'annonce que ses divines bontés ont répondu à mon espérance. Je l'ai déjà vue deux fois.

— Grand Dieu! m'écriai-je, qui penses-tu donc avoir vu ?

— Elle-même, reprit-elle avec calme, et c'est l'éclat dont elle est entourée qui m'avoit privée de mes sens quand tu m'as retrouvée tout à l'heure au cimetière ; mais ses paroles sont aussi présentes à mon oreille que si je les entendois à l'instant. Tu m'as priée, m'a-t-elle dit; je viens à ceux qui me prient dans la sincérité de leur cœur. Envoie ton mari vers la montagne; il y reverra l'enfant que vous avez perdu. -

Qu'auriez- vous fait à ma place, monsieur?

J'hésitai cependant, car la fréquentation des gens éclairés et l'habitude de la lecture m'avoient guéri des préjugés du peuple. Est-ce là un grand bonheur ? Il le faut bien, puisque les philosophes sont si impatients de le faire goûter à tout le monde. Mais l'apparition se renouvela plusieurs fois au même lieu avec les mêmes circonstances. Je connoissois dans ma femme une simplicité de cœur

et une austérité de conscience qui la rendoient incapable du moindre mensonge; aucune autre illusion n'obscurcissoit son intelligence, car, à ma grande satisfaction, son désespoir, calmé par une promesse venue du ciel, laissoit reprendre de jour en jour à ses esprits la sérénité qu'ils avoient perdue pendant trois mois. Son bon sens naturel s'étoit fortifié depuis qu'elle avoit foi en cette révélation étrange, dans laquelle vous ne voyez sans doute qu'une marque de folie. Que vous dirois-je? Prestige ou vérité, il y avoit du moins dans son rêve un sujet de consolation que ne pou voit lui fournir la vaine sagesse des hommes, et je me hâtai de souscrire à ses espérances, avec plus de confiance dans le pouvoir du temps, qui guérit toutes les douleurs, que dans l'accomplissement du miracle; j'avois besoin du miracle aussi, et quel homme n'a pas eu besoin d'un miracle pour se réconcilier avec la vie ! mais je n'y comptois pas ; je partis toutefois quand le terme annoncé dans la sainte apparition fut venu, et je quittai ma pauvre femme en lui témoignant une sécurité qui n'avoit point gagné mon âme. Dès ce moment, je n'ai cessé d'errer inutilement dans la montagne, comme je m'y étois attendu, et je devois partir demain pour porter la mort peut-être à la plus malheureuse des mères, quand ce matin. . . .

— Eh bien! monsieur Despin, ce matin? . . .

— Quand ce matin j'ai vu mon fils assis sur le siège de votre voiture; mais il ne m'a pas reconnu.

— Paul, votre fils, dites- vous ?

— C'est bien le nom de mon fils, c'est bien mon fils aussi ; mais il ne m'a pas reconnu. C'est mon fils, quoiqu'il ne me reconnoisse pas, et j'en ignore la raison. Je l'ai vu pendant toute la route. Je viens de le revoir et de lui parler quelque temps dans la cour de l'auberge. C'est mon fils. Je me

suis informé de son âge. Il a exactement Tâge de mon fils. Il a ses traits. Il a le son de sa voix. Il a son accent. Mon fils a un signe à la joue. Il a un signe à la joue. S*il arrivoit à Gaujac, tout le monde le reconnoîtroit. Je le reconnois si bien, moi, qui ne peux pas m'y tromper, moi qui suis son père ! mais il ne me reconnoît point.

Les larmes de M. Despin recommencèrent à couler, et il resta plongé dans un morne silence, les bras accoudés et la tête appuyée sur ses mains.

M. de Louvois étoit profondément ému. — Croyez, dit-il au vieillard, croyez, monsieur, que je voudrois pouvoir prolonger Terreur qui a suspendu un moment vos afflictions, s'il dépendoit de moi de l'entretenir sans manquer à la vérité. Un incroyable hasard Ta produite, et je ne sais s'il n'est pas plus propre à augmenter vos regrets qu'à les adoucir.

— Vous êtes plus capable que vous ne l'imaginez, monsieur, de donner à cette apparence une espèce de réalité, reprit M. Despin en relevant sur M. de Louvois un regard suppliant. Vous vous étonnez de mes paroles, et je le conçois, mais cette dernière espérance va s'expliquer. La famille de Paul n'est pas dans l'aisance, puisqu'il est obligé de vendre ses services à un maître. Il n'est pas mon fils, je le crois ; mais sa ressemblance avec mon fils a trompé mon désespoir, et tromperoit celui de sa mère. N'est-il pas le fils qu'une céleste protection lui a rendu? Je lui offre une mère, un père dévoués à son bonheur; je lui offre tout mon bien dont je suis prêt à signer la donation, et M. le comte de MarceUus ne refusera pas d'attester ce que je vous en ai dit: il n'appartiendra plus qu'à lui-même, il n'aura plus de devoirs que ceux qu'impose une affection facile à contenter, et qui ne demande que de l'affection ; il étoit pauvre, il

sera riche ; il servoit, il sera servi ; votre bonté pourvoyoit sans doute à son bonheur, nous y suppléerons par notre tendresse; nous en serons aimés, j'en suis sûr, car nous l'avons aimé d'avance, nous l'avons aimé dans un autre, et on est toujours aimé quand on aime. C'étoit là, tout me l'annonce, le véritable sens d'une prédiction dont la vérité s'est manifestée hier à mes yeux. Le ciel ne fait pas inutilement de semblables miracles ; il a voulu réparer envers votre Paul un tort du hasard, envers nous un tort de la nature qui nous a ravi le nôtre. L'indigent aura une fortune, et les parents en deuil auront un fils. Ne vous semble-t-il pas, monsieur, que cela soit ainsi ? Oh! ne me refusez pas, je vous en conjure, votre intercession et votre appui! Les grands de la terre peuvent compatir sans déroger à une douleur qui a intéressé la reine du ciel. Je n'ai plus qu'à mourir si vous me rebutez.

En prcgionçant ces dernières paroles, M. Despin pressoit les mains de M. de Louvois et les mouilloit de ses pleurs.

La nuit s'étoit écoulée en partie dans cet entretien, et M. de Louvois ne pouvoit douter que la résolution du vieillard ne fût invariable. Il entra de bonne heure dans la chambre où Paul, tout habillé, âormoit paisiblement sur un des grabats de l'auberge, et il y retrouva M. Despin à genoux, les yeux avidement fixés sur la vivante image de son fils mort. M. Despin se leva, remit à M. de Louvois l'acte de donation dont il lui avoit parlé, accompagné d'un dédit de la somme de dix mille francs, payable au cas où cette épreuve étrange ne réussiroit pas à la satisfaction de toutes les parties, et se retira en lui recommandant pour la dernière fois la négociation dont paroissoit dépendre sa vie, par une inclination respectueuse et par un

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regard suppliant. Le mouvement qui se faisoit dans la chambre avoit réveillé Paul; il voulut s'élancer à l'aspect de son maître, et s'excuser de n'avoir pas été plus diligent.

— Reste, lui dit M. de Louvois, et assieds-toi pour m'écouter avec tout le recueillement dont tu es capable. Tu n'as peut-être pas entendu raconter, continua-t-il en souriant, l'histoire de l'homme que la fortune vint surprendre dans son lit, et tu n'imaginerois peut-être pas que ce fût la tienne. Il n'y a cependant rien de plus vrai. Un mot, Paul, et tu vas échanger ma livrée contre le frac d'un gros bourgeois. Un mot, et tu seras riche !

— En vérité, monsieur, répondit Paul, je n'en serois pas surpris. On me prédit cette destinée depuis l'enfance, et il y a quelques jours qu'on me l'annonçoit en Auvergne. Monsieur se rappelle sans doute qu'il s'arrêta pour déjeuner dans une misérable auberge des montagnes, où des gendarmes arrivèrent presque en même temps, avec une espèce de bohémienne qu'ils conduisoient à la prison du chef-lieu, et dont la physionomie le frappa. C'est que ce n'étoit pas une sorcière du commun, et on voyoit bien à ses airs de dignité qu'elle croyoit à son art. Je fus un moment si tenté d'y croire aussi, que je n'osai retirer ma main quand elle la saisit de sa main sèche et nerveuse, et qu'elle me força, par un dur regard de ses yeux noirs, à la déployer devant elle. Quant à moi, je détournai les miens, tant elle me faisoit peur à voir.

— Oh! oh! voici du nouveau, dit-elle avec une voix rauque, et en grommelant entre ses dents; vous conviendroit-il, mon fils, d'avoir de bons champs en plein rapport, de bons prés qui verdoient au soleil, de bons troupeaux de moutons prêts à tondre, deux ou trois douzaines de bonnes

vaches laitières, et autant de veaux qui bondissent à Tentour, une maison de campagne qui rit au midi, et d'où l'œil plonge avec peine dans l'épaisseur d'un beau verger, ployant sous le poids des fruits mûrs? Vous plairoit-il de vous délasser, de temps en temps à la ville, du soin de vos grasses métairies dans un bon fauteuil de velours d'Utrecht à longues raies, au premier étage d'une maison spacieuse et en bon état qui vous appartînt ; aussi près qu'il vous plaira d'un balcon chargé de fleurs qui donne sur la grande place, et d'y attendre indolemment l'heure d'un excellent repas en lisant votre journal, si le journal vous amuse ?

Je ne pus me défendre de sourire, car le genre de vie qu'elle me proposoit étoit assez de mon goût. — Vous serez tout au plus entré dans les Pyrénées, ajouta-t-elle en repoussant ma main avec une méprisante colère, que cette fortune vous aura été offerte, et que vous Taurez refusée. — Je ne compris pas trop comment cela pourroit se faire, mais j'attachois si peu d'importance à la prédiction de cette aventurière, que je n'y ai pas songé depuis.

JLa coïncidence de ces deux mystérieux événements frappa M. de Louvois, car il n'est point d'esprit si aguerri contre la séduction des apparences, qu'il ne s'étonne d'être obligé d'accorder quelque chose à l'intelligence du hasard. Après un moment de réflexion, il fit part à Paul de ce qui s'étoit passé la veille entre lui et M. Despin, et ouvrit sous ses yeux l'acte formel qui n'attendoit plus que sa signature. Ilje__quitta ensuite pour laisser un libre cours à 'ses réflexions. L'affaire en valoit la peine.

Pendant que tout ceci se passoit au méchant cabaret de Pierre fitte, le ciel s'étoit éclairci; les eaux turbulentes du gave étoient rentrées dans

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leur lit, et les mazettes du relais, délassées par un long loisir, piaffoient à la porte, sur les pavés de granit sonore, comme des chevaux de bataille; le maréchal du pays cherchoit à dégager adroitement quelque vis de son écrou, pour avoir un prétexte à le resserrer, et M. de Louvois se préparoit à partir. Un quart d'heure s'étoit à peine écoulé, quand Paul entra chez son maître, d'un air modeste et cependant résolu. M. de Louvois le regarda fixement.

— Eh bien! dit-il en riant, est-ce à M. Despin fils que j'ai l'avantage de parler?

— Non, monsieur le marquis, répondit Paul; c'est à Paul qui étoit votre domestique hier, qui l'est aujourd'hui, et qui n'a d'autre ambition que de l'être toujours, si vous êtes content de ses services.

— As-tu bien réfléchi? reprit M. de Louvois étonné.

— Je réfléchirois dix ans sans changer de détermination. — M. de Louvois paroissant disposé à lui accorder une attention sérieuse, il continua: Je suis extrêmement touché, dit-il, du malheur de cette famille, et je voudrois pouvoir lui procurer quelque soulagement. C'est un devoir que j'aimerois à accomplir, s'il s'accordoit avec les miens, et je n'aurois pas besoin d'y être porté par mon intérêt; mais ce que demande ce bon vieillard, monsieur, je suis incapable de le lui donner: il cherche un fils, et j'ai un père. C'est à mon père que je dois la tendresse et les soins d'un fils, et le cœur d'un fils n'est pas à l'enchère. L'honnête homme qui a voulu m'enrichir a des droits à ma reconnoissance ; je ne peux rien lui offrir de plus. Les sentiments qu'il réclame appartiennent à cet autre vieillard qui m'a nourri, qui m'a élevé du produit de son travail, qui m'a réchauffé sur son sein quand j'avois froid, qui a pleuré sur mon

PAUL OU LA RESSEMBLANCE igg

berceau quand j'étois malade, qui a fondé sur ma bonne conduite et sur ma reconnoissance le dernier espoir de ses vieux jours. Croyez-vous qu'il survivroit à Fidée que j'ai vendu son nom pour de l'argent, que j'ai renoncé au souvenir de ses embrassements et de ses conseils, que j'ai renié mes neuf frères comme un traître et comme un maudit, pour me livrer sans gêne aux douceurs de la paresse ? Vous me direz sans doute, monsieur, que mon nouvel état me permettroit de lui faire quelque bien, que M. Despin lui-même ne blâmeroit pas cet emploi de mon superflu, et qu'il y auroit moyen de racheter à ce prix devant les hommes mon ingratitude et ma lâcheté; mais qui me justifieroit devant ma propre conscience? Il faudroit d'ailleurs que mon père voulût accepter cette indemnité honteuse, et je le connois assez pour être sûr qu'il la repousseroit avec indignation. « A quel propos, s'écrieroit-il, M. Despin fils, de Gaujac, qui m'est inconnu, vient-il me gratifier de ses aumônes? Qui les lui a demandées ? Qui lui a parlé de mes affaires et de ma pauvreté? Ai-je eu besoin de recourir à lui pour fournir à l'entretien de mes neuf enfants (il ne me compteroit plus) ; pour les élever dans la crainte de Dieu, et dans l'amour de leur famille et de leur pays? Si M. Despin fils est trop riche, s'il est tourmenté par quelque remords qui l'oblige à répandre son superflu en oeuvres de charité, qu'il regarde autour de lui! Ne connoît-il point de peines à soulager dans son village, et peut-être parmi ses plus proches voisins ? » Car je serois devenu aussi étranger à mes souvenirs, à mes amitiés d'enfance, à ma patrie qu'à mon père! Je recommencerois une vie nouvelle, la vie d'un autre qui n'a rien aimé de ce que j'aime ; et si elle étoit abrégée par la honte, par le chagrin, par les plaisirs même auxquels je me livrerois pour

m'étourdir, laisserois-je les regrets que M. Despin fils a laissés? Pensez-vous, monsieur, que mon véritable père, insensible à l'abandon que j'aurois fait de sa vieillesse, iroit courir les montagnes pour y chercher ma ressemblance ? Ah! ill'éviteroit plutôt, n'en doutez pas ; car elle ne lui rappelleroit que mon avarice, ma bassesse et mon indignité ! Non, monsieur, je ne changerai pas d'état, je ne changerai pas de fortune, parce que je ne veux pas changer de nom, parce que je ne veux pas changer de famille. Je resterai pauvre, mais je resterai le fils de mon père, et je conserverai le droit de l'embrasser sans rougir: cela vaut mieux que de l'argent.

— Va régler les comptes, va, mon enfant, lui dit M. de Louvois en se détournant pour cacher son émotion. Un quart d'heure après, le fouet du postillon frappa l'air à coups redoublés. Une chaise de poste roula bruyamment sous la porte cochère de l'auberge. Elle sortit. Paul étoit assis sur le siège, comme la veille.

Un homme attentif à ce qui se passoit dans cette maison, et qui erroit tristement dans sa chambre en invoquant le secours de Dieu, s'élança rapidement vers la croisée pour convaincre ses yeux d'un nouveau malheur qu'il n'avoit pas prévu. Tout venoit d'être perdu pour lui, jusqu'à l'espérance; il avoit vu mourir son fils pour la seconde fois, Paul étoit parti.

M. Despin tomba comme foudroyé sur le lit où il n'avoit point dormi, et quand un valet de l'auberge lui remit la triste lettre d'adieu de M. de Louvois, il ne fit qu'y jeter un regard sombre et abattu, car il connoissoit déjà son arrêt. Oh! de quelle force a-t-il dû s'armer pour regagner sa maison! Comment s'est-il présenté à sa femme, si impatiente de son retour, et cependant si assurée du résultat de

son voyage ? Quel récit lui a-t-il fait de ces espérances d'un moment changées en deuil éternel ? La religion seule peut expliquer la résignation du cœur dans de si cruelles épreuves! Il y a là des angoisses qui se conçoivent à peine, et qui ne se décrivent pas.

L'histoire que je viens de raconter, sans y ajouter la plus légère circonstance, et sans la relever par des ornements recherchés qui me la gâteroient à moi-même, peut donner lieu à de graves réflexions. Les philosophes positifs qui nient l'intervention d'un Dieu dans les choses de la terre feront honneur de ces rencontres merveilleuses à la puissance du hasard, parce que c'est le nom qu'on donne à Dieu quand on a pris le parti désespéré de n'y pas croire. Les chrétiens y verront un symbole plus consolant et plus élevé.

Que peut, en effet, l'intercession la plus puissante pour consoler le veuvage d'un cœur que la mort a, pour ainsi dire, dédoublé (pardonnez-moi cette expression, qui est celle d'un sentiment, et non pas celle d'une manière) ? Hélas ! elle ne peut que lui rendre des apparences et des formes; car l'âme qui les animoit a déjà un autre séjour, et c'est à celui-là qu'il nous est enseigné d'aspirer, pour retrouver tout ce que nous avons perdu. Le reste n'est qu'une illusion qui peut tromper un moment les yeux d'un père, mais qui ne trompe pas longtemps sa tendresse. Pour voir recommencer la vie d'un être chéri qui nous a été enlevé, il faut recommencer nous-mêmes à vivre; et cette idée sufliroit pour embellir la mort, si la mort avoit besoin d'être embellie aux regards de quiconque a vécu longtemps. Mais du moins la vie recommencera-t-elle ? Oui, n'en doutez pas, elle recommencera! Il n'y a rien dans cette création qui n'ait ses harmonies et son complément, si ce n'est le

cœur de rhomme; et le rôle d'un jour qu'il joue sur la terre ne seroit qu'un mauvais épisode de plus dans un drame mal fait, si ce drame de dérision et de cruauté se dénouoit par la mort. Cela n'est pas à redouter, parce que cela est impossible.

Il est vrai de dire qu'il faudroit avoir été mort pour pouvoir se former des notions exactes sur cet avenir mystérieux, et cela n'est pas commun. C'est le cas cependant du fameux Islandois de Bessestedt, qui fut extrait vivant de sa bière après huit jours de mort constatée, et qui vécut dix ans depuis dans la pratique des bonnes œuvres, mais sans communication immédiate avec les hommes. Ce sage, nommé ou plutôt surnommé Lazare Néobius (car la critique n'a pas encore éclairci ce point curieux d'histoire littéraire), avoit passé tout le temps pendant lequel il fut retranché du siècle dans le monde intermédiaire où les bons vont recevoir le commencement de leur récompense, et se disposer, par des épreuves plus douces que les nôtres, à recevoir dignement une récompense éternelle. Il y avoit retrouvé, avec un ravissement que l'on croiroit inexprimable s'il n'étoit parvenu à l'expliquer fort éloquemment, sa famille et ses amis; et quand il se vit retombé dans les douloureux liens de notre vie de préparation, il s'étoit fait de son nouvel exil l'idée d'une sainte mission, qui lui étoit imposée pour réchauffer la tiédeur des fidèles et pour prémunir les foibles contre l'invasion des fausses doctrines. Tel est l'objet du livre admirable de Lazare Néobius, sur lequel je me suis un peu plus étendu qu'il ne convenoit à mon sujet, parce qu'il est presque inconnu, et si rare d'ailleurs, qu'il n'en existe probablement pas d'autre exemplaire que le mien. Il encourut, en effet, tout naturellement, une double censure, dès le moment où il vint à paroître au jour de la publicité: celle de l'Église,

qui ne se crut pas autorisée à recevoir, sur le témoignage isolé d'un saint homme, un document supplémentaire à la révélation de l'Évangile; et celle du pouvoir temporel qui jugeoit, peut-être avec raison, que la perspective d'un avenir si facile et si doux, en diminuant l'attrait qui nous attache à notre existence actuelle, relâcheroit au bénéfice de la vie contemplative le lien de la vie sociale. Ce danger n'existe plus aujourd'hui, ou plutôt l'excès contraire est devenu si effrayant qu'on ne sauroit trop se hâter d'y porter remède. Si la société menace de mourir bientôt, ce n'est pas l'expansion d'une sensibilité rêveuse qui la mine et qui la détruit; ce n'est pas l'intention de pousser au delà de toutes limites sa longévité intellectuelle et morale; c'est le déplorable instinct d'un égoïsme étroit, qui l'emprisonne dans la matière et qui la force à escompter son éternité au prix de quelques années stériles que le présent dévore aussi vite qu'il les donne. Il n'y auroit donc pas d'inconvénient bien sérieux maintenant à livrer aux âmes tendres et souffrantes ces trésors de consolation et d'espérance, qui les dédommageroient du malheur de vivre dans un temps mauvais et dans un monde imparfait. J'y ai même pensé quelquefois, et si j'ai tardé longtemps à le faire, c'est que j'imaginois que l'âge pourroit prêter un jour plus d'autorité à ma parole. L'idée d'ouvrir enfin ce monde ignoré, mais certain, à l'attention de mes lecteurs m'occupoit encore au moment où j'ai commencé à tracer ces dernières pages; mais des considérations soudaines m'ont retenu. . . .

— Et il me semble, tout réfléchi, que je ferai mieux d'y aller voir moi-même.

LIDIVINE

En 1800, j'étois dans les prisons d'une ville de province, et je n'y étois pas pour la première fois. La cause de ces petits malheurs de jeune homme me dispense d'en rougir.

Je ne parlerai pas du geôlier et de sa femme, honnêtes et charitables personnes qui m'ont laissé cependant un bien tendre souvenir; mais je ne saurois me dispenser de remarquer en passant que ce triste ministère du geôlier est un des plus honorables qu'il y ait au monde, quand il est exercé avec douceur et humanité.

Madame Henriey étoit infirme et presque toujours malade; mais elle avoit pour la représenter, dans l'intérieur, une vieille femme de charge qui s'appeloit Lidivine,

Nom peu connu, même parmi les saints,

et que les pauvres prisonniers nommoient la divine, parce qu'ils croyoient que ce nom hyperbolique étoit son nom véritable. Il n'y a rien, en effet, qui puisse nous donner une idée plus distincte de la Divinité que la charité chrétienne.

Lidivine avoit soixante-dix-huit ans, ce qui ne l'empêchoit pas d'être vive, active, empressée, et toute à tous, comme si elle n'en avoit eu que cinquante. Elle étoit même allègre et joviale, car la première des conditions de l'hygiène c'est une bonne conscience. Il y a une foncière gaieté du cœur qui n'appartient qu'aux bonnes gens. Les esprits occupés de mauvaises pensées deviennent,

LIDIVINE

au contraire facilement tristes. Il y a bien de quoi.

Quand je pense à Lidivine, je crois toujours la voir avec son petit béguin blanc si propre, son juste noir si leste et si serré, et son cœur d'argent passé à un petit cordon de velours noir aussi, qui avoit un peu rougi. Elle n'osoit porter visiblement la croix qui y avoit été suspendue; cela n'étoit pas encore permis; mais elle la conservoit sans doute entre sa chair et le cilice de laine ou de crin dont elle se couvroit par pénitence, et je n'ai jamais compris que Lidivine eût à faire pénitence de quelque chose. C'étoit peut-être d'avoir été jolie, car sa pâleur saine et sa maigreur robuste ne lui avoient pas fait perdre tous les avantages d'une taille bien prise et d'une figure agréable.

Ce que je raconte ici de Lidivine, c'étoit ce que nous en pensions tous, bons ou méchants. Aussi l'influence de Lidivine sur les esprits les plus âpres et les plus rebelles avoit quelque chose de plus puissant que la force, et qui agissoit sans qu'on sût au juste comment, par une sorte de faveur providentielle. A Lidivine le secret d'affermir les cœurs abattus et de consoler les cœurs désespérés. Quand la rage soulevoit au fond des cachots une de ces émeutes de démons qui se battent avec leurs fers, et qui meurent, sans se rendre, en mordant des baïonnettes sanglantes, on n'y envoyoit plus de soldats. On y envoyoit Lidivine. Un instant après, tout étoit calme.

Dieu n'auroit pas cru faire assez pour la prison dont je vous parle, s'il n'y avoit placé que Lidivine. Elle étoit secondée par son petit-fils dans ce noble et pieux ministère. Pierre étoit un jeune homme de vingt-trois ans, foible de corps, mais infatigable de patience et de courage, qu'aucun soin ne rebutoit pour adoucir nos ennuis et pour secourir

2o6 CONTES FANTASTIQUES

nos misères. Je ne vous donnerois qu'une idée imparfaite de sa physionomie résignée et non pas abattue, de son regard bleu, plein de compassion et de tendresse, de sa chevelure blonde, lisse, aplatie et coupée à angles droits, si je ne disois que vous avez pu remarquer des caractères pareils dans le type de nos bons paysans de montagne, ou dans les images des saints, tracées par un peintre naïf.

Pierre n'étoit pas un grand personnage, même en prison. Arrivé là, selon nos conjectures, par la protection de Lidivine, il n'y étoit guère que l'aide et le valet des guichetiers. J'appris tard que c'étoit son titre, et que ce titre, chose étrange, étoit une faveur acquise par sa bonne conduite. J'expliquerai cela tout à l'heure, si la mèche de ma lampe brûle encore.

Quoi qu'il en soit, j'avois été entraîné vers Pierre par cette sympathie d'âge qui rapproche si vite les jeunes gens, surtout quand ils sont malheureux, et par cette sympathie de croyances, le seul lien social que nos discordes politiques n'eussent pas rompu. Quand sa chemise s'entr'ouvroit dans quelque œuvre de force, à rafraîchir notre grabat en y introduisant une botte de paille neuve, ou à transporter un malade, j'avois vu souvent flotter sur sa poitrine le cordon du scapulaire. Peut-être aussi quelque instinct secret m'avertissoit que le Seigneur nous avoit imposé une vie commune de misère et de dévouement, et que notre bonheur, comme son empire, ne seroit pas de ce monde.

Notre chambrée, n° 6, étoit ordinairement ouverte par Pierre que nous chérissions tous; et c'étoit un de ces égards auxquels nous reconnoissions la bienveillance de la geôle, car le salut religieux que Pierre nous adressoit chaque matin étoit pour nous comme une bénédiction répandue

LIDIVINE

sur la journée. Une fois, les verrous tournés plus tard et plus rudement, sans égard pour notre sommeil, nous annoncèrent la visite d'un autre guichetier. Celui-ci s'appeloit Nicolas.

Nicolas étoit un bon homme qu'un autre genre de vocation, dont je ne me suis pas informé, avoit engagé au service ^es prisons, et qui ne s'étoit pas accommodé sans efforts, je le suppose, à l'esprit de son état ; mais il y étoit parvenu de manière à faire illusion sur ses sentiments naturels à quiconque ne les auroit pas connus. A force d'exercer les cordes basses de sa voix, le pauvre diable avoit réussi à se donner une parole rauque et menaçante, qu'il savoit rendre plus formidable en fronçant convulsivement des sourcils épais, mais doux, qui ne furent jamais destinés à exprimer la colère. Comme cette complication d'artifice devoit lui coûter beaucoup, il ne répondoit jamais plus brutalement que lorsqu'il avoit le dos tourné. Un jour qu'on le surprit à pleurer sur un homme qui alloit mourir, et qui embrassoit sa femme pour la dernière fois, il se plaignit qu'on lui eût jeté du tabac dans les yeux. J'ai rencontré vingt guichetiers comme Nicolas. Les hommes ne sont jamais si méchants qu'ils en ont l'air.

— Où est Pierre? lui dis-je, en m'asseyant sur mon lit.

— Pierre! Pierre! répondit-il avec aigreur. C'est toujours Pierre qu'on demande; on diroit qu'il n'y a que Pierre ici. Que fait-il pour vous qu'on ne fasse? Pierre vous apporte-t-il autre chose qu'une cruche et du pain? Une cruche, la voilà; du pain, en voilà: si vous avez affaire à Pierre, allez le chercher. Pierre est au cachot.

— Pierre est au cachot? m'écriai-je; c'est une chose impossible. Qu'a-t-il fait?

— Ce qu'il a fait? est-ce que je sais cela, moi.

2o8 CONTES FANTASTIQUES

ce qu'il a fait? Est-ce que cela me regarde? Est-ce que je me mêle de ce que font les autres? une porte ouverte trop tôt, une porte fermée trop tard, une lettre remise secrètement avant d'avoir été lue, une complaisance de lâche et de fainéant pour vos camarades ou pour vous. Il en est bien capable, le petit bigot!

Je n'ai pas besoin de dire que Nicolas avoit tourné le dos pour prononcer ces grosses paroles.

— C'est infâme! repris-je en l'interrompant, c'est horrible! Si les magistrats le savoient, on réprimeroit sévèrement un tel abus de pouvoir. Le cachot est une pénalité très grave; et nulle pénalité ne peut être infligée à un homme libre que par l'autorité de la loi. Cette vexation est indigne à l'égard de Pierre, comme elle seroit indigne au vôtre. Je vous dis qu'elle crie vengeance !

— Bon ! répliqua Nicolas en me regardant fixement cette fois. Avez-vous pris, par hasard, votre ami Pierre pour un homme libre comme moi, qui peux quitter la maison ce soir en demandant mes gages? Il est prisonnier comme vous, à cela près que vous passez demain en justice, et que ces messieurs de là-haut sont parfaitement maîtres de vous renvoyer chez vos parents, si vous avez de bons témoins ; tandis que Pierre a treize ans à faire encore, puisqu'il n'en a fait que sept, et treize ans de galères, vraiment, quand l'idée en viendra au commissaire du pouvoir exécutif, qui le retient par faveur, comme dans un château de plaisance. Je conviens que cela seroit dur; mais que voulezvous ? il n'avoit pas l'âge pour être guillotiné.

La guillotine, les galères, cet honnête Pierre, cette admirable Lidivine, toutes les apparences qui m'avoient frappé, toutes les notions que je venois de recueillir dans une conversation de deux

LIDIVINE

minutes, se conf ondoient tumultueusement dans mon esprit, quand la porte se referma sur moi. Je ne pou vois plus interroger Nicolas qui n'auroit probablement pas été d'humeur à me répondre; mais je croyois l'entendre encore murmurer son refus à travers l'épaisse muraille, sur un ton plus grave que celui des verrous: «Est-ce que je sais cela, moi ? Est-ce que cela me regarde ? Est-ce que je me mêle de ce que font les autres? ...»

Je passai en justice, en effet, dès le lendemain, comme Nicolas me l'avoit annoncé, et je fus acquitté à la majorité de neuf voix sur douze. On ne sera peut-être pas étonné si j'ajoute naïvement que jamais résultat avantageux d'un scrutin ne m'a été plus agréable.

La première chose qui m'occupa quand je me trouvai libre, ce fut l'histoire de Lidivine et de Pierre. Un vieux prêtre, saintement téméraire, s'étoit réfugié dans leur famille, en 1793, pour porter de là des exhortations et des espérances à son troupeau de chrétiens sans pasteur et sans autels. Il fut surpris en officiant, et tendit ses bras aux fers, comme un martyr des premiers âges de l'Église. Son petit peuple du hameau le défendit malgré lui, avec cette ardeur de dévouement que la religion inspire toujours quand elle est persécutée. Ils étoient quinze. Treize moururent sur l'échafaud du confesseur, après avoir reçu sa dernière bénédiction. La grand'mère avoit plus de soixante-dix ans, le petit-fils en avoit moins de seize; et, selon la juste expression du guichetier, l'un des deux avoit plus d'âge qu'il n'en falloit, l'autre n'avoit pas encore Vâge pour être guillotiné. C'est à cause de cela que Lidivine et Pierre étoient en prison.

Dans ces entrefaites, Bonaparte étoit revenu, Bonaparte, ce géant de la civilisation, qui la

rapportoit toute faite, et qui ne put pas la raffermir sur des bases éternelles, parce que Dieu n'en vouloit plus. La révision de ces procédures exceptionnelles d'une législation d'anthropophages étoit devenue facile. Un grand nombre d'honnêtes gens s'intéressèrent au sort de Pierre et de Lidivine. Il n'y a rien de si commun que de trouver des cœurs tout disposés à la réparation du mal quand il n'y a plus de péril à l'empêcher. Je ne parlois pas de ces efforts à mes amis de prison que je voyois souvent, parce que je savois déjà, par une expérience précoce, que la moindre révolution de bureau pou voit les rendre inutiles. Au moment où les pièces qui annuloient leur jugement m'arrivèrent, bien authentiques et bien légalisées, je volai vers eux, dix fois plus heureux que je n'étois, en les quittant le jour de mon absolution. Je portois à Lidivine et à Pierre vingt-six ans de liberté.

Aussi me souvient-il de cette impression comme si je n'avois ni souffert ni vu souffrir depuis. C étoit à quatre heures du soir, par une belle journée de printemps, comme la Franche-Comté en a quelquefois en avril; mais l'heure n'étoit pas expirée, et les prisonniers jouissoient encore dans la cour, sous la lumière d'un plein soleil, bien tiède et bien réjouissant, de ses dernières minutes de récréation. Il y a dans les prisons un temps et un lieu qui sont assignés à la récréation, c'est moi qui vous le certifie.

— Vous êtes libres, m*écriai-je en sautant tour à tour au cou de Pierre et de Lidivine. — J'eus quelque peine à m'en faire comprendre ; mais tout le monde m'avoit compris, et l'émotion de ces pauvr-es gens, qui baignoient de larmes leurs joues et leurs cheveux, expliquoit assez mes paroles.

Après cela il y eut un grand silence, un silence

LIDIVINE

grave et triste; car il y a d'autres liens à rompre, dans une prison qu'on habite depuis sept ans, que ceux de la captivité. Lidivine regardoit ces femmes, ces convalescents, ces infirmes dont elle avoit été si longtemps la mère, et qu'elle s'étoit flattée de ramener peu à peu à la religion et à la vertu; elle s'arrêta enfin devant un vieillard tout cassé, que la fatigue de l'âge ou l'excès de la joie avoit comme enchaîné à sa place :

— Eh ! Georges ! lui dit-elle, qui te portera ton bouillon ?

Ensuite elle revint à moi, et, pressant ma main dans ses deux mains:

— Je suis vraiment libre ? dit-elle.

— Oui, Lidivine.

— Je pourrois sortir avec vous maintenant, si je voulois ?

— Oui, Lidivine.

— Vous me mèneriez tout maintenant chez l'avocat de mes prisonniers?

— Oui, Lidivine.

— Vous pourriez me montrer la maison du médecin de mes malades ?

— Oui, Lidivine; et l'église qui va se rouvrir; car nous vivons sous un gouvernement humain, juste, éclairé, qui sentira la nécessité d'appuyer son pouvoir sur la foi. Dieu est le meilleur des auxiliaires.

— Vous avez raison, mon ami! Oh! si j'étois sûre de n'être pas à charge en prison. . . .

La femme du geôlier l'embrassa et fit un mouvement involontaire pour la retenir.

— Voilà qui est bien, continua-t-elle en souriant pendant que du revers de la main elle essuyoit ses yeux. Je ne suis pas encore si vieille que je ne puisse honnêtement gagner mon pain chez mes

aia CONTES FANTASTIQUES

maîtres. Allez vous coucher bravement, vous autres, car voilà quatre heures qui sonnent. Nous nous retrouverons demain. Je ne veux pas sortir d'ici. . . . Où irois-je, d'ailleurs, ajouta Lidivine, pour être plus utile ou plus heureuse? Une maison, un village, une famille, il n'y en a plus pour moi: le cimetière même ne me diroit rien ; car mon mari, mes frères et mes enfants n'y sont pas. Vous savez qu'ils sont morts bien loin de là, et qu'on les a mis je ne sais où. Quant à Pierre, c'est autre chose; il est jeune, beau, industrieux, patient, et, par-dessus tout, croignant Dieu. Si le monde est revenu au bien, comme vous dites, mon pauvre Pierre prospérera peut-être. Viens ici, mon enfant, que je te bénisse et que je te dise adieu !

Pierre n'avoit pas encore parlé. Il paroissoit plongé dans une méditation sérieuse et embarrassé de rompre le silence; enfin, il se rapprocha de Lidivine, à l'appel qu'elle venoit de lui faire.

— Jamais, ma mère, dit-il avec fermeté. J'ai pensé quelquefois à la vocation que je suivrois quand mon temps seroit fini; j'aurois voulu être prêtre, mais je n'ai pas eu le loisir de devenir savant. Au reste, si le ministère de prêtre est grand, celui de guichetier a des devoirs que j'aime et auxquels je ne veux pas me soustraire. Nicolas a besoin d'un aide, et il sait maintenant que ma compassion pour des peines que j'ai ressenties depuis l'enfance ne m'a jamais détourné de mes obligations. Je vous supplie de me permettre, ma mère, de ne pas sortir de prison. C'est la vie que le Seigneur m'a faite, et je n'y renoncerai pas.

Les prisonniers étoient partis. Nicolas n'avoit plus de motifs pour contraindre l'expression de son excellent naturel.

LIDIVINE

— Reste ! reste ! crioit-il à Pierre en pleurant à chaudes larmes.

— N'est-il pas vrai qu'à ma place vous auriez fait comme moi? dit Pierre en se retournant de mon côté.

— Oui, mon ami, si j'en avois eu le courage. Lidivine et Pierre sont morts au service des

prisonniers.

LE BIBLIOMANE

Vous avez tous connu ce bon Théodore, sur la tombe duquel je viens jeter des fleurs, en priant le ciel que la terre lui soit légère.

Ces deux lambeaux de phrase, qui sont aussi de votre connoissance, vous annoncent assez que je me propose de lui consacrer quelques pages de notice nécrologique ou d'oraison funèbre.

Il y a vingt ans que Théodore s*étoit retiré du monde pour travailler ou pour ne rien faire: lequel des deux, c'étoit un grand secret. Il songeoit, et on ne savoit à quoi il songeoit. Il passoit sa vie au milieu des livres, et ne s'occupoit que de livres, ce qui a voit donné lieu à quelquesuns de penser qu'il composoit un livre qui rendroit tous les livres inutiles; mais ils se trompoient évidemment. Théodore avoit tiré trop bon parti de ses études pour ignorer que ce livre est fait il y a trois cents ans. C'est le treizième chapitre du livre premier de Rabelais.

Théodore ne parloit plus, ne rioit plus, ne jouoit plus, ne mangeoit plus, n'alloit plus ni au bal, ni à la comédie. Les femmes qu'il avoit aimées dans sa jeunesse n'attiroient plus ses regards, ou tout au plus il ne les regardoit qu'au pied ; et quand une chaussure élégante de quelque brillante couleur avoit frappé son attention: — Hélas! disoit-il en tirant un gémissement profond de sa poitrine, voilà bien du maroquin perdu !

Il avoit autrefois sacrifié à la mode : les mémoires

LE BIBLIOMANE

du temps nous apprennent qu'il est le premier qui ait noué la cravate à gauche, malgré l'autorité de Garât qui la nouoit à droite, et en dépit du vulgaire qui s.'obstine encore aujourd'hui à la nouer au milieu. Théodore ne se soucioit plus de la mode. Il n'a eu pendant vingt ans qu'une dispute avec son tailleur: — Monsieur, lui dit-il un jour, cet habit est le dernier que je reçois de vous, si l'on oublie encore une fois de me faire des poches in-quarto.

La politique, dont les chances ridicules ont créé la fortune de tant de sots, ne parvint jamais à le distraire plus d'un moment de ses méditations. Elle le mettoit de mauvaise humeur, depuis les folles entreprises de Napoléon dans le Nord, qui avoient fait enchérir le cuir de Russie. Il approuva cependant l'intervention françoise dans les révolutions d'Espagne. — C'est, dit-il, une belle occasion pour rapporter de la Péninsule des romans de chevalerie et des Cancioneros. — Mais l'armée expéditionnaire ne s'en avisa nullement, et il en fut piqué. Quand on lui parloit Trocadero, il répondoit ironiquement Romancero, ce qui le fit passer pour libéral.

La mémorable campagne de M. de Bourmont sur les côtes d'Afrique le transporta de joie. — Grâce au ciel, dit-il en se frottant les mains, nous aurons les maroquins du Levant à bon marché ; — ce qui le fit passer pour carliste.

Il se promenoit l'été dernier dans une rue populeuse, en coUationnant un livre. D'honnêtes citoyens, qui sortoient du cabaret d'un pied titubant, vinrent le prier, le couteau sur la gorge, au nom de la liberté des opinions, de crier: Vivent les Polonois ! — Je ne demande pas mieux, répondit Théodore, dont la pensée étoit un cri éternel en faveur du genre humain, mais pourrois-je vous

3i6 CONTES FANTASTIQUES

demander à quel propos? — Parce que nous déclarons la guerre à la Hollande qui opprime les Polonois, sous prétexte qu'ils n'aiment pas les jésuites, repartit l'ami des lumières, qui étoit un rude géographe et un intrépide logicien. — Dieu nous pardonne, murmura notre ami, en croisant piteusement les mains. Serons-nous donc réduits au prétendu papier de Hollande de M. Montgolfier!

L'homme éminemment civilisé lui casse la jambe d'un coup de bâton.

Théodore passa trois mois au lit à compulser des catalogues de livres. Disposé comme il l'a toujours été à prendre les émotions à l'extrême, cette lecture lui enflamma le sang.

Dans sa convalescence même son sommeil était horriblement agité. Sa femme le réveilla une nuit au milieu des angoisses du cauchemar. — Vous arrivez à propos, lui dit-il en l'embrassant, pour m'empêcher de mourir d'effroi et de douleur. J'étois entouré de monstres qui ne m'auroient point fait de quartier.

— Et quels monstres pouvez-vous redouter, mon bon ami, vous qui n'avez jamais fait de mal à personne ?

— C'étoit, s'il m'en souvient, l'ombre de Purgold dont les funestes ciseaux mordoient d'un pouce et demi sur les marges de mes aides brochés, tandis que celle d'Heudier plongeoit impitoyablement dans un acide dévorant mon plus beau volume d'édition princeps, et l'en retiroit tout blanc; mais j'ai de bonnes raisons de penser qu'ils sont au moins en purgatoire.

Sa femme crut qu'il parloit grec, car il savoit un peu le grec, à telles enseignes que trois tablettes de sa bibliothèque étoient chargées de livres grecs dont les feuilles n'étoient pas fendues. Aussi ne les ouvroit-il jamais, se contentant de les montrer

LE BIBLIOMANE ai?

à ses plus privées connoissances, par le plat et par le dos. mais en indiquant le lieu de l'impression, le nom de l'imprimeur et la date, avec une imperturbable assurance. Les simples en concluoient qu'il étoit sorcier. Je ne le crois pas.

Comme il dépérissoit à vue d'œil, on appela son médecin, qui étoit, par hasard, homme d'esprit et philosophe. Vous le trouverez si vous pouvez. Le docteur reconnut que la congestion cérébrale étoit imminente, et il fit un beau rapport sur cette maladie dans le Journal des Sciences médicales, où elle est désignée sous le nom de monomanie du maroquin, ou de typhus des bibliomanes ; mais il n'en fut pas question à l'Académie des sciences, parce qu'elle se trouva en concurrence avec le choléra-morbus.

On lui conseilla l'exercice, et comme cette idée lui sourioit, il se mit en route l'autre jour de bonne heure. J'étois trop peu rassuré pour le quitter d'un pas. Nous nous dirigeâmes du côté des quais, et je ni'en réjouis, parce que j'imaginai que la vue de la rivière le récréeroit ; mais il ne détourna pas ses regards du niveau des parapets. Les parapets étoient aussi lisses d'étalages que s'ils avoient été visités dès le matin par les défenseurs de la presse, qui ont noyé en février la bibliothèque de l'archevêché. Nous fûmes plus heureux au quai aux Fleurs. Il y avoit profusion de bouquins; mais quels bouquins! Tous les ouvrages dont les journaux ont dit du bien depuis un mois, et qui tombent là infailliblement dans la case à cinquante centimes, du bureau de rédaction ou du fonds de libraire. Philosophes, historiens, poètes, romanciers, auteurs de tous les genres et de tous les formats, pour qui les annonces les plus pompeuses ne sont que les limbes infranchissables de l'immortalité, et qui passent, dédaignés, des tablettes

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du magasin aux margelles de la Seine, Léthé profond d'où ils contemplent, en moisissant, le terme assuré de leur présomptueux essor. Je déployois là les pages satinées de mes in-octavo, entre cinq ou six de mes amis.

Théodore soupira, mais ce n'étoit pas de voir les œuvres de mon esprit exposées à la pluie, dont les garantit mal Tofficieux balandran de toile cirée.

— Qu'est devenu, dit-il, Fâge d'or des bouquinistes en plein vent? C'est ici pourtant que mon illustre ami Barbier avoit coUigé tant de trésors, qu'il étoit parvenu à en composer une bibliographie spéciale de quelques milliers d'articles. C'est ici que prolongeoient, pendant des heures entières, leurs doctes et fructueuses promenades, le sage Monmerqué en allant au Palais, et le sage Labouderie en sortant de la métropole. C'est d'ici que le vénérable Boulard enlevoit tous les jours un mètre de raretés, toisé à sa canne de mesure, pour lequel ses six maisons pléthoriques de volumes n'avoient pas de place en réserve. Oh! qu'il a de fois désiré, en pareille occasion, le modeste angulus d'Horace ou la capsule élastique de ce pavillon des fées qui auroit couvert au besoin l'armée de Xercès, et se portoit aussi commodément à la ceinture que la gaîne aux couteaux du grand-père de Jeannot! Maintenant, quelle pitié! vous n'y voyez plus que les ineptes rogatons de cette littérature moderne qui ne sera jamais de la littérature ancienne, et dont la vie s'évapore en vingtquatre heures, comme celle des mouches du fleuve Hypanis : littérature bien digne en effet de l'encre de charbon et du papier de bouillie que lui livrent à regret quelques typographes honteux, presque aussi sots que leurs livres! Et c'est profaner le nom de livres que de le donner à ces guenilles barbouillées de noir qui n'ont presque pas changé

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de destinée en quittant la hotte aux haillons du chiffonnier! Les quais ne sont désormais que la Morgue des célébrités contemporaines !

Il soupira encore, et je soupirai aussi, mais ce n'étoit pas pour la même raison.

J'étois pressé de Fentraîner, car son exaltation qui croissoit à chaque pas sembloit le menacer d'un accès mortel. Il falloit que ce fût un jour néfaste, puisque tout contribuoit à aigrir sa mélancolie.

— Voilà, dit-il en passant, la pompeuse façade de Ladvocat, le Galiot du Pré des lettres abâtardies du dix-neuvième siècle, libraire industrieux et libéral, qui auroit mérité de naître dans un meilleur âge, mais dont l'activité déplorable a cruellement multiplié les livres nouveaux au préjudice étemel des vieux livres; fauteur impardonnable à jamais de la papeterie de coton, de l'orthographe ignorante et de la vignette maniérée, tuteur fatal de la prose académique et de la poésie à la mode ; comme si la France avoit eu de la poésie depuis Ronsard et de la prose depuis Montaigne! Ce palais de bibliopole est le cheval de Troie qui a porté tous les ravisseurs du palladium, la boîte de Pandore qui a donné passage à tous les maux de la terre! J'aime encore le cannibale, et je ferai un chapitre dans son livre, mais je ne le verrai plus !

Voilà, continua-t-il, le magasin aux vertes parois du digne Crozet, le plus aimable de nos jeunes libraires, l'homme de Paris qui distingue le mieux une reliure de Derome l'aîné d'une reliure de Derome le jeune, et la dernière espérance de la dernière génération d'amateurs, si elle s'élève encore au milieu de notre barbarie; mais je ne jouirai pas aujourd'hui de son entretien dans lequel j'apprends toujours quelque chose! Il est en Angleterre où il dispute, par juste droit de représailles, à nos avides envahisseurs de Soho-Square

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et de Fleet-Street les précieux débris des monuments de notre belle langue, oubliés depuis deux siècles sur la terre ingrate qui les a produits! M acte animo, gêner ose puer ! . . .

Voilà, reprit-il en revenant sur ses pas, voilà le Pont-des-Arts, dont l'inutile balcon ne supportera jamais, sur son garde-fou ridicule de quelques centimètres de largeur, le noble dépôt de Vin-folio triséculaire qui a flatté les yeux de dix générations de l'aspect de sa couverture en peau de truie et de ses fermoirs de bronze; passage profondément emblématique, à la vérité, qui conduit du château à l'Institut par un chemin qui n*est pas celui de la science. Je ne sais si je me trompe, mais l'invention de cette espèce de pont devoit être pour l'érudit une révélation flagrante de la décadence des bonnes lettres.

Voilà, dit toujours Théodore en passant sur la place du Louvre, la blanche enseigne d'un autre libraire actif et ingénieux; elle a longtemps fait palpiter mon cœur, mais je ne l'aperçois plus sans une émotion pénible, depuis que Techener s'est avisé de faire réimprimer avec les caractères de Tastu, sur un papier éblouissant et sous un cartonnage coquet, les gothiques merveilles de Jehan Bonfons de Paris, de Jehan Mareschal de Lyon, et de Jehan de Chaney d'Avignon, bagatelles introuvables qu'il a multipliées en délicieuses contrefaçons. Le papier d'un blanc neigeux me fait horreur, mon ami, et il n'est rien que je ne lui préfère, si ce n'est ce qu'il devient quand il a reçu, sous le coup de barre d'un bourreau de pressier, l'empreinte déplorable des rêveries et des sottises de ce siècle de fer.

Théodore soupiroit de plus belle ; il alloit de mal en pis.

Nous arrivâmes ainsi dans la rue des Bons-

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Enfants, au riche bazar littéraire des ventes publiques de Silvestre, local honoré des savants, où se sont succédé en un quart de siècle plus d'inappréciables curiosités que n'en renferma jamais la bibliothèque des Ptolémées, qui n'a peut-être pas été brûlée par Omar, quoi qu'en disent nos radoteurs d'historiens. Jamais je n'avois vu étaler tant de splendides volumes.

— Malheureux ceux qui les vendent! dis-je à Théodore.

— Ils sont morts, répondit-il, ou ils en mourront. Mais la salle étoit vide. On n'y remarquoit plus

que l'infatigable M. Thour, fac-similant avec une patiente exactitude, sur des cartes soigneusement préparées, les titres des ouvrages qui a voient échappé la veille à son investigation quotidienne. Homme heureux entre tous les hommes, qui possède, dans ses cartons, par ordre de matières, l'image fidèle du frontispice de tous les livres connus! C'est en vain, pour celui-là, que toutes les productions de l'imprimerie périront dans la première et prochaine révolution que les progrès de la perfectibilité nous assurent. Il pourra léguer à l'avenir le catalogue complet de la bibliothèque universelle. Il y avoit certainement un tact admirable de prescience à prévoir de^si loin le moment où il seroit temps de compiler l'inventaire de la civilisation. Quelques années encore, et on n'en parlera plus.

— Dieu me pardonne! brave Théodore, dit l'honnête M. Silvestre, vous vous êtes trompé d'un jour. C'étoit hier la dernière vacation. Les livres que vous voyez sont vendus et attendent les porteurs.

Théodore chancela et blêmit. Son front prit la ' teinte d'un maroquin-citron un peu usé. Le coup qui le frappa retentit au fond de mon cœur.

— Voilà qui est bien, dit-il d'un air atterré. Je

reconnois mon malheur accoutumé à cette affreuse nouvelle! Mais encore, à qui appartiennent ces perles, ces diamants, ces richesses fantastiques dont la bibliothèque des de Thou et des Grolier se seroit fait gloire ?

— Comme à l'ordinaire, monsieur, répliqua M. Silvestre. Ces excellents classiques d'édition originale, ces vieux et parfaits exemplaires autographiés par des érudits célèbres, ces piquantes raretés philologiques dont l'Académie et l'Université n'ont pas entendu parler, revenoient de droit à sir Richard Heber. C'est la part du lion anglois auquel nous cédons de bonne grâce le grec et le latin que nous ne savons plus. — Ces belles collections d'histoire naturelle, ces chefs-d'œuvre de méthode et d'iconographie sont au prince de ... , dont les goûts studieux ennoblissent encore, par son emploi, une noble et immense fortune. — Ces mystères du moyen âge, ces moralités phénix dont le ménechme n'existe nulle part, ces curieux essais dramatiques de nos aïeux vont augmenter la bibliothèque-modèle de M. de Soleine. — Ces facéties anciennes, si sveltes, si élégantes, si mignonnes, si bien conservées, composent le lot de votre aimable et ingénieux ami, M. Aimé- Martin. — ^Je n'ai pas besoin da vous dire à qui appartiennent ces maroquins frais et brillants, à triples filets, à larges dentelles, à fastueux compartiments. C'est le Shakspeare de la petite propriété, le Corneille du mélodrame, l'interprète habile et souvent éloquent des passions et des vertus du peuple, qui, après les avoir un peu déprisés le matin, en a fait le soir emplette au poids de l'or, non sans gronder entre ses dents, comme un sanglier blessé à mort, et sans tourner sur ses compétiteurs son œil tragique ombragé de noirs sourcils.

Théodore avoit cessé d'écouter. Il venoit de

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mettre la main sur un volume d'assez bonne apparence, auquel il s'étoit empressé d'appliquer son elzéviriomètre, c'est-à-dire le demi-pied divisé presqu'à l'infini, sur lequel il régloit le prix, hélas ! et le mérite intrinsèque de ses livres. Il le rapprocha dix fois du livre maudit, vérifia dix fois l'accablant calcul, murmura quelques mots que je n'entendis pas, changea de couleur encore une fois, et défaillit dans mes bras. J'eus beaucoup de peine à le conduire au premier fiacre venu.

Mes instances pour lui arracher le secret de sa subite douleur furent longtemps inutiles. Il ne parloit pas. Mes paroles ne lui parvenoient plus. C'est le typhus, pensai-je, et le paroxysme du typhus.

Je le pressois dans mes bras. Je continuois à l'interroger. Il parut céder à un mouvement d'expansion. — Voyez en moi, me dit-il, le plus malheureux des hommes! Ce volume, c'est le Virgile de 1676, en grand papier, dont je pensois avoir l'exemplaire géant, et il l'emporte sur le mien d'un tiers de ligne de hauteur. Des esprits ennemis ou prévenus pourroient même y trouver la demi-ligne. Un tiers de ligne, grand Dieu !

Je fus foudroyé. Je compris que le délire le gagnoit.

— Un tiers de ligne! répéta-t-il en menaçant le ciel d'un poing furieux, comme Ajax ou Capanée.

Je tremblois de tous mes membres.

Il tomba peu à peu dans le plus profond abattement. Le pauvre homme ne vivoit plus que pour souffrir. Il reprenoit seulement de temps à autre : — Un tiers de ligne ! en se rongeant les mains. — Et je redisois tout bas: — Foin des livres et du typhus !

— Tranquillisez- vous, mon ami, soufHois-je tendrement à son oreille, chaque fois que la crise se

renouveloit. Un tiers de ligne n'est pas grand'monJe?^"' P^"^ délicates^de ce

o T.— ? S^^^d'chose, s'écrioit-il, un tiers de ligne au Virgile de 1676! C'est un tiers de ligne quTa augmente de cent louis le prix de l'Homère de Nerlx chez M. de Cotte; un tiers de lign?! Ahî compteriez-vous pour rien un tiers de ligne du poinçon qui vous perce le cœur?

Sa figure se renversa tout à fait, ses bras se roi-

nr^Zl'r^^^'^r^ '^^^^^^ d'une crampe aux

ongles de fer Le typhus gagnoit visiblement les extrémités Je n'aurois pas voulu être obligé d allonger d un tiers de ligne le court chemin qïi nous separoit de sa maison.

Nous arrivâmes enfin. — Un tiere de ligne i dit-il au portier. . & «^«u u

— Un tiers de ligne! dit-il à la cuisinière qui vint ouvrir. ^

— Un tiers de ligne! dit-U à sa femme, en la mouillant de ses pleurs.

— Ma perruche s'est envolée! dit sa petite fille qui pleuroit comme lui.

'rK~?°^'"'l^°U^'^^°**-*^" ^^ë^ ouverte ? répondit Théodore. — Un tiers de ligne!

— Le peuple se soulève dans ie Midi, et à la rue du soir ^^^'"^ "ï"' j^"''"^^

T^^?^ quoi diable se mêle le peuple? répondit Théodore. —Un tiers de ligne!

— Votre ferme de la Beauce a été incendiée, lui dit son domestique en le couchant.

— Il faudra la rebâtir, répondit Théodore, si le domame en vaut la peine. — Un tiers de ligne i

— Fensez-vous que cela soit sérieux? me dit la nourrice

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— Vous n'avez donc pas lu, ma bonne, le Journal des Sciences médicales? Qu'attendez- vous d'aller chercher un prêtre ?

Heureusement, le curé entroit au même instant pour venir causer, suivant l'usage, de mille jolies broutilles littéraires et bibliographiques, dont son bréviaire ne l'avoit jamais complètement distrait, mais il n'y pensa plus quand il eut tâté le pouls de Théodore.

— Hélas ! mon enfant, lui dit-il, la vie de l'homme n'est qu'un passage, et le monde lui-même n'est pas affermi sur des fondements éternels. Il doit finir comme tout ce qui a commencé.

— Avez-vous lu, sur ce sujet, répondit Théodore, le Traité de son origine et de son antiquité?

— J'ai appris ce que j'en sais dans la Genèse, reprit le respectable pasteur; mais j'ai ouï dire qu'un sophiste du siècle dernier, nommé M. de Mirabeau, a fait un livre à ce sujet.

— Sub judice lis est, interrompit brusquement Théodore. J'ai prouvé dans mes Stromates que les deux premières parties du monde étoient de ce triste pédant de Mirabeau, et la troisième de l'abbé le Mascrier.

— Eh! mon Dieu, reprit la vieille tante en soulevant ses lunettes, qui est-ce donc qui a fait l'Amérique ?

— Ce n'est pas de cela qu'il est question, continua l'abbé. Croyez- vous à la Trinité?

— Comment ne croirois-je pas au fameux volume de Trinitate de Servet, dit Théodore en se relevant à mi-corps sur son oreiller, puisque j'en ai vu céder, ipsissimis oculis, pour la modique somme de deux cent quinze francs, chez M. de Maccarthy, un exemplaire que celui-ci avait payé sept cents livres à la vente de La Vallière ?

— Nous n'y sommes pas, exclama Tapôtre un peu déconcerté. Je vous demande, mon fils, ce que vous pensez de la divinité de Jésus-Christ.

— Bien, bien, dit Théodore. Il ne s'agit que de s'entendre. Je soutiendrai envers et contre tous que le Toldos-jeschu, où cet ignorant pasquin de Voltaire a puisé tant de sottes fables, dignes des Mille et une Nuits, n'est qu'une méchante ineptie rabbinique, indigne de figurer dans la bibliothèque d'un savant!

— A la bonne heure ! soupira le digne ecclésiastique.

— A moins qu'on n'en retrouve un jour, continua Théodore, l'exemplaire in chartâ maximâ dont il est question, si j'ai bonne mémoire, dans le fatras inédit de David Clément.

Le curé gémit, cette fois, fort intelligiblement, se leva tout ému de sa chaise, et se pencha sur Théodore pour lui faire nettement comprendre, sans ambages et sans équivoques, qu'il étoit atteint au dernier degré du typhus des bibliomanes, dont il est parlé dans le Journal des Sciences médicales, et qu'il n'avoit plus à s'occuper d'autre chose que de son salut.

Théodore ne s'étoit retranché de sa vie sous cette impertinente négative des incrédules qui est la science des sots ; mais le cher homme avoit poussé trop loin dans les livres la vaine étude de la lettre, pour prendre le temps de s'attacher l'esprit. En plein état de santé une doctrine lui auroit donné la fièvre, et un dogme le tétanos. Il auroit baissé pavillon en morale théologique devant un saintsimonien. Il se retourna vers la muraille.

Au long temps qu'il passa sans parler, nous l'aurions cru mort, si, en me rapprochant de lui, je ne l'avois entendu sourdement murmurer: «Un

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tiers de ligne! Dieu de justice et de bonté! mais où me rendrez-vous ce tiers de ligne, et jusqu'à quel point votre omnipotence peut-elle réparer la bévue irréparable de ce relieur ? »

Un bibliophile de ses amis arriva un instant après. On lui dit que Théodore étoit agonisant, qu'il déliroit au point de croire que l'abbé le Mascrier avoit fait la troisième partie du monde, et que depuis un quart d'heure il avoit perdu la parole.

— Je vais m'en assurer, répliqua l'amateur.

A quelle faute de pagination reconnoît-on la bonne édition du César Elzévir de 1635 ? demandat-il à Théodore.

— 153 pour 149.

— Très bien. Et du Térence de la même année ?

— 108 pour 104.

— Diable! dis-je, les Elzévirs jouoient de malheur cette année-là sur le chiffre. Ils ont bien fait de ne pas la prendre pour imprimer leurs logarithmes !

— A merveille! continua l'ami de Théodore. Si j'avois voulu écouter ces gens-ci, je t'aurois cru à un doigt de la mort.

— A un tiers de ligne, répondit Théodore dont la voix s'éteignoit par degrés.

— Je connois ton histoire, mais elle n'est rien auprès de la mienne. Imagine-toi que j 'ai manqué, il y a huit jours, dans une de ces ventes bâtardes et anonymes dont on n'est averti que par l'affiche de la porte, un Boccace de 1527, aussi magnifique que le tien, avec la reliure en vélin de Venise, les a pointus, des témoins partout, et pas un feuillet renouvelé.

Toutes les facultés de Théodore se concentroient

dans une seule pensée: — Es-tu bien sûr au moins que les a étoient pointus ?

— Comme le fer qui arme la hallebarde d'un lancier.

— C'étoit donc, à n'en pas douter, la vintisettine elle-même !

— Elle-même. Nous avions ce jour-là un joli dîner, des femmes charmantes, des huîtres vertes, des gens d'esprit, du vin de Champagne. Je suis arrivé trois minutes après l'adjudication.

— Monsieur, cria Théodore furieux, quand la vintisettine est à vendre, on ne dîne pas !

Ce dernier effort épuisa le reste de vie qui l'animoit encore, et que le mouvement de cette conversation avoit soutenu comme le soufflet qui joue sur une étincelle expirante. Ses lèvres balbutièrent cependant encore : — Un tiers de ligne ! mais ce fut sa dernière parole.

Depuis le moment où nous avions renoncé à l'espoir de le conserver, on avoit roulé son lit près de sa bibliothèque, d'où nous descendions un à un chaque volume qui paroissoit appelé par ses yeux, en tenant plus longtemps exposés à sa vue ceux que nous jugions les plus propres à la flatter. Il mourut à minuit, entre un Deseuil et un Pasdeloup, les deux mains amoureusement pressées sur un Thou venin.

Le lendemain nous escortâmes son convoi, à la tête d'un nombreux concours de maroquiniers éplorés, et nous fîmes sceller sur sa tombe une pierre chargée de l'inscription suivante, qu'il avoit parodiée pour lui-même de l'épitaphe de Franklin :

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